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Réflexion sur le colonialisme occidental passé et présent: L’échec de la réconciliation (Taiaiake Alfred)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, démocratie participative, France et colonialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 16 juin 2014 by Résistance 71

“Cinq cents ans de guerre physique et psychologique ont créé une culture coloniale de la peur parmi à la fois les peuples subjugués et les peuples dominants… La culture coloniale, pour à la fois les victimes et les perpétrateurs, est fondamentalement un déni du passé et de ses implications morales.”

~ Taiaiake Alfred, Wasase, 2005 ~

 

Travaux du professeur Taiaiake Alfred

 

L’échec de la réconciliation

 

Taiaiake Alfred, Ph.D

 

Conférence du professeur Taiaiake Alfred (Université de Victoria, BC) prononcée dans le cadre du colloque “Civic Freedom in an Age of Diversity : James Tully’s Public Philosophy” qui s’est tenu du 24 au 26 avril 2014 à l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

 

Vidéo de la conférence: 92 minutes

http://taiaiake.net/2014/05/14/the-failure-of-reconciliation/

 

~ Résumé de la conférence en français par Résistance 71 ~

 

6 Juin 2014

 

Le sujet abordé ici est l’impact du colonialisme sur la société, spécifiquement dans le cas de la société canadienne.

La décolonisation d’une société dans sa forme moderne, passe par une réconciliation entre les colons et les colonisés. Ceci a été le but avoué de la Commission pour la Vérité et la Réconciliation (CVR) du Canada, but qui a échoué ; nous allons ici essayer de voir pourquoi.

Quel est l’impact majeur du colonialisme sur une société ?

On peut l’identifier comme étant la déconnexion des peuples indigènes avec leur terre et donc à terme, leur culture et ce afin d’exploiter les ressources naturelles. Partout où il y a eu colonisation et le Canada n’échappe pas à la règle, tout passe par la relation qu’ont les peuples autochtones avec leurs terres ancestrales et culturelles.

Ainsi, la dynamique du colonialisme est de déconnecter les gens colonisés d’avec leur terre. La CVR sert de fait de “tampon” pour adoucir les rancœurs nées de cette déconnexion et de sa contre-partie inhérente: l’exploitation capitaliste de cette terre. De tous les critères identifiables créant, façonnant un peuple, une nation, il est indéniable que la connexion établie avec la terre, le territoire (ici pris dénué du sens de la propriété qui n’existe pas dans la culture amérindienne, où la terre est vue comme un lieu d’existence nourricier, partagé par tous et emprunté d’une génération à une autre…), constituent l’identité des peuples indigènes et ce où que ce soit sur Terre.

Ainsi, la vision occidentale de vouloir “compenser” des personnes pour une “perte” (illégale de surcroi) de terre est futile et contre-productif, car cela ne résoud en rien le problème de base, ni ne fait “tourner” la page de l’histoire, chose que les colons occidentaux sont si prompts à faire ou vouloir faire.

Ainsi, il est aujourd’hui évident que le but ultime du programme des pensionnats pour Indiens du gouvernement canadien (qui vit la mort de plus de 50 000 enfants autochtones entre les années 1820 et 1996), était d’intensifier la déconnexion des peuples autochtones avec leur terre. Ceci eut aussi pour effet de diviser plus avant la société native.

Il est établi que lorsque les gens sont déconnectés de leur terre et territoires ancestraux, privés de leur identité culturelle profonde, il est bien plus facile de les déplacer afin de pouvoir utiliser et exploiter l’environnement et ses ressources naturelles (pour le Canada, elles sont multiples sous la forme d’eau, de bois, de gaz naturel, de pétrole par exemples, mais aussi de la commodité d’utilisation des territoires pour le transport fluvial, routier ou la constructions d’oléo/gazoducs etc…).

Ainsi le développement colonialiste de la terre brise les liens ancestraux, viole la terre et diminue les communautés qui vivent sur une terre brisée, morcelée et ayant de plus perdu sa spiritualité.

Quels sont les effets directs de tout ceci ?

Une certaine perte d’autonomie dans les activités de ressources ancestrales telles que la chasse, la pêche, les agricultures traditionnelles, ceci engendrant fatalement une perte de liberté.

Couper les communautés de leurs terres détruit un peuple (partie intégrante de l’ethnocide) et le rend ainsi plus facile à contrôler.

Il est vital de comprendre que tout objectif sincère et réel de RÉCONCILIATION entre les colons et les colonisés doit impérativement remplir le devoir de RECONNECTER les peuples autochtones avec la terre. La reconnexion devient l’union de la communauté.

Quand on analyse la pensée coloniale occidentale et sa mise en pratique, on s’aperçoit très vite que pour les colons, la réconciliation est parfaitement synonyme de “compensation” (toujours financière) et, ceci fait, de “tourner la page, d’aller de l’avant” et de bien sûr continuer à exploiter les terres. Pour la société coloniale, on paie afin d’en finir.

Hors, que signifierait véritablement une réconciliation efficace:

  • Arrêter de nuire
  • Restituer
  • Rétablir de nouvelles relations sur d’autres bases

Ainsi, le premier pas tangible et réel vers une réconciliation véritable est un transfert massif de territoires en retour aux nations autochtones ! Le retour de la terre à ses peuples natifs est essentiel pour la re-culturation. Toute solution économique ou sociale est grandement insuffisante.

Le processus de la véritable décolonisation passe immanquablement, par la reconnexion des peuples autochtones avec leur terre. C’est cela que nous appelons la RÉSURGENCE indigène.

Pour cela, il faut réimplanter les gens dans les communautés et faire en sorte que les enfants des personnes reconnectées deviennent pas à pas, plus culturellement autochtones que leurs parents. Le concept par de la base: On ne parle pas de “nation”, mais de familles, de clans (associations volontaires de plusieurs familles) et du comment rendre les familles plus fortes et plus soudées. Il y a de par le monde de très bons exemples de succès de ce type de projet comme à Hawaii ainsi que la reconnexion des population Maoris de Nouvelle-Zélande avec la terre et la culture maori.

De fait, en ce moment même, le Réseau International de Résurgence Autochtone connecte entre eux des projets du Canada, des Etats-Unis, d’Hawaii (USA), de Nouvelle-Zélande et d’Australie. Le professeur Taiaiake Alfred voyage, s’informe et enseigne dans ce réseau.

Une des caractéristiques de la perte culturelle est la perte de la langue. Dans certaines communautés Mohawk (confédération iroquoise) dont fait partie le professeur Alfred (territoire Mohawk de Kanahwake, Québec, clan de l’ours), jusqu’à 90% des membres des communautés ne parlent plus la langue Mohawk. Ainsi il est important de concevoir le rattachement à la terre comme étant l’antidote au colonialisme dans une perspective autochtone. Par la reconnexion à la terre renaît la culture, l’autonomie, la solidarité et donc la liberté d’un peuple et d’une nation.

NdT: La notion de “nation” n’a ici rien à voir avec la notion d’état, les sociétés indiennes étant d’excellents exemples de nations sans état, aux chefferies sans pouvoir obéissant aux peuples… Le mouvement zapatiste du Chiapas au Mexique a réactualisé ce concept avec son motto de “diriger en obéissant”…

Note: à ce stade (62 minutes dans la conférence, les organisateurs décident de passer à une session de questions/réponses avec l’assistance)

En réponse à des questions de l’audience voici, en substance, ce qu’ajoute le professeur Alfred à son exposé:

La restitution de la terre est en fait un problème qui va bien au-delà de la perte potentielle d’exploitation pour l’état colonial, car celui-ci craint, est terrifié en fait, à l’idée que les autochtones ne fassent de ces territoires restitués, des “zones autonomes souveraines”, ce qui représente un des aspects de l’éternel conflit entre les sociétés et l’État. Parce que l’état est si reluctant à restituer, nous pouvons considérer que le concept de “reconnexion avec la terre” est crucial, vital et touche le véritable nerf sensitif du système colonial.

L’État ne veut pas en fait valider la terre et veut à tout prix préserver l’autorité, son autorité, à déterminer qui est “autochtone” et qui ne l’est pas.

Les Etats-Unis et le Canada refusent en tant qu’entités coloniales de négocier selon les termes établis dans la Déclaration des Droits des Peuples Indigènes de l’ONU (UNDRIP) sur les questions territoriales et d’autorité ainsi que d’autonomie. Il est devenu évident que l’UNDRIP est devenue totalement inutile pour les luttes de terrain et leurs revendications idoines.

Le Canada en particulier, demeure sur la position de la possession de la terre par la “couronne” (Note du traducteur: Nous savons que la “couronne” ne représente pas la “famille royale britannique”, mais la City de Londres, sa Banque d’Angleterre sous l’égide du Vatican). L’État ne cesse de demander le compromis sans jamais rien donner en échange ou si peu que c’en est insultant.

A terme il est très important de gagner le “cœur et l’esprit” du plus de blancs possible, car lorsque qu’un Indien parle, cela est perçu le plus souvent par la communauté coloniale comme la litanie d’“encore un Indien qui se plaint…” Au contraire, lorsqu’un blanc prend la parole de manière argumentée, les autres personnes de la communauté écoutent ou, en tout cas, les chances qu’ils écoutent sont bien plus élevées. Le débat peut ainsi intervenir au sein de la communauté coloniale et faire avancer les choses de l’intérieur.

De fait, les intellectuels et les universitaires commencent sérieusement à reconsidérer et à rephraser leur concept sur le colonialisme et le problème inhérent de la réconciliation.

Nous allons dans la bonne direction et gagnons le momentum nécessaire.

 

Fin (92 minutes)