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Au lieu de la mascarade politique proposée… Intéressez-vous au Confédéralisme Démocratique: l’exemple du Rojava kurde

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, démocratie participative, documentaire, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 11 mars 2017 by Résistance 71

… parce qu’il n’y a pas de solutions au sein du système ! qu’il n’y en a jamais eu et n’y en aura jamais ! Boycott du vote qui n’est que la validation pseudo-citoyenne du consensus du statu quo oligarchique. Notre rapport à l’État est un rapport de soumission inutile. Changeons notre attitude ! Union pour une résurgence de la nature sociale profonde et universelle humaine, celle de la société des sociétés…

~ Résistance 71 ~

 

“Il est souvent dit que l’etat-nation se préoccupe de la destinée des gens du commun. Ceci est faux. Il est plutôt le gouverneur national du système capitaliste mondial, un vassal de la modernité capitaliste qui est plus intriqué dans les structures dominantes du capital que nous ne tendons à le dire généralement: c’est une colonie du capital et ce indépendamment du nationalisme avec lequel il se présente, il sert de la même manière les processus capitalistes d’exploitation. Il n’y a aucune autre explication pour la redistribution des plus horribles des guerres menées par la modernité capitaliste. Ainsi donc, par là-même, l’état-nation n’est pas avec les peuples, il est au contraire un ennemi des peuples !”
~ Abbdullah Öcalan ~

A lire: “Le confédéralisme démocratique”, Abdullah Öcalan, 2011

 

Le confédéralisme démocratique du Rojava

 

Entretien avec l’historien Raphaël Lebrujah

 

Octobre 2016

 

Source:

http://lagueuleouverte.info/Le-confederalisme-democratique-du-Rojava

 

Dans le Kurdistan syrien, un peuple enclavé, isolé, mais éduqué et responsable construit une nouvelle société tout en luttant efficacement contre DAECH. Une pratique concrète d’écologie sociale.

Au Kurdistan syrien(1), trois provinces forment une région appelée Rojava ; il s’y déroule aujourd’hui une expérience sociale originale et passionnante. Occultée, dans son contenu, hormis son aspect « vitrine » (des femmes font la guerre en première ligne), par la plupart des médias grand public , cette expérience n’a pas eu d’équivalent dans le monde depuis le Chiapas (au Mexique à partir de 1994), voire pour de très courtes périodes pendant la Guerre d’Espagne ou la Commune de Paris. Cette expérience unique de « municipalisme libertaire » a été théorisée par Murray Bookchin (2), elle est portée, depuis 2012, par le projet politique mis en place par le PYD (Parti d’union démocratique). Ce projet est fondé sur celui du PKK, plus particulièrement de son leader historique et charismatique, toujours emprisonné, Abdullah Ocalan. 
Notre rencontre avec Raphael Lebrujah, jeune historien revenu de ce pays, une fin d’après-midi de mi-septembre , près de la Place de la République, non loin de l’endroit où se tenait « Nuit debout », incendie de printemps quasi réduit en cendres maintenant, nous précise l’historique et nous fait vivre cette actualité, non sans rapport justement avec ce qui aurait pu/pourrait se jouer à « Nuit debout » : la mise en place d’une société parallèle sans Etat.

La Gueule Ouverte : Bonjour Raphaël, avant tout, peux-tu nous dire comment un parti marxiste-léniniste, comme le PKK, façon Staline (c’est en tout cas sous ce jour qu’il était présenté jusqu’ici et encore parfois) a pu devenir communaliste, selon la théorie de Bookchin ?

C’est toute une histoire, ça ne s’est pas fait en un jour ! Fondé en 1978, le PKK était, à la base, un parti marxiste léniniste classique. Mais dès ses prémisses, depuis 1972, ses animateurs n’étaient pas des léninistes « puristes » car ils accordaient une grande importance à la liberté individuelle, malgré une propension à tuer leurs propres opposants de l’ »aile gauche » trotskiste du parti – on est léniniste ou on ne l’est pas ! Tiers-mondiste, soutenu d’abord par plusieurs Etats dont l’URSS, la Grèce et l’Arménie puis par la Syrie et le Liban où des militants du PKK auront des camps d’entraînement dès 1978, avant de se battre du côté des Palestiniens au Liban en 1984, le PKK a fini par étendre la guérilla en Turquie. Il est vite déclaré « groupe terroriste » par la communauté internationale, ce qui va l’isoler. 
Née sur les ruines de l’Empire Ottoman en 1923, la Turquie est très centraliste et jacobine. Ses fondateurs, liés à la Franc-Maçonnerie du Grand Orient de France, puissante sous la IIIe République, suivaient le même principe simple « une langue, une nation, un peuple, un Etat », un principe qui avait guidé la nation française sur la voie de l’intégration plus ou moins forcée des minorités de la métropole comme par exemple la bretonne ou l’occitane… Mais la Turquie est bien plus polyethnique que la France- il y a 70 ethnies- et elle n’a jamais pu résoudre le problème kurde qu’elle s’est mise en tête, dès le début, de traiter par la répression, et donc ce fut réprimer ce parti, très populaire chez les Kurdes, le PKK. L’obsession assimilatrice de l’Etat turc dirigé alors par une junte militaire qui bloque toute solution politique, échoue continuellement et le PKK se met en guerre, estimant que les Kurdes sont colonisés. Cependant très vite, le PKK va se trouver dans une impasse militaire et dans un grand isolement politique et international. 
Les années 90 sont très dures pour les Kurdes : après les gazages en 1988 de villages par le régime de Damas – l’opération Anfal avait fait 200 000 morts- arrive la chute de l’URSS et le soutien de l’OTAN accru à la Turquie qui, pour soumettre la population kurde va implanter des supplétifs kurdes, les « gardes de villages », servant dans les régions très rurales du Kurdistan à combattre le PKK. La répression est terrible, le PKK et les Kurdes sont très isolés, des villages kurdes sont soumis, d’autres rasés – d’où des exodes massifs de population. Les Turcs ont voulu exterminer la culture kurde en parquant les Kurdes dans des villes, dans des espaces urbains très concentrés. Ils l’ont très mal vécu. 
Dans la même période, Ocalan est emprisonné en 1998, suite à une incroyable souricière montée au Kenya, où Ocalan était à ce moment-là, par la CIA, le Mossad et l’Armée turque réunis… il est condamné à mort, mais la possibilité d’une adhésion de la Turquie à l’Union Européenne lui sauve la tête : il est simplement emprisonné et il continue son activité politique en prison. On peut s’étonner qu’il n’ait pas été liquidé discrètement mais il semble que, pour le pouvoir d’Ankara, la détention d’Ocalan soit aussi un moyen de pression sur les Kurdes.
Parallèlement, dans le PKK, dès 1992, avec le soutien d’Ocalan, la question des femmes est en train de mûrir, la place de la femme va devenir autonome. Elles fondent leur propre organisation armée et en 1995, elles deviennent indépendantes dans le parti. On parle d’un « parti dans le parti ». La principale instigatrice en est Sakine Cansiz, qui a été assassinée à Paris en 2013. Les femmes vont, par exemple, pouvoir décider de leurs propres opérations militaires sans l’aval des hommes. Ocalan lui-même veut que les hommes fassent les tâches ménagères pour que les femmes puissent se former. Ils-elles ont une idée pour les hommes : « il faut tuer l’homme en nous. »
Elles-ils finissent par créer une « science des femmes » qui est la la Jineolojî, en 2011, un savoir par les femmes pour les femmes. Il y a des côtés essentialistes, en s’inspirant d’auteures féministes radicales, mais pas seulement : on veut aussi retourner à une vie « naturelle », la dimension écologique y est prégnante.

La Gueule Ouverte : Comment cela se passe-t-il, concrètement, la mise en place de ce régime, le « confédéralisme démocratique », ainsi appelé par Ocalan, et le type de société en cours de réalisation au Rojava, la région autonome kurde du nord de la Syrie ? Le Rojava – rappelons-le – est en guerre contre Daech mais en paix avec le régime de Bachar El Assad.

L’abandon du léninisme par le PKK, à partir de 1995, et l’élaboration, sous l’impulsion d’Ocalan (3), qui lit en prison Murray Bookchin (et surtout correspond avec lui, par son avocat), du Confédéralisme démocratique est sans précédent dans l’histoire du mouvement social.

Note de Résistance 71: Ceci n’est pas tout à fait exact, en effet toute la formation politique et sociale clandestine de 1983 à 1994 qui a mené à l’éclosion et l’avènement du mouvement (néo)zapatiste du Chiapas au Mexique, a aussi dû abandonner le marxisme-léninisme de base pour totalement s’adapter aux conditions indigènes des peuples de descendance Maya de la région. Cette mesure fut tout à l’honneur des théoriciens venus aider les populations locales dont le sub Marcos faisat déjà partie. C’est par l’ajustement de leur modèle politique rigide vers une gouvernance d’assemblée totalement décentralisée que le Chiapas zapatiste est devenu un succès et un modèle social.
Ainsi l’EZLN est passé très très rapidement d’un fond marxiste-maoïste (le modèle politique initial ayant été plus proche de celui du “Sentier Lumineux” péruvien) à un modèle anarcho-indigéniste sans aucune structure centralisée et où le pouvoir est redilué dans le peuple via les assemblées de bon gouvernement dans les Caracoles. Ceci correspond de fait au mode de gouvernance ancestral des populations autochtones. Le 1er janvier 1994 a vu les zapatistes sortir de l’ombre et rester dans la lumière de la gouvernance populaire depuis. Cela fait maintenant 23 ans que la région autonome zapatiste du Chiapas montre l’exemple au monde au gré de ses succès et réalisations politico-sociales.
Le Rojava syrien est aujourd’hui, depuis 2012 et les évènements en Syrie, un autre espoir d’avènement du confédéralisme démocratique. Nous le disons et le répétons, le changement de paradigme politico-social est une question de volonté dans notre changement d’attitude envers les institutions qui nous gouvernent. Il suffit de dire NON ! d’abord idividuellement, puis très rapidement collectivement au gré de la résurgence du communisme primordial qui est partie intégrante de la nature humaine. La société étatique et son apogée capitaliste est une perversion de la nature humaine, son cancer arrivé en phase terminale.

Le PKK abandonne dès lors le centralisme et l’idée de prendre le pouvoir. 
Se mettent en place au Rojava des comités de base, des comités de quartiers, des comités municipaux, pour chaque commune et des comités de cantons. Il y a quatre niveaux et cette démocratie est décentralisée au maximum. L’idée est que plus on règle un problème au niveau local, avec les compétences locales, mieux cela se passe. C’est bien le principe de subsidiarité, celui de la « compétence suffisante ». Il n’y a pas d’instance supérieure : il n’y a plus d’Etat. Mais il y a des échanges commerciaux entre les communes du Rojava, même pendant la guerre. C’est que le Rojava existe et ce qui compte, avant la religion, pour les Kurdes, c’est bien l’identité kurde, une appartenance commune qui rassemble au-delà de considérations ethniques ou religieuses très diverses, foisonnantes même au Rojava. Cette identité s’actualise pour les Kurdes de cette région dans ce projet politique et une nouvelle façon de vivre. Et cette identité intègre, par la force des choses, des non-Kurdes car les Kurdes eux-même peuvent être minoritaires dans certains villages. C’est bien cette autonomie – et non pas indépendance d’un Etat kurde- qui permet cette ouverture aux non-Kurdes.
Il peut y avoir des conseils en dehors de ces conseils, par exemple des conseils de femmes qui vont s’organiser quand il y a une oppression sexiste. Le conseil sera alors non mixte, avec des personnes concernées. De même, des conseils de chrétiens, s’il y a une oppression de chrétiens… des conseils de jeunes aussi. Chacun a le droit de créer sa « commune », il existe même un « conseil du cinéma » !
Un principe très fort est qu’aucune politique n’a de légitimité démocratique si elle n’a été proposée, discutée et décidée directement par le peuple, et non par de quelconques représentants ou substituts. Ce sont les personnes concernées qui décident. C’est seulement l’administration de ces directives politiques qui peut être confiée à des conseils, des commissions ou des collectifs d’individus qualifiés, éventuellement élus, qui exécutent le mandat populaire sous contrôle public et en rendant des comptes aux assemblées qui prennent les décisions… Et si ces élus n’exécutent pas le contrat, ils peuvent être révoqués, bien évidemment, c’est tout à fait le contraire de la démocratie « représentative » qui est, pour le tout-venant occidental : « la démocratie » – car il n’en connait pas d’autre. C’est tout à fait l’idée de Bookchin, mise en pratique, et le PKK devient en quelque sorte libertaire. Mais tout s’est mis en place progressivement, d’abord par l’éducation des militants qui vont lire énormément, tout en intégrant de nouveaux auteurs à leur corpus idéologique, Bookchin en premier lieu mais également Bakounine, Rosa Luxembourg, révolutionnaire très populaire, une figure martyre – entre parenthèses il y a tout un culte des femmes « martyres », dont la combattante kurde Zilan, morte en 1996 – et, ils lisent aussi, ce qui est plus surprenant, Noam Chomsky et des structuralistes comme Michel Foucault. Le travail intellectuel, et aussi la musique – et les chants collectifs, c’est quelque chose que de les voir chanter en groupes ! – sont très investis par les Kurdes : chaque association a une « commission culture ».
Ces principes se traduisent par des résultats tout à fait impressionnants en terme d’organisation sociale. Et les combattants, ce sont, pour moi, des « moines-soldats » : ils se battent et ils étudient !

La Gueule Ouverte : c’est important, cette question des femmes, tu parlais d’un culte des martyres. Rosa Luxembourg, en effet, fut une femme politique remarquable, parce qu’elle proposait un point de vue dissident marqué par sa position de femme – rappelons qu’elle a été de celles/ceux qui ont proposé une approche marxiste-conseilliste, très horizontale et égalitaire, en opposition au léninisme -. Malgré le cliché qui intéresse nombre de journalistes, celui des « femmes combattantes », il y a un point nodal ici : la combinaison entre la lutte philosophico-sociale pour l’égalité entre femmes et hommes, à partir de la place « traditionnelle » des femmes autour de la vie et des ses différentes expressions (procréation, éducation, cuisine, ménage…) et la guerre militaire contre Daech ? Et dans ce cadre, il y aurait donc accord entre hommes et femmes ?

Le mouvement d’émancipation des femmes dans le PKK se voit comme quelque chose de collaboratif : elles doivent lutter contre les oppressions des hommes mais aussi dans l’esprit de les éduquer à ne pas être des oppresseurs. A mon avis, c’est différent d’un féminisme occidental que j’appelle « oppositionnel » c’est à dire un féminisme qui dénonce à juste titre les causes des oppressions mais les mecs, chez nous, ne sont pas formés à ça. C’est un problème que je constate. Alors qu’au PKK, il y a une collaboration entre les sexes. 
Donc devenu d’inspiration libertaire, le PKK est contre la formation d’un Etat-nation car Ocalan a pris acte de l’échec de toutes les guerres de décolonisation sur la base de l’indépendance nationale. Ceci dans la mesure où, arrivés au pouvoir, les libérateurs d’hier se font vite oppresseurs d’ethnies minoritaires. On l’a vu dans le cas de l’Algérie indépendante, cela peut être parlant pour les Français très liés à cette colonisation : on a vu que les Berbères ont vite été réprimés dès 1962 par le FLN arrivé au pouvoir. Mais c’est le cas de toutes les expériences de libération nationale. 
Il y a aussi une autocritique très vive de Ocalan, à partir de 1995 avec cet abandon total du léninisme, cette critique très forte qu’ils avaient fait de la violence envers leurs propres opposants et il critique cette idée de prendre le pouvoir, malgré, et c’est paradoxal, cette tentation qui pourrait être la leur car le PKK est bien une organisation armée. 
Ce qui est le plus étonnant c’est bien que, maintenant, au Rojava, la violence est toujours la dernière solution, et qu’elle est,autant que possible, évitée. Le PYD est très respectueux des droits fondamentaux, et même des droits de minorités très réactionnaires, bourgeoises, de minorités voulant le retour du patriarcat, et opposées au régime et à la collectivisation. Ils ont par exemple le droit, et ils le prennent, d’organiser des manifestations contre le régime. Et même, la collectivisation n’est pas une collectivisation au sens habituel du terme. Il s’agit d’une collectivisation où l’argent ne va pas être centralisé : il va bien rester au niveau de la Commune. Et des compromis sont faits avec les petits propriétaires qui vont participer à la gestion de la Commune : impliqués, ils n’ont pas l’impression d’être spoliés mais bien de participer. Il y a une volonté de discuter avec tous les acteurs, y compris ceux qui ne sont pas du tout d’accord avec vous, pour faire fonctionner la société : on pourrait dire qu’on y pratique une « culture du dissensus ». Cette volonté de discuter se concrétise aussi dans la guerre menée contre DAECH – l’Etat Islamique est soutenu soit dit en passant par la Turquie ! – et dans les capacités qu’ont les Kurdes à créer et nouer des alliances locales avec des tribus qui s’allient d’habitude avec les Islamistes, à réaliser même des renversements d’alliance. Et paradoxalement, l’enclavement du Rojava et la dure guerre en cours contre DAECH n’a pas porté le régime à se durcir contre ses opposants : la peine de mort y est toujours abolie et l’emprisonnement maximal est de 20 ans. On aurait pu craindre tout autre chose, pensez donc aux dérives passées par exemple dans l’URSS isolée d’après la Révolution de 1917, mais ce n’est pas le seul cas !… Isolé, en guerre, le Rojava a renforcé ses pratiques libertaires. Les Kurdes ne pratiquent pas d’exécutions sommaires, ne torturent pas leurs prisonniers et ne commettent pas d’exactions. Les combattant-e-s peuvent même dans certains cas, refuser des ordres et déposer leur commandant s’il ne satisfait pas à certaines exigences.

***
Voilà qui est bien enthousiasmant ! Mais nous, Alain, Christian et Patrick, les trois compères de « La gueule ouverte » qui échangeons, ce soir-là, avec Raphaël Lebrujah, nous méfions de l’illusion lyrique. Il y a, tout intuitivement, une contradiction, au moins apparente, entre les pratiques libertaires et les pratiques de guerre qui exigent une discipline drastique, nous semble-t-il, encore que nous n’en soyons pas des spécialistes, c’est le moins que l’on puisse dire. Il faudrait aller y voir de plus près.
Le Rojava, c’est loin et c’est intéressant, passionnant même : une utopie en marche ? En écoutant Raphaël, beaucoup de questions se posent à nous. Nous entendons bien plus qu’un « son de cloche », c’est un avis sans doute éclairé (4) mais il nous faudrait vraiment voir cela de plus près, par nous-mêmes. Sur la question de la peine de mort, par exemple : que faire si des comités locaux décident de transgresser la loi commune ? Plus globalement et fondamentalement, jusqu’où va l’autonomie des conseils ? En regardant chez nous, en France et en Europe, des expériences de ce type sont, à moindre échelle, déjà en place ici et il est sans doute plus efficace d’aller voir et d’agir à quelques pas de chez nous, par exemple à Notre-Dame-des-Landes.
…

Comment s’inspirer de ce modèle pour créer des zones d’autonomie en France ou en Europe, dans des conditions hors d’une guerre « chaude » ? La question se pose à nous, elle est posée à Raphaël et nous devisons dans ce sens. Pour nous tous, c’est une question majeure.

Il y a des différences structurelles évidentes : le Rojava est une région agricole, et une région pauvre, même si elle est considérée comme le « grenier » de la Syrie. Le gros de la classe moyenne a quitté le Rojava. Mais le Rojava n’est pas une région misérable, on y mange à sa faim. Peu centralisée et peu technologique, elle a tout d’une région possiblement « résiliente ». Il n’en va pas de même en France, pays moderne, citadin, avec une agriculture industrielle, un pays où les habitants ne connaissent que la démocratie représentative. Il faudrait de considérables changements dans les représentations sociales autour de la démocratie et plus encore dans les pratiques quotidiennes pour que la grande majorité des gens aillent jusqu’à prendre leur destin en main. Le semi-échec de « Nuit debout » le montre. Outre la population qui a participé quotidiennement aux commissions de « Nuit debout », ce mouvement est resté jusqu’ici minoritaire dans le pays et le feu n’a pas pris, même si des « Nuit Debout » sont nées dans nombre de villes françaises et européennes. Peut-être en irait-il ainsi de tout pays connecté à la mégamachine mondialiste, avec une classe moyenne importante et dans lequel le système de protection sociale fonctionne encore relativement ? Par contre, la région autonome du Rojava est tout autre, et isolée, coupée du monde, sous embargo. Mais le pire n’est pas sûr, les changements radicaux sont toujours le fait de minorités, selon la sociologue fameuse Margareth Mead. 
En France, ce modèle de fonctionnement social s’actualise d’ailleurs, ou s’en rapproche au moins par bien des aspects, dans divers lieux, qui se veulent permanents, si l’on examine l’autogestion des ZAD (zones à défendre), comme Notre-Dame-des Landes ou d’autres lieux construits en sociétés parallèles. Des lieux menacés, dans leur pérennité, par le pouvoir en place qui les supporte s’il ne peut les faire évacuer. On y trouve naturellement une population dont le projet est bien de vivre indépendamment du pouvoir en place et de l’Etat français, de construire une société sans reproduire des structures de pouvoir, sans doute de vivre d’une manière à la fois nouvelle et ancienne, à inventer au quotidien. Dans une proximité avec le Rojava, cette population se distancie des circuits et des réseaux habituels et se déconnecte volontairement du broyeur libéral. 
L’idée et le slogan « Zad partout » s’apparentent bien à un projet de « communalisme », un projet qui se forge dans des expériences concrètes. Il s’agit peut-être du seul véritable projet politique alternatif aujourd’hui.

Notes et références :

(1) le Kurdistan est à cheval sur 4 états : la Turquie, l’Irak, la Syrie et l’Iran

(2) Murray Bookchin (1921-2006) (bibliographie trouvée sur wikipédia) : 
Murray Bookchin (trad. Helen Arnold et Daniel Blanchard), Pour une société écologique  : Recueil de textes et préface inédite de l’auteur, Paris, Christian Bourgois ed, 1976 (ISBN 2267000350).
Murray Bookchin, Une société à refaire : vers une écologie de la liberté, Montréal, Éditions Écosociéte, 2011 (réimpr. 1992) (ISBN 9782923165561).
Murray Bookchin, Sociobiologie ou écologie sociale, Lyon, Atelier de création libertaire, 1999 (réimpr. 1993) (ISBN 9782905691682, lire en ligne).
Murray Bookchin et Dave Foreman, Quelle écologie radicale ? : écologie sociale et écologie profonde en débat, Lyon, Atelier de création libertaire/Silence, 1994 (ISBN 9782905691279, lire en ligne).
Murray Bookchin, Pour un municipalisme libertaire, Lyon, Ed. Atelier de création libertaire, 1er janvier 2003 (ISBN 9782905691880 et 2905691883, lire en ligne).
Murray Bookchin (préf. Hervé Kempf), Qu’est-ce que l’écologie sociale, Lyon, Éditions Atelier de création libertaire, 2012 (réimpr. 2003) (1re éd. 1989) (ISBN 9782351040584, lire en ligne).
Au-delà de la rareté – L’anarchisme dans une société d’abondance, textes pionniers 1965-70, présentation Vincent Gerber, Écosociété, 2016, 280 p., (ISBN 9782897192396), texte intégral.

(3) Abdullah Ocalan : Le confédéralisme démocratique (2011) – dont le PDF est d’accès libre de droits sur internet. Ici : http://www.freedom-for-ocalan.com/francais/Abdullah-Ocalan-Confederalisme-democratique.pdf

(4) Raphaël Lebrujah : blog sur médiapart. https://blogs.mediapart.fr/laterreur/blog?page=4

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Quand un peuple reprend en compte sa politique et son économie… Le confédéralisme démocratique du Rojava

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A lire à titre complémentaire:

« Le confédéralisme démocratique » (Abdullah Ocalan, 2011, traduit par Résistance 71)

« Le Rojava syrien » sur Résistance 71

 

Economie coopérative: la voie du Rojava

 

X. Haval (dinamopress.it décembre 2016)

 

20 février 2017

 

Source française:

http://www.alternativelibertaire.org/?Economie-cooperative-La-voie-du

 

Encerclé par des forces hostiles, sous-équipé en infrastructures, le Kurdistan syrien doit pourtant relever un défi de taille : produire pour nourrir sa population. Loin des utopies étatistes et de la collectivisation forcée des staliniens de jadis, l’Auto-administration du Rojava encourage la libre association des productrices et producteurs.

L’administration autogérée leur a attribué la terre. Ils produisent sans engrais chimiques et vendent des légumes, du maïs et du lait aux sociétaires de la coopérative à un prix plus bas que celui du marché. Chaque part sociale vaut cent dollars. Celui qui n’a pas cette somme peut offrir sa force de travail ou s’unir à d’autres. Quand il y a besoin, les sociétaires s’entraident en passant une journée ensemble dans les champs. « Nous planterons aussi un bois et quand le projet sera terminé nous nous lancerons dans l’agrotourisme. Nous sommes en train de réaliser notre rêve », raconte Azad, visiblement ému.

Il fait partie d’une coopérative agricole avec 5.000 autres sociétaires dans le canton de la Cizîrê au Rojava. Il y a trois ans, dans ces contrées, les coopératives n’existaient pas. Puis, une révolution a commencé au nord de la Syrie, à seulement 400 km ­d’Alep ; improbable. Et pourtant elle existe, elle grandit et alimente depuis l’espoir dans le monde entier en portant loin son horizon grâce au fait qu’elle a fait de la coexistence la clé pour rendre la communauté plus forte. La voie inexplorée du Rojava est parcourue par beaucoup de personnes diverses et disposées à apprendre et à corriger le tir chaque jour.

« Quand la révolution a commencé en 2011, nous savions que le conflit allait se transformer en une guerre entre chiites et sunnites. Nous autres avons choisi une troisième voie, celle du vivre-ensemble, raconte Haval Jalil, coprésident de Tev-Dem [1]. Notre voie est celle d’une révolution culturelle qui passe avant tout par le renforcement de la communauté. » Nous sommes à Qamislo, 200.000 habitants, capitale du canton de la Cizîrê, non loin de la Turquie.

La région du Rojava s’est déclarée autonome en 2012 et, depuis, elle expérimente une forme d’autogouvernement inspiré des principes du confédéralisme démocratique, la théorie politico-sociale qui représente l’aboutissement de trente années de luttes du mouvement de libération kurde. Le confédéralisme démocratique préconise le dépassement du modèle de ­l’État-nation par des communautés organisées sur un modèle de démocratie directe, et poursuit le projet d’une société fondée sur la coexistence des cultures et des religions diverses, l’écologie, le féminisme, l’économie sociale et l’autodéfense populaire.

Une révolution est en cours

Une expérience unique au monde, au cœur d’un Proche-Orient meurtri par la guerre, la répression brutale et les fondamentalismes. Une expérience qui peut paraître incroyable si on ne la voit pas de ses propres yeux, surtout dans le contexte de l’atroce conflit syrien.

Je n’y suis pas resté longtemps mais je peux témoigner qu’une véritable révolution est en cours. Durant les trois dernières années, l’auto-administration portée par le Tev-Dem, l’organisation qui sert de lien entre les partis kurdes syriens et les mouvements sociaux, a été impliquée dans la réorganisation des institutions et l’élaboration de nouvelles lois.

L’unité organisationnelle et décisionnelle de base de la communauté est le komin (commune). Les komin sont organisés principalement sur une base territoriale, mais il y en a aussi sur des bases féminines et ethno-confessionnelles spécifiques. Dans chaque quartier, Il y a sept ou huit komin qui élisent des représentants dans les conseils de quartiers, puis dans les conseils de ville. Dans les komin on élabore les propositions, les demandes, et on répond collectivement aux besoins de la communauté. Dans les conseils de villes, les propositions de lois de l’Auto-administration démocratique (DSA) circulent pour être améliorées. Chacun des trois cantons du Rojava – Cizîrê, Kobanê et Efrîn – a aujourd’hui une administration séparée.

Il y a juste un an, une bonne partie de ces territoires était contrôlée par Daech. Les milices YPG (mixtes) et YPJ (féminines) ont récupéré une grande partie du territoire au travers de batailles très dures. Aujourd’hui, seul le canton d’Efrîn est encore séparé du reste du Rojava par une étroite zone occupée par l’armée turque, à laquelle Daech a cédé du terrain sans opposer de résistance. Malgré cette discontinuité territoriale, l’élection du premier « gouvernement confédéral du Rojava-Syrie du nord-est » est prévue pour l’an prochain, à travers le système de démocratie directe construit ces trois dernières années.

Mais le cœur battant de la révolution kurde, c’est la stratégie de transition du modèle économique capitaliste vers un nouveau paradigme : l’économie sociale. « Nous voulons une économie constituée à 80 % de coopératives. Nous ne croyons pas à un modèle socialiste qui interdirait l’initiative privée. ­Notre idée est que chaque personne ait un rôle économique actif dans la société et que le changement arrive graduellement à travers la participation des gens », explique Haval Rachid, coprésident du département Économie. Au Kurdistan, chaque charge publique est toujours attribuée à deux représentants, un homme et une femme, qui ont la fonction de coprésidents.

Il y a trois ans de cela, les coopératives n’existaient pas dans cette partie de la Syrie à l’exception de quelques unes, isolées et mal vues car liées au régime d’Assad. Aujourd’hui, dans le canton de Cizîrê, elles sont plus de 100 et elles se multiplient à une vitesse impressionnante. Kasrik est une coopérative agricole fondée il y a quatre mois à 120 kilomètres de Qamislo dans la direction d’Alep. Aujourd’hui, elle compte plus de 5.000 sociétaires et consommateurs ou consommatrices habitant près des villes de Girê Xurma [2] et de Dirbesye. « La DSA nous a attribué 5.000 hectares de terre. Notre projet est de long terme. Dans huit ans, nous prévoyons d’arriver à produire et à transformer la majeure partie des produits agricoles et d’élevage. Déjà, nous vendons des légumes, du maïs et du lait d’un troupeau de 1.250 chèvres. Environ 8% de ce qui est produit va aux travailleurs, le reste est réinvesti dans notre projet jusqu’à ce qu’il soit abouti », nous explique Azad, un des habitants et habitantes qui se sont uni.es pour donner vie à cet ambitieux projet.

Autosuffisance alimentaire

« Nous produisons sans intrants chimiques et vendons les produits à nos sociétaires à un prix plus bas que celui du marché. Chaque part sociale vaut 100 dollars. Celui qui n’a pas l’argent peut devenir sociétaire en offrant sa force de travail en échange, ou en se joignant à d’autres personnes. Quand nous en avons besoin, les sociétaires viennent nous aider par groupes sur une journée dans les champs. Nous comptons planter aussi un bois et, quand le projet sera fini, nous nous lancerons dans l’agrotourisme. Nous sommes en train de réaliser notre rêve », poursuit Azad, visiblement ému.

Les coopératives agricoles sont les seules qui ont un soutien direct de la DSA. À cause de l’embargo et des très faibles ressources économiques, les contributions sont minimes mais symboliquement nécessaires pour marquer l’importance de l’autosuffisance alimentaire. Beaucoup de coopératives sont encouragées par le mouvement des femmes Kongra Star, qui en a déjà formé une cinquantaine. Il s’agit pour la plupart de coopératives à petite échelle : agriculture, élevage, artisanat, restauration, transformation alimentaire.

Lorin est une coopérative qui prépare des conserves en utilisant des produits de saison. « Nous avons commencé il y a six mois. Nous préparons des conserves pour les vendre dans la communauté et au marché. Au début, nos maris n’approuvaient pas mais après ils ont compris. ­L’unique capital que nous avons est celui qui est entre nos mains et nous voulons l’utiliser pour participer », explique Sozda, une des nouvelles travailleuses sociétaires. « Nous avons aussi pour projet de créer une coopérative agricole pour cultiver directement les légumes que nous transformons. »

Havgartin, 26.000 sociétaires

Les coopératives naissent de différentes façons : à l’initiative des mouvements sociaux, des gens, des komin (à qui il est demandé d’en former au moins une), ou par transmission. Dans ce domaine, le rôle le plus actif est joué par Havgartin, la plus grande coopérative de la région qui compte 26.000 sociétaires.

« L’idée est née il y a un an dans le village de Zargan, pendant la crise du sucre. Nous étions sous embargo et les commerçants capitalistes spéculaient sur les prix des produits de base. C’est alors qu’est née l’idée de former une coopérative pour acheter du sucre et le revendre à un prix inférieur à celui du marché. Du sucre, nous sommes passés à beaucoup d’autres produits de première nécessité en proposant à tous les komin d’adhérer, dans chaque ville du canton. Au début, la coopérative agissait seulement comme grossiste, maintenant nous distribuons aussi les produits des autres coopératives et nous investissons 5% des profits dans la création de nouvelles coopératives. Huit coopératives supplémentaires sont nées dans le sillage de Havgartin », explique Zafer, membre du conseil d’administration. « Notre objectif final est de soustraire le marché au contrôle des commerçants et des grossistes qui ne socialisent pas les profits pour la communauté. Pour y parvenir, nous voulons aussi créer une banque pour promouvoir la constitution de nouvelles coopératives. »

Deux choses retiennent fortement notre attention dans ce processus absolument unique : la vitesse avec laquelle la société est en train de se réorganiser à partir d’un modèle jusqu’ici inexploré, et la capacité des gens à apprendre, à échanger et à corriger le tir si besoin. « Nous sommes en train d’expérimenter un nouveau chemin, nous cherchons à apprendre des erreurs que nous faisons chaque jour. Nous n’avons pas les réponses à toutes les demandes. Nous voudrions par exemple connaître davantage les expériences de coopératives dans d’autres pays et les bonnes idées qui peuvent être utiles à notre processus », conclut Zafer tout en nous servant un autre thé, pendant qu’à la télévision défilent, sans interruption, les images de la guerre, avec son atroce brutalité et ses inextricables contradictions.

X. Haval (Dinamopress.it, décembre 2016), traduit par Rémi (AL Lorient)

 

Résistance politique: Rojava kurde, compte-rendu de terrain d’une expérience de confédéralisme démocratique

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Lire sous l’article nos deux dossiers sur le Rojava autonome kurde et sur le Confédéralisme Démocratique.

~ Résistance 71 ~

 

Une coopérative de femmes au Rojava

Hawzhin Azeez*

23 janvier 2017

(*) Militante kurde féministe, titulaire d’un doctorat en sciences politiques et relations internationales ; elle est spécialisée dans la reconstruction des sociétés d’après-guerre, dans l’édification de la Nation et la démocratisation.

url de l’article original:
http://www.revue-ballast.fr/cooperative-de-femmes-rojava/

Le Rojava, territoire autonome kurde au nord de la Syrie, suscite l’enthousiasme de nombreux militants de l’émancipation — jusqu’à, pour certains d’entre eux, s’y rendre afin de prendre les armes, comme autrefois face à Franco, contre l’organisation théocratico-fasciste Daech. Le Parti de l’Union démocratique, issu du PKK turc, les branches militaires YPG-YPJ et l’action populaire quotidienne ont en effet de quoi nourrir l’espoir, en cette région ravagée par le fondamentalisme religieux, le despotisme étatique et l’ingérence des puissances internationales : le Rojava promeut, et entend pratiquer, l’autogouvernement des communautés locales, le socialisme démocratique, l’écologisme libertaire et le féminisme — gardons-nous bien sûr de croire à quelque (nouveau) Paradis sur terre, qui plus est par temps de guerre… Hawzhin Azeez, militante kurde et féministe, a fait partie du Conseil de reconstruction de Kobanê : elle participa, une année durant, au redressement de la ville après sa libération. Elle nous conduit aujourd’hui au cœur d’une coopérative de femmes et nous rappelle la nature de leur projet politique, par-delà le présent conflit : s’organiser et se développer dos aux circuits capitalistes. ☰ Par Hawzhin Azeez

Zahra Shexo se penche sur sa machine à coudre et, d’une main méticuleuse et experte, laisse le tissu courir entre ses doigts et sous l’aiguille de la machine. Une douzaine de voix et de rires de femmes se mélange au bruit mécanique et répétitif des machines. Cette salle de couture est une vaste pièce, kaléidoscope de matières, d’échantillons, de fils et d’accessoires aux couleurs variées. Zahra est l’actuelle administratrice de la coopérative textile Amargê, de la ville de Kobanê. Les gens de l’extérieur avaient entendu parler de la révolution du Rojava en 2014, lorsque le groupe terroriste Daech avait tenté de prendre le contrôle de Kobanê. Une bataille épique s’en était suivie. Quoiqu’en sous-nombre et sans l’armement lourd dont leurs opposants disposaient, la résistance tenace des combattants kurdes du YPG et du YPJ parvint à défendre Kobanê ; elle fut libérée le 26 janvier 2015. De nombreux efforts avaient été entrepris dans le nord kurde afin d’implanter des réseaux d’assemblées populaires, avant même les Printemps arabes, les soulèvements de 2011 contre Assad et la révolution du Rojava en 2012 (qui attira la fureur de Daech). La coopérative Amargê en est un bon exemple : créée il y a six ans, elle a toujours eu pour objectif de fournir aux femmes de Kobanê des opportunités économiques. Actuellement, dix-sept d’entre elles y travaillent.

Les réseaux d’assemblées populaires et de coopératives que le peuple du Rojava a mis en place se basent sur le modèle radical du Confédéralisme Démocratique, fondé par le leader kurde Abdullah Öcalan — en prison depuis 1999 et condamné à perpétuité en 2002 —, inspiré, bien avant 2011, par les travaux de l’écologiste américain Murray Bookchin. L’idéologie du Confédéralisme démocratique d’Öcalan comporte trois piliers : une société autonome et démocratique, une écologie durable et l’égalité de genre. Le modèle économique du Rojava s’inscrit dans ce cadre pour mettre en œuvre une économie alternative basée sur un modèle social communautaire. Les coopératives participent d’un réseau autonome d’assemblées populaires dont l’objectif est la liberté pour tous. Ce sont des entreprises autonomes et démocratiques, fondées à l’échelon local, qui visent à répondre aux besoins économiques de la communauté tout en lui proposant des alternatives accessibles. Par exemple, les coopératives de femmes s’efforcent de fabriquer des produits qui soient saisonniers, artisanaux et locaux, souvent vendus sur le marché à des prix plus bas — augmentant dès lors la demande.

Les coopératives sont aussi un lieu d’exercice de pratique démocratique, avec comme principe fondamental « Un membre, une voix » : les profits sont répartis à égalité entre tous les membres, contrairement au système de marché capitaliste, fondé sur la logique de l’investissement (le profit y est proportionnel en fonction des parts détenues dans une affaire). Des milliers de coopératives fonctionnent dans plus de cent pays dans le monde — dont le Royaume-Uni, l’Espagne, le Canada, les États-Unis ou encore l’Inde —, mais, au Rojava, nous en avons une conception quelque peu différente. L’importance du système coopératif tient aux efforts de démocratisation de tous les secteurs de la société, économie comprise. Ainsi, la mise à disposition de moyens et la recherche de nouvelles pistes permettant aux groupes traditionnellement marginalisés — comme les femmes — de participer activement à l’économie locale sont un aspect essentiel de ce modèle démocratique radical. Plus encore, il contribue à installer, à échelle populaire, des pratiques effectives de démocratie, tout en décentralisant et en amoindrissant le pouvoir de contrôle du marché par l’État. Les coopératives permettent à la communauté de produire des biens d’origine locale et d’y créer des emplois, offrant ainsi la possibilité aux travailleurs non-qualifiés d’acquérir des compétences.

Avec la guerre, ses répercussions sur l’économie de la région du Rojava et l’embargo en cours imposé par la Turquie, ce système répond à un problème récurrent rencontré par cette communauté. Les cantons de la Fédération démocratique du Rojava et le nord de la Syrie ont une économie basée sur l’agriculture et l’élevage : les coopératives constituent une forme d’organisation et de développement économique à part entière, contestant les fondements mêmes de la société capitaliste et patriarcale. Au Rojava, les coopératives de femmes sont créées et encadrées par l’organisation fédératrice féminine Kongreya Star (« Congrès Étoile »), qui supervise l’ensemble. Le mouvement des femmes remonte à 2005, alors que la région était encore sous l’autorité du régime de Bachar el-Assad, mais il s’avérait déjà bien organisé lorsque la révolution du Rojava éclata le 19 juillet 2012. Les femmes du Rojava avaient développé une certaine expérience en matière d’auto-organisation ; depuis, elles jouent un rôle prépondérant dans l’organisation de la société : elles dirigent des programmes idéologiques, des conseils, des communes et des coopératives dans les secteurs de l’éducation, de l’économie, de l’autodéfense, des affaires sociales, de la justice, de l’écologie, de l’art… Chaque canton a son quartier général, chaque ville du canton a son propre bureau et son équipe de Kongreya Star — avec l’aide du Conseil économique des femmes, ces équipes soutiennent la création et le fonctionnement des coopératives.

D’après Midya Qamishlou, ingénieure agronome et représentante du Conseil économique des femmes de Qamishlou, il existe une dizaine de coopératives de femmes — dans le textile, la restauration, l’industrie agricole et laitière — dans cette seule ville. Midya note que « les femmes peuvent gagner de 30 000 à 45 000 livres syriennes par mois [soit 75 à 85 euros, ndlr] ». Elle affirme aussi que ces coopératives « permettent aux femmes de prendre confiance en elles et de soutenir leur famille en cette crise économique. Mais le plus important, c’est le rôle qu’elles jouent dans l’effort collectif pour une vie libre pour tous, et en particulier pour les femmes. Elles participent au défi lancé contre la structure patriarcale de la société, en s’assurant de l’instauration d’une égalité. Lorsque les femmes reprennent leur rôle traditionnel de contributrices principales de l’économie, les hommes ne peuvent qu’en prendre conscience et revoir leur perception du rôle des femmes dans la société ». L’une des plus connues, la coopérative Warshin, travaille dans le textile ; Shieler, dans les produits laitiers ; Dastar est un conglomérat de plusieurs petites coopératives de conserves ; Adar est une coopérative boulangère. Selon Midya, un nouveau genre de coopératives voit le jour depuis peu, qui s’éloigne des premiers modes d’organisation : les marchés de femmes, organisés en étals tenus et dirigés par elles, vendant leurs propres produits de fabrication artisanale. L’objectif est d’étendre ces marchés dans toutes les villes du canton de Cezire1. Aujourd’hui, le marché des femmes de Derik est sur le point d’ouvrir ; à Qamishlou et Amude, on en élabore les plans et le futur emplacement.

La communauté s’éloigne ainsi des pratiques capitalistes traditionnelles, encourage les travailleurs à s’émanciper de la figure traditionnelle de l’employeur (et de l’exploitation qui en découle sur le plan des salaires et des conditions de travail), bâtit un endroit où il est possible de s’organiser et développer une conscience idéologique propre. La guerre actuelle contre Daech, les combats constants contre le gouvernement Assad, les bombardements menés par les États-Unis, la Russie et le régime en place, la récente invasion de la Syrie par la Turquie et l’annexion de Jerablus avec le concours de l’Armée syrienne libre — qui compte différents groupes terroristes islamiques — ont conduit à la destruction de centaines de villages, de fermes et de foyers, ont contraint des milliers de personnes à se déplacer. Le taux de chômage s’est mis à augmenter dans la région. Parallèlement, chaque canton a accueilli des milliers de réfugiés de Manbij, Raqqa et Bab, soumettant l’économie locale à une forte pression. Le choix de subvenir aux besoins d’une communauté victime d’un embargo, à qui les pays voisins ont fermé leurs frontières et qui empêchent jusqu’aux convois humanitaires de traverser la zone, a confirmé que ce nouveau modèle est une politique indispensable à la survie et à l’autodéfense de la communauté.

La Société coopérative Kasrek — l’une des plus grandes, située dans la région de Dirbesiye — s’articule autour de plusieurs projets, portant principalement sur la production agricole et l’élevage. Elle regroupe 4 000 personnes : chaque membre a participé au projet à hauteur d’environ 100 dollars en achetant des « parts ». Le gouvernement lui a attribué près de 15 000 hectares de terres où des légumineuses (pois, pois chiches, lentilles), du blé et du cumin ont commencé à être plantés. Dix hectares sont dédiés aux légumes, notamment à des serres pour la culture de tomates, de persil, de concombres, d’ail, d’oignons, de radis, de laitues, d’épinards ou de carottes. Le projet prévoit également des terres destinées au bétail et à des arbres fruitiers, dont des oliviers. Un troupeau de moutons de 1 000 têtes a déjà été acheté — l’objectif étant d’augmenter le cheptel afin de créer à terme une industrie laitière. Pour assurer la pérennité de ce projet, la coopérative a fait l’achat d’engins agricoles et ouvert une clinique vétérinaire. La coopérative Hevgirtin, dans la ville de Tirbispiye, s’avance à grande échelle et regroupe différentes activités : née il y a six mois, elle possède plusieurs antennes dans le canton de Cezire. Son objectif est de fournir à la communauté des vivres à meilleur prix ainsi que d’autres produits de base. Dans la ville d’Hesekê, la première coopérative de femmes a vu le jour en juin 2016, avec le projet de produire du muhammara, une sauce à base de piment rouge. Les coopératives travaillent souvent ensemble ; les produits d’Hesekê sont par exemple vendus dans les coopératives Hevgirtin. La coopérative Amûde assure, quant à elle, la subsistance de plus de 2 000 familles.

Si le modèle coopératif permet de subvenir aux besoins des communautés, l’objectif à long terme des dirigeants de la région est plus complexe. À l’époque du régime de Bachar el-Assad, le gouvernement syrien — à l’instar du Kurdistan Nord en Turquie aujourd’hui — a sciemment appliqué une politique de sous-développement, notamment dans le domaine des infrastructures, de l’éducation et de la santé, créant des dilemmes économiques encore présents. Toutes les grandes industries, les usines et les principaux producteurs étaient établis à l’extérieur du Rojava, essentiellement dans les zones à forte concentration arabe. Le Rojava est donc confronté à un défi continu : le développement de sa capacité économique à long terme. Au vu de l’instabilité actuelle en Syrie et du risque que le conflit se prolonge, conserver son indépendance vis-à-vis du gouvernement et avoir la garantie d’une situation socio-économique opérationnelle s’avère essentiel à la pérennité du Rojava. L’objectif principal est, à l’avenir, d’encourager l’industrialisation sans toutefois ouvrir le marché national aux marchés occidentaux comme il se fait habituellement. Un autre objectif essentiel est de faire en sorte que la région du Rojava ne devienne pas tributaire de ressources extérieures — comme c’est le cas du Kurdistan du Sud, au nord de l’Irak, dont l’économie repose désormais totalement sur le pétrole et donc sur les investisseurs et les marchés étrangers. L’embargo dont le Rojava fait en ce moment l’objet, ainsi que la fermeture des frontières, interdisent l’importation de pétrole, de coton, de blé ou d’autres ressources naturelles produites dans la région. Pour la même raison, il ne dépend pas non plus d’une aide extérieure ; de nombreuses ONG et organisations, qui propagent traditionnellement l’idéologie néolibérale du capitalisme, n’ont pas pu passer la frontière et contaminer la région : la fermeture des frontières du Rojava avec la Turquie et le Kurdistan irakien est peut-être un mal pour un bien… Le Kongreya Star et le Conseil économique continuent pendant ce temps de créer toujours plus de coopératives afin de protéger la société et de résister au capitalisme.

Toutes les photographies de l’article sont de Hawzhin Azeez.

Texte traduit de l’anglais par Cihan Gunes et Maude Morrison, pour Ballast.

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Le Rojava autonome kurde

Le Confédéralisme Démocratique (Abdullah Öcalan)

Situation au Rojava syrien: La Turquie et son « opération bouclier de l’Euphrate »… Répression dans le sang du confédéralisme démocratique kurde

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A lire notre dossier sur le Rojava

Texte fondateur d’Abdullah Ocälan: « Le Confédéralisme Démocratique » (2011), traduction Résistance 71

 

Ni État, ni nation, fédéralisme et révolution

 

Groupe Anarchiste C. Cafiero, FAI, Italie

 

Septembre 2016

 

url de l’article original:

http://www.monde-libertaire.fr/?article=Ni_Etat_ni_nation_Federalisme_et_revolution

 

Le 24 septembre dernier des milliers de personnes ont manifesté à Rome en solidarité avec le peuple kurde. Des femmes et des hommes de tous âges, dès les premières heures de la matinée, sont arrivé.e.s de toute l’Italie, du nord au sud et des îles, pour se concentrer sur la place de Porta Pia.

La communauté kurde a ouvert la procession, suivie des mouvements de solidarité venant de différentes régions, des comités de femmes, des associations, les « No TAV » (opposant.e.s à la ligne de train à grande vitesse dans le Val de Suze) et les « No MUOS » (opposant.e.s à la construction d’une base de surveillance militaire satellitaire en Sicile), les centres sociaux, les anarchistes, l’USI-AIT, les syndicats de base, la société civile, tou.te.s ensemble à l’appui de la résistance kurde et aux personnes vivant dans ces territoires. Beaucoup de libertaires, anarchistes fédéré.e.s ou non, ont répondu à l’appel lancé dans les jours précédant par le Groupe Anarchiste C.Cafiero, FAI Rome, et par la Fédération Anarchiste italienne et ont défilé sous la banderole rouge et noire « Pas d’État, pas de Nation, Fédéralisme, Révolution ».

Les drapeaux noirs et rouges de l’IFA et de l’USI-AIT ont accompagné la banderole pendant que la manifestation défilait dans les rues de la ville. Près de l’ambassade de Turquie, des cris de protestation se sont élevés contre le fasciste Erdogan, et les chants de la résistance kurde ont été diffusés par le camion qui a ouvert le défilé. Dans les jours précédant la manifestation il y avait eu à Rome des réunions, des distributions de tracts, des appels avec des mégaphones devant l’office du tourisme de l’ambassade de Turquie, une balade à vélo, des bannières de solidarité sur le pont Garibaldi et des adresses de solidarité envers le peuple kurde ont rempli les murs de la ville.

La manifestation a eu lieu exactement un mois après l’entrée de l’armée turque dans Jarablus (ville en territoire kurdo-syrien). Jarablus est une ville proche de la frontière turco-syrienne et de Kobane, ville libérée en janvier 2015, après 137 jours de siège par l’État islamique.

La ville de Kobane a été libérée par la résistance kurde, partisan et partisanes de l’Unité d’auto-défense du peuple (YPG) et les unités d’auto-défense des femmes (YPJ).

Le 24 août dernier, l’État turc a envahi Jarablus, évidemment d’une manière concertée, puisque à l’arrivée de l’armée turque, l’État islamique venait de quitter la ville.

Une invasion par l’armée turque planifiée donc par l’État turc et l’État islamique dans le but d’écraser dans le sang la révolution à Rojava (Kurdistan syrien). L’État turc a commencé « l’opération Bouclier de l’Euphrate » pour mettre en œuvre la solution finale et l’anéantissement du peuple kurde.

Le projet du génocide des Kurdes et de tous les peuples vivant dans la région du Kurdistan est venu après un an d’effusion de sang et à la guerre, des milliers de civils tués, des centaines de villages, de villes détruites et des exécutions sommaires, des milliers d’évacuations forcées.

Dans les régions de la Turquie à majorité kurde (Bakur), c’est maintenant une guerre ouverte contre la population civile.

Après le coup d’État manqué en Turquie en juillet, Erdogan a renforcé sa dictature et a accru la terreur parmi la population non seulement kurde. La liberté de la presse a été éliminée dans tout le pays. Des journalistes et des avocat.e.s ont été arrêté.e.s.

Des dizaines de milliers d’employé.e.s publics, d’enseignant.e.s, d’universitaires, des objecteurs au service militaire ont été licencié.e.s.

La répression contre des groupes actifs dans les luttes et les mouvements sociaux a augmenté sous le couvert de l’état d’urgence. Les anarchistes, les socialistes, les groupes démocratiques kurdes ont été frappés par les mesures liberticides du gouvernement turc. Même les anarchistes de la DAF (Mouvement anarchiste révolutionnaire) ont été touché.e.s par les mesures répressives et leur journal Meydan a été fermé.

Le projet d’Erdogan de créer une « zone tampon » le long de la frontière turco-syrienne, va de l’avant et c’est le lieu où l’État turc a fait et continue de faire passer l’approvisionnement à l’État islamique.

Le 13 août, la ville de Mambij a été libérée par les Forces démocratiques syriennes (FDS) du contrôle de l’État islamique.

Une étape importante pour la révolution au Rojava (Kurdistan syrien). Ce progrès des Kurdes dans la résistance et dans la défaite de l’État islamique n’a pas été apprécié par le régime turc d’Erdogan et le régime syrien d’Assad.

Avec la révolution à Rojava (Kurdistan syrien) de juillet 2012, le mouvement de libération kurde a créé un système autogestionnaire de conseils dans les quartiers, dans les villages fondé sur le communalisme, l’auto-organisation fédéraliste fondée sur l’écologie, sur l’égalité dans la diversité des peuples, des cultures et des genres.

Le progrès de l’auto-détermination des Kurdes est une menace pour le capitalisme, l’État, le patriarcat, pour les puissances impérialistes et les trafiquants d’armes qui profitent de la guerre.

Sous prétexte d’aider les réfugié.e.s, créé.e.s par une guerre dans laquelle l’État turc est impliqué, l’UE lui a alloué directement 6 milliards d’euros auxquels elle a ajouté, au cours des derniers jours, 348 millions d’euros.

Au Rojava, à Bakur, comme en Italie et dans le reste du monde, la révolution dans une perspective libertaire est le patrimoine de tou.te.s les anarchistes internationalistes.

Changement de paradigme: La révolution anarchiste kurde en Turquie et au Rojava syrien…

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« Cette société sera composée d’une multitude d’associations, unies entre elles pour tout ce qui réclame un effort commun : fé- dérations de producteurs pour tous les genres de production, agri- cole, industrielle, intellectuelle, artistique, communes pour la consommation, se chargeant de pourvoir à tout ce qui concerne le logement, l’éclairage, le chauffage, l’alimentation, les institutions sanitaires, etc. ; fédérations des communes entre elles, et fédéra- tions des communes avec les groupes de production ; enfin, des groupes plus étendus encore, englobant tout un pays ou même plusieurs pays, et composés de personnes qui travailleront en commun à la satisfaction de ces besoins économiques, intellec- tuels et artistiques, qui ne sont pas limités à un territoire détermi- né. »
~ Pierre Kropotkine ~

“Ces dernières décennies, le peuple kurde a non seulement lutté pour la reconnaissance de son existence par les puissances politiques dominantes, mais aussi pour la libération de sa société de la poigne féodale. Ainsi, cela n’a aucun sens de remplacer les vieilles chaînes par de nouvelles ni même de renforcer la répression. Sans opposition contre la modernité capitaliste il n’y aura aucune place pour la libération des peuples. Voilà pourquoi la création d’un état-nation kurde n’est pas une option pour moi ou le PKK.

L’appel à un état-nation kurde séparé résulte des intérêts de la classe dirigeante ou des intérêts de la bourgeoisie, mais ne reflète en rien les intérêts du peuple car un autre état ne serait que la création d’une injustice supplémentaire et viendrait handicaper plus avant le droit à la liberté.
La solution pour la question kurde de ce fait, a besoin d’être trouvée dans une approche qui va affaiblir la modernité capitaliste ou la repousser. Il y a des raisons historiques, sociales et conjoncturelles, comme le fait que la nation kurde est éclatée dans quatre pays différents (NdT: la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran), ce qui rend absolument indispensable une solution démocratique embrassant tout le peuple. De plus il est notoire que le Moyen-Orient fait l’objet d’un grand déficit en démocratie. De fait un projet démocratique kurde fera avancer la démocratisation du Moyen-Orient de manière générale.
Appelons ce projet démocratique le confédéralisme démocratique.”
~ Abdullah Ocalan, 2011 ~

A lire: Manifeste pour un Confédéralisme Démocratique

 

Le Kurdistan comme société anarchiste

Logan Glitterbomb

30 Avril 2016

url de l’article original:

https://c4ss.org/content/44788

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

Lorsqu’on regarde l’histoire pour des exemples d’établissement de sociétés anarchistes, nous pensons souvent aux anarchistes espagnols de Catalogne de 1936, ou aux efforts de l’armée zapatiste au Mexique. Ceci est un exemple de groupes utilisant des tactiques de conflits révolutionnaires armés contre l’État et le capitalisme dans une tentative d’établir une société autonome sans État ici et maintenant. Tandis que la Catalogne (et l’Espagne) anarchiste fut éventuellement écrasée par des forces extérieures, les Zapatistes du Mexique continuent leur lutte, tout en utilisant des méthodes différentes qu’auparavant.

Note de Résistance 71: Il faut ici constater une chose: il ne suffit pas de comprendre et d’analyser seulement des mouvements anarchistes “modernes”, mais aussi d’analyser ce que l’anthropologie politique a appelé les “sociétés primitives” ou sociétés originelles, qui au-delà du temps et des continents, des sociétés amérindiennes, aux sociétés aborigènes d’Australie, en passant par les sociétés celtiques européennes et traditionnelles africaines, et pour finir avec les sociétés de Zomia en Asie du Sud-Est (couvrant les hauts plateaux du Laos, de la Thaïlande, de la Birmanie et quelques provinces chinoises) étaient et sont toutes non seulement des sociétés sans État, mais comme l’a si bien analysé l’anthropologue Pierre Clastres, des sociétés contre l’État qu’elles refusent, tout comme Marcel Mauss en 1925 avait déterminé que ces sociétés étaient aussi contre l’économie et fonctionnaient essentiellement sur le principe ritualisé du don et de la destruction de la richesse accumulée ou perçue comme telle.
Ce qu’il est donc essentiel de comprendre est que ce que nous appelons “anarchie”, mode de fonctionnement de la société sans autorité et sans pouvoir centralisé, n’est non seulement pas nouveau, mais a été le mode de fonctionnement des sociétés humaines pendant des millénaires, avant l’apparition du cancer politico-social qu’est l’État. Nos ancêtres ne l’appelaient simplement pas “anarchie” voilà tout.

Et puis il y a le Partiya Karkerên Kurdistanê (Le Parti des Travailleurs du Kurdistan mieux connu sous son sigle de PKK). Anciennement un parti politique marxiste-léniniste qui s’est battu pour établir un état kurde indépendant appelé le Kurdistan, ce parti sous le leadership d’Abdullah Ocalan, a changé de plateforme politique et de stratégie. Depuis qu’Ocalan est emprisonné en Turquie, il a correspondu avec l’anarchiste américain Murray Bookchin et fut profondément influencé par sa philosophie du municipalisme libertaire. Il a appelé le PKK à adopter la plateforme du Confédéralisme Démocratique et a abandonné sa revendication pour la création d’un état kurde, se faisant en lieu et place l’avocat d’une société sans État.

Le Confédéralisme Démocratique est une structure politique consistant en une confédération de communautés autonomes et indépendantes travaillant ensemble de manière donc confédérée sur la base de la démocratie participatrice directe au niveau local, mettant en place une écologie sociale et un féminisme anarchiste. D’après Ocalan: “le confédéralisme démocratique est ouvert vers d’autres groupes et factions politiques. Il est flexible, multi-culturel, anti-monopole et orienté sur la décision consensuelle.” Ces communautés autonomes sont construites sur les valeurs communalistes et les ressources qui sont partagées entre tous, rendant ainsi l’impôt et la redistribution forcée des ressources, biens et richesses inutiles et obsolètes.

Ils se concentrent sur la création de leur propre système, ignorant totalement l’État dans leur processus de prise de décisions. Ils ne voient aucune nécessité révolutionnaire ni aucune viabilité dans un renversement armé de l’État mais se font au lieu de cela les avocats d’une évacuation pacifique et d’une dissolution graduelle de l’État alors que les communautés locales construisent leur propre système politique pour le remplacer. Néanmoins, ils reconnaissant que l’État et d’autres groupes vont riposter au moyen de la violence et que l’auto-défense est une nécessité. C’est pourquoi les communautés maintiennent un certain nombre de milices populaires décentralisées telles les Yekîneyên Parastina Gel‎ (Les Unités de Protection Populaires, plus connues sous leur sigle d’YPG) et les Yekîneyên Parastina Jin (Unités de Protection Féminines ou YPJ qui terrorisent les terroristes de l’EIIL dans le nord de la Syrie…). Ces efforts sont financés par les communautés au moyen d’évènements culturels, de concerts, de fêtes, de levées de fonds et de commerces indépendants, rendant ce modèle un véritable modèle d’agorisme fonctionnel.

Le modèle de milices YPG/YPJ a remporté énormément de succès jusqu’ici, brisant les lignes de l’EI/Daesh pour sauver des milliers de personnes du peuple Yazidi, un peuple souvent haï et condamné comme des “adorateurs de satan” par l’essentiel de la communauté musulmane, lorsqu’ils furent encerclés sur le Mont Sinjar dans le nord de l’Irak. Egalement, malgré de nombreuses pertes, ces milices populaires défendirent avec succès la ville de Kobané au Rojava syrien lorsque l’EIIL lança un assaut total sur la ville utilisant des chars, des missiles et même des drones. (NdT: d’où vient cet équipement sophistiqué aux mains de l‘EI ? Des Américains via la Turquie, avec une instruction et logistique franco-saudo-israélo-américano-britannique…)

Cette philosophie et ces actions de groupes ont déjà inspiré d’autres à travers le monde pour aider dans la lutte et des socialistes, communalistes, anarchistes, libertaires sont en train de converger vers la zone pour aider le combat du PKK. Les milices populaires YPG et YPJ sont en ce moment en train de se battre pour sécuriser et maintenir une confédération démocratique autonome kurde contre le gouvernement turc et l’EIIL et espèrent pouvoir répandre la philosophie appliquée bien au-delà d’un Kurdistan indépendant sans État. Le PKK a l’espoir que des révolutions de travailleurs unis en confédérations démocratiques se répandront à travers le monde de la même façon que la révolution marxiste-léniniste (NdT: fausse “révolution” renforçant les pouvoirs autoritaires étatiques et de marché. Lénine, comme Marx n’a jamais remis en cause le système de “marché”, il n’a fait qu’instaurer un capitalisme d’État totalitaire et super centralisé, alors même que le premier soviet créé à St Petersbourg en 1905, le fut sur un mode anarchiste. Le “pouvoir aux soviets” que Lénine a trahi dès 1918, était le pouvoir aux conseils ouvriers appelant au confédéralisme… Ocalan s’en est rendu compte et a changé de cap pour embrasser la seule voie populaire et égalitaire possible: la confédération des communes libres qu’il a appelé le Confédéralisme Démocratique) le fit dans le passé. Mais cette fois-ci, ils pensent y parvenir par des moyens bien plus anarchistes. Ce qui se déroule devant nos yeux est une REVOLUTION ANARCHISTE.

Note de Résistance 71: Cet excellent texte nous fait si chaud au cœur. Nous avons tenté d’informer au mieux depuis quelques années maintenant sur la révolution anarchiste en cours au Rojava syrien et dans une partie de la Turquie, mais il faut aussi comprendre certaines choses afin de ne pas se réjouir trop vite.

Le peuple kurde est disséminé un peu de la même façon que le sont les Iroquois en Amérique du Nord. Les Kurdes, qui ont habités cette région du monde depuis des temps immémoriaux, à l’instar des Iroquois, se retrouvent séparés et “parqués” dans les frontières de “nations” dont ils n’ont que faire et dont ils ne sont en rien responsables de leur création, à savoir: la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran. De ce fait il n’y a pas d’unité kurde, pire même, il y a antagonisme là où il ne devrait pas y en avoir, résultat de la classique stratégie du “diviser pour mieux régner” mise en place par toutes les nations envahisseuses et occupant les sols.

Ainsi, les Kurdes d’Irak sont-ils payés par les Américains et contrôlent la région pétrolière du nord de l’Irak de manière mafieuse. Le mouvement anarchiste du PKK n’a d’influence pour l’heure qu’en Turquie et dans la région nord de la Syrie appelée le Rojava. A l’heure où nous écrivons ces lignes, il y a un plan mis en place d’infiltration et de division des forces kurdes de cette région. Il y a déjà des infiltrés et des traîtres à la cause qui travaillent au grand jour pour que le Confédéralisme Démocratique ne puisse pas continuer. Il est dans l’intérêt des états tels que la Turquie bien sûr, mais aussi la Syrie, les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne pour qu’une telle expérience ne soit jamais un succès. Rappelons-nous de l’Espagne de 1936, la révolution sociale espagnole a été écrasée dans un bain de sang pour préserver avant tout les intérêts des états, ainsi les anarchistes espagnols ont dû lutter non seulement contre les fascistes de Franco aidés par l’Allemagnae nazie et l’Italie fasciste, mais aussi dès 1937 contre les infiltrations du NKVD soviétique dont le pouvoir stalinien voulait éliminer anarchistes et marxistes anti-staliniens représentés en Espagne par les POUM, le tout dans la feinte ignorance de “démocraties” comme la France et le Royaume-Uni, la France fermant ses frontières et parquant les réfugiés espagnols dans des camps en 1939 et durant la première partie de la guerre.

Le Confédéralisme Démocratique kurde est menacé de subir le même sort ! Défendons-le déjà en le faisant plus connaître.

Ce qui se passe au Rojava et en Turquie avec le PKK est d’une IMPORTANCE CAPITALE pour la suite des évènements. Soutenir le PKK et Ocalan aujourd’hui dont la représentante officielle est Asya Abdullah, dont le but n’est pas (plus) de créer un état kurde, mais un confédéralisme démocratique autonome et anti-étatique, ce que quelqu’un comme Thierry Meyssan par exemple, refuse malheureusement de rapporter, puisque pédalant pour les forces étatiques…

A lire sur le sujet pour en savoir plus des turpitudes politiques de l’occident contre les Kurdes, même s’il est important de lire ce que nous avons écrit ci-dessus pour pouvoir aussi désamorcer l’analyse propagandiste conservatrice de Thierry Meyssan sur le sujet:

http://www.voltairenet.org/article192023.html

Le Kurdistan confédéré démocratique: Ce que la Turquie bras armé de l’occident essaie de détruire… la révolution sociale… 2ème partie

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A lire en complément pour mieux comprendre cet article: « Le Confédéralisme Démocratique », manifeste d’Abdullah Öcalan, 2011.

— Résistance 71 —

 

Oui le peuple peut changer quelque chose…

L’expérience kurde du Rojava syrien

 

Zaher Baher

 

28 Octobre 2014

 

url de l’article en français:

http://www.alternativelibertaire.org/?Dossier-Kurdistan-Oui-le-peuple

 

Un reportage de Zaher Baher, du Kurdish Anarchists Forum et du Haringey Solidarity Group (Londres), juillet 2014.

Traduit par Alain KMS, avec Alternative libertaire.

1ère partie
2ème partie

 

L’opposition kurde et chrétienne

Comme je l’ai dit, il y a plus de 20 partis politiques kurdes dans le Rojava. Quelques-uns se sont ralliés à l’auto-administration, mais 16 autres non. Tandis que certains se retiraient de la scène, 12 autres s’unissaient au sein d’une coalition nommée Assemblée patriotique du Kurdistan en Syrie, plus ou moins pro-Barzani, c’est-à-dire dans l’orbite du Parti démocrate kurde (PDK) et du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) en Irak.

Dans les années 1990, le sang a coulé entre le PKK et le PDK. De violents affrontements ont opposé les deux partis au Kurdistan irakien, faisant des milliers de morts. La plaie est encore à vif. Il faut avoir à l’esprit que le gouvernement turc soutenait le PDK dans sa lutte contre le PKK, aux confins de l’Irak et de la Turquie.

Le clan Barzani fait surtout grief à Abdullah Öcalan de se poser comme le leader national de tous les Kurdes.

L’auto-administration démocratique (DSA) mise en place au Kurdistan syrien sous l’égide du PYD et du PKK ne pouvait donc que déplaire à la Turquie et au GRK, son allié.

Tout ceci pour expliquer pourquoi le GRK s’oppose au Tev-Dem et à la DSA au Kurdistan syrien. Le PDK se préoccupe beaucoup de ce qui se passe dans le Rojava et, quoiqu’il advienne, cherche à tirer les marrons du feu. Il fournit donc une aide financière et des armes à certains partis locaux, dans l’idée de déstabiliser la région.

Notre rencontre avec les partis d’opposition a duré plus de deux heures, et la majorité d’entre eux étaient là. Nous leur avons demandé quels étaient leurs rapports avec le PYD, la DSA et le Tev-Dem. Sont-ils libres ? Ont-ils eu des militants persécutés ou arrêtés par les YPG-YPJ ? Disposent-ils de la liberté de s’organiser, de manifester ? Et d’autres questions de la sorte. A chaque fois, leur réponse a été : pas d’arrestation, pas de restriction à la liberté de manifester. Mais pas question pour eux de participer à la DSA.

Ils ont trois contentieux avec le PYD et la DSA.

Selon eux le PYD et le Tev-Dem ont trahi le peuple kurde, parce qu’ils ont laissé la moitié de Hesîçe (Hassaké) et une partie de Qamişlo (Kameshli) aux mains du régime de Damas, même si ses forces y sont limitées. Pour eux, cela revient à une compromission avec Bachar el-Assad.

Nous avons suggéré que cette politique “ni paix ni guerre” visait à stabiliser une situation qui a bénéficié à tout le monde dans la région, y compris aux partis d’opposition. Nous leur avons également dit, et ils devaient le savoir mieux que nous, que le PYD pourrait aisément chasser les soldats d’Assad de ces deux villes, au prix de quelques morts, mais la question est : qu’est-ce qui se passe après ?!

Assad ne veut pas renoncer à Hesîçe et, par conséquent, la guerre recommencerait avec son cortège de crimes, de persécutions, de bombardements, de villes et de villages détruits. Cela faciliterait par ailleurs une attaque de Daech ou d’Al Nosra. Cela provoquerait peut-être un affrontement général entre les troupes d’Assad, l’ASL et les organisations terroristes au sein du Rojava, détruisant tout ce qui a été accompli jusqu’ici. Ils n’ont pas répondu à cet argument.

L’opposition ne veut pas participer à la DSA, ni à la prochaine élection, qui aura lieu dans quelques mois si tout va bien. Primo, ils continuent d’accuser le PYD de collaborer avec le régime Assad, sans en apporter la preuve. Secundo, ils estiment que les élections ne seront pas libres puisque le PYD n’est pas un parti démocratique, mais bureaucratique. Pourtant, nous savons qu’il y a à peu près autant de militants du PYD que d’autres partis au sein de la DSA. Nous leur avons dit que s’ils croient dans le processus électoral, ils devraient y participer, pour une DSA plus démocratique et moins bureaucratique. Ils ont accusé le PYD de s’être retiré de la Conférence nationale kurde, impulsée par le GRK en août 2013 à Erbil.

Interrogés par la suite, les militants du PYD et du Tev-Dem ont protesté qu’ils avaient la preuve écrite qu’ils s’étaient engagés dans ce pacte, contrairement à l’opposition.

L’opposition veut mettre sur pieds ses propres milices, mais n’y est pas autorisée par le PYD. Interrogés, le PYD et le Tev-Dem ont confirmé : l’opposition peut avoir ses propres combattants, à la conditon qu’ils soient sous le commandement des YPG-YPJ. Pour eux, la situation est sensible et très tendue. Ils redoutent des heurts armés entre factions, et veulent pas laisser cela advenir. Le PYD dit qu’il ne veut pas reproduire les erreurs commises au Kurdistan irakien où, durant toute la seconde moitié du XXe siècle, des organisations kurdes rivales se sont livrées des combats sanglants.

A la fin, ils nous ont demandé de retourner voir les partis d’opposition pour leur proposer, au nom du PYD et du Tev-Dem, tout ce qu’ils voulaient à l’exception de la liberté de créer leurs propres milices.

Quelques jours plus tard, à Qamişlo, nous avons rencontré, pendant près de trois heures, les leaders de trois partis kurdes : la branche syrienne du PDK (Partiya Demokrat a Kurdistanê li Sûriyê), le Parti du Kurdistan pour la démocratie et l’égalité en Syrie (Partiya Wekhevî ya Demokrat a Kurdî li Sûriyê) et le Parti de la démocratie patriotique kurde en Syrie. Ils ont plus ou moins répété leurs griefs contre la DSA et le Tev-Dem. Nous avons longtemps essayé de les convaincre que s’ils voulaient résoudre la question kurde, il fallait il soient indépendant du GRK et du PDK, et travaillent dans le seul intérêt de la population du Rojava. La plupart du temps, ils sont restés silencieux, sans répondre à nos arguments.

Quelques jours après, nous avons également rencontré les représentants de deux partis chrétiens et l’organisation de jeunesse chrétienne de Qamişlo, qui se participaient pas à la DSA ni au Tev-Dem, mais reconnaissaient qu’ils n’avaient rien contre et approuvaient leur politique. Ils reconnaissaient aussi le mérite des YPG-YPJ qui ont protégé la région contre l’armée syrienne et les groupes terroristes.

Malgré tout, les jeunes militants de Qamişlo n’étaient pas contents de la DSA et du Tev-Dem. Ils se plaignaient du manque d’électricité et de possibilité pour la jeunesse de s’impliquer. Ils cherchent donc une alternative à la DSA et au Tev-Dem car si la situation perdure, disent-ils, il n’y aura d’autre choix que l’émigration vers l’Europe.

Un responsable d’un parti présent à la réunion leur a répondu : « Que dis-tu, fils ? Nous sommes en pleine guerre. Ne voyez-vous pas combien de femmes, d’hommes, de personnes âgées et d’enfants sont tués tous les jours ?!! C’est un sujet grave. Dans cette situation, être au pouvoir n’a pas une grande importance ; nous pouvons utiliser d’autres moyens. Ce qui est important en ce moment c’est : être chez soi sans crainte d’être tué, pouvoir laisser nos enfants jouer dans la rue sans qu’ils soient enlevés ou tués. Nous sommes libres de nos activités, comme d’habitude, personne ne nous en empêche, nous ne sommes ni agressés ni insultés. Nous avons la paix, la liberté et la justice sociale… » Les membres des autres partis approuvèrent.

Avant de quitter la région, nous avons parlé avec des commerçants, des hommes d’affaires et des gens sur le marché. Tout le monde avait une opinion plutôt positive sur la DSA et le Tev-Dem. Ils étaient satisfaient de la paix, de la sécurité et de la liberté et pouvaient gérer leurs activités sans subir l’ingérence d’un parti ou d’un groupe.

La tranchée de la honte

En 2013, avec l’aide du gouvernement irakien, le Gouvernement régional kurde (GRK) a creusé une tranchée de deux mètres de profondeur et de deux mètres de large, sur environ 35 kilomètres de long, le long de la frontière avec le Kurdistan syrien. Les 12 premiers kilomètres ont été réalisés par le GRK, les 18 derniers par Bagdad. Sur la portion restante, le fleuve Tigre constitue un obstacle naturel.

Le KRG et le gouvernement irakien prétendent que la tranchée était une mesure de protection nécessaire à la paix et à la sécurité en Irak, y compris au Kurdistan. Ici, les gens se posent beaucoup de questions sur cette « protection ». Contre qui ? Contre quoi ? Daech ? Mais Daech ne peut pénétrer dans cette partie de la Syrie, gardée par les YPG-YPJ.

La majorité des Kurdes voient en réalité deux raisons à cette tranchée. D’une part, empêcher des réfugiés syriens, mais aussi le PKK et le PYD, d’entrer au Kurdistan irakien ; d’autre part, accroître l’efficacité des sanctions économiques prises contre le Kurdistan syrien pour l’obliger à accepter les conditions du GRK. Toutefois, je pense que les Kurdes de Syrie préfèreront subir la famine plutôt que de passer sous les fourches caudines du GRK. C’est pourquoi, dans tout le Kurdistan, a surnommé cette tranchée la « Tranchée de la honte ».

Les sanctions économiques ont fortement perturbé la vie dans la Cizîrê, où l’on manque de tout : médicaments, argent, médecins, infirmières, enseignants, techniciens et ingénieurs de l’industrie, notamment dans le secteur pétrolier. La Cizîrê, qui a des milliers de tonnes de blé à exporter, est contrainte de vendre son grain 200 à 250 dollars la tonne au gouvernement irakien, alors que celui-ci paie 600 à 700 dollars la tonne quand il l’achète ailleurs.

Dans le Rojava, cette attitude du GRK de Massoud Barzani — qui se qualifie lui-même de grand leader kurde — provoque l’incompréhension. Le 9 mai 2014, une grande manifestation pacifique contre la « Tranchée de la honte » a réuni plusieurs milliers de personnes à Qamişlo, à l’appel du Tev-Dem. On a pu y entendre plusieurs forts discours de différentes organisations, maisons du peuple, groupes et comités. Aucun de ces discours n’a créé de tensions. Les gens se rassemblaient principalement autour de l’idée qu’il fallait rétablir la fraternité, la coopération, et une bonne entente de chaque côté de la frontière, que tous les partis devaient se réconcilier et prononcer des paroles de paix et de liberté. La manifestation s’est achevée en fête de rue avec danses, chansons et hymnes.

Attentes et craintes

Où va le mouvement populaire du Rojava ? C’est difficile à dire, mais cela ne doit pas nous empêcher d’analyser et de réfléchir à son avenir. La victoire ou la défaite complète d’une expérience telle que la région n’en a pas connu depuis longtemps dépend de facteurs internes et externes.

Quoi qu’il arrive, nous devrons y faire face ; ce qui compte, c’est de résister, d’être volontaire et ambitieux, de ne pas capituler, de ne pas se décourager et de croire au changement. Rejeter le système actuel, saisir chaque occasion, cela est plus important, je pense, qu’une victoire temporaire. C’est la clef pour atteindre le but final.

[…]

L’affaiblissement du Tev-Dem

Comme nous l’avons vu, le Tev-Dem est l’âme du mouvement populaire, avec ses groupes, ses comités, ses maisons du peuple. Sans le Tev-Dem, pas d’Auto-administration démocratique (DSA). De façon générale, de l’existence du Tev-Dem dépend l’avenir du Rojava, et du modèle qu’il peut représenter pour l’ensemble de la région.

Il est difficile d’évaluer l’équilibre des forces entre le Tev-Dem et la DSA. J’ai eu le sentiment que quand le pouvoir de la DSA croissait, celui du Tev-Dem diminuait. L’inverse peut être vrai aussi.

J’ai soulevé cette question avec les camarades du Tev-Dem. Ils n’étaient pas d’accord. Ils estiment que plus la DSA sera forte, plus le Tev-Dem sera fort. En effet, ils voient la DSA comme un simple organe exécutif, mettant en œuvre les décisions prises par le Tev-Dem et ses organes. J’ai du mal à fixer mon opinion à ce sujet, l’avenir tranchera.

Le PYD et les structures des partis

Ce sont le PYD et le PKK qui sont derrière le Tev-Dem, et ces deux partis présentent toutes les caractéristiques des grands partis dans cette région du monde : hiérarchie dirigeants-dirigés, tous les ordres descendant du sommet vers la base. Les militants sont peu consultés sur les orientations mais sont très disciplinés, ont des règles des ordres à appliquer, et des relations confidentielles avec différents partis, au pouvoir ou non dans différentes régions du monde.

Et pourtant, le Tev-Dem est tout l’inverse. Beaucoup de ses militants ne sont membres ni du PKK ni du PYD. Ils croient à la révolution par en bas, n’attendent rien de l’État et des autorités, et participent aux réunions où les décisions sont prises souverainement, dans l’intérêt supérieur des habitants. Ensuite, ils demandent à la DSA de mettre en application leurs décisions. Et il y a encore beaucoup d’autres différences entre le PYD-PKK et le Tev-Dem.

La question est : comment se fait le compromis ? Est-ce le Tev-Dem qui suit le PYD-PKK, où bien est-ce eux qui suivent le Tev-Dem ? Qui contrôle qui ?

Je n’ai pas la réponse, je cherche encore, mais je pense qu’on sera bientôt fixés.

Une crainte : la sacralisation de l’idéologie et des idéologues

L’idéologie est un point de vue. Tout voir par le prisme de l’idéologie peut conduire à un désastre, car cela peut donner des réponses toutes faites, et des solutions déconnectées de la réalité. La plupart du temps, les idéologues cherchent le juste mot dans de vieux livres qui ne sont plus pertinents pour comprendre la situation actuelle.

Les idéologues peuvent être dangereux quand ils veulent imposer leurs idées tirées de ces vieux livres. Ils peuvent être bornés, rigides, inflexibles. Ils ne respectent pas les points de vue différents. Ils ont beaucoup de points communs avec les religieux, et certains marxistes ou communistes. Pour résumer, ils croient que l’idéologie, ou la pensée, crée l’insurrection ou les révolutions. Pour des non-idéologues comme quoi, c’est le contraire qui est vrai.

Il est regrettable que j’aie trouvé de nombreux idéologues au sein du PYD et du Tev-Dem, surtout quand nous en sommes venus à parler des idées d’Abdullah Öcalan. Il y a des gens qui ramènent Öcalan à tout propos dans les discussions. Ils ont une confiance totale en lui et, dans une certaine mesure, ils le sacralisent. Que ce soit de la foi ou de la crainte envers le leader, c’est effrayant, et cela ne présage rien de bon. Pour moi, rien ne doit être sacré et tout doit pouvoir être critiqué, et rejeté si besoin.

Le pire, c’est à la Maison des enfants et dans les centres de jeunesse, où les enfants apprennent les idées nouvelles, la révolution et beaucoup de choses positives qu’ils devront savoir pour être utiles à la société. Cependant, en plus, ces enfants apprennent l’idéologie et la pensée d’Öcalan, et à quel point il est le leader du peuple kurde. A mon sens, les enfants ne devraient pas être endoctrinés. On ne devrait pas leur enseigner la religion, la nationalité, la race ou la couleur. Ils devraient avoir leur liberté de conscience et qu’on les laisse tranquille jusqu’à ce qu’à l’âge adulte ils fassent leurs propres choix.

Le rôle des communes

J’ai déjà expliqué ce qu’étaient les communes. Leur mission doit évoluer. Elles ne peuvent pas rester cantonnées au traitement des problèmes locaux. Elles doivent accroître leur rôle, leurs prérogatives et leurs pouvoirs. Certes, il est vrai que le Rojava est dépourvu d’usines, d’entreprises et d’une véritable infrastructure industrielle. Mais dans la Cizîrê, qui produit surtout du blé, l’agriculture occupe beaucoup de monde dans les petites villes et les villages. Et la région est riche en pétrole, gaz et phosphates, bien que la plupart des gisements soient hors d’usage du fait de la guerre ou du manque d’entretien avant même le soulèvement.

Les communes pourraient donc investir ces domaines, les placer sous contrôle collectif et distribuer leurs produits aux gens en fonction de leurs besoins. Ce qu’il resterait après la distribution pourrait être soit vendu, soit échangé contre du matériel, soit stocké. Si les communes ne s’élèvent pas à ces tâches et se limitent à ce qu’elles font actuellement, évidemment, leur tâche restera inachevée.

En conclusion

Il y a beaucoup de choses à dire sur l’expérience du Rojava, et une foule de points de vue, de droite comme de gauche, des indépendantistes, des trotskistes, des marxistes, des communistes, des socialistes, des anarchistes et des libertaires. Pour ma part, en tant qu’anarchiste, je ne vois pas tout en blanc ou tout en noir, je n’ai pas de solution toute faite, et je ne la cherche jamais dans de vieux livres. Je pense que la réalité et les événements créent les idées et la pensée, pas l’inverse. Je les observe avec l’esprit ouvert, et je m’efforce de les relier entre eux.

Quelques mots importants, cependant, au sujet des insurrections et des révolutions. La révolution ne se limite pas à l’expression d’une colère, elle ne se fait pas sur ordonnance ou sur commande, elle ne survient pas en vingt-quatre heures, n’est pas un coup d’État militaire, bolchevique ou une conjuration politicienne. Elle ne se limite pas au démantèlement de l’infrastructure économique et à l’abolition des classes sociales. Tout cela, c’est le point de vue des gauchistes, des marxistes, des communistes et de leurs partis. Ils voient la révolution ainsi parce qu’ils sont dogmatiques et mécanistes. Pour eux, la révolution et l’abolition des classes signifie le socialisme et la fin de l’histoire.

A mon avis, même si la révolution réussit, le désir d’autorité peut survivre au sein de la famille, dans les entreprises, les usines, les écoles, les universités et d’autres lieux et institutions. A cela peut s’ajouter la persistance des différences hommes-femmes et l’autorité des premiers, même sous le socialisme. En outre, il restera nécessairement un résidu de culture égoïste et cupide, hérité du capitalisme. Tout cela ne peut s’évaporer ou disparaître en peu de temps. Cela peut être une menace pour la révolution.

L’évolution de l’infrastructure économique et la victoire sur la société de classe ne garantissent pas la pérennité de la révolution. Je pense qu’une révolution culturelle, éducative et intellectuelle est nécessaire. Les gens n’aiment pas le système actuel et pensent pouvoir le changer. La tendance à la rébellion, le refus d’être exploité, l’esprit de révolte sont des choses très importantes pour maintenir la flamme de la révolution.

A partir de là, que dire de l’expérience du Rojava ?

Cette expérience dure depuis deux ans et marquera des générations. Les Kurdes de Syrie ont l’esprit rebelle, ils vivent en harmonie, dans une atmosphère de liberté, et s’accoutument à une culture nouvelle : une culture du vivre-ensemble dans la paix et la liberté, une culture de tolérance, de partage, de confiance en soi et de fierté, une culture de dévouement et de solidarité. En même temps, il est vrai que la vie est dure, qu’il y a pénurie de biens de première nécessité, et que le niveau de vie est bas, mais les gens sont accueillants, conviviaux, souriants, attentifs et simples. L’écart entre les riches et les pauvres est faible. Tout cela aide les gens à surmonter les difficultés.

Ensuite, les événements et l’environnement actuels ont changé beaucoup de choses. Ils ne supporteront pas une nouvelle dictature ; ils se battront pour leurs acquis ; ils ne tolèreront pas qu’on décide à leur place. Pour toutes ces raisons, ils résisteront au découragement, se dresseront de nouveau, lutteront pour leurs droits et résisteront au retour de l’ordre ancien.

Certains disent que tant que cette expérience aura Abdullah Öcalan, le PKK et le PYD derrière elle, elle court le risque de prendre fin et d’être remplacée par une dictature. C’est possible en effet. Mais même ainsi, je ne pense pas qu’en Syrie ou au Rojava, les gens puissent, plus longtemps, tolérer une dictature ou un gouvernement de type bolchevique. Nous ne sommes plus à l’époque où le gouvernement de Damas pouvait massacrer 30.000 personnes à Alep en quelques jours. Le monde a changé.

Il me reste à dire que tout ce qui s’est passé dans le Kurdistan syrien n’est pas seulement l’idée d’Öcalan, comme beaucoup le croient. En fait, cette idée est très ancienne, et Öcalan l’a développée en prison, en lisant des centaines de livres, en analysant les expériences et les échecs des mouvements nationalistes et communistes dans la région et dans le reste du monde. La base de tout, c’est qu’il est convaincu que l’État, quelle que soit son nom et sa forme, reste l’État, et ne peut disparaître s’il est remplacé par un autre État. Pour cela, il mérite d’être entendu.

 

Notes:

 

[1] Kurdistana Rojava signifie “Kurdistan occidental”.

[2] Cizîrê est le nom kurde de cette région appelée Djézireh en français, et Al Jazera en arabe.

[3] L’opération Anfal, conduite par Ali Hassan al Majid (« Ali le Chimique ») a duré de février à septembre 1988. Environ 2.000 villages ont été détruits et 182.000 personnes assassinées.

[4] Le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) est le principal parti révolutionnaire kurde en Turquie. Il fait référence pour toute la gauche kurde, qu’elle soit en Syrie (PYD) en Iran (PJAK) ou en Irak (PÇDK).

[5] De fait, le Tev-Dem est une coalition d’organisations dont le PYD est le centre de gravité.

[6] Les communes sont des conseils de quartier qui s’efforcent d’organiser la vie sociale (voir le passage qui leur est consacré.

[7] Élue le 21 janvier, l’Assemblée de la Cizîrê compte 101 sièges. La DSA est en fait une sorte de gouvernement autonome, doté de 22 commissions. Le canton de Kobanê a élu ses propres institutions le 22 janvier 2014 ; celui d’Efrîn, le 29 janvier. Lire Lire : « Les Kurdes syriens formeront leur gouvernement » sur Actukurdes.fr, le 10 juillet 2013, et « Syrie : Une ville libérée et 30 ‘djihadistes’ capturés par les Kurdes », le 17 février 2014.

[8] En réalité le “Contrat social” a été promulgué le 6 janvier 2014, donc avant l’élection de l’auto-administration.

[9] La politique de la “ceinture verte” était également dite de la « ceinture arabe ».

[10] En arabe, Al Ḥasaka ; en français, Hassaké.

[11] En arabe, Al Qāmišlī ; en français, Kameshli.

[12] Notamment l’Armée syrienne libre, le front Al Nosra ou l’État islamique.

[13] Un rapport de Human Rights Watch en date du 19 juin 2014 a en réalité signalé des arrestations arbitraires d’opposants politiques au PYD, des exactions commises à l’encontre de détenus et des affaires non élucidées d’enlèvement et de meurtre.

[14] A partir de la fin des annés 1980, Abdullah Öcalan a élaboré la théorie de la « Femme libre », évoquant un « âge d’or » mésopotamien fondé sur le matriarcat. Il ne s’agit pas d’une théorie féministe, mais elle a puissamment contribué à promouvoir la parité dans le mouvement kurde. A ce sujet, lire Grojean Olivier, « Théorie et construction des rapports de genre dans la guérilla kurde de Turquie », Critique internationale 3/ 2013 (N° 60), p. 21-35.

Le Kurdistan confédéré démocratique: Ce que la Turquie bras armé de l’occident essaie de détruire… la révolution sociale…

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A lire impérativement en complément pour mieux comprendre cet article: « Le Confédéralisme Démocratique », manifeste d’Abdullah Öcalan, 2011.

— Résistance 71 —

 

Oui le peuple peut changer quelque chose…

L’expérience kurde du Rojava syrien

 

Zaher Baher

 

28 Octobre 2014

 

url de l’article en français:

http://www.alternativelibertaire.org/?Dossier-Kurdistan-Oui-le-peuple

 

Un reportage de Zaher Baher, du Kurdish Anarchists Forum et du Haringey Solidarity Group (Londres), juillet 2014.

Traduit par Alain KMS, avec Alternative libertaire.

1ère partie
2ème partie

Le texte ci-dessous est un des rares témoignages sur l’expérience d’auto-organisation populaire du Kurdistan syrien. C’est la raison pour laquelle il était nécessaire de le rendre accessible aux francophones, en dépit de ses lacunes et de certaines confusions. L’auteur n’ayant pu répondre à nos questions, nous avons recoupé certaines informations avec d’autres sources (merci au journaliste Maxime Azadi, d’Actukurde.fr).

Nous avons fait le choix d’utiliser la version kurde des noms de lieu, tout en indiquant, dans certains cas, leur nom en arabe et en français.

L’intégralité du texte est reproduite, à l’exception d’un passage de géopolitique trop long et trop peu pertinent à notre sens. L’ensemble des analyses n’appartiennent qu’à leur auteur, et n’engagent pas Alternative libertaire.

Les notes sont de l’équipe de traduction.

 

En mai 2014, j’ai parcouru pendant quelques semaines le Kurdistan syrien — « le Rojava » [1] — au nord-est du pays, avec un ami. Durant ce séjour, nous avons eu toute latitude pour rencontrer qui nous voulions : femmes, hommes, jeunes, partis politiques. Dans cette région, il y a plus de 20 partis, qu’ils soient étiquetés « kurdes », « chrétiens », ou autres. Quelques-uns participent à l’« auto-administration démocratique » (Democratic Self Administration, DSA) ou « autogestion démocratique » (Democratic Self Management) de la région de la Cizîrê [2].

La Cizîrê est l’un des trois cantons du Rojava. Nous avons également rencontré des partis politiques kurdes et chrétiens qui ne participent pas à l’auto-administration. En outre, nous avons rencontré des responsables de l’auto-administration, membres de divers comités, groupes et communes, ainsi que des hommes d’affaires, des commerçants, des ouvriers, ou de simples badauds sur le marché et dans la rue.

Le contexte

Le Kurdistan est un territoire peuplé d’environ 40 millions d’habitantes et d’habitants, partagé, à la fin de la Première Guerre mondiale, entre l’Irak, la Syrie, l’Iran et la Turquie. Au cours de l’histoire, le peuple kurde a subi des massacres et même un génocide de la part des régimes qui se sont succédé, principalement en Irak et en Turquie. Depuis lors, il a été continuellement opprimé par les gouvernement centraux. En Irak, sous la dictature de Saddam Hussein, les Kurdes ont subi des massacres à l’arme chimique au cours de l’opération Anfal [3].

En Turquie, il n’y a pas si longtemps encore, les Kurdes n’avaient pas le droit de parler leur propre langue, et ils n’étaient reconnus que comme « Turcs des montagnes » – allusion au relief montagneux du Kurdistan de Turquie. En Syrie, la situation des Kurdes était un peu meilleure qu’en Turquie. L’Iran, lui, les reconnaît comme un peuple distinct des Perses et leur a octroyé des droits, mais pas d’autonomie politique.

Après la 1re guerre du Golfe (1991) s’est constitué en Irak un Gouvernement régional du Kurdistan (GRK). Après la 2e guerre du Golfe (2003), l’invasion et l’occupation de l’Irak, le GRK a profité de la situation pour se renforcer et se doter d’une administration, d’un budget et d’une armée – les peshmergas – autonomes. A Bagdad, le gouvernement central n’a pu qu’entériner cette autonomisation et, dans une certaine mesure, l’a même soutenue. Ceci a encouragé les autres parties du Kurdistan, particulièrement en Turquie et en Syrie.

Au cours de cette même année 2003, des Kurdes de Syrie ont fondé le Parti de l’union démocratique (PYD, pour Partiya Yekîtiya Demokrat), qui est venu s’ajouter aux partis et organisations kurdes déjà existants dans la région. La plupart remontaient aux années 1960 mais s’étaient révélées peu efficients en comparaison du rapide développement du PYD.

Le Printemps arabe

Le Printemps arabe a secoué la Syrie au début de 2011 et, au bout de quelque temps, s’est propagé dans les régions de la Cizîrê, de Kobanê et d’Efrîn. La protestation populaire y a été profonde et constante. Elle a contribué au retrait de l’armée des cantons kurdes, à l’exception de certains territoires de la Cizîrê dont nous parlerons plus loin.

Pendant ce temps, se constituait – avec l’appui du PKK [4] et du PYD – le Mouvement de la société démocratique (Tev-Dem, pour Tevgera Civaka Demokratîk), qui a rapidement acquis une solide assise populaire [5]. Après le départ de l’armée et de l’administration syrienne, la situation est devenue chaotique – nous verrons pourquoi – et le Tev-Dem s’est trouvé dans l’obligation de mettre en application son programme avant que les choses n’empirent.

Le programme du Tev-Dem était très fédérateur, et couvrait tous les sujets de société. Beaucoup de gens du peuple, venus de différents milieux – kurde, arabe, musulman, chrétien, assyrien et yézidi – s’y sont impliqués. Son premier travail a été de mettre sur pieds toute une série de groupes, de comités et de communes [6], dans les rues, les quartiers, les villages, les cantons, les petites et les grandes villes.

Leur rôle a été de s’occuper de toutes les questions sociales : les problèmes des femmes, l’économie, l’environnement, l’éducation, la santé, l’entraide, les centres pour les familles endeuillées, le commerce et les affaires, les relations avec les pays étrangers. Des groupes ont même été chargés d’arbitrer les contentieux, pour éviter aux plaignants qui le souhaitaient d’avoir à engager des procédures judiciaires.

Généralement, ces groupes se réunissent chaque semaine pour faire le point sur la situation sociale. Ils ont leur propre représentant dans le conseil du village ou de la ville, nommé « maison du peuple ».

Le Tev-Dem, à mon sens, est un mouvement des plus efficaces, et assume toutes les tâches qu’il s’est fixé. Je pense que les raisons de son succès sont les suivantes :

  1. La volonté, la détermination et l’énergie de gens convaincus qu’ils peuvent changer les choses ;
  2. La participation volontaire d’une majorité de la population, à tous les niveaux, pour assurer la réussite de cette expérience ;
  3. La mise en place d’une de forces défensives reposant sur trois composantes : les Unités de protection populaire (YPG, pour Yekîneyên Parastina Gel), les Unités de protection féminines (YPJ, pour Yekîneyên Parastina Jin) et l’Asayesh (une force mixte présente dans les villes et sur les points de contrôle). En plus de ces trois composantes, il existe une unité spéciale féminine non mixte, pour traiter les questions de violences sexuelles et domestiques.

De ce que j’ai vu, le Kurdistan syrien a suivi – à raison, à mon avis – une voie différente de celle des autres pays touchés par le « Printemps arabe ». Les différences sont flagrantes.

  1. Les pays du « Printemps arabe » ont été bouleversés par de grands événements, et plusieurs ont chassé leurs dictateurs. Mais le « Printemps arabe », dans le cas de l’Egypte, a engendré un gouvernement islamiste, puis une nouvelle dictature militaire. D’autres pays n’ont guère fait mieux. Cela montre la puissance du peuple qui peut, à un moment donné, être le héros de l’histoire, mais n’est pas forcément en mesure d’inscrire son succès dans la durée. C’est l’une des principales différences entre le « Printemps arabe » et le « Printemps kurde » du Rojava, qui pourrait bien durer – et qui dure, en tout cas, jusqu’à présent.
  2. Au Kurdistan syrien, les gens étaient prêts et savaient ce qu’ils voulaient. Que la révolution devait se faire de bas en haut, et non l’inverse. Que ce devait être une révolution sociale, culturelle et éducative autant que politique. Qu’elle devait se faire contre l’Etat, le pouvoir et l’autorité. Que le dernier mot dans les prises de décision devait revenir aux communautés de base. Ce sont les quatre principes du Tev-Dem. On ne peut que saluer ceux et celles qui ont lancé ces grandes idées et les ont mis en pratique, qu’il s’agisse d’Abdullah Öcalan, de ses camarades ou de quiconque. En conséquence, les Kurdes de Syrie ont créé leurs propres institutions pour mener la révolution. Dans les autres pays du « Printemps arabe », les gens n’étaient pas préparés. Ils voulaient certes renverser le gouvernement, mais pas le système. La majorité pensait que la seule révolution possible se faisait au sommet. La création de groupes de base n’a pas été entreprise, hormis par une minorité d’anarchistes et de libertaires.

L’auto-administration démocratique

Après de longs débats et un dur travail, le Tev-Dem a abouti à la conclusion qu’il était nécessaire d’instituer une auto-administration (DSA) dans chaque canton du Rojava (Cizîrê, Kobanê et Efrîn).

A la mi-janvier 2014, l’Assemblée du peuple de Cizîrê a élu sa propre DSA [7], pour mettre en oeuvre les décisions des maisons du peuple du Tev-Dem, et prendre en main une partie des tâches administratives locales — éducation, santé, commerce, défense, justice, etc. La DSA est composée de 22 hommes et femmes ayant chacun deux adjoints (un homme et une femme). Au total, près de la moitié sont des femmes. Des gens de toutes origines, nationalités et confessions peuvent y participer. Cela permet une atmosphère de confiance, détendue et fraternelle.

En peu de temps, cette auto-administration a fourni beaucoup de travail, et a rédigé une Constitution — nommée Contrat social —, une loi sur les transports, une lois sur les partis, et un programme pour le Tev-Dem [8].

La première page du Contrat social stipule que « les territoires de démocratie autogestionnaire n’admettent pas les concepts d’État-nation, d’armée nationale ou de religion d’État, de gestion centralisée et de pouvoir central, mais sont ouvertes à des formes compatibles avec les traditions démocratiques pluralistes, ouvertes à tous les groupes sociaux et toutes les identités culturelles, à la démocratie athénienne, et à l’expression des nationalités à travers leurs organisations. »

Le Contrat social compte de nombreux articles dont quelques uns sont extrêmement importants pour la société, par exemple :

  1. La séparation de l’État et des religions ;
  2. L’interdiction du mariage en dessous de l’âge de 18 ans ;
  3. La protection des droits des femmes et des enfants ;
  4. La prohibition de l’excision ;
  5. La prohibition de la polygamie ;
  6. La révolution doit se faire à la base de la société et être durable ;
  7. La liberté, l’égalité, l’équité et la non-discrimination ;
  8. L’égalité hommes-femmes ;
  9. La reconnaissance de toutes les langues usitées : l’arabe, le kurde et le syriaque sont langues officielles dans la Cizîrê ;
  10. La garantie d’une vie décente aux détenus, afin de faire de la prison un lieu de réhabilitation ;
  11. La reconnaissance du droit d’asile : aucun réfugié ne doit être contraint de partir.

La situation économique de la Cizîrê

La Cizîrê compte plus d’un million d’habitants, kurdes à 80%, mais aussi arabes, chrétiens, tchétchènes, yézidis, turkmènes, assyriens et arméniens. Il y a de nombreux villages arabes et yézidis, ainsi que 43 villages chrétiens.

Dans les années 1960, le régime syrien a appliqué dans les zones kurdes une politique dite « de la ceinture verte » [9], que le parti Baas a poursuivi quand il est arrivé au pouvoir. Elle consistait en une marginalisation des Kurdes sur les plans politique, économique, social et éducatif. L’objectif de la « ceinture verte » était d’implanter une population arabe dans les zones kurdes, en lui distribuant des terres confisquées aux Kurdes. Bref, sous Assad, les Kurdes étaient des citoyens de troisième rang, après les Arabes et les chrétiens.

Une autre politique a été de cantonner la Cizîrê à la production de blé et de pétrole : pas d’usines, d’entreprises ni d’industrie. La Cizîrê produit 70% du blé syrien et est riche en pétrole, gaz et phosphates. La majorité de la population y est employée dans l’agriculture et le petit commerce, et il faut y ajouter les employés de l’éducation, de la santé, des services publics, les militaires et les petits entrepreneurs.

Après 2008, la situation s’est dégradée quand le régime Assad a promulgué un décret spécial interdisant la construction de grands bâtiments, en raison de la situation de guerre larvée dans cette région périphérique et frontalière.

Actuellement, la situation est mauvaise, du fait des sanctions imposées par la Turquie et par le Gouvernement régional du Kurdistan (on verra pourquoi plus loin). Le quotidien dans la Cizîrê est frugal, le niveau de vie est bas, mais ce n’est pas non plus la pauvreté. Les gens, en général, sont heureux de ce qu’ils ont accompli.

On trouve dans le Rojava les biens de première nécessité indispensables à toute société, ce qui est important, au moins pour le moment, pour éviter la famine, se tenir debout et résister aux sanctions de la Turquie et du GRK. Il y a du blé en quantité suffisante pour produire du pain et des pâtisseries. Le pain, du coup, est quasi gratuit.

Le pétrole est lui aussi très bon marché — on l’a « au prix de l’eau », comme on dit là-bas. On utilise le pétrole pour tout : à la maison, pour les véhicules, pour certains équipements industriels. Le Tev-Dem a rouvert certains puits de pétrole et dépôts de raffinage. A l’heure actuelle, la région produit plus de pétrole que ce dont elle a besoin : elle peut donc en exporter mais aussi stocker les surplus.

L’électricité est un problème, parce qu’elle est en bonne partie produite dans la région voisine, contrôlée par l’État islamique (Daech). Par conséquent, les gens n’ont accès à l’électricité que six heures par jours — mais, au moins, elle est gratuite. Le Tev-Dem a amélioré la situation en vendant du diesel à bas prix aux propriétaires de groupes électrogènes, à la condition qu’ils vendent de l’électricité au voisinage à un prix plafonné.

Pour ce qui est de la téléphonie mobile, les appareils captent, selon la zone, soit le réseau du GRK, soit celui de la Turquie. Les lignes terrestres sont sous le contrôle du Tev-Dem et de la DSA, et semblent bien fonctionner. Là encore, c’est gratuit.

En ville, les boutiques et les marchés sont ouverts tôt le matin, jusqu’à 23 heures. On trouve beaucoup de marchandises de contrebande importées des pays voisins. D’autres produits viennent du reste de la Syrie, mais ils coûtent cher, en raison des taxes prélevées par les forces syriennes ou par les différents groupes armés qui contrôlent les circuits d’approvisionnement.

La situation politique dans la Cizîrê

Comme on l’a dit, la majorité des troupes du d’Assad se sont retirées de la région, ne conservant leurs positions que dans certaines localités. Elles tiennent la moitié de la ville principale, Hesîçe [10], face aux YPG-YPJ. Dans la deuxième ville de la région, Qamişlo [11], 6.000 à 7.000 soldats réguliers occupent toujours l’aéroport et une portion du centre-ville autour de la Poste – évitée du coup par la plupart des habitants.

Les deux parties se toisent et évitent de se frotter l’une à l’autre. Je qualifierais cette situation de « ni paix ni guerre ». Il y a certes déjà eu des affrontements, à Hesîçe comme à Qamişlo, avec des morts de chaque côté, mais jusqu’ici, le chef des tribus arabes a oeuvré à maintenir la coexistence.

Le repli de l’armée syrienne profite en fait aux deux parties.

D’un côté, Assad s’épargne un affrontement inévitable avec les Kurdes, et s’exonère d’avoir à défendre la région contre d’autres forces insurgées [12], puisque les YPG s’en chargent. Ses troupes ont ainsi pu se porter sur d’autres fronts, prioritaires pour le régime. Les YPG-YPJ protègeront de toute façon mieux le Rojava – y compris vis-à-vis de la Turquie – que l’armée syrienne.

D’un autre côté, les Kurdes ont tiré de cette situation des avantages substantiels :

  1. Ils ont cessé de combattre le régime Assad, ce qui a garanti la paix et la liberté pour la population, la sécurité de leurs terres et de leurs biens, et a épargné bien des vies.
  2. Le gouvernement continue de verser les salaires des fonctionnaires, bien que la quasi totalité travaillent à présent sous le contrôle de la DSA. Cela améliore évidemment la situation économique.
  3. La population y a gagné en autonomie dans sa vie et dans ses choix, dans le cadre du Tev-Dem et de la DSA. Plus cette situation se prolonge, et plus elle a de chances de s’enraciner.
  4. Les YPG-YPJ ont eu l’occasion par elles-mêmes, d’engager le combat avec les groupes terroristes, en particulier Daech, quand elles l’ont jugé nécessaire.

Dans la Cizîrê, il existe plus de 20 partis au sein des populations kurdes et chrétiennes. La majorité sont opposés au PYD, au Tev-Dem et à la DSA pour des raisons qui leur appartiennent – j’y reviendrai. Ils ont cependant la liberté de mener leurs activités sans aucune restriction [13]. La seule chose qui leur soit interdite, c’est de posséder leur propre milice armée.

Les femmes et leur rôle

Les femmes sont largement acceptées et occupent une place importante, à tous les niveaux du Tev-Dem, du PYD et de la DSA. En vertu du système dit des « codirigeants » et des « coorganisateurs » (joint leaders and joint organizers), chaque direction de bureau, d’administration ou d’unité combattante doit inclure des femmes. En outre, les femmes ont leurs propres forces armées. Au sein des institutions, l’égalité hommes-femmes est complète.

Les femmes sont une force majeure, et sont très impliquées dans toutes les commissions des maisons du peuple, dans les comités, les groupes et les communes. Les femmes du Rojava ne forment pas seulement la moitié de la société : elles sont la moitié la plus efficace et la plus importante car si elles arrêtaient de travailler dans ces comités ou s’en retiraient, la société kurde pourrait bien s’effondrer. Beaucoup de femmes actives dans la politique ou dans la défense ont longtemps combattu avec le PKK dans les montagnes. Elles sont aguerries, résolues, dynamiques, responsables et courageuses.

Dans le Rojava, les femmes sont sacrées, et Abdullah Öcalan et les autres dirigeants du PKK-PYD ont pris très au sérieux leur rôle dans la reconstruction de la société, sous tous ses aspects. Dans la philosophie d’Öcalan, on ne verra le meilleur de la nature humaine que si la société redevient matriarcale, d’une façon moderne bien sûr [14].

Malgré cette situation, et bien que toutes les femmes soient libres, les relations amoureuses et sexuelles sont rares pour les combattantes. Les militantes et les militants que nous avons rencontrés estiment que tout cela — amour, sexualité, relations — n’est pas d’époque car leur investissement dans la révolution passe avant tout. Quand j’ai demandé ce qui advenait lorsque deux combattant.e.s ou deux responsables politiques tombaient amoureux, on m’a répondu que nul ne pouvait l’empêcher, mais qu’il valait mieux qu’elles soient mutées des postes plus appropriés.

Cela ébahira bien des Européens. Comment peut-on vivre sans amour, ni sexe, ni relations amoureuses ? Pour moi, c’est tout à fait compréhensible. Je pense que c’est leur choix et, si les gens sont libres de choisir, alors il doit être respecté.

Néanmoins, si on laisse de côté les unités combattantes, le Tev-Dem et les autres partis, j’ai fait une curieuse observation : je n’ai pas vu une seule femme travaillant dans un magasin, une station-service, un marché, un café ou un restaurant. Pourtant, les femmes et les questions féminines sont bien plus avancées ici qu’au Kurdistan irakien, qui a pourtant disposé de vingt-deux ans pour établir ses propres lois, avec une marge de manœuvre bien supérieure. Ceci dit, on ne peut pas non plus dire qu’il y ait un mouvement de femmes spécifique ou indépendant au Kurdistan syrien.

Les communes

Les communes sont les cellules les plus actives des maisons du peuple. Il y en a partout, qui se réunissent une fois par semaine pour discuter des affaires courantes. Chaque commune est basée dans un quartier, un village ou une ville, et a son propre représentant à la maison du peuple.

Ci-dessous, la définition de la commune, tirée du Manifeste du Tev-Dem, traduit de l’arabe :

Les commes sont les plus petites cellules et les plus actives. En pratique, elles constituent une société prenant en compte la liberté des femmes, l’écologie, et où est instituée la démocratie directe.

Les communes œuvrent à développer et à promouvoir des commissions. Sans rien attendre de l’État, celles-ci cherchent par elles-mêmes des solutions aux questions sociales, politiques, éducatives, de sécurité et d’autodéfense. Les communes instituent leur propre pouvoir en construisant des organismes tels que les communes agricoles dans les villages, mais aussi des communes, coopératives et associations dans les quartiers.

Il faut former des communes dans la rue, les villages et les villes, avec la participation de toutes et tous les habitants. Les communes se réunissent chaque semaine, et prennent leurs décisions au grand jour, avec leurs membres de plus de 16 ans.

Nous sommes allés à une réunion d’une des communes basée dans le quartier de Cornish, à Qamişlo. Il y avait là 16 à 17 personnes, pour la plupart des jeunes femmes. Nous avons pu discuter de façon approfondie de leurs activités et de leurs tâches. Elles nous ont dit qu’il y avait 10 communes dans le quartier, composées chacune de 16 personnes. « Nous agissons un peu comme des travailleurs sociaux, nous ont-elles dit, avec tout ce que ça comporte : rencontrer les gens, assister aux réunions hebdomadaires, démêler les problèmes, veiller à la sécurité et à la tranquillité publique, collecter les ordures, protéger l’environnement et assister à la grande réunion pour débriefer ce qui s’est passé durant la semaine. »

Elles m’ont confirmé que personne, pas même les partis politiques, ne s’ingère dans les décisions prises collectivement, et en ont cité quelques-unes : « Nous souhaitions utiliser une vaste parcelle, dans une zone résidentielle, pour créer un petit parc. Nous avons demandé une aide financière à la mairie. Elle n’avait que 100 dollars à nous donner. Nous avons pris l’argent, et collecté 100 dollars supplémentaires auprès des habitants. » Elles nous ont fait visiter ce parc en nous expliquant : « Beaucoup de gens ont travaillé bénévolement pour terminer le travail, sans dépenser davantage d’argent. »

Elles nous ont donné un autre exemple : « Le maire voulait lancer un projet dans le quartier. Nous lui avons répondu que rien ne se ferait sans qu’on ait, au préalable, recueilli l’assentiment des habitants. Nous avons tenu une réunion, qui a rejeté le projet. Tout le monde n’ayant pas pu venir à la réunion, nous sommes allés maison par maison pour recueillir les opinions. Le rejet du projet a été confirmé à l’unanimité. »

Quand, à leur tour, elles ont voulu savoir s’il existait des structures similaires à Londres, je leur ai répondu qu’il y avait certes plusieurs groupements, mais malheureusement aucun qui ressemble au leur — uni, progressiste et engagé. Bref, je leur ai avoué qu’elles étaient bien plus avancées que nous. Surprise, déception et même frustration de leur part : comment leur région pouvait-elle être à un stade plus avancé qu’un pays qui a connu la révolution industrielle il y a des siècles !

A suivre…