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Sport et action sociale

Posted in politique et social, santé, sport with tags , , , on 28 juin 2010 by Résistance 71

Article paru sur « Le Monde Libertaire », été 2006

Deux vues sur le problème du sport et de l’action sociale.

L’école, le travail, la télévision sont chargés d’instiller au sein du peuple : le sexisme, l’élitisme, le nationalisme, le racisme, la soumission au chef… bref, ces institutions seraient la quintessence du fascisme rampant.
Et pourtant, si l’école -aujourd’hui- est un outil de formatage, elle sera –demain- libératrice. Le travail débarrassé du salariat et des logiques hiérarchiques et productivistes sera utile et nécessaire dans une société libertaire. La télévision est un simple medium, ce n’est pas qui conçoit son contenu. Il en est ainsi d’autres activités humaines : la culture, l’information, l’économie… Pourtant, pour une partie du mouvement libertaire français (1), le sport ferait exception à cette règle de bon sens.

Quoi qu’en disent des camarades, le sport (collectif) n’est pas né avec le capitalisme, sa codification est antérieure. La société égyptienne, le sous-continent indien proposait déjà des sports codifiés et non des jeux. Le sport spectacle et abrutissant -pour les masses- régnait déjà à Rome, sans parler des olympiades grecques.

Je ne prétends pas que le sport est par essence libertaire, mais que c’est une activité humaine qui a été développée par toutes les civilisations et donc, révélatrice de l’état des rapports humains au sein de ces sociétés (2). Ce n’est pas le sport qui créée le sexisme, mais le sexisme qui s’empare du sport comme des livres scolaires, de la télé, etc.

Si l’on juge une civilisation à la manière dont elle traite ses prisonniers, « on » peut aussi la juger à la manière dont les sports pratiqués. En 2006, ici et maintenant, le sport est visiblement le condensé de toutes les tares et les oppressions de notre société. Il est exploitation, embrigadement et sous-culture spectaculaire.

L’école aussi, c’est pourtant dans les milieux enseignants où l’on trouve le plus de libertaires. Comme je pense que ces compagnon-e-s ne sont pas tous schizophrènes, c’est qu’ils considèrent qu’aujourd’hui et sans attendre la révolution, qu’un « militant-e » peut développer, des pratiques libertaires et libératrices pour les enfants. Mieux encore, le LAP, l’école Bonaventure montrent que des libertaires las de discourir, agissent et construisent une alternative en rupture avec les cadres scolaires officiels.

Liberté des enfants, autogestion du groupe, entraide, etc. pourquoi le sport ne serait-il pas lui aussi, un terrain d’action pour les anarchistes ? Il est généralement « pratiqué » par ceux et celles qui sont, de part leur position sociale, les plus intéressés par une possible révolution sociale. C’est ce qu’avaient compris les éducateurs libertaires du début du XXè siècle (Sébastien Faure) , les Bourses du travail qui sont à l’origine de nombreux clubs sportifs (y compris parmi les plus célèbres) ou encore la CNT en Espagne.

Eloge de la passe

Dans un précédent article, j’affirme que le sport collectif peut être une école de pratiques libertaires. Pour préciser cette thèse, je souhaite parler de la pierre angulaire de tout sport collectif, un acte typiquement anarcho-camusien  : la passe !

Le ballon n’est pas l’attribut d’un pouvoir. Le passeur n’est pas le propriétaire de la balle, il la possède (au sens proudhonien du nom). Le passeur reste maître de son geste. Comme en société libertaire, il est libre de jouer seul. Mais seul, il n’existe pas, il ne peut pas progresser et même tout simplement survivre. C’est le principe de l’entr’aide cher à Pierre Kropotkine.

La passe est un acte altruiste, où la liberté du passeur (je donne le ballon à qui je veux, quand je le sens) est entièrement dépendant de la disponibilité de ses propres co-équipiers.

Cet acte individuel ne prend tout son sens que s’il se met au service du groupe. Passer (donner) le ballon, c’est donc affirmer toute la confiance que l’on a dans ses compagnons et surtout dans l’usage qu’ils feront de ce don pour améliorer la situation du collectif. C’est l’essence même de l’acte militant. Faire une passe, est du même ordre que distribuer un tract ou coller une affiche : le militant a confiance dans ceux et celles qui liront sa prose et qui éventuellement s’en empareront.

La passe est le contraire d’un acte nihiliste, stakhanovisé ou césarien. La passe est un acte créatif. Si la technique est indispensable (comme tout acte artistique), la créativité du passeur en fait un geste unique, jamais les conditions, le contexte dans lequel s’effectue la passe ne sont les mêmes. Contrairement à ce que certains croient, plus le « niveau » des compétitions s’élève ou plus la contrainte de l’équipe adverse est grande, plus la créativité individuelle du joueur est nécessaire à la vie de l’équipe. C’est le geste impossible, le contrôle inattendu, la passe improbable qui libérera ses co-équipiers et fera avancer son équipe. C’est la capacité du joueur à comprendre le contexte du jeu et à se libérer de la technique qui fait du sportif-passeur un individu au sens anarcho-camusien du terme et non un robot, ce que Camus appelle un individualiste altruiste.

Si une bonne affiche, est une affiche fait penser avec les yeux, le sport libertaire doit faire penser avec son corps. L’intelligence en mouvement chère à Albert Camus.

Par manque de place, je ne reviendrais pas sur la vie collective d’une équipe qui comme tout groupe humain se gère de façon libertaire ou autoritaire. Ni sur la parallèle entre certains manifestants et supporters, tant c’est évident (3).

« On » a le droit de préférer : la musique, la lecture, les échecs (un jeu typiquement militariste) au foot ou au rugby, comme « on » a le droit de se définir plus individualiste qu’anarcho-syndicaliste. Personne, n’empêchera les anarchistes qui le souhaitent, d’agir pour débarrasser le sport des tares du système, pour qu’il devienne ce qu’il est essentiellement : une activité permettant aux individus de se réaliser pleinement.

Wally Rosell