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Société contre l’État: Société celtique et gauloise, le « Défi Celtique » d’Alain Guillerm ~ 1ère partie ~

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , on 21 août 2015 by Résistance 71

“L’État c’est ainsi que s’appelle le plus froid des monstres froids et il ment froidement et le mensonge que voici sort de sa bouche: ‘Moi, l’État, je suis le peuple.’… Là où le peuple existe encore, il ne comprend pas l’État et il le hait comme un mauvais œil et comme un pêché contre les coutumes et les droits…

Mais l’État, lui, ment dans tous les idiomes du bien et du mal et quoi qu’il dise, il ment et ce qu’il possède, il l’a volé. Tout est faux en lui, il mord avec des dents volées, lui qui mord si volontiers. Fausses sont même ses entrailles…

‘Sur Terre il n’est rien de plus grand que moi: je suis le doigt qui crée l’ordre, le doigt de dieu’, voilà ce que hurle ce monstre…”

~ Friedrich Nietzsche ~

 

Société celtique société contre l’État: à l’origine de la culture européenne

 

“Le Défi Celtique” d’Alain Guillerm, 1986 (larges extraits)

 

Compilés par Résistance 71

 

10 Août 2015

 

Introduction

1ère partie: Les Celtes contre l’État

2ème partie: Les Celtes après l’État

3ème partie: La société celtique

Conclusion de Résistance 71

 

Le “challenge” celtique

 

Comme l’a dit Arnold Toynbee, l’État moderne, centralisé et jacobin, que nous subissons en occident, n’était pas fatal. Il remonte à la victoire de Rome, puis des Germains romanisés par l’église catholique, qui donneront naissance aux nations européennes modernes. En effet, Rome a conqiuis l’Europe, notemment sur les Celtes et les Grecs comme elle a conquis le reste des pays méditerranéens sur les Sémites (Puniques puis Juifs). Ces trpis peuples avaient une langue commune au niverau des élites, le grec, en même temps vecteur de la culture et de la civilisation modernes. Ils ignoraient aussi bien l’esclavage productif (totalement chez les Celtes et les Sémites, partiellement chez les Grecs, ainsi qu’à Sparte) que l’État centralisé.

[…]

Alexandrie passe de la mathématique de Pythagore à la physique d’Archimède qui passera par sa jeunesse au musée (en fait l’université). Mais Alexandrie fait de qu’Athènes n’a pas su faire, elle passe de la science à la technique dans tous les domaines, y compris militaire (fortifications, mairne). Bientôt un de ses ingénieurs Hiéron, crée la machine à vapeur. Cette invention comme le reste, sera oubiée ou anéantie par Rome qui choisit le travail servile contre le machinisme. C’est un choix métaphyque dont il s’agit, labor en latin veut dire torture, calamité et les Romains sont experts en la matière, la Gaule en sera un exemple saisissant.

La Gaule n’avait pas d’État et environ 10 millions d’habitants quand César l’envahit. Il y fit de sont propre aveu 1 million de morts et un million d’esclaves ; l’administration césarienne en Gaule, continuée par Auguste, consista à créer une classe dirigeante en forçant les vieilles chefferies indigènes à choisir entre la révolte et la citoyenneté gallo-romaine, ce qui sigifiait pour elles être propriétaires de leurs anciens compagnons réduits à l’état d’objet. Peu a peu le statut servile fut étendu à la moitié de la population.

[…]

Ce n’est que lorsque le servage aura remplacé l’esclavage (la libération médiévale selon l’heureuse exression de Pierre Dockès) et l’église prit le pouvoir laissé vacant par l’empire comme par les barbares que celle-ci entreprendra l’évangélisation des Gaules (Saint Martin de Tours), donc leur latinisation. Les Gaulois devait mourir sauf en Bretagne, au VIIème siècle ap. J.C. Le Bas-Empire introduisit la torture judiciaire et fiscale pour les maîtres (la croix, le bûcher), ce qui effraie les historiens, mais elle existait de tout temps pour les esclaves.

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Un tel mode de production (l’esclavagisme) ne pouvait que détruire toute productivité, d’où entre autres, l’immense régression technologique que représenta l’empire romain. Régression qui fut accélérée par les barbares des Grandes Invasions. Il y eut également régression dans le domaine de la pensée. Après Lucrèce, la philosophie moderne s’arrête, après Cicéron, la pensée politique stagne, tous deux périrent avec la “république” et le triomphe absolu de l’État esclavagiste et absolutiste (sous le premier et second triumvirat, à dix ans d’intervalle)… Esclavage généralisé donc, sous le Bas-Empire les maîtres eux-mêmes deviennent des esclaves de l’État et aussi sous-développement intellectuel et technique: le seul secteur de la société qui fonctionne convenablement sous le Bas-Empire est l’armée.

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Ainsi par ce qu’ils ont su répondre à un défi, saisir une occasion, les Celtes du Vème au IXème siècles, forment-ils non seulement une communauté culturelle indépendante (Irlande, Ecosse, Man, Cornouaille, Bretagne, Pays de Galles) avec son église, sa philosophie, ses langues, sa tradition culturelle, son mode de propriété “communiste” (Marx dixit), sa technologie (grâce à leurs bateaux ils “découvrent l’Amérique” avec Brendan et ses successeurs) et surtout son organisation politique: les chefs bretons qui créent de multiples “plou”, les “saints fondateurs” qui créent les sept évêchés bretonnants, instituent une structure communautaire dont les vestiges dureront encore sous Louis XIV, à travers des “conseils de fabrique”. L’église celtique démocratique et libertaire est aussi paradoxale que l’église cathare: basée sur un monachisme plus strict que celui de Rome, elle n’en tolère que mieux une grande liberté de la société civile. Cette civilisation est, comme toutes les grandes civilisations, non seulement territoriale, mais universelle.

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Aujourd’hui au XXème siècle comme au Vème siècle, l’Empire est au bord de l’effondrement. L’État féodal, bureaucratique, élaboré péniblement au cours du XVème siècle, la France éternelle créée par Clovis et sur laquelle s’est greffé le capitalisme est au bord de sa perte. […]

L’expansion celtique: origine et diffusion

Autour de 1000 Av. J.C (au premier âge du fer), un peuple, issu de l’actuelle région couvrant un espace allant de la Bohême à la Bourgogne, a unifié en quatre siècles peu à peu la moitié de l’Europe: Espagne, France, Îles Britanniques, Allemagne du sud, Hongrie, Serbie, Bulgarie actuelles. C’est ce peuple qui s’appelle les Celtes et qu’on appellera les Gaulois dans l’espace de la future France, une France qui irait jusqu’au Rhin, mais amputée du sud de la Garonne, la Vasconia ou Aquitaine basque et du sud de la Durance, la Ligurie.

[..]

Ni “submersion”, donc, ni “génocide” pour la diffusion d’une culture (celtique), pour ces migrations de peuples qui ont labouré l’Europe de la préhistoire aux grandes invasions (Sarrasins, Normands, Hongrois, jusqu’au Vème siècle Ap. J.C), le seul phénomène qui puisse se concevoir est celui de l’assimilation culturelle, il y a eu celtisation de la moitié de l’Europe du IVème au IIIème siècle av. J.C, comme il y a eu plus tard, la romanisation du bassin méditerranéen et donc des trois-quarts de la “Celtie”. Assimilation culturelle ne veut certes pas dire non-violence ; il n’y a qu’à prendre le modèle bien connu de la romanisation pour le comprendre, mais elle ne veut dire ni submersion, ni génocide. Ce que cela veut dire est innovation sociale et technologique. Dans le cas des Celtes laténiens, cette innovation vient de deux points qui expliquent leur expansion rapide: une nouveauté technologique, l’épé de fer et une nouveauté sociologique, cette classe de guerriers libres dont parlent les historiens anciens…. La société hallstattienne aristocratique, ce que nous savons par les sépultures (on n’a retrouvé que celles des “chefs”, qui se faisaient enterrer debout sur leur char de combat,) a fait place à la société laténienne dont nous verrons que tous les critères sont démocratiques et égalitaires.

Paradoxalement, cet égalitarisme, cette absence d’autorité, s’accompagne dans le monde celtique de la naissance de la monnaie.

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A l’exception des régions où les Celtes ont été soumis à une influence prépondérante du milieu local, comme cela semble être le cas dans le sud-ouest de la Celtique par les Celto-Ligures (Aquitains ?) et les Celtibériens, on ne constate nulle part l’existence de forteresses. Ce phénomène n’est pas seulement l’expression de la force et de la stabilité intérieures du monde celtique, c’est aussi le reflet d’une dispersion des activités économiques et de l’absence d’un pouvoir centralisé, que confirme d’ailleurs l’éparpillement de la classe militaire en d’innombrables petites nécropoles.

Récapitulons: Les Celtes, après le dépérissement de la civilisation hallstattienne, basée sur une aristocratie guerrière, sont devenus une société sans État, une société d’hommes libres armés, cela a été l’occasion d’une formidable vitalité qui les a amenés d’un territoire restreint, quoique non négligeable, entre Bourgogne et Bohême, jusqu’aux extrémités de l’Europe, Irlande, Armorique, Portugal, Thrace, puis l’Asie Mineure et l’Italie Centrale. Cette expansion basée sur la supériorité de l’épée de fer a pu être sanglante, elle n’en a jamais moins été culturelle au sens où le vecteur de l’expansion a été la langue et les institutions civiles et religieuses.

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Celtes et Grecs: poursuite de l’expansion, le mercenariat

En effet les Celtes imprimeront en Europe une civilisation très originale, une culture et une technologie remarquables. Mais s’ils n’auront rien à craindre des Hellènes au point que les plus puissants de leurs monarques, tels Alexandre le Grand ou Denys de Syracuse, traitèrent avec eux, au IVème siècle av. J.C, ils se heurteront bientôt au Sud à une nouvelle force montante, “l’impérialisme” romain.

De fait, si les Grecs d’Orient craignent les Celtes (pillage de Delphes après la mort d’Alexandre, celui de Byzance, création de la Galatie etc…), ainsi lorsque les Celtes de Milan s’emparent à la fin du IVème siècke Av. J.C, de la citadelle étrusque de Bologne, les Etrusques comme les Syracusains virent là probablement le bon moyen de barrer la route aux Romains. Il ne faut donc pas voir l’expansion celtique en Italie comme une suite de “migrations barbares incontrôlées”. La diplomatie celtique existait bel et bien, comme celle des Grecs ou des Etrusques, l’absence d’État n’entraîne pas l’absence de relations internationales !…

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De fait Rome va trembler devant les tumultes gaulois. Entre la victoire de l’Allia (en 387 av. J.C) et la prise de Rome en 385 av. J.C, mais pas sa forteresse et la défaite de Télamon en 225 av. J.C, qui les rejeta au-delà du Pô, pendant 110 ans les Celtes vont imposer leur loi aux Romains !… Ceci explique pourquoi la conquête de l’Italie par Rome a été si longue…. Mais la vitalité celtique ne se bornera pas à paralyser la naissance de la communauté militaire romano-italique. Outre les “guerres d’Italie”, les Celtes ont trouvé un autre débouché à leur vitalité guerrière: le mercenariat. Cette institution dans l’antiquité n’est pas maudite comme le voudra l’église au XIIème siècle […] Ainsi le mercenariat au profit des puissances hellénistiques est une merveilleuse source de profits, de voyages et de culture.

[…]

Seuls deux types de pays ne se sont pas servis des Celtes comme mercenaires, préférant les combattre à mort, Rome et la Macédoine (où Antogonos Gonatas les vaincra en 277 av. J.C à Gallipoli leur coupant la route de l’Asie)…

Pour les Celtes et la découverte fondamentale de la monnaie, ceux-ci ont adopté la monnaie hellénistique et le monnayage celtique va se propager rapidement. Notons toutefois qu’un seul pays ne l’a jamais connu, de l’antiquité aux invasions Vikings: l’Irlande… Par contre la division du travail, la difféfenciation agriculture/industrie, s’affirme, ainsi que l’essor du commerce et de la monnaie, avec de réels succès technologiques tant dans l’artisanat du cuir et du bois (tonneaux, attelages, herses, toutes choses qu’ignorent les Grecs ou les Romains) que du fer (ce sont d’excellents forgerons), la combinaison des deux étant poussée à sa perfection dans la construction navale…

[…]

Note de Résistance 71: S’ensuit ici une vingtaine de pages dans le livre sur le développement de la technologie maritime commerciale et de guerre des Celtes. Guillerm est un grand spécialiste de ce domaine, l’information est remarquable et très enrichissante, mais n’a pas de relation directe avec notre sujet qui demeure la politique et le mode de gouvernance de cette civilisation. Nous avons donc décidé, à contre-cœur, de couper ces passages. Nous encourageons vivement les lecteurs à acquérir le livre (non réédité mais qu’on trouve chez les bons bouquinistes ou qu’on peut commander ou consulter en bibliothèque…) et de le lire en entier, il vaut le coup !

[…]

Si nous parlons tant des Vénètes du Mor-Bihan, c’est qu’à travers leur incroyable pérennité, ce sont eux qui firent entrer l’Armorique, puis après la Bretagne, en tant que grande civilisation maritime dans l’Histoire. Et ce par César qui à la fois introduisit l’État chez eux et le signifia par écrit. Il faut ici en venir à Jérôme Carcopini pour bien comprendre les “Commentaires” de César sur la Guerre des Gaules:

Pendant tout le temps qu’ont duré ses campagnes en Gaule, de 58 à 51 av. J.C, César ne manque pas d’envoyer très régulièrement au Sénat le compte-rendu de ses opérations.” C’était des éphémérides, nous dirions aujourd’hui des feuillets de son journal de marche qui, transmis dans les formes aux sénateurs de Rome, étaient reproduits dans les Acta pour la plus grande gloire du rédacteur. Ces rapports que Salomon Reinach définit au cours de la seconde guerre mondiale comme des “communiqués”, César n’a ensuite aucun mal à les écheniller et les coudre bout à bout pour achever, avec une surprenante rapidité, la composition de ses “commentaires” sur la guerre des Gaules.

Mais s’il en profite pour valoriser son rôle personnel, par contre, César quand il décrit tout ce que la technologie celtique a produit de mieux, le fait avec une précision admirable.

En effet, s’ils n’ont pas introduit de nouvelles différenciations entre les classes chez les peuples du Mor-bihan, les Celtes ont perfectionné la division du travail entre l’agriculture et l’industrie, division qui s’est manifestée par de réels succès, tant dans l’artisanat du cuir et du bois que dans celui du fer (les forgerons celtes ne seront dépassés en savoir-faire que par les forgerons germains du IVème siècle de notre ère) ; la combinaison de ces trois techniques bois-cuir-fer, est poussée à sa perfection dans la technologie de la construction navale, par ceux qui à l’origine, n’étaient pas du tout des marins. Les Celtes vénétiques ont construit de grands “pontos” de “10 000 amphores”, chefs-d’œuvre de charpentiers, comme seuls en possédaient à l’origine les Puniques et que les Romains imitèrent durant tout l’Empire, pour notamment ravitailler l’Urbs (Rome) en blé.

[…]

Celtes et Romains: Les fortifications celtiques, Urbs ou Oppidum ?

Hormis la guerre maritime contre les vénètes, la guerre des Gaules fut essentiellement une guerre de siège, ainsi d’ailleurs que presque toutes les guerres que les Romains livrèrent contre les Celtes. Jamais les armées celtiques ne purent tenir tête aux légions en rase campagne. Elles le comprirent du reste très vite et n’eurent recours qu’à deux types de stratégie: la guérilla et la guerre de siège, l’une étant complémentaire de l’autre.

[…]

En fait, dans la Bibracte gauloise comme dans les autres oppida, il est impossible de déceler de traces de division en classes de la société, contrairement à ce que laisse entendre Venceslas Kruta, parce qu’il est impossible d’y déceler une ville.

Cela nous est d’ailleurs confirmé des annexes de P.M Duval au “Vercingétorix” de Camille Jullian à propos des oppida de Bibracte et de Gergovie. A propos de Bibracte, Duval précise que: “Les fouilles n’ont mit à jour que des vestiges gallo-romains précoces, la ville ayant survécue un demi-siècle à la victoire romaine de 52-51 A. J.C avant d’être désertée vers 5 Av. J.C au profit d’une nouvelle capitale des Eduens: Augustodunum… Autun. C’est dans cette Bibracte gallo-romaine que l’on a retrouvé de grandes demeures de type italien avec atrium central, qui datent probablement de la dernière période, postérieure à la conquête de 52.” Mais c’est surtout les fouilles de Gergovie, présentée par tous comme une grande ville, “capitale” des Avernes, que P.M Duval semble légitimer le plus de notre thèse en écrivant: “Il semble que l’oppidum n’ait été à l’époque de Vercingétorix qu’un lieu de défense, avec une petite agglomération permanente et qu’il ait été récupéré après la conquête romaine, de façon beaucoup plus dense, jusqu’au moins au début du règne de Tibère.” On n’a pas retrouvé de traces d’habitat à Alésia, pas plus qu’en Bohême et en Europe danubienne, pas plus que dans le principal oppidum Vénète où l’on ne retrouve que des traces de villas gallo-romaines. [..]

En fait, pas plus qu’ils n’ont conçu une marine de guerre séparée de la marine de commerce (chez les Vénètes), les Celtes n’ont conçu de forteresse comme centres d’habitat et de pouvoir, comme lieu de l’État. Leur fortification, comme leur marine, est née avec le fer et la charpenterie. Le “murus gallicus” comprend un système de madriers cloués entre eux, recouverts d’un parement de pierres ou “gazonné” ; si la pierre protège du feu, le réseau de madriers protège du bélier, preuve qu’ils ont su utiliser admirablement une technique révolutionnaire, sans pour autant lui donner une visée étatique. Les Celtes se sont servis du bois et du fer pour mener une vie facile, grâce à l’agriculture et à un artisanat abondant, pour étendre plus tard leur territoire, pour mettre à l’abri leurs richesses en se fortifiant. Si cela détruit la civilisation productiviste et pré-étatique néolithique, cela n’a pas entraîné la formation d’un État moderne, d’un Urstaat, qu’il soit despotique comme en Orient, démocratique comme à Athènes ou “républicain” comme à Rome. D’ailleurs pour cela il eut fallu une condition absolument nécessaire à a formation d’un pouvoir séparé: l’adoption et non pas l’invention, de l’écriture.

Les druides et la prohibition de l’écriture

Sans entrer dans une vision déterministe, car nous savons que l’agriculture n’a pas partout entraîné de proto-états (pas chez les Amérindiens selon Pierre Clastres) et que le fer n’a pas entraîné partout la ruine de ces proto-états (si l’armement de fer a démocratisé la cité en Grèce, il a plutôt renforcé l’état à Rome), bornons-nous à constater que partout et toujours l’écriture comme la ville est liée à l’émergence de l’État ainsi que Claude Lévi-Strauss nous l’a enseigné: “Les premiers usages de l’écriture ont été d’abord ceux du pouvoir: inventaires, catalogues, rencensements, lois et mandements, dans tous les cas qu’il s’agisse du contrôle des biens matériels ou de celui des êtres humains … l’écriture ne nous paraît associée de façon permanente, dans ses origines, qu’à des sociétés qui sont fondées sur l’exploitation de l’homme par l’homme.” (Claude Lévi-Strauss, “Tristes Tropiques”, 1955). Or si la société laténienne des origines ne connaissait pas l’écriture, come toute société sans État, la société laténienne des oppida, qui la connaissait par Massalia, se refusait à l’employer.

[…]

On sait de nos jours que dans toutes les grandes civilisations orales, la mémoire est développée intensément pour transmettre les épopées ou les “sagas” des ancêtres, ainsi que l’enseignement de la science sacrée. Les Celtes, a contrario, ne voulait laisser en aucun cas aux “écrivains” le soin de ressusciter leur passé mythique, comme Virgile le fera du passé romain en fonction du présent augustéen.

Le rôle des druides et des vingt ans d’étude nécessaires qu’ils inculquent à la jeunesse, cela représente le cycle des études actuelles menées jusqu’à l’enseignement supérieur inclusivement, fait remarquer Régine Pernoud, leur rôle sera donc de répéter le passé sans le déformer. (Note de R71: on retrouve le même schéma socio-culturel chez les nations amérindiennes et les sociétés traditionnelles africaines).

Ce discours des druides quel est-il ? Pouvons-nous le reconstituer en dehors des spéculations sur leurs dieux et leur vision théologique et astronomique ? Sur ces points des documents nous manquent, et pour cause ! Tout ce que l’on sait, c’est que c’est un discours de l’origine, notamment de l’origine commune de tous les peuples celtes de l’Irlande à la Galatie (Françoise Leroux & Christian Guyonvarc’h, “Les Druides”, 1978).

Ce discours doit aussi, nous pouvons le deviner par analogie avec les Indiens amérindiens, être un discours conservateur et égalitaire sur le thème: la société des ancêtres était parfaite il ne faut rien y toucher ; il faut refuser la division, et cela répété indéfiniment comme une litanie, comme un conjuration contre l’État.

La conservation sociale ne passe pas du tout par un refus de l’innovation, les Celtes furent parmi les artisans, les agriculteurs, les marins, les plus inventifs de l’antiquité: tout au contraire, la non-exploitation de l’homme exige l’innovation technologique alors que c’est l’esclavage qui la stérilise ; en effet, nous dit Varagnac: “le moteur humain stérilisa les autres sources d’énergie puisqu’il offrait dans tous les cas la solution de facilité.” Rien de semblable chez les Celtes qui durent, avec grand succès, faire part sans cesse d’innovation pour diminuer au maximum le labeur humain tout en augmentant dans une notable proportion l’opulence de la société. Cette opulence était du reste “gratuite”, même le monnayage, innovation majeure à l’origine, n’a pas de finalité marchande qui s’établit, nous dit Venceslas Kruta ; c’est pour assurer le prestige des “chefs” qui, par une sorte de “potlach” permanent (Note de R71: redistribution des richesses à la manière des Indiens pratiquant les cérémonies de redistribution ou “potlach”…), sont censés ainsi justifier leur fonction.

Rien de plus magnifique qu’un chef celte ou gaulois, rien ne tranche plus avec la médiocrité latine. Mais écoutons Camille Jullian nous décrire ainsi un chef arverne (Camille Jullian, “Vercingétorix”, 1977):

Pour un chef arverne, la vie est un triomphe perpétuel. En temps de paix, il faisait naître sous ses pas le bruit, la gaieté et l’orgie. Luern du haut de son char, distribuait à la foule l’or et l’argent, avec cet orgueil de la richesse qu’on retrouve, douze siècles plus tard chez les grands seigneurs du Midi. Il réunissait à des banquets d’un luxe inouï, durant des jours entiers, tous ceux qui voulaient s’eniver et se gorger à ses frais et l’enclos du festin avait plus de deux heures de tour…

La magnificence qui caractérise le chef celtique nous rappelle, là encore, celle qui caractérise le chef Indien des Amériques: le chef n’est pas celui qui, en temps de paix, donne des ordres, mais avant tout celui qui se ruine en dépenses de prestige pour sa “cité”. En outre c’est aussi un beau parleur, les éternels discours que Vercingétorix tient aux Gaulois sont là pour nous en convaincre. Certes il ne s’agit pas de l’éloquence des sophistes visant à manipuler le démos ou à Rome, la plèbe, là où la “majorité” est signe de pouvoir. Le discours celtique vise à magnifier le passé et les ancêtres, à rappeler leurs gloires, eux qui ont pris Delphes et Rome et qu’on appelle “les rois du monde” et donc de justifier ainsi le présent: la Gaule doit s’unir pour sa liberté et sa gloire. Car cette union n’a rien d’obligatoire, elle est toute volontaire, la notion de trahison n’existe pas, seuls existent le courage et la lâcheté. (Note de R71: La chefferie sans pouvoir ne commande pas, comment trahir une allégeance qui n’existe pas ?… C’est l’intérêt commun qui amène les alliances vues comme le bon sens et enterrinées par le peuple des paysans armés…).

[…]

Le chef mène la guerre, c’est en fait vite dit, car il y aurait risque de prise de pouvoir possible, de naissance d’une “royauté”. En fait cette solution fut rejetée avec horreur et le père de Vercingétorix fut brûlé vif, accusé de vouloir tenter d’établie une “royauté” à son profit. (Note de bas de page à ce sujet: de Camille Jullian et son “Vercingétorix”: Les chefs réservèrent à Celtill, père de Vercingétorix, le sort traditionnel réservé aux aspirants tyrans: le bûcher… Les Arvernes furent plus clément avec son fils.). Il semble qu’après la chute de l’hégémonie arverne sur la Gaule en 125 Av. J.C, ce péril fut définitivement conjuré. Chaque année, guerriers et druides (c’est à dire en fait quasiment tout le monde…) élisaient un magistrat suprème: le Vergobret, qui, maître absolu de la cité, ne pouvait en franchir les limites. Ainsi ce “chef de paix” ne pouvait pas être en même temps un “chef de guerre”, puisqu’il ne pouvait pas mener d’expédition, ce “maître absolu” était élu et révocable chaque année par l’ensemble des hommes libres. Pour prendre un cas historique, Vercingétorix, nommé chef de guerre des Arvernes, n’était pas le Vergobret, le compétent chargé des affaires intérieures de la cité. Mais hormis cette dualité de “pouvoir” séparé de la société, existait-il d’autres institutions propres aux cités celtiques ? On a parlé de “sénat”, mais y a t’il une véritable assemblée ou ce terme ne désigne t’il pas plutôt les chefs des villages et des familles ? Il est bien évident que lorsque César parle de sénat on ne peut le comparer en Gaule aux “Patres” de Rome, c’est plutôt au Conseil de la confédération cheyenne qu’il faudrait penser… Cela bien entendu, César ne peut pas le savoir mais quand bien même il le pourrait, pas plus que n’importe quel politicien de nos jours, il ne pourrait concevoir une société sans pouvoir, même s’il perçoit confusément que le pouvoir de Vercingétorix ne repose que sur la parole et sur la persuasion chez les Gaulois “peu respectueux de l’ordre établi” et dans cette Gaule soumise à de “fréquentes révolutions de palais” (selon César…).

On connaît à ce propos la célèbre phrase de César décrivant les rapports de classes dans la société celtique. Cette phrase prise pour argent comptant par les meilleurs celtisant est bien trop belle pour être vraie et ce serait aussi oublier que “La Guerre des Gaules” constitue une série de communiqués de propagande destinés non seulement au Sénat romain, mais aussi ce que néglige de dire Carcopino, à la plèbe romaine par César, chef de parti politique. Communiqués de victoire, donc, mais aussi comparaisons sociales visant à travers les Celtes à critiquer le système “républicain”. Si rien ne permet de repérer quoi que ce soit de la société celtique dans cette description de César, qui nous dit par ailleurs que les Germains cultivaient la terre en commun, or, selon Tacite, on ne peut distinguer Celtes et Germains, on y voit par contre une parfaite description de la société romaine ! César n’aurait pas osé représenter sa patrie sous des traits aussi noirs, ces traits il les attribue aux Gaulois, la plèbe comprendra… En fait hormis la présence des druides, les rapports entre “aristocrates” et “plèbes” nous semblent purement fantaisistes en ce qui concerne la Gaule. Expliquons-nous:

Les Gaulois sont un peuple d’agriculteurs et d’artisans travaillant plus que probablement la terre en commun. Qui sont donc alors, ces gens qui se distinguent du commun et que César appelle indifféremment aristocrates, chevaliers, nobles et possédant soi-disant, de nombreux clients dans la “plèbe” ? A notre avis les choses sont claires, il s’agit de ce que Pierre Clastres appelle les guerriers en parlant de la société primitive (Note de R71: “primitive” pris ici au sens anthropologique c’est à dire de la racine latine du mot: “primere” ou “première”, “originale”, rien de péjoratif dans le terme lorsqu’employé par des anthropologues…), statut qui ne confère aucun privilège d’ordre socio-économique et surtout pas d’autorité.

Quant à leurs “clients”, il ne s’agit pas d’une clientèle au sens romain du terme, mais bien plutôt ce qu’il est convenu d’appeler la “suite guerrière”.

Fin de la 1ère partie

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Société contre l’État: Société celtique et gauloise, introduction au « Défi Celtique » d’Alain Guillerm

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , on 15 août 2015 by Résistance 71

« La relation politique de pouvoir précède et fonde la relation économique d’exploitation. Avant d’être économique, l’aliénation est politique, le pouvoir est avant le travail, l’économique est une dérive du politique, l’émergence de l’État détermine l’apparition de classes. »
~ Pierre Clastres ~

 

Société celtique société contre l’État: a l’origine de la culture européenne

 

Introduction au livre “Le Défi Celtique” d’Alain Guillerm, 1986

 

Résistance 71

 

10 Août 2015

 

Introduction

1ère partie: Les Celtes contre l’État

2ème partie: Les Celtes après l’État

3ème partie: La société celtique

Conclusion de Résistance 71

 

Cette préoccupation politico-anthropologique nous a été dictée par le cheminement de notre recherche sur les solutions potentielles au marasme ambiant de nos sociétés occidentales, viciées et perverties par la doctrine suprématiste forcenée dominante depuis le XVème siècle (certains diront depuis l’ère de la première croisade à la fin du XIème siècle…) et sa mise en application globale par le truchement du colonialisme fondé sur l’hégémonie culturelle judéo-chrétienne engloutissant le monde. Nous avons identifié l’État et ses institutions, quelle qu’en soit la forme adoptée, comme outil du maintien de la division politique de la société à des fins de contrôle oligarchique des sociétés et au travers de l’étude des recherches d’anthroplogues, sociologues et d’historiens réputés comme (liste non exhaustive): Pierre Clastres, Marshall Sahlins, Robert Jaulin, David Stannard, Charles Mann, Taiaiake Alfred, Russell Means, Pierre Kropotkine, Sam Mbah, I.E. Igariwey et maintenant Alain Guillerm, que la société humaine a vécu de fait des millénaires sans structures étatiques, sans division politique de la société et que contrairement au dogme enseigné dans les deux grands courants anthropologiques “classiques” du structuralisme évolutionniste et du marxisme, l’État n’est non seulement pas la finalité de l’histoire, le sommet de l’évolution de la société humaine, son stade ultime de “maturation”, mais qu’il en serait au contraire une entrave, une anomalie, une certaine perversion le rendant en rien inéluctable aux société humaines sur cette planète.

Après avoir lu et étudié les modes de gouvernance des sociétés indigènes des Amériques (Nord et Sud), de Mélanésie, des sociétés traditionnelles au travers du continent africain, il se dégage un certain schéma évident concernant ces sociétés, qui bien qu’évidemment culturellement bien différentes, partagent néanmoins des caractéristiques politiques étonamment similaires, au delà de la géographie et du temps: une construction politique unie sans division, une chefferie sans pouvoir, un pouvoir décisionnaire dilué dans le peuple et des conseils populaires ou de chefs représentants sans pouvoir exécutif, une collectivisation des biens et des terres, un mode de production abondant mais refusant et prévenant l’accumulation de richesses et le plus souvent, une redistribution des biens et richesses excédentaires sous la forme de dons, de potlaches, faisant de toutes ces sociétés des sociétés peu ou prou fondamentalement égalitaires. Sous leur forme traditionnelle, ces sociétés existent toujours aujourd’hui, même si l’avènement de l’État colonial et son mode d’oppression systémique a réduit les pratiques inhérentes de ces sociétés au statut de “fonctions folkloriques”, elles demeurent ce à quoi se rattachent les gens lorsque le système s’effondre et ne répond plus à leurs besoins.

Ainsi, tout naturellement avons-nous été amenés à nous poser la question subsidiaire: Quid de la société européenne ? Quel est son fondement ? Peut-on trouver une corrélation avec les autres sociétés ancestrales traditionnelles des autres continents ? Si oui, peut-on parler d’une universalité de mode de gouvernance humain au delà du lieu et du temps ? Si cela s’avère, que penser de l’État et de son mode de fonctionnement ? Peut-on en sortir ?

Notre découverte de l’historien et philosophe breton Alain Guillerm (1944-2005), grand spécialiste de la civilisation celtique, disciple de Fernand Braudel (fondateur de l’école historique des Annales avec Marc Bloch et Lucien Febvre), connu pour sa fameuse thèse d’état éditée sous le titre “La pierre et le vent” (1985), livre phare de la “nouvelle histoire” et se situant dans la lignée de l’anthropologue politique Pierre Clastres qu’il connaissait personnellement et avec qui il avait eu de longs entretiens, a levé un grand voile sur la question et nous a permis de tentativement répondre aux questions posées au fur et à mesure de cet exposé en plusieurs épisodes. Alain Guillerm a aussi publié 11 autres livres dont: “Le luxembourgisme aujourd’hui” (1970) ; “Clefs pour l’autogestion”, 1976 ; “L’Autogestion généralisée”, 1979 ; “La grève et la ville”, 1979.

Pour mieux comprendre les tenants et aboutissants, nous citerons de larges extraits du remarquable ouvrage d’Alain Guillerm, “Le Défi Celtique”, Ed. Jean Pollec, 1986, qui constitue en fait le tout début de sa thèse d’état, où nous verrons comment Guillerm balaie les fausses-vérités et omissions faites par l’histoire classique au sujet de l’histoire de la société celtique, histoire d’état qui n’a jamais véritablement cherché à établir la réalité concernant la civilisation celte en général et celle de “nos ancêtres les Gaulois” en particulier, nous allons voir pourquoi…

Cet ouvrage est divisé en trois parties, que nous respecterons dans l’ordre des citations:

  • Première partie: Les Celtes contre l’État
  • Deuxième partie: Les Celtes après l’État
  • Troisième partie: La société celtique

L’ouvrage de recherche d’Alain Guillerm n’est pas un livre sur les Gaulois exclusivement, il traite certes de ceux-ci mais aussi des autres nations celtes telles les Irlandais, les Gallois et les Bretons. Le livre nous aide à comprendre pourquoi et comment certains mythes se sont propagés sur la civilisation celtique, surtout concernant les Gaulois du 1er siècle avant notre ère: pour l’essentiel, les Celtes et les Gaulois étant des peuples de traditions orales, bien que les druides lisaient et écrivaient le grec (puis le latin), tout ce qu’on “connaît” de la société gauloise nous a été rapporté par les écrits de leur vainqueur Julius Caïus Caesaris (Jules César) dont les descriptions militaires apportèrent certains éclairages sur la vie guerrière et les pratiques des Gaulois au combat, mais rien de vraiment réel sur leur vie quotidienne et leur civilisation dans la mesure où l’intérêt de César qui ne l’oublions pas, écrivait pour ses compatriotes du Sénat et du peuple, résidait dans la description de peuples barbares, sauvages, indisciplinés et sans culture. Ainsi, Rome pouvait remplir sa mission de “lumière rayonnant sur le monde”, apportant la “civilisation” aux barbares et aux “incultes”. Depuis, le même discours fut employé pour justifier de toutes les entreprises coloniales occidentales et nos livres d’histoire n’expliquant en rien ce qu’était la civilisation celtique en général et gauloise en particulier, ne fait le plus souvent que colporter les mythes initiés par Jules César pour se consacrer aux “lumières civilisatrices” de l’époque gallo-rmaine et de l’empire. N’oublions pas que notre société actuelle européenne est issue directement du droit romain et que l’Empire romain fut “donné” par Constantin à l’église, l’empire chrétien (la “Chrétienté”) succédant ainsi à Rome au IVème siècle de notre ère (même si l’écrit du “don de Constantin” est une forgerie datant du IXème siècle…)

A qui profite donc une telle omission ? C’est ce que nous découvrirons pas à pas avec l’aide d’Alain Guillerm.

Rendons donc à Cés…. pardon, aux Gaulois et aux Celtes ce qui leur appartient !

Nous finirons cet exposé sur une conclusion personnelle de synthèse au sujet de ce que nous avons appris des sociétés traditionnelles des différents continents au travers des âges, leurs points communs, où se situe la recherche de Guillerm en ce qui concerne le berceau celtique de la civilisation européenne et nous verrons si l’État est de fait, si inéluctable qu’on veut bien nous le présenter, ce pour pouvoir le cas échéant entrevoir des solutions à ce marasme sociétal programmé qu’on nous impose à grand renfort de propagande frelatée.

Enfin nous terminerons cette introduction avec une « mention spéciale » pour notre lectrice assidue « ratuma », qui nous a mis sur la « piste » d’Alain Guillerm… Grand merci, ce fut particulièrement utile dans notre quête pour un tronc commun des sociétés humaines au-delà du facteur espace-temps !

A suivre…