Archive pour sam mbah anarchisme communalisme africains

De la tradition anarchiste africaine, entretien avec Sam Mbah

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, démocratie participative, France et colonialisme, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société des sociétés, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , on 26 avril 2021 by Résistance 71

rEVOLUTION

Anarchisme africain : entretien avec Sam Mbah

Chuck Morse

Entretien avec la revue “Perspective on Anarchy Theory”, printemps 1999

Traduit de l’anglais par Résistance 71

Avril 2021

“African Anarchism: The History of a Movement” (Sharp Press, 1997) de Sam Mbah et I.E. Igariwey est le premier traitement de l’anarchisme en Afrique dans un mode livresque. Les auteurs y argumentent que l’anarchisme fournit un cadre tout à fait cohérent dans lequel comprendre et répondre aux multiples crises affectant le continent. J’ai rencontré Mbah le 4 novembre 1998 au début de sa tournée américaine.

Note de R71: Nous avons traduit de très larges extraits de ce livre il y a plusieurs années, nous mettons le lien vers notre PDF sous l’article. Bonne lecture !

Vous déclarez que “la tendance générale de la société humaine a été vers l’égalité sociale et une plus grande liberté individuelle.” Partagez-vous la croyance de Marx sur le capitalisme comme développement progressiste dans l’histoire du monde et une pré-condition nécessaire à des formes sociales plus adéquates ?

La position marxiste n’est pas complètement juste. Le capitalisme fut un développement progressiste durant son époque : il a fourni la base de la radicalisation de la classe travailleuse, ce qui n’était pas possible sous le féodalisme et ce fut définitivement un pas en avant. Ceci fut basé sur le fait que la lutte contre le capitalisme et le système étatique s’intensifiait. Mais je ne pense pas que tout pays ou société doive passer par ce processus ou que le capitalisme soit une pré-condition pour le progrès humain ou son développement.

Je ne pense pas non plus que l’histoire humaine soit prévisible ou qu’elle puisse être liée à des séquences développées par des historiens ou des penseurs/écrivains. Je pense que la capacité des gens ordinaires dans une société donnée est si grande qu’elle peut pratiquement les propulser à prendre leur destinée entre leurs propres mains et ce à n’importe quel point dans le temps. Je ne crois pas en la compartimentation de l’histoire en étapes : je pense que les gens ordinaires sont capables de lutter par et pour eux-mêmes et qu’ils pourront se libérer à n’importe quel moment dans le temps.

-[]-

NdR71 : 

Essayons de rétablir ici une “voie du milieu”… Nous pensons en partie comme Mbah, à savoir que l’émancipation peut se produire à n’importe quel moment dans la mesure où la capitalisme, comme tous les autres systèmes avant lui est une fabrication, une construction politico-sociale et que ce que nous construisons, nous pouvons le déconstruire pour reconstruire autre chose.
Ceci dit, une fois certains mécanismes enclenchés, se développe une certaine implacabilité évènementielle. En cela l’analyse de Marx sur les deux phases du capitalisme en sa phase I de domination formelle et sa phase II de domination réelle est juste. Ainsi, une fois un tel processus enclenché, il est plus facile sans aucun doute de mettre le système à bas lorsqu’il est au creux de la vague, ce qui est le cas en ce moment. Le capitalisme est en phase de énième mutation pour pouvoir reproduire son propre mode de production, il peine à le faire, mais la solution vers un Nouvel Ordre Mondial des entreprises transnationales est la seule possible pour survivre encore un peu. Son oligarchie s’emploie à mettre tout ça en place et la crise actuelle du COVID-19 n’en est qu’un des aspects / outils.
Maintenant, le capitalisme est-il nécessaire ? Peut-on arriver à l’émancipation sans lui ? Est-il un passage obligé vers notre émancipation vers notre humanité enfin réalisée ? Nous avons fait le choix (une minorité d’entre nous, il y a longtemps, a fait ce choix) de le mettre en place, il est une réalité et peu importe qu’il soit nécessaire ou non, ce qui est sûr de là où nous en sommes, est que nous devons nous en débarrasser et avec lui, de l’État, de la marchandise et son rapport marchand et donc de ses outils de fonctionnement que sont l’argent et le salariat. Là est le point de convergence de l’idée (r)évolutionnaire, car il n’y a pas et ne saurait y avoir de solution au sein du système. Nous devons prendre une tangente qui nous sortira du cycle infernal, de la révolution nous ramenant sans cesse au point de départ. Il ne s’agit pas de révolution mais d’évolution. Nous devons devenir enfin politiquement adulte.

-[]-

Votre livre est ancré dans l’anarcho-syndicalisme, une tradition essentiellement dérivée des expériences historiques européennes. Quelles contributions distinctives de l’expérience africaine peuvent être apportées à l’anarchisme ?

Nous avons tenté d’adresser ce point dans notre livre. Bien que l’anarchisme ne soit pas complet sans l’apport de l’expérience européenne, nous pensons qu’il y a des éléments des sociétés traditionnelles africaines qui peuvent assister à l’élaboration d’idées anarchistes.

L’une d’entre elles est l’auto-aide, l’entraide ou la tradition de coopération qui prévaut dans la société africaine. Cette société est structurée de telle façon que l’individualisme y est réduit et qu’est important l’approche collective de la résolution de problèmes et de vivre : si on le réduit à son essence, je pense que c’est ce que l’anarchisme enseigne.

Les sociétés traditionnelles africaines offrent aussi certaines choses dont nous devrions apprendre. Par exemple sur le leadership, spécifiquement là où le féodalisme ne s’est pas développé. Dans ces sociétés le pouvoir était horizontal et diffusé dans le corps social, il n’est pas vertical, pas hiérarchisé. Pratiquement tout le monde dans une société donné ou un village prenait part au processus décisionnaire et avait la parole sur tout ce qui les affectait directement au quotidien. Les anciens par exemples n’auraient jamais engagé une lutte armée contre le village voisin s’il n’y avait pas un consensus au sein de la population, ce qui était vraiment la force liante de la société africaine. Également le système de la famille étendue par lequel votre neveu pouvait venir vivre avec vous et votre femme, chose que nous définitivement recommandons à l’anarchisme. Ceci sont des exemples de zones qui pourraient être incorporées à l’anarchisme. Ces idées sont durables, elles sont quasiment dans la nature humaine aussi loin que l’Afrique soit concernée.

L’incapacité de combiner une critique cohérente de l’état et du capitalisme avec une critique du racisme a exercé une énorme pression sur l’anarchisme. Dans quel sens une analyse sur le racisme et la suprématie blanche doit-elle complémenter une analyse de classe ?

Le système capitaliste dont nous avons hérité pousse à l’exploitation des travailleurs et autres classes non dominantes et exploite aussi les différences raciales. Il a institué une dichotomie raciale permanente parmi les travailleurs, où il y a un groupe de travailleurs plus privilégiés et un autre groupe de travailleurs moins privilégiés. Il y a une double exploitation de la classe travailleuse non blanche. Ceci ne fut pas même adressé adéquatement par le marxisme, parce qu’il assumait une unité des intérêts au sein de la classe laborieuse sans référence à des types spécifiques d’exploitation et de privation auxquels font face les travailleurs.

Le racisme est un facteur clef dans ce monde et toute analyse de classe qui cherche à nier cela ne fait qu’appliquer une politique de l’autruche. Le racisme est tout simplement endémique au capitalisme.

Les travailleurs doivent impérativement comprendre cela, comme base de leur unité et pour aller de l’avant. Ceci doit être reconnu par les activistes anarchistes et les mouvements sociaux afin d’intégrer toutes les couleurs de la palette du travail pour faire face à l’ennemi commun qui est le capitalisme et les relations sociales de production que le mettent et le maintiennent en place.

= = =

Notre traduction de larges extraits du livre de Mbah et Igariwey “L’anarchisme africain, une histoire du mouvement”, 1997, trad. R71, 2015

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir ! (Résistance 71)

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

+

4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

5 textes pour comprendre et éradiquer le colonialisme

« Païens en terre promise, décoder la doctrine chrétienne de la découverte », Steven Newcomb, 2008

« Comprendre le système de l’oppression coloniale par mieux le démonter », Steven Newcomb

« Comprendre le système de l’oppression coloniale pour mieux le démonter », Peter d’Errico

« Effondrer le colonialisme », Résistance 71

« Nous sommes tous des colonisés ! », Résistance 71

FranceUranium

Contre le colonialisme, la société traditionnelle africaine et le communalisme égalitaire…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, colonialisme, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, philosophie, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 2 décembre 2014 by Résistance 71

La plus grande partie des sociétés traditionnelles originelles africaines, du continent des Amériques, d’Asie, d’Oceanie et de l’Europe pré-athénienne, sont des sociétés communalistes au pouvoir partiellement ou totalement dilué dans les peuples des communautés. L’humanité a vécu des dizaines de milliers d’années de la sorte et contrairement au dogme inculqué, l’Etat n’est pas le « stade ultime » de la société humaine et encore moins sa plus grande « réussite », de fait, l’anthropologie politique démontre qu’il est une « anomalie », un artifice mis en place pour maintenir la division politique de la société une fois celle-ci apparue.

Il est plus que grand temps que nous retournions sur le chemin de la Nature dont nous nous sommes égarés en suivant une fausse signalisation routière…

— Résistance 71–

 

L’anarchisme africain et son origine communaliste

 

Sam Mbah & I.E. Igariwey, 1997

 

url de l’article original:

http://robertgraham.wordpress.com/2014/11/22/sam-mbah-in-memoriam/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Les sociétés traditionnelles africaines étaient pour la plus grande part, fondées sur le communalisme. Le terme est utilisé ici dans un sens binaire. D’abord il dénote un mode défini de production ou de formation sociale qui vient généralement, mais pas inévitablement, des sociétés de chasseurs-cueilleurs et précèdent le féodalisme. Si on accepte l’évolution culturelle, on peut voir que la plupart des sociétés européennes et asiatiques sont passées par ces étapes du développement. (NdT: Ce qui inscrit cette réflexion dans un cadre anthropologique structutaliste évolutioniste [Levi-Strauss] et qui prescrit que la société passe par des étapes évolutives allant des sociétés primitives aux sociétés structurés étatiques, l’État représentant le stade ultime du développemnt sociétaire humain. Cette théorie a été démontée par la recherche et l’analyse de l’anthropologue politique français Piere Clastres que nous avons abondamment publié sur ce blog, à lire pour en savoir plus…)

Le communalisme est aussi utilisé dans un second sens pour dénoter une façon de vivre qui est distinctivement africaine. Ce mode de vie peut-être entr’aperçu dans la structure collectiviste des sociétés africaines dans lesquelles:

  • Des communautés différentes apprécient une indépendance (presque) inconditionnelle l’une de l’autre
  • Les communautés gèrent leurs propres affaires et agissent en tout point de manières autogestionnaire et
  • Chaque individu sans exception prend part, soit directement ou indirectement, à la prise de décision et à la gestion des affaires de la communauté et ce à tous les niveaux

En contraste avec l’Europe et l’Asie. L’essentiel du continent africain ne s’est jamais développé au-delà du stade communaliste. Malgré le développement féodal indigène et plus tard l’imposition du capitalisme (NdT: nouvelle forme de féodalisme surtout dans sa forme néo-libérale extrême…), les caractéristiques communales persistent toujours aujourd’hui, parfois pervasiment, dans la plupart des sociétés africaines qui se situent en dehors des grandes agglomérations et des banlieues/bidonvilles de celles-ci. De manière essentielle, la plupart de l’Afrique est communaliste à la fois au sens culturel (production/formation sociale) et descriptif (structurel).

Parmi les caratérisrtiques les plus importantes du communalisme africain figurent l’absence de classes sociales, de stratification sociale, l’absence de relations exploitantes ou socialement antagonistes, l’existence d’un accès égalitaire à la terre et aux autres éléments de production, égalité au niveau de la distribution du produit social et le fait que de forts liens de familles et de relations fraternelles forment la base même de la vie sociale dans les sociétés africaines communalistes. Au sens de ce cadre défini, chaque famille a été capable de subvenir à ses besoins fondamentaux. Sous le communalisme, par vertu d’être un membre d’une famille ou d’un communauté, chaque Africain était assuré d’avoir suffisamment de terre pour subvenir à ses propres besoins.

Parce que dans les sociétés traditionnelles africaines l’économie était largement horticole et la subsistence fondée, comme le note Robert Horton “souvent sur de petits vllages agriculteurs, chasseurs, éleveurs, pêcheurs etc… qui s’occupaient d’eux-mêmes de manière indépendante avec peu de référence au reste du continent.” Des communautés variées produisaient des surplus ou des commodités qu’elles échangeaient au moyen du troc, contre les choses qui leur manquaient. La situation était telle que personne ne mourrait de faim tandis que d’autres s’empiffraient et jetaient les excédents.

D’après Walter Rodney: “De cette façon, l’industrie du sel d’une localité serait stimulée, tandis que l’industrie du fer serait encouragée dans une autre. Dans une zone côtière, de lac ou de rivière, le poisson séché pouvait devenir profitable, tandis que le yams et le millet poussaient très bien ailleurs, ce qui donnait une base solide d’échange.” Ainsi, dans bien des parties de l’Afrique une symbiose se développa entre des groupes gagnant leur vie de manières différentes, ils échangeaient des produits et coexistaient à leur avantage mutuel.

L’organisation politique sous le communalisme était une structure horizontale, caractérisée par un haut niveau de diffusion des fonctions et du pouvoir. Le leadership politique, pas l’autorité, prévalait et le leadership n’était pas fondé sur l’imposition des choses, sur la coercition ou la centralisation; il se dégageait d’un consensus commun ou d’un besoin mutuellement ressenti.

Le leadership développé sur la base des liens de la famille et de la fraternité, de la reconnaissance confraternelle, évoluait autour des anciens ; il n’était conféré que par l’âge, un facteur qui a de profonde racine dans le communalisme. En Afrique, l’âge avancé était équivalent et l’est toujours du reste, à la possession de la sagesse et du jugement rationnel. Les anciens présidaient aux réunions et dans les règlements des disputes, mais pratiquement jamais avec un sens de “supériorité”, leur position ne conférait pas à une autorité étendue socio-politique associée au système moderne de l’État ou avec les états féodaux. (NdT: A ce sujet, la ressemblance est stupéfiante avec la structure de fonctionnement socio-politique des sociétés traditionnelles du continent des Amériques. Ceci représente une fonction universelle de la société humaine et confirme de plus en plus que la forme de gouvernance moderne de “l’État”, si elle est un avantage pour maintenir la division politique puis économique des peuples et donc de maintenir le consensus oligarchique du pouvoir, n’est pas en fait comme on veut nous le faire entendre, une “logique naturelle” de la société humaine, mais bel et bien une anomalie qui se doit d’ètre corrigée, une autre de ces “ruses de la raison” si chères au philosophe Friedrich Hegel…)

Il y avait un sens profond d’égalité parmi les membres de la communauté. Le leadership se concentrait sur les intérêts du groupe plutôt que sur l’autorité sur les membres de la communauté. Invariablement, les anciens partageaient le travail avec le reste de la communauté et recevaient la même part ou valeur du total social produit que le reste des personnes, souvent sous forme aussi de tributs et de mécanismes de redistribution (NdT: similaires aux potlaches des communautés amérindiennes du nors-ouest du continent)

La relation entre les segments de coordination de la communauté était caractérisée par l’équivalence et l’opposition et ceci avait tendance à empêcher l’émergence d’un rôle de spécialisation et donc d’une division du travail parmi les individus. Généralement, les anciens présidaient à l’administration de la justice, des disputes et de leurs arrangements ainsi que de l’organisation des activités communales, des fonctions qu’ils partageaient nécessairement avec des représentants sélectionnés de leurs communautés, dépendant de la nature spécifique de la dispute ou du problème impliqué.

De telles réunions ou assemblées n’étaient pas guidées par des lois écrites, car il n’y en avait simplement pas. Au lieu de cela, elles se fondaient sur les systèmes de croyance traditionnelle, du respect mutuel, des principes indigènes de la loi naturelle et de la justice. Les sanctions sociales existaient pour des cas variés de transgressions pour vol, sorcellerie, adultère, homicide, viol etc… Quand un individu commettait une offense à la communauté, souvent sa famille entière, ses parents et sa famille étendue souffraient avec lui et parfois pour lui/elle. Ceci était dû au fait que de telles offenses, crimes étaient vus par la communauté comme quelque chose qui amenait la honte non seulement sur l’individu contrevenant, mais encore plus parfois sur sa famille.