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Résistance politique et sociale: L’organisation parallèle de la société, une analyse…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , on 24 février 2016 by Résistance 71

« Gaston Leval a recensé 400 collectivités [anarchistes] en Aragon, 900 dans le Levant, 300 en Castille, 30 en Estrémadure, 40 en Catalogne et près de 100 en Andalousie. Comment fonctionnent ces nouvelles structures ? Il faut préciser que ce mouvement [avant 1936 et durant la révolution espagnole] est largement spontané. L’autogestion n’est pas un idéal imposé par les anarchistes, mais plutôt la consécration des mouvements insurrectionnels que les paysans ont mené pendant plus d’un demi-siècle contre le régime de la propriété et l’État en général. L’autogestion est donc l’aspiration de la vaste majorité des paysans. La collectivité avec ses réussites, ses limites et ses échecs, est un exemple de démocratie… Cette forme de démocratie directe s’étend d’ailleurs à toute la vie sociale. Les terres et le matériel agricoles sont réunis en commun sans que l’on confisque les biens des petits propriétaires. L’individualisme est toléré à la condition qu’on ne possède pas plus de terres que l’on est capable de cultiver soi-même… »
~ Olivier Pinalie « La révolution espagnole 1936-39 », 2006 ~

Les collectifs espagnols 1936-39

 

Le “Community Organizing” décortiqué

 

Alternative Libertaire

 

23 Février 2016

 

url de l’article original:

http://www.alternativelibertaire.org/?Le-community-organizing-decortique

 

Pour nombre d’activistes, une question qui reste souvent sans réponse est : comment faire pour mobiliser les gens ? Comment développer des cadres collectifs pour la conscientisation politique ? Les réflexions et expérimentations du community organizing, qui ont cours depuis une centaine d’années, sont un bout de réponse à ce problème (presque) insoluble. La preuve par l’exemple à Grenoble.

Dans l’optique de développer des contre-pouvoirs populaires, le community organizing est une méthode d’action et d’organisation collective qui prend pour point de départ les dominations et les injustices vécues matériellement par les gens, afin de poursuivre trois objectifs.

Le premier objectif, qu’on peut qualifier de pragmatique et réformiste, consiste à considérer le monde « tel qu’il est » et à mener collectivement des luttes sous forme d’action directe afin d’obtenir des améliorations dans les conditions de vie des classes populaires (comme pourrait le faire un syndicat, mais sur des terrains allant du logement à l’éducation en passant par le travail).

Le deuxième objectif, qui est une véritable dynamique d’éducation populaire [1], va se réaliser par le fait que ces luttes menées et gagnées collectivement vont permettre de dépasser un sentiment de fatalité et une exclusion politique réelle. Elles vont par ailleurs être le cadre de développement d’une conscience de classe fondée sur une certaine lecture des antagonismes sociaux.

Le troisième objectif poursuit un projet révolutionnaire : le but est en effet de construire un rapport de force par l’organisation collective de celles et ceux dont le seul pouvoir est leur nombre.

Mis en place et théorisé à partir de la fin des années 1930 par Saul Alinsky [2], le community organizing vient d’outre-atlantique [3]. On retrouve ses principes dans les luttes menées par les ouvriers agricoles californiens autour de César Chavez, et on peut voir des parallèles avec les analyses de Paulo Freire [4]. En France, ces méthodes se développent depuis la fin des années 2000, selon différents modes.

D’un côté, des militantes et militants issu-e-s ou proches des quartiers populaires découvrent le community organizing lors d’un voyage aux États-Unis en 2010. Convaincu-e-s, ils et elles tentent de mettre en œuvre cette approche en France et finissent par créer le Studio Praxis, dont l’une des activités est de former et accompagner les collectifs de quartiers, tels que Stop le contrôle au faciès [5], Zonzon 93 [6] et bien d’autres .

D’un autre côté, des militants, des travailleurs sociaux, désabusé-e-s par les limites de leurs pratiques précédentes, découvrent la pensée de Saül Alinsky et s’y intéressent. Ils et elles partent se former auprès de London Citizens [7], puis créent à Grenoble en 2010 l’association Echo.

En 2012, Echo devient une Alliance citoyenne [8], dont la gouvernance est assurée par ses membres et non plus par les militantes et militants. Ce premier essai inspire la création en 2013 à Rennes de l’association Si on s’alliait [9]. Aujourd’hui, une organisation du même type va démarrer en région parisienne [10]. À noter qu’il existe par ailleurs une organisation internationale, le ReAct [11] (Réseau pour une action collective transnationale), qui vise à regrouper riverains et salarié-e-s contre les multinationales.

L’Alliance citoyenne de l’agglomération grenobloise, pour sa part, a récemment changé de modèle, abandonnant celui pratiqué par London Citizens, qui consistait à s’appuyer avant tout sur les communautés existantes (associations, écoles, cultes, etc.). Elle met désormais en œuvre le modèle pratiqué par Acorn [12], une organisation très puissante en Amérique du Nord (jusqu’à 175 000 membres aux États-Unis en 2010, 70 000 membres actuellement au Canada), dont la méthode consiste à aller rencontrer individuellement les personnes, ce qui permet de toucher les plus éloignées de la vie publique et des cadres collectifs.

Tous ces projets peuvent être comparés à un syndicalisme révolutionnaire multiterrain, dont le socle ne serait pas l’entreprise mais le quartier. Ils sont lancés par des personnes qui cherchent à être dans l’action et à lutter concrètement dans une optique matérialiste et pragmatique, convaincu-e-s que l’action directe est un moyen d’éducation populaire puissant, et que la dénonciation des dominations ne peut être réellement efficace qu’en luttant concrètement contre les actes qu’elles engendrent.

Ces expériences produisent déjà des résultats, mais sont encore au stade de l’expérimentation. Les termes varient (traduit-on « organisation des citoyens », « organisation communautaire », ou encore autre chose ?), les façons de faire également (adhésions individuelles ? adhésions collectives ? les deux ? aucune ?) : la manière d’importer en France cette méthode anglo-saxonne nécessite d’expérimenter, afin d’allier au mieux efficacité et démocratie, radicalité et pragmatisme. À suivre donc…

À l’Alliance citoyenne de l’agglomération grenobloise, la base du travail consiste à faire du porte-à-porte. Quand le conseil de l’Alliance, composé exclusivement de membres, décide d’aller à la rencontre des habitants et habitantes d’un nouveau quartier, il missionne pour cela un organisateur ou une organisatrice (c’est ainsi que sont désignées les personnes qui travaillent pour l’Alliance citoyenne). Il ou elle va alors se lancer dans une période intensive de porte-à-porte. Pendant quatre heures chaque jour, il va frapper à l’ensemble des portes du quartier.

La clef lors de ces rencontres individuelles est de partir des préoccupations des personnes que l’on rencontre, de leurs problèmes concrets et quotidiens. La porte d’entrée est radicalement matérialiste, et à ce stade on considère que toutes les colères sont légitimes. Si une personne est en colère, c’est qu’il y a un sentiment d’injustice, et il n’y a donc pas de jugement à porter sur cette colère.

C’est cette légitimation qui rend la mobilisation possible : elle est en effet aux antipodes des approches auxquelles les personnes sont habituées : d’un côté, la sphère du travail social tend à renvoyer la responsabilité de ses difficultés à la personne (gérez-vous bien votre budget ? vous occupez-vous bien de votre enfant ? etc.), et de l’autre, les groupes politiques sont plus forts en savants discours inappropriables et électoralistes qu’à combattre et obtenir des victoires sur des petites injustices concrètes.

Auto-éducation populaire par l’action et le collectif

Cette première rencontre est déjà en elle-même un moment de conscientisation politique. En effet, lors d’un porte-à-porte réussi, l’organisateur ou l’organisatrice va accompagner la personne en la questionnant, de manière à ce qu’elle fouille le problème dont elle parle (« Et ailleurs c’est comment ? et avant c’était comment ? »), qu’elle recherche et identifie la solution qu’elle aimerait voir mise en œuvre, qu’elle identifie la cause structurelle du problème.

C’est ce qu’on appelle la « verticalisation », par opposition aux colères dites horizontales qui visent les voisins, lesquels n’ont pas plus de pouvoir que nous. Tout cela afin qu’elle prenne conscience du poids de l’injustice sociale dans le fait que ce problème ne soit pas résolu, qu’elle imagine le nombre de personnes qui vivent la même injustice et la force que ce nombre procurerait de se regrouper, et enfin qu’elle imagine comment on pourrait agir collectivement pour que cela change.

Lorsque l’Alliance citoyenne se lance dans un nouveau quartier, l’objectif est d’obtenir rapidement l’engagement d’un maximum de personnes. En devenant membres, ces personnes vont travailler avec l’organisateur ou l’organisatrice à faire connaître auprès de leurs voisins et voisines la dynamique d’organisation en cours. L’organisateur va ainsi chercher à les « mettre en mouvement » au plus vite, afin qu’ils portent au maximum eux-mêmes la structuration de leur quartier. « Peut-on aller voir ensemble les voisins que vous connaissez ? Est-ce que vous auriez le temps d’aller voir de votre côté les autres locataires de votre montée pour leur parler ? »

Petit à petit, un groupe se constitue. Au bout de 4 à 5 semaines, les membres vont se retrouver pour des réunions collectives. Dès les premières réunions, l’organisatrice va proposer des modes de fonctionnement (animation, prise de décision) qui vont permettre d’acquérir ensemble des habitudes démocratiques. Ces pratiques deviendront alors la culture du groupe, seront appropriées par les membres, lesquels ne seront plus jamais naïfs devant les fausses démarches de consultations institutionnelles.

On retrouvera ces pratiques lors des assemblées de quartier, qui réunissent 50 à 100 membres. C’est lors de ces assemblées que les membres décident des actions à mener prioritairement.

Des fenêtres pour tous et toutes !

Lors de l’assemblée d’un quartier, les membres ont décidé de s’atteler au problème des fenêtres vétustes et mal isolées dans certains logements. Ce problème ne concerne pas tous les membres, mais tous se sont mis d’accord pour le traiter ensemble en priorité. On traitera les autres ensuite. Une lettre a déjà été envoyée au bailleur pour demander le remplacement des fenêtres incriminées, mais aucune réponse n’a été obtenue. L’assemblée décide donc de faire une action de pression la semaine suivante.

Un groupe de cinq membres est mandaté par l’assemblée pour préparer l’action. Le jour J, couvertures sur les épaules, de nombreux locataires vont ensemble à l’agence locale du bailleur : « On a froid dans nos appartements, alors aujourd’hui on vient se réchauffer dans votre bureau », expliquent-ils, en réclamant que leurs fenêtres soient isolées. La presse locale est là pour immortaliser la scène. Un responsable arrive , précise qu’il n’apprécie pas la méthode, mais écoute les revendications et promet un rendez-vous avant la fin de semaine.

Un groupe de porte-parole prépare la négociation en faisant des jeux de rôles avec l’organisateur. L’Alliance citoyenne obtiendra finalement l’engagement du bailleur à remplacer en urgence les 75 fenêtres les plus vétustes. Ce type d’actions vise évidemment à obtenir des victoires, mais, par ces victoires, elles visent à développer chez les membres la confiance dans leur capacité à intervenir collectivement et à faire entendre leurs intérêts sociaux sur la place publique.

Alors que d’un côté notre société diabolise le conflit, accusant les fauteurs de trouble de préparer la guerre civile, et que d’un autre côté on ne compte plus celles et ceux que le fatalisme mène à la soumission ou à la désaffection, le community organizing croit en la vertu intégratrice du conflit social. Paradoxalement, c’est en assumant de s’opposer aux institutions que l’on peut reprendre sa place dans la société.

Or se sentir appartenir à une société est un préalable indispensable pour souhaiter vouloir la faire changer.

En commençant par faire du porte-à-porte et prendre en considération les colères des « premiers concernés », le community organizing vise à mobiliser remporter des victoires faisant reculer quelques unes des multiples petites injustices sociales que ces derniers subissent. Par leur expérience au sein de l’Alliance citoyenne et leur participation à des actions très concrètes, les personnes prennent conscience des conditionnements sociaux et des inégalités structurelles qu’ils subissent, et vivent une alternative par la pratique de processus radicalement démocratiques. Les victoires obtenues permettent petit à petit de structurer une organisation de masse et un rapport de force de plus en plus favorable.

Adeline DL (ALParis-Nord-Est)

[1] Sur la notion d’éducation populaire telle que nous l’entendons, voir le dossier d’AL n°252 de juillet-août 2015.

[2] Saul Alinsky (1909-1972) est considéré comme le fondateur du community organizing.

[3] Lire AL n° 252 de juillet-août 2015 : « Le pragmatisme d’outre-Atlantique », par Julien Talpin.

[4] Pédagogue brésilien.

[5] Collectif formé en 2011. stop le controle au facies.

[6] Association basée à Villepinte. zonzon93

[7] Citizens UK est une organisation communautaire basée au Royaume-Uni : citizensuk

[8] Alliance citoyenne 38

[9] Si on s’alliait

[10] Organiser les citoyens idf

[11] ReAct

[12] Acorn USA, fondée en 1970, s’est dissoute en 2010 suite à une campagne de diffamation menée par le Tea Party à son encontre. Acorn. Acorn Canada : Acorn canada.

Résistance politique: En savoir plus sur la société, l’État, la désobéissance civile et la commune libre pour mieux agir – 2ème partie –

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, démocratie participative, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , on 3 janvier 2013 by Résistance 71

Voici la seconde partie de notre « Petits précis sur la société, l’état, la désobéissance civile et les communes libres » entièrement dédiée à une étude sur l’État. Une question essentielle qu’il faut ici se poser: Pourquoi dans le contexte éducatif de second et troisième cycle, les auteurs et penseurs anarchistes qui ont faits date et ont contribué grandement au patrimoine réflexif politico-historique de l’humanité, des gens comme Proudhon, Bakounine (qui fut un farouche détracteur et opposant de Marx et Engels dans la 1ère Internationale…) et Kropotkine, ne sont pas étudiés dans les programmes de philosophie ? La réponse à cette question est malheureusement par trop évidente: l’État a censuré, censure et censurera tout ce qui peut lui porter atteinte ainsi qu’à son hégémonie factice et l’usurpation du pouvoir afin de mieux contrôler les peuples pour le pur bénéfice d’une clique parasitaire positionnée au sommet d’un pyramide politico-sociale obsolète.

Cet essai a pour démarche de faire réfléchir sur ce que nous ne questionnons pour ainsi dire jamais tant l’endoctrinement étatique nous a martelé sa soi-disante inéluctabilité… A lire et diffuser sans modération…

— Résistance 71 —

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Petits précis sur la société, l’état, la désobéissance civile et la commune volontaire autogérée, solution au marasme systémique actuel

1ère partie

3ème partie

4ème partie

 

2ème partie: Sur l’État

 

Le 3 Janvier 2013

 

par Résistance 71

 

Débarrassons le plancher d’une fausse conception: l’État n’est pas la société. Comme Clastres et bien d’autres l’ont établi, la société prime l’état, la société est bien antérieure à l’état, de fait, la société n’est même pas le fruit de l’humain, elle est antérieure à l’Homme. Déjà en 1774, Jean Paul Marat, médecin et futur grand leader de la révolution française mettait en garde avec une lucidité faisant froid dans le dos contre l’état et ses tromperies. Ainsi dans son ouvrage à redécouvrir “Les chaînes de l’esclavage” il nous disait:

Pour rester libre, il faut rester en garde contre ceux qui nous gouvernent: rien de plus aisé que de perdre celui qui est sans défiance; la trop grande sécurité des peuples est toujours l’avant-coureur de leur servitude […] L’opinion est fondée sur l’ignorance et l’ignorance favorise extrêmement le despotisme. C’est elle qui, tenant le bandeau sur les yeux des peuples, les empêche de connaître leurs droits, d’en sentir le prix et de les défendre… Si l’état n’est pas divisé, c’est la constante pratique du gouvernement que d’y semer la discorde et d’y fomenter des dissenssions.”

Pierre Kropotkine, de plus en plus considéré comme le père fondateur de la biologie sociale, l’a également prouvé dans ses études approfondis, l’évolution a favorisé les animaux capabables de vivre en société. De fait, la vaste majorité du règne animal, vit en société. L’école philosophique allemande dont Hegel fut un des fers de lance a prôné la confusion entre la société et l’État. Il est devenu courant que d’assimiler la société et l’État; et de fait, pour beaucoup de personnes, la société est inconcevable sans l’État. Par extrapolation société = État. Rien de plus faux, comme nous l’avons déjà vu, mais O combien utile pour le dogme de la pensée unique régissant notre société.

En grattant la surface, nous nous rendons compte que l’État ne représente qu’une forme possible d’organisation sociale; cette forme n’est ni inéluctable, ni la panacée sociétale.

Voici ce que dit Pierre Kropotkine en 1906 dans “L’État et son rôle historique”:

Aujourd’hui, l’anthropologie a parfaitement démontré que le point de départ de l’humanité ne fut pas la famille mais bien le clan, la tribu. La famille paternelle telle que nous la connaissons et telle qu’elle est décrite dans les traditions hébraïques, ne fit son apparition que bien plus tard… L’accumulation de la propriété privée ne pouvait s’y effectuer puisque toute chose qui avait appartenu en particulier à un membre de la tribu était détruite ou brûlée là où on inhumait son cadavre…”

Quelques soixante-dix années avant les travaux de Pierre Clastres, Kropotkine disait ceci dans le même ouvrage cité:

Le brave, l’audacieux et surtout, le prudent, devenaient aussi des meneurs temporaires dans les conflits avec d’autres tribus, ou pendant les migrations. Mais l’alliance entre le porteur de “la loi” (celui qui savait de mémoire la tradition et les décisions anciennes), le chef militaire et le sorcier, n’existait pas. Il ne peut pas plus y avoir question d’État dans ces tribus, qu’il n’en est question dans une société d’abeilles ou de fourmis, ou chez les patagoniens et les esquimaux, nos contemporains…”

L’évolution historique et sociale a mué la tribu en agglomération communale, voici ce qu’en dit Kropotkine:

La commune de village se composait, comme elle se compose encore, de familles séparées. Mais les familles d’un même village possédaient la terre en commun. Elles la considéraient comme leur patrimoine commun et se la répartissaient selon la grandeur des familles — leurs besoins et leurs forces. Des centaines de millions d’hommes vivent encore sous ce régime dans l’Europe orientale, aux Indes, à Java, etc. C’est le même régime que les paysans russes ont établi, de nos jours, librement en Sibérie, lorsque l’État leur eut laissé la latitude d’occuper l’immense territoire Sibérien comme ils l’entendaient.

[…]

Dans toutes ses affaires, la commune de village était souveraine. La coutume locale faisait loi, et l’assemblée plénière de tous les chefs de famille, hommes et femmes, était le juge, le seul juge, en matière civile et criminelle. Quand un des habitants, se plaignant contre un autre, avait planté son couteau en terre à l’endroit où la commune se réunissait d’ordinaire, la commune devait «trouver la sentence» selon la coutume locale, après que le fait avait été établi par les jurés des deux parties en litige. Le temps me manquerait si je voulais vous dire tout ce que cette phase offre d’intéressant. Il me suffira de remarquer que toutesles institutions dont les États s’emparèrent plus tard au bénéfice des minorités, toutes les notions de droit que nous trouvons (mutilées à l’avantage des minorités) dans nos codes, et toutes les formes de procédure judiciaire, en tant qu’elles offrent des garanties pour l’individu, eurent leurs origines dans la commune de village. Ainsi, quand nous croyons avoir fait un grand progrès en introduisant, par exemple, le jury, nous n’avons fait que revenir à l’institution des barbares, après l’avoir modifiée à l’avantage des classes dominantes. Le droit romain ne fit que se superposer au droit coutumier. Le sentiment d’unité nationale se développait en même temps que de grandes fédérations libres des communes de villages.”

Kropotkine narre ensuite l’évolution des communes et rejoint une fois encore Pierre Clastres avant la lettre, clastres qui dira dans les années 1960-70 que les sociétés primitives utilisent la guerre comme moyen de fuir l’étatisation de leur société, comme moyen d’empêcher la concentration du pouvoir et l’oppression. Voici ce que dit Kropotkine plus loin dans “L’État et son rôle historique”:

Loin d’être la bête sanguinaire que l’on a voulu en faire pour prouver la nécessité de le dominer, l’homme a toujours aimé la tranquillité, la paix. Plutôt batailleur par moment que féroce, il préfère son bétail et sa terre au métier des armes. C’est pourquoi, à peine les grandes migrations de barbares ont-elles commencé à faiblir, à peine les les hordes et les tribus se sont-elles cantonnées plus ou moins sur leurs territoires respectifs, que nous voyons les soins de la défense du territoire contre de nouvelles vagues d’émigrants confiés à quelqu’un qui engage à sa suite une petite bande d’aventuriers, d’hommes aguerris ou de brigands, pendant que la grande masse élève son bétail ou cultive le sol. Et ce défenseur commence bientôt à ramasser des richesses : il donne cheval et fer (très coûteux alors) au miséreux, et il l’asservit ; il commence à conquérir des embryons de pouvoir militaire.

D’autre part, peu à peu la tradition, qui fait loi, s’oublie par le grand nombre. Il reste à peine un vieillard qui a pu retenir dans sa mémoire les versets et les chants dans lesquels on raconte les «précédents» dont se compose la loi coutumière, et il les récite aux jours des grandes fêtes devant la commune. Et, peu à peu, quelques familles se font une spécialité, transmise de père en fils, de retenir ces chants et ces versets dans la mémoire, de conserver «la loi» dans sa pureté. Vers elles vont les villageois pour juger les différents dans des cas embrouillés, surtout lorsque deux villages ou deux confédérations refusent d’accepter les décisions des arbitres pris dans leur sein.

L’autorité princière ou royale germe déjà dans ces familles, et plus j’étudie les institutions de l’époque, plus je vois que la connaissance de la loi coutumière fit beaucoup plus pour constituer cette autorité que la force du glaive. L’homme s’est laissé asservir, bien plus par son désir de «punir» selon «la loi» que par la conquête directe militaire.

Et, graduellement, la première «concentration des pouvoirs», la première assurance mutuelle pour la domination — celle du juge et du chef militaire — se fait contre la commune du village. Un seul homme revêt ces deux fonctions. Il s’entoure d’hommes armés pour exécuter les décisions judiciaires ; il se fortifie dans sa tourelle ; il accumule dans sa famille les richesses de l’époque — pain, bétail, fer, — et peu à peu il impose sa domination aux paysans des alentours…

Kropotkine parle ensuite de la “révolution des communes libres” des XIème et XIIème siècles, chose que nous reverrons lorsque nous parlerons des communes libres et fédérées.

Cette grande époque des fédérations de communes libres (bien sûr perfectible), officialisée par les chartes royales, toucha à sa fin lors de l’avènement de l’état-nation et de la monarchie absolue au XVIème siècle. D’après les recherches de Kropotkine:

Dans le courant du XVIè siècle, des barbares modernes viennent détruire toute cette civilisation des cités du moyen âge. Ces barbares ne l’anéantissent peut-être pas, mais ils l’arrêtent, du moins, dans sa marche pour deux ou trois siècles. Ils la lancent dans une nouvelle direction.

Ils assujettissent l’individu, ils lui enlèvent toutes ses libertés, ils lui demandent d’oublier les unions qu’il basait autrefois sur la libre initiative et la libre entente. Le but est de niveler la société entière dans une même soumission au maître. Ils détruisent tous les liens entre hommes, en déclarant que l’État et l’Église, seuls, doivent désormais former l’union entre sujets ; que seuls, l’Église et l’État ont mission de veiller aux intérêts industriels, commerciaux, judiciaires, artistiques, passionnels, pour lesquels les hommes du XIIè siècle avaient coutume de s’unir directement.

Et qui sont ces barbares ? — C’est l’État : la Triple-Alliance, enfin constituée, du chef militaire, du juge romain et du prêtre — les trois formant une assurance mutuelle pour la domination, les trois unis dans une même puissance qui commandera au nom des intérêts de la société — et écrasera cette société.

L’état par son principe même ne peut tolérer la fédération libre, car la fédération libre représente le renard dans le poulailler: l’état dans l’état. L’état et son gouvernement ne reconnaît que des sujets, des gens asservis à ses diktats. Le principe fédératif tel que l’envisionnait Proudhon plus tard est une antinomie de l’état pour qui seul le principe de soumission, de discipline ne vaut. Soumission et coercition sont les deux piliers de l’État sans lesquels il ne peut exister.

La création de l’état-nation sous sa forme historique de monarchie absolue au XVIème siècle a brisé le principe d’autonomie politique et sociale. Kropotkine nous dit encore: “L’État c’est la guerre et les guerres ravagent l’Europe, achevant de ruiner les villes que l’État n’a pas encore ruinées directement.”

Non seulement l’état s’empresse de détruire les communes, de ruiner les paysans sous sa dépendance et de soumettre les terres communales au pillage, mais il commandite les historiens et les économistes pour arranger une fable compatible avec son agenda afin de mieux mystifier les peuples. Kropotkine rajoute:

Les historiens et les économistes aux gages de l’État nous ont enseigné, sans doute, que la commune de village, étant devenue une forme surannée de la possession du sol, forme qui entravait les progrès de l’agriculture, dut disparaître sous l’action des forces économiques naturelles. Les politiciens et les économistes bourgeois ne cessent de le répéter jusqu’à nos jours ; et il y a même des révolutionnaires et des socialistes — ceux qui prétendent être scientifiques — qui récitent cette fable convenue, apprise à l’école.

Eh bien, jamais mensonge plus odieux n’a été affirmé dans la science. Mensonge voulu, car l’histoire fourmille de documents pour prouver à qui veut les connaître — pour la France, il suffirait presque de consulter Dalloz — que la commune de village fut d’abord privée par l’Etat de toutes ses attributions ; de son indépendance, de son pouvoir juridique et législatif ; et qu’ensuite ses terres furent, ou bien tout bonnement volées par les riches sous la protection de l’Etat, ou bien directement confisquées par l’Etat…

La révolution française est un grand exemple du pillage étatique sous contrôle bourgeois. La bourgeoisie se constitua très vite en substitut de la noblesse pour dépouiller les communes de France ce qu’il leur restait de terre communale. Les historiens et économistes nous gargarisent le plus souvent avec la notion pseudo-scientifique que la possession communale est morte de sa belle mort. Voici ce qu’en dit Kropotkine qui a écrit un des tous meilleurs compte-rendu sur la révolution française:

Alors, le 24 août 1794, la réaction arrivée au pouvoir frappa le grand coup. L’État confisqua toutes les terres des communes et en fit un fonds de garantie de la dette publique, les mettant aux enchères et les livrant à ses créatures, les thermidoriens.

Le 2 prairial, an V, après trois ans de curée, cette loi fut heureusement abrogée. Mais, du même coup, les communes furent abolies et remplacées par des conseils cantonaux, afin que l’État pût les peupler plus facilement de ses créatures. Cela dura jusqu’en 1801, lorsque les communes furent réintroduites ; mais alors le gouvernement se chargea lui-même de nommer les maires et les syndics dans chacune des 360.000 communes !”

Cela continua bien après la révolution:

“… Et cette absurdité dura jusqu’à la Révolution de juillet 1839 ; après quoi, la loi de 1789 fut réintroduite. Et, entre temps, les terres communales furent à nouveau confisquées en entier par l’État, en 1813, et pillées à nouveau pendant trois ans. Ce qui en resta ne fut rendu aux communes qu’en 1816.

Croyez-vous que c’est fini ? — Pas du tout ! Chaque nouveau régime a vu dans les terres communales une source de récompense pour ses suppôts. Aussi, depuis 1830, à trois reprises différentes — la première fois en 1837 et la dernière sous Napoléon III — des lois furent promulguées pour forcerles paysans à partager ce qu’il leur restait de forêts et de pâturages communaux, et trois fois l’État fut obligé d’abroger ces lois, à cause de la résistance des paysans. Tout de même, Napoléon III sut en profiter pour saisir quelques larges propriétés et en faire des cadeaux à certaines de ses créatures.”

L’État ne peut survivre que de guerres et d’impérialisme, l’Histoire est truffée d’exemple. De l’intérieur, l’état use d’une arme redoutable: l’impôt, institution d’origine purement étatiste, arme qui sert à maintenir les foules sous le joug, à favoriser les amis (regardons tout dernièrement la mascarade de “l’anticonstitutionnalité” d’une taxation des riches à 75%), à ruiner le grand nombre et à maintenir la division de castes.

Kropotkine analyse également l’éducation étatique et le conflit étatico-libertaire et de la perversion scientifique qui endoctrine les citoyens:

Et enfin, ce qui est pire que tout ce que je viens d’énumérer, c’est que l’éducation que nous recevons tous de l’État, à l’école et plus tard, a tellement vicié nos cerveaux que la notion même de liberté finit par s’égarer, se travestir en servitude.

Triste spectacle que de voir ceux qui se croient révolutionnaires vouer leurs haines les plus profondes à l’anarchiste — parce que les conceptions de celui-ci sur la liberté dépassent leurs conceptions mesquines et étroites de la liberté, apprises à l’école étatiste. Et cependant, ce spectacle est un fait.

La philosophie libertaire est étouffée par la pseudo-philosophie romano-catholique de l’État. L’histoire est viciée dès sa première page où elle ment en parlant des royautés mérovingienne et carolingienne, jusqu’à sa dernière page où elle glorifie le jacobinisme et ne veut pas connaître le peuple dans son oeuvre propre de création des institutions. Les sciences naturelles sont perverties pour être mises au service de la double idole, Église-État. La psychologie de l’individu, et encore plus celle des sociétés, sont falsifiées dans chacune de leurs assertions pour justifier la triple alliance du soldat, du prêtre et du bourreau. La morale, enfin, après avoir prêché pendant des siècles l’obéissance à l’Église, ou au livre, ne s’en émancipe aujourd’hui que pour prêcher la servitude envers l’État. — «Point d’obligations morales directes envers ton voisin, point même de sentiment de solidarité ; toutes tes obligations sont envers l’État»  nous dit-on, nous enseigne-t-on dans ce nouveau culte de la vieille divinité romaine et césarienne. «Le voisin, le camarade, le compagnon — oublie-les.» Tu ne les connaîtras plus que par l’intermédiaire d’un organe de ton État. Et tous vous vous ferez une vertu de lui être également asservis.

Quelle est la conclusion de Kropotkine sur l’État ? qu’il doit être aboli purement et simplement car:

Nous y voyons l’institution, développée dans l’histoire des sociétés humaines pour empêcher l’union directe entre les hommes, pour entraver le développement de l’initiative locale et individuelle, pour broyer les libertés qui existaient, pour empêcher leur nouvelle éclosion. Et nous savons qu’une institution, qui a tout un passé datant de plusieurs milliers d’années, ne peut pas se prêter à une fonction opposée à celle pour laquelle elle fut développée dans le cours de l’histoire.” Il envisage l’argument réformiste tant au goût du jour de son temps que du notre, car le réformisme est la garantie de la survie oligarchique, la corruption de la révolution sociale par le système prédateur toujours prometteurs de beaux jours. Les chantres du système essaieront toujours de convaincre (jusqu’ici avec succès) les progressistes anti-système à rester prudent et à “garder patience” envers l’État. Voici ce que dit Kropotkine à ce sujet:

A cet argument, absolument inébranlable pour quiconque a réfléchi sur l’histoire — que nous répond-on ?

On répond par un argument… presque enfantin.

-«L’État est là, nous dit-on. Il existe, il représente une puissante organisation, toute faite. Pourquoi le détruire, au lieu de l’utiliser ? Elle fonctionne pour le mal — c’est vrai ; mais c’est parce qu’elle est aux mains des exploiteurs. Tombée aux mains du peuple, pourquoi ne serait-elle pas utilisée dans un meilleur but, pour le bien du peuple ?

Toujours le même rêve, — du marquis de Posa, dans le drame de Schiller, essayant de faire de l’absolutisme un instrument d’affranchissement ; ou bien le rêve du doux abbé Pierre, dans Rome de Zola, voulant faire de l’Église, le levier du socialisme !

Qu’il est triste d’avoir à répondre à de pareils arguments ! Car ceux qui raisonnent ainsi, ou bien n’ont pas le moindre soupçon sur le vrai rôle historique de l’État ; ou bien ils conçoivent la révolution sociale sous une forme tellement insignifiante, tellement anodine, qu’elle n’a plus rien de commun avec les aspirations socialistes.

[…] Et l’on veut que ce travail immense, qui demande l’exercice libre du génie populaire, se fasse dans les cadres de l’État, dans l’échelle pyramidale de l’organisation qui fait l’essence de l’État ! On veut que l’État, dont nous avons vu la raison d’être dans l’écrasement de l’individu, dans la haine de l’initiative, dans le triomphe d’uneidée qui doit forcément être celle de la médiocrité, devienne le levier pour accomplir cette immense transformation !… On veut gouverner le renouveau d’une société à coups de décrets et de majorités électorales… Quel enfantillage ! A travers toute l’histoire de notre civilisation, deux traditions, deux tendances opposées, se sont trouvées en présence : la tradition romaine et la tradition populaire ; la tradition impériale et la tradition fédéraliste ; la tradition autoritaire et la tradition libertaire.”

En 1850, Proudhon dans son analyse sur “La Liberté” nous livre ceci sur l’État:

Le Gouvernement donc, soit l’Église et l’État indivisiblement unis, a pour dogmes :

 

1. La perversité originelle de la nature humaine ;

2. L’inégalité essentielle des conditions ;

3. La perpétuité de l’antagonisme et de la guerre ;

4. La fatalité de la misère.

D’où il se déduit:

5. La nécessité du gouvernement, de l’obéissance, de la résignation et de la foi.

[…]

Quel est le but de cet organisme ?

De maintenir l’ordre dans la société, en consacrant et sanctifiant l’obéissance du citoyen à l’État, la subordination du pauvre au riche, du vilain au noble, du travailleur au parasite, du laïc au prêtre, du bourgeois au soldat…

[…]

Il n’y a pas deux espèces de gouvernement, comme il n’y a pas deux espèces de religions. Le Gouvernement est de droit divin ou il n’est pas ; de même que la religion est du Ciel ou n’est rien. Gouvernement démocratique et religion naturelle sont deux contradictions à moins qu’on ne préfère y voir deux mystifications. Le peuple n’a pas plus voix consultative dans l’État que dans l’Église : son rôle est d’obéir et de croire…

[…]

Il faut sortir de ce cercle infernal. Il faut traverser, de part en part, l’idée politique, l’ancienne notion de justice distributive et arriver à celle de justice commutative qui, dans la logique de l’histoire comme dans celle du droit, lui succède…

… Concluons sans crainte que la formule révolutionnaire ne peut plus être ni législation directe, ni gouvernement direct, ni gouvernement simplifié : elle est, plus de gouvernement.

Ni monarchie, ni aristocratie, ni même démocratie, en tant que ce troisième terme impliquerait un gouvernement quelconque, agissant au nom du peuple, et se disant peuple. Point d’autorité, point de gouvernement, même populaire : la Révolution est là.”

Plus près de nous, une autre grande figure de l’anarchisme moderne, Emma Goldman, nous livre les résultats de son analyse dans son écrit de 1940: “L’individu, la société et l’État”:

Dans ces perspectives, les problèmes de relation entre l’homme et l’État revêtent une signification tout à fait nouvelle. Il n’est plus question de savoir si la dictature est préférable à la démocratie, si le fascisme italien est supérieur ou non à l’hitlérisme. Une question beaucoup plus vitale se pose alors à nous : le gouvernement politique, l’État est-il profitable à l’humanité et quelle est son influence sur l’individu ?

L’individu est la véritable réalité de la vie, un univers en soi. Il n’existe pas en fonction de l’État, ou de cette abstraction qu’on appelle «société» ou «nation», et qui n’est autre qu’un rassemblement d’individus. L’homme a toujours été, est nécessairement la seule source, le seul moteur d’évolution et de progrès. La civilisation est le résultat d’un combat continuel de l’individu ou des groupements d’individus contre l’État et même — contre la «société», c’est-à-dire contre la majorité hypnotisée par l’État et soumise à son culte. Les plus grandes batailles que l’homme ait jamais livrées l’ont été contre des obstacles et des handicaps artificiels qu’il s’est lui-même imposés et qui paralysent son développement. La pensée humaine a toujours été faussée par les traditions, les coutumes, l’éducation trompeuse et inique, dispensées pour servir les intérêts de ceux qui détiennent le pouvoir et jouissent de privilèges; autrement dit, par l’État et les classes possédantes. Ce conflit incessant a dominé l’histoire de l’humanité.

[…] L’État ecclésiastique, ou séculier, servit alors à donner une apparence de légalité et de droit aux torts causés par quelques-uns au plus grand nombre. Cette apparence de droit était le moyen le plus commode de gouverner le peuple, car un gouvernement ne peut exister sans le consentement du peuple, consentement véritable, tacite ou simulé. Le constitutionnalisme et la démocratie sont les formes modernes de ce consentement prétendu, inoculé par ce qu’on appelle «éducation», véritable endoctrinement public et privé.

Le peuple consent parce qu’on le persuade de la nécessité de l’autorité ; on lui inculque l’idée que l’homme est mauvais, virulent et trop incompétent pour savoir ce qui est bon pour lui. C’est l’idée fondamentale de tout gouvernement et de toute oppression. Dieu et l’État n’existent et ne sont soutenus que par cette doctrine.

Pourtant l’État n’est rien d’autre qu’un nom, une abstraction. Comme d’autres conceptions du même type, nation, race, humanité, il n’a pas de réalité organique. Appeler l’État un organisme est une tendance maladive à faire d’un mot un fétiche […] L’État, le gouvernement, quels qu’en soient la forme, le caractère, qu’il soit autoritaire ou constitutionnel, monarchique ou républicain fasciste, nazi ou bolchevik, est de par sa nature même conservateur, statique, intolérant et opposé au changement. S’il évolue parfois positivement c’est que, soumis à des pressions suffisamment fortes, il est obligé d’opérer le changement qu’on lui impose, pacifiquement parfois, brutalement le plus souvent, c’est-à-dire par les moyens révolutionnaires […]

Les intérêts de l’État et ceux de l’individu sont fondamentalement antagonistes. L’État et les institutions politiques et économiques qu’il a instaurées ne peuvent survivre qu’en façonnant l’individu afin qu’ils servent leurs intérêts ; ils l’élèvent donc dans le respect de la loi et de l’ordre, lui enseignent l’obéissance, la soumission et la foi absolue dans la sagesse et la justice du gouvernement; ils exigent avant tout le sacrifice total de l’individu lorsque l’État en a besoin, en cas de guerre par exemple. L’État juge ses intérêts supérieurs à ceux de la religion et de Dieu. Il punit jusque dans ses scrupules religieux ou moraux l’individu qui refuse de combattre son semblable parce qu’il n’y a pas d’individualité sans liberté et que la liberté est la plus grande menace qui puisse peser sur l’autorité… La régénération de l’humanité ne s’accomplira pas sans l’aspiration, la force énergétique d’un idéal.

Cet idéal, pour moi, c’est l’anarchie, qui n’a évidemment rien à voir avec l’interprétation erronée que les adorateurs de l’État et de l’autorité s’entendent à répandre. Cette philosophie jette les bases d’un ordre nouveau fondé sur les énergies libérées de l’individu et l’association volontaire d’individus libres.

De toutes les théories sociales, l’Anarchie est la seule à proclamer que la société doit être au service de l’homme et non l’homme au service de la société. Le seul but légitime de la société est de subvenir aux besoins de l’individu et de l’aider à réaliser ses désirs.”

Dans son essai “L’État dans l’Histoire”, publié post-mortem en 1983, Gaston Leval, ancien de la CNT espagnole et combattant anarchiste durant la révolution espagnole de 1936-1939, confirme lui aussi:

Quelqu’en soit sa forme, théocratique, militaire, absolutiste, bureaucratique, nous retouvons deux caractéristiques sans lesquelles, au fond, il n’y aurait pas d’État: la prédominance de la guerre et le prélèvement ruineux de l’impôt, car en premier lieu, l’État est simultanément un instrument d’exploitation et de domination, soit des sols, soit des hommes, mais surtout des hommes.”

[…] “En règle générale, c’est le travail de l’ensemble des hommes et des générations qui se sont succédés au cours de développement historique, qui a permis à l’humanité de s’élever, de se perfectionner, ce n’est certainement pas l’activité de l’État… L’État est bien l’œuvre des aventuriers et des exploiteurs qui savent s’imposer par la force ou par la ruse. C’est la caste des fonctionnaires qui a créée ses fonctions pour en vivre, qui a inventée de toutes pièces l’appareil dont elle se sert pour justifier de son existence.”

Plus loin, Leval nous révèle dans son étude le rôle particulièrement négatif de la fiscalité, de l’impôt en relation avec la domination et l’oppression primordiale féodale, activité qui renforça à terme, l’État et son système coercitif:

Entre l’État et le peuple s’interposa la classe des grands propriétaires responsables et privilégiés, écrit Jacques Pirenne, et comme le fisc, d’autant plus brutal que l’impôt rentrait difficilement, apparaissait aux contribuables comme le principal ennemi, les petits propriétaires, incapables de résister à la toute-puissance et à l’arbitraire des fonctionnaires, cherchèrent la protection des grands seigneurs fonciers en leur vendant leurs terres pour les reprendre ensuite en qualité de colons… Les seigneurs, par le fait même qu’ils échappaient au droit commun, constituèrent une classe de privilégiés et bientôt, abusant de leur force, ils imposèrent leur patronage, malgré la défense formelle qui leur fut faite, aux petits propriétaires et à des villages entiers qu’ils incorporèrent à leurs domaines. Ce n’est donc pas à cause de la transformation des moyens de production que fut mofifié le régime politique et juridique, mais à cause de la politique étatiste dans laquelle la fiscalité jouait un rôle prépondérant. Nous répétons, car il faut y insister, que ces mêmes faits se sont produits, à des époques différentes, dans à peu près tous les pays.

Sa critique de la centralisation étatique est précise et acerbe:

Tout gouvernant centralisateur est un despote, tout despote est un centralisateur, ce qui se répercute pratiquement, dans la structure des nations et dans le respect ou l’offense de la liberté. Voilà un axiome qu’on ne devrait jamais oublier… Le centralisme d’État est une entreprise de domestication aux prolongements universels.”

Dans son dernier chapitre: “Le remplacement de l’État”, Gaston Leval explique comment la révolution espagnole de 1936-39, héritière d’une tradition anarchiste en Espagne depuis avant 1870 sous l’influence des idées et des méthodes de Michel Bakounine, a pavé un chemin, certes bien perfectible, mais qui est l’espoir pour une humanité enfin émancipée:

Dès leur démarrage historique, les anarchistes sociaux espagnols cherchèrent des solutions constructives aux problèmes essentiels.  Ils avaient fait leur la formule de Saint-Simon: Remplacer le gouvernement des Hommes par l’administration des choses, ou celle de Proudhon qui disait: “l’atelier remplacera le gouvernement”, ce qui impliquait que la production devait être régie par les producteurs eux-mêmes et que l’organisation politico-administrative organisée par l’état, devait être remplacée par la gestion directe et l’autodirection… Le communisme anti-étatique défendait le droit économique de tout membre de la société, qui ne serait pas un parasite volontaire, à la quote-part des biens matériels qu’on pourrait lui assurer, quelle que fut la valeur de son apport personnel (ceci en contradiction avec le modèle marxiste qui évalue l’apport de travail individuel)…”

“L’état apparaît dans l’Histoire comme le résultat du droit du plus fort, de la violence, de la barbarie. Un État qui ne s’appuierait pas sur le glaive serait une contradiction. L’État, c’est la guerre au dehors, l’oppression à l’intérieur. C’est même aussi la guerre à l’intérieur entre les dynasties, les familles royales, les groupements d’intérêts, les partis politiques et l’humanité n’a que faire de ces rivalités pour s’élever.

Pour conclure son essai (écrit entre 1975 et 1978, année de sa mort), Leval balaie la notion d’utopie et nous encourage à l’action, à une action réfléchie, une praxis libertaire:

Nous sommes entrés dans une phase de l’Histoire où il faut choisir: ou l’État, ou la société. Le progrès des techniques de production précipite la diminution de la masse des producteurs et il y a un transfert de cette population vraiment active vers des activités parasitaires, le tout s’amalgamant avec le secteur tertiaire (services et administrations), où, à côté d’activités sociales parfaitement utiles, pullulent les fausses activités et les fausses professions. Ce n’est pas délirer que de craindre qu’avant un siècle, le monde des parasites ne s’impose sur celui des vrais producteurs. […]

On criera, comme on a généralement crié avant toute réalisation politique et sociale, au rêve et à l’utopie. Mais ce que nous préconisons maintenant n’est pas plus impossible que ne le fut la disparition de la société basée sur le servage. Si l’on nous demande dans les détails comment fonctionne une société non basée sur le salariat, nous répondrons que ceux qui renversèrent l’absolutisme royal ne se préoccupaient pas de la façon dont, dans la société constitutionnaliste, fonctionneraient tous les rouages de l’État qui succéderait à celui qu’ils attaquaient. Il existe même, comparativement, plus de facteurs pouvant servir à la construction d’une société nouvelle, qu’il n’en existait dans la société ancienne. L’importance du mouvement coopératif mondial en est la preuve.

Si Pierre Kropotkine fut le scientifique reconnu de la pensée anarchiste, Michel Bakounine, cité par Leval et inspirateur du mouvement libertaire espagnol dès 1868, fut le pourfendeur éclairé de l’État et de la religion. Son ouvrage le plus célèbre: “Dieu et l’État”, ne fut pourtant compilé et publié de ses écrits que 6 ans après sa mort par ses amis Carlo Cafiero et Elisée Reclus en 1882.

Voici ce que nous dit Bakounine sur l’État dans cette œuvre truculante et fascinante:

En un mot, nous repoussons toute législation, toute autorité et toute influence privilégiée, patentée, officielle et légale, même sortis du suffrage universel, convaincus que nous sommes qu’elles ne pourront tourner jamais qu’au profit d’une minorité dominante et exploitante, contre les intérêts de l’immende majorité asservie. Voilà dans quel sens nous sommes réellement des anarchistes.”

Bakounine fut un des premiers penseurs anarchiste à reconnaître l’ineptie du système éducatif étatique, fondé sur le concept de la formation de citoyens obéissants qui voteront et paieront leurs impôts (réduction de l’individu créatif à un zombie votard et contribuable) sans poser de question. Il suggéra une refonte du système éducatif, refonte qui fut la base de l’école libre espagnole de Francesco Ferrer par la suite. Bakounine savait qu’une société émancipée et donc libre ne peut se bâtir efficacement qu’avec un peuple véritablement éduqué. Sur l’éducation, Bakounine écrivait ceci:

Toute éducation rationnelle n’est au fond rien que cette immolation progressive de l’autorité au profit de la liberté, le but final de l’éducation ne devrait être que celui de former des Hommes libres et pleins de respect et d’amour pour la liberté des autres… Ce ne seront plus des écoles mais des académies populaires dans lesquelles il ne pourra plus être question de maîtres et d’élèves, où le peuple viendra librement prendre, s’il le trouve nécessaire, un enseignement libre et dans lesquelles il pourra à son tour faire profiter de son expérience et enseigner à ses professeurs. Ce sera un enseignement mutuel, un acte de fraternité intellectuelle entre la jeunesse instruite et le peuple.”

Bakounine était un visionnaire, il voyait par anticipation le chemin que prenait la gouvernance et que les États se dirigeraient de plus en plus vers une gouvernance technocratique alors que la science et la technologie au XIXème faisaient de grands progrès. Bakounine fut certainement un des tous premiers à mettre en garde contre l’avancée technocratique qui ne servirait ultimement que le petit nombre dans un mode fait de contrôle et nouveaux dogmes:

“… la science a pour mission unique d’éclairer la vie et non de la gouverner. Le gouvernement d ela science et des homes de la science, s’appelassent-ils même des positivistes, des disciples d’Auguste Comte ou même des disciples de l’école doctrinaire du communisme allemand, ne peut être qu’impuissant, ridicule, inhumain, cruel, oppressif, exploiteur et malfaisant […]

Ce que je prêche, c’est donc jusqu’à un certain point, la révolte de la vie contre la science ou plutôt contre le gouvernement de la science. Non pour détruire la science, ce serait un crime de lèse-humanité, mais pour la remettre à sa place, de manière à ce qu’elle ne puisse jamais en sortir. Jusqu’à présent, toute l’histoire humaine n’a été qu’une immolation perpétuelle et sanglante de millions de pauvres êtres humains en l’honneur d’une abstraction impitoyable quelconque: dieux, patrie, puissance de l’état, honneur national, droits historiques, droits juridiques, liberté politique, biens publics.

Bakounine pensait que l’État et la religion était intrinsèquement lié et que l’un n’existait pas sans l’autre, même dans des états en apparence non théocratiques:

Il n’est pas, il ne peut exister d’État sans religion. Prenez les états les plus libres du monde,  les Etats-Unis ou la Confédération Suisse, par exemple et voyez quel rôle important la providence divine, cette sanction suprème de tous les états, y joue dans tous les discours officiels…”

Dans la postface de “Dieu et l’État” (dans l’édition Mille et Une Nuits), Joël Gayraud dit ceci de la pensée de Bakounine: “… pour Bakounine, l’état doit être aboli dès le début du processus révolutionnaire sous peine de voir se constituer une nouvelle classe dominante qui ne possèderait plus seulement, comme la bourgeoisie, la terre ou les usines, mais la terre toute entière. Prévision d’une lucidité éclatante… Si comme les philosophes des Lumières, Bakounine voit dans la science une arme propre à dissiper les ténèbres de l’obscurantisme et du fanatisme, il se refuse à la sacraliser et nous met en garde contre les tentations positivistes d’un gouvernement de savants qui exerceraient une dictature sur la vie elle-même. Aujourd’hui où les délires d’une caste technocratique soutenue par des scientifiques sacrifiant à la religion de l’économie produisent de nouvelles maladies et font courir des risques mortels aux écosystèmes de la planète, on ne peut-être frappé encore une fois de la puissance anticipatrice du révolutionnaire russe… On ne saurait remplacer une religion par une autre, fût-elle la religion du progrès social ou de l’humanité, sans maintenir les fondements idéologiques de l’oppression. De même que l’abolition de l’État est la condition d’émergence d’une société libre, le refus de toute transcendance, métaphysique ou religeuse, est la condition première de la liberté de l’esprit.

A suivre… 3ème partie sur la désobéissance civile…

L’illusion démocratique: comprendre l’état, son obsolescence et la nécessité de son remplacement…

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“Ou bien l’état pour toujours, écrasant la vie individuelle et locale, prenant en charge tous les secteurs de l’activité humaine, amenant avec lui toutes ses guerres et luttes internes pour le pouvoir, ses palaces de révolutions qui ne font que remplacer un tyran par un autre et inévitablement à la fin de ce développement il y a… la mort !

ou, la destruction des états et une nouvelle vie commencera de nouveau dans des milliers de centres sur les principes d’initiatives vivifiantes des individus et des groupes ainsi que de l’association libre.

Le choix est vôtre ! “

 

~ Pierre Kropotkine en conclusion de “L’État et son rôle historique”, 1897 ~

 

 

Le remplacement de l’État (extraits)

 

Ceci constitue le 9ème et dernier chapitre du livre de Gaston Leval “L’État dans l’histoire”, 1983, ouvrage post-mortem au manuscrit inachevé.

 

 

* * Par Gaston Leval * *

 

 

Depuis son apparition, l’école libertaire, autrement appelée an-archiste, ou anti-autoritaire, s’est déclarée contre l’état dans lequel elle a vu non seulement un facteur parasitaire, mais la plus grande source de maux dont l’humanité a souffert…

Non seulement l’état, vole, pille, envahit, détruit anéantit, mais il impose aux populations, aux nations, aux civilisations, le droit du plus fort, le règne du despotisme unipersonnel ou collectif. C’est pourquoi les libertaires ont toujours pris soin de ne pas confondre l’état, même dans les périodes trop courtes où il n’a pas fait la guerre, et la société. “La société, écrivait Bakounine, c’est la réunion, le regroupement des Hommes, unis pour satisfaire leurs nécessités, elle se dirige par des lois spécifiques, des traditions dont elle n’a pas toujours conscience mais qui sont effectives; elle se maintient par la conjonction des intérêts et elle est aussi vieille que l’humanité, car l’Homme est le fruit de la société et il ne se civilise que parce qu’il est un être social. La société est l’œuvre de la sociabilité, elle a existé avant l’état, qui n’est qu’une forme transitoire d’organisation sociale et elle continuera d’exister après lui.”

[…] Cet amalgame provient du fait que l’état a été, dans l’immense majorité le résultat de l’invasion et de la conquête. Les guerriers fondateurs d’états ont constitué des nations et historiquement une nation c’était, nous dit même le dictionnaire, “une communauté humaine”, le plus souvent installée sur le même territoire et qui possède une unité historique, linguistique, religieuse, économique plus ou moins forte. Souvent, l’état n’est pas encore constitué mais les conglomérats humains le sont. Les Francs, les Suèves, les Alamans, les Bourguignons, les Ibères, les Basques, les Gaulois ou les Germains étaient des nations. L’unité politique viendra plus tard, surtout complétée par le renfort gouvernemental et centralisateur. Elle sera l’œuvre de pillards qui, pour assurer leur emprise, constitueront des institutions coercitives exerçant leur contrôle sur les peuples vaincus et imposant leur loi, les dépouillant de leurs biens ou les exterminant.

Généralement, le vainqueur ne produira pas; il se contentera de rançonner après avoir asservi. Mais il ne sait pas produire, il sait organiser la collecte de l’impôt, un système de contributions, le ramassage des biens produits par les populations agraires; et tous les organes de contribution, les équipes de ramassage, les forces de surveillance ne tarderont pas à s’unifier, à s’organiser, à constituer un appareil d’oppression et de domination: l’État.

Nous persistons donc à combattre une confusion que l’on se plaît à entretenir, car si nous voulons détruire l’état et le changer pour un autre mode d’organisation, fruit d’une étape supérieure de l’ascension humaine, nous ne voulons, bien au contraire, détruire ni la nation, au sens original du mot, ni moins encore, la civilisation […]

 

[…] Si les hommes se sont cambattus ils se sont aussi entr’aidés. Pierre Kropotkine a écrit un grand et beau livre pour montrer que, chez les espèces vivantes, parmi lesquelles l’espèce humaine, la loi de la narure a été l’entr’aide et la solidarité. Comme l’on fait remarquer maintes fois les sociologues libertaires, si la lutte de tous contre tous avait prévalu, il n’y aurait pas eu de survivants, il n’y aurait pas eu de développement de la race humaine et il n’y aurait pas eu de société.. La véritable histoire de l’humanité n’est pas résumée ou symbolisée par les luttes et les guerres. Nous y voyons au contraire, une tendance irrépressible à l’union, à l’association. L’Homme isolé n’est qu’une vue de l’esprit. Mis à part les causes géographiques, génétiques ou d’environnement, les hommes, tous les vestiges de la préhistoire le confirment, se sont groupés, selon leur degré d’évolution, en hordes, qui suivaient les troupeaux, en clans, en tribus, en phratries, en nations. Ils ont vécu en collectivité…

la société a été le résultat de tous les efforts déployés par les générations qui se sont succédées, de la conjonction d’innombrables activités qui ont pu se déployer et se perfectionner, parce que les hommes, individuellement et collectivement considérés, ont eu besoin les uns des autres, parce que, avant l’existence de la loi officialisée par le pouvoir d’état, les promesses faites ont été tenues, les paroles données respectées. Il en est encore de même aujourd’hui. C’est dans ce sens que Proudhon opposait le contrat bilatéral et synallagmatique à la législation et Bakounine les lois inhérentes aux codes inventés par l’état… Le premier souci de l’état a toujours été d’implanter non pas l’ordre général au bénéfice de tous, mais d’appeler ordre ce qui n’était que l’exploitation des plus nombreux par les plus habiles et les plus forts.

On peut dire que le rôle de l’état, né de l’initiative des plus entreprenants, des plus hardis, des plus audacieux, a été d’officialiser le rançonnement et l’injustice. Ce n’est pas lui qui a créé la société: que les pratiques de libre-entente et le respect des engagements pris viennent à manquer et la société disparaît, malgré l’état, la décadence de tant de civilisations le prouve.

Nous ne sommes pas de ceux qui, plus littérateurs que sociologues et ignorant tout de la vie économique et sociale, demandent purement et simplement la disparition de l’état. Nous reconnaissons que celui-ci déploie, dans la société actuelle, certaines activités utiles ou qui peuvent être considérées comme telles. Cela lui est facile et ne fait qu’augmenter son pouvoir. Car il accapare de plus en plus les rouages de la machine sociale, et veille à sa façon à l’ensemble des intérêts qui s’y coudoient ou s’y combattent. Mais parmi ces intérêts, nous voyons d’abord deux parties: la première comprend ceux de la classe exploiteuse privilégiée, la deuxième ceux de la classe exploitée. Et au stade où en sont les choses, l’état ne défend pas que les intérêts des détenteurs de la richesse: il compose en réalité une troisième classe dont les intérêts peuvent, selon les circonstances, être solidaires tantôt de ceux de la première catégorie, tantôt de la seconde. C’est une question d’opportunité […]

 

[…] Il n’y eu cependant pas que les têtes couronnées qui eurent recours à ces procédés, mais quels que fussent ces personnages qui en furent les maîtres, l’état en soi, monarchique, républicain ou socialiste, entité dominatrice et dévorante dont l’appétit est insatiable, fut toujours le “monstre froid qui mord avec des dents volées”, que dénonçait Nietzsche. Qu’on en change ou non d’étiquette, c’est la même chose. Le monstre insatiable qui compose ce grand dévoreur hermaphrodite n’a pas plutôt pris conscience de sa force et de ses capacités, qu’il commence à étendre son pouvoir, ses attributions et ses abus. Il devient sa propre raison d’être et c’est cela, plus que l’intérêt pour la société, qui explique sa participation aux affaires économiques et financières; cela et sa volonté de domination politique aussi absolue que possible.

Toujours l’état a tout fait pour accaparer des fonctions publiques qui, le plus souvent, avaient leur utilité. On y a vu et on y voit s’épanouir la lenteur bureaucratique, le non respect des délais fixés, la mauvaise qualité de service, l’élévation si souvent exorbitante des coûts établis et l’apparition d’une caste proliférante et imbue de son pouvoir. C’est pourquoi le problème est que la société assume ces fonctions quand elles sont utiles, et pour cela il faut que des idées claires, issues d’analyses précises et de principes basés sur l’expérience des siècles guident les hommes. Il faut que la société humaine prenne en main son devenir en se refusant à toute confusion entre le froid mécanisme administratif dominateur qui prétend s’imposer et qui est situé en dehors et au-dessus d’elle; il faut que la collectivité humaine se gouverne elle-même selon les normes que l’expérience lui aura montré être les meilleures, s’auto-organise sans le concours d’un système qui gravite sur elle et qui possède à un degré extrême la force brutale lui permettant d’imposer sa volonté et son appétit.

Mais quelles normes établir et comment procéder ? Telle est la question que pose l’immense majorité des gens auxquels nous nous adressons. Absorbés et mentalement déboussolés, incapables d’observer les ressorts et mécanismes de la société, les professeurs de droit continuent d’être ce qu’ils ont toujours été: les serviteurs de l’état qui a pourtant causé tant de maux dans les rangs de l’humanité. Ils ont servi l’état et non la nation. Tel fut généralement le cas des légistes.

Il faut donc aller au-delà de l’état, plus loin et plus haut que cette structure, qui risque à juger d’après les préparatifs de guerre auxquels nous assistons de faire tomber la civilisation. Mais comment ? Essayons de répondre.

[…] Nous avons le souvenir vécu du remplacement de l’État par un autre mode d’organisation auquel du reste nous avons pris part et dont l’expérimentation, quoique incomplète, permet des hypothèses fécondes si l’on sait et si l’on veut bien en tirer toutes les conséquences.

Il s’agit de la révolution libertaire espagnole de 1936-1939. Les thuréfaires de l’étatisme en nieront la véracité soit par mauvaise foi, soit par myopie, soit encore parce que les arbres les ont empêché de voir la forêt. Comme toute personne informée le sait, il y avait en Espagne un mouvement anarchiste puissant né en 1870 sous l’influence de Bakounine ert de ses disciples de l’Alliance de la Démocratie Socialiste, cette dénomination dénotant clairement le caractère social de ce courant révolutionnaire.

Celui-ci poursuivait des buts concrets, que Bakounine avait du reste définis:

1)    Eliminer l’exploitation et l’oppression de l’homme par l’homme

2)    Construire une société où les contradictions et les éléments négatifs disparaîtraient et où les hommes pratiqueraient la solidarité érigée en norme générale. Une simple phrase de Ricardo Mella, le penseur le plus original de ce mouvement, mettait en relief les buts fixés: “la liberté comme base, l’égalité comme moyen, la fraternité comme but”.

Dès leur démarrage historique, les anarchistes sociaux espagnols cherchèrent des solutions constructives aux problèmes essentiels. Ils avaient fait leur la formule de Saint Simon: “remplacer le gouvernement des hommes par l’administration des choses” ou celle de Proudhon: “l’atelier remplacera le gouvernement”, ce qui impliquait que la production devait être régie par les producteurs et que l’organisation politico-administrative incarnée par l’État, devait être remplacée par la gestion directe et l’autodirection.

C’est ce dont eurent conscience les membres du congrès constitutif de 1870, qui discutèrent profondément sur le rôle constructif des coopératives, des “unions de métiers”, aujourd’hui appelées syndicats ouvriers, des fédérations nationales et internationales des métiers ou des associations coopératives.On décida même de créer dans les villes des fédérations locales qui précédèrent les bourses du travail françaises et dont le but était de maintenir la solidarité des différentes corporations de métiers, la solidarité ouvrière et paysanne dans les conflits et les luttes qui s’annonçaient alors […]

[…] En 1911 fut fondée la CNT (Confederacion Nacional del Trabajo ou Confédération National du Travail), qui regroupait de façon cohérente tous les syndicats d’accord avec ces postulats fondamentaux insérés en 1920 dans les statuts par le congrès de la comedia: “le but de la confédération national du travail est le communisme libertaire.” Et pour appliquer la méthode fédéraliste, on décida de la constitution d’un comité national composé de membres des diverses organisations régionales.

Dans les congrès, les désaccords qui surgissaient et qui n’avaient rien à voir avec le régionalisme, se résolvaient gràce au principe de solidarité que l’on plaçait au premier plan. Tous les syndicats et les syndiqués avaient le droit d’intervenir et de décider. C’étaient eux qui, représentés par leurs délégués et après consultation des assemblées locales analysaient les problèmes et décidaient. Pas de manigances bureaucratiques, pas de comités exerçant une dictature habilement orchestrée, décidant pour la cause des adhérents sans même les consulter; et dans chaque syndicat, c’étaient les individus qui se prononçaient avec le maximum d’information.

Ce mouvement se complétait par un autre: celui, aujourd’hui appelé vertical, des fédérations industrielles, qu’avaient précédés les fédérations de métiers que l’on rêvait d’étendre à toute l’Europe. Si l’on veut se donner la peine de réunir toutes les pièces de l’appareil social en construction, on trouvera un ensemble cohérent, de caractère à la fois unitaire et fédéraliste, car se fédérer c’est s’unir, ayant une structure organique de première importance tant par le nombre des adhérents que par leur orientation théorique fermement et pratiquement assimilée.

Nous avons vu que le but principal qui résumait toutes les aspirations idéales de la CNT et du mouvement anarchiste, était le communisme libertaire. La déformation du sens des mots fait évoquer immédiatement les régimes totalitaires et rend surprenant le fait d’accoler des éléments qui semblent se repousser. Parler de communisme suggère l’organisation de “haut en bas” par l’État tout-puissant, propriétaire de tous les biens de la société, comme dans la Russie actuelle et dans les pays où elle domine, ou dans des institutions où le centralisme sévit, anéantissant la liberté et niant les droits de l’individu.

Mais l’esprit communiste véritable était tout autre chose. Il impliquait un mode d’organisation économique dont voici la définition de principe: “à chacun selon ses besoins, à chacun selon ses forces”. Pendant longtemps, l’école marxiste lui a opposé, après Louis Blanc, le collectivisme formulé de la façon suivante: “à chacun selon ses œuvres”. C’est à dire selon son apport social. Loin d’impliquer la négation des droits de l’individu, la formule communiste les défendait, toujours du point de vue économique. Mais le socialisme, dans son ensemble, subordonnait tous les autres problèmes (droits de l’individu, structure sociale, fonctionnement administratif, liberté politique) aux mesures prises par l’état. C’est pourquoi nous voyons presque toujours le socialisme du XIXème siècle, Proudhon excepté, préconiser des solutions qui font appel au “dictateur”, au “guide”, au “bienfaiteur”, à l’organisation officielle et qui, de ce point de vue, méritent d’être qualifiés d’utopiques.

Le communisme anti-étatique défendait le droit économique de tout membre de la société qui ne serait pas un parasite volontaire, à la quote-part des biens matériels qu’on pourrait lui accorder, quelle que fut la valeur de son apport personnel. La femme occupée aux travaux du logis, l’enfant, le vieillard, l’infirme qui ne produisaient pas de biens mesurables auraient non seulement leur vie assurée, mais accéderaient à la jouissance de tout ce que fournirait la société au mème titre que les producteurs. Le problème était la méthode d’organisation et de distribution et la non-introduction d’un facteur autoritaire, qui en tuant la liberté, soumettait l’individu, tous les individus au despotisme d’un appareil organisateur. Sur ce point se heurtèrent Proudhon d’une part et de l’autre Etienne Cabet, Louis Blanc, Pierre Leroux comme un peu plus tard allaient se heurter l’école marxiste et l’école fédéraliste libertaire et bakouninienne.

Il était donc logique de parler d’un communisme anti-autoritaire et ces deux conceptions étaient compatibles.

Forts de leurs conceptions où les droits de l’individu concordaient avec ceux de la société et en même temps qu’ils enrayaient la marche du “caudillo”, les anarchistes espagnols et membres de la CNT, qui était leur œuvre, se lancèrent dans la construction d’une société nouvelle, quand en Juillet 1936, le fascisme dont Franco allait devenir le chef entreprit la conquête armée du pouvoir et du pays. Les nouveaux principes qui déterminaient les fondements d’un droit nouveau peuvent se résumer ainsi:

1)    Droits de l’individu dans l’organisation syndicale locale

2)    Droits de la collectivité dans la fédération cantonale où la solidarité intercollectiviste décide dans des assemblées générales des solutions à trouver et les mesures à prendre

3)    Droits de la fédération régionale industrielle, qui groupe les fédérations locales ou cantonales de même composition

4)    Droits de la fédération régionale agraire, constituée sur la base des fédérations cantonales paysannes

5)    Droits de la fédération régionale industrielle, composée de fédérations locales

6)    Droits des fédérations nationales agraires et industrielles, l’une et l’autre composant la confédération nationale économique

[…] Très souvent, les intoxiqués des solutions officielles ne voient, pour assurer la marche de la société et maintenir la cohésion nécessaire entre les parties qui la composent, que les organismes d’état. Une des raisons en est que ce qu’on appelle l’économie libérale cause des désordres continus et qu’un appareil autoritaire semble nécessaire pour y mettre fin. Mais ici, parce que depuis longtemps préparés par des idées très nettes et la pratique permanente des solutions solidaristes dans le travail et dans les relations sociales, les libertaires improvisèrent la construction d’une organisation sociale d’ensemble et la coordination de l’activité générale. Ils ont prouvé qu’il n’était pas besoin d’état, dans lequel Marx ne voyait qu’une “superstructure parasitaire”, ou de toute autre organisme spécialisé dans le gouvernement des hommes, pour que les agriculteurs fassent venir les produits de la terre, pour que les travailleurs industriels fassent tourner les machines, pour que les spécialiste divers: médecins, vétérinaires, ingénieurs, instituteurs, professeurs, dûment groupés en associations spécialisées et cordonnant leurs efforts avec les travailleurs manuels de la ville et des campagnes, fassent fonctionner les services publics dont le développement est un indice certain de la civilisation.

Tout cela a été réalisé dans et par la révolution libertaire espagnole de 1936-1939, s’est articulé, non sans erreurs et sans faux-pas, car de telles expériences ne peuvent pas être des réussites à cent pour cent et le prétendre serait inepte. Mais les résultats positifs l’ont largement emportés sur les négatifs avec l’augmentation des surfaces emblavées et le doublement du niveau de vie dans les campagnes; avec aussi une tendance  générale à l’égalisation des salaires et une discipline du travail volontaire assurée par les syndicats libertaires dans la mesure où le permirent les ressources en matières premières, en énergie et les antifascistes ennemis de la révolution.

Voilà bien à notre avis le chemin qu’il faut prendre, si nous ne voulons pas que l’humanité de l’avenir soit enchaînée par l’État. L’étatolâtrerie, qui n’a jamais été poussée aussi loin qu’à notre époque, fait croire aux gens non informés que nous voulons une société sans organisation ce qui évidemment est considéré comme une absurdité. Comme s’il n’existait pas de conception organisationnelle autre ! […]

[…] A force de promettre des solutions pratiques au peuple, qui ne voit pas le danger pour la liberté et qui veut des résultats matériels concrets, les socialistes auto-intoxiqués jusqu’à la moëlle ont, en contaminant l’esprit public, fini par arracher des réformes sociales. Mais un des résultats dont on ne voit pas les conséquences c’est que l’appareil étatique étend ainsi son emprise sur la société, en absorbe la substance non seulement physique mais mentale et morale, la “décharge” de ses responsabilités et est en train de transformer les hommes en animaux jouisseurs, en imbéciles heureux, quand ils le sont, le tout pouvant ne conduire qu’à une humanité dégradée. L’État pense pour nous, décide pour nous, veut pour nous. Or l’homme n’est pas tel parce qu’il produit sa nourriture contrairement à ce qu’écrivait Marx dans ses livres de jeunesse, mais parce qu’il a accédé à la faculté de penser, de décider, de vouloir. L’état n’est pas qu’une machine insensible agissant mécaniquement; il est composé d’inombrables rouages pensants, tous solidaires, qui font corps et s’attribuent des droits supérieurs. L’exemple des bolchéviques qui construisirent si rapidement le leur, doit nous éclairer. La sainte bureaucratie rouge mène la Russie dix fois plus que ne l’a jamais mené la bureaucratie tsariste. C’est elle qui fait la loi et d’abord à son avantage. Elle est maîtresse de tout et même si elle n’en est pas propriétaire, elle en dispose par le truchement de l’état hypertrophié. Cette dialectique permet de jouer sur les apparences et nous assistons actuellement en URSS à l’apparition des privilèges individuels pour les bénéficiaires du pouvoir qui furent dès le début, principalement quand il s’agissait de charges importantes, de hauts personnages de l’état. Traitements élevés, possession d’une “datcha” (résidence secondaire de luxe), automobile, chauffeur, femme de service, domestique. La propriété personnelle ne saurait tarder, comme il est toujours arrivé dans de tels processus.

Les matériaux pour une organisation sociale non étatique existent pourtant. Ils sont assez abondants et efficaces pour refouler l’état. Il ne manque que l’observation des faits, l’initiative, le vouloir. Syndicats, coopératives, associations de toutes sortes, peuvent non seulement constituer l’ossature d’une société nouvelle, mais également apporter l’essentiel d’une éthique supérieure.

Cela est indispensable et amènerait une nouvelle étape de l’humanité. Car l’état apparaît dans l’histoire comme le résultat du droit du plus fort, de la violence, de la barbarie. Un état qui ne s’appuierait pas sur le glaive serait une contradiction. L’état c’est la guerre en dehors, l’oppression à l’intérieur. C’est même aussi la guerre à l’intérieur, entre les dynasties, les familles royales, les groupements d’intérêts, les partis politiques et l’humanité n’a que faire des rivalités pour s’élever. Mieux:

Elle progressera dans la mesure où elle puisera dans la richesse profonde des facultés de socialbilité, les valeurs morales, les normes et les inspirations. Mais il y faut plus que les facultés matérielles: il y faut l’esprit, l’espoir, la volonté. Jamais les grands-progrès ne se sont faits sans vaincre la pusillanimité des sous-hommes paralysés. Si les libertaires espagnols avaient sagement réfréné leur élan, ils n’auraient jamais fait la magnifique expérience que nous avons résumée.

Nous ne préconisons pas la lutte armée contre la pure force d’oppression et d’exploitation de l’histoire et qui, au sein de chaque nation, dispose de moyens d’extermination incomparablement supérieurs à ceux dont peut disposer la population. Mis à part l’exception révolutionnaire égyptienne, qui eut lieu deux mille ans avant l’ère chrétienne, les peuples qui se sont attaqués à l’état ont toujours été écrasés. Car c’est se placer sur son terrain, favoriser son jeu et donner à la lutte le caractère de violence qui lui convient […]

[…] Il faut plus d’héroïsme pour se battre avec les moyens civils. L’action constructive créatrice que préconisaient les grands libertaires qui eurent nom Godwin, Proudhon, Tolstoï à laquelle se rallia sur le tard Bakounine et que nous avons vu triompher avec Gandhi en Inde, cette action créatrice, disons-nous est la seule qui peut aboutir à des résultats positifs. Nous sommes dans une situation qui, quels que soient les aspects défavorables, justifie aussi beaucoup d’espoir, à condition que les combattants de l’histoire sachent et veuillent. La conscience humaine a, malgré les insuffisances qu’on peut enregistrer et malgré la progression de l’étatisme, atteint un degré qui permet ou faciliter bien des réalisations nouvelles.

Encore faut-il mettre les chances à profit et au lieu de faire la somme des impossibilités, faire celle des possibilités. Si les quelques trois cents millions de coopérateurs qui existent dans le monde faisaient vraiment du coopératisme, si tous les syndicats ouvriers, toutes les associations d’entr’aide orientée vers la disparition des classes sociales s’attelaient à la même tâche, aucun État ne pourrait empêcher l’œuvre de transformation sociale. Mais il faut, comme nous l’avons dit auparavant, l’esprit, l’ardeur, l’élan, la ferveur sans lesquels la situation la plus favorable ne sera jamais mises à profit.

Nous sommes entrés dans une phase de l’histoire où il faut choisir: ou l’État, ou la société.. Le progrès des techniques de production précipite la diminution de la masse des producteurs et il y a transfert de cette population vraiment active aux activités parasitaires, le tout s’amalgamant avec le secteur tertiaire, où, à côté d’activités sociales parfaitement utiles, pullulent les fausses activités et les fausses professions et ce n’est pas délirer que de craindre qu’avant un siècle le nombre de parasites ne dépassent le nombre des vrais producteurs […]

[…] Voyez les inventeurs, eux aussi si souvent “bricoleurs de génie” et d’origine plébéienne, voyez les collectivités de travail, de navigation, inventant le droit en dehors de la légalité officielle; tout cela n’a pas été dû à l’état, mais à l’espèce humaine que l’état a, généralement, et comme nous l’avons montré au cours de ce livre, volée, pillée, rançonnée. Tout a été réalisé comme fruit du dur labeur tandis que non seulement l’état n’inventait rien que des systèmes d’impôts, rançonnait, faisait la guerre, saccageait les villes, où souvent le beffroi servait surtout pour annoncer la proximité des “grandes compagnies” des troupes du roi, qui massacraient autant que les troupes ennemies. Et quels massacres ! Le dictionnaire de la diplomatie, publié vers 1930, donnait le détail et le total des tués sur les champs de batailles dans les guerres du XIXème siècle. Il atteignait les 50 millions de morts, mais cela n’émouvait pas les historiens officiels. L’État a si bien domestiqué les peuples, que ceux-ci peuvent considérer ces chiffres sans s’indigner […]

[…] Il est parfaitement possible d’envisager une société sans état, si l’on tient compte de ce qui assure les activités nécessaires à la vie de tous, et l’agencement, la concertation de ces activités. Cela implique l’équilibre entre de vastes organisations ou secteurs d’activités industrielles et agraires, entre zones de production répartissant géographiquement les activités selon ce que détermineraient la nature et les besoins de la société et des peuples la composant…

Dans cette société, la parasitisme centro-étatique ou politico-administratif qui semble inspirer les architectes et les constructeurs d’aujourd’hui n’aurait pas sa place, car l’humanité doit renaître et vivre selon les besoins qui lui sont propres, vivre enfin grâce à la participation créatrice du plus grand nombre.

Les impératifs de la vie doivent unir les humains en de vastes ensembles fraternels dans le temps et l’espace, tout en évitant que l’effort collectif fasse surgir de nouveaux cadres où l’être humain serait mécanisé dans de vastes “armées du travail” comme recommande le Manifeste du Parti Communiste. Il faut savoir donner aux organismes un contenu et un sens humanistes, la nécessaire liberté de fonctionnement qui empêcheraient de nouvelles formes d’autoritarisme d’étrangler la libre initiative.

On peut très bien concevoir des organismes de libre entente, la cohésion indispensable entre les races et les continents, grâce aux moyens d’information dont l’humanité dispose de nos jours, car il faut que les techniques nouvelles soient employées dans ces grands buts de libération et d’intégration qui rendraient les familles humaines solidaires, sans quoi et ne l’oublions jamais, elles ne seraient que des instruments d’asservissement aux mains de nouveaux et habiles dominateurs.

On criera, comme on a généralement crié avant toute réalisation politique et sociale, au rêve et à l’utopie. Mais ce que nous préconisons maintenant n’est pas plus impossible que ne le fut la disparition de la société basée sur le servage. Et on nous demande dans les détails comment fonctionnerait une société non basée sur le salariat, nous répondrons que ceux qui ont renversé l’absolutisme royal ne se préoccupaient pas de la façon dont, dans la société constitutionnaliste, fonctionneraient tous les rouages de l’état qui succéderaient à celui qu’ils attaquaient. Il existe même comparativement, plus de facteurs pouvant servir à la construction d’une société nouvelle, qu’il n’en existait dans la société ancienne. L’importance du mouvement coopératif mondial en est une preuve. Selon l’alliance coopérative internationale, on compte aujourd’hui dans le monde environ trois cents millions de coopérateurs qui n’ont pas besoin de l’attrait du profit.

 

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Gaston Leval: (1895-1978) pseudonyme de Pierre Robert Piller, est un théoricien et militant anarcho-syndicaliste, également historien de la révolution espagnole.

Fils de communard, il se réfugie en Espagne pour échapper à la conscription en 1915. Il entre dans le mouvement anarcho-syndicaliste avec la CNT. En 1921, il est nommé par la Fédération des groupes anarchistes de Barcelone délégué-adjoint de la C.N.T. pour assister et prendre part, à Moscou, au Congrès constitutif de la IIIe Internationale des syndicats rouges. En 1924, il quitte l’Espagne pour l’Argentine où il sera journaliste, puis professeur de français. Il publie alors ses premiers livres. Il revient en Espagne quelques mois après le début de la guerre civile. Il rejoint la France en 1938 après avoir participé aux expériences agraires des collectivités libertaires ; il est alors condamné à quatre ans et demi de prison militaire pour insoumission en 1914-1918. Il parvient à s’échapper de la Centrale de Clairvaux, en août 1940, après deux années d’incarcération.

Il participe en décembre 1953 à la reconstitution de la Fédération anarchiste. Il fonde Les Cahiers du socialisme libertaire dont le premier numéro paraît en octobre 1955.

(Source Wikipedia)