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Résistance politique: Pour ne pas oublier l’Espagne 1936… Une nouvelle organisation politique et sociale qui fit trembler les instances étatique en Europe ~ 2ème partie ~

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, colonialisme, guerres imperialistes, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 24 avril 2016 by Résistance 71

Souvenons-nous des compagnons espagnols (1936-39) et avant eux des makhnovistes ukrainiens (1918-1923), des révoltés de Kronstadt (1921) du mouvement ouvrier expropriateur italien (1920) tous trahis par les étatistes communistes larbins du système de marché en place et avant eux, des Communards de Paris (1871) trahis et quasi-exterminés par une république dite “modérée”. Ces évènements historiques devraient faire comprendre à tout à chacun que l’État organisé, monarchiste, républicain, fasciste brun ou fasciste rouge, est prêt à tout pour préserver le statu quo oligarchique dont il est le cerbère pour ses maîtres de la haute finance et de la grosses industrie transnationales et que l’intérêt général n’est en AUCUN CAS son objectif politique et social, mais qu’au contraire tout est mis en œuvre pour le maintien des privilèges du plus petit nombre.

¡Ya Basta!

~ Résistance 71 ~

 

Un dimanche de la vie, la révolution espagnole 1936-39

 

Olivier Pinalie

 

Extraits tirés de son livre éponyme, Editions du Monde Libertaire, 2006

 

~ Compilation de Résistance 71, Mars 2016 ~

 

1ère partie “La nouvelle organisation sociale”

2ème partie “La trahison communiste”

 

Les collectivités

[…] Répondant à un journaliste canadien, Durruti lui déclara: “Nous avons toujours vécu dans des taudis et nous saurons bien encore nous en arranger pendant quelque temps. Mais nous sommes capables de construire aussi. C’est nous qui avons construit les villes et les palais d’Espagne, d’Amérique et de partout. Nous les travailleurs nous pouvons bâtir les villes et nous les construirons bien mieux, nous n’avons pas peur des ruines. Nous allons recevoir le monde en héritage.

Appliquant les principes d’Errico Malatesta dans chaque village, la colonne Durruti invite la population à s’organiser elle-même.

[…] La révolution dans les villages fait souvent des victimes parmi les représentants de l’État. Gardes civils, inspecteurs des impôts et grands propriétaires disparaissent. En Aragon où les paysans sont déjà acquis aux idées libertaires, la collectivisation gagne toute la province. Les propriétaires en fuite ont abandonné leurs terres et dès le mois de Juillet, les paysans ont organisé collectivement la récolte du blé, obligeant l’Institut de Réforme Agraire à entériner cette nouvelle répartition des terres. En fait la très grande majorité des grandes propriétés ont été expropriées et collectivisées par les ouvriers agricoles eux-mêmes. La révolution déclenche un bouleversement radical du monde rural. Les paysans désormais organisés en collectivités gèrent en commun toutes les ressources. Ce mouvement prend une ampleur encore largement sous-estimée.

On compte des collectivités là où il n’y avait même pas de cénétistes auparavant. Gaston Leval a recensé plus de 400 collectivités en Aragon, 900 dans le Levant, 300 en Castille, 40 en Catalogne et plus de 100 en Andalousie.

Comment fonctionne ces nouvelles structures ?

Il faut d’abord préciser que ce mouvement est avant tout spontané.

L’autogestion n’est pas un idéal imposé par les anarchistes, mais plutôt la consécration des mouvements insurrectionnels que les paysans ont mené pendant plus d’un demi siècle contre le régime de la propriété et de l’État en général. L’autogerstion est donc l’aspiration de la vaste majorité des paysans. La collectivité avec ses réussites et ses échecs est un exemple de démocratie. Lors des réunions de comités et en assemblées tout le monde peut discuter des problèmes de la communauté. Cette forme de démocratie directe s’étend d’ailleurs à toute la vie sociale. Les terres et le matériel agricole sont réunis en commun sans que l’on confisque les biens des petits propriétaires. L’individualisme est toléré à condition que l’on ne possède pas plus de terres que l’on soit capable d’en cultiver soi-même en famille. De nouvelles coopératives assurent la distribution, souvent c’est dans l’église du village qu’on entrpose ou qu’on crée les nouveaux magasins collectifs.

[…] Après différentes expériences bien des collectivités adoptèrent le système du salaire familial. Désormais on ne rétribue plus en fonction de la somme de travail apportée, mais en fonction du nombre de personnes par foyer. De nombreuses collectivités renoncent à l’argent, mais se servent de “bons” (vales). L’argent demeure pour l’épargne et les échanges commerciaux avec l’extérieur. Entre elles, les collectivités pratiquent l’échange.

[…] Chaque collectivité rédige une charte régissant son fonctionnement. Ceux qui refusent de s’y conformer peuvent partir en emportant avec eux les biens qu’ils avaient en arrivant. L’autogestion produit des effets immédiats sur l’économie rurale. La modernisation et l’augmentation rapide de l’équipement, les travaux d’entretien et l’irrigation, l’extension des surfaces cultivables, permettent d’augmenter la production de près de 30% dans certains secteurs de l’agriculture. La diversification des activités et des cultures/élevages améliore l’ordinaire de tous. La production est ensuite distribuée par les coopératives ou les fédérations régionales qui ont supprimé quasiment tous les intermédiaires parasites. Un effort particulier est fait pour approvisionner le front.

[…] La révolution sociale transforme profondément la société espagnole. Une nouvelle structure sociale s’organise qui substitue à une hiérarchie basée sur l’exploitation des rapports qui fonctionnent non plus en terme de pouvoir mais en terme de compétence. De juillet à octobre 1936, 2000 km2 furent travaillés en commun.

[…] Au bout de quelque temps, les collectivités éprouvèrent le besoin de développer de nouvelles activités complémentaires, boulangers, coiffeurs, charpentiers, forgerons, pour simplifier la vie quotidienne et se garantir une certaine indépendance. Les artisans sont regroupés par professions dans de nouveaux ateliers, équippés de douches et de lavabos, des services sanitaires sont organisés… Ainsi, contrairement aux critiques lapidaires qui caricaturent l’anarchie comme un régime archaïque, pour tous les Espagnols, le mythe libertaire est porteur de liberté et de grande modernité. Dorénavant, plus rien ne sera réservé à l’usage exclusif de la bourgeoisie ; ni l’économie, ni la culture, ni l’éducation, ni la santé.

Le plus surprenant dans la révolution espagnole, c’est que tout le peuple aspire à profiter de son siècle et qu’en si peu de temps il soit parvenu à faire tant de choses.

[…] Gaston Leval témoigne: “Dans chaque chef-lieu de canton fut constitué une équipe comprenant des comptables, un expert en agriculture, un vétérinaire, un ingénieur, un architecte, et un spécialiste des questions commerciales. Ces équipes étaient au service de tous les villages du canton.

Un immense travail de relevé de données est entrepris pour disposer de statistiques précises dans l’industrie, l’agriculture, les transports, afin de pouvoir coordonner tous les secteurs de l’économie.

Des questionnaires sont ainsi distribués pour connaître et améliorer le réseau de circulation: “Quelles sont les localités desservies par vos gares ? Quelle est dans votre région la zone d’influence du chemin de fer ? Quels sont les moyens de transport entre la gare et les villages dans le périmètre de la zone d’influence ? Quelle est la production industrielle et agricole et vers quels endroits sont envoyés vos excédents ? Quels sont les moyens de transport les plus employés ?Y a –t’il une coordination entre le rail et la route ? S’il n’y en a pas, comment l’établir et quelles solutions espérer ? (Gaston Leval).

Grâce à ces efforts méthodiques, on établit le nombre exact de lignes de chemin de fer, de camions, de bus et de bateaux de cabotage existant dans toute la Catalogne. Les lignes qui se font concurrences sur le même secteur peuvent être détournées vers d’autres, ce qui permet de désenclaver des régions entières, complètement isolées jusque là. La section de conseil statistique en Catalogne assure chaque jour plus de 50 consultations.

De grands travaux publics sont entrepris. A Flix un barrage est construit qui augmente la production électrique de 5000 KW. Des villages sont pour la toute première fois équipé avec l’électricité et des lignes d’adduction d’eau. Le réseau routier est entretenu et agrandi. Mais c’est dans l’industrie que l’effort est le plus important. Pendant toute la durée de la guerre, ce sont des usines collectivisées et auto-gérées par la CNT et l’UGT sur lesquelles reposent toute l’industrie de guerre…

La culture

L’effort le plus surprenant concerne la santé et l’éducation. “Le souci de la culture et de la pédagogie était une véritable obsession et un fait sans précédent dans le monde rural espagnol.” (José Peirats)

Cet intérêt permanent pour l’instruction et la pédagogie, en pleine période de guerre, est une façon pour les anarchistes d’assumer leur responsabilité politique. Aucun d’eux ne veut profiter du rôle “d’avant-garde révolutionnaire” (Note de R71: si cher aux marxistes…) pour confisquer le pouvoir et l’initiative aux travailleurs. Au contraire, les anarchistes veulent partager les responsabilités, encourager la faculté d’indépendance et c’est à cette mission idéologique que doit ouvrir l’enseignement. Donner aux travailleurs “l’intelligence de la lutte”. Si la domination s’exerce grâce à l’ignorance, la culture et l’éducation empêcheront la tyrannie. Le temps presse et les anarchistes savent que la transmission de savoir est un jeu essentiel de leur combat. La révolution ne peut s’inscrire dans la durée, se consolider et se développer, que si le peuple comprend de lui-même les raisons économiques et politiques de son assujettissement. La culture doit être un moyen pour les travailleurs de choisir eux-mêmes leur avenir.

A travers la culture et la pédagogie, ce que les anarchistes proposent c’est une expérience cognitive de la liberté, afin que même si la révolution devait échouer, une certaine idée de la liberté fasse néanmoins son chemin…

La décision est immédiatement prise par les collectivités de financer à raison de 1% de leurs richesses productives les initiatives médicales et culturelles. L’Espagne se dote alors de crèches, d’écoles, d’universités etc…

Une militante se souvient de l’arriération du système scolaire avant la révolution: le matin les élèves saluent le drapeau. Suit une longue prière pour l’Espagne éternelle avant un cours d’alphabétisation sommaire. Puis vient le catéchisme jusqu’à midi. On descend alors les couleurs avant une nouvelle prière qui marque la fin de la journée. A Clanda, deux prêtres s’occupaient des enfants, ils sont maintenant quinze instituteurs qui leur apprennent à lire et à écrire. Pour le reste on demande aux enfants ce qu’ils veulent apprendre. L’enseignement est totalement gratuit. Calanda est loin d’être un exemple isolé. A Amposta, les habitants disposent de cours pour adultes, d’une cantine scolaire, d’une école des arts et métiers. A Graus, la collectivité crée un groupe scolaire, une imprimerie, une école des beaux-arts et un musée d’une assez grande valeur.

Il y a un investissement énorme dans l’enseignement supérieur.

[…] Le problème sanitaire est aussi l’autre grande préoccupation des anarcho-syndicalistes. Dès les années 1930, la CNT considère la discriminartion médicale comme un des enjeux essentiels de la lutte sociale.

[…] La première urgence est de créer une structure autonome capable de gérer et de développer une médecine démocratique. On met donc en place un service d’assistance médicale, de médecine générale, un bureau d’hygiène et de salubrité, une inspection sanitaire et une assistance sociale. Les effets sont notables.

Les enseignements de l’anarchisme espagnol

En mai 1936, soit quelques semaines avant le soulèvement militaire et le Pronunciamento de Franco, les fédérations régionales de la CNT réunies en congrès au théâtre Iris Park de Saragosse, avaient adopté une nouvelle motion: le “Concepto Federal del Communismo Libertario”. Ce programme révolutionnaire traçait les grandes lignes de la société révolutionnaire, prévoyant l’abolition de la propriété privée, l’autogestion, le fédéralisme et le respect de la liberté individuelle. Ce texte clair et concis insistait aussi solenellement sur l’égalité des sexes, la santé, l’éducation, la culture… “Restituer la richesse naturelle et la culture sont les objectifs fondamentaux de notre révolution […] L’enseignement, mission pédagogique tendant à l’éducation d’une humanité nouvelle, sera libre, scientifique, commun aux deux sexes, doté de tous les éléments n´´cessaires pour s’exercer dans tous les dnaines de l’activité productrice et du savoir humain […] Une attention particulière sera également portée à l’éducation sexuelle, base du développement de l’espèce.

Ce programme d’une étonnante modernité reste pourtant délibérément abstrait comme si les anarchistes refusaient de donner un cadre théorique trop strict au concept de “communisme libertaire”. Le texte ébauche les grands principes de la société révolutionnaire sans constituer un système. Les anarchistes se méfient du modèle autoritaire qu’impose la doctrine, de son caractère formel et restrictif.

Le système est un instrument de domination, il est forcément lié au pouvoir. La conception des anarchistes se fonde au contraire sur l’être humain en tant qu’homme libre et créateur. On ne le dirige pas, ses actions doivent être de sa propre initiative, car c’est à cette condition seulement que le changement est en toute chose à sa mesure et qu’il conserve son essence démocratique. Les nouvelles structures collectives sont de libres associations qui doivent subvenir aux besoins de la communauté tout en respectant les aspirations personnelles de chacun. […] La théorie doit garder un caractère d’hypothèse, le peuple n’est pas un instrument subordonné au processus révolutionnaire. En ce sens, l’Anarchie n’est pas une théorie politique mais une conception matérialiste de la politique, “une idéologie agissante”.

[…] La cohésion et la maturité du prolétariat, l’activité sociale intense des villages espagnols composaient le tissu préalable de la révolution… mais le concept de fédéralisme ne suffit pas à équilibrer l’ensemble. Fédérations d’industries, collectivités ou milices, ces entités sont chacune à la merci du pouvoir concurrent et n’ont pas entre elles de coordination suffisante. Les anarchistes manquent d’une vision globale structurante et la révolution bute sur cette limite.

[…]

La guerre dévore la révolution

[…] Depuis la signature par les principales puissances européennes du pacte de non-intervention (sur une proposition de la république française du Front Populaire…), qui interdit l’aide militaire aux belligérants, les frontières sont fermées. Ce pacte qui asphyxie les milices n’empêche pas Franco de recevoir une aide massive de la part de Mussolini et de Hitler. Les protestations du gouvernement républicain espagnol restent vaines et malgré les preuves qu’il apporte de l’engagement militaire italo-allemand, ni la France, ni la Grande-Bretagne ne reviennent sur leur neutralité.

Près de 60 000 Italiens se battent pourtant en Espagne, tandis qu’une division aérienne allemande, la Légion Condor, sillonne le pays à bord d’un train spécial pour intervenir ponctuellement: Guernica, Barcelone, Madrid. Franco a ordonné le bombardement systématique des civils pour démoraliser l’adversaire (Note de R71: tactique devenue classique depuis dans toutes les guerres…) Pendant toute la bataille de Madrid, les quartiers populaires comme celui de Cuatro Caminos sont bombardés tous les jours tandis que le quartier chic de Salamanca est épargné.

Des techniciens et des officiers italiens et allemands apprennent aux soldats nationalistes le maniement de nouveau matériel militaire qui débarque par cargos entiers: bombardiers, chasseurs, mitrailleuses lourdes, grenades offensives… L’Espagne devient un cas d’école pour les académies militaires du monde entier. Un officier français, Henri Morel, tient bien entendu un rapport détaillé de tout cela pour son état-major.

Du côté républicain, le contingent des Brigades Internationales ne dépassera jamais plus de 30 à 40 000 hommes et le matériel soviétique dépassé, se paiera quand même très cher. Staline a longuement hésité avant de soutenir les républicains. Il cherchait alors à se concilier l’Angleterre et la France et la révolution espagnole le gênait. En décembre 1936, il envoie même une lettre à Largo Caballero, le chef du gouvernement espagnol, pour lui conseiller de protéger la petite bourgeoisie et de mettre fin à la révolution.

Quand il se décide enfin à envoyer une aide matérielle, c’est à des conditions très spéciales. Des officiers de l’Armée Rouge et des agents du NKVD l’accompagnent avec des instructions précises: ne pas approcher des combats et mettre un terme à la révolution. Ce matériel a d’ailleurs été payé 10 fois son prix par les Espagnols. Entre temps un chargement d’or de la Banque d’Espagne est arrivé secrètement en URSS pour un dépôt provisoire que le gouvernement républicain ne reverra jamais. Certains commentateurs estiment même que la stratégie de Staline consistait à laisser durer la guerre en Espagne afin d’occuper Hitler ailleurs.

Mais la question miltaire a d’autres conséquences, moins connues et pourtant qui seront fatales à la révolution. Pendant que les milices sont occupées au front, le gouvernement républicain en profite pour restaurer progressivement son autorité, bridant peu à peu le pouvoir des comités révolutionnaires. L’administration se reconstitue en cooptant de nouveaux membres parmi les socialistes et les communistes. Regroupant ainsi l’opposition la plus ferme à la révolution (Note de R71: tous des étatistes… logique donc…).

[…] Les maquis étaient très nombreux et très actifs au début de la guerre, mais le gouvernement républicain préférait les soumettre à l’autorité militaire, car il redoutait l’indépendance de ces groupes armés. Ils poursuivront donc une mission de renseignement sans créer de vrais foyers de guérilla.

l’armée de la république ne confia jamais à ces guérilleros ni à ces agents le soin de créer des guérillas en zone rebelle où pourtant cela eut été possible et très efficace. Le pays qui inventa la guérilla (contre l’armée de Napoléon…) fît sa guerre civile sans une seule guérilla. Le parti communiste s’opposa à cette aptitude quoi qu’il en défendît plus tard l’usage, après la guerre dans les années 1947-48, quand il n’y avait plus de base populaire. Les milices catalanes et surtout les unités anarcho-syndicalistes proposèrent à plusieurs reprises mais en vain, la création de telles guérillas. La guerre, pour les chefs militaires républicains, devait-être faite par une armée régulière et avec une armée populaire.

[…]

La contre révolution

… Pour le gouvernement espagnol opportunément soutenu par les communistes, il s’agissait du premier épisode de la contre-révolution. Le Comité Central des Milices fut bientôt dissout et toutes les décisions militaires passèrent au département de la défense.

[…] Des journaux paraissent avec des blancs (censure) et les réunions politiques étaient interdites ou étroitement surveillées. Dans la nouvelle armée, le terrorisme policier se donne libre cours (Note de R71: l’armée “républicaine” est sous contrôle du NKVD soviétique et de ses commissaires politiques staliniens). Une sévère hiérarchie est rétablie, officiers et soldats de touchent plus la même solde. Toute désobéissance est sévèrement sanctionnée on voit même réapparaître des pelotons d’exécution. Dans les brigades internationales, les communistes font régner la terreur politique. André Marty, un communiste français (PCF) a même gagné le surnom de “boucher d’Albacete” et épurant sa brigade des éléments politiquement “suspects”. Sur décision du gouvernement, une junte de défense se constitua qui devait bientôt confisquer tout pouvoir. Les communistes y occupaient miraculeusement tous les postes les plus importants tandis que que la CNT/FAI n’en occupait qu’un. (Note de R71: alors qu’en 1936 la différence d’appartenance des prolétaires et paysans entre la CNT/FAI et le PCE était de 1 pour 10 en faveur des anarchistes…)

[…] Le parti communiste (espagnol) devient alors une machine qui échappe totalement à sa base populaire, à ses militants et à ses combattants. L’appareil dévelope sa propre logique de pouvoir et de sa conquête sans se soucier des conséquences. Il renonce bientôt à toutes les alliances avec les organisations révolutionnaires. Hostile à toute collaboration et sur l’instigation probable de Staline, le parti communiste veut maintenant passer à l’élimination pure et simple des forces révolutionnaires.

[…] Ce témoignage de George Orwell alors avec les brigades du POUM de Barcelone du 3 Mai 1937: “L’impression générale était que les gardes civils en avaient après la CNT et la classe ouvrière en général.

A Barcelone, la supériorité numérique de la CNT devait logiquemet l’emporter sur les communistes et les troupes gouvernementales mais les dirigeants de la CNT/FAI intervinrent auprès des militants pour calmer la situation, préférant une fois de plus la négociation à l’affrontement.

[…]

Liquidation de l’opposition

Les anarchistes transigèrent donc avec le gouvernement, qui accepta que chacun reste sur ses positions. Mais alors que la CNT renonçait à faire redescendre du front des éléments des 26ème et 27ème divisions pour prévenir de nouvelles attaques, le gouvernement lui, n’hésita pas à envoyer une colonne de gardes d’assaut qui occupèrent Barcelone à partir du 7 Mai 1937. Ni le gouvernement républicain, ni les staliniens n’étaient prêts à une coopération démocratique. Après avoir provoqué les accrochages de Barcelone, les communistes en rejetèrent toute la responsabilité sur le POUM et les anarchistes. Dans la presse communiste, les incidents de Barcelone se transformèrent aussitôt en complot prémédité par les “incontrôlés” avec le concours d’agents fascistes pour renverser le gouvernement.

Le parti le plus faible, le POUM, en subit immédiatement les conséquences. Sur la foi de faux documents fournis et produits par les communistes, ses dirigeants furent accusés d’intelligence avec l’ennemi et ses militants emprisonnés ou fusillés tandis que l’on dissimulait aux unités engagées sur le front la répression de leurs camarades. George Orwell dut alors quitter clandestinement l’Espagne avec sa femme.: Le POUM avait pris des positions les plus radicales au début de la révolution en faveur d’une république des travailleurs et ne cessait de dénoncer la mainmise des communistes sur l’appareil d’état. Sûrs de leur impunité, les communistes avaient donc décidé d’éliminer le POUM. Andrès Nin, son fondateur, fut enlevé et assassiné après une grotesque mise en scène. On sait depuis, grâce aux archives du NKVD que Nin fut liquidé sur ordre direct et expresse de Staline. Des anarchistes furent également assassinés par le NKVD.

[…] Pour lutter contre l’opposition, les communistes utilisèrent le SIM ou Servicio de Investigacion Militar, un bureau de renseignement militaire qui fonctionnait sur le modèle du NKVD soviétique et dont les agents en Espagne furent d’une aide précieuse. Le SIM comptera jusqu’à 6000 agents pour un budget de 22 millions de Pesetas. […] En dehors de l’espionnage, l’activité principale de ce bureau était le terrorisme politique. Son réseau s’étend aussi bien à l’armée où 80% des commissaires politiques sont des communistes, qu’à la vie civile. Des militants du POUM et de la CNT/FAI sont ainsi enlevés pour être torturés dans des prisons secrètes ou simplement exécutés, leurs cadavres abandonnés sur les chemins.

[…] Aujourd’hui encore, chacun des partis se renvoie mutuellement la responsabilité de la défaite, pourtant une remarque s’impose d’elle-même. Quels que soient ses succès ponctuels, la dictature des communistes, alliès au gouvernement républicain, a profondément dénaturé le sens de la guerre et porte une lourde responsabilité dans l’issue du conflit. C’est la révolution qui a arrêté l’insurrection militaire de Franco et on peut raisonnablement croire que seule la révolution pouvait gagner cette guerre civile.

A la fin de celle-ci, au milieu de la panique et de l’exode de 500 000 réfugiés espagnols, lorsque la 26ème division, ex-colonne Durruti se présenta à la frontière, les gendarmes français lui rendirent les honneurs militaires avant de disperser les hommes vers les camps d’internement du sud-ouest de la France.

La Retirada

En avril 1938, plus personne n’ignore l’issue de la guerre.

[…] Le 26 janvier 1939 voit la chute de Barcelone sans combats et le 28 mars les troupes nationalistes entrent dans Madrid. Le gouvernement républicain a déjà pris le chemin de l’exil, lorsque le 1er Avril Franco annonce la fin de la guerre. Une partie de l’intelligentsia communiste est partie en URSS, tandis que 35 000 républicains ont choisi de partir au Mexique ou en Amérique latine ; mais le plus gros des réfugiees, soit près de 500 000 personnes dont la moitié de militaires, se bousculent à la frontière française. Ils subissent l’humiliation d’être désarmés par les Français.

Les camps

Ils sont d’abord répartis dans les camps du sud-ouest de la France qui ne ressemblent parfois qu’à une plage venteuse entourée de barbelés ou à d’anciens baraquements de chantier. On recense 6 camps principaux: le camp répressif du Vernet, Bram, Argelès sur Mer, St Cyprien comme camps d’hébergements. Les Milles, camp de transit. Enfin Rieucros et Agde, destinés à recevoir les indésirables (Rafaneau-Boj).

Dans ces camps, les conditions sanitaires y sont telles que la mortalité y augmente rapidement. Épidémies, malnutrition, mauvais traitements, sans jouer sur les mots, on peut dire que la France invente là les premiers camps de concentration (Note de R71: faux, les premiers camps de concentration furent britanniques lors de la seconde guerre des Boers en Afrique du Sud au XIXème siècle, mais néanmoins la France contribua à leur maintien en vigueur…).

[…] Le pire arrive lorsque le gouvernement Daladier organise dans les camps une campagne de propagande pro-franquiste d’aide au retour alors que la répression est à son comble en Espagne ! Le pays s’est transformé en véritable goulag (A. Beevor) et le nombre de morts, victimes de la répression sauvage dépassent les 200 000 personnes. Le chantage au regroupement familial est le plus usité.

[…] Les rivalités de la guerre civile sont passées intactes dans les rangs des réfugiés. Anarchistes et communistes ne digèreront jamais cette défaite amère dont ils se rendent mutuellement responsables.

[…]

La résistance

Lorsque débute la seconde guerre mondiale, les Espagnols sont d’abord mobilisés mais après la défaite de juin 1940, ils redeviennent des internés civils. Ils sont alors regroupés dans des Groupes de Travailleurs Etrangers les GTE et plus tard affectés à l’organisation Todt de construction du mur de l’Atlantique. Ces grands chantiers et à partir de 1943 la création du Service du Travail Obligatoire, le STO, sont les grands pourvoyeurs de la résistance. Trois grandes régions leur servent de refuges: les Alpes, le Massif Central et le Sud-Ouest. Malgré leur présence incontestable dans les maquis, les Espagnols préfèrent les groupes de guérilleros mobiles dont ils ont l’habitude. Mais les clivages politiques sont toujours aussi importants. Tandis que les communistes poursuivent la lutte anti-fasciste avec les FFI, la CNT se répartit en deux tendances, l’une interventionniste, engagée dans la résistance, l’autre apolitique, sans doute nourrie par une rancune tenace contre la France de la non-intervention. Quoi qu’il en soit ces groupes de partisans vont jouer un rôle essentiel dans le hercèlement de l’occupant. Les coups de main se succèdent jusqu’à provoquer dans ces régions de véritables foyers de guerre civile. Malgré le risque et la répression, des sabotages ont lieu sur les chantiers, les ponts et les voies ferrées. La lutte armée ne fait que s’amplifier et les réfugiés espagnols après des années de guerre sont d’une valeur inestimable pour les maquis. En 1944, leur audace n’a plus de limite. Attaque d’un aérodrome allemand près de Pau, assaut contre la prison de Nîmes, destruction de la poudrière de Crugey en Côte d’or. Les Espagnols sont sur tous les fronts. La vengeance de la milice de Darnand et des troupes d’occupation n’en est que plus cruelle. Le maquis des Glières puis celui du Vercors sont systématiquement liquidés tandis que les Waffen SS protègent les points stratégiques. De nombreux espagnols sont alors déportés en Allemagne vers les camps de Mathausen, Dachau et Buchenwald.

Il n’empêche que la résistance a libéré des régions entières et qu’elle a ouvert le chemin aux alliés.

[…] Les Espagnols sont aussi présents au sein de l’armée régulière dans la 2ème division blindée du général Leclerc qui fera campagne en Afrique, celle de France puis d’Allemagne. Les Espagnols planteront le drapeau républicain à Berchtesgaden (Note de R71: Le “nid d’aigle” d’Hitler).

L’après-guerre

[…] Depuis octobre 1944, une concentration de plus de 7000 hommes en armes attend le moment propice pour passer la frontière et poursuivre la lutte en Espagne.

[Après avoir pénétré en Espagne par le Val d’Aran] l’opération s’achève par une défaite retentissante et on compte plus de 200 morts et 800 prisonniers. Cet échec ne décourage pas la résistance tant intérieure qu’extérieure.

[…] Mise au banc des nations en 1946, l’Espagne finit pourtant par sortir de son isolement. En 1952, elle intègre l’UNESCO (Note de R71: Ce qui provoquera le départ d’Albert Camus de l’organisation en signe de protestation…) et l’Europe dite démocratique n’est plus loin de reconnaître sa légitimité.

Dès 1953, la CNT en exil refuse d’envoyer des hommes à une mort certaine. En Espagne, les prisons ne désemplissent pas et un nouveau service , le Despacho de Investigacion Social ou DIS, est créé pour traquer les résistants au franquisme. Entre 1947 et 1949, 60 000 personnes furent arrêtées.

De l’autre côté de la frontière, Toulouse devient la capitale des Espagnols en exil. Il s’y retrouve toutes les tendances de l’Espagne républicaine ; mais les exilés vieillissent et sont de plus en plus indifférents à la situation d’une Espagne qui ne semble pas vouloir bouger. Dans les années 1960, une nouvelle génération prendra le relais mais avec d’autres objectifs. Que ce soient les étudiants des grandes villes ou les nationalistes basques et catalans, tous se battent pour une nouvelle démocratie fédéraliste.

Espagne 1934-1939: De la révolution sociale anarchiste à la trahison communiste…

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Burnett Bolloten la guerre d’Espagne révolution et contre révolution 1934-1939

 

Autre Futur

 

29 Septembre 2015

 

url de l’article original:

http://www.autrefutur.net/Burnett-Bolloten-La-Guerre-d

 

Pourquoi ne pas aller passer ses vacances en Espagne ? C’est un beau pays, pittoresque, on y mange bien et le soleil change agréablement des brumes londoniennes. C’est probablement ce que s’est dit le jeune Burnett Bolloten, citoyen britannique et correspondant de l’agence de presse américaine AP. en juillet 1936.

Juillet 1936 ! Burnett Bolloten est de gauche, et sans être encarté nulle part, vaguement sympathisant du parti communiste. C’est un bon journaliste, habitué des enquêtes, des interviews. 17 juillet : Franco lance son coup d’Etat. La bourgeoisie républicaine, tétanisée, cherche à négocier, n’est pas loin de se rendre. Le mouvement ouvrier, CNT en tête, va en décider autrement. Et à la faveur de la résistance au coup d’Etat, va se développer la révolution sociale la plus radicale que le monde ait jamais connue.

Oubliées les vacances ! Burnett Bolloten multiplie les reportages, les entrevues avec des militants et des responsables de tout l’éventail politique et syndical républicain. Il n’est militant d’aucun parti, ce qui lui ouvre largement toutes les portes, d’autant qu’aussi bien la république que les révolutionnaires éprouvent le besoin de faire connaître à l’étranger la réalité de la situation espagnole.

Rapidement, Burnett Bolloten va se rendre compte que derrière l’unanimité de façade du gouvernement, des luttes sourdes agitent le camp républicain. Et surtout il se rend compte que le discours officiel, « il s’agit d’une lutte entre la démocratie et le fascisme, entre un gouvernement légal et des militaires factieux, » dissimule en fait une révolution sociale d’une ampleur encore inconnue. 
Mais en même temps, une conspiration du silence s’organise autour de cette révolution tandis que toutes les forces politiques, y compris, hélas, la direction de la puissante CNT, vont tenter de l’étouffer. 
Au premier rang de ces forces de la contre révolution, le Parti communiste d’Espagne, le PCE, et son appendice catalan, le Parti socialiste unifié de Catalogne, le PSUC. 
Groupuscule sans guère d’influence en dehors de quelques villes (notamment Madrid et Séville) le PCE va agir comme l’instrument docile de la politique étrangère de l’URSS dont les intérêts de grande puissance ne coïncident nullement avec ceux de la révolution espagnole. 
Inquiète de la montée en puissance du nazisme et dans une moindre mesure du fascisme italien, l’URSS cherche à constituer un front avec les démocraties occidentales, notamment la France et la Grande-Bretagne. L’URSS ne veut donc surtout pas apparaître comme une menace, comme l’hydre communiste menaçant les pays capitalistes, mais comme un rempart de la démocratie face à l’expansionnisme hitlérien. La révolution espagnole va lui fournir le meilleur prétexte pour prouver à la France et à la Grande-Bretagne qu’elle est seulement préoccupée par la défense de la légalité républicaine et démocratique et par la volonté de lutter contre la menace nazie. Mais dans le même temps, le parti communiste espagnol, force minuscule au départ, va rapidement viser l’hégémonie au sein du camp républicain tout en protestant de son indéfectible bonne foi démocratique. 
C’est ce double, ce triple jeu que va découvrir Burnett Bolloten et qu’il passera sa vie à décrire avec une rigueur quasi chirurgicale. La première édition de ce livre, en anglais, portera d’ailleurs le nom de The Grand Camouflage. Plusieurs éditions tant en anglais que dans différentes langues, notamment le français et l’espagnol, verront le jour au cours des années, jusqu’à la dernière, parue en 1991, sous le titre de The Spanish Civil War. Revolution and Counterrevolution. C’est cette ultime version, dont les dernières épreuves ont été corrigées par Burnett Bollotten juste avant sa mort, qui est aujourd’hui parue aux éditions Agone, dans une excellente traduction due à Etienne Dobenesque, et dans une édition très soigneusement établie par Philippe Olivera et Thierry Discepolo. 
Cette dernière version reprend avec des modifications considérables la traduction en français parue en 1977, avec cinq nouvelles parties totalement inédites. C’est dire que l’on a affaire à un ouvrage bien différent de celui qui passait déjà pour une véritable somme sur la guerre et la révolution espagnoles. 
Aux côtés du classique de Pierre Broué et Emile Témine, la Révolution et la guerre d’Espagne, de l’Espagne libertaire de Gaston Leval, de l’Autogestion dans l’Espagne révolutionnaire de Frank Mintz, de Révolution et contre révolution en Catalogne de Carlos Semprun Maura, du Mouvement anarchiste en Espagne de César M. Lorenzo et de quelques autres, le livre de Burnett Bollotten (plus d’un millier de pages !) apparaît comme l’un des ouvrages majeurs sur la question. 
Non qu’il soit au-dessus de toute critique et notre ami Frank Mintz a pointé quelques insuffisances dans ses appréciations du mouvement de collectivisation, notamment dans le domaine industriel : http://www.fondation-besnard.org/sp…. Pour autant, ces quelques réserves, justifiées, ne diminuent en rien l’intérêt majeur de cet ouvrage qui réside avant tout dans l’examen impitoyable des menées communistes aussi bien au sein des différents gouvernements qu’à l’arrière et sur les fronts. 
On connaissait déjà, bien sûr, la façon dont un parti plutôt squelettique s’était gonflé comme une outre dans les quelques mois qui suivirent l’explosion révolutionnaire en se présentant avant tout comme un parti d’ordre et de discipline. Comment il avait rallié de larges fractions de la petite bourgeoisie, des fonctionnaires, de la police et de l’armée effrayées par l’ouragan révolutionnaire qui menaçait de les emporter. On savait comment ce parti qui manquait cruellement non seulement d’une base ouvrière mais aussi de cadres compétents, avait été cornaqué par les centaines de « conseillers » soviétiques qui l’avaient infiltré dans tous les rouages de l’appareil d’Etat et notamment dans l’armée. On connaissait le chantage aux armes pratiqué par l’URSS, ces armes payées par l’or de la banque d’Espagne commodément envoyé par bateau dans la « patrie des travailleurs. »

Il manquait pourtant la description minutieuse des manœuvres, complots et assassinats qui avaient fini par assurer au parti stalinien une place dominante au sein de l’appareil républicain. Pour ce faire, Burnett Bolloten s’appuie sur une documentation immense, le plus souvent de première main, même s’il n’ignore rien de l’imposante littérature sur le sujet. Il a été journaliste, il est devenu historien, manifestant dans l’un et l’autre domaine des qualités et une rigueur impressionnantes.

A la lecture de son ouvrage, on reste également confondu devant la pusillanimité et parfois la couardise non seulement du parti socialiste, manipulé ou écrasé quand certains de ses militants se rebiffaient, ce qui, au fond, n’est guère surprenant, mais surtout de la direction de la CNT, principale force révolutionnaire d’Espagne, qui, par antifascisme politicien, a laissé l’Etat républicain dominé par les communistes dépouiller lentement la révolution de toutes ses conquêtes, a laissé les staliniens assassiner ses militants sans réagir. 


L’année 2016 verra le quatre-vingtième anniversaire du début de la révolution espagnole et l’on peut craindre les commémorations les plus affligeantes, depuis les universitaires, soulagés de pouvoir embaumer dans les draps du savoir historique l’insurrection qui partit à l’assaut du ciel, mais aussi des « anarchosyndicalistes » patentés, plus soucieux de revendiquer des étiquettes prestigieuses que d’agir aujourd’hui pour en finir avec le capital. 

Pourtant, le plus bel hommage que nous pouvons rendre à nos camarades qui ont accompli ce qui reste à ce jour la révolution la plus radicale que le monde ait jamais connue, c’est bien de poursuivre leur combat pour l’émancipation du genre humain.

Vivre autrement… L’autogestion et les collectifs espagnols 1936-39 ~ 1ère partie ~

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Si la révolution sociale espagnole a fait des erreurs et fut vaincue par la coalition étatique tout azimut (fascismes bruns, fascisme rouge stalinien, monarchies et république dite « modéré »), elle ne nous en a pas moins laissé de superbes exemples d’autogestion populaire ouvrière et paysanne dans un climat de guerre civile.

Apprenons des collectifs espagnols et de l’organisation autogérée car c’est la seule solution viable pour l’humanité future. Ils nous ont montré une certaine voie qu’il faudra adapter à la vie moderne, mais les fondements sont universels et appliqués depuis des millénaires.

— Résistance 71 —

 

Collectivisations industrielles durant la révolution espagnole 1936-39 (1ère partie)

 

Deirdre Hogan

 

7 Mai 2015

 

url de l’article en français:

http://www.autogestion.asso.fr/?p=5158

 

1ère partie

2ème partie

 

Même si c’est dans les campagnes que les socialisations anarchistes les plus systématiques ont eu lieu, la révolution a aussi été une réalité dans les villes. En Espagne à cette époque, au moins deux millions de personnes, sur une population totale de 24 millions, travaillaient dans l’industrie, 70 % de celle-ci étant concentrée sur une seule région, la Catalogne. Ici, dans les heures qui ont suivi l’offensive fasciste, les travailleurs ont pris le contrôle de 3000 entreprises. Ceci incluait tous les services de transport, de livraison, d’électricité et d’énergie, de gaz et de traitement des eaux, les usines d’automobiles et de mécanique, les mines, les cimenteries, les usines de textile et de papiers, les centrales chimiques et électriques, les usines de bouteilles en verre, les parfumeries, l’agro-alimentaire et les brasseries.

C’est dans les zones industrielles que les premières collectivisations ont eu lieu. La veille du putsch militaire, une grève générale avait été appelée par la CNT. Une fois la période des premiers combats passée, il était clair que l’étape suivante consistait à s’assurer que la production allait se maintenir. Une bonne partie de la bourgeoisie favorable au général Franco a fui après la défaite de l’insurrection des forces armées. Les usines et ateliers possédés par ceux-ci furent immédiatement saisis et remis en route par leurs travailleurs. D’autres secteurs de la bourgeoisie refusaient de maintenir les usines en fonctionnement et les fermaient, ce qui revenait à aider indirectement Franco. La fermeture des usines et ateliers augmentait le chômage et la pauvreté, ce qui faisait le jeu de l’ennemi. « Les travailleurs l’ont instinctivement compris et ont mis en place dans presque tous les ateliers des comités de contrôle qui avaient comme objectif de surveiller la progression de la production et de vérifier la situation financière des propriétaires de chaque établissement. Dans de nombreux cas, le contrôle était transféré à un comité de direction dans lequel les patrons étaient traités de la même façon que les travailleurs et payés de façon identique. C’est ainsi qu’un nombre significatif d’usines et d’ateliers de Catalogne passèrent dans les mains des travailleurs présents. » 1

Il était de la plus haute importance de créer, sans tarder, une industrie de guerre capable de fournir le front et de remettre en fonctionnement les systèmes de transport afin d’acheminer les milices et les munitions sur le front. C’est ainsi que les premières expropriations d’industries et de services publics ont eu lieu afin d’assurer une victoire sur le fascisme, permettant aux militants anarchistes de profiter de la situation pour avancer dans leurs objectifs révolutionnaires.

Le rôle de la CNT

Cette révolution sociale se comprend mieux si elle est replacée dans le contexte d’une histoire relativement longue de traditions ouvrières et de luttes sociales. La CNT, qui était la force motrice des collectivisations, existait depuis 1910 et rassemblait 1,5 million de membres en 1936. Le mouvement anarcho-syndicaliste a existé en Espagne depuis 1870. De sa naissance à la réalisation, certes partielle, de son idéal ultime durant cette révolution sociale, il avait une histoire d’engagements permanents dans des luttes sociales intenses, « grèves partielles et générales, sabotages, manifestations publiques, rassemblements, luttes contre les casseurs de grève, emprisonnements, déportations, procès, soulèvements, lock-outs et même quelques attentats. » 2

Les idées anarchistes étaient très répandues en 1936. La diffusion des publications anarchistes de cette époque nous en donne une idée : il y avait deux quotidiens anarchistes, l’un à Barcelone, l’autre à Madrid, tous deux organes de la CNT avec une diffusion comprise entre 30 000 et 50 000. S’y rajoutaient dix périodiques en plus de quelques revues anarchistes dont la diffusion pouvait aller jusqu’à 70 000. Dans tous les papiers, pamphlets et livres anarchistes, comme dans leurs syndicats et réunions de groupe, la question de la révolution sociale était continuellement et systématiquement débattue. Ainsi, la nature radicale de la classe ouvrière espagnole, politisée par la confrontation et les luttes, conjuguée à l’influence des idées anarchistes signifiait que dans une situation révolutionnaire, les anarchistes étaient capables d’obtenir un soutien populaire massif.

La CNT avait comme fondement une profonde tradition démocratique. Les décisions concernant tout sujet local et immédiat tel que les salaires et conditions de travail étaient dans les mains des adhérents locaux qui se rencontraient régulièrement en assemblée générale. L’aide mutuelle et la solidarité entre les travailleurs était encouragée et présentée comme le facteur essentiel du succès d’une grève.  La CNT organisait tous les travailleurs sans distinction de qualifications. En d’autres termes, les travailleurs étaient encouragés à ne former qu’un seul syndicat avec des sections pour chacune des industries plutôt que des syndicats différenciés par métier à l’intérieur d’une industrie. Autant la tradition démocratique que la nature industrielle du syndicat ont fortement influencé les structures des collectifs révolutionnaires, qui généralement, sont nés à partir et formés par les syndicats de l’industrie déjà en place.

Un autre aspect important de la CNT qui a pesé en faveur de la révolution était l’utilisation de l’action directe. « La CNT a toujours préconisé ‘l’action directe par les travailleurs eux-mêmes’ comme moyen de résolution des conflits. Cette politique encourageait la réciprocité et la confiance en soi à l’intérieur du syndicat et de ses membres, ce qui formait une culture de type ‘si on veut quelque chose, mieux vaut le faire soi-même’ » 3. Au final, la structure fédérale de la CNT qui était basée sur l’autonomie locale et avait créé une forme stable tout en étant fortement décentralisée, a encouragé les initiatives et la confiance en soi, qualités indispensables qui ont grandement contribué au succès de la révolution.

Gaston Leval souligne l’importance qu’a cette culture de la démocratie directe et de la la réciprocité lors des situations révolutionnaires lorsqu’il compare le rôle de la CNT à celui de l’UGT lors de la collectivisation des chemins de fer. Décrivant la manière hautement organisée, efficace et responsable avec laquelle les transports ferroviaires ont été remis en service sous contrôle révolutionnaire en seulement quelques jours, il écrit « Tout ceci a été réalisé sur la seule initiative des syndicats et militants de la CNT. Ceux de l’UGT qui prédominaient parmi les personnels administratifs sont restés inactifs, tellement habitués qu’ils étaient à obéir aux ordres émanant d’en haut, qu’ils attendaient. Ne recevant ni ordre, ni contre-ordre, et voyant nos camarades aller de l’avant, ils ont fini par suivre la puissante vague qui nous a tous portés. » 4

Cette histoire de luttes et d’organisation ainsi que la nature anarcho-syndicaliste de leur syndicat a donné aux militants de la CNT l’expérience nécessaire d’auto-organisation et d’initiatives qui a pu naturellement et effectivement être réutilisée le moment venu dans la réorganisation d’une société selon les principes anarchistes. « Il est clair que la révolution sociale qui a eu lieu n’est pas venue d’une décision des organes de direction de la CNT… Elle est arrivée spontanément, naturellement et pas… parce que ‘le peuple’ en général aurait soudainement été capable de miracles, grâce à une vision révolutionnaire qui les aurait soudainement inspirés, mais parce que, et il faut le répéter, parmi ces personnes, il y a avait une minorité importante qui était active, forte, guidée par un idéal qui s’est inscrit dans des années de lutte qui ont débuté à l’époque de Bakounine et de la Première Internationale. » 5

Démocratie anarchiste en action dans les collectifs

Les collectifs étaient les organes d’autogestion des travailleurs sur les lieux de travail. Augustin Souchy écrit : « Les collectifs organisés durant la guerre civile espagnole étaient des associations économiques de travailleurs sans propriété privée. Le fait que des usines collectives étaient gérées par ceux qui y travaillaient ne signifiait pas que celles-ci étaient devenues leur propriété privée. Le collectif n’avait aucun droit de vendre ou de louer tout ou partie de l’usine ou de l’atelier collectivisé. Le dépositaire était la CNT, la Confédération Nationale des Associations de Travailleurs. Mais même la CNT n’avait pas le droit de faire ce qu’elle voulait. Tout devait être décidé et ratifié par les travailleurs eu-mêmes au travers de conférences et de congrès. » 6

En conservant cette tradition démocratique de la CNT, les collectifs industriels avaient une structure d’organisation de délégués partant de la base pour aller vers le sommet. L’unité de base de prises de décision était l’assemblée des travailleurs, qui élisait des délégués aux comités de gestion qui supervisaient le fonctionnement quotidien de l’usine. Le comité de gestion élu était chargé d’appliquer le mandat décidé dans les assemblées, devait rendre compte et était responsable devant l’assemblée des travailleurs. Le comité de gestion communiquait ces observations au comité administratif central.

Généralement, chaque industrie avait un comité administratif central constitué par un délégué de chaque branche de travail ou de travailleurs de cette industrie. Par exemple, à l’industrie textile d’Alcoy, il y avait cinq branches : tissage, filage, tricotage, bonneterie et cardage. Les travailleurs de chacun de ces métiers élisaient un délégué pour les représenter dans le comité administratif de l’industrie. Le rôle de ce comité, qui intégrait quelques experts techniques, était, entre autres, de diriger la production en fonction des instructions reçues à l’Assemblée générale des travailleurs, de compiler les rapports et les statistiques sur l’avancement des travaux et de s’occuper des questions de financement et de coordination. Selon Gaston Leval, « l’organisation générale reposait ainsi sur la division du travail tout en étant industriellement structurée. » 7

À tout moment, l’assemblée générale du Syndicat des travailleurs était l’instance de décision ultime. « Toutes les décisions importantes [étaient] prises par les assemblées générales de travailleurs… [qui] étaient largement suivies et régulièrement tenues… si un administrateur faisait quelque chose que l’assemblée générale n’avait pas autorisé, il y a avait de fortes chances qu’il soit destitué à la prochaine réunion. » 8 Les rapports des différents comités devaient être examinés et discutés à l’assemblée générale pour être finalement mis en œuvre si la majorité l’estimait utile. « Nous ne faisions donc pas face à une dictature administrative, mais plutôt à une démocratie fonctionnelle, dans laquelle chaque type de travail avait son rôle à jouer qui avait été défini après examen par l’assemblée. » 9

Avancer dans le cadre de la Révolution

La socialisation totale de l’industrie ne s’est pas faite en un jour mais a été un processus graduel et permanent. Tout comme les collectifs industriels n’ont pas procédé partout de la même façon, le degré de socialisation et la méthode exacte d’organisation variaient d’un endroit à l’autre. Comme cela a été mentionné en introduction, alors que certains lieux de travail ont été immédiatement saisis par les travailleurs, dans d’autres, ils se sont appropriés leurs lieux en commençant par créer un comité de contrôle dont l’objectif était de s’assurer de la poursuite de la production. À partir de là, l’étape suivante était la prise de contrôle du lieu de travail.

Au début, lorsque la poursuite de la production était la tâche la plus urgente, il n’y avait que peu de coordination entre les différents ateliers et usines. Ce manque de coordination a posé différents problèmes que Leval a pointé : « Les industries locales sont passées dans des étapes identiques dans cette révolution… au départ, les comités nommés par les travailleurs employés dans celles-ci [ont été organisés]. La production et la vente continuaient dans chacune. Mais très vite, il devenait clair que cette situation générait de la concurrence entre les usines… créant des rivalités qui étaient incompatibles avec la perspective socialiste et libertaire. Ainsi, lorsque la CNT a lancé le mot d’ordre ‘Toutes les industries doivent être organisées par les syndicats, totalement socialisées, alors le régime de solidarité que nous avons toujours préconisé s’est installé une fois pour toutes » 10

Le besoin de résoudre cette situation – dans laquelle les travailleurs avaient établi le contrôle des lieux de travail alors que ces différents lieux opéraient indépendamment et en concurrence entre eux -, de compléter le processus de socialisation et d’éviter les dangers d’une collectivisation partielle était une tâche pour laquelle de nombreux travailleurs étaient préparés. Un manifeste du syndicat de l’industrie du bois publié en décembre 1936 soulignait que le manque de coordination et de solidarité entre travailleurs de différentes usines et industries pouvait mener à une situation dans laquelle les travailleurs des industries les plus favorisées et performantes deviendraient les nouveaux privilégiés, laissant les autres à leur difficultés et sans ressources, ce qui en retour pouvait conduire à la formation de deux classes : « les nouveaux riches et les plus pauvres des pauvres. » 11

Ainsi, des efforts supplémentaires ont été réalisés par les collectifs pour ne pas se concurrencer en terme de profits mais au contraire, pour partager le surplus au sein de toutes les industries. Par exemple, les tramways de Barcelone, qui étaient particulièrement rentables, ont contribué financièrement au développement des autres systèmes de transport de la ville et les ont aidé à passer leurs difficultés passagères. Il y eu aussi d’autres exemples de solidarité entre les industries. À Alcoy, par exemple, lorsque le syndicat de l’impression, des papiers et des cartons a eu des difficultés, les 16 autres syndicats qui formaient la Fédération locale d’Alcoy ont apporté une assistance financière qui a permis au syndicat de survivre.

Alors qu’il était question d’avancer vers une société anarchiste, il était aussi important d’avoir une organisation industrielle efficace. Dans le manifeste publié par le Syndicat des industries du bois, il était indiqué que « Le syndicat du bois souhaitait non seulement avancer sur la voie de la Révolution, mais aussi l’orienter dans l’intérêt de notre économie, de l’économie du peuple. » 12 En décembre 1936, un plénum de syndicats s’est rencontré et a fait l’analyse qu’il était indispensable de réorganiser le système industriel capitaliste inefficace et d’avancer vers une socialisation totale. Le compte-rendu de ce plénum indiquait :

« Le principal défaut de la plupart des petites unités de fabrication est la fragmentation et le manque de préparation technique et commerciale. Ceci empêche leur modernisation et leur regroupement dans des unités de production plus performantes, avec de meilleurs équipements et une coordination plus efficace… Pour nous, la socialisation doit corriger les carences de ces systèmes d’organisation dans toutes les industries… Pour socialiser une industrie, nous devons consolider les différentes unités de chaque branche en accord avec un plan directeur et général qui évitera la concurrence et d’autres difficultés empêchant  une bonne et efficace organisation de la production et de la distribution… » 13

Les efforts réalisés pour s’occuper des petits ateliers et des usines coûteuses et en mauvaise santé étaient une caractéristique importante du processus de collectivisation. Comme pour la culture des champs, il était ressenti qu’avec le fonctionnement des ateliers et des usines  « la dispersion des forces représentait une énorme perte d’énergie, une utilisation irrationnelle du travail humain, des machines et des intrants, une redondance sans intérêt des efforts » 14 Par exemple, dans la ville de Granollers, « Toutes les initiatives tendant à améliorer le fonctionnement et la structure de l’économie locale pouvaient être attribuées au… [syndicat]. Ainsi, en une période très brève, sept salons de coiffure collectivisés ont été créés à travers ces efforts, remplaçant un nombre important d’établissements miteux. Tous les ateliers et petites usines de production de chaussures ont été remplacés par une grande usine dans laquelle seules les meilleures machines étaient en fonctionnement et dans laquelle des conditions sanitaires respectant la santé des travailleurs étaient respectées. Des améliorations similaires ont été réalisées dans l’industrie métallurgique où de nombreuses fonderies, petites, sombres et étouffantes ont été remplacées par quelques grandes unités de production dans lesquelles l’air et le soleil pouvaient pénétrer. La socialisation allait de pair avec la rationalisation. » 15

 

Notes:

  1. Gaston Leval, Collectives in Spain, http://dwardmac.pitzer.edu/Anarchist_Archives/leval/collectives.html
  2. Gaston Leval, Collectives in the Spanish Revolution, Freedom Press, 1975, chapter 2, pg54.
  3. Kevin Doyle, The Revolution in Spain, http://www.struggle.ws/talks/spain_feb99.html
  4. Gaston Leval, Collectives in the Spanish Revolution, Freedom Press, 1975, ch 12, pg 254
  5. ibid, chapitre 4, p. 80.
  6. Flood et al, Augustin Souchy cité dans I.8.3, http://www.geocities.com/CapitolHill/1931/secI8.html#seci83
  7. Gaston Leval, Collectives in the Spanish Revolution, Freedom Press, 1975, ch 11, pg234.
  8. Robert Alexander cité dans The Anarchist FAQ, I.8.3, http://www.geocities.com/CapitolHill/1931/secI8.html#seci83
  9. Gaston Leval, Collectives in Spain, http://dwardmac.pitzer.edu/Anarchist_Archives/leval/collectives.html
  10. Gaston Leval cité dans The anarchist FAQ, I.8.4
  11. Extrait du Manifeste du syndicat CNT de l’industrie du bois, cité dans Gaston Leval, The Spanish Revolution, Freedom Press, 1975, ch 11, pg231.
  12. ibid, ch 11, pg230.
  13. Cité par Souchy, mentionné dans the Anarchist FAQ, section I.8.3, http://www.geocities.com/CapitolHill/1931/secI8.html#seci83
  14. Gaston Leval, Collectives in the Spanish Revolution, Freedom Press, 1975, ch 12, pg259

Ibid, ch 13, pg287