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Déliquescence systémique et dictature en marche : Thèses et observations sur les objectifs de la lutte en France (Raoul Vaneigem)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, coronavirus CoV19, crise mondiale, démocratie participative, gilets jaunes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, police politique et totalitarisme, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , on 28 décembre 2020 by Résistance 71

 

 

De biens bonnes choses dans cette analyse de Raoul Vaneigem même si parfois il laisse un peu à penser que ce qu’il préconise tient plus d’un énième réformisme futile du système en place, notamment avec le passage où il parle de coopération entre l’État et des assemblées populaires, comme si l’État autoriserait ces dites assemblées, ou encore ce passage sur un autre type de monnaie à terme tout aussi chimérique. La société qu’il entrevoit fort justement ne peut de fait se construire qu’en dehors de toute falsification étatico-capitaliste, sur une base de solidarité et de complémentarité mais totalement hors de tout système marchand, monétaire et étatique. 

Si Raoul lit ces lignes : il est temps de totalement lâcher prise, il n’y a pas de solution au sein du système et ne saurait y en avoir ! Tout doit partir et oui, être remplacé par cet élan naturel de l’humanité vers la Vie… tout simplement. Compagnon, ne t’accroche plus à ces derniers scintillements factices d’un système totalement illusoire et mortifère ! Il n’y a rien à sauvegarder.

Ainsi. adoptons ce principe des peuples originels du continent des Amériques qui dit que chaque décision prise doit l’être en considération de ce que pensera de nos actions la 7ème génération a venir. Ce faisant, il devient très, très difficile de faire fausse route parce que non seulement l’intérêt commun immédiat est évalué et pris en compte, mais aussi celui d’un lointain futur, éradiquant toute velléité égoïste conjoncturelle.

Telle est la voie de la sagesse, celle du respect de toute vie, façonnant le moule de nos décisions présentes et à venir.

~ Résistance 71 ~

 

 

Retour à la base : Thèses et observations sur les objectifs de la lutte en France

 

Raoul Vaneigem

 

22 décembre 2020

 

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https://www.lavoiedujaguar.net/Retour-a-la-base-Theses-et-observations-sur-les-objectifs-de-la-lutte-en-France

 

1. L’autodéfense de la femme est au cœur de l’émancipation individuelle et sociale.

Débarrassée du féminisme étatique et autoritaire, la volonté d’éradiquer le comportement patriarcal est le plus sûr moyen d’en finir avec la peur et le mépris et de la nature et de la vie.

2. Contre les résurgences du patriarcat.

Religieux ou laïque, de gauche ou de droite, le comportement patriarcal est le pilier de la société hiérarchisée. Il faut, pour l’abattre, abolir le règne des chefs, sans distinction de sexe.

3. Contre l’écologie idéologique.

Le viol et la violence sont inhérents à une économie fondée sur l’exploitation de la nature. C’est de son pillage, inaugurant le règne de la marchandise, que date l’infortune de la femme. L’écologie restera une idéologie de marché tant que le combat de la femme pour son autonomie n’impliquera pas une nouvelle alliance avec l’univers de la vie.

4. Contre la manipulation de la peur.

La crainte suscitée par l’apparition d’un virus, à la fois insolite et prévisible, a été délibérément amplifiée par le pouvoir à des fins désormais évidentes :

a) tenter de dissimuler l’état désastreux des structures sanitaires, devenues des entreprises à but lucratif ;

b) obtenir à l’échelle planétaire un confinement des populations qu’aucun régime totalitaire n’avait réussi à imposer ;

c) stimuler le développement du marché sécuritaire. En alimentant le fonds de commerce du populisme fascisant (racisme, sexisme, peur de l’autre), il profite aussi à une gauche trop heureuse d’avoir à combattre sur le front des idéologies plutôt que sur le front social où elle s’est discréditée ;

d) la terreur où chacun se calfeutre joue en faveur du principal souci des gouvernants : durer le plus longtemps possible, même en pourrissant sur pieds.

5. Contre la paupérisation de la vie.

« Jouissez d’aujourd’hui car demain sera pire » a été le slogan consumériste le plus efficace du capitalisme. Désormais, il n’en a plus l’usage car il nous met devant un fait accompli. Il décrète : « Le pire est arrivé, force est de vous en accommoder. » Le modèle chinois est en place, en attente de technologies toujours plus efficaces. Le prochain remède à la paupérisation — hormis la suppression des inutiles — sera le bol de riz et le transhumanisme.

6. Contre le retour du puritanisme.

La nécessité de travailler proscrit la jouissance de soi et du monde. Cet interdit, le patriarcat l’a érigé en dogme. Mais en stimulant le marché des plaisirs consommables, le consumérisme lui a porté des coups mortels. La paupérisation qui menace la course à la consommation provoque le retour du puritanisme sous sa forme particulièrement vicieuse : la peur et le mépris de la vie. Le confinement tue en tuant les relations affectives. N’entendez-vous pas retentir avec un bruit de chaînes ces cris de veillée funèbre : « Fini de rire ! Fini de jouir ! Fini de vivre ! » ?

7. Contre la réification ou transformation en chose.

Le capitalisme ne voit dans la vie qu’un objet marchand. Il ne tolère pas qu’elle échappe à la toute-puissance de l’argent. La machine du profit montre qu’au prétexte d’un virus de passage elle a été capable de déclencher une véritable peste émotionnelle. Une hystérie panique a poussé des millions d’individus à se terrer dans un coin, où le désespoir et la morbidité achevaient de les délabrer.

8. Contre le sacrifice.

Le consumérisme avait fondé son pouvoir de séduction sur le mythe de l’abondance édénique. Le « tout à la portée de tous » prêtait une éphémère séduction à ces libertés de supermarché qui s’arrêtent au tiroir-caisse. Le salaire durement gagné trouvait sa récompense dans un laisser-aller qui avait les vertus d’un défoulement. Avec la paupérisation qui vide le « panier de la ménagère » l’exhortation à se sacrifier remonte en surface, tel le péché originel que l’on croyait enfoui dans le passé. Il faut accepter la Chute, il faut admettre que la vie s’assèche. Le temps est venu de rappeler qu’on ne travaille jamais assez, qu’on ne se sacrifie jamais assez. L’existence non lucrative est un délit. Vivre est un crime à expier. L’éloignement, le repli sécuritaire, la peur de l’autre instaurent une pratique de la délation, un culte de la pudibonderie, un regain de violences, une avancée de l’obscurantisme (à défaut d’oser brûler les livres, le gouvernement français les taxe d’inessentiels).

9. Contre le marché de la tuerie sanitaire et sécuritaire.

a) En France, la gestion politique des soins de santé a prémédité l’assassinat en série des premières victimes de la paupérisation : les retraités, les vieux, les dénués d’efficacité lucrative. La république des nantis a fait peser la main froide de l’argent sur la république des sans-grade. Elle a agi et continue d’agir sous l’emprise d’une économie pour qui le profit à court terme compte plus que la santé d’un peuple. Ne nous y trompons pas : elle annonce sans ménagement la solution finale que la tyrannie mondialiste réserve aux peuples décidés à ruiner l’enrichissement des riches.

b) La sécurité garantie au citoyen par contrat social a laissé place à une idéologie sécuritaire qui accroît et multiplie les dangers, l’agressivité, les actes de folie. La police et la magistrature dont la fonction officielle est de nous prémunir contre les violeurs, les assassins, les empoisonneurs et les pollueurs en sont devenus les sbires en raison des tendances fascisantes encouragées en leur sein par l’État. La stratégie du bouc émissaire — qui accable pêle-mêle gilets jaunes, émigrés, manifestants écologistes, musulmans et incendiaires de poubelles — les frappe à leur tour au cri de « tout le monde déteste la police ». Un tel enfumage a pour but de détourner notre attention de la liberté de nuire laissée à ceux qui dévastent impunément la planète et viennent « jusque dans nos foyers » violer notre liberté de vivre.

10. Contre le progrès technologique complice de la régression humaine.

L’intrusion d’un virus a dévoilé le cynisme des groupes de pression pharmaceutiques et médicaux. On les a vus moins soucieux de soigner les humains que d’engranger les bénéfices d’une morbidité dont la presse oligarchique et ses compteurs de la mort trafiquée amplifiaient la hantise. La logique économique confirme ainsi l’imposture d’un progrès technologique qui, pour justifier ses mensonges d’aujourd’hui, bat le rappel des vérités d’hier. Nul ne conteste l’utilité originelle des antibiotiques, des vaccins contre la tuberculose, la poliomyélite, le tétanos mais quelle confiance accorder à des lobbies qui jettent sur le marché d’anciens médicaments vendus sous de nouvelles appellations ? Comment se fier à des vaccins expérimentaux délivrés à des bien-portants comme l’extrême onction à un agonisant ? Comment tolérer de surcroît que les instances au pouvoir calomnient et poursuivent pénalement les praticiens de terrain qui dénoncent leurs malversations ? À quand la bonne vieille méthode de Staline liquidant les médecins complotistes ?

11. Pour une réinvention permanente.

« Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. » Le propos de Mark Twain gagne chaque jour en pertinence à mesure que se multiplient, décroissent et renaissent les insurrections planétaires. Chacun s’en aperçoit : les affrontements idéologiques sont des leurres. Le vrai combat est partout où les habitants d’un village ou d’un quartier urbain refusent les pesticides et les nuisances, renouvellent l’enseignement, restaurent les structures hospitalières, posent le problème de la mobilité, sauvent les commerces locaux, étudient le passage de l’agro-alimentaire à une agriculture renaturée, ouvrent des centres d’accueil pour celles et ceux qui subissent au quotidien une oppression bureaucratique, économique, familiale, sexiste ou raciste.

12. Pour une autodéfense sanitaire.

Les mesures coercitives et incohérentes dont nous sommes victimes résultent des malversations budgétaires qui ont ruiné et ruinent les structures hospitalières. Celles et ceux qui œuvrent sur le terrain n’ont nul besoin de complotisme et d’anti-complotisme pour dénoncer les discours qui nous éloignent de la réalité vivante. Cependant, vitupérer le mensonge du haut ne fait pas reculer d’un pouce la politique d’étouffement budgétaire. N’est-ce pas s’enliser dans la victimisation que de ne pas donner la priorité, ici et maintenant, au bien-être individuel et social, de ne pas briser la tyrannie du profit, principale cause du mal-être et des troubles qui en découlent ? L’État fait primer sur l’efficacité des médecins de terrain, en contact direct avec leurs malades, les intérêts de firmes pharmaceutiques multinationales qui stipendient la valetaille politique. Le simple bon sens prescrit de restaurer la relation consensuelle entre patients et praticiens, voire d’encourager une automédication sinon curative du moins préventive.

a) L’examen du virus en vogue nous a appris que son intensité variait d’une région à l’autre. Le traiter sur le plan national et mondial est une sottise. Il appartient aux assemblées citoyennes de décréter l’autodéfense sanitaire. Agir sur le terrain où patients et médecins cohabitent, se connaissent, entretiennent des relations de confiance fait de tous et toutes des aides-soignants s’initiant à éradiquer la morbidité dominante et à révoquer ses cyniques gestionnaires.

b) Tout en faisant preuve, en certains domaines, d’une efficacité incontestable, le progrès médical a jeté le discrédit sur un usage des plantes qualifié de « remède de bonnes femmes », une appellation qui en dit long sur l’esprit patriarcal de la médecine traditionnelle. Toute une flore a été pillée, brevetée, frelatée, vendue à des populations qui en disposaient gratuitement et étaient en mesure d’en améliorer les vertus. À nous d’empêcher sa spoliation par une science sans conscience et de veiller à ce que la phytothérapie ne tombe pas dans le marché alternatif qui s’apprête à la récupérer avec la même avidité boutiquière.

c) La nocivité du confinement, du repli sur soi, de la peur panique d’une mort programmée a montré a contrario la vertu thérapeutique de la joie d’être ensemble, de se rencontrer, de se toucher sans « gestes barrière ». La peur de vivre a toujours galvanisé l’attrait de la mort. Nazisme et stalinisme l’ont démontré. Qui ne fait fête au plaisir d’exister fait fête à la charogne. Ce qui mobilise aujourd’hui les insurgés planétaires c’est le combat sans merci du parti pris de vivre contre le parti de la mort que la civilisation marchande enrégimente en s’autodétruisant.

13. Pour une autodéfense alimentaire.

La fausse garantie de nourrir les populations du globe ne dissimule plus le vrai mobile des monopoles agro-alimentaires, qui est de promouvoir pour tous une nourriture infectée à des fins lucratives. Qui pourrait croire à la philanthropie de groupes qui s’enrichissent en altérant la santé des consommateurs ? Ne voit-on pas l’État et ses commanditaires supranationaux accorder aux pesticides et autres nuisances la liberté commerciale de polluer la planète ? Victimes d’un endettement croissant, nombre de paysans se retrouvent à la fois empoisonnés et empoisonneurs. Cessons d’en faire des boucs émissaires ou des pions sur l’échiquier électoral. La question qui se pose est : comment venir en aide à ceux qui s’orienteront vers la permaculture ou autre forme d’agriculture renaturée ? Si vous êtes lassés du discours abstrait, si vous voulez du concret, voilà la pierre de touche à laquelle frotter les belles intentions écologistes.

14. Pour une autodéfense scolaire et culturelle.

À l’encontre de l’école militarisée qui sévit encore de nos jours, nous désirons promouvoir un enseignement pour tous les âges. Agora, place publique, maison du peuple, centre communal sont les jardins d’un savoir prodigué par cette passion majeure et inextinguible qu’est la curiosité. L’apprentissage ludique du « vivre ensemble » montre qu’il exclut compétition, prédation, culpabilisation, sectarisme. Redécouvrir la joie de vivre en créant un environnement qui la favorise fortifie peu à peu cette autonomie qui nous protège en nous libérant de la protection des autres. C’est un art difficile qui exige une tout autre forme d’intelligence que la ruse et la force requises par les guerres financières et les rivalités de pouvoir. L’intelligence sensible est l’intelligence du vivant ; elle prévaut toujours sur celle du portefeuille.

a) Le grégarisme finit où l’individu se libère de l’individualisme. La créativité dont font montre les insurrections de notre temps annonce la fin de la foule imbécile et versatile. Le calcul égoïste assèche la pensée. L’entraide la revivifie.

b) La qualité l’emporte sur le nombre. Les propos d’un Gilet jaune d’une quinzaine d’années, entendus lors d’une manifestation de rue, laissent à penser par leur acuité que l’intelligence sensible et jubilatoire de quelques-uns suffira à crever la baudruche, démesurément enflée, des préjugés millénaires.

c) L’intelligence sensible est celle de l’être. Elle supplantera la gestion intellectuelle de l’avoir. Paupérisation oblige !

15. Pour une autodéfense énergétique.

Le capitalisme industriel avait favorisé dans son essor l’efflorescence d’inventions nouvelles (électricité, machine à vapeur, chemin de fer). Ce qui subsistait de recherche indépendante est désormais soumis au contrôle accru des intérêts mercantiles qui gèrent les budgets. Le capitalisme financier produit un vide de la science et de la conscience. Cette béance, « dont la nature a horreur », révèle d’autres voies possibles, elle encourage à explorer un savoir issu de la vie ; non plus de la survie, comme ce fut le cas jusqu’à présent. Physique, biologie, art, médecine sont en quête d’une refonte radicale. Alors que, sous le choc du coronavirus, les milieux scientifiques se sont discrédités par leur incompétence, leurs mensonges et leur arrogance, la curiosité et le goût de la recherche sont en quête d’un nouveau dynamisme. Marginalisés par les lobbies scientifiques, nombre d’investigateurs aspirent à la liberté de puiser dans la vie inexplorée de quoi améliorer notre existence quotidienne et son environnement.

a) Il appartient aux collectivités locales et régionales de soutenir les projets contribuant à la gratuité de l’électricité et du chauffage. Seules l’ingéniosité et l’obstination permettront d’évincer la mainmise des mafias vert-dollar sur les énergies renouvelables.

b) Il en va de même pour l’auto-organisation de la mobilité, qui exige la mise en place de transports non polluants et gratuits. Ce que l’État et les mafias pétrolières ont détruit, n’est-ce pas aux collectivités locales de les réinventer ?

c) Nul besoin d’apocalyptisme pour comprendre que nous sommes au cœur d’une mutation de civilisation. Si tout change de base, cela signifie aussi que les décisions à prendre en matière d’environnement relèvent exclusivement des assemblées communales et régionales et n’ont que faire de référendums patronnés par l’État pollueur.

16. Pour une autodéfense monétaire.

La plupart des économistes conviennent que la gestion mondialiste du profit prépare la suppression du cash au profit de cartes bancaires, qui comportent en prime le profil policier de leur utilisateur.

a) Alors que des millions de citoyens vont se trouver dans l’impossibilité d’acquitter taxes et impôts (destinés à enrichir les riches), une initiative se propage : la création de banques coopératives locales, avec une monnaie non capitalisable, dont la valeur d’échange sert, en circuit fermé, à rétribuer les commerces locaux, à subventionner les entreprises d’utilité publique, à soutenir les projets d’indépendance énergétique, à faciliter l’émergence une agriculture renaturée.

b) Une telle mesure a l’avantage d’assurer la primauté de la valeur d’usage sur la valeur d’échange, autrement dit d’annoncer la fin de la marchandise.

17. Il appartient aux assemblées de démocratie directe de hâter par en bas le dépérissement de l’État qui pourrit par le haut.

a) L’État n’est plus qu’un instrument manipulé par les firmes multinationales, qui, avec ou sans le relais de l’Europe, lui imposent leurs lois et leurs juridictions. La répression policière est la seule fonction qui lui incombe encore.

b) Le jacobinisme, traditionnellement chargé d’assujettir la province à Paris, subit de plein fouet la politique incohérente d’un gouvernement qui ne gouverne plus et a fait du mot élite le synonyme d’imbécile. Le danger est de voir lui succéder des régionalismes qui ne feraient qu’ajouter des États dans l’État national.

c) Le parlementarisme masque de moins en moins l’odieux ridicule d’une dictature qui n’a gardé de la démocratie que le nom de baptême. Les élections ont toujours été les arènes où la jactance des élus sollicitait la sottise d’électeurs persuadés d’être représentés par eux. Cependant, l’ineptie, le mensonge, la corruption des politiques, tous partis et factions confondus, ont atteint à un tel cynisme que la probabilité d’une abstention massive s’accroît dangereusement. Si bien que les instances gouvernementales différeraient, voire annuleraient volontiers la bouffonnerie électorale. Ne serait-ce que dans l’espoir de susciter un regain d’intérêt en sa faveur.

d) Le vote et la démocratie directe prennent tout leur sens chaque fois qu’une collectivité locale est appelée à se prononcer sur un problème qui la concerne au premier chef. La vérité du terrain dévoile les mensonges du haut, elle récuse ces statistiques qui se moquent des réalités vécues. Celles et ceux qui sont sur le lieu de leur existence ne sont-ils pas les mieux à même de juger si un décret qui les concerne est inique ou nuisible ? Qui est plus qualifié qu’eux pour décider des moyens de le combattre ?

e) De défenseur de la République qu’il prétendait être, l’État en est à se protéger contre les citoyens à qui il arrache les droits dont il était le garant. Son délabrement le contraint de convertir en milice privée une police dont une partie réprouve les atteintes aux droits de l’homme. Hochet du capitalisme financier, l’État règne sans gouverner. Il n’est plus rien. Son inanité sonne pour nous l’heure d’être tout.

18. Pour une république autogestionnaire abrogeant la république parlementaire et affairiste.

L’époque où nous tentons de vivre parmi les ruines est celle d’une mutation dont les séismes ébranlent le monde entier : la vieille civilisation n’en finit pas d’agoniser, la nouvelle tarde à éclore comme si elle redoutait sa propre audace.

a) La parodie d’une guerre civile entre conservatisme et progressisme participe d’une mise en scène qui dissimule la vraie guerre, la guerre de destruction massive entreprise par le capitalisme. Pendant que s’affrontent rétro-bolchévisme et rétro-fascisme, les mafias mondialistes empoisonnent et polluent impunément villes et villages. Communes, quartiers, régions aspirant à plus d’humanité demeurent isolés et sans voix, tandis que la rage impuissante et l’indignation compulsive se défoulent en provocations de matamores et en incendies de poubelles.

b) L’État et ses commanditaires font primer leurs intérêts en méprisant les nôtres. À nous de nous préoccuper de notre propre sort. Le sens humain est notre légitimité.

c) Notre lutte est inséparablement existentielle et sociale. Elle ne nie pas les options personnelles religieuses et idéologiques, elle est l’entraide qui les dépasse et possède l’art de les harmoniser. Dans le combat de la désobéissance civile, qui se soucie de la couleur de peau, du sexe, des croyances ?

d) Le peuple prenant par lui-même les décisions qui le concernent, lui et son environnement, s’inscrit dans la lignée de l’expérience autogestionnaire menée par les collectivités libertaires espagnoles de 1936. Les zapatistes du Chiapas, les insurgés du Rojava, la tendance la plus radicale du mouvement des Gilets jaunes en France s’en inspirent aujourd’hui unanimement en dépit d’une grande diversité de conditions historiques, politiques et géographiques. L’apparition de petites sociétés cherchant à s’autogérer et à se fédérer de communes en régions, expose inévitablement à des erreurs, à des confusions, à la « chienlit » comme disent les cancrelats d’État. Mais, où il n’y a ni mort d’homme ni culpabilité, tout se corrige. Pourquoi hésiter à expérimenter des sociétés du vivre ensemble alors qu’en permanence nous servons de cobayes dans les laboratoires de la déshumanisation et du profit ?

19. L’émergence de microsociétés passant outre à l’autorité étatique permet-elle une coexistence avec les instances dirigeantes ?

a) Le dialogue avec l’État n’existe plus. Aucune doléance du peuple n’a été reçue, si ce n’est à coups de matraque. Pourtant, malgré la rupture effective — et sans même espérer des manifestations qu’elles obtiennent le retrait de décrets iniques —, il est bon de soumettre l’État à un harcèlement constant. Rappeler leur parasitisme aux instances gouvernementales gagnera en pertinence lorsque les microsociétés qui font retentir les rues des cris de la liberté, opposeront aux diktats du totalitarisme démocratique la légitimité de décrets votés par leurs assemblées de démocratie directe.

b) La colère et la résistance d’un nombre croissant de maires de villages et de quartiers urbains soulignent la ligne de démarcation existentielle et sociale qui sépare en chacun d’eux le fonctionnaire d’État et le garant du bien-être des administrés. Le déchirement sans cesse accru entre intérêts privés et bien public est de nature à rallier aux assemblées de démocratie directe nombre de citoyens déstabilisés par l’appauvrissement, la tyrannie des interdits, les taxes à payer (petites entreprises, paysans, avocats, enseignants, médecins, commerçants, artisans, hôteliers, cafetiers, policiers de proximité écœurés par le rôle que l’État oligarchique leur assigne). Au maire de résister aux menaces et pressions étatiques et mafieuses, de prendre en compte les intérêts de la population, de devenir un interlocuteur éventuel entre l’assemblée et l’État. Le jeu de bascule revêt autant importance (sinon plus) que la révolte d’une partie de la police qui passerait au côté du peuple insurgé avec l’assurance d’exercer un service public auquel seul mettra fin le règne de l’Homme devenu humain.

c) Un collectif autogestionnaire s’efforçant d’esquiver un affrontement avec l’État et le suprématisme économique aurait le mérite d’éviter une violence qui répugne à la plupart des citoyens, même si la majorité silencieuse est un grand cri de haine. Néanmoins, qui niera que la violence est, de toute évidence, indispensable à un gouvernement qui ne doit sa durée qu’à la répression, son ultime fonction. Comme l’écrasement de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes le laisse présager, l’apparition de microsociétés s’émancipant de la tyrannie étatique et marchande suscitera une intervention militaire du gouvernement français, avec l’appoint d’une extrême droite dont il ne cesse de conforter les espérances dictatoriales sous couvert de les combattre.

20. Pour une guérilla démilitarisée.

L’insurrection planétaire en cours émane de la vie quotidienne des femmes, des hommes, des enfants. Le phénomène n’est pas nouveau, ce qui est nouveau, c’est la prise de conscience qui la propage. Ses revendications vont bien au-delà de la satisfaction consumériste. Sa poésie s’échappe du panier de la ménagère avant même qu’il soit vidé par la paupérisation.

a) L’insurrection de la vie quotidienne offre la singularité d’être une insurrection pacifique en ce qu’elle se veut le dépassement de la lutte traditionnelle entre pacifisme réformiste et révolution barricadière.

b) La vie est une arme qui harcèle sans tuer. L’ennemi ne manque pas une occasion de nous entraîner sur un terrain qu’il connaît parfaitement car il en possède la maîtrise militaire. En revanche, il ignore tout de la passion de vivre qui renaît sans cesse, abandonne un territoire dévasté, se le réapproprie, multiplie les occupations de zones à défendre, disparaît et reparaît comme le chat du Cheshire. Il est incapable de comprendre que le combat de la vie pour l’être dissout l’avoir et révoque l’ordre de la misère. Notre guérilla est sans fin. Au contraire de la lutte pour l’avoir qui elle, ne survit pas au dépérissement de l’être qu’elle provoque. La cupidité est un étouffement.

c) « Ne jamais détruire un être humain et ne jamais cesser de détruire ce qui le déshumanise » est un principe de lutte qui a le mérite de s’en prendre à un système d’oppression et non à ceux qui s’en croient le moteur et n’en sont que les rouages. Saboter l’implantation d’une nuisance n’est pas tuer ceux qui en sont responsables.

d) Le temps est avec nous. L’insurrection de la vie quotidienne commence à peine à faire preuve de sa créativité et de sa capacité de renaître sans cesse. Mieux vaudrait se soucier non d’aller plus vite mais d’aller plus loin.

e) Collationner en assemblées les fragments d’une Constitution par et pour le peuple apportera le poids de la légitimité au refus des décrets liberticides que nous impose le totalitarisme démocratique. En nous plaçant devant leur fait accompli, les instances du haut nous défient de leur opposer le nôtre. Or nous n’avons que faire de relever un défi qui ne ferait que nous traîner sur le terrain de l’ennemi. Notre message est clair : le droit de vivre passe outre aux ordonnances de l’argent qui tue.

f) L’important n’est pas le nombre des insurgés mais la qualité des revendications. L’autonomie des individus est la base de l’autogestion. Elle émancipe de l’individualisme, qui prête une liberté fictive aux moutons de la servitude volontaire. Elle apprend à distinguer militantisme et militarisme. L’engagement passionnel ne peut se confondre avec le sacrifice. Le combat pour la liberté refuse les ordres. La confiance et le mandat que lui accorde la solidarité lui suffisent.

g) L’autonomie individuelle dispose d’une puissance de harcèlement inépuisable. Or la peau distendue du Léviathan le rend vulnérable aux piqûres de moustiques.

21. L’autodéfense environnementale est une autodéfense de la joie de vivre.

Que celles et ceux qui trouvent la formule abstraite ou vide de sens se réfèrent à leur propre existence quotidienne et au milieu ambiant qui la conditionne. N’est-ce pas le terrain où leurs problèmes psychologiques, familiaux, sociaux se tortillent et appellent à l’aide ?

a) L’idée que l’on accroît son bonheur en favorisant le bonheur des autres a l’occasion de se concrétiser en ouvrant des centres d’accueil pour celles et ceux qui subissent dans leur quotidien une oppression bureaucratique, économique, familiale, sexiste ou raciste.

b) Il n’est pas jusqu’au problème de l’accueil des migrants que l’entraide ne puisse résoudre. Sous la glaciation statistique qui les réduit à des objets, il y a des êtres humains en détresse qu’un grand nombre de communes auraient le loisir d’héberger en petit nombre, avec l’assentiment de la population locale.

c) C’est bien le moins que la générosité humaine qui vient en aide aux plus faibles implique chez les accueillis comme chez les accueillants une reconnaissance absolue des droits de la femme et des libertés reconnues à l’homosexualité. Il n’est pas tolérable que communautarisme, multiculturalisme ou tradition autorisent des comportements prédateurs que nous tentons d’éradiquer depuis un siècle.

d) Dans un univers de plus en plus en proie à la laideur de l’argent et du calcul égoïste, le retour à la beauté, à l’amitié, à l’amour, à la générosité, à l’entraide propage une subversion qui ridiculise la ritournelle des belles intentions morales et caritatives. Le sens humain se moque de l’humanitarisme, comme la vie authentique des mises en scène qui la falsifient.

e) Le consumérisme a démontré qu’un plaisir acheté est un plaisir gâché. En éteignant le néon des supermarchés, la paupérisation s’éclaire de lumières moins trompeuses. En annonçant l’effondrement de l’inutilité rentable, elle laisse à la disette à venir le temps de renaturer la terre, de retrouver une nourriture saine et des agréments qui ne soient plus frelaté. De même que le coronavirus nous a enseigné à mieux renforcer notre immunité, la faillite économique nous enjoint de recourir à nos ressources créatives. Le do it yourself fait la nique au self made man dont l’affairisme avait fait son héros.

f) La protection des animaux, de la végétation, des paysages, de la nature a cessé d’être un pastel vendu sur le marché écologique. Si utile qu’elle soit et même si elle va au-delà de la compassion, l’aide tutélaire à la terre et à ses espèces a l’inconvénient d’être un impératif. Elle cède aujourd’hui la place à un sentiment fusionnel avec le vivant. La conscience d’une « vie profonde » ravive en nous les composantes minérales, végétales, animales que la superficialité de la survie percevait comme des stratifications mortes. Ainsi s’accomplit sans doute le plus grand pas de l’Homme vers son humanité.

g) L’appel de la totalité a toujours résonné au cœur de notre destinée. Le monde nouveau s’esquisse dans l’émerveillement que les enfants enseignent à qui redécouvre son enfance. Il nous est donné d’apprendre à renaître dans la renaissance du monde.

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Lectures complémentaires :

L’essentiel de Raoul Vaneigem (PDF)

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir !

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

 


Gilets Jaunes 2021 !… An III

Entretien de Raoul Vaneigem avec le quotidien belge « Le Soir »

Posted in actualité, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, gilets jaunes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , on 25 novembre 2020 by Résistance 71

Entretien de Raoul Vaneigem avec le journal “Le Soir” (Belgique)


La Voie du Jaguar


19 novembre 2020


Source:
https://www.lavoiedujaguar.net/Entretien-de-Raoul-Vaneigem-avec-le-journal-Le-Soir


Dans quel milieu avez-vous grandi ? Votre enfance vous a-t-elle préparé à la suite de votre parcours ?

Mon enfance s’est déroulée à Lessines, une petite ville ouvrière. Les carrières de porphyre définissaient les bas-quartiers, où j’habitais, par opposition à ceux du haut, tenus principalement par la bourgeoisie. À l’époque, la conscience de classe était pour ainsi dire rythmée par les sirènes qui à des heures précises signalaient le début, la fin du travail, les pauses et les accidents. Mon père, cheminot, regrettait de n’avoir pu, faute de moyens financiers, poursuivre des études. Il rêvait pour moi d’un sort meilleur, non sans me mettre en garde contre ceux qui, en s’élevant dans l’échelle sociale deviennent « traîtres à leur classe ». Je lui sais gré des réserves que j’ai nourries très tôt envers le rôle d’intellectuel — guide, tribun, maître à penser. La répugnance que suscite aujourd’hui l’état de délabrement des prétendues « élites » confirme le bien-fondé de mes réticences. J’ai montré dans La liberté enfin s’éveille au souffle de la vie pourquoi et comment les gouvernants sont devenus de plus en plus stupides. Qui prend un peu de recul avec le harcèlement médiatique du mensonge peut le vérifier sans peine : l’intelligence intellectuelle décline avec le pouvoir, l’intelligence sensible progresse avec l’humain.

J’ai toujours accordé une place prépondérante au plaisir de savoir, d’explorer, de diffuser les connaissances acquises. Je tiens la curiosité — avec l’amour, la création et la solidarité — pour une des attractions passionnelles les plus indispensables à la construction de l’être humain. C’est précisément ce que persiste à étouffer un système qui n’a pas honte d’appeler éducation le « pousse-toi de là que je m’y mette » où le marché compétitif ramasse ses esclaves.

Je ne suis pas un expert en quoi que ce soit. Mon Mouvement du libre-esprit répond au désir d’examiner de plus près ce Moyen Âge auquel les historiens imputent un peu rapidement une adhésion générale à la foi chrétienne. Ma Résistance au christianisme répond à la préoccupation ludique qui m’a toujours réjoui d’être, selon la belle formule de Prévert, « intact de Dieu ».

La meilleure critique de ce passe-temps, aimablement subversif, est venue des gilets jaunes estimant à juste titre que la lutte existentielle et sociale l’emporte haut la main sur des broutilles comme les opinions religieuses, politiques, philosophiques.

Vous êtes aussi l’inspirateur de générations à la recherche d’une autre société. Comment et quand, vous êtes-vous engagé dans cette voie ? D’où est venu votre regard radical ?

Sans idéaliser une enfance dans un milieu familial plutôt festif (« ce n’est pas parce qu’on est pauvre qu’il faut vivre pauvrement » disait mon père), j’ai eu l’impression paradoxale que la bienveillante affection, qui m’épargnait bien des tourments (sauf la culpabilité omniprésente), me jetait en contact direct avec les conditions cruelles qui autour de moi accablaient hommes, femmes, enfants, animaux. Si bien que la colère contre l’injustice et la barbarie a pris la place de ces révoltes que l’on voit s’exacerber à l’adolescence contre l’autorité parentale. Jamais mon père n’a invoqué son pouvoir ou un manque de respect pour me faire taire alors que je le traitais de « social-démocrate » dans nos orageuses discussions politiques.

Quelles sont les rencontres qui ont été déterminantes dans votre vie ? Pourquoi ?

Celles sans doute qui, tombées sur un terrain fertile, ont répondu à une demande de l’existence, à une béance en mal d’être comblée. Pêle-mêle : Germinal de Zola, Le Combat avec le démon de Zweig, Nietzsche, Marx, Hölderlin, Shelley, Nerval, Jarry, Artaud, le surréalisme. Plus tard, Voline, Cœurderoy, Ciliga, Ida Mett, Victor Serge, Montaigne, Jan Valtin. Fourier, enfin

Quelles sont ces compagnons de route dont le regard a été précieux pour vous ? Siné qui a partagé longtemps à sa manière vos engagements ?

Henri Lefebvre, Guy Debord, Attila Kotányi, Mustapha Khayati. J’ai trop peu connu Siné, dont j’appréciais l’irréductible combat contre la machine à décerveler (si bien huilée par le nazisme et par le stalinisme) qui tourne aujourd’hui à plein rendement.

Qui sont les exemples de personnalités dont vous pensez que tout un chacun pourrait s’inspirer ? Par exemple, le sous-commandant Marcos (maintenant Galeano), qui fut un porte-parole (et non un leader) du mouvement zapatiste ? Ou Noam Chomsky, qui partage avec vous une carrière double d’intellectuel engagé ? Ou Greta Thunberg, qui s’est dressée au niveau local face à la destruction de nos écosystèmes ?

Il n’y a aucune leçon valable à tirer d’une personne si on n’abolit pas au préalable le culte de la personnalité. Les zapatistes ne manquent jamais de rappeler qu’ils ne sont pas un modèle mais une expérience. Je n’ai pas lu Chomsky. J’ignore à quelles manipulations du capitalisme vert-dollar Greta Thunberg est exposée, mais les insultes déversées sur ces adolescents, soucieux de sauver la terre et de la dégager de l’emprise du profit, ont révélé à quel degré de veulerie sont arrivés ceux qui se targuent d’être des intellectuels, voire — comble du ridicule — des philosophes.

Pour la plupart, les sociologues ressassent des constats en dédaignant la poésie qui autour d’eux aspire à changer le monde. Cher jeune Marx, vous qui écriviez : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde, il s’agit maintenant de le transformer ! »

Je me sens en meilleure compagnie avec les insurgés de la vie quotidienne, si confus qu’ils puissent être, qui s’agitent aux quatre coins du monde. Il y a là une pensée qui s’éveille. Elle imprimera dans les mentalités et les mœurs sa radicale nouveauté pour autant qu’elle garde le cap de ses principes fondamentaux : pas de chefs, pas de représentants autoproclamés, pas d’appareils politiques et syndicaux ; auto-organisation, priorité absolue à l’humain et à la solidarité.

Comment vous êtes-vous retrouvé membre influent de l’Internationale situationniste ? Avez-vous été surpris par l’heureux mois de Mai ?

C’est Henri Lefebvre, à qui j’avais écrit, qui m’a mis en contact avec Guy Debord.

Surpris par Mai ? Non, heureux, oui ! La révolution de 1789 n’est pas née de la pensée des Lumières mais il est incontestable que les Diderot, Rousseau, Voltaire n’ont pas été étrangers à son essor insurrectionnel. Si la critique élaborée par l’Internationale situationniste n’a fait que coïncider avec un tournant de l’histoire où le capitalisme découvrait dans le consumérisme une nouvelle source de profit, il est en revanche indéniable que La Société du spectacle de Debord, De la misère en milieu étudiant de Khayati et mon Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations ont eu sur le Mouvement des occupations de Mai 1968 une influence qui ne cesse de se propager clandestinement. Un coup mortel a été porté alors à des vérités tenues pour immuables depuis des millénaires : le pouvoir hiérarchique, le respect de l’autorité, le patriarcat, la peur et le mépris de la femme, la haine de la nature, la vénération de l’armée, l’obédience religieuse et idéologique, la concurrence, la compétition, la prédation, le sacrifice, la nécessité du travail. Depuis lors une idée fait son chemin : la vraie vie ne peut se confondre avec cette survie qui ravale le sort de la femme et de l’homme à celui d’une bête de somme et d’une bête de proie.

Vous avez rompu avec l’Internationale situationniste en faisant le constat de son échec à transformer la société mais aussi pour « refaire absolument votre cohérence » de votre côté. Comment avez-vous vécu ces déchirements politiques au niveau personnel ? Quelles leçons en avez-vous tirées pour le combat ?

Le triomphe de la colonisation consumériste et l’échec de notre projet d’autogestion généralisée ont été durement vécus. Le désespoir a réaffirmé son emprise et bon nombre d’ennemis de la marchandise sont devenus ses adeptes. L’expérience m’a dissuadé de tout engagement politique, de toute participation à un groupe.

Certes, la colonisation consumériste a submergé la pensée radicale mais la vie n’en revendique pas moins ses droits dans le monde entier. La paupérisation qui s’accroît partout menace cet état de bien-être dont la réalité du pouvoir d’achat démontre qu’il ne tient plus que par la persistance du mensonge.

Je mise sur la vie présente en chacun pour susciter un éveil des consciences, pour débarrasser les individus de leur individualisme crétinisant et les rendre à l’intelligence qui fait de chacune et de chacun un être solidaire, humain, tout simplement.

Épicurien, vous faites l’éloge de la « paresse affinée » et vous vous dressez contre l’aliénation du travail salarié. Pourtant vous publiez à tire-larigot.

Je ne suis pas hédoniste (l’idéologie du plaisir en est la falsification). Je n’ai pas le culte de l’écriture. J’ignore la hantise de la page blanche, je redoute seulement de n’avoir pas sous la main de quoi écrire une note que ma mémoire risque d’égarer. Je n’écris que dans la nécessité intérieure de mener plus avant une pensée qui participera de cet éveil de la conscience humaine qu’appelle la grande colère planétaire des peuples.

Vous avez toujours prôné la liberté absolue de l’expression contre toute censure. Des événements tragiques en Europe (l’attentat à Charlie mais aussi le meurtre récent d’un professeur en France) montrent que le droit au blasphème n’est plus aussi garanti qu’avant (même si beaucoup en ont fait les frais auparavant). Qu’en pensez-vous ?

Le blasphème n’a de sens que pour un esprit religieux. La religion a toujours été le cœur d’un monde sans cœur. Lorsque les luttes sociales ont fait battre l’organe vital d’une société radicalement nouvelle, on a assisté à la déconfiture du christianisme, jadis si puissant.

La liquidation de la conscience de classe provoquée par la bureaucratisation syndicale et politique du mouvement ouvrier et surtout par le raz de marée du consumérisme a laissé s’instiller au cœur de la société le pire venin qui soit, celui de l’argent. Comme le christianisme avait profité de la désagrégation des religions romaines, l’islam n’a eu aucune peine à ramasser les débris du christianisme. Aucune répression n’en viendra à bout. Il n’y aura pour détruire son emprise mortifère que le retour au vivant qu’implique l’insurrection existentielle et sociale.

Dans le combat de la désobéissance civile, il n’y a ni couleur de peau ou de cheveux, ni sexe, ni croyance qui vaillent.

Nous vivons une crise sanitaire importante. Quelles précautions prenez-vous vous-même ? Comprenez-vous la limitation de certaines de nos libertés dans ce contexte ? Pensez-vous que cela nécessite une action coordonnée, centralisée, celle de l’État, souvent décriée par les anarchistes ?

J’ai évoqué dans L’Insurrection de la vie quotidienne la possibilité d’une autodéfense sanitaire. Une relation de confiance entre soignés et soignants disposant de moyens techniques révoquerait cette peur qui tue plus que le virus. Cette panique, aujourd’hui propagée selon les méthodes de Goebbels, permet à l’État d’enrichir Big Pharma et ses actionnaires aux dépens de la santé, de l’éducation, du bien public (notre res publica).

L’humanité est en train de mourir pour que survive une économie où l’argent fou tourne en rond en creusant sa propre tombe.

Êtes-vous sensible à ce bouleversement des écosystèmes et comment expliquez-vous que nos comportements mettent tant de temps à changer ?

Comment voulez-vous que se préoccupent du climat les États et les multinationales pour lesquels la vie n’est rien en regard du profit immédiat ? La passivité hargneuse des résignés est pire que la tyrannie des maîtres. On a vu ce qu’ont donné Nuit debout, les Indignés en Espagne ou les mouvements anti-austérité en Grèce.

Il n’y a pas d’autre solution qu’un retour à la base. Les conditions d’existence, la dévastation économique et bureaucratique, l’empoisonnement des aliments, la déshumanisation dont souffrent les peuples sont devenus les moteurs d’une insurrection généralisée (même si elle est intermittente). La vraie démocratie viendra d’initiatives locales se fédérant planétairement. Je renvoie le lecteur à mon analyse des ZAD développée dans Contribution à l’émergence de territoires libérés de l’emprise étatique et marchande. Nous avons toujours été induits à raisonner selon une logique de macro-société. Pour la réification marchande, le sujet n’existe pas. Le nombre est un objet mort.

Aujourd’hui, la subjectivité s’ébroue. L’important, c’est ce que j’ai envie de vivre et le combat que je mène quotidiennement contre ce qui m’en empêche. Ce n’est pas le nombre de protestataires qui fait leur force, c’est l’intelligence sensible qui progresse chez les individus et les solidarise, leur évitant l’abrutissement populiste, l’individualisme qui crétinise et cherche un bouc émissaire pour assouvir ses frustrations.

Le mouvement féministe a beaucoup évolué ces derniers temps. Qu’en pensez-vous ?

Il a fallu longtemps pour le comprendre : la libération de la femme et la réhabilitation de la nature sont inséparables. À la société nouvelle, qui lentement sort des limbes, il appartiendra de dépasser l’affrontement entre l’ultime arrogance du patriarcat défaillant et un féminisme que le désir de vengeance aveugle au point de revendiquer le droit aux pires prérogatives de l’homme. La belle victoire que de célébrer l’engeance des Thatcher ! La belle émancipation que de devenir ministre, préfète, militaire, policière, tortionnaire, femme d’affaires !
L’être humain est le devenir de l’homme et de la femme, il est le dépassement du virilisme et du féminisme.

Quel est votre avis sur la Belgique ? Ce pays si compliqué à gouverner signifie-t-il quelque chose pour vous ? Comment voyez-vous son avenir ?

Je refuse de m’identifier à une entité géographique. Je me moque d’être belge ou iroquois mais je me sens touché par cette Bruxelloise qui, interrogée sur les effets du confinement et des fermetures de bistrots, se disait outrée parce que « c’est tout un art de vivre que l’on détruit ».

J’aime les frites, je me régale d’une Triple Westmalle, d’une Bush, d’une Rochefort, d’une St Feuillien Grand Cru, je suis attaché à mon parler picard. Je n’ai rien en commun avec les moutons qui, au nom de je ne sais quelle Belgique, vont continuer à voter pour leurs bouchers. Ce qui tue la joie de vivre fait fête à la charogne.

Vous vous êtes souvent adressé à la jeunesse dans vos écrits. Quelle suggestion feriez-vous à un jeune (disons seize ans) aujourd’hui ?

D’apprendre à vivre, non à ramper comme un chien à qui l’on aboie des ordres. De refuser la servitude volontaire, d’expérimenter des modes de société où il ne soit plus nécessaire de s’avilir pour une poignée de dollars.

Mais de quel droit donner des conseils et pourquoi en tenir compte si vous n’en sentez pas le désir en vous ?

Un groupe de théâtre belge, le « Raoul collectif », se revendique aujourd’hui de votre nom (et de votre héritage), qu’en pensez-vous ?

C’est un témoignage d’amitié et de complicité qui aide à vivre. De tels éléments épars fondent peu à peu le projet d’entraide dont rêvait Kropotkine.

On connaît la citation de Gramsci « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Comment les éviter ?

Nous sommes dans une mutation de civilisation, la vieille meurt, la nouvelle naît en redoutant sa nouveauté. Les monstres disparaîtront quand nous bannirons la peur qui leur confère leur vraie substance.

Enfin, nous demandons normalement aux personnalités que nous interviewons de nous recommander une lecture. Que nous proposeriez-vous ?

Encore, toujours (en réfléchissant surtout à sa mise en pratique) le Discours de la servitude volontaire de La Boétie. Toutefois, la meilleure lecture, la plus difficile et la plus passionnante, reste celle de soi-même.

Propos recueillis par Béatrice Delvaux et Catherine Makereel
et publiés par
Le Soir à Bruxelles le 14 novembre 2020.

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Lectures complémentaires : PDF

L’abécédaire de R. Vaneigem

L’essentiel et l’indispensable de R. Vaneigem

Guy Debord « La société du spectacle »

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir !

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

Le moment coronavirus ou comment lâcher prise de notre peur et avancer vers la société des sociétés (avec Raoul Vaneigem)

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Peuples du monde, encore un effort !

 

Raoul Vaneigem

 

10 avril 2020

 

Source:

https://www.lavoiedujaguar.net/Peuples-du-monde-encore-un-effort

 

Le monde change de base.

Le choc du coronavirus n’a fait qu’exécuter le jugement que prononçait contre elle-même une économie totalitaire fondée sur l’exploitation de l’homme et de la nature.

Le vieux monde défaille et s’effondre. Le nouveau, consterné par l’amoncellement des ruines, n’ose les déblayer ; plus apeuré que résolu, il peine à retrouver l’audace de l’enfant qui apprend à marcher. Comme si avoir longtemps crié au désastre laissait le peuple sans voix.

Pourtant, celles et ceux qui ont échappé aux mortels tentacules de la marchandise sont debout parmi les décombres. Ils s’éveillent à la réalité d’une existence qui ne sera plus la même. Ils désirent s’affranchir du cauchemar que leur a asséné la dénaturation de la terre et de ses habitants.

N’est-ce pas la preuve que la vie est indestructible ? N’est-ce pas sur cette évidence que se brisent dans le même ressac les mensonges d’en haut et les dénonciations d’en bas ?

La lutte pour le vivant n’a que faire de justifications. Revendiquer la souveraineté de la vie est en mesure d’anéantir l’empire de la marchandise, dont les institutions sont mondialement ébranlées.

Jusqu’à ce jour, nous ne nous sommes battus que pour survivre. Nous sommes restés confinés dans une jungle sociale où régnait la loi du plus fort et du plus rusé. Allons-nous quitter l’emprisonnement auquel nous contraint l’épidémie de coronavirus pour réintégrer la danse macabre de la proie et du prédateur ? N’est-il pas manifeste pour toutes et tous que l’insurrection de la vie quotidienne, dont les gilets jaunes ont été en France le signe annonciateur, n’est rien d’autre que le dépassement de cette survie qu’une société de prédation n’a cessé de nous imposer quotidiennement et militairement ?


Quand les rues sont jaunes de monde…

Ce dont nous ne voulons plus est le ferment de ce que nous voulons

La vie est un phénomène naturel en ébullition expérimentale permanente. Elle n’est ni bonne ni mauvaise. Sa manne nous fait cadeau de la morille tout autant que de l’amanite phalloïde. Elle est en nous et dans l’univers comme une force aveugle. Mais elle a doté l’espèce humaine de la capacité de distinguer la morille de l’amanite, et un peu plus ! Elle nous a armés d’une conscience, elle nous a donné la capacité de nous créer en recréant le monde.

Pour nous faire oublier cette extraordinaire faculté, il a fallu que pèse sur nous le poids d’une histoire qui débute avec les premières cités-États et se termine — d’autant plus hâtivement que nous y mettrons la main — avec l’effritement de la mondialisation marchande.

La vie n’est pas une spéculation. Elle n’a que foutre des marques de respect, de vénération, de culte. Elle n’a d’autre sens que la conscience humaine, dont elle a doté notre espèce pour l’éclairer.

La vie et son sens humain sont la poésie faite par un et par toutes et tous. Cette poésie-là a toujours brillé de son éclat dans les grands soulèvements de la liberté. Nous ne voulons plus qu’elle soit, comme par le passé, un éclair éphémère. Nous voulons mettre en œuvre une insurrection permanente, à l’image du feu passionnel de la vie, qui s’apaise mais jamais ne s’éteint.

C’est du monde entier que s’improvise un chant des pistes. C’est là que notre volonté de vivre se forge en brisant les chaînes du pouvoir et de la prédation. Des chaînes que nous, femmes et hommes, nous avons forgées pour notre malheur.

Nous voici au cœur d’une mutation sociale, économique, politique et existentielle. C’est le moment du « Hic Rhodus, hic salta, Ici est Rhodes, ici tu sautes ». Ce n’est pas une injonction à reconquérir le monde dont nous avons été chassés. C’est le souffle d’une vie que l’irrésistible élan des peuples va rétablir dans ses droits absolus.

L’alliance avec la nature exige la fin de son exploitation lucrative

Nous n’avons pas assez pris conscience de la relation concomitante entre la violence exercée par l’économie à l’encontre de la nature qu’elle razzie, et la violence dont le patriarcat frappe les femmes depuis son instauration, il y a trois ou quatre mille ans avant l’ère dite chrétienne.

Avec le capitalisme vert-dollar, le pillage brutal des ressources terrestres tend à céder la place aux grandes manœuvres de la subornation. Au nom de la protection de la nature, c’est encore la nature qui est mise à prix. Ainsi en va-t-il dans les simulacres de l’amour lorsque le violeur se pomponne en séducteur pour mieux agripper sa proie. La prédation recourt de longue date à la pratique du gant de velours.

Nous sommes à l’heure où une nouvelle alliance avec la nature revêt une importance prioritaire. Il ne s’agit pas évidemment de retrouver — comment le pourrait-on ? — la symbiose avec le milieu naturel dans laquelle évoluaient les civilisations de la cueillette avant que vienne les supplanter une civilisation fondée sur le commerce, l’agriculture intensive, la société patriarcale et le pouvoir hiérarchisé.

Mais, on l’aura compris, il s’agit désormais de restaurer un milieu naturel où la vie soit possible, l’air respirable, l’eau potable, l’agriculture débarrassée de ses poisons, les libertés du commerce révoquées par la liberté du vivant, le patriarcat démembré, les hiérarchies abolies.

Les effets de la déshumanisation et des attaques menées systématiquement contre l’environnement n’ont pas eu besoin du coronavirus pour démontrer la toxicité de l’oppression marchande. En revanche, la gestion catastrophique du cataclysme a montré l’incapacité de l’État à faire preuve de la moindre efficacité en dehors de la seule fonction qu’il soit à même d’exercer : la répression, la militarisation des individus et des sociétés.

La lutte contre la dénaturation n’a que faire des promesses et des louables intentions rhétoriques, qu’elles soient soudoyées ou non par le marché des énergies renouvelables. Elle repose sur un projet pratique qui mise sur l’inventivité des individus et des collectivités. La permaculture renaturant les terres empoisonnées par le marché des pesticides n’est qu’un témoignage de la créativité d’un peuple qui a tout à gagner d’anéantir ce qui a conjuré sa perte. Il est temps de bannir ces élevages concentrationnaires où la maltraitance des animaux fut notamment cause de la peste porcine, de la grippe aviaire, de la vache rendue folle par cette folie de l’argent fétichisé que la raison économique va une fois de plus tenter de nous faire ingurgiter sinon digérer.

Ont-elles un sort si différent du nôtre ces bêtes de batteries qui sortent du confinement pour entrer dans l’abattoir ? Ne sommes-nous pas dans une société qui distribue des dividendes au parasitisme d’entreprise et laisse mourir hommes, femmes et enfants faute de moyens thérapeutiques ? Une imparable logique économique allège ainsi les charges budgétaires, imputables au nombre croissant de vieilles et de vieux. Elle préconise une solution finale qui les condamne impunément à crever dans des maisons de retraites dénuées de moyens et d’aides-soignants. Il s’est trouvé à Nancy, en France, un haut responsable de la santé pour déclarer que l’épidémie n’est pas une raison valable pour ne pas supprimer plus de lits et de personnel hospitalier. Personne ne l’a chassé à grands coups de pied aux fesses. Les assassins économiques suscitent moins d’émoi qu’un malade mental courant les rues en brandissant le couteau de l’illumination religieuse.

Je n’en appelle pas à la justice du peuple, je ne préconise pas de septembriser les pouacres du chiffre d’affaires. Je demande seulement que la générosité humaine rende impossible le retour de la raison marchande.

Tous les modes de gouvernement que nous avons connus ont fait faillite, délités par leur cruelle absurdité. C’est au peuple qu’il appartient de mettre en œuvre un projet de société qui restitue à l’humain, à l’animal, au végétal, au minéral une unité fondamentale.

Le mensonge qualifiant d’utopie un tel projet n’a pas résisté au choc de la réalité. L’histoire a frappé la civilisation marchande d’obsolescence et d’insanité. L’édification d’une civilisation humaine n’est pas seulement devenue possible, elle fraie l’unique voie qui, passionnément et désespérément rêvée par d’innombrables générations, s’ouvre sur la fin de nos cauchemars.

Car le désespoir a changé de camp, il appartient au passé. Il nous reste la passion d’un présent à construire. Nous allons prendre le temps d’abolir le time is money qui est le temps de la mort programmée.

La renaturation est un bouillon de cultures nouvelles où nous aurons à tâtonner entre confusion et innovations dans les domaines les plus divers. N’avons-nous pas accordé trop de crédit à une médecine mécaniste qui souvent traite le corps comme un garagiste la voiture confiée à son entretien ? Comment ne pas se défier d’un expert qui vous répare pour vous renvoyer au travail ?

Si longtemps martelé par les impératifs productivistes, le dogme de l’anti-nature n’a-t-il pas contribué à exaspérer nos réactions émotionnelles, à propager panique et hystérie sécuritaire, en exacerbant en conséquence le conflit avec un virus que l’immunité de notre organisme aurait eu quelque chance d’amadouer ou de rendre moins agressif, si toutefois elle n’avait été mise à mal par un totalitarisme marchand, auquel rien d’inhumain n’est étranger ?

On nous a bassinés à satiété avec les progrès de la technologie. Pour aboutir à quoi ? Les navettes célestes vers Mars et l’absence terrestre de lits et de respirateurs dans les hôpitaux.

Assurément, il y aura plus à s’émerveiller des découvertes d’une vie dont nous ignorons tout, ou presque. Qui en douterait ? Hormis les oligarques et leurs larbins, que la diarrhée mercantile vide de leur substance, et que nous allons confiner dans leurs latrines.

En finir avec la militarisation des corps, des mœurs, des mentalités

La répression est la dernière raison d’être de l’État. Lui-même la subit sous la pression des multinationales imposant leurs diktats à la terre et à la vie. La prévisible mise en cause des gouvernements répondra à la question : le confinement eût-il été pertinent si les infrastructures médicales étaient demeurées performantes, au lieu de subir le délabrement que l’on sait, décrété par le devoir de rentabilité.

En attendant — force est de le constater —, la militarisation et la férocité sécuritaire n’ont fait que prendre le relais de la répression en cours dans le monde entier. L’Ordre démocratique ne pouvait souhaiter meilleur prétexte pour se prémunir contre la colère des peuples. L’emprisonnement chez soi, n’était-ce pas le but des dirigeants, inquiets de la lassitude qui menaçait leurs sections d’assaut de matraqueurs, d’éborgneurs, de tueurs salariés ? Belle répétition générale que cette tactique de la nasse employée contre des manifestants pacifiques, réclamant entre autres la réhabilitation des hôpitaux.

Au moins sommes-nous prévenus : les gouvernements vont tout tenter pour nous faire transiter du confinement à la niche. Mais qui acceptera de passer docilement de l’austérité carcérale au confort de la servilité rafistolée ?

Il est probable que la rage de l’enfermé aura saisi l’occasion de dénoncer le système tyrannique et aberrant qui traite le coronavirus à la façon de ce terrorisme multicolore dont le marché de la peur fait ses choux gras.

La réflexion ne s’arrête pas là. Pensez à ces écoliers qui, dans le pays des droits de l’homme, ont été contraints de s’agenouiller devant la flicaille de l’État. Pensez à l’éducation même où l’autoritarisme professoral entrave depuis des siècles la curiosité spontanée de l’enfant et empêche la générosité du savoir de se propager librement. Pensez à quel point l’acharnement concurrentiel, la compétition, l’arrivisme du « pousse-toi de là que je m’y mette » nous ont confinés dans une caserne.

La servitude volontaire est une soldatesque qui marche au pas. Un pas à gauche, un pas à droite ? Quelle importance ? L’un et l’autre restent dans l’Ordre des choses.

Quiconque accepte qu’on lui aboie dessus, ou par en dessous, n’a dès à présent qu’un avenir d’esclave.

Sortir du monde morbide et clos de la civilisation marchande

La vie est un monde qui s’ouvre et elle est ouverture sur le monde. Certes, elle a souvent subi ce terrible phénomène d’inversion où l’amour se change en haine, où la passion de vivre se transforme en instinct de mort. Pendant des siècles, elle a été réduite en esclavage, colonisée par la fruste nécessité de travailler et de survivre à la façon d’une bête.

Cependant, on ne connaît pas d’exemple d’un enfermement, en cellules d’isolation, de millions de couples, de familles, de solitaires que la faillite des services sanitaires a convaincus d’accepter leur sort sinon docilement du moins avec une rage contenue.

Chacun se retrouve seul, confronté à une existence où il est tenté de démêler la part de travail servile et la part de désirs fous. L’ennui des plaisirs consommables est-il compatible avec l’exaltation des rêves que l’enfance a laissés cruellement inaccomplis ?

La dictature du profit a résolu de tout nous ôter à l’heure même où son impuissance s’étale mondialement et l’expose à un anéantissement possible.

L’absurde inhumanité qui nous ulcère depuis si longtemps a éclaté comme un abcès dans le confinement auquel a mené la politique d’assassinat lucratif, que pratiquent cyniquement les mafias financières.

La mort est la dernière indignité que l’être humain s’inflige. Non sous l’effet d’une malédiction, mais en raison de la dénaturation qui lui fut assignée.

Les chaînes que nous avons forgées dans la peur et la culpabilité, ce n’est ni par la peur ni par la culpabilité que nous les briserons. C’est par la vie redécouverte et restaurée. N’est-ce pas ce que démontre, en ces temps d’oppression extrême, l’invincible puissance de l’entraide et de la solidarité ?

Une éducation serinée pendant des millénaires nous a enseigné à réprimer nos émotions, à briser nos élans de vie. On a voulu à tout prix que la bête qui demeure en nous fasse l’ange.

Nos écoles sont des repaires d’hypocrites, de refoulés, de tortionnaires ratiocinants. Les derniers passionnés de savoir y pataugent avec le courage du désespoir. Allons-nous, en sortant de nos cellules carcérales, apprendre enfin à libérer la science du carcan de son utilité lucrative ? Allons-nous nous employer à affiner nos émotions, non à les réprimer ? À réhabiliter notre animalité, non à la dompter, comme nous domptons nos frères dits inférieurs ?

Je n’incite pas ici à la sempiternelle bonne volonté éthique et psychologique, je pointe du doigt le marché de la peur où le sécuritaire fait entendre son bruit de bottes. J’attire l’attention sur cette manipulation des émotions qui abrutit et crétinise les foules, je mets en garde contre la culpabilisation qui rôde en quête de boucs émissaires.

Haro sur les vieux, les chômeurs, les sans-papiers, les SDF, les étrangers, les gilets jaunes, les en-dehors ! C’est le mugissement de ces actionnaires du néant qui font boutique du coronavirus pour propager la peste émotionnelle. Les mercenaires de la mort ne font qu’obéir aux injonctions de la logique dominante.

Ce qui doit être éradiqué, c’est le système de déshumanisation mis en place et appliqué férocement par ceux qui le défendent par goût du pouvoir et de l’argent. Il y a longtemps que le capitalisme a été jugé et condamné. Nous croulons sous la pléthore de plaidoiries à charge. Cela suffit.

L’imagerie capitaliste identifiait son agonie à l’agonie du monde entier. Le spectre du coronavirus a été, sinon le résultat prémédité, du moins l’illustration exacte de son absurde maléfice. La cause est entendue. L’exploitation de l’homme par l’homme, dont le capitalisme est un avatar, est une expérience qui a mal tourné. Faisons en sorte que sa sinistre plaisanterie d’apprenti sorcier soit dévorée par un passé dont elle n’aurait jamais dû surgir.

Il n’y a que l’exubérance de la vie retrouvée qui puisse briser du même coup les menottes de la barbarie marchande et la carapace caractérielle qui estampille dans la chair vive de chacun la marque de l’économiquement correct.

La démocratie autogestionnaire annule la démocratie parlementaire

Il n’est plus question de tolérer que, juchés à tous les étages de leurs commissions nationales, européennes, atlantiques et mondiales, les responsables viennent nous jouer le rôle du coupable et du non-coupable. La bulle de l’économie, qu’ils ont enflée de dettes virtuelles et d’argent fictif, implose et crève sous nos yeux. L’économie est paralysée.

Avant même que le coronavirus révèle l’étendue du désastre, les « hautes instances » ont grippé et arrêté la machine, plus sûrement que les grèves et les mouvements sociaux qui, si utilement contestataires qu’ils fussent, n’en demeurèrent pas moins peu efficaces.

Assez de ces farces électorales et de ces diatribes de pacotille. Que ces élus, emmanchés par la finance, soient balayés tels des immondices et disparaissent de notre horizon comme a disparu en eux la parcelle de vie qui leur prêtait figure humaine.

Nous ne voulons pas juger et condamner le système oppressif qui nous a condamnés à mort. Nous voulons l’anéantir.

Comment ne pas retomber dans ce monde qui s’effondre, en nous et devant nous, sans édifier une société avec l’humain qui demeure à la portée de nos mains, avec la solidarité individuelle et collective ? La conscience d’une économie gérée par le peuple et pour le peuple implique la liquidation des mécanismes de l’économie marchande.

Dans son dernier coup d’éclat, l’État ne s’est pas contenté de prendre les citoyens en otages et de les emprisonner. Sa non-assistance à personne en danger les tue par milliers.

L’État et ses commanditaires ont bousillé les services publics. Plus rien ne marche. Nous le savons en toute certitude : la seule chose qu’il réussit à faire fonctionner, c’est l’organisation criminelle du profit.

Ils ont mené leurs affaires au mépris du peuple, le résultat est déplorable. Au peuple de faire les siennes en achevant de ruiner les leurs. À nous de tout faire repartir sur des voies nouvelles.

Plus la valeur d’échange l’emporte sur la valeur d’usage, plus s’impose le règne de la marchandise. Plus nous accorderons la priorité à l’usage que nous souhaitons faire de notre vie et de notre environnement, plus la marchandise perdra de son mordant. La gratuité lui portera l’estocade.

L’autogestion marque la fin de l’État dont la pandémie a mis en lumière et la faillite, et la nocivité. Les protagonistes de la démocratie parlementaire sont les croque-morts d’une société déshumanisée pour cause de rentabilité.

On a vu en revanche le peuple, confronté aux carences des gouvernements, faire preuve d’une solidarité indéfectible et mettre en œuvre une véritable autodéfense sanitaire. N’est-ce pas là une expérience qui laisse augurer une extension des pratiques autogestionnaires ?

Rien n’est plus important que de nous préparer à prendre en charge les secteurs publics, jadis assumés par l’État, avant que la dictature du profit les envoie à la casse.

L’État et la rapacité de ses commanditaires ont tout mis à l’arrêt, tout paralysé, sauf l’enrichissement des riches. Ironie de l’histoire, la paupérisation est désormais la base d’une reconstruction générale de la société. Celui qui a affronté la mort, comment aurait-il peur de l’État et de sa flicaille ?

Notre richesse, c’est notre volonté de vivre

Refuser de payer taxes et impôts a cessé d’appartenir au répertoire des incitations subversives. Comment seraient-elles en mesure de s’en acquitter, ces millions de personnes qui vont manquer de moyens de subsistance alors que l’argent, chiffré en milliards, continue d’être engloutis dans l’abîme des malversations financières et de la dette creusée par elles ? Ne l’oublions pas, c’est de la priorité accordée au profit que naissent et les pandémies et l’incapacité de les traiter. Allons-nous en rester à l’enseigne de la vache folle sans en tirer de leçon ? Allons-nous admettre enfin que le marché et ses gestionnaires sont le virus à éradiquer ?

Le temps n’est plus à l’indignation, aux lamentations, aux constats du désarroi intellectuel. J’insiste sur l’importance des décisions que les assemblées locales et fédérées prendront « par le peuple et pour le peuple » en matière d’alimentation, de logement, de transport, de santé, d’enseignement, de coopérative monétaire, d’amélioration de l’environnement humain, animal, végétal.

Allons de l’avant, même en tâtonnant. Mieux vaut errer en expérimentant que régresser et réitérer les erreurs du passé. L’autogestion est en germe dans l’insurrection de la vie quotidienne. Souvenons-nous que ce qui a détruit et interrompu l’expérience des collectivités libertaires de la révolution espagnole, c’est l’imposture communiste.

Je ne demande à personne de m’approuver, et moins encore de me suivre. Je vais mon chemin. Libre à chacune et à chacun d’en faire autant. Le désir de vie est sans limite. Notre vraie patrie est partout où la liberté de vivre est menacée. Notre terre est une patrie sans frontière.

= = =

L’abécédaire de Raoul Vaneigem

L’essentiel et l’indispensable de Raoul Vaneigem

« L’appel à la vie contre la tyrannie étatique et marchande » (Extraits) de Raoul Vaneigem

Guy Debord « La société du spectacle » (texte intégral)

 

 

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir !

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

+

4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

 


A bas l’État, à bas la marchandise, à bas l’argent,
à bas le salariat ! Vive la Commune Universelle !

 

 

 

Sur le chemin de l’émancipation finale : « Appel à la vie contre la tyrannie étatique et marchande » (Raoul Vaneigem, extraits, format pdf)

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Résistance 71

 

25 janvier 2020

 

Nous avons réalisé une compilation d’extraits du dernier ouvrage de Raoul Vaneigem « Appel à la vie contre la tyrannie étatique et marchande » (2019), mise en format PDF par Jo avec son talent habituel de mise en page.

Nous encourageons les lecteurs à lire le livre intégralement il en vaut la peine. Il est publié aux édition Libertalia.

Nous avons choisi de compiler de larges extraits de ce petit livre car l’analyse de Raoul Vaneigem, comme à son habitude, est particulièrement pertinente à la situation socio-politique que nous subissons et elle donne de très bonnes pistes à suivre pour nous retrouver, ensemble, sur le chemin de l’émancipation finale, celui de la gratuité mettant à bas état, marchandise, argent et salariat, piliers centenaires de la tyrannie qui nous oppriment toujours plus avant.

A lire et à diffuser sans aucune modération…

 

Compilation d’extraits version PDF :
Raoul_Vaneigem-extraits-de-lappel-a-la-vie-contre-la-tyrannie-etatique-et-marchande

 

Ce pdf est le 150ème de notre e-biblio

 


A bas la tyrannie marchande…
pour la société des sociétés

 

5 décembre 2019: « Nous sommes là où tout commence… » pour la renaissance de l’humain contre la dictature marchande (Raoul Vaneigem)

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Excellent article ci-dessous de Raoul Vaneigem, qui en d’autres termes, réaffirme ce que nous disons depuis bien longtemps également. Il est grand temps pour tout à chacun de comprendre la réalité de notre vie au-delà des guerres de clochers induites afin d’agir ensemble sur un changement radical (à la racine) de notre condition. Nous l’avons dit maintes fois et le répèterons sans cesse: Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir.
Dans la perspective du 5 décembre et des journées, semaines, mois qui suivront, le chemin de l’émancipation de la dictature du fétichisme marchand se dévoile en lâchant prise des antagonismes et en embrassant notre complémentarité naturelle pour clamer haut et fort: A bas l’État ! A bas la marchandise ! A bas l’argent ! A bas le salariat !
Ensemble œuvrons pour notre société des sociétés…

~ Résistance 71 ~

 


Guy Debord & Raoul Vaneigem

 

La renaissance de l’humain est la seule croissance qui nous agrée

 

Raoul Vaneigem

 

Novembre 2019

 

Source:

https://www.lavoiedujaguar.net/La-renaissance-de-l-humain-est-la-seule-croissance-qui-nous-agree

 

A lire aussi: “L’État n’est plus rien, soyons tout !”

 

Les coups de boutoir que la liberté porte à l’hydre capitaliste, qui l’étouffe, font fluctuer sans cesse l’épicentre des perturbations sismiques. Les territoires mondialement ponctionnés par le système du profit sont en butte à un déferlement des mouvements insurrectionnels. La conscience est mise en demeure de courir sus à des vagues successives d’événements, de réagir à des bouleversements constants, paradoxalement prévisibles et inopinés.

Deux réalités se combattent et se heurtent violemment. L’une est la réalité du mensonge. Bénéficiant du progrès des technologies, elle s’emploie à manipuler l’opinion publique en faveur des pouvoirs constitués. L’autre est la réalité de ce qui est vécu quotidiennement par les populations.

D’un côté, des mots vides travaillent au jargon des affaires, ils démontrent l’importance des chiffres, des sondages, des statistiques ; ils manigancent de faux débats dont la prolifération masque les vrais problèmes : les revendications existentielles et sociales. Leurs fenêtres médiatiques déversent chaque jour la banalité de magouilles et de conflits d’intérêts qui ne nous touchent que par leurs retombées négatives. Leurs guerres de dévastation rentable ne sont pas les nôtres, elles n’ont d’autre but que de nous dissuader de mener la seule guerre qui nous concerne, la guerre contre l’inhumanité mondialement propagée.

D’un côté, selon l’absurde vérité des dirigeants, les choses sont claires : revendiquer les droits de l’être humain relève de la violence antidémocratique. La démocratie consisterait donc à réprimer le peuple, à lancer contre lui une horde de policiers que pousse à des comportements fascisant l’impunité garantie par le gouvernement et par les candidats d’opposition, avides de lui succéder. Imaginez à quels trémolos se livreront les zombies médiatiques si l’immolation par le feu d’une victime de la paupérisation débouche sur l’incendie du système responsable !

De l’autre, la réalité vécue par le peuple est tout aussi claire. On ne nous fera pas admettre que l’on puisse réduire à un objet de transactions marchandes l’astreinte du travail mal rémunéré, la pression bureaucratique accroissant les taxes, diminuant le montant des retraites et des acquis sociaux, la pression salariale qui réduit la vie à une stricte survie. La réalité vécue n’est pas un chiffre, c’est un sentiment d’indignité, c’est le sentiment de n’être rien entre les griffes de l’État, un monstre qui se racornit en peau de chagrin sous la ponction des malversations financières internationales.

Oui, c’est dans le choc de ces deux réalités — l’une imposée par le fétichisme de l’argent, l’autre qui se revendique du vivant — qu’une étincelle, souvent infime, a mis le feu aux poudres.

Il n’est pas de futilité qui ne soit aujourd’hui de nature à déchaîner la violence de la vie réprimée, de la vie résolue à briser ce qui la menace d’extinction.

L’inertie séculaire, la léthargie si bien confortées par la vieille recette « du pain et des jeux », fondent la formidable puissance de la servitude volontaire. Déjà dénoncée au XVIe siècle par La Boétie, elle demeure notre ennemi le plus implacable. En nous attaquant de l’intérieur, la servitude volontaire favorise une propension qui agit chez beaucoup comme une drogue : la volonté d’exercer un pouvoir, d’endosser le rôle de guide. L’autorité de quelques-uns a bien souvent infesté les milieux libertaires de sa morbidité. Aussi faut-il se réjouir de la détermination des Gilets jaunes et des insurgés de la vie quotidienne à rappeler sans trêve leur refus de chefs, de délégués autoproclamés, de maîtres à penser, de grenouilles de bénitier politiques et syndicales.

Libre à ceux qui souhaitent mourir en paix d’attendre la mort dans le confort conjoint du cercueil et de la télévision, mais nous ne laisserons pas leur gâtisme infester notre volonté de vivre.

Ce que nous voulons, c’est la souveraineté de l’être humain. Rien de plus, rien de moins !

La paupérisation frappe à la porte avec une violence accrue, qui va la défoncer. C’en est fini de l’hédonisme des derniers jours que martèle le slogan consumériste et gouvernemental : « Jouissez d’aujourd’hui car demain sera pire ! » Le pire, c’est maintenant, si nous continuons à nous en accommoder. Cessons de croire à la toute-puissance du capitalisme et du fétichisme de l’argent. Nous avons appris que la grande farce macabre qui fait valser le monde n’obéit plus qu’à un petit ressort sordide, celui du profit à court terme, de l’absurde rapacité d’un boutiquier en faillite raclant les fonds de tiroirs.

Je ne parle pas d’espoir. L’espoir n’est que le leurre de la désespérance. Je parle de la réalité de toutes les régions de la terre où une insurrection de la vie quotidienne — appelez cela comme vous voulez — a entrepris de démanteler la dictature du profit et de jeter à bas les États qui l’imposent à des peuples, censés être représentés par eux. Ce que nous voulons, ce n’est pas demain, c’est maintenant, comme l’expriment très bien les aides-soignants, infirmières, infirmiers, urgentistes, médecins confrontés à la gestion économique qui déshumanise le secteur hospitalier.

Le système d’exploitation de la nature terrestre et de la nature humaine a mondialement plombé l’horizon. La chape de la rentabilité à tout prix ne laisse aucune issue à la générosité de la vie et au sens humain qui en favorise la pratique.

De toute évidence, exploiteurs et exploités sont persuadés que la marmite va exploser. La violence est inéluctable. Le problème n’est pas là. La question à résoudre sans ambiguïté repose sur une alternative.

Allons-nous tolérer que l’explosion sociale débouche sur un état de guerre civile endémique, sur un chaos de vengeances et de haines qui bénéficiera en fin de compte aux mafias multinationales, libres de poursuivre impunément, et jusqu’à l’autodestruction, leur projet de désertification lucrative ?

Ou bien, allons-nous créer des microsociétés affranchies de la tyrannie étatique et marchande, des territoires fédérés où l’intelligence des individus se libère de cet individualisme de troupeau en mal d’un guide suprême qui les mène à l’abattoir ? Allons-nous enfin oser prendre en main notre propre destinée et araser une jungle sociale où les bêtes de somme n’ont d’autre liberté que celle d’élire les bêtes de proie qui les dévorent ?

En 1888, Octave Mirbeau écrivait : « Les moutons vont à l’abattoir. Ils ne disent rien et n’espèrent rien. Mais du moins, ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des révolutions pour conquérir ce droit. »

N’êtes-vous pas lassés de faire virevolter de génération en génération la même et inusable pièce de monnaie : pile la matraque de l’Ordre, face le mensonge humanitariste ?

Il n’y a pas de « vote du moindre mal », il n’y a qu’une démocratie totalitaire, que seule révoquera la démocratie directe exercée par le peuple et pour le peuple. Je me suis amusé au passage d’un slogan qui, si sommaire qu’il soit, appelle à une réflexion plus poussée : « Macron, Le Pen, Mélenchon, même combat de cons ! » (J’aurais préféré « même combat de capons », mais le rejet de toute forme de pouvoir et de dialogue avec l’État fait partie de ces petits plaisirs d’où viennent les grandes vagues de la jouissance individuelle et collective.)

Autonomie, auto-organisation, autodéfense

Les instances au pouvoir ne vont pas tolérer que le peuple s’affranchisse de leur tyrannie. Nous devons nous préparer à une longue lutte. Celle à mener contre la servitude volontaire ne sera pas la moindre. La seule assise dont le despotisme puisse se prévaloir, c’est la hargne sécuritaire des résignés, c’est le ressentiment suicidaire d’une majorité prétendument silencieuse qui hurle sa haine de la vie.

La meilleure défense est toujours l’offensive. À ce principe, amplement démontré par la tradition militaire, j’aimerais substituer celui de l’ouverture, car, à l’avantage de briser l’encerclement s’ajoute le plaisir de briser l’encasernement.

L’ouverture à la vie, nous la voyons à l’œuvre dans la farouche détermination des insurrections en cours. Même si certaines s’éteignent, elles repartent de plus belle. Nous le sentons dans le caractère festif des manifestations de protestation qui perdurent bien qu’elles se heurtent à l’aveuglement, à la surdité, à la rage répressive des gouvernements. C’est en me fondant sur cette ouverture que j’ai parlé de pacifisme insurrectionnel.

Le pacifisme insurrectionnel n’est ni pacifique, au sens bêlant du terme, ni insurrectionnel, si l’on entend par là les aberrations de la guérilla urbaine et guévariste.

Je n’ai ni vocation de guerrier ni vocation de martyr. Je m’en remets à la vie et à sa poésie du soin de dépasser les contraires afin qu’ils ne deviennent pas contrariétés, afin qu’ils échappent à la dualité manichéenne du pour et du contre. Je mise sur la créativité des individus pour inventer une révolution dont il n’existe aucun exemple par le passé. Le désarroi et les incertitudes d’une civilisation qui naît n’ont rien de commun avec le désarroi d’une civilisation qui n’a que la certitude de crever.

Philosophes, sociologues, experts en pensées, épargnez-nous les sempiternelles discussions sur la malignité du capitalisme qui rentabilise son agonie. Tout le monde est d’accord sur ce point, même les capitalistes. Les vrais problèmes en revanche n’ont pas été abordés. Ce sont ceux de la base, ceux des villages et des quartiers urbains, ceux de notre propre corps, qui est tout de même, faut-il le rappeler, le vrai décideur de notre destinée, non ?

Plus les luttes se répandent planétairement, plus leur sens gagne en radicalité, en profondeur, en expérience vécue, plus elles se passent d’engagement militant, plus elles se moquent des intellectuels, spécialistes en manipulation subversive ou réactionnaire (car la manipulation traite l’une et l’autre comme l’avers et le revers d’une pièce de monnaie). C’est à la fois dans leur vécu existentiel et dans leur fonction sociale que les individus se découvrent sur le terrain où leur aspiration à vivre commence à saper et à déblayer le mur que les chiffres d’affaires leur opposent, comme si là s’arrêtait leur destin.

Non, on ne peut plus parler de l’homme abstrait, le seul que reconnaissent les statistiques, les calculs budgétaires, la rhétorique de celles et ceux qui — laïcs ou religieux, humanistes ou racistes, progressistes ou conservateurs — font matraquer, éborgner, violer, emprisonner, massacrer, tandis que, tapis dans leurs ghettos de lâches, ils comptent sur l’arrogant crétinisme de l’argent pour assurer leur impunité et leur sécurité.

La dictature du profit est une agression contre le corps. Confier à la vie le soin de nous immuniser contre le chancre financier qui corrompt notre chair implique une lutte poétique et solidaire. Rien de tels que les feux de la joie de vivre pour réduire en cendre la morbidité du monde ! La révolution a des vertus thérapeutiques, insoupçonnées jusqu’à nos jours.

Écologistes, qu’allez-vous brailler à l’amélioration climatique auprès d’États qui vous narguent en polluant chaque jour davantage, alors qu’il est urgent d’agir sur un terrain où les questions n’ont rien de mondanités intellectuelles. Des questions telles que :

☀ Comment passer des terres empoisonnées par l’agro-alimentaire à leur renaturation par la permaculture ?

☀ Comment interdire les pesticides sans léser le paysan qui, piégé par Monsanto, Total et consorts, détruit sa santé en détruisant celle des autres ? Comment rebâtir sur des bases nouvelles ces petites écoles de village et de quartier que l’État a ruinées et interdites pour promouvoir un enseignement concentrationnaire ?

☀ Comment boycotter les produits nocifs et inutiles que le harcèlement publicitaire nous enjoint d’acheter ?

☀ Comment constituer des banques d’investissement local où la monnaie d’échange palliera opportunément l’effondrement monétaire et le krach financier programmé ?

☀ Comment couper court aux prélèvements fiscaux que l’État affecte aux malversations bancaires, et entreprendre de les investir dans l’autofinancement de projets locaux et régionaux ?

☀ Surtout, comment propager partout le principe d’une gratuité que la vie revendique par nature et que le fétichisme de l’argent dénature. Gratuité des trains et des transports publics, gratuité des soins, gratuité de l’habitat et de l’autoconstruction, gratuité graduelle de la production artisanale et alimentaire locale.

Utopie ? Y a-t-il pire utopie que le fatras de projets absurdes et délétères que déballent, sous les yeux fatigués des téléspectateurs, ces cabotins sans talent qui agitent le spectre de leurs guerres de commis-voyageurs, réitèrent sans fin la pitrerie du combat des chefs, voilent sous de faux débats les vraies questions existentielles et sociales, éclipsent le terrorisme d’État par un terrorisme de faits-divers où la folie suicidaire croît avec la paupérisation et un air ambiant de plus en plus irrespirable ?

A-t-on assez pris conscience que, dans leur diversité, voire dans leurs divergences, les Gilets jaunes et les mouvements revendicatifs formaient un formidable groupe de pression capable de boycotter, bloquer, paralyser, détruire tout ce qui pollue, empoisonne, appauvrit, menace notre vie et notre environnement ? Nous faire sous-estimer notre puissance et notre créativité relève des mécanismes démocratiques de la tyrannie étatique et marchande. Plus que sur ses gendarmes, la force illusoire de l’État repose sur un effet de propagande qui nous presse à chaque instant de renoncer à la puissance poétique qui est en nous, à cette force de vie dont aucune tyrannie ne viendra à bout.

Or, pendant ce temps-là…

Au Chili, la lutte contre la vermine qui prolifère sur le cadavre de Pinochet a ravivé la conscience que tout doit repartir de la base, que les représentants du peuple ne sont pas le peuple, que l’individualiste manipulé par l’esprit grégaire n’est pas l’individu capable de réfléchir par lui-même et de prendre le parti de la vie contre le parti de l’argent qui tue. Il faut laisser au peuple la conquête d’une intelligence qui lui appartient et que les diverses formes de pouvoir s’attachent à lui ôter.

Il en va de même en Algérie, au Soudan, au Liban, en Irak. Je fais confiance au Rojava pour transformer sa retraite momentanée en offensive. Les zapatistes ont, quant à eux, répondu aux arguments économistes du socialiste López Obrador en accroissant le nombre de leurs bases (caracoles) et de leurs conseils de bon gouvernement, où les décisions sont prises par le peuple et pour le peuple.

La revendication opiniâtre d’une démocratie à Hongkong oscille entre d’une part une colère aveugle, prête à se satisfaire d’un parlementarisme partout remis en cause, et d’autre part une colère lucide qui ébranle et fait trembler par sa persistance la gigantesque pyramide du régime totalitaire chinois (qu’inquiète la menace d’un krach financier.) Qui sait ? Le lierre s’infiltre partout, et le passé insurrectionnel de Shanghai n’est pas loin.

Le Soudan secoue le joug de la tyrannie et du pouvoir militaire, l’Iran vacille. Le Liban est un coup de semonce pour le Hezbollah et pour l’islamisme dont la défroque religieuse ne masque plus l’objectif politico-pétrolier. L’Algérie ne veut pas d’un ripolinage gouvernemental. L’Irak découvre que la réalité sociale l’emporte sur l’importance accordée aux rivalités religieuses. Restent les Catalans, les seuls à vouloir un État alors que le « plus froid des monstres froids » est partout criblé de flèches. Mais il n’est pas impossible que les indépendantistes, engagés dans une impasse par le bras de fer opposant l’État madrilène à la non moins étatique Generalitat, respirent soudain les remugles du cadavre franquiste que l’esprit nationaliste a sorti de ses cimetières. Donc il n’est pas impossible que leur revienne la mémoire des collectivités libertaires de la révolution de 1936 où se forgea une véritable indépendance, avant que le parti communiste et son allié, l’État catalan, les écrasent.

Ce n’est qu’un rêve mais la vie est un songe et nous sommes entrés dans une ère où la poésie est le passage du rêve à la réalité, un passage qui marque la fin du cauchemar et de sa vallée de larmes.

Ouvrir un espace vital à celles et ceux que paralysent le désarroi et l’angoisse du futur, n’est-ce pas la pratique poétique qui fait l’insolente nouveauté de l’insurrection de la vie quotidienne ? Ne la voyons-nous pas dans la déperdition du militantisme, dans l’érosion de ce vieux réflexe militaire qui multiplie les petits chefs et leurs troupeaux apeurés ?

Sous la diversité de ses prétextes, l’unique revendication qui s’exprime aujourd’hui sans réserve, c’est la vie pleine et entière.

Qui s’y tromperait ? Nous ne sommes pas dans le tumulte de révoltes prévisibles ou inattendues, nous sommes au sein d’un processus révolutionnaire. Le monde change de base, une vieille civilisation s’effondre, une civilisation nouvelle apparaît. Les mentalités compassées et les comportements archaïques ont beau se perpétuer sous un ersatz de modernité, une nouvelle Renaissance émerge au sein d’une histoire que son inhumanité met en capilotade sous nos yeux. Et ces yeux se dessillent peu à peu. Ils découvrent chez la femme, l’homme et l’enfant un génie d’expérimenter innocemment des innovations inouïes, des énergies insolites, des formes de résistance à la mort, des univers qu’aucune imagination n’avait osé mettre en branle par le passé.

Nous sommes là où tout commence.

17 novembre 2019

Raoul Vaneigem

L’essentiel-et-l’indispensable-de-Raoul_Vaneigem

Guy_Debord_La_societe_du_spectacle

= = =

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir !

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

+

4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

 

Lectures complémentaires:

L’anarchie pour la jeunesse

Erich_Mühsam la liberté de chacun est la liberté de tous

confederalisme_democratique

petit_precis_sur_la_societe_et_letat

Appel au Socialisme Gustav Landauer

Le_monde_nouveau_Pierre_Besnard

Inevitable_anarchie_Kropotkine

Manifeste contre le travail

Un monde sans argent: le communisme

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

L’anarchisme-africain-histoire-dun-mouvement-par-sam-mbah-et-ie-igariwey

Rudolph Rocker_Anarchie de la theorie a la pratique

Un-autre-regard-anarchiste-sur-la-vie-avec-emma-goldman

Louise-Michel_De-la-commune-a-la-pratique-anarchiste

James_C_Scott_Lart_de_ne_pas_etre_gouverne

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Du dernier libelle* de Raoul Vaneigem, à mettre sur tous les ronds-points Gilets Jaunes !

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« L’État n’est plus rien, soyons tout ! »

 

Résistance 71

 

25 juin 2019

 

(*) Note: libelle, n.m qui provient du latin libellus qui veut dire « petit livre », écrit court, concis, direct et précis de style pamphlet sur un sujet particulier. Le mot « libelle » n’a aucun sens péjoratif étymologiquement.
Vaneigem , en conclusion, qualifie lui-même son petit ouvrage de « libelle ».

Petit livre donc, pétillant et truculent, essai politique imagé, poétique et offrant des solutions quant à un changement radical de paradigme politique pour notre société dictatoriale marchande au bout du rouleau.

Le titre est évocateur comme chaque ouvrage de Vaneigem: « Appel à la vie, contre la tyrannie étatique et marchande » avec en exergue ce cri du cœur: « Le cri des rebelles est le cri de la vie qui renaît. »

Petit format (il tient dans la poche arrière d’un jean) de 86 pages, il est un enchaînement subtil de directs, crochets et uppercuts dans ce vieux sparring partner usé et élimé qu’est la tyrannie étatique et marchande. Il est, comme le suggère peut-être le dessin de couverture, comme une comète en trajectoire de collision avec le vieux monde de l’aliénation et dont l’impact pourrait avoir de lumineuses répercussions… C’est un petit ouvrage qui se lit d’un trait, clair et concis et très complémentaire à la fois de notre « Manifeste pour la société des sociétés » (octobre 2017) et de quelques autres textes que nous vous mettons ci-dessous.

Nous suggérons que des collectes se fassent sur les ronds-points et dans les assemblées Gilets Jaunes pour se procurer ce livre qui devrait rester en permanence sur les ronds-point pour consultation et discussions collectives.
Il coûte 8 « machins » + 2 « machins » de frais de port. Plus que raisonnable en achat collectif.

Une analyse et proposition de solution faites sur mesure pour le Mouvement des Gilets Jaunes. A lire, diffuser et à discuter ensemble sans absolument aucune modération.

Publié par les éditions « Libertalia » de Montreuil (Seine-Saint-Denis)

Cliquez sur ce lien pour vous procurer le livre.

Note: Nous précisons que nous ne touchons absolument rien sur quelque vente que ce soit, nous sommes des adaptes de la gratuité totale, simplement nous pensons que ce livre est idéal et ce qui s’est écrit de mieux dans le contexte pré-révolutionnaire actuel du mouvement des Gilets Jaunes, depuis novembre 2018… Vaneigem y va lui-même de sa petite analyse.

Voici trois citations du livre pour vous mettre l’eau à la bouche, la première est du début du livre, la seconde du milieu et la dernière de la fin :

« Je n’ai rien à dire à quelqu’un qui n’est pas écœuré par la lavasse des vieilleries remises à neuf, par le brouet dont se nourrissent depuis des siècles nos cultures, nos gestes et nos mœurs, par le harcèlement d’une éducation permanente qui s’emploie avec un zèle frénétique à nous désapprendre à vivre. […] Le règne de l’antiphysis – de l’antinature – n’a jamais cessé de s’imposer. Nous en sommes toujours à la réalité d’un corps honoré comme machine à produire et honni comme lieu de vie, de désirs, de jouissance à affiner. »

« La subjectivité radicale est la lutte que chaque être humain mène en tant que sujet contre la détermination du vieux monde d’en faire un objet. […] L’expérience intime de la radicalité, la lutte que je mène pour retrouver en moi les racines du vivant, c’est cela la radicalité. Qui ne mène pas en tant que sujet une guerre endémique contre la menace d’être transformé en objet, en marchandise, abandonne la radicalité au profit du radicalisme. »

« Nous nous acheminons vers deux formes de luttes à la fois distinctes et convergentes. Une résistance, où le refus massif de payer tribut à l’État et à ses banquiers progresse et se radicalise et, dans le même temps, l’instauration et la multiplication de territoires où (non sans pagaille), de nouvelles formes de sociétés, des sociétés autogérées, sont expérimentées. […] Même si la colère des Gilets Jaunes stagne, reflue, réintègre le moule des servitudes anciennes, une grande vague véritablement populaire – et non pas populiste – s’est élevée et a prouvé que rien ne résiste aux élans de la vie… Rien ne m’ôtera de l’idée que Homo œeconomicus, c’est fini ! Le spectacle se termine. »

Bonne lecture et discussions sur les ronds-points et en assemblées !

Tout le pouvoir au Ronds-Points !

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Lectures complémentaires en PDF gratuits à télécharger et/ou à imprimer pour les ronds-points:

L’essentiel-et-l’indispensable-de-Raoul_Vaneigem

L’abbcedaire de Raoul Vaneigem

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Francis_Cousin Ce n’est qu’un début…

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Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

Manifeste pour la Société des Sociétés

 

 

Gilets Jaunes ! Les acquis sociaux sont déjà perdus… Temps de penser à changer de système et non pas de le réformer pour la énième fois …

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Raoul Vaneigem: “Sauver les acquis sociaux ?… Ils sont déjà perdus !”

 

Revue Ballast

 

7 juin 2019

 

url de l’article: 

https://www.revue-ballast.fr/raoul-vaneigem-sauver-les-acquis-sociaux-ils-sont-deja-perdus/

 

Auteur d’une quarantaine d’ouvrages, le philosophe et médiéviste belge n’en démord pas : il ne tient qu’à nous de changer la donne. Figure de l’Internationale situationniste (IS) — qui, de 1957 à 1972, s’opposa au règne de la marchandise et du « travail aliénant » pour mieux louer « l’autogestion généralisée1 » —, Vaneigem s’est tenu, sa vie durant, à distance des grands médias. Celui qui publia il y a quelques décennies de cela un appel à la grève sauvage et au sabotage sous le nom de Ratgeb observe aujourd’hui le soulèvement des gilets jaunes et les ZAD avec un enthousiasme non dissimulé ; hors de l’Europe, c’est au Chiapas et au Rojava qu’il perçoit les formes d’une alternative émancipatrice. Persuadé que les urnes ne sont d’aucun secours, son dernier livre enfonce le clou ; la frappe est optimiste : tourner la page de l’Homo œconomicus et défendre l’ensemble du vivant, cela se peut encore. Nous nous sommes entretenus avec lui.

Vous avez écrit au début des années 2000 que les mots « communisme », « socialisme » et « anarchisme » ne sont plus que des « emballages vides et définitivement obsolètes ». Ces trois noms ont pourtant permis aux humains de rendre pensables l’émancipation et la fin de l’exploitation. Par quoi les remplacer ?

En 2000, cela faisait pas mal de temps que l’idéologie, dont Marx dénonçait le caractère mensonger, avait vidé de sa substance des concepts qui, issus de la conscience prolétarienne et forgés par la volonté d’émancipation, n’étaient plus que les oriflammes brandis par les protagonistes d’une bureaucratie syndicale et politique. Les luttes de pouvoir avaient très vite supplanté la défense du monde ouvrier. On sait comment le combat pour le prolétariat a viré à une dictature exercée contre lui et en son nom. Le communisme et le socialisme en ont fait la preuve. L’anarchisme de la révolution espagnole n’y a pas échappé — je pense aux factions de la CNT et de la FAI complices de la Généralité catalane2. Communisme, socialisme, anarchisme étaient des concepts confortablement délabrés quand le consumérisme a réduit à néant jusqu’à leur couverture idéologique. L’activité politique est devenue un clientélisme, les idées n’ont plus été que ces articles dont les prospectus de supermarché stimulent la vente promotionnelle.

Les techniques publicitaires l’ont emporté sur la terminologie politique, emmêlant, comme on sait, gauche et droite. Quand on voit d’un côté le ridicule d’élections accaparées par une démocratie totalitaire qui prend les gens pour des imbéciles, et d’autre part le mouvement des gilets jaunes qui se moque des étiquettes idéologiques, religieuses, politiques, refuse les chefs et les représentants non mandatés par la démocratie directe des assemblées et affirme sa détermination de faire progresser le sens humain, on a raison de se dire que tout ce fatras idéologique, qui a fait couler tant de sang, obtenant au mieux des acquis sociaux désormais envoyés à la casse, décidément, oui, nous n’en avons plus rien à foutre !

Votre dernier livre se conclut justement sur ce mouvement. Un « bonheur », un « immense soulagement », dites-vous. Que charrie plus précisément cet enthousiasme ?

Il n’exprime rien de plus et rien de moins que ce que je précise dans l’Appel à la vie : « Cela fait, depuis le Mouvement des occupations de mai 1968, que je passe — y compris aux yeux de mes amis — pour un indéracinable optimiste, à qui ses propres rengaines ont tourné la tête. Faites-moi l’amitié de penser que je me fous superbement d’avoir eu raison, alors qu’un mouvement de révolte (et pas encore de révolution, loin s’en faut) affermit la confiance que j’ai toujours accordée à ce mot de liberté, si galvaudé, si corrompu, si “substantifiquement” pourri. Pourquoi mon attachement viscéral à la liberté s’encombrerait-il de raison et de déraison, de victoires et de défaites, d’espoirs et de déconvenues, alors qu’il s’agit seulement pour moi de l’arracher à chaque instant aux libertés du commerce et de la prédation, qui la tuent, et de la restituer à la vie dont elle se nourrit ? » Ce moment, j’en rêve depuis ma lointaine adolescence. Il a inspiré, il y a plus de 50 ans, le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations. On ne m’ôtera pas le bonheur de saluer ces gilets jaunes, qui n’ont guère eu besoin de lire le Traité pour illustrer sa mise en œuvre poétique. Comment ne pas les remercier, au nom de l’humanité qu’ils ont résolu d’affranchir de toute barbarie ?


G. Debord et R. Vaneigem

À la démocratie parlementaire, vous opposez la démocratie directe fondée sur des assemblées. On pense forcément à Murray Bookchin — même si l’IS l’avait qualifié de « crétin confusionniste » ! Mais deux points, au moins, vous séparent : le principe majoritaire et le pouvoir. Bookchin affirmait que seule la loi majoritaire permet la démocratie et que la recherche du consensus induit un « autoritarisme insidieux » ; il estimait également qu’abolir le pouvoir est « absurde » et qu’il faut seulement lui « donner une forme institutionnelle concrète d’émancipation »…

Ce fut une erreur de sous-estimer Bookchin et l’importance de l’écologie. Ce ne fut pas ma seule erreur ni la seule de l’IS. Mais cette erreur a une cause. Elle réside dans la confusion (dont le Traité n’est pas exempt) entre l’intellectualité et la prise de conscience du moi et du monde, entre l’intelligence de la tête et l’intelligence sensible du corps. Les récents événements aident à clarifier la notion d’intellectualité. Les gilets jaunes qui scandent obstinément à la face de l’État « On est là, on est là » font frémir les élites intellectuelles de tous bords, celles qui, progressistes ou conservatrices, s’attribuent la mission de penser pour les autres. Quoi d’étonnant si les sectateurs du gauchisme et de la critique-critique3 se sont empressés de les railler du haut de leur condescendance ! Qu’est-ce que ces rustauds qui battent le pavé ? Ils ont la tête vide, pas de programme, pas de pensée. Holà ! Ces ouvriers, paysans, petits commerçants, artisans, entrepreneurs, retraités, enseignants, chômeurs, travailleurs harassés par la quête d’un salaire, déshérités sans abris, écoliers sans école, automobilistes à taxes et à péages, avocats, chercheurs scientifiques ; en somme, toutes celles et tous ceux qui sont simplement révoltés par l’injustice et par l’arrogance des morts-vivants qui nous gouvernent. Hommes et femmes de tout âge ont brusquement cessé de s’agglutiner en une masse grégaire : ils ont quitté les bêlants troupeaux de la majorité silencieuse. Ce ne sont pas des gens de rien, ce sont des gens réduits à rien et ils en prennent conscience. Et ils ont un projet : instaurer la prééminence de la dignité humaine en brisant le système de profit qui dévaste la vie et la planète. 

Leur terrain, c’est la réalité vécue, la réalité d’un salaire, d’une maigre allocation, d’une retraite insuffisante, d’une existence de plus en plus précaire, où la part de vraie vie se raréfie. Elle se heurte, cette réalité, à une gymnastique de chiffres pratiquée en haut lieu. Si la subtilité des calculs a de quoi égarer l’entendement, en revanche le résultat final est d’une simplicité exemplaire et alarmante : contentez-vous de l’aumône consentie par les pouvoirs publics (que vous financez) et empressez-vous de mourir, en citoyens respectueux des statistiques comptabilisant le nombre excessif de vieux, de vieilles et autres maillons qui fragilisent la chaîne du rentable. Cet écart entre la vie et sa représentation abstraite permet de mieux comprendre aujourd’hui ce qu’est l’intellectualité. Loin de constituer un élément inhérent à la nature de l’Homme, elle est un effet de sa dénaturation. Elle résulte d’un phénomène historique, le passage d’une société, fondée sur une économie de cueillette, à un système, principalement agraire, pratiquant l’exploitation de la nature et de l’Homme par l’Homme. L’apparition de Cités-États et le développement de sociétés structurées en classe dominante et classe dominée a soumis le corps à la même division. Le caractère hiérarchique du corps social, composé de maîtres et d’esclaves, va de conserve, au fil des siècles, avec une scissiparité4 qui affecte le corps de l’homme et de la femme. La tête — le chef — est appelée à gouverner le reste du corps, l’Esprit, céleste et terrestre, dompte, contrôle, réprime les pulsions vitales de même que le prêtre et le prince imposent leur autorité à l’esclave. La tête assume la fonction intellectuelle — privilège des maîtres — qui dicte ses lois à la fonction manuelle, activité réservée aux esclaves. Nous en sommes encore à payer les frais de cette unité perdue, de cette rupture qui livre le corps individuel et charnel à une guerre endémique avec lui-même. Nul n’échappe à cette aliénation.

Depuis que la nature, réduite à un objet marchand, est devenue (à l’instar de la femme) un élément hostile, effrayant, méprisable, nous sommes tous en proie à cette malédiction que seule est capable d’éradiquer une évolution renaturée, une humanité en symbiose avec toutes les formes de vie. Avis à celles et ceux qui en ont assez des fadaises de l’écologisme ! Il s’est trouvé, dans un passé récent, des ouvriéristes assez sots ou assez retors pour glorifier le statut de prolétaire, comme s’il n’était pas marqué au sceau d’une indignité dont seule une société sans classe permettrait de s’émanciper. Qui voit-on s’infatuer aujourd’hui de cette fonction intellectuelle qui est une des raisons majeures de la misère existentielle et de l’incompréhension de soi et du monde ? Des renifleurs aux aguets d’un pouvoir à exercer, des candidats à un poste de chefaillon, des aspirants au rôle de gourou. Quand un mouvement revendique un refus radical des chefs et des représentants non mandatés par les individus qui composent une assemblée de démocratie directe, il n’a que faire de ces intellectuels fiers de leur intellectualité. Il ne tombe pas dans le piège de l’anti-intellectualisme professé par les intellectuels du populisme fascisant (« Quand j’entends le mot culture, je sors mon revolver5 » ne fait que traduire le parti-pris intellectuel de l’obscurantisme et de l’ignorance militante, si prisés par l’intégrisme religieux comme par le camp des néonazis). Ce n’est pas de la dénonciation des chefs grenouillant dans les assemblées d’autogestion que nous avons besoin, c’est de la prééminence accordée à la solidarité, au sens humain, à la prise de conscience de notre force potentielle et de notre imagination créatrice. Certes, la mise en œuvre délibérée d’un projet plus vaste est encore tâtonnante et confuse, mais au moins est-elle déjà l’expression d’une saine et tranquille colère qui décrète : plus personne ne me donnera des ordres, plus personne ne m’aboiera dessus !

Quant à la question de la majorité et de la minorité, je me suis plus d’une fois expliqué à ce sujet. Selon moi, le vote en assemblée autogérée ne peut se réduire à du quantitatif, à du mécanique. La loi du nombre s’accorde mal avec la qualité du choix. Pourquoi une minorité devrait-elle s’incliner devant une majorité ? N’est-ce pas retomber dans la vieille dualité de la force et de la faiblesse ? Passe pour les situations où l’urgence prescrit d’éviter les discussions et tergiversations sans fin, mais même s’il s’agit de décider d’une broutille sans conséquence dommageable, la concertation, la palabre, la conciliation, l’harmonisation des points de vue, autrement dit le dépassement des contraires, sont indéniablement préférables à la relation de pouvoir qu’implique la dictature des chiffres. Essayons de n’avoir pas à « travailler dans l’urgence. » A fortiori, j’estime que, serait-elle adoptée à une large majorité, une décision inhumaine — un châtiment, une peine de mort par exemple — est irrecevable. Ce ne sont pas des Hommes qu’il faut mettre hors d’état de nuire, c’est un système, ce sont les machines de l’exploitation et du profit. Le sens humain d’un seul l’emportera toujours sur la barbarie de beaucoup.

Quiconque s’identifie à un territoire ou à une langue, écrivez-vous, se dépouille de sa vitalité et de son humanité. Mais être hors-sol et sans langue maternelle, n’est-ce pas là le destin des seuls robots ?

Curieuse alternative qu’avoir à choisir soit l’appartenance à une entité géographique, soit l’errance de l’exilé. Pour ma part, ma patrie c’est la Terre. M’identifier à l’être humain en devenir — ce que je m’efforce d’être — me dispense de verser dans le nationalisme, le régionalisme, le communautarisme ethnique, religieux, idéologique, de succomber à ces préjugés archaïques et morbides que perpétue la robotisation traditionnelle des comportements. Vous invoquez l’internationalisme mafieux de la mondialisation. Je mise sur une internationale du genre humain et j’ai sous les yeux la pertinacité d’une insurrection pacifique qui la concrétise.

Vous appelez à ne plus collaborer avec l’État, ce valet « des banques et des entreprises multinationales ». En clair : à ne plus payer ses impôts. Beaucoup d’anticapitalistes continuent de penser que ce que Bourdieu nommait « la main gauche » de l’État — les services publics, par exemple — mérite encore d’être sauvé. Nous devons lui trancher les deux mains sans hésiter ?

Sauver les acquis sociaux ? Ils sont déjà perdus. Trains, écoles, hôpitaux, retraites sont poussés à la casse par le bulldozer de l’État. La liquidation continue. La machine du profit, dont l’État n’est qu’un banal engrenage, ne fera pas marche arrière. Les conditions idéales seraient pour lui d’entretenir une atmosphère de guerre civile, de quoi effrayer les esprits et rentabiliser le chaos. Les mains de l’État ne manipulent que l’argent, la matraque et le mensonge. Comment ne pas faire plutôt confiance aux mains qui dans les carrefours, les maisons du peuple, les assemblées de démocratie directe, s’activent à la reconstruction du bien public ?

Vous vous êtes dit favorable à une « allocation mensuelle » — ce que d’autres appellent le revenu de base ou le revenu universel. Mais sans État, comment l’instituer ?

Le principe d’accorder à tous et toutes de quoi ne pas sombrer sous le seuil de la misère partait d’une bonne intention. Je l’ai abandonné devant l’évidence. C’était là s’illusionner sur l’intelligence qui à l’époque n’avait pas déserté la tête des gouvernants. Un certain Tobin avait proposé d’effectuer sur la bulle financière, menacée d’apoplexie, une ponction salutaire de quelque 0,001 % qui eût permis d’éviter l’implosion financière et d’investir le montant de la taxe dans la préservation des acquis sociaux. Le décervelage accéléré des « élites » étatiques exclut désormais une mesure que, au reste, les derniers résidus du socialisme n’avaient pas osé adopter. L’État n’est plus désormais qu’un Leviathan réduit à la fonction grand-guignolesque de gendarme. Tout reprend racine à la base. C’est là que nous allons apprendre à nous prémunir contre les retombées de la grande Baliverne étatique et le dessein de nous entraîner dans son effondrement. Si l’on voit sortir de leurs trous tant de sociologues, de politologues, de nullités philosophiques, n’est-ce pas que le bateau coule ? Tout est à rebâtir, voire à réinventer : enseignement, thérapies, sciences, culture, énergie, permaculture, transports. Que les débats, les palabres, les réflexions se situent sur ce terrain-là, non dans les sphères éthérées de la spéculation économique, idéologique, intellectuelle ! N’est-ce pas à nous de réinventer une monnaie d’échange et une banque solidaire qui, en préparant la disparition de l’argent, permettraient d’assurer à chacune et à chacun un minimum vital ?

Vous mettez en avant le Chiapas zapatiste et le Rojava communaliste. Ces deux expériences se fondent, en partie, sur une armée : l’EZLN et les YPG-J. Comment votre appel à « fonder des territoires » affranchis du pouvoir et du marché mondial appréhende-t-il la question de l’autodéfense, puisque l’État enverra, tôt ou tard, ses flics ou son armée ?

Il va de soi que chaque situation présente une spécificité qui exige un traitement approprié. Notre-Dame-des-Landes n’est pas le Rojava. L’EZNL n’est pas un produit d’exportation. À chaque territoire en voie de libération, ses propres formes de lutte. Les décisions appartiennent à celles et ceux qui sont sur le terrain. Cependant, il est bon de le rappeler : la façon d’appréhender les êtres et les choses varie selon la perspective adoptée. L’orientation donnée à la lutte exerce une influence considérable sur sa nature et sur ses conséquences. Le comportement diffère du tout au tout si l’on combat militairement la barbarie avec les armes de la barbarie ou si l’on oppose comme un fait accompli ce droit irrépressible à la vie, qui parfois régresse mais n’est jamais vaincu et recommence sans cesse. La première option est celle de la guérilla. Le gauchisme paramilitaire a démontré par ses défaites qu’entrer sur le terrain de l’ennemi c’était se plier à sa stratégie et subir sa loi. La victoire des affrontements prétendument émancipateurs a fait pire encore. Le pouvoir insurrectionnel a tourné ses fusils contre celles et ceux qui lui avaient permis de triompher. Dans L’État n’est plus rien, soyons tout, j’ai hasardé la formule « Ni guerriers ni martyrs ». Elle n’apporte aucune réponse, elle pose seulement la question : comment faire de la volonté de vivre et de sa conscience humaine une arme qui ne tue pas, une arme absolue ? L’énergie que les casseurs militants gaspillent en feux de poubelles et bris de vitrines ne serait-elle pas plus judicieuse dans la défense des ZAD en lutte contre l’implantation de nuisances et d’inutilités rentables ? Une interrogation similaire vaut pour les manifestants qui épisodiquement promènent l’illusion d’obtenir des mesures en faveur du climat. Qu’attendre d’États qui sont les commis-voyageurs de l’économie polluante ? La présence massive des protestataires serait mieux venue là où cette économie empoisonne une région, un territoire. La rencontre d’une violence aveugle et d’une volonté paisible mais résolue n’aurait-elle pas quelque chance de fonder une manière de pacifisme insurrectionnel dont l’obstination briserait peu à peu le joug de l’État de profit ?

Vous évoquez les « casseurs ». Et vous avez effectivement, plus d’une fois, avancé que la « casse » ne sert pas l’affranchissement mais « restaure » l’ordre. Le soulèvement des gilets jaunes a transformé de nombreuses personnes « non-violentes » en sympathisantes des Black Blocs : seule la « casse », disent-elles en substance, a fait réagir le pouvoir, seul le feu a fait trembler Macron. Est-ce faux ?

La belle victoire que de faire trembler un technocrate qui a le cerveau d’un tiroir-caisse ! L’État n’a rien cédé, il ne le peut, il ne le veut. Sa seule réaction a consisté à surévaluer les violences, à recourir au matraquage physique et médiatique pour détourner l’attention des véritables casseurs, ceux qui ruinent le bien public. Comme je l’ai dit, les bris de vitrines, si chers aux journalistes, sont l’expression d’une colère aveugle. La colère se justifie, l’aveuglement non ! La valse à mille temps des pavés et des lacrymogènes fait du sur-place. Les instances gouvernementales y trouvent leur compte. Ce qui va l’emporter c’est le développement de la conscience humaine, c’est la résolution de plus en plus ferme, malgré la lassitude et les doutes comptabilisés par la peur et par la veulerie médiatiques. La puissance de cette détermination ne cessera de s’accroître parce qu’elle ne se soucie ni de victoire ni de défaite. Parce que, sans chefs ni représentants récupérateurs, elle est là et assume à elle seule — et pour toutes et tous — la liberté d’accéder à une vie authentique. Soyez-en assurés : la démocratie est dans la rue, pas dans les urnes.

En 2003, avec Le Chevalier, la Dame, le Diable et la mort, vous consacriez de belles pages à la question animale. Elle s’est depuis imposée de façon quotidienne dans le « débat public ». Vous parliez plus récemment d’une « nouvelle civilisation » à créer : pourra-t-elle tourner la page des massacres journaliers d’animaux sur lesquels s’érigent encore nos sociétés ?

Les biotopes dévastés, les pesticides, le massacre des abeilles, des oiseaux, des insectes, la faune marine étouffée par le déversement des plastiques, l’élevage concentrationnaire des bêtes, l’empoisonnement de la terre, de l’air, de l’eau, autant de crimes que l’économie de profit perpétue impunément, en toute légalité pré-fabriquée. Aux indignés qui clament « Il faut sauver l’humanité du désastre », les cadavres qui nous gouvernent opposent le spectacle des promesses intenables. Ils réitèrent cyniquement le caractère irrévocable de leur décret : il faut sauver l’économie, la rentabilité, l’argent et payer, pour ce noble idéal, le prix de la misère et du sang. Leur monde n’est pas le nôtre. Ils le savent, il s’en moquent. À nous de décider de notre vie et de notre environnement. À nous de nous moquer de leurs contraintes bureaucratiques, juridiques, policières, en brisant leur emprise à la base, là où nous sommes, là où elle nous étouffe. Comme disaient les sans-culottes de 1789 : « Vous vous foutez de nous ? Vous ne vous en foutrez plus longtemps ! » Nous nous acheminons vers un style de vie fondé sur une nouvelle alliance avec le milieu naturel. C’est dans une telle perspective que le sort des bêtes sera abordé, non dans un esprit caritatif ou compassionnel mais sous l’angle d’une réhabilitation : celle de l’animalité qui nous constitue et que nous exploitons, torturons, réprimons de la même façon que nous maltraitons, réprimons, maltraitons ces frères inférieurs qui sont aussi nos frères intérieurs.

Vous parlez souvent de « la prééminence de l’humain ». Comment assumer la singularité de l’Homo Sapiens tout en lui rappelant, à l’heure de l’anthropocène, qu’il devrait en rabattre puisqu’il ne représente que 0,01 % de la biomasse ?

Il serait grand temps que le Ya Basta !, il y en a marre, c’en est assez !, s’applique à ce dogme fabriqué par un système d’exploitation qui, en faisant la part belle aux maîtres, propageait la croyance en la débilité et en la faiblesse native de l’être humain. On n’a cessé de le rabattre, ce pauvre hère. Il n’a été pendant longtemps qu’une déjection des dieux, triturée au gré de leurs caprices. On l’a affublé d’une malédiction ontologique, d’une malformation naturelle, d’un état de puérilité permanente, qui nécessitait la tutelle d’un maître. Il finit aujourd’hui dans une poubelle, où il est réduit à un objet, à un chiffre, à une statistique, à une valeur marchande. Tout sauf à lui reconnaître une créativité, une richesse potentielle, une subjectivité qui aspire à s’exprimer librement. Vous continuez à prêcher l’angoisse des espaces infinis du janséniste Pascal, alors qu’une révolution de la vie quotidienne privilégie l’individu et l’initie à une solidarité capable de le libérer du calcul égoïste et de l’individualisme où l’enfermait la société grégaire. Alors que des hommes et des femmes jettent les bases d’une société égalitaire et fraternelle, le sermon qu’inlassablement rabâchent les propagandistes de la servitude volontaire trouve donc encore des porte-voix ! Les seuls espaces infinis qui me passionnent sont ceux que l’immensité d’une vie à découvrir et à créer ouvre devant nous. On criait hier « À la niche les glapisseurs de rois et de curés ! ». Ce sont les mêmes, aujourd’hui reconvertis. À la niche les glapisseurs de marché !

1. Internationale situationniste, n° 11, octobre 1967, p. 39.
2. En septembre 1936, deux mois après le soulèvement nationaliste, plusieurs militants de la CNT, syndicat anarchiste, entrent dans le gouvernement de la Généralité de Catalogne.
3. En 1845, Marx et Engels ont publié le pamphlet La Sainte famille, sous-titré Critique de la Critique critique contre Bruno Bauer et consorts.
4. Multiplication par la division.
5. Phrase inspirée par l’acte 1, scène 1, de la pièce de théâtre Schlageter, de Hanns Johst : « Quand j’entends parler de culture… je relâche la sécurité de mon Browning ! » Elle sera par la suite régulièrement attribuée aux cadres nazis Goebbels et Göring.

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Lectures complémentaires:

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Pour la société des société avec Raoul Vaneigem: « Appel à la vie contre la tyrannie étatique et marchande »

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, écologie & climat, économie, crise mondiale, démocratie participative, documentaire, gilets jaunes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 10 juin 2019 by Résistance 71

 

A propos du livre “Appel à la vie contre la tyrannie étatique et marchande” de Raoul Vaneigem

 

Ernest London

 

5 juin 2019

 

url de l’article:

https://www.lavoiedujaguar.net/Appel-a-la-vie-contre-la-tyrannie-etatique-et-marchande

 

Raoul Vaneigem

Appel à la vie contre la tyrannie étatique et marchande
Le cri des rebelles est le cri de la vie qui renaît

Libertalia, « La Petite Littéraire », 2019

98 pages

 

Raoul Vaneigem jette ici « de quoi grappiller quelques hypothèses et suggestions » avec le seul souci « qu’elles marquent une rupture absolue avec les préjugés et les dogmes du passé ». Il s’adresse aux révoltés qui « se sentent démunis devant l’effondrement du vieux monde et la trop lente émergence du nouveau » et « mise sur la radicalisation spontanée des individus et des collectivités ». Il prône l’autogestion généralisée.

Notre « civilisation pyramidale », « vieille et pourrie dès le départ », s’effrite et s’effondre. « Autorité, patriarcat, patrie, famille, travail, idéologies, religions, sacralité ne suscitent plus que des ricanements, jusque dans la bouche de ceux qui veulent y croire malgré tout. » « La civilisation marchande crève et fait crever sans apprêt. Sa purulence est à vif. Elle prête à son agonie la rentabilité d’une faillite frauduleuse, elle ne s’en cache pas. » Si nous sommes loin de la Commune de Paris, des soviets de Cronstadt, des collectivités libertaires, piliers de la révolution d’Espagne, des êtres, malgré tout, « résistent à la grande broyeuse du profit » et « une nouvelle civilisation pointe timidement ».

Il explique comment le « système d’exploitation de l’homme par l’homme » depuis la « révolution agraire », extrait de la nature terrestre et de la nature humaine des ressources, marquant « un coup d’arrêt à l’alliance avec le milieu naturel », non pour « fournir le pain quotidien » mais pour amasser l’argent qui le paiera. « La monnaie concrétise la primauté de la valeur d’échange sur la valeur d’usage. » Il insiste sur cette « rupture absolue avec les modes de solidarité collective qui caractérisaient les civilisations préagraires, où l’absence de guerre, le faible seuil de violence et l’importance accordée à la femme ont laissé des traces dans la mémoire et inspiré les légendes et les mythes de l’âge d’or et du paradis perdu ». « À cette évolution en symbiose avec la nature s’est substituée une guerre de conquête. » Cette « mise à sac de la nature à des fins de profit » s’est accompagnée d’une astreinte au travail de toute créature, dès lors assimilée à un objet marchand. « Confondre la vie et la survie découle de la réalité mensongère instaurée par le système d’exploitation de l’homme par l’homme, qui est la base de notre civilisation marchande. Qui persiste à croire qu’assurer le pain quotidien justifie la nécessité de travailler alors que de tout temps une minorité s’est enrichie aux dépens d’une majorité laborieuse, astreinte à payer les bien qu’elle produisait ? » « Avoir un diplôme, une autorité, un rôle, une fonction, ce n’est pas être. Être c’est prendre conscience de son désir de vivre afin d’apprendre à vivre selon ses désirs. »

Si, jusqu’aux années 1950, le capitalisme tire ses principaux bénéfices du secteur de la production, il se tourne alors vers le secteur de la consommation, puis vers celui des transactions spéculatives. Si la vogue consumériste a triomphé des espérances du « Mouvement des occupations de mai 1968 » qui rejetait « un monde où tout se paye » et exaltait « la vie, la gratuité, le don, la solidarité, la générosité humaine », ce « rêve inachevé » se poursuit souterrainement et n’attend qu’une occasion pour refleurir au grand jour.

« Le travail tend à n’être plus qu’une gestion de services bureaucratiques parasitaires, de management, comme dit la langue française, elle aussi astreinte à s’économiser. L’idée même d’un travail utile à la société laisse place à ce besoin factice que la rapacité capitaliste inculque comme modèle par excellence de l’efficacité universelle : gagner de l’argent. » « La désertification de la terre et de la vie ébranle sérieusement l’illusion d’un bonheur consommable, de plaisirs monnayables à perpétuité » et « la conscience prolétarienne », en se délitant, laisse émerger la conscience humaine.

« Le désespoir est devenu un redoutable instrument d’oppression » entre les mains du pouvoir économique, social et politique. Raoul Vaneigem regrette que ceux qui lancent des cocktails Molotov ne réservent pas leur énergie pour instaurer « des zones franches », initier « des occupations de terres libérées de l’emprise étatique et marchande, des coins de gratuité qui s’enfonceraient dans le béton de la mondialisation avec plus d’effets dévastateurs que la nitroglycérine ». « Hurler sa colère n’entrave en rien l’exploitation dominante. Même si la violence réussit de temps à autre à arracher des réformes, à obtenir l’abrogation d’une décision contestée, à éviter l’implantation d’une nuisance, cela ne va guère plus loin. Le pouvoir un instant déstabilisé, se ressaisit, il noie le poisson et vide la baignoire. » « Ce ne sont pas ces combats douteux, spectaculaires et complaisants, menés par l’activisme humanitaire, végétalisme et animalier, qui mettront fin à la misogynie, au communautarisme, à la maltraitance des bêtes, à l’individualisme grégaire, à l’égoïsme, à l’addiction consumériste, aux gesticulations du pouvoir et de l’avoir. C’est par l’émergence d’un style de vie que s’effaceront les mœurs, les préjugés, les comportements qui firent de notre histoire le cloaque de l’horreur et de la barbarie banalisée. » Plutôt que de « dénoncer la présomption et la veulerie de la servitude volontaire », il « aspire à une prise de conscience de notre potentiel de vie ». « La lutte pour l’autonomie commence avec l’éveil de la subjectivité radicale. » « L’autogestion est le seul projet d’organisation sociale qui exclut toute forme de pouvoir et de structure hiérarchique. »

Il distingue la « créativité passionnelle » du « travail forcé » : « Le travail s’est vidé de sa substance, moins en raison de son caractère aliénant, qui l’avait toujours discrédité, mais parce qu’il est devenu l’objet d’un système parasitaire qui assimile le salaire à un bon de commande de désirs qui s’achètent. L’argent gagné n’a d’autre fonction que de permettre l’accès à des paradis de pacotille. » « On ne travaille plus pour l’honneur de nourrir sa famille mais pour acheter dans les supermarchés les apparences de l’honorabilité. » Les nuisances et les inutilités rentables suscitent « des zones de résistances, des réseaux de solidarité, des communes sans communautarisme ».

Il s’en prend également à la division entre travail manuel et travail intellectuel qui « donne sa substance au pouvoir hiérarchique », « détermine la prédominance de l’esprit sur le corps » ; à la « séparation complaisante et conflictuelle qui oppose l’homme et la femme » et a systématiquement « violenté et mis au pillage » cette dernière. Il veut « supprimer la marchandise, abolir les droits et les devoirs qui en découlent, abroger le contrat social calqué sur la loi commerciale de l’offre et de la demande ».

L’État et la cupidité des multinationales ne tolèreront pas plus « notre résolution de fonder et de propager des collectifs hostiles à toute forme de pouvoir » que nous ne devons tolérer « leur répression bottée, casquée, épaulée par la veulerie journalistique ». « Ce qui fait la puissance répressive de l’État tient moins à sa flicaille qu’à l’État qui est en nous, l’État intériorisé, qui nous matraque de sa peur, de sa culpabilité, de sa désespérance astucieusement programmée. » Il faut inventer des territoires en n’offrant aucune prise à l’ennemi, sans appropriation, pouvoir ou représentation, insaisissables et inaliénables. Parallèlement à la multiplication des expérimentations de sociétés autogérées se développe un « refus massif de payer tribut à l’État et à ses banquiers ». « Les décisions locales se prennent, se diffusent et se fédèrent plus aisément. » Il démontre le cynisme des modes de scrutin traditionnel, de la démocratie parlementaire, du référendum, « instrument du totalitarisme démocratique » et défend la démocratie directe des assemblées autogérées.

L’écriture de cet appel s’achève alors que « le mouvement des Gilets Jaunes a zébré comme un éclair la nuit et le brouillard qui nous suffoquaient ». Raoul Vaneigem y voit, comme dans d’autre révoltes récentes, la confirmation que « Homo œconomicus, c’est fini ! », que « le spectacle se termine ». « Nous sommes entrés dans une période critique où la moindre contestation particulière s’articule sur un ensemble de revendications globales et vitales. »

C’est beau, fulgurant, juste, suffisamment bref pour qu’on puisse le lire (presque) d’une traite, suffisamment dense pour qu’on y revienne souvent. Un appel qui fera sans aucun doute écho.

Ernest London,

le bibliothécaire-armurier

Bibliothèque Fahrenheit 451

4 juin 2019.

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