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Éveil politique: l’immoralité historique de l’État est un plaidoyer pour la société…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, documentaire, militantisme alternatif, politique et social, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 15 avril 2013 by Résistance 71

En introduction de ce texte d’une actualité remarquable, écrit par Bakounine il y a 143 ans sur “l’immoralité de l’État”, voyons ce que dit de de ce même État le grand anthropologue social français Pierre Clastres, 104 ans après l’écrit de Bakounine, dans son ouvrage de référence: “La Société contre l’État”. Ceci ne mettra que plus en valeur ce texte visionnaire et essentiel de Bakounine, qui nous montre que l’État est un mal nécessaire de l’Histoire, une étape, une des formes historiques de la société et en aucun cas la panacée. Il est appelé à disparaître et au vu de l’exponentialité des crimes commis ces dernières décennies… Le plus tôt sera le mieux pour le salut de l’humanité dont la courbe évolutrice tend vers l’émancipation et la Liberté.

~ Résistance 71 ~

“Le défaut de relation commandement-obéissance entraîne ipso facto le défaut de pouvoir politique. Aussi existe t’il non seulement des sociétés sans État, mais encore des sociétés sans pouvoir.”

L’anthropologie classique présuppose que les sociétés dites “primitives soient des sociétés incomplètes, en “devenir”, des sociétés qui ne seront achevées que quand elles auront atteint le stade suprême de la société: l’État… Point de vue éronné. Voici ce que les recherches de Pierre Clastres et d’autres anthropologues ont révélé:

“Plus ou moins confusément, c’est bien cela que disent les chroniques des voyageurs ou les travaux des chercheurs: On ne peut pas penser la société sans l’État, l’État est le destin de toute société. On décèle en cette démarche un ancrage ethnocentriste d’autant plus solide qu’il est le plus souvent inconscient… Deux axiomes en effet paraissent guider la marche de la civilisation occidentale, dès son aurore: le premier pose que la vraie société se déploie à l’ombre protectrice de l’État; le second énonce un impératif catégorique: il faut travailler […] Lorsque, au lieu de produire seulement pour lui-même, l’homme primitif produit aussi pour les autres, sans échange et sans réciprocité, c’est alors que l’on peut parler de travail: quand la règle égalitaire d’échange cesse de constituer le ‘code civil’ de la société, quand l’activité de production vise à satisfaire les besoins des autres, quand à la règle échangiste se substitue la terreur de la dette […] La division majeure de la société, celle qui fonde toutes les autres, y compris sans doute la division du travail, c’est la nouvelle disposition verticale entre la base et le sommet, c’est la grande coupure politique entre détenteurs de la force, qu’elle soit guerrière ou religieuse et ceux assujettis à cette force. La relation politique de pouvoir précède et fonde la relation économique d’exploitation. Avant d’être économique, l’aliénation est politique, le pouvoir est avant le travail, l’économique est une dérive du politique, l’émergence de l’État détermine l’apparition des classes. […] Tout cela se traduit sur le plan de la vie économique, par le refus des sociétés primitives de laisser le travail et la production les engloutir, par la décision de limiter les stocks aux besoins socio-politiques, par l’impossibilité intrinsèque de la concurrence, à quoi servirait, dans une société primitive d’être un riche parmi les pauvres ? En un mot par l’interdiction, non formulée mais dite cependant, de l’inégalité. […] La véritable révolution dans la protohistoire de l’humanité, ce n’est pas celle du néolithique, puisqu’elle peut très bien laisser intacte l’ancienne organisation sociale, c’est la révolution politique, c’est cette apparition mystérieuse, irréversible, mortelle pour les sociétés primitives, ce que nous connaissons sous le nom de l’État […] L’État, dit-on, est l’instrument qui permet à la classe dominante d’exercer sa domination violente sur les classes dominées. Soit. Pour qu’il y ait apparition de l’État, il faut donc qu’il y ait auparavant une division de la société en classes sociales antagonistes, liées entre elles par des relations d’exploitation. Donc la structure de la société, la division en classes, devrait précéder l’émergence de la machine étatique. Observons au passage la fragilité de cette conception purement instrumentale de l’État. Si la société est organisée par des oppresseurs capables d’exploiter des opprimés, c’est que cette capacité d’imposer l’aliénation repose sur l’usage d’une force, c’est à dire sur ce qui fait la substance même de l’état, le ‘monopole de la violence physique légitime’. […] Il n’y a rien dans le fonctionnement économique d’une société primitive, d’une société sans État, rien qui permette l’introduction de la différence entre plus riches et plus pauvres, car personne n’éprouve le désir baroque de faire, posséder, paraître plus que son voisin. La capacité, égale chez tous, de satisfaire les besoins matériels et l’échange des biens et services, qui empêche constamment l’accumulation privée des biens, rendent tout simplement impossible l’éclosion d’un tel désir, désir de possession qui est en fait un désir de pouvoir. La société primitive, première société d’abondance, ne laisse aucune place au désir de surabondance. Les sociétés primitives sont des sociétés sans État parce que l’État y est impossible.”

~ Pierre Clastres, 1974 ~

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L’immoralité de l’État

par Michel Bakounine (1870)

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Ethique: Morale de l’État

 

La théorie du contrat social

L’Homme est non seulement l’être le plus individuel sur Terre, il est aussi le plus social. Ce fut une grave erreur de la part de Jean-Jacques Rousseau d’avoir assumé que la société primitive fut établi au moyen d’un contrat libre impliquant les sauvages. Mais Rousseau ne fut pas le seul à penser de la sorte. La majorité des juristes et des écrivains modernes, qu’ils soient de l’école kantienne ou d’autres écoles libérales et individualistes et qui n’acceptent pas l’idée théologique que la société est fondée sur le droit divin, ni non plus ceux de l’école hégélienne et leur plus ou moins mystique réalisation de la moralité objective, ni non plus la société primitive animale de l’école naturaliste, prennent nolens volens, le contrat tacite comme leur point de départ, faute d’autre fondation solide.

Un contrat tacite ! C’est à dire, un contrat sans mot et en conséquence insensé et sans volonté: un non-sens révoltant ! Une fiction absurde et de plus, une fiction malfaisante ! Une sombre escroquerie ! Car cela assume que tandis que j’étais dans un état de ne pas pouvoir vouloir, penser, parler, je me suis lié ainsi que tous mes descendants en un esclavage perpétuel et ce seulement par vertu de m’être laissé victimisé sans protester.

Le manque de discernement moral dans l’État précédent le contrat social original.

Du point de vue du système que nous examinons maintenant, la distinction entre le bien et la mal n’existe pas avant la conclusion du conrat social. A ce moment, chaque individu demeurait isolé dans sa liberté ou son droit absolu, ne prêtant pas attention à la liberté des autres excepté pour les cas où une telle attention était dictée par sa faiblesse ou sa force relative, en d’autres termes, par sa propre prudence et son propre intérêt. A ce moment, l’égoïsme, d’après cette même théorie, était la loi suprême, le seul droit étendu. Le bien était déterminé par le succès, le mal par l’échec et la justice n’était simplement que la consécration du fait accompli, si horrible, cruel ou mauvais qu’il fut, ainsi qu’est la règle en morale politique, celle qui prévaut maintenant en Europe.

Le contrat social et le critère du bien et du mal

La distinction entre le bien et le mal, d’après ce système, n’a commencé qu’avec la réalisation du contrat social. Tout ce qui a été reconnu comme constituant l’intérêt général a été déclaré bien et son contraire mal. Les membres de la société qui entrèrent dans ce composé et en devenant citoyens, s’étant liés par des obligations solennelles, assumèrent de la sorte de subordonner leurs intérêts privés à la réalité commune, à l’intérêt inséparable de tous. Ils divorcèrent également leurs droits individuels des droits publics, dont le seul représentant, l’État, fut investi du pouvoir de supprimer toute révolte de l’égoïsme individuel, ayant par ailleurs, le devoir de protéger chacun de ses membres de l’exercice de ses droits aussi loin qu’ils n’allaient pas à l’encontre des droits généraux de la communauté.

L’État formé par le contrat social est l’État athée moderne

Maintenant, nous allons examiner la nature des relations auxquelles l’État ainsi constitué, est liée d’entrer avec d’autres États similaires et aussi ses relations avec la population qu’il gouverne. Une telle analyse nous apparaît être des plus intéressante et utile dans la mesure où l’État, comme défini ici, est précisément l’état moderne aussi loin qu’il est divorcé d’avec l’idée religieuse: c’est l’état laïc ou l’état athée proclamé par les auteurs modernes.

Voyons donc en quoi consiste cette morale. L’état moderne, comme nous l’avons dit, s’est libéré du joug de l’église et en conséquence, est sorti du joug de la morale universelle ou cosmopolite de la religion chrétienne, mais il n’est pas encore devenu perméable à la morale ou à l’idée humanitaire, chose qu’il ne peut pas faire sans se détruire lui-même, car de son existence détachée et de sa concentration isolée, l’État est bien trop étroit à embrasser, à contenir les intérêts et en conséquence la morale, de l’humanité dans son entièreté.

Morales identifiées avec les intérêts de l’État

Les états modernes sont arrivés précisément à ce point. La chrétienté ne leur sert que de prétexte et seulement comme un moyen de leurrer les simples d’esprit, car leurs buts poursuivis n’a rien de commun avec les buts religieux. Les éminents hommes d’état de notre époque les Palmerston, Mouraviev, Cavours, Bismarck et Napoléon, riraient à gorges déployées si leurs convictions religieuses ouvertement professées étaient prises sérieusement. Ils riraient encore plus si quelqu’un leur attribuait des sentiments, considérations ou intentions  humanitaires, qu’ils ont toujours déclarées publiquement n’être que de la sottise. Que constitue leur morale donc ? Seulement les intérêts de l’État. De ce point de vue, qui a été à de rares exceptions près, le point de vue des hommes d’état et des hommes forts de tout état ou pays, tout ce qui est instrumental pour conserver, exalter, et consolider le pouvoir de l’état est bon, même si cela peut paraître sacrilège du point de vue religieux et révoltant du point de vue de la morale humaine et inversement, tout ce qui milite contre les intérêts de l’état est mal, même si cela en d’autres aspects est la chose la plus juste et la plus humaine. Telle est la véritable morale et la pratique séculiaire de tous  les États.

L’égoïsme collectif des associations particulières monté en catégories éthiques

Ainsi est la morale de l’État fondée sur la théorie du contrat social. D’après ce système, le bien et le juste, dès lors qu’il ne commence qu’avec le contrat social, ne sont en fait rien d’autre que le contenu et le but ultime du contrat, ce qui veut dire, l’intérêt commun et le droit public de tous les individus qui forment ce contrat, exceptés ceux qui lui restent extérieur. En conséquence, le bien dans ce sytème n’est que pour la plus grande satisfaction donnée à l’égoïsme collectif d’une association particulière et limitée, qui étant fondée sur le sacrifice partiel de l’égoïsme individuel de chacun de ses membres, exclut de son sein comme étranger et ennemis naturels, la vaste majorité de l’espèce humaine qu’elle soit formée ou non d’associations similaires.

La morale ne peut que se co-étendre qu’avec les limites d’états particuliers

L’existence d’un état simple et limité présupposait nécessairement l’existence et si nécessaire, provoquait la formation de plusieurs états, ceci étant bien naturel que les individus se trouvant en dehors de cet état et qui se trouveraient menacés dans leur existence et leur liberté par celui-ci, se retourneraient et de ligueraient contre lui. Ici nous obtenons une humanité brisée en un nombre indéfinie d’états qui sont étrangers, hostiles et menaçant l’un envers l’autre.

Il n’y a pas de droit commun, ni de contrat social entre eux, car si un tel contrat et un tel droit existaient, les états variés cesseraient d’être absolument indépendant l’un de l’autre, devenant des membres fédérés d’un seul grand état. A moins que ce grand état n’embrasse l’humanité dans sa totalité, il aura nécessairement l’hostilité des autres états, fédérés internement, contre lui. Ainsi la guerre serait toujours la loi suprême et la nécessité inhérente de l’existence même de l’humanité.

La loi de la jungle gouverne les inter-relations entre états

Chaque état, qu’il soit de caractère fédératif ou non, doit rechercher, sous peine d’être puni par la ruine totale, de devenir le plus puissant des états. Il doit dévorer les autres afin de ne pas être dévoré lui-même, de conquérir afin de ne pas être conquis, de réduire en esclavage afin de ne pas être réduit lui-même en esclavage, dans la mesure où deux puissance similaires mais étrangères l’une à l’autre, ne peuvent pas co-exister sans essayer de se détruire l’une l’autre.

La solidarité universelle de l’humanité est perturbée par l’État

Ainsi l’État est-il la négation la plus flagrante, la plus cynique et la plus complète de l’humanité. Il déchire la solidarité universelle de tous les Hommes sur la Terre, et il n’en unit que quelques uns aux seules fins de détruire, de conquérir, de réduire en esclavage le reste de l’humanité. Il ne prend sous sa protection que ses propres citoyens et il ne reconnaît le droit humain, l’humanité et la civilisation que dans ses frontières. Comme il ne reconnaît aucun droit en dehors, il s’arroge logiquement le droit de traiter avec la plus vile férocité et inhumanité toutes les populations étrangères qu’il peut piller, exterminer ou subordonner à sa volonté. S’il montre de la générosité ou de l’humanité envers elles, il ne le fait aucunement par sens du devoir, car il n’a pas d’autre devoir qu’envers lui-même et envers ceux de ses membres qui l’ont formés par un acte d’accord libre et qui continuent de le constituer sur la même base libre, ou, comme cela se passe dans la durée, ceux qui sont devenus ses sujets.

Comme la loi internationale n’existe pas et comme elle ne peut jamais exister d’une manière réelle et sérieuse sans mettre en péril les fondations mêmes de ce principe absolu de souveraineté d’état, l’État ne peut pas avoir de devoirs envers les populations étrangères. S’il traite de manière humaine les populations conquises, s’il ne va pas jusqu’à l’extrême limite de les piller et de les exterminer et ne les réduit pas au dernier degré de l’esclavage, il le fait peut-être par considérations politiques et par prudence, ou même par pure magnanimité, mais jamais par devoir, car il a le droit absolu de disposer de ces populations de quelque façon qu’il juge appropriée.

Le patriotisme va à l’encontre de la morale ordinaire humaine

Cette flagrante négation de l’humanité, qui constitue l’essence même de l’état est du point de vue de ce dernier le devoir suprême et la plus grande des vertus: Ceci est appelé patriotisme et il constitue la moralité transcendante de l’État. Nous l’appelons transcendante car ordinairement, elle transcende le niveau de morale humaine et de justice, qu’elles soient privées ou communes et ainsi se place souvent en contradiction envers elles. Ainsi par exemple, offenser, opprimer, voler, piller, assassiner ou réduire en esclavage un autre être humain est, pour la morale humaine ordinaire, commettre un crime sérieux.

Dans la vie publique au contraire, du point de vue du patriotisme, quand ceci est fait pour la plus grande gloire de l’état afin de conserver ou de développer sa puissance, tout ceci devient un devoir et une vertu. Et ce devoir, cette vertu devient obligatoire pour chaque citoyen patriotique. Chacun est attendu de se décharger de ces devoirs non seulement en respect des étrangers, mais aussi en respect de ses concitoyens, membres et sujets d’un même état, quand le bien-être de l’État le lui demande.

La loi suprême de l’État

La loi suprême de l’état est l’auto-préservation à tout prix. Et comme les états ont été condamnés à la lutte perpétuelle depuis qu’ils existent sur terre, une lutte contre leurs propres populations, qu’ils oppriment et ruinent; une lutte contre les états étrangers, dont chacun d’eux ne peut être fort que si les autres sont faibles et alors que les états ne peuvent pas survivre dans cette lutte à moins qu’ils ne cessent d’augmenter leur puissance constamment contre leurs propres sujets et leurs voisins, il s’ensuit que la loi suprême de l’État est l’augmentation de sa puissance et de son pouvoir au détriment de la liberté intérieure et de la justice extérieure.

L’État vise à prendre la place de l’humanité

Voici ce qui est dans la triste réalité la seule morale, le seul but de l’État. Il vénère Dieu lui-même seulement parce qu’il est son seul est exclusif Dieu, la sanction de son pouvoir et de ce qu’il appelle le droit, en fait, le droit d’exister à tout prix et à toujours grandir aux dépends des autres états. Tout ce qui peut servir à la promotion de cela en vaut la peine, est légitime et vertueux. Tout ce qui peut l’en empêcher et le limiter est criminel. La morale de l’État est donc l’inverse de la justice et de la morale humaines.

Cette morale transcendante, super-humaine et donc anti-humaine, n’est pas seulement le résultat de la corruption des Hommes en charge des fonctions de des états. On pourrait en fait mieux dire que la corruption des Hommes est la séquelle naturelle et nécessaire de l’institution de l’état. Cette morale n’est que le développement du principe fondamental de l’État, l’expression inévitable de sa nécessité inhérente. L’État n’est rien d’autre que la négation de l’humanité, il n’est que la collectivité limitée qui cherche à prendre la place de l’humanité et qui veut s’imposer à cette dernière en tant que but suprême, tandis que tout le reste doit se soumettre.

L’Idée de l’humanité, absente dans les temps anciens, est devenue un pouvoir du temps présent

Ceci était naturel et facilement compris dans les temps anciens lorsque l’idée même d’humanité était inconnue et chacun vénérait son propre Dieu national, qui lui donnait le droit de vie ou de mort sur toute autre nation. Les droits de l’Homme n’existait que dans la relation du citoyen avec l’État. Tout ce qui était à l’extérieur de l’État était marqué pour le pillage, le massacre et l’esclavage. Rien n’a changé. L’idée d’une humanité devient de plus en plus un pouvoir du monde civilisé et par l’expansion et la vitesse accélérée des moyens de communication et aussi dûe à l’influence, toujours plus de matériel que de morale, de civilisations, l’idée demeure que le pouvoir invisible de notre siècle , ce avec quoi les puissances présentes doivent composer. Elles ne peuvent pas s’y soumettre de leur plein gré librement parce qu’une telle soumission de leur part serait équivalent à un suicide, puisque le triomphe de l’humanité ne peut se faire qu’avec la destruction de l’État. Mais les États ne peuvent plus nier cette idée ni ouvertement se rebeller contre, pour être maintenant si fort, cela finira par les détruire.

L’État doit reconnaître dans sa propre manière hypocrite le sentiment puissant de l’humanité

Devant cette alternative douloureuse il n’y a qu’une seule sortie possible: l’hypocrisie. Les états paient de leur respect l’idée de l’humanité, ils parlent et agissent en apparence seulement en son nom, mais il la viole tous les jours. Quoi qu’il en soit, ceci ne devrait pas être retenu contre les états, car ils ne peuvent en effet pas agir autrement, leur position est devenue telle qu’ils ne peuvent se maintenir qu’en entretenant le mensonge. La diplomatie n’a pas d’autre mission.

Ainsi que voyons nous ? A chaque fois qu’un état veut déclarer la guerre a un autre état, il commence par lancer un manifeste adressé non seulement à ses propres sujets, mais au monde entier. Dans ce manifeste, il déclare que le droit et la justice sont de son côté et qu’il prouvera qu’il n’a agi que par amour de la paix et de l’humanité et que, imbu de sentiments généreux et pacifiques, il a souffert longtemps en silence avant que l’iniquité grandissante de son ennemi ne l’ait forcé à tirer l’épée. Dans le même temps, il promet par dédain de toute conquête matérielle et ne cherchant pas à augmenter son territoire, qu’il mettra fin à cette guerre dès que la justice aura été rétablie. La réponse de son antagoniste survient avec un manifeste identique dans lequel bien sûr il est dit que le droit et la justice sont de ce côté et tous les sentiments généreux doivent être trouvés respectivement de ce côté.

Ces manifestes opposés sont écrits avec la même éloquence, ils respirent la même indignation vertueuse et l’un est aussi sincère que l’autre; ce qui veut dire bien entendu que tous deux sont aussi engoncés dans leurs mensonges et seuls les imbéciles peuvent être leurrés par ces textes. Les personnes sensées, tous ceux qui ont un minimum d’expérience politique, ne prennent même pas la peine de lire ces manifestes. Au contraire, ils cherchent des moyens pour mettre à jour les intérêts qui mènent les deux adversaires à la guerre et de soupeser la puissance respective de chacun afin de deviner le résultat de la lutte. Ce qui prouve bien que les affaires morales ne sont pas du tout de mise dans de telles guerres.

La guerre perpétuelle est le prix de l’existence de l’État

Les droits des peuples, aussi bien que les traités régulant les relations entre les états, manquent de définition et de sanction morale. Dans chaque époque historique définie, ils sont l’expression matérielle de l’équilibre résultant de l’antagonisme mutuel entre les états. Aussi longtemps que les états existeront, il n’y aura pas de paix. Il n’y aura que des moments de répis plus ou moins prolongés, des armistices conclus par les états belligérents permanents, mais dès qu’un état sent qu’il a un avantage à détruire l’équilibre, il le fera. L’histoire de l’humanité en est la preuve.

Les crimes sont le climat moral des états

Ceci nous exlique pourquoi depuis le début de l’Histoire, c’est à dire depuis que l’état existe, le monde politique a toujours été et continue d’être le théâtre d’un brigandage jamais surpassé, faits criminels qui sont tenus en haute estime honorifique, car ils sont ordonnés par patriotisme, une morale transcendante et par les intérêts suprêmes de l’État. Ceci nous explique pourquoi l’histoire des états anciens et modernes n’est rien de plus qu’une série de crimes plus révoltants les uns qe les autres, pourquoi les rois présents et passés, les ministres et hommes d’états de tous les pays, les diplomates, les bureaucrates, les guerriers, s’ils étaient jugés du point de vue de la seule morale et justice humaine, mériteraient mille fois la potence ou la servitude pénale.

Car il n’y a pas de terreur, de cruauté, de sacrilège, de parjure, d’imposture, de mensonge, de transaction honteuse, de vol cynique, de bracage éhonté ou de trahison vicieuse, qui n’aient pas été commis et qui sont toujours commis quotidiennement par les représentants de l’État, sans aucune autre excuse que cette expression élastique et si utile qu’est la Raison d’État. Une expression terrible s’il en est ! Car elle a corrompu et déshonoré plus de personnes dans les cercles officiels et dans la classe dirigeante de la société que la chrétienté elle-même. Dès qu’elle est mentionnée, tout devient silence et disparaît de la vue du public: l’honnêteté, l’honneur, la justice, le droit, la pitié et la compassion, tout disparait et avec eux la logique et le bon sens; le noir devient blanc, l’horrible devient humain et les pires félonies et crimes atroces deviennent des actes méritoires.

Le crime, privilège d’État

Ce qui est permis à l’État est interdit à l’individu. Telle est la maxime de tous les gouvernements. Machiavel le disait et l’histoire et la pratique de tous les gouvernements contemporains lui donnent raison. Le crime est la condition nécessaire de l’existence même de l’État et il constitue de fait son monopole exclusif, ce qui implique que tout individu qui ose commettre un crime est doublement coupable: d’abord il est coupable contre la conscience humaine et plus que tout, il est coupable contre l’État en s’arrogeant un de ses privilèges les plus précieux.

La morale de l’État d’après Machiavel

Le grand philosophe politique Machiavel fut le premier qui parla de Raison d’État, ou du moins il lui donna sa véritable signification et l’immense popularité qu’elle a gagnée depuis dans les cercles gouvernementaux. Il était un penseur réaliste et positif, il comprit et il fut le premier en cet aspect, que les états puissants ne pouvaient être fondés et maintenus que sur le crime, par beaucoup de grands crimes et par un mépris total de ce qu’on appelle l’honnêteté.

Il écrivit, expliqua, et argumenta ce fait avec une terrible franchise et comme l’idée de l’humanité était totalement ignorée à cette époque, comme l’idée de fraternité, pas humaine mais religieuse, prêchée par l’église catholique n’a été et n’est toujours qu’une vague ironie, trahie à chaque instant par les actes mêmes de l’église; comme en son temps personne ne croyait qu’il y avait une telle chose que les droits populaires, le peuple étant considéré comme une masse inerte et inepte, une sorte de chair à canon pour l’État, bonne à être taxée, forcée au travail et maintenue en un état de servitude permanent, en vu de tout ceci, Machiavel arriva logiquement à la conclusion que l’État était le but suprême de l’existence humaine, qu’on devait le servir à tout prix, et comme les intérêts de l’État se situaient au dessus de quoi que ce soit d’autre, un bon patriote ne devait reculer devant aucun crime pour servir l’État.

Les conseils de Machiavel comprenanaient l’utilisation du crime, il l’encourageait et en faisait la condition sine qua non de l’intelligence politique ainsi que du véritable patriotisme. Que l’État soit appelé une monarchie ou une république, le crime sera toujours nécessaire pour assurer et maintenir son triomphe. Ce crime changera de direction et d’objet sans aucun doute, mais sa nature restera la même. Il sera touours la violation forcée de la justice et de l’honnêteté et ce pour le bien de l’État.

Où Machiavel avait tort

Oui Machiavel avait raison: nous ne pouvons plus en douter maintenant quer nous avons l’expérience de 3 siècles et demi d’expérience en la matière. Oui, l’histoire nous dit qu’alors que les petits états sont vertueux à cause de leur faiblesse, les états puissants ne se maintiennent de la sorte que grâce aux crimes commis. Mais notre conclusion sera radicalement différente de celle de Machiavel et la raison en est simple: Nous sommes les fils de la révolution et nous en avons hérité la religion de l’humanité que nous avons dû fonder des ruines de la religion de la divinité. Nous croyons dans les droits de l’Homme, dans la dignité et l’émancipation nécessaire de l’espèce humaine. Nous croyons en la liberté et en la fraternité humaines fondées sur la justice humaine.

Le patriotisme déchiffré

Nous avons déjà vu qu’en excluant une vaste majorité de l’humanité de son sein, en la plaçant à l’extérieur des obligations des devoirs réciproques de morale, de justice et de droit, l’État nie l’humanité avec ce mot à la forte résonnance: patriotisme et impose l’injustice et la crauté à ses sujets comme étant le devoir suprême.

La malfaisance originelle de l’Homme, le requis théorique de l’État

Chaque état, tout comme chaque théologie, assume que l’Homme est essentiellement mauvais et malfaisant. Dans l’État que nous allons examiner maintenant, le bien, comme nous l’avons déjà vu, commence avec la conclusion du contrat social et ainsi n’est que le produit de ce contrat, de son contenu. Il n’est pas le produit de la Liberté; au contraire, aussi loin que l’Homme demeure isolé dans son individualité absolue, profitant de sa liberté naturelle, ne reconnaissant de limites à sa liberté que celles qui lui sont imposée par le fait et non le droit, il ne suit qu’une seule loi, celle de l’égoïsme naturel.

Ainsi les hommes insultent, maltraitent, volent, tuent, pillent et s’annihilent les uns les autres en fonction de leur intelligence, de leur malveillance, et des forces matérielles disponibles, comme cela est fait maintenant par les états. Ainsi, la liberté humaine ne produit pas le bien mais le mal, l’humain étant mauvais par nature. Comment est-il devenu mauvais ? C’est à la théologie de l’expliquer. Le fait est que l’État, quand il est venu à exister, a trouvé l’Homme déjà dans cette prédisposition et il s’est assigné pour tâche de le rendre bon, ce qui veut dire, de transformer l’homme naturel en un citoyen.

On pourrait dire qu’autant que l’État est le produit du contrat conclus librement entre les hommes et alors que le bien est le résultat de la production de l’État, il s’ensuivrait qu’il soit le produit de la Liberté. Ceci serait néanmoins une fausse conclusion. L’État, même en accord avec cette théorie, n’est pas le produit de la liberté, mais au contraire, le produit de la négation volontaire et du sacrifice de la liberté. Les hommes naturels, absolument libres sur le plan du droit, mais en fait exposés à tous les dangers qui menacent leur sécurité à chaque instant de leur vie, abdiquent une plus ou moins grande portion de cette liberté aussi loin que ce sacrifice renforce leur sécurité, aussi loin qu’ils deviennent citoyens, ils deviennent esclaves de l’État. Ainsi nous avons donc le droit d’affirmer que du point de vue de l’État, le bien ne provient pas de la liberté, mais au contraire, de la négation de la liberté.

Théologie et politique

N’est-ce pas remarquable cette similitude entre la théologie (science de l’église) et la politique (la théorie de l’État), cette convergence de deux ordres de pensées apparememnt différents et contraires sur une même conviction: la nécessité de sacrifier la liberté humaine afin de rendre l’Homme en un être moral et le transformer en Saint, d’après certains et en citoyen vertueux d’après les autres ? Quant à nous, nous n’en sommes pas surpris, car nous sommes convaincus que la théologie et la politique sont intrinsèquement liées, provenant de la même origine et poursuivant le même but sous deux noms différents. Nous sommes convaincus que chaque État est une église terrestre, tout comme chaque église est un paradis qui chérit des dieux bénis et immortels, rien d’autre qu’un état céleste.

La similitude entre les supposés de la théologie et de la politique

L’état donc, comme l’église, commence avec la croyance fondamentale que les hommes sont essentiellement mauvais et que si laissés à eux-mêmes dans l’état de liberté naturelle, ils vont s’entre-déchirer et offrir le spectacle du pire chaos ou le plus fort massacrera le plus faible. Ceci n’est-il pas le contraire de ce qu’il se passe dans notre état exemplaire et vertueux ?

De la même manière, l’état présuppose le tenet suivant comme un principe: afin d’établir l’ordre public il est nécessaire d’avoir une autorité supérieure. Afin de pouvoir guider les Hommes et réprimer leurs passions malfaisantes, il est nécessaire d’avoir un leader, un chef et ainsi d’imposer une limite aux gens, mais cette autorité doit être donnée à un homme de génie vertueux, un législateur de son peuple, comme Moïse, Lycurgus ou Solon et ce leader sera la personnification de la sagesse et du pouvoir répressif de l’État.

La société n’est pas le produit d’un contrat

L’État est une forme historique transitoire, une forme éphémère de société, tout comme l’église, de laquelle il est le jeune frère, mais il lui manque le caractère nécessaire et immuable de la société qui est antérieur à tout développement de l’humanité et qui, en tant que partie prenante du pouvoir tout puissant des loi naturelles, des actions et des manifestations, cnstitue la véritable base de l’existence hmaine. L’Homme est né dans une société dès le premier moment qu’il a fait ses premiers pas dans l’humanité, dès le moment où il est devenu un être humain, A savoir, un être possédant d’une manière plus ou moins grande, le pouvoir de la pensée et de la parole. L’Homme ne choisit pas la société, au contraire, il en est le produit et il est tout juste sujet aux lois naturelles gouvernant l’essentiel de son développement comme à toutes les autres lois auxquelles il doit obéir.

La révolte contre la société est inconcebable

La société antidate et en même temps survit chaque individu humain, étant en cet aspect, comme la nature elle-même. Elle est éternelle comme la nature, ou plutôt, étant née sur terre, elle persistera aussi longtemps que durera la terre. Une révolte radicale contre la société serait ainsi impossible pour l’Homme, ceci reviendrait à se révolter contre la nature, la société humaine n’étant rien d’autre que la dernière grande manifestation ou création de la nature sur Terre. Un individu voulant se rebeller contre la nature en général et sa propre nature en particulier, se placerait au delà de l’existence réelle, il plongerait dans le néant, dans un vide absolu, dans une abstraction sans vie, dans Dieu.

Ainsi il s’ensuit qu’il est juste tout aussi impossible de se demander si la société est bonne ou mauvaise, car cela reviendrait à se demander si la Nature, l’être suprème universel, réel, absolu, est bon ou mauvais. C’est plus que cela: c’est un immense, positif, et primitif fait qu’avoir eu existence avant toute conscience, toutes idées, tous discernements intellectuels et moraux; c’est la base, c’est le monde dans lequel, inévitablement et bien plus tard, commencera à se développer ce que nous appelons le bien et le mal.

L’État un mal historique nécessaire

Il n’en va pas de même avec l’État et je n’hésites pas à dire que l’état est un mal mais un mal historiquement nécessaire, aussi nécessaire dans le passé que sa complète extinction sera nécessaire tôt ou tard, autant nécessaire que la bestialité primaire et les divagations théologiques furent nécessaires dans le passé. L’État n’est pas la société, il n’est qu’une de ses formes historiques, aussi brutale qu’elle n’est abstraite dans son caractère. Historiquement, l’État s’est développé dans tous les pays du mariage de la violence, de la rapine et du pillage, en un mot, de guerres de conquête avec les Dieux créés en succession par les fantasies théologiques des nations. Dès le commencement, il fut et demeure toujours, la sanction divine de la force brutale et de l’iniquité triomphante. Même dans les pays les plus démocratiques comme les Etats-Unis d’Amérique ou la Suisse, il n’est que la consécration des privilèges d’une minorité et la mise en esclavage de la vaste majorité.

La révolte contre l’État

La révolte contre l’État est plus facile parce qu’il y a quelque chose dans la nature même de celui-ci qui provoqie la rébellion. L’État est autorité, il est force, c’est une démonstration ostentatoire et une infatuation du pouvoir. Il ne cherche pas à convaincre, à convertir; chaque fois qu’il intervient, il le fait avec une très particulière mauvaise grâce. Car de par sa nature même, il ne peut pas persuader mais imposer avec une force extrême. De quelque manière qu’il essaie de dissimuler sa véritable nature, il demeurera le violeur légal de la volonté humaine et le déni permanent de sa liberté.

La morale présuppose la Liberté

Et même si l’état enjoint quelque chose de bien, il le défait et le pourrit précisément parce ceci vient sous forme d’un commandement et parce que chaque commandement provoque et génère la révolte légitime de la liberté et aussi parce que, du point de vue de la véritable morale, humaine et non divine, le bien qui est fait par commandement du dessus cesse d’être bien et devient  ainsi mal ; la Liberté, la morale, et la dignité humaine consistent précisément en ce que l’Homme fait le bien non pas parce qu’on lui commande de le faire, mais parce qu’il le conçoit, le désire et l’aime.

Société libertaire solution à la destruction oligarchique: l’autogestion ? parlons-en !…

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L’autogestion pourquoi faire ?

 

Par Maurice Joyeux

 

Extraits du no9 de Volonté Anarchiste, 1979

 

 

On parle beaucoup d’autogestion aujourd’hui ? Ce mot jailli de la révolte des étudiants en Juin 68, comme bien d’autres empruntés au vocabulaire socialiste de caractère économique, est en passe de faire la fortune de quelques aigrefins de la politique. Terme précis, rarement employé auparavant et qui singularise une proposition caractérisée et nettement définie, il est devenu une formule vide qui recouvre toutes les adaptations imaginables et ne fait plus reculer personne.

Dire qu’on est pour l’autogestion ne signifie plus rien, si en même temps on ne répond pas sans équivoque à trois questions : l’autogestion pour quoi faire ? l’autogestion au profit de qui ? l’autogestion comment ? ce qui dans le langage de «papa» consistait, lorsqu’on définissait l’économie socialiste, à évoquer les principes, à déterminer des méthodes, à proposer des moyens.

Les principes

Les principes de l’économie socialiste tel que nous les concevons, nous autres anarchistes, sont clairs. Ils supposent l’abolition d’un système économique basé sur le profit, la plus-value et l’accumulation du capital, la collectivisation des moyens de production et d’échange, la suppression des différenciations de classe, l’abrogation de la centralisation étatique agent de coordination et de coercition du système capitaliste, la limitation de l’autorité aux accords passés librement entre les participants à l’élaboration d’une économie socialiste.

Si c’est ça, l’autogestion qu’on nous propose, nous sommes pour l’autogestion, encore qu’on puisse se servir d’un terme moins équivoque, celui de gestion ouvrière, nourri théoriquement par tous les grands congrès de l’histoire de notre mouvement ouvrier, depuis celui de l’Internationale qui se tint à Bâle en 1869 jusqu’à celui qui, à Amiens, en 1906, résuma dans un document concis et solide les moyens de lutte et les aspirations gestionnaires des travailleurs.  Mais enfin soyons dans le vent et va pour l’autogestion.

L’autogestion suppose la gestion de l’entreprise par l’ensemble du personnel qui y travaille.  Mais l’autogestion n’a d’intérêt pour les travailleurs de cette entreprise que si elle modifie radicalement leurs conditions d’existence, les rapports établis entre les différentes catégories de personnel, manœuvres, ouvriers qualifiés, employés, cadres, et entre tout le personnel et la direction.  Gérer en commun une entreprise alors que celle-ci conserve ses structures de classes consisterait pour le personnel à gérer sa propre aliénation.

Ce qui confère à l’entreprise ses structures de classes ce sont les différences de rémunération, le maintien d’une autorité qui excède le cadre de la tâche à accomplir, la répartition du profit tiré de la fabrication, l’appropriation par le patron de la plus-value fruit du travail collectif, les privilèges d’encadrement, les investissements prélevés, non pas sur le profit du propriétaire de l’entreprise et que finalement il capitalise, mais sur le budget de fabrication ce qui diminue la part consacrée aux salaires, la propriété des instruments de production. En un mot l’autogestion, pour nous anarchistes, suppose la suppression de tous les privilèges au sein de l’entreprise et l’égalité sur tous les plans, économique, social, moral. L’autogestion pour nous anarchistes suppose l’abolition de la propriété privée ou d’Etat des instruments de production et leur transfert aux travailleurs qui en ont la «possession» qu’ils transmettent automatiquement lorsqu’ils quittent l’entreprise à ceux qui leur succèdent.  L’autogestion, pour nous anarchistes, suppose la répartition du profit de la fabrication entre les travailleurs de l’entreprise, les collectivités chargées de l’infrastructure indispensable à une économie globale et une caisse de compensation, destinée à assurer l’équilibre entre les branches industrielles, l’agriculture, les services, voire entre les entreprises elles-mêmes.

Les travailleurs qui participent à l’autogestion assument, non seulement l’administration collective de leur entreprise, mais également la responsabilité de la réussite ou de l’échec de l’effort commun. L’autogestion réclame de tous non seulement un effort physique mais une participation intellectuelle. Et dans ce sens l’autogestion rejoint la proposition de Proudhon d’associer dans l’entreprise du travail manuel et intellectuel ce que les syndicalistes de l’époque traduisirent dans une formule lapidaire «le gouvernement de l’atelier». L’autogestion ainsi comprise donne à la tâche à accomplir une dimension globale, une universalité qui exige du travailleur l’emploi de toutes ses facultés, un intérêt passionnel qu’aujourd’hui, les travailleurs dégoûtés par le travail mécanique et parcellaire sont obligés d’aller chercher ailleurs.

Les méthodes ?

Les principes sont invariants en ce sens que c’est eux qui déterminent le but et que les changer équivaudrait à changer le projet même si l’on conserve la même phraséologie pour masquer l’opération. Mais par contre les méthodes sont déterminées par l’analyse du milieu et par conséquent elles sont sujettes à des réadaptations constantes qu’impose la conjoncture. Elles suscitent des confrontations qui lorsqu’elles se maintiennent dans le domaine des idées, sont indispensables au mouvement ouvrier.

Il existe aujourd’hui deux propositions d’organisation interne d’une entreprise autogérée. L’une est basée sur les «conseils», l’autre sur les «syndicats». Le but de l’une ou l’autre de ces propositions peut se traduire par une série de questions qu’on peut résumer en deux. «Qui doit posséder «le pouvoir» dans l’entreprise» s’interrogent les marxistes d’opposition et pas seulement eux. «Qui doit coordonner le travail dans l’entreprise» demandent les anarcho-syndicalistes. Des conseils ouvriers diront les uns, les organisations syndicales répondront les autres, encore que la frontière qui sépare ces deux courants de pensée ne passe pas forcément par des justifications théoriques nettement tranchées, mais se mesure aux expériences de cinquante ans de gestion «socialiste».

Le problème des conseils ouvriers n’est pas nouveau, même s’il fut rejeté de l’orthodoxie marxiste par ceux qui, à la suite de Kautsky et de Lénine optèrent pour la démocratie parlementaire et pour le centralisme démocratique. Rosa Luxembourg effleura le problème dans sa controverse avec Lénine mais c’est Pannekoek qui fut le plus solide théoricien de la gestion de l’entreprise par les conseils ouvriers.

Le conseil ouvrier suppose que les travailleurs éclairés sur leur aliénation dans l’entreprise par l’avant-garde, lisez «par le parti du prolétariat», prennent en main la gestion et qu’ils l’exercent par l’intermédiaire d’un conseil élu par tous et révocable à tout moment.

En mettant à part «le rôle dirigeant du parti du prolétariat» on doit convenir que cette proposition gestionnaire rejoint par sa «totalité» les propositions de tous les socialistes considérés, on ne sait trop pourquoi, comme «utopiques» mais également les aspirations des travailleurs aux prises avec les castes, les classes, les hiérarchies économiques ou d’autorité. Et la preuve indiscutable de ce sentiment c’est qu’à l’aurore de toutes les révolutions cette proposition «conseilliste» mobilise autour d’elle toute l’énergie révolutionnaire des hommes épris d’idéalisme. Mais les révolutions doivent tenir compte du milieu économique, et le nôtre est un milieu économique complexe dont tous les problèmes, en dehors même du système, qu’il soit bourgeois ou ouvrier, sont liés et s’agencent suivant un schéma irréversible qui conditionne la fabrication, c’est-à-dire la continuation de la vie pendant et après la période révolutionnaire.

Or, il faut bien convenir que les conseils ont jusqu’ici échoué.  Même lorsque pour un temps ils ont réussi à se coordonner à l’échelon politique, ce qui ne fut le cas ni en Russie, ni en Hongrie et que partiellement en Espagne, cette coordination n’a revêtu qu’un aspect politique entre l’usine, la commune et l’Etat, et ces conseils ont échoué, «parce que pas faits pour ça», à coordonner les activités multiples dans l’entreprise, dans la profession, à l’endroit où justement la réussite est le prélude indispensable à l’implantation du socialisme. Et cet échec au niveau de la production et de la distribution sera pour Lénine et pour d’autres l’argument massif en faveur de la planification et du centralisme étatique, avec son cortège de lois ouvrières au nom de l’intérêt de tous et de la nation socialiste en particulier. C’est de l’échec des conseils ouvriers à organiser la production à l’intérieur de l’entreprise et à coordonner les échanges qu’est née la N.E.P., qui sonna le glas de l’économie russe basée sur les conseils ou «soviets».

Dès sa naissance, le mouvement ouvrier a revendiqué sa place en dehors des idéologies politiques. C’est le congrès de Bâle de 1869, c’est Fernand Pelloutier qui élaboreront une théorie dont la Charte d’Amiens reste le symbole et qui consiste à proclamer que les syndicats, aujourd’hui instruments de lutte des travailleurs dans le cadre du régime, seront demain les instruments de la gestion ouvrière. C’est Pierre Besnard qui, dans Le monde nouveau, établira un projet de gestion ouvrière qui donnera ses lettres de noblesse à l’anarcho-syndicalisme. Et il faut bien convenir que les structures syndicales ont été construites de telle façon qu’elles épousent étroitement toutes les articulations de la production et de l’échange et que c’est à partir des sections syndicales et à chaque niveau que les ouvriers peuvent suivre tout le mouvement de la Production et établir les rapports qui devraient normalement exister entre les employés de l’entreprise, ainsi que les possibilités globales de rémunération.

Aujourd’hui, placés devant le problème de l’autogestion, il nous faut échapper au dogmatisme et, quelle que soit notre conviction intime, examiner sérieusement les avantages et les inconvénients des Conseils et des Syndicats.

Il est vrai qu’aux yeux de nombreux militants révolutionnaires, les syndicats sont déconsidérés. Les syndicats, disons le personnel bureaucratique des syndicats, reflètent l’avachissement des masses, leur embourgeoisement, leurs craintes devant l’aventure révolutionnaire. Les hommes à l’intérieur du syndicat valent ce qu’ils valent à l’extérieur, et les problèmes humains qui se poseront à l’autogestion ne seront pas différents dans ce domaine que ceux qui se posent à propos de l’organisation syndicale.

Mais, quel que soit son contenu actuel, l’organisation syndicale demeure un moyen d’organisation, de liaison, de contrôle extraordinaire. Ses structures verticales et horizontales épousent étroitement toute l’économie du pays, elle est le lien le plus naturel de coordination pour les travailleurs qui désirent gérer leur entreprise.

Les Conseils sont spontanés. Ils sont liesse. Ils expriment ce qui est profondément inscrit en lettres d’or dans le cœur et dans l’âme du peuple. Dans le fracas du combat ils font l’unanimité. Mais nés de la colère et de l’espoir, ils meurent au moment où la difficulté et le doute s’emparent des hommes.  Et le doute naît devant la complexité de la tâche à accomplir. Les Conseils sont sécrétés par une situation, un milieu.  Ils sont lueur et ce sont les difficultés de l’organisation qui les désagrègent. Et c’est au moment où les Conseils se désagrègent que l’heure de la dictature de gauche ou de droite sonne : seule l’organisation syndicale peut alors prendre le relais, changer le cap, transformer la liesse révolutionnaire en un travail gestionnaire coordonné, et les bureaucraties le savent bien, car, de droite comme de gauche, leur souci primordial consiste, sous le prétexte de l’intérêt général, à rendre impuissante l’organisation syndicale, à la réduire à l’esclavage. L’expérience doit nous ouvrir les yeux.  Le marxisme, qu’il se réclame de Lénine, de Guesde. de Trotsky, n’a qu’un désir, transformer l’organisation syndicale en un rouage de l’Etat, chargé de faire appliquer dans les milieux ouvriers les décisions politiques déterminées par les partis.

Conseils, syndicats, le choix peut se discuter, mais ne nous laissons pas entraîner par des considérations simplement théoriques. De toute façon, la coordination dans une entreprise autogérée exige des structures verticales et horizontales, et si les Conseils en créent, elles auront un caractère syndical, elles seront des syndicats sans en avoir le nom, sans en avoir l’autorité, sans posséder cette espèce de patine que le temps confère aux travaux concrets.

Paradoxalement, c’est dans les milieux syndicalistes révolutionnaires qu’on trouve le plus de réticence à l’aspect gestionnaire que l’anarcho-syndicalisme a conféré au syndicalisme. On peut comprendre cette méfiance car tous les essais de socialisme dans le monde se sont traduits par la subordination du syndicat à la politique.  Mais ce socialisme-là se réclamait du centralisme démocratique, voire de la démocratie parlementaire, or l’autogestion, pour nous anarchistes, c’est autre chose. La crainte des syndicalistes de voir les intérêts du personnel de l’entreprise «oubliés» si les syndicats participent à la gestion n’est pas négligeable, mais dans le cas contraire on peut également redouter de voir les Conseils se livrer à une pression continuelle sur l’organisation syndicale pour la rallier à une gestion à l’élaboration de laquelle elle n’aurait pas participé.  Et il faut bien constater que, jusqu’à ce jour, la logique des choses a conduit tous les partis de l’avant-garde à réduire au rôle d’une simple courroie de transmission les syndicats maintenus en dehors de la gestion. Et pas seulement Lénine ou Trotsky, dont le jugement sur le syndicalisme est bien connu. Lisez Pannekoek, Rosa Luxembourg et quelques autres autrement que dans des extraits et vous verrez leur opinion sur le syndicalisme et sur le rôle mineur qu’ils lui destinent.  Elle ne diffère pas de celle de tous les autres marxistes.

S’il fallait conclure ce problème, que le déroulement des événements et l’expérience se chargeront de définir en dernier ressort, on peut dire que le conseil est un élément révolutionnaire. Il anime la révolution, il en maintient la flamme le syndicat, lui, organise la production et la distribution. De toute manière, c’est d’un équilibre entre m deux propositions gestionnaires que peut naître l’harmonisation Indispensable à la santé économique de l’entreprise.

Mais en fin de compte c’est à, l’usine que se règlera le problème de l’autogestion. C’est là et nulle part ailleurs que sera jugée l’expérience. Pour que l’autogestion fasse ses preuves, soit crédible, il faut non pas la construire pour un instant exceptionnel où l’exaltation révolutionnaire rend tout momentanément possible, mais pour qu’elle fonctionne dans des temps normaux, lorsque la fièvre est tombée. Ce qui suppose le renoncement au folklore et au blablabla «révolutionnaire». C’est à partir de l’usine solidement et durablement organisée que peuvent s’ordonner les éléments de coordination à l’échelon local, régional, national, voire international.

Quel que soit le caractère «politique» de l’entreprise, trois éléments en constitueront la structure fondamentale. Le premier, de caractère général, détermine la production et la marche générale de l’entreprise ; le second, de caractère vertical, transmet à tous les échelons les décisions du premier, et le troisième, de caractère horizontal, assure la cohésion entre les différentes opérations à chaque échelon.

Le conseil ouvrier, le conseil syndical, ou le conseil de gestion élu comme l’on veut, suivant l’opinion qu’on a sur la structure souhaitable de l’entreprise, prend des décisions globales, décide de la fabrication, établit, à l’aide du bureau d’études, les éléments techniques et le budget. Les décisions du Conseil doivent être transmises à tous les échelons de la fabrication. Elles le sont par l’organisation syndicale à travers ses sections, ce qui a l’avantage de contrôler l’opération à chaque stade et de limiter l’autorité à la stricte opération technique. Pour ceux qui veulent tenir l’organisation syndicale en dehors de la gestion, il faudra construire cet élément vertical de liaison. Enfin, il faudra coordonner à chaque palier la fabrication, soit par l’organisme syndical soit par un autre du même type.

Conseils, syndicats ? Compte tenu du caractère de notre économie, je pense qu’une action gestionnaire dans le pays revêtirait des formes différentes qui découleraient logiquement de l’importance de l’entreprise, du caractère de la fabrication, de la géographie politique ou de la géographie tout court, des us et coutumes, de la formation, soit technique soit politique, des animateurs, et c’est à cet instant que la tentation centraliste, soit sous sa forme démocratique (lois du nombre), soit sous sa forme centraliste (lois de l’élite, du parti d’avant-garde) deviendra à nouveau menaçante. La centralisation c’est la machine à former de nouvelles classes qui, à leur tour, dégageront des privilèges qui ne seront pas forcément économiques. Pour éviter cet écueil contre lequel sont venues se fracasser toutes les expériences socialistes de l’histoire, faut avoir recours à un fédéralisme qui associe des diversités d’organisation des entreprises autogérées à partir de deux pôles qui forment le principe initial et qui sont l’autogestion de l’entreprise et la mise à la disposition de la communauté de sa production.

Pour nous anarchistes, la gestion ouvrière ou l’autogestion, comme on voudra, est souhaitable, sous certaines conditions que j’ai essayé de définir. Encore faut-il, pour en faire le système économique de l’organisation socialiste, l’instaurer. Or, jusqu’à ce jour, tous les moyens employés pour instaurer le socialisme se sont soldés par des échecs, dus à leur contenu, qui recelaient des germes de l’inégalité de classes.

Les moyens ?

La barricade, l’armée révolutionnaire, la guérilla, le bulletin de vote, tels sont les moyens employés jusqu’à ce jour pour chasser le capitalisme et instaurer le socialisme.  On a parfois dit que les échecs qu’avait subis le socialisme dans les pays où il avait été institué venaient justement des moyens employés pendant la période révolutionnaire, qui avaient pesé d’un poids considérable et avaient altéré sa pureté.  C’est vrai pour la venue au pouvoir d’un parti révolutionnaire par l’intermédiaire du système parlementaire et électoral qui pourrit tout ce qu’il touche, ou par l’armée révolutionnaire dont les structures, par la force des choses, finissent par devenir hiérarchisées et autoritaires.  Cependant, c’est autre part qu’il faut chercher l’impuissance de tous les régimes dits socialistes à construire une économie basée sur l’autogestion.

Ce qui fut la pierre d’achoppement de tous les essais de socialisme ce fut la période intermédiaire. Conçue comme une pause pour permettre à la révolution de souffler, de s’organiser, aux hommes de s’adapter au système nouveau, la période intermédiaire, en figeant la situation révolutionnaire, où voisinaient la thèse et l’antithèse, n’a pas provoqué un dépassement vers la révolution mais, au contraire, favorisé la reconstitution d’une nouvelle classe bureau-technocratique décidée à défendre à son tour ses privilèges de classe, qui n’étaient pas forcément ceux de la classe capitaliste disparue. Et même, lorsqu’après un temps d’arrêt, une période intermédiaire, un pays comme la Yougoslavie, par exemple, a essayé timidement de remettre l’économie en route vers l’autogestion, le poids de la machine administrative d’Etat et celui des intérêts particuliers a été tel, que les résultats ont été dérisoires et ont contribué à jeter le discrédit sur la gestion ouvrière.

La République de 1789 est morte de ne pas avoir appliqué la constitution de 93, le communisme russe d’avoir appliqué la N.E.P. Nulle part dans les pays qui se réclament du socialisme on ne s’achemine vers un dépérissement de l’Etat. Au contraire, on se dirige vers la constitution d’une nouvelle classe dirigeante qui, par ses structures dogmatiques, prend un caractère nobiliaire par les facilités que l’instruction publique concède aux enfants des dirigeants. Partout la période intermédiaire a sonné le glas du socialisme. Construite comme une suite dialectique inévitable, elle s’est heurtée à l’homme issu d’un milieu qui lui avait conféré des habitudes, des besoins des ambitions, qui ont pu se continuer et même se développer dans un climat équivoque, celui de la période intermédiaire où voisine un essai timide de socialisme et la persistance de différenciations de classes.

Nous autres, anarchistes, nous pensons, au contraire, qu’il faut détruire tous les privilèges de classes sans exception, de façon à ce que, dans les moments difficiles qui suivent la lutte révolutionnaire, il soit possible d’avoir recours aux facilités que proposent les politiciens de tous calibres. Il faut rendre la situation économique créée par la révolution irréversible, et en ce sens Bakounine avait parfaitement raison en disant que de l’entreprise et seulement par lui, et avec l’aide de la section syndicale qu’il côtoie à chaque instant, le personnel ne la craindrait pas et, sous certaines conditions, pourrait y croire, nous disons le personnel, car l’anti-syndicalisme est l’œuvre de petites chapelles qui généralement tournent mal, plutôt que des travailleurs qui connaissent bien les qualités et les défauts de l’organisation syndicale et qui parieraient plus facilement sur l’efficacité des structures gestionnaires des syndicats, car ça c’est du solide, que sur les qualités des dirigeants qui n’échappent pas aux contradictions humaines, qui se retrouveront d’ailleurs parmi le personnel autogestionnaire.

Le second élément qui doit conduire notre réflexion, c’est l’extension rapide d’une grève lorsqu’elle sort du cadre purement local, qu’elle se déclenche en dehors des mots d’ordre officiels, dans une situation de désorganisation telle que je viens de la décrire et qu’accentue encore la revendication lorsqu’elle touche aux structures mêmes du système. Ce ne sont pas les mots d’ordre des centrales syndicales et de leurs directions qui déclenchèrent les grèves générales avec occupation d’usines de 1936 ou de 1968. Dans un cas comme dans l’autre, la grève est partie d’une entreprise de médiocre importance où il existait un noyau syndicaliste révolutionnaire. Dans un premier temps, la grève s’étendit rapidement sans l’appui et parfois contre la volonté des dirigeants syndicaux, qui, comme les politiciens et les hommes d’Etat, se trouvèrent désemparés. A ce stade, ce ne sont plus seulement les militants mais tous les travailleurs de l’entreprise qui sont en mouvement.  Pendant cette période et avant la récupération par les appareils syndicaux, les travailleurs croient à la réussite de la grève. C’est seulement lorsque le mouvement s’éternise que les dirigeants réussissent à le reprendre en main. C’est alors que les travailleurs commencent à douter des résultats, que les tractations entre le gouvernement et les appareils deviennent possibles.

La destruction était un acte positif, créateur. De période intermédiaire en période intermédiaire, les hommes ont changé de maîtres mais ils ont continué à servir des maîtres. C’est ce qu’avaient compris les militants espagnols de la C.N.T. qui à mesure qu’ils s’enfonçaient à travers l’Aragon, détruisaient tous les privilèges et instauraient le socialisme libertaire, égalitaire, gestionnaire.

L’autogestion, la gestion de l’industrie par le personnel doit être totale et toucher en priorité les forces économiques essentielles du pays. Elle est le fruit de la destruction complète du système économique de classes, sous toutes ses formes, capitalisme libéral ou étatique, de ses structures de coordination centralisées par l’Etat. La lutte révolutionnaire de destruction du système et la construction autogestionnaire doivent être simultanées.  Il existe un seul moyen à la fois de détruire le système capitaliste et de construire l’autogestion, c’est la grève gestionnaire.

Aujourd’hui nous connaissons deux éléments qui doivent nous permettre de guider notre stratégie révolutionnaire. Le premier, qui nous fut révélé en Mai 1968, c’est l’extrême fragilité du système capitaliste moderne aux rouages multiples et qui ne réagissent parfaitement que lorsque leur coordination est assurée par l’Etat. En Mai il a suffi qu’un secteur marginal entre en transe pour que l’Etat se mette à flotter, et seule l’indécision des partis politiques et des centrales syndicales, acharnés à tirer à eux les avantages du pouvoir, lui a permis de se ressaisir. Il y fut aidé par les échecs et les crimes des révolutionnaires «officiels» que depuis cinquante ans le peuple traîne comme un boulet. Le peuple croyait une révolution, possible en 68 mais il la craignait. Le peuple, aujourd’hui ne craindrait pas une révolution gestionnaire, mais il n’y croit pas. Pour que le pays participe à la transformation gestionnaire proposée, il faut qu’il y croie et qu’il ne la craigne pas.

C’est donc pendant cette période où l’Etat est désemparé et les organisations syndicales et politiques hésitantes que l’action décisive est possible. C’est l’instant où les usines doivent se remettre à tourner sous le contrôle des travailleurs et de leur organisation syndicale. C’est le moment de la chance de l’autogestion.

Le phénomène d’étalement d’une grève gestionnaire est le même que celui qui singularisa les deux grandes grèves de 1936 et de 1968, qui aboutirent à l’occupation des usines. Le phénomène de contagion jouant dans ce cas, comme il joua dans d’autres, c’est le sentiment de sortir du commun, d’échapper aux échecs précédents, plus que les obscures déductions théoriques que personne ne lit, qui pousserait les travailleurs vers l’occupation, puis la remise en route des usines dans une direction gestionnaire. Quelle que soit l’importance des forces de coercition, quel que soit l’appui que la partie conservatrice de la population leur apporte, pas plus qu’il n’était possible de faire évacuer toutes les usines occupées, il ne sera possible d’arrêter toutes les entreprises autogérées. La grève gestionnaire est possible, son succès dépend de son caractère généralisé et de l’état de désagrégation de la société capitaliste qui l’a suscitée.

Dans l’histoire la grève a souvent précédé le déclenchement de l’action révolutionnaire. Elle a été un complément à la lutte entreprise par les partis, et souvent elle fut déclenchée grâce à l’influence des partis. La grève gestionnaire c’est autre chose. C’est ainsi que ça s’est passé en 1936 et en 1968, où ils profitèrent, dans le premier cas, des élections ; dans le second, de l’embarras du gouvernement devant la révolte des étudiants. Dans une situation identique, la grève gestionnaire ne pose plus seulement les problèmes des salaires mais celui de la gestion des entreprises. A cet instant le mouvement ouvrier n’est plus à la remorque des partis de gauche et de leur programme, il les met devant le fait accompli, il leur impose une organisation de l’économie socialiste, libertaire, égalitaire, gestionnaire.

L’autogestion que les politiciens nous proposent est sans consistance, vidée de son contenu.  Une simple clause de style qui colore un programme. La seule chance de l’autogestion c’est de s’étaler sous la poussée populaire et de déferler à travers le pays avec la rapidité qui fut celle des grandes grèves avec occupation des usines. La seule chance de l’autogestion c’est la grève gestionnaire.

Nous sommes, nous autres anarchistes, pour la gestion de l’économie par les travailleurs parce que nous sommes contre le système capitaliste sous son aspect libéral ou étatique. Nous sommes contre son agent de coordination, l’Etat. Nous voulons établir l’égalité économique, complément indispensable à l’égalité politique, sans laquelle il n’existe de liberté que pour ceux qui peuvent l’acheter. L’autogestion, la gestion directe, la gestion ouvrière comme on voudra, nous semble la structure appropriée pour produire les objets nécessaires en aliénant le minimum de liberté. L’autogestion nous paraît un moyen efficace pour que le socialisme ne tourne plus à la farce tragique qu’on nous joue à Moscou, à Alger, au Caire, à Pékin ou autre part. La grève gestionnaire dans l’état de complexité de l’économie moderne nous semble le moyen le plus efficace, dans un même temps, pour arracher des mains des classes dirigeantes les moyens de production et d’échange et pour développer une expérience autogestionnaire à l’échelon national, le moyen le plus efficace pour protéger la pensée gestionnaire des tripatouillages de toutes natures.

Société et évolution: la société matriarcale comme une solution à la dégénérescence induite de notre société.

Posted in actualité, pédagogie libération, philosophie, politique et social with tags , , , , on 22 juin 2011 by Résistance 71

Russel Means est un activiste membre de la Nation Sioux. Il fut un des tous premiers activistes de l’American Indian Movement (A.I.M) et fut un des instigateurs de la révolte de Wounded Knee (Dakota du Sud) en 1973, ou 200 militants natifs prirent la petite ville de Wounded Knee dans la réserve indienne de Pine Ridge en désaccord avec les mesures du gouvernement américain à l’encontre des natifs et de la corruption qui règnait en maîtresse absolue au sein de la bureaucratie étatique du Bureau des Affaires Indiennes.

Les activistes tinrent le siège contre la garde nationale, le FBI et les Marshalls pendant 71 jours qui aboutirent à certains accords. Des combats eurent lieu qui coûtèrent la vie à deux militants de l’A.I.M et les jambes à un agent du FBI. Means fut arrêté et jugé avec un autre responsable de l’A.I.M. Devant les vices de forme éhontés de la procédure et les exactions du FBI pour monter artificiellement le cas contre les deux chefs activistes, le juge fédéral prononça un non-lieu (ce qui était possible en 1973 ne le serait plus aujourd’hui).

Russel Means est un acteur de cinéma (Chingacook aux côtés de Daniel Day Lewis dans « Le dernier des Mohicans » et de nombreux autres films et téléfilms), chanteur, producteur, activiste et pamphlétaire, qui a passé la plus grande partie de sa vie à lutter pour la cause indienne et la nation Sioux, bafouée par des traités non tenus. Il est l’instigateur du retrait unilatéral de la nation Sioux des deux traités qui la lie aux Etats-Unis, ceux de Fort Laramie en 1851 et 1868, que les gouvernements américains n’ont jamais respecté, tout comme ils n’ont jamais respecté aucun des quelques 300 et plus traités signés avec les nations natives depuis l’indépendance de 1776.

La Nation Sioux a créé la République des Lakotas en 2009 qui s’étend sur trois états de l’Union fédérale américaine et est en procédure légale de reconnaissance officielle par les Nations Unies.

Pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui à travers le monde et comprendre l’hégémonie de l’empire anglo-américain, il est primordial de comprendre également l’origine du mal, à savoir sur quoi est fondé « la plus grande démocratie du monde », qui n’est en fait qu’une machine à oppresser et à annihiler. Comprendre l’histoire des Etats-Unis, c’est comprendre le pourquoi de leurs exactions. Tout comme comprendre le passé oppresseur et colonialiste de l’Europe et de ses différents empires à travers les époques, éclaire sur les exactions de l’OTAN en ce moment même.

C’est une analyse de l’histoire véritable qui nous fait comprendre aujourd’hui et peut nous faire anticiper demain.

Russel Means nous éclaire ici sur un mode de société équilibré et qui fonctionne: le matriarcat. La nation Sioux n’est pas la seule à vivre en matriarcat, de fait la plupart des sociétés que nous qualifions de « primitives » dans notre arrogance sans borne, fonctionnent sur le principe pacifique et équilibré du matriarcat.

— Résistance 71 —

 

Commentaires sur une société matriarcale vis à vis d’une société patriarcale

Par Russel Means

Novembre 2006

 

url de l’article original:

http://russellmeans.blogspot.com/2006/11/comments-on-patriarchy-vis-vis.html

 

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Hau Mitaku Oyapi (Bonjour à ma famille du monde entier),

Quelques commentaires sur le patriarcat en opposition au matriarcat: beaucoup de personnes pensent que le matriarcat et le revers de la même pièce que le patriarcat (ainsi générant la peur chez les patriarques); mais en réalité, le matriarcat est un type de société hautement  complexe, très équilibrée dont il faudrait un livre pour en expliquer les rouages et les tenants.

Je vais essayer ici d’en faire une explication simple à titre d’introduction. Mais avant de faire cela, je dois ici expliquer pourquoi, moi, un homme, essaie d’expliquer ce qu’est une société matriarcale. Le matriarcat fut le mode d’existence sociétaire pendant des éons et c’est pourquoi c’est une société complexe. La très grande majorité des peuples indigènes demeurant sur cette planète suivent toujours de nos jours un système matriarcal de société. Pour chaque exception existant, ne fait que confirmer la règle. Mon peuple, les Lakotas, aussi connu sous le nom d’indiens Sioux, est un peuple d’obédience matriarcale. J’ai été élevé dans une maison régit par le matriarcat (NdT: Russel Means a aujourd’hui 72 ans) et quand je me suis marié, je me suis marié dans des maisons matriarques. Je connais mon histoire, je connais mon peuple, ainsi je peux donc parler en connaissance de cause des valeurs du matriarcat.

Le matriarcat est une société équilibrée. Maintenant, lisez attentivement ce qui va suivre et essayez d’avoir à l’esprit une image panoramique de la situation. Dans notre société matriarcale, tous les sexes célèbrent nos forces. Nous sommes une société totalement devouée à ne pas faire de mal ou de blesser les sentiments d’autrui, que ce soit un insecte, un arbre, une grand-mère, la Terre, ou quiconque de vivant. Nous comprenons que toute vie vient d’une seule mère et que c’est notre devoir de respecter notre famille. Une autre explication simple: essayez d’imaginer d’éduquer un enfant sans le mot “non”. Essayez de comprendre comment ces sociétés matriarcales bâtissent des systèmes de clan qui  évite l’inceste à tous les niveaux et donnent la possibilité de résoudre des conflits quasiment instantanément.

Les femmes vivent plus vieux que les hommes et peuvent endurer plus de douleur. Elles sont par là-même plus endurantes que les hommes. C’est une loi naturelle que de bâtir votre système de clan en se basant sur la lignée des femmes. Ajouté à ces forces évidentes, la femelle de l’être humain est la seule créature de toute la vie sur terre qui est purifiée naturellement tous les 28 jours. Toute femme sait que si elle vit en proximité rapprochée d’une autre femme, leur cycle de purification respectif va se synchroniser. Quand elles vivent dans un petit village, elles sont ainsi non seulement synchrone l’une avec l’autre, mais également avec l’univers, qui se manifeste par le biais de la pleine lune. Quand  l’empire catholique roman conquît les barbares du nord, une des façons avec laquelle ils instituèrent le patriarcat, fut avec la création d’Halloween. En d’autres termes, quand les femmes se soustrayaient à la vie commune pour honorer leur cycle de purification, et se réjouissaient entr’elles pendant environ quatre jours, les hommes étaient laissés non seulement avec leurs tâches habituelles, mais aussi avec celles de leurs femmes; ainsi les catholiques romans l’épée dans une main et la bible dans l’autre s’en vinrent pour dire aux hommes que les femmes étaient parties pour pratiquer la sorcellerie et concocter des sorts diaboliques pour rendres les hommes obéissant. Le reste est de l’histoire…

L’évidence maintenant; le patriarcat est une société basée sur la peur où l’homme règne seul. Ainsi cette société est déséquilibrée. Le patriarcat leva sa tête hideuse il y a environ 6000 ans, en même temps que la place économique devenait son outil. Le patriarcat et le système de marché ne peuvent pas exister l’un sans l’autre. Le marché engendre la veûlerie qui engendre les empires. Quand on étudie l’histoire de tous les empires patriarcaux, nous voyons qu’ils font tous la même erreur, encore, et encore et encore et toujours. De la dynastie des Ming, à Kubilaï Kahn en passant par l’Egypte, la Grèce et la Rome antiques, du “soleil qui ne se couche jamais sur l’empire britannique”, à l’Union Soviétique et à aujourd’hui l’empire oppresseur et tortionnaire américain. Rien n’a jamais changé pour le patriarcart, avant ou après Jesus Christ, avant ou après Mahommet, avant ou après le Bouddha etc…

Les patriarques ont peur de tout. Mais de quoi ont t’ils le plus peur ? De la femme. C’est pourquoi depuis près de 6000 ans, ils l’ont diabolisé, déshumanisé, dominé, terrorisé et contrôlé. Dans le patriarcat, y a t’il une seule chose qui ne fait pas peur au patriarque ?

Mon ancêtre Luther Ours Debout écrivit vers les années 1900: “Quand un homme a peur de la forêt, il voudra contrôler la forêt, et ce qu’il ne peut contrôler, il voudra le détruire.”