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Changement de paradigme politique… L’inévitable anarchie (Pierre Kropotkine ~ 2ème partie)

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Lectures connexes:

Manifeste de la societe des societes

L’anarchie pour la jeunesse

La Morale Anarchiste de Kropotkine)

le-prince-de-levolution-Dugatkin

 

 

 

L’inévitable anarchie

 

Pierre Kropotkine

Texte publié dans “La société nouvelle”, 11ème année, t.1, 1895

 

1ère partie

2ème partie

Et pourtant si, fermant le livre ou le journal, nous jetons un coup d’œil d’ensemble sur la société telle qu’elle est, nous sommes frappés de la part infinitésimale que prend le gouvernement dans la vie : des millions d’êtres ont passé sans avoir jamais eu rien à faire avec le gouvernement, tous les jours des millions de transactions sont conclues sans son intervention et n’en sont pas moins valables. — On peut même dire que les dettes dont il refuse de se porter garant, font peut-être les mieux payées (jeux de Bourse, dettes de jeu). La seule habitude de tenir parole, la crainte de perdre son crédit suffisent généralement pour que l’on tienne ses engagements. Sans doute, dans mainte occasion, la loi pourrait y contraindre ; mais sans parler des cas innombrables qu’il ne serait pas possible de déférer aux tribunaux, toute personne connaissant un peu les affaires n’ignore pas qu’il ne pourrait y avoir de commerce si un si grand nombre de commerçants ne se faisaient un point d’honneur de satisfaire à leurs obligations Ces mêmes marchands et fabricants qui ne craignent pas d’empoisonner leurs clients de drogues infectes, dûment étiquetées, gardent la parole donnée. Et puisqu’on peut déjà compter sur une moralité relative dans les conventions commerciales qui n’ont d’autre mobile que le désir de faire fortune, combien plus loyales seront les relations quand elles n’auront plus pour point de départ cet axiome économique que « la richesse est le travail des autres ».

Une autre des particularités de ce siècle est toute en faveur de cette tendance à se passer de gouvernement. C’est le nombre toujours croissant d’entreprises dues à l’initiative privée et le rapide développement d’institutions fondées sur le simple accord des parties. Le réseau des chemins de fer européens — confédération de centaines de sociétés particulières — et le transport direct des voyageurs et des marchandises, qui s’opère sur une multitude de voies ferrées, indépendantes les unes des autres, construites par petits tronçons et fédérées ensuite, sans qu’il y ait eu besoin pour cela d’un office central des chemins de fer européens, sont un des plus frappants exemples de l’harmonie fondée sur le consentement mutuel. On aurait traité de fou celui qui se serait avisé de prédire, il y a quelque cinquante ans, que des chemins de fer construits par tant de compagnies différentes, constitueraient finalement cet admirable réseau. On se serait hâté de prédire que ces mille et une compagnies, agissant toutes dans leurs intérêts, ne pourraient s’entendre sans en référer à un bureau central appuyé sur une Convention internationale des États européens et muni de pouvoirs dictatoriaux. Mais on s’est passé de Conventions et l’on n’en est pas moins tombé d’accord. Les Beurden hollandais qui régissent les rivières d’Allemagne et jusqu’au commerce maritime de la Baltique, les innombrables fédérations manufacturières et syndicats sont encore des exemples à l’appui. Qu’importe que la plupart de ces institutions s’unissent dans un intérêt d’exploitation trop visible ! Si des hommes n’ayant en vue qu’un misérable gain personnel s’entendent pour agir de concert, d’autres hommes poursuivant un but plus élevé s’entendront encore plus facilement en se groupant pour le bien commun.

Du reste, il ne manque pas d’associations libres en vue d’institutions purement humanitaires. L’une des plus belles créations du siècle n’est-elle pas la Société anglaise des Sauveteurs ! Depuis ses humbles commencements que nous nous rappelons tous, elle n’a pas sauvé moins de 32,000 vies. Elle fait appel aux plus nobles instincts et n’a d’autre mobile que le dévouement ; ses comités locaux s’organisent comme ils l’entendent. Mentionnons en même temps l’Association des hôpitaux de l’Angleterre et tant d’organisations analogues opérant sur une large échelle. Mais que savons-nous des résultats obtenus par la coopération ? nous qui sommes si instruits des actes du gouvernement, enregistrés par des milliers de volumes, des moindres améliorations qu’il est censé avoir introduites, dans lesquelles on exagère le bien qu’il a pu faire tandis que le mal est passé sous silence ? Où se trouve le livre qui mentionne les bienfaits dus à la coopération d’hommes de cœur ? — On fonde aussi tous les jours par centaines des associations destinées à donner satisfaction à l’immense variété des besoins de l’homme civilisé ; des sociétés pour tous les genres d’études, quelques-unes d’entre elles embrassant le vaste champ des sciences naturelles, d’autres plus modestes ; des sociétés de gymnastique, de sténographie : des sociétés qui se proposent d’étudier un auteur unique, des sociétés athlétiques et de jeux ; les unes, se préoccupant des moyens de conserver la vie, d’autres des moyens de la détruire ; des sociétés philosophiques, industrielles, artistiques et anti-artistiques, de travail sérieux et de simple amusement. En un mot, il n’est pas pour les hommes un champ d’activité où ils ne cherchent à travailler de concert, combinant leurs efforts vers un but commun. Tous les jours de nouvelles associations se forment, tous les jours d’anciennes associations se fédèrent à travers les frontières et coopèrent à de communs travaux. Voilà la tendance de notre siècle.

Ce qui frappe le plus dans ces institutions modernes, c’est qu’elles ne cessent d’empiéter sur l’ancien domaine de l’État ou de la municipalité. Le moindre propriétaire d’une maison, sur les bords du Léman, est membre d’une douzaine de sociétés différentes, fondées pour satisfaire à des besoins qui, ailleurs, sont du domaine des fonctions municipales. La fédération libre de communes indépendantes pour des fins temporaires ou permanentes, se retrouve au fond du régime civil en Suisse. C’est aux fédérations que ce pays doit en maint canton ses routes et ses fontaines, ses riches vignobles, ses forêts bien aménagées et ses prairies qu’admire le voyageur. En dehors de ces sociétés qui se substituent à l’État dans une sphère limitée, on en voit d’autres opérant de la même manière, mais sur une plus large échelle. En Angleterre, le soin de défendre le territoire, c’est-à-dire la fonction capitale de l’État, incombe en grande partie à une armée de volontaires, qui résisterait certainement à n’importe qu’elle armée d’esclaves commandés par un despote. Bien plus, on parle sérieusement d’une association pour la défense des côtes. Qu’elle se fonde ! et certainement elle deviendra une arme plus sûre pour la défense que les cuirassés de la flotte. Une des sociétés les plus en vue cependant, quoique récemment organisée, est celle de la Croix-Rouge. Coucher les hommes sur les champs de bataille, c’est l’État qui s’en charge ; mais ce même État se déclare impuissant à prendre soin des blessés. Il abandonne en grande partie cette tâche à l’initiative particulière. Quel débordement de sarcasmes aurait assailli le pauvre utopiste qui, il y a vingt-cinq ans, se serait permis d’avancer que le soin des blessés pourrait être confié à des associations privées ! « Personne n’irait où serait le danger ! Les infirmiers se trouveraient partout excepté où l’on en aurait besoin ! Les rivalités nationales feraient que les blessés mourraient sans aucun secours ! » On aurait dit cela et bien d’autres choses. La guerre de 1871 a prouvé combien sont perspicaces ces prophètes qui ne croient jamais à l’intelligence, au dévouement et au bon sens humains.

Ces faits si nombreux et si habituels qu’on ne les mentionne même pas, sont, à notre avis, un des traits les plus saillants de la seconde moitié de ce siècle. Les groupements se forment si naturellement, ils s’étendent et se fusionnent si rapidement, ils dérivent si évidemment de l’accroissement des besoins et des facultés de l’homme civilisé, ils remplacent si bien l’intervention de l’État, que nous devons les considérer comme un facteur nouveau et important dans notre existence. Le progrès moderne tend réellement à confier à des agrégations libres d’individus libres, tous les services dont l’État avait la gestion et dont il s’acquittait le plus souvent très mal.

Quant à la législation parlementaire et au gouvernement représentatif, ils tombent rapidement en désuétude. Les quelques penseurs qui les ont battus en brèche n’ont pas assez insisté sur la défaveur croissante de l’opinion publique. On commence à comprendre qu’il est tout simplement puéril d’élire certains hommes pour fabriquer des lois sur tous les sujets possibles, sujets dont la plupart ignorent le premier mot ; on commence à entrevoir que le gouvernement de la majorité n’est pas moins défectueux que les autres, et l’humanité cherche et trouve de nouvelles solutions pour résoudre les questions pendantes. L’Union postale n’a pas élu de parlement international pour réglementer toutes les organisations postales qui adhèrent à l’Union. Les chemins de fer européens n’ont pas élu de parlement international pour régler la marche des trains et répartir les bénéfices. Les associations météorologiques n’ont pas élu de parlement pour fonder des stations polaires, et les géologues n’ont pas élu un pouvoir pour déterminer la classification des formations géologiques ou pour teinter uniformément les cartes. Tous procèdent par voie d’arrangements amiables et si l’on a recours à des congrès et qu’on y envoie des délégués, ce ne sont pas des membres du parlement, « bons à tout faire », auxquels on aurait dit : « Votez comme vous l’entendrez, nous vous obéirons ! » Ce n’est pas un mandat de législateur qu’on leur confère. On commence par discuter soi-même les questions à l’ordre du jour : puis, on prend des hommes connaissant la question spéciale qui sera discutée au Congrès, et l’on envoie des délégués — non pas des députés. Et ces délégués, en revenant du Congrès, rapportent à leurs mandataires, non pas une loi dans la poche, mais une proposition d’entente, qui sera acceptée par eux, ou non. Tels sont les usages déjà en pratique actuellement (ils sont aussi très anciens) pour nombre de choses d’intérêt public, et ces usages remplacent déjà les lois bâclées par un gouvernement représentatif. Le gouvernement représentatif a fait son temps et accompli sa mission historique. Il a porté un coup mortel à l’autorité monarchique et, par ses débats, intéressé les citoyens aux affaires publiques. Mais ce serait commettre une erreur grossière que de le considérer comme le gouvernement de la société future. À toute phase économique il faut une phase politique correspondante, et il est impossible de toucher au système économique actuel, qui repose sur la propriété privée, sans ébranler du même coup l’organisation politique. La pratique nous indique déjà dans quelle direction se fera le changement. Non pas vers un accroissement des pouvoirs de l’État, mais vers l’organisation et la fédération libres se substituant à l’État dans tous les domaines dont il avait jusqu’ici le monopole.

On prévoit les objections : « Que faire de ceux qui ne tiendront pas leurs engagements, de ceux qui ne voudront pas travailler, de ceux qui transgresseront la loi écrite de la société ou, dans l’hypothèse anarchiste, les usages non écrits ? L’anarchie peut convenir à une humanité supérieure, non aux hommes de notre génération. » La formule de ces objections est bien vieille.

Et d’abord il y a deux sortes d’engagements : Celui qu’on accepte de plein gré, en toute liberté de choix, entre diverses propositions, et la capitulation forcée, imposée par l’une des parties, et qui n’est pas consentement mais pure résignation à la nécessité. Malheureusement la grande majorité des contrats actuels appartient à cette catégorie. Un ouvrier qui vend pour un modique salaire son travail au patron, sait parfaitement que celui-ci retient indûment une partie de ce que l’ouvrier aura produit, sans même lui garantir du travail pour plus tard, mais il n’ignore pas non plus que sa femme et ses enfants mourraient de faim au bout d’une semaine : N’est-ce pas une amère ironie que d’appeler cette transaction un libre contrat ? Les économistes modernes peuvent la désigner ainsi, mais le promoteur de l’économie politique, Adam Smith, ne donna pas dans ce travers. Aussi longtemps que les trois quarts de l’humanité seront contraints d’accepter des conventions de ce genre, la force sera nécessaire, non seulement pour les imposer, mais encore pour maintenir cet état de choses. II faudra la force — et même beaucoup de force — pour empêcher les travailleurs de reprendre ce qu’ils considèrent comme étant injustement possédé par quelques privilégiés ; beaucoup pour contraindre de nouveaux sujets, les « non-civilisés », à se plier sous le même joug. Le parti des anti-étatistes spencériens le comprend si bien que, tout en s’opposant à l’usage de la force pour renverser les conditions actuelles, il demande que l’on use encore plus librement de la force pour maintenir le régime de propriété actuel. Quant à l’anarchie, elle est visiblement aussi incompatible avec la ploutocratie qu’avec tous les autres genres de craties.

Nous ne voyons pas du tout la nécessité de la force pour imposer des conventions librement consenties. Nous n’avons, en effet, jamais entendu dire qu’on infligeât une pénalité quelconque à un sauveteur qui refuse de monter en bateau en cas de besoin. Tout ce que ses camarades font et peuvent faire, dans un cas pareil, c’est de l’inviter à quitter l’association pour toujours. On n’a jamais entendu dire, non plus, qu’un contributeur au dictionnaire de Murray [2] fût passible d’amende pour avoir apporté un article en retard, ou que des gendarmes aient ramené au combat des volontaires de Garibaldi. Les engagements libres ne s’imposent pas.

Quant à l’objection si souvent répétée que personne ne travaillerait sans y être contraint par la nécessité, que de fois nous l’avons entendue lors de l’émancipation des esclaves en Amérique, des serfs en Russie, et nous avons eu dès lors le temps de l’apprécier à sa juste valeur ! Aussi n’essaierons-nous pas de convaincre ceux qui ne peuvent l’être que par le fait accompli. Quant à ceux qui réfléchissent, ils devraient savoir que, s’il en a été réellement ainsi pour une infime partie de l’humanité à l’état sauvage, — et encore, qu’en savons-nous ? — ou s’il en est ainsi dans quelques communautés ou chez quelques individus pris de désespoir par un insuccès constant dans leur lutte contre un milieu hostile, le contraire a lieu pour l’immense majorité dans les nations civilisées. Chez nous le travail est la règle et la paresse une exception artificielle. Sans doute s’il faut, parce qu’on travaille à un métier manuel, peiner toute la vie ses dix heures par jour, et souvent davantage, pour faire une infime partie d’un objet quelconque, des têtes d’épingles par exemple ; si le maigre salaire fournit à peine de quoi vivre à la famille ; s’il faut rester toujours dans la crainte d’être demain privé de son emploi — et l’on sait combien sont fréquentes les crises industrielles et la misère qu’elles engendrent ; — s’il faut toujours s’attendre à une mort prématurée dans un hospice d’indigents, et pis encore ; subir le mépris de ceux que le travail fait vivre ; renoncer pour toujours aux jouissances profondes que donnent à l’homme les sciences et les arts.. — oh ! alors, il n’est pas étonnant qu’on n’aie qu’un rêve, — l’ouvrier manuel comme tout le monde, — celui de s’assurer cette condition fortunée où les autres travailleront pour lui. Quand je vois des écrivains se vanter d’être les vrais travailleurs et traiter les ouvriers manuels de vulgaires paresseux, je voudrais leur demander : Qui donc a fait tout ce qui vous entoure, les maisons où vous demeurez, les fauteuils qui vous donnent le repos, les tapis que vous foulez aux pieds, les rues où vous faites vos promenades, les habits que vous portez ? Qui donc a construit les Universités où vous avez étudié ? Qui vous a fourni de quoi manger pendant les années d’école ? Et que resterait-il de votre entrain au travail si vous passiez comme eux toute la vie sur une tête d’épingle et dans de telles conditions ? Sans doute qu’on vous traiterait aussi de vulgaires paresseux ! Et j’affirme qu’aucun homme intelligent ne peut étudier de près les ouvriers européens sans s’étonner au contraire de leur empressement au travail, même dans ces conditions abominables.

L’excès de travail répugne à la nature humaine, non le travail : L’excès de travail qui donne le luxe aux privilégiés, non le travail qui nourrit les hommes. Le travail, la vie active sont une nécessité physiologique, car il importe d’utiliser les forces physiques emmagasinées, il y va de la santé, de la vie même. Et si tant de travaux utiles ne sont exécutés qu’avec dégoût, ils le doivent à une organisation abominable, ou au surmenage. Mais nous savons — le vieux Franklin savait — que, si tout le monde travaillait utilement, quatre heures par jour suffiraient amplement pour produire tout ce qui est nécessaire à un confort que la classe moyenne seule possède aujourd’hui, à condition, sans doute, de ne point gaspiller nos forces productives comme nous le faisons actuellement. Quant à cet enfantillage ressassé depuis cinquante ans, à savoir qui est-ce qui ferait le travail désagréable ? — je regrette qu’aucun de nos savants n’ait eu l’occasion de le faire, au moins une fois dans la vie. S’il y a encore des travaux réellement désagréables, c’est que notre personnel scientifique n’a jamais daigné s’occuper de les rendre salubres ou même intéressants. Ils savent bien qu’il y a toujours assez de meurt-de-faim pour les exécuter contre un salaire dérisoire.

L’objection qui conclut à la nécessité d’un gouvernement pour punir les transgresseurs des lois sociales, est bien plus sérieuse ; mais il y aurait tant à dire sur la question qu’on hésite à le faire incidemment. Disons seulement que plus nous l’étudions, plus nous en arrivons à la conviction que la société elle-même est responsable des actes antisociaux qui se commettent dans son sein et qu’il n’y a ni peines, ni prisons, ni exécuteurs des hautes œuvres qui puissent en diminuer le nombre, rien, sauf la reconstitution de la société. Les trois quarts des délits déférés aux tribunaux proviennent directement ou indirectement de l’organisation actuelle de la production et de la répartition de la fortune publique, et non de la perversité de notre nature. Quant aux actes relativement rares qui résultent des dispositions antisociales de quelques individus, la prison ni même la guillotine ne pourraient les prévenir. La prison les multiplie et corrompt davantage le criminel. Par nos mouchards, notre « prix du sang », nos exécutions et nos cachots, nous inondons la civilisation d’un océan de basses passions et de mœurs déplorables. Celui qui voudrait étudier ces institutions jusqu’en leurs extrêmes résultats, serait épouvanté du mal que l’on fait sous prétexte de défendre la morale [3]. Il faut que l’on cherche d’autres remèdes, et ces remèdes sont depuis longtemps indiqués.

Sans doute, lorsque, comme aujourd’hui, une mère qui cherche du pain et un abri pour ses enfants, doit passer sans entrer devant des magasins emplis jusqu’aux combles des comestibles les plus recherchés et les plus appétissants, qu’un luxe insolent s’étale à côté d’une misère noire, que le cheval et le chien de l’homme riche sont mieux traités que des millions d’enfants dont les parents gagnent un maigre salaire au fond de la mine, que la « modeste » robe de soirée d’une grande dame représente comme valeur huit mois ou un an de travail humain, que l’enrichissement aux dépens des autres est le but avoué des « classes supérieures », et qu’on ne peut tracer de limite entre les moyens honnêtes et les moyens malhonnêtes d’obtenir cet enrichissement, — sans doute la force seule peut maintenir cet état de choses, et des années de policiers, de juges et d’exécuteurs deviennent une institution indispensable.

Mais si tous nos enfants — tous les enfants sont nos enfants — recevaient une instruction et une éducation saines — et nous avons le moyen de les leur donner ; si chaque famille habitait une maison convenable, et cela est déjà possible au taux élevé de notre production actuelle ; si l’on donnait un métier manuel à chaque garçon et à chaque fille en même temps qu’une instruction scientifique, et que le travail manuel ne fût pas considéré comme une preuve d’infériorité ; si les hommes entretenaient des rapports fréquents entre eux et se chargeaient en commun des affaires publiques, confiées aujourd’hui à une minorité et si, en conséquence de cette association et de cette proximité, ils en arrivaient à s’intéresser autant aux peines et aux difficultés du prochain qu’ils s’intéressaient autrefois aux peines et aux difficultés de leurs seuls parents et amis, il n’y aurait plus besoin de policiers, de juges ni d’exécuteurs. Les actes antisociaux ne seraient pas punis, mais prévenus en germe ; les quelques contestations qui pourraient s’élever seraient facilement élucidées par des arbitres dont les décisions ne nécessiteraient pas plus le recours à la force pour être exécutées qu’en Chine le verdict du conseil de famille ou qu’à Valence les prescriptions des tribunaux de paysans siégeant pour la répartition des eaux.

Et ici, nous touchons à une grave question : Que deviendrait la moralité dans une société qui ne reconnaîtrait pas les lois et affirmerait la liberté absolue de l’individu ? La réponse sera simple. La moralité est indépendante de la loi et de la religion et leur est antérieure. Jusqu’à présent les enseignements moraux s’étaient associés aux enseignements religieux, mais ceux-ci ont beaucoup perdu de leur influence et la sanction que la moralité puisait dans la religion voit le terrain lui manquer. Des millions d’existences se succèdent dans nos cités sans s’intéresser à l’ancienne foi. Serait-ce une raison pour méconnaître aussi la moralité et pour la traiter avec la même indifférence que les vieilles cosmogonies ?

Évidemment non. Aucune société ne pourrait se soutenir sans admettre certains principes. Si tout le monde s’habituait à tromper le prochain, si on ne comptait plus sur la parole et les promesses les uns des autres, si chacun traitait son semblable en ennemi contre lequel toute guerre est justifiable, la société disparaîtrait. C’est pourquoi, malgré la désuétude des croyances religieuses, les principes de moralité restent inébranlables. Nous l’avons dit, ils ont précédé les religions et leur survivent. Les Tchuktchis primitifs n’ont pas de religion, ils ne sont que superstitieux et craignent les forces hostiles de la nature : mais ils professent la même morale que les chrétiens, les bouddhistes, les musulmans et les hébreux. Quelques unes de leurs coutumes indiquent même chez eux une compréhension plus élevée des devoirs de la tribu que ne l’ont nos modernes des devoirs de la société. En réalité, toute religion nouvelle prend ses principes de morale au seul fonds commun, c’est-à-dire aux coutumes de sociabilité que les hommes adoptent par la force des choses dès qu’ils se réunissent en familles, tribus ou nations. Il ne se forme pas de société animale qui n’aboutisse à l’éclosion et au développement de certaines habitudes de support mutuel et même de sacrifice à la cause commune. Ces habitudes sont une condition nécessaire au perfectionnement de l’espèce dans la lutte pour l’existence, la coopération entre les individus étant un facteur bien autrement important pour leur conservation que la lutte physique pour les moyens d’existence qui a tant fait parler et tant fait écrire. Les « plus aptes » dans le monde organique sont ceux qui s’accoutument à la vie en société, et la vie en société implique naturellement des habitudes de moralité. Il s’est développé dans l’humanité, durant le cours de sa longue existence, un noyau d’habitudes sociales, d’habitudes morales qui ne peuvent disparaître tant que durera la société. Et c’est pourquoi, malgré les influences contraires qui sont à l’œuvre par suite de nos présentes circonstances économiques, le noyau de nos habitudes morales se perpétue. Les lois et les religions ne font pas autre chose que se les approprier et cherchent à les appuyer par leur sanction.

Quelle que soit la diversité des théories, la morale peut se classer en morale religieuse, morale utilitaire et morale d’habitude, résultant des nécessités de la vie en société. Toute morale religieuse sanctifie ses prescriptions en leur donnant la Révélation pour origine et cherche à imposer son enseignement par la perspective de récompenses et de punitions dans ce monde et dans l’autre. Ce système, on le sait, perd son ascendant. La morale utilitaire conserve l’idée d’une récompense, mais l’homme doit la trouver en lui-même ; elle l’invite à analyser ses peines et ses jouissances, à les classer et à donner la préférence à celles qui sont plus intenses et plus durables, — les jouissances morales. Nous devons reconnaître que, nonobstant l’influence qu’il a exercée, ce système aussi a été jugé superficiel par la grande majorité. Enfin, il y a la morale, suivant laquelle les actes sociaux ne sont pour l’homme qu’un moyen de se réjouir avec ses frères de leur bonheur, à s’affliger avec eux de leur peine, moralité qui devient une habitude et une seconde nature et que développe constamment la vie sociale. Cette moralité est celle de l’humanité, elle est aussi celle de l’anarchie.

On ne pourrait rendre plus évidente la différence entre ces systèmes de morale différents qu’en rappelant cet exemple. Un enfant se noie en présence de trois hommes qui se tiennent sur la rive : Un moraliste religieux, un utilitarien et un homme du peuple. L’homme pieux se dit qu’en sauvant l’enfant il gagnera le paradis, peut-être aussi une récompense en ce monde, et il sauve l’enfant. Il s’est montré bon calculateur, voilà tout. L’utilitarien s’est fait ce raisonnement : les joies de la vie sont de deux sortes, les unes supérieures et les autres moins relevées. En sauvant l’enfant j’éprouverai une jouissance de premier ordre, et il saute dans l’eau. Ces utilitariens sont aussi des calculateurs, et la société fera bien de ne pas beaucoup compter sur eux. L’homme du peuple ne calcule pas. Il a l’habitude de sentir les peines et les joies de ceux qui l’entourent. Agir en conséquence est devenu sa seconde nature : Il se jette à l’eau comme un bon chien et sauve l’enfant grâce à l’énergie et à la promptitude de son dévouement. Et si la mère le remercie : « Je n’aurais pu faire autrement. » Voilà la véritable moralité, celle des masses, la moralité qui est entrée dans les mœurs et qui persistera, quelles que soient les théories émises par les philosophes, et qui se perfectionnera, grâce aux progrès de la vie sociale. Une telle moralité n’a pas besoin de force pour se maintenir, elle s’accroît au contraire en vertu de la sympathie qu’éveille chez tous les hommes le moindre appel à une conception plus large et plus élevée des devoirs sociaux.

Voilà le résumé très sommaire des principaux principes de l’anarchie. Chacun d’eux s’attaque à un préjugé, et résulte cependant de l’analyse de tendances réelles. Chacun d’eux est fertile en conséquences et demande la revision de plus d’une opinion courante. Et nous ne parlons pas ici en vue de l’avenir, dans une époque lointaine. Aujourd’hui, déjà, quelle que soit la sphère d’action de l’individu, il peut agir ! Agir d’accord avec les principes anarchistes ou prendre une direction contraire. S’il choisit l’anarchie, il suivra la voie du progrès à venir. Mais tout ce que l’on tentera dans la direction contraire ne sera qu’un effort infructueux pour forcer l’humanité à rétrograder.

 

  1. Les Bases scientifiques de l’anarchie. Voir n° 44 de la Société nouvelle (août 1888).
  2. Aller
    ↑ Ce dictionnaire est fait par Murray avec l’aide d’un millier ou plus de collaborateurs volontaires.
  3. Aller
    ↑ Voy. In Russian and French Prisons du même auteur. Londres. 1886 (Ward and Downey). Aussi Les Prisons, conférence faite à Paris en 1888.
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Résistance politique: L’État et la vindicte appelée « justice » outil de la relation dominant/dominé (Pierre Kropotkine)

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L’organisation de la vindicte appelée justice

 

Pierre Kropotkine

 

Les Temps Nouveaux (1901)

 

A lire aussi: « La loi et l’autorité », P. Kropotkine, 1892

 

Le saint-simonien Adolphe Blanqui avait eu parfaitement raison de faire ressortir, dans son « Histoire de l’Economie politique », l’importance que les formes économiques ont eue dans l’histoire de l’humanité, pour déterminer les formes politiques de la société et même ses conceptions sur le droit, la morale, et la philosophie. A cette époque, les libéraux et les radicaux donnaient toute leur attention au régime politique et méconnaissaient les conséquences du régime bourgeois qui s’intronisait alors en France, sur les ruines de la première république. Il était donc tout naturel que, pour faire ressortir l’importance du facteur économique, et pour attirer l’attention sur un sujet méconnu par les meilleurs esprits, ainsi que sur un immense mouvement socialiste qui commençait à peine (son « Histoire » est datée de 1837), il exagérât même l’importance du facteur économique et qu’il cherchât à construire toute l’histoire comme une superstructure sur les relations économiques. C’était nécessaire, ou en tout cas inévitable. Cela se répête continuellement dans l’histoire des sciences. « A d’autres », devait-il se dire, « la tâche de faire ressortir l’importance des autres facteurs : formes politiques de gouvernement, idées sur la justice, conceptions théologiques et le reste. Moi, je dois faire ressortir toute l’importance de mon sujet. L’importance des autres n’est déjà que trop démontrée. »

On sait jusqu’à quelles exagérations cette idée fut portée depuis par l’école social-démocratique allemande, et on connaît les efforts que nous, anarchistes, faisons pour attirer l’attention et l’étude sur cet autre facteur de la vie des sociétés, l’État.

Il faut reconnaître cependant que nous-mêmes, en luttant pour l’abolition de la structure nécessairement hiérarchique, centralisée, jacobine et antilibertaire par principe, qui a nom État, – que nous aussi, nous avons forcément négligé jusqu’à un certain point dans notre critique des institutions actuelles la ci-nommée Justice. Nous en avons souvent parlé, les journaux anarchistes ne cessent de la critiquer, et cependant, nous ne l’avons pas encore suffisamment sapée dans ses fondements mêmes.

C’est pour attirer davantage l’attention et pour provoquer la discussion à ce sujet, que ce rapport fut écrit.

L’étude du développement des institutions amène forcément à la conclusion que l’État et la Justice – c’est-à-dire le juge, le tribunal, institués spécialement pour établir la justice dans la société – sont deux institutions qui, non seulement coexistent dans l’histoire, mais sont intimement liées entre elles par des liens de cause et effet. L’institution de juges spécialement désignés pour appliquer les punitions de la loi à ceux qui l’auront violée, amène nécessairement la constitution de l’État. Et quiconque admet la nécessité du juge et du tribunal spécialement désignés pour cette fonction, avec tout le système de lois et de punitions qui en découlent, admet par cela même la nécessité de l’État. Il a besoin d’un corps qui édicte les lois, de l’uniformité des codes, de l’université pour enseigner l’interprétation et la fabrications des lois, d’un système de geôles et de bourreaux, de la police et d’une armée au service de l’État.

En effet, la tribu primitive, toujours communiste, ne connaît pas de juge. Dans le sein de la tribu, entre membres de la même tribu, le vol, l’homicide, les blessures n’existent pas. L’usage suffit pour les empêcher. Mais dans le cas excessivement rare où quelqu’un manquerait aux usages sacrés de la tribu, toute la tribu le lapiderait ou le brûlerait. Chacun lui jettera alors sa pierre, chacun apportera son fagot de bois, afin que ce ne soit pas un tel ou un autre, mais bien la tribu entière qui l’aura mis à mort.

Et si un homme d’une autre tribu a blessé un des nôtres, ou lui a infligé une blessure, toute notre tribu doit, ou bien tuer le premier venu de cette autre tribu, ou bien infliger à n’importe qui de cette autre tribu une blessure absolument du même genre et de la même grandeur: pas un grain de blé (le millimètre d’alors) plus large ou plus profonde.

C’était leur conception de la justice.

Plus tard, dans la commune villageoise des premiers siècles de notre ère, les conceptions sur la justice changent. L’idée de vengeance est abandonnée peu à peu (avec beaucoup de lenteur et surtout chez les agriculteurs, mais survivant dans les bandes militaires), et celle de compensation à l’individu et à la famille lésée se répand. Avec l’apparition de la famille séparée, patriarcale et possédant fortune (en bétail ou en esclaves enlevés à d’autres tribus), la compensation prend de plus en plus le caractère d’évaluation de ce que « vaut » (en possession) l’homme blessé, lésé de quelque façon, ou tué : tant pour l’esclave, tant pour le paysan, tant pour le chef militaire ou roitelet que telle famille aura perdu. Cette évaluation des hommes constitue l’essence des premiers codes barbares. La commune de village se réunit et elle constate le fait par l’affirmation de six ou douze jurés de chacune des deux parties qui veulent empêcher la vengeance brutale de se produire et préfèrent payer et accepter une certaine compensation. Les vieux de la commune, ou les bardes qui retiennent la loi (l’évaluation des hommes de différentes castes) dans leurs chants, ou bien des juges invités par la commune, déterminent le taux de la lésion : tant de bétail pour une telle blessure ou pour tel meurtre. Pour le vol, c’est simplement la restitution de la chose volée ou de son équivalent, plus une amende payée aux dieux locaux ou à la commune.

Mais peu à peu, au milieu des migrations et des conquêtes, les communes libres de beaucoup de peuplades sont asservies, les tribus et les fédérations aux usages différents se mêlent sur un même territoire, il y a les conquérants et les conquis. Et il y a en plus le prêtre et l’évèque -sorciers redoutés – de la religion chrétienne qui sont venus s’établir parmi eux. Et peu à peu, au barde, au juge invité, aux anciens qui déterminaient jadis le taux de la compensation, se substitue le juge envoyé par l’évèque, le chef de la bande militaire des conquérants, le seigneur ou le roitelet. Ceux-ci, ayant appris quelque chose dans les monastères ou à la cour des roitelets, et s’inspirant des exemples du Vieux Testament, deviendront peu à peu juges dans le sens moderne du mot. L’amende qui était jadis payée aux dieux locaux – à la commune – va maintenant à l’évêque, au roitelet, à son lieutenant, ou au seigneur. L’amende devient le principal, tandis que la compensation allouée aux lésés pour le mal qui leur fut fait, perd de son importance vis-à-vis de l’amende payée à ce germe de l’État. L’idée de punition commence à s’introduire, puis à dominer. L’Eglise chrétienne surtout ne veut pas se contenter d’une compensation ; elle veut punir, imposer son autorité, terroriser selon le modèle de ses devancières hébraïques. Une blessure faite à un homme du clergé n’est plus une simple blessure : c’est un crime de lèse-divinité. En plus de la compensation, il faut le châtiment, et la barbarie du châtiment va en croissant. Le pouvoir séculier fait de même.

Aux dixième et onzième siècle se dessine la révolution des communes urbaines. Elles commencent par chasser le juge de l’évêque, du seigneur ou du roitelet, et elles font leur « conjuration ». Les bourgeois jurent d’abandonner d’abord toutes les querelles surgies de la loi du talion. Et lorsque de nouvelles querelles surgiront, de ne jamais aller vers le juge de l’évêque ou du seigneur, mais d’aller vers la guilde, la paroisse, ou la commune. Les syndics élus par la guilde, la rue, la paroisse, la commune, ou, dans les cas plus graves, la guilde, la paroisse, la commune réunies en assemblée pleinière, décideront la compensation à accorder à la personne lésée.

En outre, l’arbitrage à tous les degrés – entre particuliers, entre guildes, entre communes – prend une extension réellement formidable.

Mais, d’autre part, le christianisme et l’étude renouvelée du droit romain font aussi leur chemin dans les conceptions populaires. Le prêtre ne fait parler que des vengeances d’un dieu méchant et vengeur. Son argument favori (il l’est encore jusqu’à ces jours) est la vengeance éternelle qui sera infligée à celui qui aura péché envers les prescriptions du clergé. Et, s’appuyant sur les paroles des évangiles concernant les possédés par le diable, il voit un possédé dans chaque criminel et invente toutes les tortures pour chasser le diable du corps du « criminel ». Il le brûle au besoin. Et comme, dès les premiers siècles, le prêtre conclut une alliance avec le seigneur, et que le prêtre lui-même est toujours un seigneur laïque, et le pape un roi, le prêtre fulmine aussi et poursuit de sa vengeance celui qui a manqué à la foi laïque imposée par le chef militaire, le seigneur, le roi, le prêtre-seigneur, le roi-pape. Le pape lui-même, auquel on s’adresse continuellement comme à un arbitre suprême, s’entoure de légistes versés dans le droit impérial et seigneurial romain. Le bon sens humain, la connaissance des us et coutumes, la compréhension des hommes, ses égaux, – qui faisaient jadis les qualités des tribunaux populaires – sont déclarés inutiles, nuisibles, favorisant les mauvaises passions, les inspirations du diable, l’esprit rebelle. Le « précédent », la décision de tel juge, fait loi, et pour lui donner plus de prise sur les esprits, on va chercher le précédent dans les époques de plus en plus reculées – dans les décisions et les lois de la Rome des empereurs et de l’Empire hébraïque.

L’arbitrage disparaît de plus en plus à mesure que le seigneur, le prince, le roi, l’évêque et le pape deviennent de plus en plus puissants et que l’alliance des pouvoirs temporel et clérical devient de plus en plus intime. Ils ne permettent plus à l’arbitre d’intervenir et exigent par la force que les parties en litige comparaissent devant leurs lieutenants et juges. La compensation à la partie lésée disparaît presque entièrement des affaires « criminelles », et se trouve bientôt presque entièrement remplacée par la vengeance, exercée au nom du Dieu chrétien ou de l’État romain. Sous l’influence de l’Orient, les punitions deviennent de plus en plus atroces. L’Eglise, et après elle le pouvoir temporel, arrivent à un raffinement de cruauté dans la punition, qui rend la lecture ou la reproduction des punitions infligées aux quinzième et seizième siècles presque impossibles pour un lecteur moderne.

Les idées fondamentale sur ce point essentiel, cardinal de tout groupement humain, ont ainsi changé du tout au tout entre le onzième et le seizième siècle. Et lorsque l’État, en vertu des causes que nous avons cherché à éclaircir dans l’étude sur « l’État et son rôle historique », lorsque l’État s’empare des communes qui ont renoncé déjà, même dans les idées, aux principes fédératifs d’arbitrage et de justice compensative populaire (essence de la commune du douzième siècle) – la conquête est relativement facile. Les communes, sous l’influence du christianisme et du droit romain, étaient déjà devenues de petits États, elles étaient déjà devenues étatistes dans leurs conceptions dominantes.

Certainement, il est extrêmement intéressant de tracer comment les changements économiques intervenus pendant ces cinq siècles, comment le commerce lointain, l’exportation, la création de la banque et les emprunts communaux, les guerres, la colonisation et les germes de production sous la conduite d’un entrepreneur capitaliste, se substituent à la production, la consommation et le commerce communaux – il est très intéressant, disons-nous, de tracer comment ces divers et nombreux facteurs économiques influaient sur les idées dominantes du siècle. De superbes recherches dans ce sens ont été disséminées, en effet, par les historiens des communes dans leurs oeuvres, de même que quelques recherches (beaucoup plus difficiles, cependant, et toujours hétérodoxes) sur l’influence des idées dominantes, chrétiennes et romaines se trouvent aussi disséminées dans ces oeuvres. Mais il serait tout aussi faux et antiscientifique d’attribuer une influence exagérée, déterminante, au premier de ces facteurs, comme il serait faux en botanique de dire que la somme de chaleur reçue par une plante détermine seule ou surtout sa croissance, et d’oublier l’influence de la lumière ou de l’humidité. D’autant plus faux s’il s’agissait de préciser les facteurs qui déterminent les variations dans telle espèce.

Ce court aperçu historique permet déjà d’apercevoir jusqu’à quel point l’institution pour la vengeance sociétaire, nommée justice, et l’État sont deux institutions corrélatives, se supportant mutuellement, s’engendrant l’une l’autre et historiquement inséparables.

Mais il suffirait aussi d’une calme réflexion pour comprendre combien les deux sont logiquement inséparables ; combien toutes deux ont une origine commune dans un même cercle d’idées sur l’autorité veillant à la sécurité de la société et exerçant vengeance sur ceux qui rompent les précédents établis – la Loi.

Donnez-nous des juges, spécialement nommés par vous ou par vos gouvernants, pour nous venger contre ceux qui auront manqué aux précédents légaux réunis dans les codes, – ou seulement pour venger la Société au nom de la Loi contre les infractions aux coutumes sociables, et l’État en est la conséquence logique. Et d’autre part, retenez l’institution pyramidale, centralisée, s’immisçant dans la vie des sociétés, que nous nommons l’État – et vous avez nécessairement les juges nommés ou sanctionnés par l’État, soutenus par le pouvoir exécutif pour se venger au nom de l’État contre ceux qui auront enfreint ses règlements.

Nous vivons aujourd’hui une époque où une révision complète se fait de toutes les bases, de toutes les idées fondamentales sur lesquelles reposent la société moderne. Nous qualifions de vol ou d’usurpation légalisée les droits de propriété sur le sol et le capital social ; nous nions ces droits. Nous qualifions de monopoles, constitués par une Mafia gouvernante, les droits acquis par les sociétés d’actionnaires des chemins de fer, de gaz, etc. Nous qualifions de brigands les États qui se ruent les uns sur les autres avec des buts de conquête.

Et il dépend aujourd’hui de nous-mêmes, soit de nous arrêter à moitié chemin et, payant tribut à notre éducation de vengeance chrétienne et romaine, respecter l’enfant batard de ces deux courants d’idées – la ci-nommée justice – ou bien de porter la hache tranchante de notre critique à cette institution qui est la vraie base du capitalisme et de l’État.

Ou bien, imbus de préjugés de vengeance, d’un Dieu vengeur dont nous devons alléger la tâche, et d’un État divinisé au point de le considérer comme l’incarnation de la justice, nous garderons l’institution – le bras séculier du Dieu – que nous nommons Justice. Nous nous donnerons des juges, nommés par nous mêmes ou par nos gouvernants, et nous leur dirons: « Veillez à ce que les us et coutumes et les précédents judiciaires connus sous le nom de Loi soient respectés. Frappez, vous, incarnations de la justice, ceux qui auront manqué aux usages sociaux de la communauté. Nous vous donnerons les moyens physiques de coercition nécessaire ainsi que notre appui moral… Faites.»

Alors l’État – la force qui est placée au-dessus de la Société et qui fatalement cherche à centraliser, à agrandir ses pouvoirs – est constituée et durera jusqu’à ce qu’une nouvelle révolution vienne la renverser.

L’arbitrage pouvait juger et jugeait selon la compréhension de la justice dans chaque cas séparé, sa connaissance et sa compréhension des rapports humains existants, sa conception de la conscience individuelle et sociétaire. Le juge nommé pour juger, le spécialisé pour punir, doit avoir un code. Donc, il faut une machine législative, une organisation pour fabriquer le code, pour choisir entre les divers précédents et cristalliser sous forme de lois ceux d’entre eux qu’elle trouvera utile de conserver. Le gouvernement direct, c’est-à-dire la nation questionnée sur la manière de formuler le précédent obligatoire (la loi), est évidemment une chimère à laquelle les partisans mêmes du gouvernement direct ne croient pas. Il faut le gouvernement indirect, les hommes supérieurs, les Uebermensch (héros) de Nietzsche, nommés pour formuler les lois.

Il faut aussi des hommes pour interpréter les formules des lois, l’université des légistes. Et ces hommes deviendront nécessairement les maniaques du verbe et de la lettre ; ils feront peser sur la société tout le poids des survivances héritées de nos ancêtres. Ils nous crieront « Arrière ! » quand nous voudront marcher de l’avant.

Il faut, en outre, le licteur armé de verges et de la hache – le pouvoir exécutif – la force mise au service du « Droit », comme disent les apologistes de leurs propres vertus. Il faut la police, le mouchard, l’agent provocateur et leur aide, la prostituée ; il faut le bourreau ; il faut la prison, le gardien de prison, les travaux dans les prisons et tout le reste – toute la saleté inimaginable qui entoure et fait tache d’huile autour des universités du crime, des pépinières de tendances antisociales que deviennent fatalement toutes les prisons.

Et il faut enfin le gouvernement pour surveiller, organiser, grader l’armée de surveillants. Il faut un impôt formidable pour maintenir cette machine, une législation pour la faire marcher, et encore des juges, de la police et des prisons pour faire respecter la législation pénitentiaire.

Le juge amène avec lui l’État, et quiconque voudra étudier dans l’histoire la croissance des États verra quelle part immense, fondamentale, primordiale, le juge a jouée dans la constitution de l’État centralisé moderne.

Ou bien, après avoir révolutionné nos idées sur tant de points fondamentaux, que l’on croyait très sincèrement constituer la base même de toute société (propriété, mission divine des rois, etc.), nous descendrons encore plus jusqu’aux fondements mêmes, jusqu’à l’origine de toutes les oppressions. Nous porterons la torche de notre critique jusqu’à l’application de la justice confiée à une caste spéciale, jusqu’au ramassis de précédents antiques : le Code.

Nous verrons alors que le Code (tous les codes) représente un rassemblement de précédents, de formules empruntées à des conceptions de servitude économique et intellectuelle, absolument répugnantes aux conceptions qui se font jour parmi nous – socialistes de toutes écoles. Ce sont des formules cristallisées, des « survivances », que notre passé esclave veut nous imposer, pour empêcher notre développement. Et nous répudierons le Code – tous les codes. Peu nous importe qu’ils contiennent certaines affirmations de morale dont nous partageons nous-mêmes l’idée générale. Une fois qu’ils imposent des punitions pour les affirmer, nous n’en voulons pas – sans parler des nombreuses affirmations serviles que chaque code mêle à son oeuvre de moralisation de l’homme par le fouet. Tout code est une cristallisation du passé, écrite pour entraver le développement de l’avenir.

Continuant notre critique, nous découvrirons, sans doute, que toute punition légale est une vengeance légalisée, rendue obligatoire ; et nous nous demanderons si la vengeance est nécessaire ? Sert-elle à maintenir les coutumes sociables ? Empêche-t-elle la petite minorité de gens enclins à les violer, d’agir à l’encontre des coutumes ? En proclamant le devoir de la vengeance, ne sert-elle pas à maintenir dans la société précisément les coutumes antisociables ? Et quand nous nous demanderons si le système de punitions légales, avec la police, le faux témoin, le mouchard, l’éducation criminelle en prison, le maniaque du code et le reste, ne sert pas à déverser dans la société un flot de perversité intellectuelle et morale, bien plus dangereux que les actes antisociables des « criminels » – quand nous nous serons seulement posé cette question et aurons cherché la réponse dans l’étude de l’actualité, nous verrons tout de suite qu’il ne peut y avoir d’hésitation sur la réponse à donner. Nous rejetterons alors le système de punitions, comme nous aurons rejeté les codes.

Affranchis intellectuellement de cette « survivance » – la plus mauvaise – nous pourrons alors étudier (sans nous préoccuper de ce que firent pour cela l’Eglise et l’État), quels sont les moyens les plus pratiques (étant donnés les hommes, ce qu’ils sont), pour développer en eux les sentiments sociables et entraver le développement des sentiments antisociables.

Eh bien ! quiconque aura fait cette étude, après s’être débarrassé de la tradition judiciaire, n’arrivera certainement pas à conclure en faveur du juge et du système pénitentiaire. Il cherchera ailleurs.

Il verra que l’arbitrage par un tiers, choisi par les parties en litige, serait amplement suffisant dans l’immense majorité des cas. Il comprendra que la non-intervention de ceux qui assistent à une bagarre, ou à un conflit qui se prépare, est simplement une mauvaise habitude que nous avons acquise depuis que nous avons le juge, la police, le prêtre et l’État, – que l’intervention active des amis et des voisins empêcherait déjà une immense majorité de conflits brutaux.

Il comprendra aussi que se donner une police, des gendarmes, des bourreaux, des gardes-chiourmes et des juges, seulement pour opérer la vengeance légale sur cette petite minorité de gens qui rompent les coutumes sociables ou deviennent agressifs, au lieu de veiller tous pour soi et pour chacun à empêcher l’agression ou à en réparer les torts ; qu’agir de cette façon est aussi irraisonnable et antiéconomique que de laisser le soin de diriger l’industrie à des patrons, au lieu de se grouper entre soi pour satisfaire ses besoins. Et si nous croyons l’homme capable d’arriver un jour à se passer de patrons, c’est simplement par habitude et par paresse de la pensée que nous ne sommes pas arrivés à comprendre que les hommes qui se passeront de patrons seront assez intelligents pour se passer de patrons en morale – des juges et de la police. Tout comme ils chercheront et trouveront le moyen de satisfaire leurs besoins sans patrons, ils sauront trouver les moyens (déjà amplement indiqués) d’augmenter la sociabilité humaine et d’empêcher les êtres trop emportés ou antisociables par nature (existent-ils seulement ?) d’être un danger pour la société. L’éducation, l’existence plus ou moins garantie, le contact plus étroit entre les hommes, et surtout l’adoucissement des peines ont déjà opéré bien des changements frappants dans cette direction. Serions nous, dans une société collectiviste ou communiste, socialiste ou anarchiste, moins capables de pousser encore plus loin les changements ? Serions-nous inférieurs en cela à nos chers gouvernants actuels ?

Conclusions

La vindicte populaire organisée, appelée Justice, est une survivance d’un passé de servitude, développé d’une part par les intérêts des classes privilégiées et d’autre part par les idées du droit romain et celles de vengeance divine qui font tout aussi bien l’essence du christianisme que ses idées de pardon et sa négation de la vengeance humaine.

L’organisation de la vengeance sociétaire sous le nom de Justice est corrélative dans l’histoire avec la phase État. Logiquement aussi, elle en est inséparable. Le juge implique l’État centralisé, jacobin ; et l’État implique le juge nommé spécialement pour exercer la vengeance légale sur ceux qui se rendent coupables d’actes antisociaux.

Issue d’un passé de servage économique, politique et intellectuel, cette institution sert à le perpétuer. Elle sert à maintenir dans la société l’idée de vengeance obligatoire, érigée en vertu. Elle sert d’école de passions antisociales dans les prisons. Elle déverse dans la société un flot de dépravations qui suinte autour des tribunaux et des geôles par le policier, le bourreau, le mouchard, l’agent provocateur, les bureaux pour la moucharderie privée, etc, – ce flot grandissant tous les jours. Le mal excède en tout cas le bien que la justice est supposée accomplir par la menace de punition.

Une société qui trouverait antiéconomique et sociétairement nuisible la présente organisation de la vie économique livrée au patron capitaliste, découvrirait certainement aussi que livrer le développement des sentiments sociables à une organisation de vengeance judiciaire est aussi antiéconomique et antilibertaire. Elle comprendrait que le Code n’est qu’une cristallisation, une divinisation de coutumes et de conceptions appartenant à un passé que tous les socialistes répudient. Elle saurait se passer de l’institution judiciaire.

Elle trouverait les moyens de s’en passer dans l’arbitrage volontaire, dans les liens plus serrés qui surgiraient entre tous les citoyens et les moyens puissants éducatifs dont disposerait une société qui n’abandonnerait pas le soin de son hygiène morale au gendarme.

Résistance politique: Devant les crimes de l’oligarchie, un changement radical de société est une manœuvre de salubrité publique…

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« La révolte tue les hommes alors que la révolution tue à la fois des hommes et des principes; mais pour ces mêmes raisons, on peut dire qu’il n’y a pas encore eu de révolution dans l’Histoire. Il ne peut y en avoir qu’une qui serait la révolution définitive… Les anarchistes, Varlet en tête, ont bien vu que gouvernement et révolution sont incompatibles au sens direct. ‘Ceci implique la contradiction, dit Proudhon, que le gouvernement puisse être jamais révolutionnaire et cela pour la raison toute simple qu’il est gouvernement’ […] S’il y avait une seule fois révolution, en effet, il n’y aurait plus d’Histoire. Il y aurait unité heureuse et mort rassasiée. »

— Albert Camus, « L’homme révolté », 1951

« L’anarchisme a vraiment conduit en 1936, une révolution sociale et l’ébauche la plus avancée qui fut jamais, d’un pouvoir prolétarien… Le mouvement anarchiste organisé (en Espagne) s’est montré incapable d’étendre les demies victoires de la révolution et même seulement de les défendre. Ses chefs reconnus sont devenus ministres et otages de l’État bourgeois qui détruisait la révolution pour perdre la guerre civile. »

— Guy Debord, « La société du spectacle », 1967

*  *  *

Une analyse de l’esprit de révolte et des révolutions par Pierre Kropotkine en 1914, texte d’une actualité stupéfiante déconcertante, preuve que rien n’a changé dans le fond depuis bien plus de cent ans et que nous publions en deux parties. A lire et diffuser sans modération.

— Résistance 71 —

 

L’esprit de révolte

 

Pierre Kropotkine, 1914

 

= 1ère partie =

= 2ème partie =

 

Dans la vie des sociétés, il est des époques où la Révolution devient une impérieuse nécessité, où elle s’impose d’une manière absolue. Des idées nouvelles germent de partout, elles cherchent à se faire jour, à trouver une application dans la vie, mais elles se heurtent continuellement à la force d’inertie de ceux qui ont intérêt à maintenir l’ancien régime, elles étouffent dans l’atmosphère suffocante des anciens préjugés et des traditions. Les idées reçues sur la constitution des Etats, sur les lois d’équilibre social, sur les relations politiques et économiques des citoyens entre eux, ne tiennent plus devant la critique sévère qui les sape chaque jour, à chaque occasion, dans le salon comme dans le cabaret, dans les ouvrages du philosophe comme dans la conversation quotidienne. Les institutions politiques, économiques et sociales tombent en ruine ; édifice devenu inhabitable, il gêne, il empêche le développement des germes qui se produisent dans ses murs lézardés et naissent autour de lui.

Un besoin de vie nouvelle se fait sentir. Le code de moralité établi, celui qui gouverne la plupart des hommes dans leur vie quotidienne ne paraît plus suffisant. On s’aperçoit que telle chose, considérée auparavant comme équitable, n’est qu’une criante injustice : la moralité d’hier est reconnue aujourd’hui comme étant d’une immoralité révoltante. Le conflit entre les idées nouvelles et les vieilles traditions éclate dans toutes les classes de la société, dans tous les milieux, jusque dans le sein de la famille. Le fils entre en lutte avec son père : il trouve révoltant ce que son père trouvait tout naturel durant toute sa vie ; la fille se révolte contre les principes que sa mère lui transmettait comme le fruit d’une longue expérience. La conscience populaire s’insurge chaque jour contre les scandales qui se produisent au sein de la classe des privilégiés et des oisifs, contre les crimes qui se commettent au nom du droit du plus fort, ou pour maintenir les privilèges. Ceux qui veulent le triomphe de la justice; ceux qui veulent mettre en pratique les idées nouvelles, sont bien forcés de reconnaître que la réalisation de leurs idées généreuses, humanitaires, régénératrices, ne peut avoir lieu dans la société, telle qu’elle est constituée : ils comprennent la nécessité d’une tourmente révolutionnaire qui balaie toute cette moisissure, vivifie de son souffle les coeurs engourdis et apporte à l’humanité le dévouement, l’abnégation, l’héroïsme, sans lesquels une société s’avilit, se dégrade, se décompose.

La machine gouvernementale, chargée de maintenir l’ordre existant, fonctionne encore. Mais, à chaque tour de ses rouages détraqués, elle se butte et s’arrête. Son fonctionnement devient de plus en plus difficile, et le mécontentement excité par ses défauts, va toujours croissant. Chaque jour fait surgir de nouvelles exigences. — «Réformez ceci, réformez cela ! » crie-t-on de tous côtés. — «Guerre, finance, impôts, trinunaux, police, tout est à remanier, à réorganiser, à établir sur de nouvelles bases.» disent les réformateurs. Et cependant, tous comprennent qu’il est impossible de refaire, de remanier quoi que ce soit, puisque tout se tient ; tout serait à refaire à la fois ; et comment refaire, lorsque la société est divisée en deux camps ouvertement hostiles ? Satisfaire les mécontents, serait en créer de nouveaux.

Incapables de se lancer dans la voie des réformes, puisque ce serait s’engager dans la Révolution ; en même temps, trop impuissants pour se jeter avec franchise dans la réaction, les gouvernements s’appliquent aux demi-mesures, qui peuvent ne satisfaire personne et ne font que susciter de nouveaux mécontentements. Les médiocrités qui se chargent à ces époques transitoires de mener la barque gouvernementale, ne songent plus d’ailleurs qu’à une seule chose : s’enrichir, en prévision de la débâcle prochaine. Attaqués de tous côtés, ils se défendent maladroitement, ils louvoient, ils font sottise sur sottise, et ils réussissent bientôt à trancher la dernière corde de salut ; ils noient le prestige gouvernemental dans le ridicule de leur incapacité. A ces époques, la Révolution s’impose. Elle devient une nécessité sociale ; la situation est une situation révolutionnaire.

Lorsque nous étudions chez nos meilleurs historiens la génèse et le développement des grandes secousses révolutionnaires, nous trouvons ordinairement sous ce titre : «Les Causes de la Révolution», un tableau saisissant de la situation à la veille des évènements. La misère du peuple, l’insécurité générale, les mesures vexatoires du gouvernement, les scandales odieux qui étalent les grands vices de la société, les idées nouvelles cherchant à se faire jour et se heurtant contre l’incapacité des suppôts de l’ancien régime, rien n’y manque. En contemplant ce tableau, on arrive à la conviction que la Révolution était inévitable en effet, qu’il n’y avait pas d’autre issue que la voie des faits insurrectionnels.

Prenons pour exemple la situation d’avant 1789, telle que nous la montrent les historiens. Vous croyez entendre le paysan se plaindre de la gabelle, de la dîme, des redevances féodales, et vouer dans son coeur une haine implacable au seigneur, au moine, à l’accapareur, à l’intendant. Il vous semble voir les bourgeois se plaindre d’avoir perdu leurs libertés municipales et accabler le roi sous le poids de leurs malédictions. Vous entendez le peuple blâmer la reine, se révolter au récit de ce que font les ministres, et se dire à chaque instant que les impôts sont intolérables et les redevances exorbitantes, que les récoltes sont mauvaises et l’hiver trop rigoureux, que les vivres sont trop chers et les accapareurs trop voraces, que les avocats de village dévorent la moisson du pâysan, que le garde champêtre veut jouer au roitelet, que la poste même est mal organisée et les employés trop paresseux… Bref, rien ne marche, tous se plaignent. «Cela ne peut plus durer, ça finira mal ! » se dit-on de tous les côtés.

Mais, de ces raisonnements paisibles à l’insurrection, à la révolte, il y a tout un abîme, — celui qui sépare, chez la plus grande partie de l’humanité, le raisonnement de l’acte, la pensée de la volonté, du besoin d’agir. Comment donc cet abîme a-t-il été franchi ? Comment ces hommes qui, hier encore, se plaignaient tout tranquillement de leur sort, en fumant leurs pipes, et qui, un moment après, saluaient humblement ce même garde champêtre et ce gendarme dont ils venaient de dire du mal, — comment, quelques jours plus tard, ces mêmes hommes ont-ils pu saisir leurs faulx et leurs bâtons ferrés et sont-ils allés attaquer dans son château le seigneur, hier encore si terrible ? Par quel enchantement, ces hommes que leurs femmes traitaient avec raison de lâches se sont-ils transformés aujourd’hui en héros, qui marchent sous les balles et sous la mitraille à la conquête de leurs droits ? Comment ces paroles, tant de fois prononcées jadis et qui se perdaient dans l’air comme le vain son des cloches, se sont-elles enfin transformées en actes ?

La réponse est facile.

C’est l’action, l’action continue, renouvelée sans cesse, des minorités, qui opère cette transformation. Le courage, le dévouement, l’esprit de sacrifice, sont aussi contagieux que la poltronnerie, la soumission et la panique.

Quelles formes prendra l’agitation ?

— Eh bien, toutes les formes, les plus variées, qui lui seront dictées par les circonstances, les moyens, les tempéraments. Tantôt lugubre, tantôt railleuse, mais toujours audacieuse, tantôt collective, tantôt purement individuelle, elle ne néglige aucun des moyens qu’elle a sous la main, aucune circonstance de la vie publique, pour tenir toujours l’esprit en éveil, pour propager et formuler le mécontentement, pour exciter la haine contre les exploiteurs, ridiculiser les gouvernants, démontrer leur faiblesse, et surtout et toujours, réveiller l’audace, l’esprit de révolte, en prêchant d’exemple.

II

Lorsqu’une situation révolutionnaire se produit dans un pays, sans que l’esprit de révolte soit encore assez éveillé dans les masses pour se traduire par des manifestations tumultueuses dans la rue, ou par des émeutes et des soulèvements, — c’est par l’action que les minorités parviennent à réveiller ce sentiment d’indépendance et ce souffle d’audace sans lesquels aucune révolution ne saurait s’accomplir.

Hommes de coeur qui ne se contentent pas de paroles, mais qui cherchent à les mettre à exécution, caractères intègres, pour qui l’acte fait un avec l’idée, pour qui la prison, l’exil et la mort sont préférables à une vie restant en désaccord avec leurs principes ; hommes intrépides qui savent qu’il faut oser pour réussir, — ce sont les sentinelles perdues qui engagent le combat, bien avant que les masses soient assez excitées pour lever ouvertement le drapeau de l’insurrection et marcher, les armes à la main, à la conquête de leurs droits.

Au milieu des plaintes, des causeries, des discussions théoriques, un acte de révolte, individuel ou collectif, se produit, résumant les aspirations dominantes. Il se peut qu’au premier abord la masse soit indifférente. Tout en admirant le courage de l’individu ou du groupe initiateur, il se peut qu’elle veuille suivre d’abord les sages, les prudents, qui s’empressent de taxer cet acte de «folie» et de dire que «les fous, les têtes brûlées vont tout compromettre.» Ils avaient si bien calculé, ces sages et ces prudents, que leur parti, en poursuivant lentement son oeuvre, parviendrait dans cent ans, dans deux cents ans, trois cents ans peut-être, à conquérir le monde entier, — et voilà que l’imprévu s’en mêle ; l’imprevu, bien entendu, c’est ce qui n’a pas été prévu par eux, les sages et les prudents. Quiconque connaît un bout d’histoire et possède un cerveau tant soit peu ordonné, sait parfaitmeent d’avance qu’une propagande théorique de la Révolution se traduire nécessairement par des actes, bien avant que les théoriciens aient décidé que le moment d’agir est venu ; néanmoins, les sages théoriciens se fâchent contre les fous, les excommunient, les vouent à l’anathème. Mais les fous trouvent des sympathies, la masse du peuple applaudit en secret à leur audace et ils trouvent des imitateurs. A mesure que les premiers d’entre eux vont peupler les géôles et les bagnes, d’autres viennent continuer leur oeuvre ; les actes de protestation illégale, de révolte et de vengeance se multiplient.

L’indifférence est désormais impossible. Ceux qui, au début, ne se demandaient même pas ce que veulent les «fous» sont forcés de s’en occuper, de discuter leurs idées, de prendre parti pour ou contre. Par les faits qui s’imposent à l’attention générale, l’idée nouvelle s’infiltre dans les cerveaux et conquiert des prosélytes. Tel acte fait en quelques jours plus de propagande que des milliers de brochures.

Surtout, il réveille l’esprit de révolte, il fait germer l’audace. —  L’ancien régime, armé de policiers, de magistrats, de gendarmes et de soldats, semblait inébranlable, comme ce vieux fort de la Bastille qui, lui aussi, paraissait imprenable aux yeux du peuple désarmé, accouru sous ses hautes murailles, garnies de canons prêts à faire feu. Mais on s’aperçoit bientôt que le régime établi n’a pas la force qu’on lui supposait. Tel acte audacieux a suffi pour bouleverser pendant quelques jours la machine gouvernementale, pour ébranler le colosse ; telle émeute a mis sens dessus-dessous toute une province, et la troupe, toujours si imposante, a reculé devant une poignée de paysans, armés de pierres et de bâtons ; le peuple s’aperçoit que le monstre n’est pas aussi terrible qu’on le croyait, il commence à entrevoir qu’il suffira de quelques efforts énergiques pour le terrasser. L’espoir naît dans les coeurs, et souvenons-nous que si l’exaspération pousse souvent aux émeutes, c’est toujours l’espoir de vaincre qui fait les révolutions.

Le gouvernement résiste : il sévit avec fureur. Mais, si jadis la répression tuait l’énergie des opprimés, maintenant, aux époques d’effervescence, elle produit l’effet contraire. Elle provoque de nouveaux faits de révolte, individuelle et collective ; elle pousse les révoltés à l’héroïsme, et de proche en proche ces actes gagnent de nouvelles couches, se généralisent, se développent. Le parti révolutionnaire se renforce d’éléments qui jusqu’alors lui étaient hostiles, ou qui croupissaient dans l’indifférence. La désagrégation gagne le gouvernement, les classes dirigeantes, les privilégiés : les uns poussent à la résistance à outrance, les autres se prononcent pour les concessions, d’autres encore vont jusqu’à se déclarer prêts à renoncer pour le moment à leurs privilèges, afin d’apaiser l’esprit de révolte, quitte à le maîtriser plus tard. La cohésion du gouvernement et des privilégiés est rompue.

Les classes dirigeantes peuvent essayer encore de recourir à une réaction furieuse. Mais ce n’est plus le moment ; la lutte n’en devient que plus aiguë, et la Révolution qui s’annonce n’en sera que plus sanglante. D’autre part, la moindre des concessions de la part des classes dirigeantes, puisqu’elle arrive trop tard, puisqu’elle est arrachée par la lutte, ne fait que réveiller davantage l’esprit révolutionnaire. Le peuple qui, auparavant, se serait contenté de cette concession, s’aperçoit que l’ennemi fléchit : il prévoit la victoire, il sent croître son audace, et ces mêmes hommes qui jadis, écrasés par la misère, se contentaient de soupirer en cachette, relèvent maintenant la tête et marchent fièrement à la conquête d’un meilleur avenir.

Enfin, la Révolution éclate, d’autant plus violente que la lutte précédente a été plus acharnée.

La direction que prendra la Révolution dépend certainement de toute la somme des circonstances variées qui ont déterminé l’arrivée du cataclysme. Mais elle peut être prévue à l’avance, d’après la force d’action révolutionnaire déployée dans la période préparatoire par les divers partis avancés.

Tel parti aura mieux élaboré les théories qu’il préconise et le programme qu’il cherche à réaliser, il l’aura beaucoup propagé par la parole et par la plume. Mais il n’a pas suffisamment affirmé ses aspirations au grand jour, dans la rue, par des actes qui soient la réalisation de la pensée qui lui est propre ; il a eu la puissance théorique, mais il n’a pas eu la puissance d’action ; ou bien il n’a pas agi contre ceux qui sont ses principaux ennemis, il n’a pas frappé les institutions qu’il vise à démolir ; il n’a pas contribué à réveiller l’esprit de révolte, ou il a négligé de le diriger contre ce qu’il cherchera surtout à frapper lors de la Révolution. Eh bien, ce parti est moins connu ; ses affirmations n’ont pas été affirmées continuellement, chaque jour, par des actes dont le retentissement atteint les cabanes les plus isolées, ne se sont pas suffisamment infiltrées dans la masse du peuple ; elles n’ont pas passé par le creuset de la foule et de la rue et n’ont pas trouvé leur énoncé simple, qui résume en un seul mot, devenu populaire. Les écrivains les plus zélés du parti sont connus par leurs lecteurs pour des penseurs de mérite, mais ils n’ont ni la réputation, ni les capacités de l’homme d’action ; et le jour où la foule descendra dans la rue, elle suivra plutôt les conseils de ceux qui ont, peut-être, des idées théoriques moins nettes et des aspirations moins larges, mais qu’elle connaît mieux, parce qu’elle les a vu agir.

Le parti qui a le plus fait d’agitation révolutionnaire, qui a le plus manifesté de vie et d’audace, ce parti sera le plus écouté le jour où il faudra agir, où il faudra marcher de l’avant pour accomplir la Révolution. Celui qui n’a pas eu l’audace de s’affirmer par des actes révolutionnaires dans la période préparatoire, celui qui n’a pas eu une force d’impulsion assez puissante pour inspirer aux individus et aux groupes le sentiment d’abnégation, le désir irrésistible de mettre leurs idées en pratique (si ce désir avait existé, il se serait traduit par des actes, bien avant que la foule tout entière ne soit descendue dans la rue), celui qui n’a pas su rendre son drapeau populaire et palpables ses aspirations et compréhensibles, — ce parti n’aura qu’une maigre chance de réaliser la moindre part de son programme. Il sera débordé par les partis d’action.

Volà ce que nous enseigne l’histoire des périodes qui précédèrent les grandes révolutions. La bourgeoisie révolutionnaire l’a parfaitement compris : elle ne négligeait aucun moyen d’agitation pour réveiller l’esprit de révolte, lorsqu’elle cherchait à démolir le régime monarchique : le paysan français du siècle passé le comprenait aussi instinctivement lorsqu’il s’agitait pour l’abolition des droits féodaux, et l’Internationale, — du moins une partie de l’Association —, agissait d’accord avec ces mêmes principes, lorsqu’elle cherchait à réveiller l’esprit de révolte au sein des travailleurs des villes, et à le diriger contre l’ennemi naturel du salarié — l’accapareur des instruments de travail et des matières premières.

A suivre …

Crise systémique sociétaire: La commune libre est la solution pour l’humanité…

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Communisme et Anarchie

 

Publications des Temps nouveaux n° 27 — 1903

 

Pierre Kropotkine

 

L’importance de la question a à peine besoin d’être rappelée. Beaucoup d’anarchistes et de penseurs en général, tout en reconnaissant les immenses avantages que le communisme peut offrir à la société, voient dans cette forme d’organisation sociale un danger pour la liberté et le libre développement de l’individu. D’autre part, prise dans son ensemble, la question rentre dans un autre problème, si vaste, posé dans toute son étendue par notre siècle : la question de l’Individu et de la Société.

Le problème a été obscurci de diverses façons. Pour la plupart, quand on a parlé de communisme, on a pensé au communisme plus ou moins chrétien et monastique, et toujours autoritaire, qui fut prêché dans la première moitié de ce siècle et mis en pratique dans certaines communes. Celles-ci, prenant la famille pour modèle, cherchaient à constituer «la grande famille communiste», à «réformer l’homme», et imposaient dans ce but, en plus du travail en commun, la cohabitation serrée en famille, l’éloignement de la civilisation actuelle, l’isolement, l’intervention des «frères» et des «soeurs» dans toute la vie psychique de chacun des membres.

En outre, distinction suffisante ne fut pas faite entre les quelques communes isolées, fondées à maintes reprises pendant ces derniers trois ou quatre siècles, et les communes nombreuses et fédérées qui pourraient surgir dans une société en voie d’accomplir la révolution sociale.

Il faudra donc, dans l’intérêt de la discussion, envisager séparément :

  • La production et la consommation en commun;
  • La cohabitation — est-il nécessaire de la modeler sur la famille actuelle ?
  • Les communes isolées de notre temps ;
  • Les communes fédérées de l’avenir.

Et enfin, comme conclusion : le communisme amène-t-il nécessairement avec lui l’amoindrissement de l’individu ? Autrement dit : l’Individu dans la société communiste.

Sous le nom de socialisme en général, un immense mouvement d’idées s’est accompli dans le courant de notre siècle, en commençant par Babeuf, Saint-Simon, Robert Owen et Proudhon, qui formulèrent les courants dominants du socialisme, et ensuite par leurs nombreux continuateurs français (Considérant, Pierre Leroux, Louis Blanc), allemands (Marx, Engels), russes (Tchernychevsky, Bakounine) etc., qui travaillèrent soit à populariser les idées des fondateurs du socialisme moderne, soit à les étayer sur des bases scientifiques.

Ces idées, en se précisant, engendraient deux courants principaux : le communisme autoritaire et le communisme anarchiste, ainsi qu’un certain nombre d’écoles intermédiaires, cherchant des compromis, tels que l’Etat seul capitaliste, le collectivisme, la coopération ; tandis que, dans les masses ouvrières, elles donnaient naissance à un formidable mouvement ouvrier, qui cherche à grouper toute la masse des travailleurs par métiers pour la lutte contre le capital de plus en plus international.

Trois points essentiels ont été acquis par ce formidable mouvement d’idées et d’action, et ils ont déjà largement pénétré dans la conscience publique. Ce sont :

  • L’abolition du salariat — forme actuelle du servage ancien ;
  • L’abolition de l’appropriation individuelle de tout ce qui doit servir à la production ;
  • Et l’émancipation de l’individu et de la société du rouage politique, l’Etat, qui sert à maintenir la servitude économique.

Sur ces trois points l’accord est assez prêt de s’établir ; car ceux mêmes qui préconisent les «bons de travail», ou bien disent (comme Brousse): «Tous fonctionnaires !» c’est-à-dire «tous salariés de l’Etat ou de la commune», admettant qu’ils préconisent ces palliatifs uniquement parce qu’ils ne voient pas la possibilité immédiate du communisme. Ils acceptent ces compromis comme un pis aller. Et, quant à l’Etat, ceux-là mêmes qui restent partisans acharnés de l’Etat, de l’autorité, voire même de la dictature, reconnaissent que lorsque les classes que nous avons aujourd’hui auront cessé d’exister, l’Etat devra disparaître avec elles.

On peut donc dire, sans rien exagérer de l’importance de notre fraction du mouvement socialiste — la fraction anarchiste — que malgré les divergences qui se produisent entre les diverses fractions socialistes et qui s’accentuent surtout par la différence des moyens d’action plus ou moins révolutionnaires acceptés par chacune d’elles, on peut dire que toutes, par la parole de leurs penseurs, reconnaissent, pour point de mire, le communisme libertaire. Le reste, de leur propre aveu, ne sont que des étapes intermédiaires.

Toute discussion des étapes à traverser serait oiseuse, si elle ne se basait sur l’étude des tendances qui se font jour dans la société actuelle. Et, de ces tendances diverses, deux méritent surtout notre attention.

L’une est qu’il devient de plus en plus difficile de déterminer la part qui revient à chacun dans la production actuelle. L’industrie et l’agriculture modernes deviennent si compliquées, si enchevêtrées, toutes les industries sont si dépendantes les unes des autres, que le système de paiement du producteur-ouvrier par les résultats devient impossible. Aussi voyons-nous que plus une industrie est développée, plus le salaire aux pièces disparaît pour être remplacé par un salaire à la journée. Celui-ci, d’autre part, tend à s’égaliser. La société bourgeoise actuelle reste certainement divisée en classes, et nous avons toute une classe de bourgeois dont les émoluements grandissent en proportion inverse du travail qu’ils font : plus ils sont payés, moins ils travaillent. D’autre part, dans la classe ouvrière elle-même, nous voyons quatre divisions : les femmes, les travailleurs agricoles, les travailleurs qui font du travail simple, et enfin ceux qui ont un métier plus ou moins spécial. Ces divisions représentent d’autres degrés d’exploitation et ne sont que des résultats de l’organisation bourgeoise.

Mais, dans une société d’égaux, où tous pourront apprendre un métier et où l’exploitation de la femme par l’homme, et du paysan par l’industriel, cessera, ces classes disparaîtront. Et aujourd’hui même, dans chacune de ces classes les salaires tendent à s’égaliser. C’est ce qui fait dire, avec raison, qu’une journée de travail d’un terrassier vaut celle d’un joaillier, et ce qui a fait penser à Robert Owen aux bons de travail, payés à chacun de ceux qui ont donné tant d’heures de travail à la production des choses reconnues nécessaires.

Cependant, quand nous considérons l’ensemble des tentatives de socialisme, nous voyons, qu’à part l’union de quelques mille fermiers aux Etats-Unis, le bon de travail n’a pas fait son chemin depuis les trois quarts de siècle qui sont passés depuis la tentative faite par Owen de l’appliquer. Et nous en avons fait ressortir ailleurs (Conquête du Pain ; le Salariat) les raisons.

Par contre, nous voyons se produire une masse de tentatives partielles de socialisation dans la direction du Communisme. Des centaines de communes communistes ont été fondées durant ce siècle, un peu partout, et en ce moment même nous en connaissons plus d’une centaine — toutes plus ou moins communistes.

C’est aussi dans le sens du communisme — partiel, bien entendu — que se font presque toutes les nombreuses tentatives de socialisation qui surgissent dans la société bourgeoise, soit entre particuliers, soit dans la socialisation des choses municipales.

L’hôtel, le bateau à vapeur, la pension sont tous des essais faits dans cette direction, par les bourgeois. En échange d’une contribution de tant par jour, vous avez le choix des dix ou cinquante plats qui vous sont offerts, dans l’hôtel ou sur le bateau, et personne ne contrôle la quantité de ce que vous avez mangé. Cette organisation s’étend même internationalement, et avant de partir de Paris ou ou de Londres vous pouvez vous munir de bons (à raison de 10 francs par jour) qui vous permettent de vous arrêter à volonté dans des centaines d’hôtels en France, en Allemagne, en Suisse, etc., appartenant tous à la Ligue internationale des hôtels.

Les bourgeois ont très bien compris les avantages du communisme partiel, combiné avec une liberté presque entière de l’individu, pour la consommation ; et dans toutes ces instutitions, pour un prix de tant par mois, on se charge de satisfaire tous vos besoins de logement et de nourriture, sauf ceux de luxe extra (vins, chambres spécialement luxueuses), que vous payez séparément.

L’assurance contre l’incendie (surtout dans les villages où une certaine égalité de conditions permet une prime égale pour tous les habitants), contre l’accident, contre le vol ; cet arrangement qui permet aux grands magasins anglais de vous fournir chaque semaine, à raison d’un shilling par semaine, tout le poisson que vous consommerez dans une petite famille ; le club ; les sociétés sans nombre d’assurance en cas de maladie, etc., etc., toute cette immense série d’institutions nées dans le courant de ce siècle, rentrent dans la même catégorie des rapprochements vers le communisme pour une certaine partie de la consommation.

Et enfin nous avons toute une vaste série d’institutions municipales — eau, gaz, électricité, maisons ouvrières, tramways à taux uniforme, force motrice, etc., — dans lesquelles les mêmes tentatives de socialisation de la consommation sont appliquées sur une échelle qui s’élargit tous les jours davantage.

Tout cela n’est certainement pas encore du communisme. Loin de là. Mais le principe qui prévaut dans ces institutions contient une part du principe communiste : — Pour une contribution de tant par an ou par jour (en argent aujourd’hui, en travail demain), vous avez droit de satisfaire telle catégorie de vos besoins — le luxe excepté.

Pour être communistes, il manque à ces ébauches de communisme bien des choses, dont deux surtout sont essentielles : 1° le paiement fixe se fait en argent, au lieu de se faire en travail ; et 2° les consommateurs n’ont pas de voix dans l’administration de l’entreprise. Cependant si l’idée, la tendance de ces institutions était bien comprise, il n’y aurait aucune difficulté, aujourd’hui même, de lancer par entreprise privée ou sociétaire, une commune, dans laquelle le premier point serait réalisé. Ainsi, supposons un terrain de 500 hectares. Deux cents maisonnettes, chacune entourée d’un quart d’hectare de jardin ou de potager, sont bâties sur ce terrain. L’entreprise donne à chaque famille qui occupe une de ces maisons, à choisir sur cinquantes plats par jour tout ce qu’ils voudront, ou bien elle leur fournit le pain, les légumes, la viande, le café à volonté, pour être cuits à domicile. Et, en échange, elle demande, soit tant par an payé en argent, soit tant d’heures de travail de l’établissement : agriculture, élève du bétail, cuisine, service de propreté. Cela peut se faire déjà demain si l’on veut ; et on peut s’étonner qu’une pareille ferme-hôtel n’ait pas déjà été lancée par quelque hôtelier entreprenant.

On remarquera, sans doute, que c’est ici, en introduisant le travail en commun, que les communistes ont généralement échoué. Et cependant l’objection ne pourrait pas être soutenue. Les causes des échecs ont toujours été ailleurs.

D’abord, presque toutes les communes furent fondées à la suite d’un élan d’enthousiasme quasi religieux. On demandait aux hommes d’être «des pionniers de l’humanité», de se soumettre à des règlements de morale minutieux, de se refaire entièrement par la vie communiste, de donner tout leur temps, pendant les heures de travail et en dehors de ces heures, à la commune, de vivre entièrement pour la commune.

C’était faire comme font les moines et demander aux hommes — sans aucune nécessité — d’être ce qu’ils ne sont pas. Ce n’est que tout récemment que des communes furent fondées par des ouvriers anarchistes sans aucune prétention, dans un but purement économique — celui de se soustraire à l’exploitation patronale.

L’autre faute était toujours de modeler la commune sur la famille et de vouloir en faire «la grande famille». Pour cela, on vivait sous un même toit, forcé toujours, à chaque instant, d’être en compagnie des mêmes «frères et soeurs». Or, si deux frères trouvent souvent difficile de vivre sous un même toit, si la vie de famille ne réussit pas à tous, c’était une erreur fondamentale que d’imposer à tous «la grande famille», au lieu de chercher, au contraire, à garantir autant que possible la liberté et le chez soi de chacun.

En outre, une petite commune ne peut pas vivre. Les «frères et soeurs», forcés au contact continuel, avec la pauvreté d’impressions qui les entoure, finissent par se détester. Mais il suffit que deux personnes, devenant deux rivaux, ou simplement ne se supportant pas l’une l’autre, puissent par leur brouille amener la dissolution d’une commune. Il serait étrange si cette commune vivait, d’autant plus que toutes les communes fondées jusqu’à ce jour s’isolaient du monde entier. Il faut se dire d’avance qu’une association étroite de dix, vingt, cent personnes ne pourra durer que trois ou quatre années. Si elle durait plus, ce serait même regrettable, puisque cela prouverait seulement, ou que tous se sont laissés subjuguer par un seul, ou que tous ont perdu leur individualité. et puisqu’il est certain que dans trois, quatre ou cinq années, une partie des membres de la commune voudra se séparer, il faudrait au moins avoir une dizaine ou plus de communes fédérées, afin que ceux qui, pour une raison ou une autre, voudront quitter telle commune puissent entrer dans une autre comune et être remplacés, par des personnes venant d’autres groupes. Autrement, la ruche communiste doit nécessairement périr, ou tomber (comme cela arrive presque toujours) aux mains d’un seul — généralement «le frère» plus malin que les autres.

Enfin, toutes les communes fondées jusqu’à ce jour se sont isolées de la société. Mais la lutte, une vie de lutte, est, pour l’homme actif, un besoin bien plus pressant qu’une table bien servie. Ce besoin de voir le monde, de se lancer dans son courant, de lutter ses luttes, de souffrir ses souffrances, est d’autant plus pressant pour la jeune génération. C’est pourquoi (comme le remarque Tchaïkovsky par expérience) les jeunes, dès qu’ils ont atteint dix-huit ou vingt ans, quittent nécessairement une commune qui ne fait pas partie de la société entière.

Inutile d’ajouter que le gouvernement, quel qu’il soit, a toujours été la pierre d’achoppement la plus sérieuse pour toutes les communes. Celles qui ont eu que fort peu ou n’en ont pas du tout (comme la jeune Icarie) ont encore le mieux réussi. Cela se comprend. Les haines politiques sont des plus violentes. Nous pouvons vivre, dans une ville, à côté de nos adversaires politiques, si nous ne sommes pas forcés de la coudoyer à chaque instant. Mais comment vivre, si l’on est forcé, dans une petite commune, de se voir à chaque moment ? La lutte politique se transporte dans l’atelier, dans la chambre de travail, dans la chambre de repos, et la vie devient impossible.

Par contre, il a été prouvé et archi-prouvé que le travail communiste, la production communiste, réussissent à merveille. Dans aucune entreprise commerciale, la plus-value donnée à la terre par le travail n’a été aussi grande qu’elel l’a été dans chacune des communes fondées soit en Amérique, soit en Europe. Certainement, il y a eu partout des fautes d’aménagement, comme il y en a dans toute entreprise capitaliste ; mais, puisqu’on sait que la proportion des faillites commerciales est d’environ quatre sur cinq, dans les premières cinq années après leur fondation, on doit reconnaître que rien de semblable à cette énorme proportion ne se rencontre dans les communes communistes. Aussi, quand la presse bourgeoise fait de l’esprit et parle d’offrir aux anarchistes une île pour y établir leur commune — forts de l’expérience, nous sommes prêts à accepter cette proposition, à condition seulement que cette île soit, par exemple, l’Ile-de-France et que, évaluation faite du capital social, nous en recevions notre part. Seulement, comme nous savons qu’on ne nous donnera ni l’Ile-de-France ni notre part du capital social, nous prendrons un jour l’un et l’autre, nous-mêmes, par la Révolution sociale. Paris et Barcelone, en 1871, n’en furent pas si terriblement loin que ça — et les idées ont progressé depuis.

Surtout que le progrès est en ce que nous comprenons qu’une ville, seule, se mettant en commune, trouverait de la difficulté à vivre. L’essai devrait être commencé conséquemment sur un territoire — celui, par exemple, d’un des Etats de l’Ouest, Idaho, ou Ohio, — nous disent les socialistes américains — et ils ont raison. C’est sur un territoire assez grand, comprenant ville et campagne — et non pas dans une ville seule — qu’il faudra, en effet, se lancer un jour vers l’avenir communiste.

Nous avons si souvent démontré que le communisme étatiste est impossible, qu’il serait inutile d’insister sur ce sujet. Le preuve en est d’ailleurs dans ce fait que les étatistes eux-mêmes, les défenseurs de l’Etat socialiste, n’y croient pas eux-mêmes. Les uns, occupés à conquérir une partie du pouvoir dans l’Etat actuel — l’Etat bourgeois — ne s’occupent même pas de préciser ce qu’ils comprennent par un Etat socialiste qui ne serait cependant pas l’Etat seul capitaliste, et tous salariés de l’Etat. Quand nous leur disons que c’est cela qu’ils veulent, ils se fâchent ; mais ils ne précisent pas quelle autre forme d’organisation ils entendent établir. Puisqu’ils ne croient pas à la possibilité d’une prochaine révolution sociale, leur but est de devenir partie du gouvernement dans l’Etat bourgeois actuel, et ils laissent à l’avenir de déterminer où l’on aboutira.

Quant à ceux qui ont essayé de dessiner l’Etat socialiste, accablés de nos critiques, ils nous répondent que tout ce qu’ils veulent, c’est des bureaux de statistiques. Mais ceci n’est qu’un jeu de mots. On sait d’ailleurs aujourd’hui que la seule statistique valable est celle qui est faite par l’individu lui-même, donnant son âge, son sexe, son occupation, sa position sociale, ou bien la liste de ce qu’il a vendu ou acheté.

Les questions à poser à l’individu sont généralement élaborées par les volontaires (savants, sociétés de statistique) et le rôle des bureaux de statistique se réduit aujourd’hui à distribuer les questionnaires, à classer les fiches, et à additionner au moyen des machines d’addition. Réduire ainsi l’Etat, le gouvernement, à ce rôle, et dire que par gouvernement on ne comprend que cela, signifie (quand c’est dit sincèrement) faire tout bonnement une retraite honorable. Et, en effet, il faut reconnaître que les jacobins d’il y a trente ans en ont immensément rabattu sur leur idéal de dictature et de centralisation socialiste. Personne n’oserait plus dire aujourd’hui que la consommation et la production des pommes de terre ou du riz doivent être rêglées par le Parlement du Volksstaat (Etat populaire) allemand à Berlin. Ces bêtises ne se disent plus.

 

L’Etat communiste étant une utopie abandonnée par ses propres créateurs, il est temps d’aller plus loin. Ce qui est bien plus important, en effet, à étudier, c’est la question de savoir si le communisme anarchiste ou le communisme libertaire ne doit pas nécessairement amener, lui aussi, un amoindrissement de la liberté individuelle.

Le fait est que dans toutes les discussions sur la liberté, nos idées se trouvent obscurcies par les survivances des siècles de servage et d’oppression religieuse que nous avons vécus.

Les économistes ont représenté le contrat forcé, conclu sous la menace de la faim entre le patron et l’ouvrier, comme un état de liberté. Les politiciens, d’autre part, ont décrit comme un état de liberté celui dans lequel on trouve aujourd’hui le citoyen devenu serf et contribuable de l’Etat. Leur erreur est donc évidente. Mais les moralistes les plus avancés, tels Mill et ses très nombreux élèves, en déterminant la liberté comme le droit de faire tout, sauf d’empiéter sur la liberté égale des autres, ont aussi inutilement limité la liberté. Sans dire que le mot «droit» est un héritage très confus du passé, qui ne dit rien ou qui en dit trop, — la détermination de Mill a permis au philosophe Spencer, à une quantité sans nombre d’écrivains, et même à quelques anarchistes individualistes de reconstituer le tribunal et la punition légale, jusqu’à la peine de mort — c’est-à-dire forcément, en dernière analyse, l’Etat dont ils avaient fait eux-mêmes une admirable critique. L’idée du libre arbitre se cache au fond de tous ces raisonnements.

Voyons donc, qu’est-ce que la liberté ?

Laissant de côté les actes irréfléchis et prenant seulement les actes réfléchis (que la loi, les religions et les systèmes pénaux cherchent seuls à influencer), chaque acte de ce genre est précédé d’une certaine discussion dans le cerveau humain : — «Je vais sortir, me promener», pense tel homme… — «Mais non, j’ai donné rendez-vous à un ami, ou bien j’ai promis de finir tel travail, ou bien ma femme et mes enfants seront tristes de rester seuls, ou bien enfin je perdrai ma place si je ne me rends pas à mon travail.»

Cette dernière réflexion implique, comme on le voit, la crainte d’une punition, tandis que, dans les trois premières, l’homme n’a affaire qu’avec soi-même, avec ses habitudes de loyauté, ses sympathies. Et là est toute la différence. Nous disons que l’homme qui est forcé de faire cette dernière réflexion : « Je renonce à tel plaisir en vue de telle punition», n’est pas un homme libre. Et nous affirmons que l’humanité peut et qu’elle doit s’émanciper de la peur des punitions ; qu’elle peut constituer une société anarchiste, dans laquelle la peur d’une punition et même le déplaisir d’être blâmé disparaîtront. C’est vers cet idéal que nous marchons.

Mais nous savons aussi que nous ne pouvons pas nous émanciper, ni de nos habitudes de loyauté (tenir promesse), ni de nos sympathies (la peine de causer une peine à ceux que nous aimons ou que nous ne voulons pas chagriner ou même désappointer). Sous ce dernier rapport, l’homme n’est jamais libre. Robinson dans son île ne l’était pas. Une fois qu’il avait commencé son bateau, et cultivé un jardin, ou qu’il avait commencé déjà à faire ses provisions pour l’hiver, il était déjà pris, engrené par son travail. S’il se sentait paresseux et préférait rester couché dans sa caverne, il hésitait un moment, mais il se rendait néanmoins au travail commencé. Dès qu’il eut pour compagnon son chien, dès qu’il eut deux ou trois chèvres, et surtout dès qu’il rencontra Vendredi, il n’était plus absolument libre, dans le sens que l’on attribue souvent à ce mot dans les discussions. Il avait des obligations, il devait songer à l’intérêt d’autrui, il n’était plus cet individualiste parfait dont on aime à nous entretenir. Du jour qu’il aime une femme, ou qu’il a des enfants, soit élevés par lui-même, soit confiés à d’autres (la société), du jour où il a seulement une bête domestique — voire même un potager qui demande à être arrosé à certaines heures, — l’homme n’est plus le «je-m’enfichiste», «l’égoïste», «l’individualiste» imaginaires que l’on nous donne quelquefois comme type de l’homme libre. Ni dans l’île de Robinson, ni encore moins dans la société, quelle qu’elle soit, ce type n’existe. L’homme prend et prendra en considération les intérêts des autres hommes, toujours davantage à mesure qu’il s’établira entre eux des rapports d’intérêts mutuels plus étroits, et que ces autres affirmeront plus nettement eux-mêmes leurs sentiments et leurs désirs.

Ainsi donc nous ne trouvons d’autre détermination pour la liberté que celle-ci : la possibilité d’agir, sans faire intervenir dans les décisions à prendre la crainte d’un châtiment sociétaire (contrainte de corps, menace de la faim, ou même le blâme, à moins qu’il ne vienne d’un ami).

Comprenant la liberté de cette façon, — et nous doutons que l’on puisse trouver une détermination plus large, et en même temps réelle, de la liberté — nous pouvons dire certainement que le communisme peut diminuer, tuer même toute liberté individuelle, et dans mainte commune communiste on l’a essayé ; mais qu’il peut aussi agrandir cette liberté jusqu’à ses dernières limites.

Tout dépendra des idées fondamentales avec lesquelles on voudra s’associer. Ce n’est pas la forme de l’association qui détermine en ce cas la servitude : ce seront les idées sur la liberté individuelle que l’on apportera dans l’association qui en détermineront le caractère plus ou moins libertaire.

Ceci est juste concernant n’importe quelle forme d’association. La cohabitation de deux individus dans un même logement peut amener l’asservissement de l’un à la volonté de l’autre, comme elle peut amener la liberté pour l’un et pour l’autre. De même dans la famille. De même si nous nous mettons à deux à remuer le sol d’un potager, ou à faire un journal. De même pour toute association, si petite ou si nombreuse qu’elle soit. De même pour toute institution sociale. Ainsi, au dixième, onzième et douzième siècle, nous voyons la commune d’égaux, d’hommes également libres, anxieuse de maintenir cette liberté et cette égalité — et quatre cents ans plus tard nous voyons cette même commune appelant la dictature d’un moine ou d’un roi. Les institutions communales restent ; mais l’idée du droit romain, de l’Etat, domine, tandis que celle de la liberté, d’arbitrage dans les disputes et de fédération à tous les degrés disparaît  — et c’est la servitude.

Eh bien, de toutes les institutions, de toutes les formes de groupement social qui furent essayées jusqu’à ce jour, c’est encore le communisme qui garantit le plus de liberté à l’individu — pourvu que l’idée mère de la commune soit la Liberté, l’Anarchie.

Le communisme est capable de revêtir toutes les formes de liberté ou d’oppression — ce que d’autres institutions ne peuvent pas. Il peut produire un couvent, dans lequel tous obéiront implicitement à leur supérieur ; et il peut être une association absolument libre, laissant à l’individu toute sa liberté — une association qui ne dure qu’autant que les associés veulent rester ensemble, n’imposant rien à personne ; jalouse au contraire d’intervenir pour défendre la liberté de l’individu, l’agrandir, l’étendre dans toutes les directions. Il peut être autoritaire (auquel cas la commune périt bientôt) et il peut être anarchiste. L’Etat, au contraire, ne le peut pas. Il est autoritaire ou bien il cesse d’être Etat.

Le communisme garantit, mieux que toute autre forme de gouvernement, la liberté économique puisqu’il peut garantir le bien-être et même le luxe, en ne demandant à l’homme que quelques heures de travail par jour, au lieu de toute sa journée. Or, donner à l’homme le loisir pour dix ou onze heures sur les seize que nous vivons chaque jour de la vie consciente (huit pour le sommeil), c’est déjà élargir la liberté de l’individu à un point qui est l’idéal de l’humanité depuis des milliers d’années. Aujourd’hui, avec les moyens de la production moderne à la machine, cela peut se faire. Dans une société communiste, l’homme pourrait disposer de dix heures, au moins, de loisir. Et c’est déjà l’affranchissement de la plus lourde des servitudes qui pèse sur l’homme. C’est un agrandissement de la liberté.

Reconnaître tous égaux et renoncer au gouvernement de l’homme par l’homme, c’est encore élargir la liberté de l’individu à un point qu’aucune autre force de groupement n’a même pas admis dans ses rêves. Elle ne devient possible que lorsque le premier pas a été fait : lorsque l’homme a son existence garantie et qu’il n’est pas forcé de vendre sa force et son intelligence à celui qui veut bien lui faire l’aumône de l’exploiter.

Enfin, reconnaître que la base de tout progrès est la variété des occupations et s’organiser de façon que l’homme soit absolument libre aux heures de loisir, mais puisse aussi varier son travail, et que dès son enfance l’éducation le prépare à cette variété — et c’est facile à obtenir sous un régime communiste — c’est encore affranchir l’individu et ouvrir devant lui les portes larges pour son développement complet dans toutes les directions.

Pour le reste, tout dépend des idées avec lesquelles la commune sera fondée. Nous connaissons une commune religieuse, dans laquelle l’homme, s’il se sentait malheureux et trahissait sa tristesse sur son visage, se voyait accosté par un «frère» qui lui disait : «Tu es triste ? Aie l’air gai tout de même, autrement tu attristes les frères et les soeurs.» Et nous connaissons une commune de sept personnes dont l’un des membres demandait la nomination de quatre comités : de jardinage, de subsistances, de ménage et d’exportation, avec droits absolus, pour le président de chaque comité. Il y a certainement eu des communes fondées, ou envahies après leur fondation, par des «criminels de l’autorité» (type spécial recommandé à l’attention de M. Lombroso), et nombre de communes furent fondées par des maniaques de l’absorption de l’individu par la société. Mais ce n’est pas l’institution communiste qui les a produits : c’est le christianisme (éminemment autoritaire dans son essence) et le droit romain, l’Etat. C’est l’idée mère étatiste de ces hommes, habitués à penser que sans licteurs et sans juges il n’y a point de société possible, qui reste une menace permanente à toute liberté, et non l’idée mère du communisme qui est de consommer et de produire sans compter la part exacte de chacun. Celle-ci, au contraire, est une idée de liberté, d’affranchissement.

Nous pouvons ainsi poser les conclusions suivantes.

Jusqu’à présent les tentatives communistes ont échoué parce que :

Elles se basaient sur un élan d’ordre religieux, au lieu de voir dans la commune simplement un mode de consommation et de production économiques ;

  • Elles s’isolaient de la société ;
  • Elles étaient imbues d’un esprit autoritaire ;
  • Elles étaient isolées, au lieu de se fédérer ;
  • Elles demandaient aux fondateurs une quantité de travail qui ne leur laissait pas de loisir ;
  • Elles étaient calquées sur la famille patriarcale, autoritaire, au lieu de se proposer, au contraire, pour but l’affranchissement aussi complet que possible de l’individu.

Institution éminemment économique, le communisme ne préjuge en rien la part de liberté qui y sera garantie à l’individu, à l’initiateur, au révolté contre les coutumes tendant à se cristalliser. Il peut être autoritaire, ce qui amène forcément la mort de la commune, et il peut être libertaire, ce qui amena au douzième siècle, même avec le communisme partiel des jeunes cités d’alors, la création d’une nouvelle civilisation, d’un renouveau de l’Europe.

Cependant la seule forme de communisme qui pourrait durer est celle où, vu le contact déjà serré entre citoyens, tout sera fait pour étendre la liberté de l’individu dans toutes les autres directions.

Dans ces conditions, sous l’influence de cette idée, la liberté de l’individu, augmentée par tout le loisir acquis, ne serait pas plus diminuée qu’elle ne l’est aujourd’hui par le gaz communal, la nourriture envoyée à domicile par les grands magasins, les hôtels modernes, ou le fait qu’aux heures de travail nous nous touchons les coudes avec des milliers de travailleurs.

Avec l’anarchie comme but et comme moyen, le communisme devient possible. Sans cela, il serait forcément la servitude et, comme telle, il ne pourrait exister.

 

Résistance politique: L’Idée circule… Qu’on se le dise !

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“Qui dit gouvernement, dit négation du peuple

Qui dit négation du peuple, dit affirmation de l’autorité politique

Qui dit affirmation de l’autorité politique, dit dépendance individuelle

Qui dit dépendance individuelle, dit suprématie de caste Qui dit suprématie de caste, dit inégalité

Qui dit inégalité, dit antagonisme

Qui dit antagonisme, dit guerre civile

Donc qui dit gouvernement, dit guerre civile.

Oui, l’anarchie c’est l’ordre

Car, le gouvernement c’est la guerre civile.”

— Anselme Bellegarrigue —

*  *  *

« Aucune armée ne peut vaincre une idée dont l’heure est venue » (Victor Hugo)

*  *  *

L’anarchisme est-il une idée dont l’heure est venue ?

La pensée anarchiste apparaît gagner en demande et en acceptance au sein d’une audience plus large.

 

Le 13 Octobre 2012  |  

 

 Par Katherine Acosta

url de l’article original:

http://www.alternet.org/visions/anarchism-idea-whose-time-has-come?akid=9531.217006.pw_mRT&rd=1&src=newsletter726768&t=7&paging=off

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Il semble ces jours, que partout les gens parlent de l’anarchisme. Dmitry Orlov rejoint la discussion avec une série d’articles en trois parties “Vive l’anarchie”, utilisant principalement le travail de l’anarchiste russe du XIXème siècle Pierre Kropotkine, Orlov argumente que l’anarchie, plutôt que la hiérarchie, est l’ordre dominant de la nature, que les organisations hiérarchiques finissent éventuellement par s’effondrer et que l’effondrement en cours du système capitaliste industriel présente une opportunité pour l’émergence de l’anarchisme.

Orlov,(aka kollapsnik at Club Orlov), est probablement mieux connu pour son livre Reinventing Collapse, dans lequel il compare l’effondrement de l’URSS et l’effondrement imminent des Etats-Unis. Né en Russie, Orlov est dans une position unique pour faire une telle comparaison, il immigra aux Etats-Unis alors qu’il avait 12 ans et en tant qu’adulte, fit de nombreux voyages retour en ex-URSS, dans les années qui ont immédiatement suivies l’effondrement de son système politique et économique.

Avec une verve toute russe que je trouve immensément attractive, Orlov décrit dans son livre comment les soviétiques étaient mieux positionnés que les Américains pour un effondrement économique. Par exemple, la plupart des citoyens soviétiques ne possédaient pas leur propre maison ou habitation, au lieu de cela ils vivaient dans des habitations appartenant à l’état. Quand l’URSS s’est effondrée, ils sont simplement restés là où ils étaient et personnes ne les a mis dehors. Comparez cela avec les Etats-Unis où les gens furent séduits de signer pour des emprunts immobiliers sur des habitations au prix outrageusement gonflés et où, depuis la crise de 2008, plus de 3 millions ont été repossédées.

De la même manière, peu de citoyens soviétiques possédaient leur propre véhicule, mais ils avaient l’avantage d’un système de transport public hautement développé. La plupart des Américains par contre, sont dépendants de leurs voitures, accablés par les coûts de la propriété du ou des véhicules et de leur entretien et des frais de mise en circulation. En URSS, les citoyens habitués aux politiques centralisées agricoles inefficaces, avaient déjà l’habitude de faire pousser leur propre nourriture. Ces dernières années, quelques américains se sont rendus compte de cette nécessité mais pas suffisamment. Je suis constamment surpris par le nombre de gens que je rencontre qui sont incapables d’identifier de simples légumes de potagers par leurs feuilles.

Quand exactement l’effondrement politique et économique des Etats-Unis qu’Orlov a prédit depuis cinq ans (de manière convaincante je dois le dire), se produira t’il ? Orlov ne peut pas le dire. Mais il croit que ce n’est pas très éloigné dans le futur.. Orlov utilise l’analogie d’un pont qui se désagrège peu à peu pour prédire ce qui va arriver:

Supposez que vous ayez un vieux pont. Le ciment est craqué, des morceaux manquent, les armatures rouillées du béton armé sont visibles. Un inspecteur déclare le pont comme étant “structurellement dangereux”. Ce pont va s’effondrer à un moment donner dans le temps, mais quand ? C’est quelque chose que personne ne peut vous dire.

Je lis Orlov depuis des années, mais je n’ai jamais vraiment appréhendé de quel bord politique il se situait. Parfois je pensais avoir décelé une note libertaire, mais je le voyais essentiellement comme apolitique, parfois même comme fataliste. Il est certainement un des penseurs les plus originaux parmi “l’intelligentsia de la théorie du pic pétrolier” et certainement le plus amusant. A l’encontre de certains écrivains sur le baril de pétrole, il semble n’avoir aucun intérêt à défendre les compagnies pétrolières dans leurs profits prédateurs ou d’influencer des officiels de gouvernements pour agir ou d’autres pour mitiger les effets du manque de pétrole. Probablement ceci aurait du me mettre la puce à l’oreille, mais mes antennes anarchistes n’étaient pas encore bien développées à cette époque.

Quoi qu’il en soit, il est très excitant de voir Orlov devenir plus ouvertement engagé politiquement. Dans la première partie de sa série, Orlov introduit le penseur anarchiste Pierre Kropotkine, né prince en 1842. Il renonça à ce statut et dévoua sa vie à améliorer le quotidien de l’homme du commun par ses écrits et son activisme. Peut-être que sa plus grande contribution à la pensée anarchiste fut la publication de son livre: “L’entr’aide mutuelle, un facteur de l’évolution”, où Kropotkine, scientifique, zoologue et géographe argumente que la coopération, l’entr’aide, plutôt que la concurrence, la compétition, est la caractéristique la plus commune de l’attitude animale et est essentielle à la survie et à l’évolution des espèces:

“Dans onze de ces quelques endroits (en Sibérie orientale et en Manchourie), qui abondent en vies animales, j’ai échoué de rencontrer, bien que je fus avide de la rencontrer, cette lutte amère pour les moyens d’existence parmi les animaux appartenant à la même espèce, ce qui était considéré par la plupart des darwinistes (bien que pas par Darwin lui-même) comme la caractéristique dominante de la lutte pour la survie et le facteur principal de l’évolution… Où que j’ai pu observer la vie animale en abondance, comme par exemple près des lacs où bon nombre d’espèces et des millions d’individus se rassemblemt pour procréer et élever leur progéniture, dans les colonie de rongeurs, dans les migrations d’oiseaux qui eurent lieu à cette époque à une échelle comparable à ce qui peut se passer aux Etats-Unis le long du lac Usuri, spécifiquement la migration des daims dont j’ai été témoin le long des rives du lac Amur. Et durant laquelle beaucoup de ces milliers d’animaux intelligents se rassemblaient en provenance d’un immense territoire, venant avant les neiges profondes afin de traverser l’Amur à son endroit le plus étroit, dans toutes ces scènes de la vie animale qui sont passées devant mes yeux, j’ai vu entr’aide mutuelle et support mutuel à un tel point que cela me rendit suspicieux quand à cette caractéristique importante pour le maintien de la vie, la préservation des espèces et de leur évolution future.”

Dans la seconde partie de cette série, Orlov note que Kropotkine a fait remarquer que le terme “survie du plus apte” a été mal interprété pour vouloir dire que les animaux sont en concurrence contre des animaux de la mème espèce, alors que ceci est le raccourci pour une extinction plus rapide. Kropotkine donne de nombreux exemples de ce qui permet aux sociétés animales de survivre et d’abonder et c’est presque toujours la coopération au sein de leur propre espèce et parfaois avec d’autres espèces et qu’il n’y a pratiquement jamais de concurrence ouverte.

Orlov écrit que “lorsque la plupart des gens disent ‘darwinien’, il se trouve qu’ils pensent en fait ‘hobbesien’. Il est probablement plus juste de dire que ce qu’on connait de manière commune comme notion de darwininisme-social est en fait plus du ‘spencerisme’ que de l’ ‘hobbesienisme’ même, puisque c’est Herbert Spencer, le sociologue anglais du XIXème siècle et contemporain de Kropotkine à qui on attribue la phrase de “la survie du plus apte ou du plus fort”. Il fut influent en son temps. Spencer a beaucoup emprunté à la biologie évolutionaire pour développer ses théories sociales, par exemple sa notion que si un gouvernement intervient dans l’économie pour donner de l’aide aux pauvres, une éducation publique, etc, cela empêcherait la capacité des individus à développer des forces adaptatives et serait ainsi un  inconvénient et non pas un service pour ces individus et leur descendance, le travail de Kropotkine sur l’entr’aide mutuelle fut une réponse à ce genre d’idées.

Orlov describes les observations ultérieures de Kropotkine sur la nature et l’organisation sociale animale:

“Les sociétés animales peuvent être très organisée mais leur organisation est anarchique, manquant de hiérarchie profonde: il n’y a pas de soldats, de caporaux, de sergents, de lieutenants, de capitaines, de commandants, de colonels et de généraux quelque soit l’espèce qui a évoluée sur la planète terre mise à part le babouin en rangers armé (chaque fois que vous voyez un animal portant des rangers et un flingue, fuyez !..)  Quelques groupes d’animaux s’organisent par ordre, comme qui picore en premier chez les poulets et qui mange en premier dans un groupe de lions mais ceci n’est qu’un ordre qui ne créé aucun privilège aucune classe ou rang, ni aucune chaîne de commandement. Ainsi, les sociétés animales sont égalitaires. Même la reine des abeilles ou des termites n’a pas de position de commandement, elle n’est que l’organe reproducteur de la colonie et ne donne pas d’ordre ni n’en reçoit de personne d’autre.”

Si l’anarchisme est l’ordre naturel de la vie sur terre, comme Orlov l’insinue, pourquoi donc les sociétés humaines les plus contemporaines sont-elles organisées différemment ? D’après Orlov:

Des traces d’anarchisme peuvent-être discernées en remontant aussi loin que la réforme de l’église, dans des mouvements recherchant l’autonomie, la décentralisation et l’indépendance de gouvernement centraux. Mais éventuellement, virtuellement tous furent noyés par les mouvements révolutionnaires socialistes et communistes, qui luttèrent pour renégocier le contrat social afin de distribuer les fruits de la production industrielle plus équitablement parmi la classe travailleuse. Dans tous les pays développés, la classe laborieuse fut capable à terme de sécuriser des gains comme le droit de se syndiquer, le droit de faire grève et de négocier collectivement, l’éducation publique, une semaine de travail régulée, des retraites garanties par les gouvernements et des schémas de compenstation en cas d’invalidité, des sécurités sociales gouvernementales etc, etc, le tout en échange de se soumettre au système hiérarchique de contrôle d’un état industrialisé centralisé. La pensée anarchiste ne pouvait pas gagner de terrain dans un tel climat politique, où les récompenses pour la soumission à un ordre officiel hiérarchique furent si attirantes. Mais maintenant, l’expérience industrielle touche à sa fin…

Mettant de côté pour un moment les faits que des exemples de sociétés anarchistes remontent aussi loin qu’avant la réforme et que des exemples (comme les nations indigènes des Amériques) plus récents furent endommagés ou éliminés par les puissances colonialistes et impérialistes. La thèse d’Orlov est intrigante. Si les gens sont plus ou moins d’accord de se soumettre à une autorité hiérarchique quand elle distribue les ressources un peu plus équitablement que le laissez-faire capitaliste, que se passe t’il donc si la hiérarchie arrête de jeter des os dans notre direction ?

Frances Fox Piven et Richard Cloward démontrent dans leur désormais texte classique: Poor People’s Movements que des opportunités pour des insurrections populaires émergent relativement rarement et en général coïncident avec “de profonds changements dans une société plus large (page 7)”. Le déclin de la société industrielle et l’effondrement à venir du capitalisme mondialiste produit, et continuera de produire, une dislocation sociale et de la misère, mais cette rupture avec le passé créé aussi l’espace pour bâtir quelque chose de neuf ; peut-être quelque chose de plus équitable ? De plus libre ? de plus attentionné ? Après tout, la société industrielle a produit ses propres formes de misère: ennui, conformité, étouffement de la créativité et aliénation pour ne nommer que quelques formes connues.

Orlov écrit: “Nous ne pouvons qu’espérer qu’avec l’estompage de l’âge industriel, l’anarchisme est voué à une renaissance, à gagner en confiance et en acceptance parmi ceux qui désirent sortir du schéma industriel par anticipation au lieu que de se retrouver cloués sous les décombres de la société.”

 

Démythifier les dogmes: la pensée de Kropotkine comme antidote à la pseudo science du darwinisme-social et du malthusianisme…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, politique et social, résistance politique, science et nouvel ordre mondial, sciences et technologies with tags , , , , , , , , , on 15 mai 2012 by Résistance 71

L’oligarchie s’appuie depuis toujours sur des thèses plus que fumeuses pour justifier son règne sans partage et la division de la société en dominant / dominé, maître /esclave, patron / employé, oppresseur / opprimé. Du « droit divin » on est passé aux théories pseudo-scientifiques bénéficiant l’oligarchie au détriment des peuples: le malthusianisme et son renouveau néo-malthusianiste ainsi que le darwinisme-social sont les piliers de la propagande élitiste et eugéniste qui a toujours plus que jamais cours aujourd’hui.

Il convient d’exposer ces supercheries et de rendre aux peuples la confiance en eux-mêmes. Il n’y a pas plus d’inéluctabilité socio-biologique de l’oppression que de beurre en branche… Qu’on se le dise et qu’on agisse !!…

L’article traduit ci-dessous aide…

— Résistance 71 —

 

Où est Kropotkine quand on a vraiment besoin de lui ?

Par David Morris*

 

Le 10 Février 2012,

Le 8 Février 1921, vingt mille personnes, bravant des températures si froides que les instruments de musique gelaient, se rassemblèrent et marchèrent en procession funéraire dans la ville de Dimitrov, une banlieue de Moscou. Ils vinrent pour rendre un dernier hommage à un homme, Pierre Kropotkine et à sa philosophie: l’anarchisme.

Quelques 90 ans plus tard, peu de gens connaissent Kropotkine. De plus, le mot anarchisme a été tellement vidé de sa substance, qu’il est devenu synonyme de chaos et de nihilisme. Ceci est d’autant plus regrettable, qu’à la fois l’homme et la philosophie qu’il fit tant pour développer, ont tant à nous apprendre en 2012.

Je suis même étonné qu’Hollywood ait toujours à découvrir Kropotkine, car sa vie est un roman et faite de trucs dont on fait les grands films. Né privilégié, il a passé sa vie à lutter contre l’injustice et la pauvreté. Révolutionnaire toute sa vie durant, il était aussi un géographe et un zoologiste de renommée mondiale. De fait, l’intersection de la politique et de la science fut la caractéristique de la plus grande partie de sa vie.

Ses luttes contre la tyrannie furent la cause pour lui, d’années passées dans les geôles russes et françaises. La première fois qu’il fut emprisonné en Russie, une levée de boucliers d’un grand  nombre d’intellectuels du monde entier mena à sa libération. La seconde fois, il planifia et réalisa une évasion spectaculaire et parvint à quitter le pays. A la fin de sa vie, de retour dans sa Russie natale, il soutint avec enthousiasme le renversement du tzar, mais condamna de manière égale les méthodes violentes et de plus en plus autoritaires de Lénine.

Dans les années 1920, Roger N. Baldwin résuma Kropotkine de cette façon:

“Beaucoup de personnes qui le connurent personnellement se réfèrent à Kropotkine comme étant ‘l’homme le plus noble’ qu’ils aient jamais rencontré. Oscar Wilde le qualifia d’une des deux seule personnes véritablement heureuse qu’il ait jamais rencontrée… Dans le mouvement  anarchiste, il était tenu en la plus haute affection par des milliers de gens, les ouvriers français l’appelaient ‘notre Pierre’. N’assumant jamais une position de chef, il menait par la force morale de sa personalité et sa largeur d’esprit. Il incarnait une mesure extraordinaire de hautes qualités avec un sens social des plus fin et des plus passionné. Sa vie a fait forte impression sur une grande variété de classes, du monde scientifique, du mouvement révolutionnaire russe, des mouvements radicaux de toutes les écoles et dans le monde littéraire qui était peu enclin à la science et à la révolution.”

En ce qui nous concerne, son héritage le plus profond demeure dans son travail sur l’anarchisme, une philosophie dont il fut sans doute la figure de proue. Il s’aperçut que la société se dirigeait dans la mauvaise direction et il identifia la bonne direction à suivre en utilisant la même méthode scientifique qui l’aida à bouleverser la profession de géographe en prouvant que les cartes existantes de l’Asie avaient les montagnes alignées dans la mauvaise direction.

L’évènement déterminant qui mena Kropotkine à embrasser l’anarchisme fut la publication du travail de Charles Darwin “De l’origine des espèces” en 1859. Alors que la thèse de Darwin sur l’Homme descendant du primate était très controversive, sa thèse sur la sélection naturelle qui impliquerait “une survie du plus apte” au travers d’une lutte violente entre et au sein des espèces, fut adoptée de manière enthousiaste par le 1% de l’époque afin de pouvoir justifier chaque inégalité sociale comme étant une conséquence inéluctable de la lutte pour l’existence. Andrew Carnegie insista sur le fait que d’après lui la “loi” de la compétition est “meilleure pour l’espèce car elle assure la survie du plus apte dans tous les départements”. “Nous acceptons et nous nous réjouissons de la grande inégalité et de la concentration des affaires dans les mains du plus petit nombre.” L’homme le plus riche de la planète, John D. Rockefeller, surenchérit péremptoirement en disant: “La croissance d’une grosse affaire n’est que la survie du plus apte… La mise en application d’une loi de la nature.”

En réponse à un essai très largement diffusé de Thomas Huxley au XIXème siècle: “La lutte pour l’existence dans la société humaine”, Kropotkine écrivit une série d’articles pour le même magazine et qui furent plus tard publiés sous la forme du livre “L’entr’aide, un facteur de l’évolution”.

Il trouva que la vision des darwinistes-sociaux était contredite par sa propre recherche scientifique. Après cinq années passées à observer la vie sauvage en Sibérie, Kropotkine écrivit: “J’ai échoué dans ma quête, bien que je fus avide de trouver, de l’âpre lutte pour l’existence… qui est considérée par la plupart des darwinistes, comme la caractéristique dominante, et le facteur principal de l’évolution.”

Kropotkine honorait Darwin pour sa perspicacité à propos de la sélection naturelle mais pensait que le principe directeur de la sélection naturelle était  la coopération et non pas la compétition. Les plus aptes étaient en fait ceux qui coopéraient.

“Les espèces animales, dans lesquelles la lutte individuelle a été réduite à sa plus simple expression et la pratique de l’entr’aide mutuelle a atteint le plus grand degré de développement, sont invariablement les plus nombreuses, les plus prospères et les plus tournées vers le progrès… Les espèces anti-sociales, au contraire, sont condamnées à dépérir.”

Il passa le reste de sa vie à promouvoir ce concept et la théorie de structure sociale connue sous le nom d’anarchisme. Pour les Américains, l’anarchisme est synonyme de désordre. Mais pour Kropotkine, les sociétés anarchistes ne manquent pas d’ordre, simplement l’ordre émerge des règles faites par ceux qui en ressentent directement l’impact, des règles qui encouragent les systèmes de production remis à l’échelle humaine et maximisent la liberté individuelle et la cohésion sociale.

Dans son article daté de 1910 sur l’anarchie et sa définition dans l’Encyclopedia Britannica (extraits traduits par nos soins ici), Kropotkine définit l’anarchisme comme une société “sans gouvernement, l’harmonie dans une telle société étant atteinte non pas par la soumission à la loi, ou par l’obéissance à une autorité quelconque, mais par les accords et associations libres conclus entre des groupes variés, territoriaux ou professionnels, constitués librement pour la production et la consommation…”

L’entr’aide, facteur de l’évolution” fut publié en 1902. Avec ses chapitres sur les sociétés animales, les tribus, les cités médiévales et les sociétés modernes ; l’ouvrage bâtit la thèse scientifique pour la coopération. Les lecteurs de 2012 devraient trouver le chapitre sur les cités médiévales le plus captivant.

Entre les XIIème et XIVème siècles, des centaines de villes émergèrent autour de places de marché nouvellement constituées. Celles-ci étaient si importantes que des lois approuvées par les rois, les évêques et les villes protégèrent ceux qui les développaient et leurs clients. Alors que les marchés grandirent, les cités gagnèrent en autonomie et s’organisèrent en structures politiques, économiques et sociales qui pour Kropotkine en firent un modèle pratique instructif concernant l’anarchisme.

La cité médiévale n’était pas un état centralisé. C’était une confédération, divisée en quatre quarts ou cinq à septs sections émanant d’un centre. A certains égards, elle était structurée en une double fédération. L’une consistait en toutes les familles unifiées en de petites unités territoriales: les rues, paroisses, et sections. L’autre était composée d’individus unifiés par serment au sein de guildes en rapport à leur profession.

Les guildes établissaient les règles économiques. Mais la guilde elle-même représentait beaucoup d’intérêts. “Le fait est que la guilde médiévale était une union de tous les hommes connectés à un commerce spécifique: les grossistes en matière première, les vendeurs de produits manufacturés et les artisans, divisées en maîtres, compagnons et apprentis.” Elle était souveraine dans sa propre sphère d’influence mais ne pouvait pas interférer avec les fonctionnements des autres guildes.

Quatre cents ans avant Adam Smith, les cités médiévales avaient développé des règles qui autorisaient la poursuite de l’intérêt particulier afin de soutenir l’intérêt public général. A l’encontre de la proposition d’Adam Smith, leur outil était une main bel et bien visible de fait.

Ce monde de coopération en miniature donna de remarquables succès et résultats. De cités de 20 à 90 000 habitants émergèrent des développements technologiques et artistiques qui nous abassourdissent toujours aujourd’hui.

La vie dans ces cités n’était pas aussi primitive que celle à laquelle on se réfère dans nos livres d’histoires sur le moyen-âge. Les ouvriers dans ces cités gagnaient un salaire, la plupart de ces cités avaient une règlementation du travail de 8 heures par jour.

La ville de Florence en 1336 avait 90 000 habitants, dont 8 à 10 000 garçons et filles (oui, oui, filles également) allaient à l’école primaire et il y avait 600 étudiants répartis dans 4 universités. La ville possédait 30 hôpitaux de chacun plus de 100 lits.

En fait, écrit Kropotkine, “plus on en apprend sur les cités médiévales, et plus nous sommes convaincus que le travail n’a jamais dans l’Histoire, eu autant de bonnes conditions et de prospérité ni autant de respect que du temps où la cité était à son apogée”.

L’entr’aide” est rarement lu aujourd’hui. Presque personne ne se rappelle de Pierre Kropotkine ; mais son message et ses preuves empiriques indiquant que la coopération et non pas la compétition ou la concurrence, est la force directrice derrière la sélection naturelle, que la décentralisation est supérieure à la centralisation à la fois pour la gouvernance et pour les économies et que l’entr’aide et la cohésion sociale devraient être encouragées en lieu et place d’inégalité sociale massive et de l’exaltation de l’individu sur la société, sont aussi importants aux débats centraux de notre temps que cela ne l’était dans les débats de son temps.

A l’anniversaire de la mort de Kropotkine, il serait bien salutaire pour le monde de redécouvrir ses écrits remarquables, qui sont tous disponibles gratuitement en ligne et de revisiter sa philosophie.

*  *  *

*David Morris est le vice-président et le directeur du New Rules Project à l’Institute for Local Reliance, qui est basé à Minneapolis et à Washington D.C (USA), se consacrant à l’économie locale (micro-économie) et au développement social.

 

url de l’article original en anglais:

http://www.commondreams.org/view/2012/02/10-1

 

*  *  *

 

Information complémentaire sur le sujet:

 

Lire “L’entr’aide, un facteur de l’évolution” de Pierre Kropotkine en version .pdf française:

http://data0.eklablog.com/ae-editions/perso/bibliotheque%20-%20pdf/kropotkine%20-%20l-entraide.pdf

 

Discussion imaginaire entre Darwin et Kropotkine (excellente animation):

http://www.youtube.com/watch?v=Ss4kNrxCllM

 

Résumé succint de l’opposition scientifique de Kropotkine à la récupération des thèses darwiniennes par les darwinistes-sociaux emmenés par Thomas Huxley, vidéo avec sous-titrage en français:

http://www.youtube.com/watch?v=GoqFpF4vul0

État et société: analyses et solutions pour un marasme annoncé… Pierre Kropotkine, scientifique et visionnaire anarchiste – Première Partie –

Posted in actualité, autogestion, économie, démocratie participative, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique française, résistance politique, société libertaire with tags , , , , on 3 juin 2011 by Résistance 71

Traduction d’extraits de l’essai “L’anarchisme et la science moderne

de Pierre Kropotkine

 

2ème partie de cette traduction ici

 

 

~ Ce texte fut publié en russe en 1901 et en français en 1912. Il ne semble pas y avoir de réédition française moderne de ce texte (merci aux lecteurs de nous le signifier si vous en trouvez un). La traduction de ces extraits a été faite à partir du recueil “Evolution and Environment” collection d’essais de Pierre Kropotkine compilée par George Woodcock aux éditions Black Rose Books, Montréal, 1995.

Résistance 71 a traduit des extraits de cet ouvrage que nous pensons être extrêmement importants pour la compréhension du monde moderne et de sa phase destructrice en laquelle nous sommes plongés en ce moment. Nous publions ces extraits en deux parties. Ce texte amène une analyse historique, scientifique, sociologique et économique du pourquoi nous en sommes là et surtout… Il offre des solutions pour changer radicalement la société afin d’en éliminer l’injustice sociale, mère de tous les maux de l’Humanité.

Pierre Kropotkine (1842-1921) était un scientifique et un des grands théoriciens visionnaire du mouvement anarchiste. Il est considéré comme un des « pères » de la sociobiologie, surtout pour sa critique fondée et constructive des dogmes pseudo-scientifiques du darwinisme-social colportés par des gens comme Herbert Spencer et Thomas Huxley.

Ses ouvrages plus connus sur le sujet (« L’entr’aide mutuelle facteur de l’évolution » et « La conquête du pain » ) sont disponibles en français et mériteraient une attention plus soutenue en ces temps dictatoriaux troubles. Il est aussi l’auteur d’une des meilleures analyses jamais écrite de la Révolution Française ainsi que de la Commune de Paris.

Il est important de comprendre que l’anarchisme n’est en rien une apologie du chaos comme il est trop souvent présenté à des fins propagandistes et afin d’en débouter les idées de manière catégorique. Rien ne peut déranger plus l’establishment que l’idée de la liberté totale, rendue possible de manière non utopique par la pratique anarchiste.

L’anarchisme n’est pas le nihilisme, loin s’en faut. L’anarchisme est un grand mouvement d’idée et de pratique humaniste et progressiste, le plus ouvert et le plus réaliste quant à l’incarnation de la Liberté dans ce monde.

Nous reconnaissons le fait de la subjectivité dans le choix des passages traduits et encourageons tous ceux qui ont une capacitée à lire l’anglais de lire ce livre dans sa totalité. Il en vaut vraiment la peine, car étant une référence indéniable en la matière !

Nous espérons néanmoins que les extraits ici traduits aideront nos lecteurs à non seulement mieux comprendre le monde social dans lequel nos évoluons, mais aussi de bien saisir à quel point le pouvoir s’appuie sur le matraquage de dogmes pseudo-scientifiques pour endormir les peuples et continuer à maintenir le statu quo oligarchique et ploutocratique menant à une exploitation sans merci d’une caste par une autre et la destruction à terme de l’humanité.

~ Traduit par Résistance 71 ~

 

 

Chapitre 1 – L’origine de l’anarchisme —

[…] Ainsi une portion des socialistes, après avoir atteint le point de négation du capitalisme et de la société basée sur l’assujettissement du travail au capital, se sont arrêtés là. Ils ne se sont pas déclarés contre ce qui constitue la véritable force du capitalisme: l’État et ses soutiens principaux qui sont la centralisation de l’autorité, la loi, toujours établit par une minorité pour son propre profit, et une forme de justice dont le but principal est de protéger le capitalisme et l’autorité. Quant à l’anarchisme, il ne s’est pas arrêté devant ces institutions. Il leva son bras sacrilège, non seulement contre le capitalisme, mais aussi contre ces piliers du capitalisme: La loi, l’autorité et l’état[…]

Chapitre 6 – La philosophie de synthèse d’Herbert Spencer–

(NdT: Herbert Spencer est un des premiers “sociologues”, darwiniste-social, il fut le premier à généraliser le concept de la “survie du plus apte” à l’humanité. Spencer avec Galton, neveu de Darwin, était un élitiste eugéniste)

[…] Spencer reconnut pleinement le fait que la terre ne devrait jamais être propriété privée, parce que le propriétaire du sol, profitant de son droit de relever le loyer de la terre, peut empêcher son semblable d’en obtenir ce qu’il pourrait par les moyens d’une culture intensive; ou il peut garder la terre en jachère indéfinie, jusqu’à ce que sa valeur augmente par le travail des autres autour de lui. Spencer reconnut que ce système était néfaste à la société et plein de dangers. Mais reconnaissant ceci eut égard de la propriétee terrienne, il ne s’aventura pas à utiliser le même argument au regard des autres richesses accumulées, telles les mines  ou des quais, sans mentionner les ateliers et les usines. En sciences naturelles, il n’hésita pas à soutenir des idées totalement à l’opposée de celles soutenues et maintenues pendant des siècles sous l’influence de dogmes religieux; mais ici à ce sujet il n’eut pas le courage d’accepter la conclusion logique de son propre raisonnement[…]

[…] De plus, dès qu’il s’attaqua à la philosophie des sociétés, à savoir la sociologie, Spencer commença à adopter une nouvelle méthodologie et une particulièrement traitresse: la méthode des ressemblances, ou des analogies, ce à quoi il ne se réferra pas lors de ses études de la science naturelle. Les conséquences de ceci furent qu’il put par cette méthode, justifier d’une foule d’idées préconçues. Jusqu’ici, nous n’avons pas encore une philosophie de synthèse qui serait bâtie sur les mêmes fondations pour à la fois la sociologie et les sciences naturelles[…]

[…] Ainsi, et cela est sans doute le plus important, Spencer tout comme Huxley et bien d’autres, a complètement mal interprèté le concept de “lutte pour l’existence”. Il représenta pour lui-même non seulement une lutte pour la survie entre les différentes espèces animales (le loup prédateur du lièvre, des oiseaux vivant d’insectes, etc..), mais aussi d’une lutte aigüe pour la survie au sein même des espèces, parmi tous les individus des espèces. Dans la réalité, une telle lutte n’existe pas, pas de la façon imaginée par Spencer, pas dans le monde animal et certainement pas dans le monde des sauvages primitifs. Une fois cela admis par le philosophe, toutes ses conceptions sociologiques souffrirent de cette fausse supposition[…]

[…] Dans son second excellent travail, “La descendance de l’Homme”, Darwin écrivit au contraire, que les espèces qui contiennent le plus d’individus mutuellement sympathiques ont le plus de chances de survie et de laisser une descendance nombreuse, il contredit ainsi son premier concept de lutte pour la survie. Quoiqu’il en soit, Spencer maintînt pleinement sa thèse[…]

[…] Ce ne fut qu’en 1879, dans un cours magistral donné par le zoologue Kessler, que nous trouvons une représentation claire  des relations existant dans la Nature entre la lutte pour l’existence et l’entr’aide mutuelle. “Pour l’évolution progressive d’une espèce”, dit le profersseur russe en donnant quelques exemples, “la loi de l’entr’aide mutuelle a beaucoup plus d’importance que la loi de la lutte pour la survie.”[…]

[…] Dans le monde animal, l’entr’aide mutuelle est en fait, non seulement la plus efficace des armes dans la lutte pour l’existence contre les forces hostiles de la Nature et contre des espèces toutes aussi hostiles, mais elle est aussi le facteur principal de l’évolution progressive. Même aux animaux réputés plus faibles, elle garantit la longévité (et par conséquent une accumulation d’expérience), une sécurité pour élever sa descendance, et une progression intellectuelle. Voilà pourquoi, les espèces qui ont le plus de pratique de l’entr’aide mutuelle non seulement survivent mieux dans la lutte pour la vie que ceux qui vivent une vie plus isolée, mais elles occupent également une position plus haute dans la hiérarchie de leur propre classe d’espèce (insectes, oiseaux, mammifères) par la supériorité de leur structure physique et de leur intelligence.

Ce fait fondamental de la Nature ne fut pas noté par Spencer avant 1890. Il accepta en revanche, que la lutte aigüe pour la survie au sein de chaque espèce était un fait naturel établi qui n’avait pas besoin de preuve, tel un axiome. Une “lutte à mort, becs et ongles, pour chaque parcelle de nourriture”… Il est évident qu’une fois adoptée comme base un principe aussi erroné que celui là, Spencer ne pouvait plus construire sa philosophie de synthèse, sans tomber dans une série d’erreurs fondamentales[…]

Chapitre 7 – La fonction de la loi dans la société –

[…] Ainsi, même un fervent darwinien comme Huxley n’avait aucune idée que la société, loin d’avoir été créée par l’humain, existait parmi les animaux bien avant l’apparence de l’Homme sur Terre. Telle est la force d’un tel dogme. Si nous désirons rechercher l’historique d’un tel dogme, nous réalisons très vite qu’il dérive ses origines de la religion et de l’église. Les sociétés secrètes des sorciers, faiseurs-de-pluie (les shamans, moitié sorciers, moitié prêtres), puis plus tard les prêtres assyriens et égyptiens, puis encore plus tard les prêtres chrétiens, ont toujours cherché à persuader l’Homme que le “monde est submergé de pêchés” et que seule l’intervention bienfaisante du shaman, du sorcier, du saint et du prêtre, empêche les puissances du diable de prendre possession de l’Homme et qu’ils peuvent attirer les foudres du ciel[…] L’état, ses écoles et universités maintenaient et continuent de maintenir la même foi en la perversité naturelle de l’Homme. Ses enseignants, professeurs, partout, enseignent la nécessité d’avoir un pouvoir au dessus de l’Homme et d’implanter un élément moral dans la société par les moyens de punition, infligés pour les violations de la “loi morale”; de convaincre les Hommes que cette autorité est nécessaire, est une question de vie ou de mort pour l’état, car si les gens commencent à douter de la nécessité de faire renforcer les principes moraux par la main de fer de l’autorité, ils perdront bientôt leur croyance en la haute mission de leurs dirigeants. Ainsi, toute notre éducation religieuse, historique, juridique et sociale est marquée de l’idée que si l’humain était laissé livré à lui-même, il basculerait dans la sauvagerie, que sans autorité les hommes se déchireraient entr’eux, car disent-ils “on ne peut rien attendre de la multitude” sauf la brutalité et le combat de chacun contre tous[…]

[…] La science nous démontre que les soi-disant leaders, héros, et législateurs de l’humanité n’ont rien apporté à l’Histoire au-delà de ce qui avait déjà été apporté par la loi coutumière. Les meilleurs d’entr’eux n’ont fait que mettre en paroles et en mots, et sanctionner les institutions qui existaient déjà par us et coutumes; dans le même temps, la vaste majorité de ces soi-disant “bons samaritains” s’est hâtée de détruire la loi coutumière non écrite à chaque fois que cela remettait en cause l’assertion de leur propre autorité, ou remodelaient les institutions populaires pour leur propre avantage et celui de leur caste[…]

Chapitre 8 – La place de l’anarchisme dans la science moderne —

L’anarchisme est une conception de l’univers basée sur l’interprétation mécanique des phénomènes, qui comprend la Nature dans son entièreté, y compris la vie des sociétés humaines et leurs problèmes économiques, politiques et moraux. Sa méthode est celle des sciences naturelles et chaque conclusion à laquelle il arrive, doit être vérifiée par cette méthode s’il prétend vouloir être scientifique…

Bien sûr, l’élaboration d’une conception mécanique complète de la Nature et des sociétés humaines ne fait que présentement commencer dans sa partie sociologique, dévouée a l’étude de la vie et de l’évolution des sociétés. Quoi qu’il en soit, le peu qui a été fait, de manière parfois même inconsciente, porte déjà les caractéristiques que nous avons indiquées. Dans la philosophie des lois, dans la théorie des morales, en économie politique, et dans l’étude historique des nations et des institutions, l’anarchisme a déjà prouvé qu’il ne se contentera pas des anciennes conclusions métaphysiques, mais cherchera une base naturaliste[…]

[…] Quand on dit à un anarchiste en se référant aux principes d’Hegel que “chaque évolution représente une thèse, une anti-thèse et une synthèse” ou que “le but de la loi est d’établir la justice, qui représente la matérialisation de l’Idée suprême”, ou même encore lorsqu’on lui demande: “Quel est donc selon vous le sens de la vie?” L’anarchiste hausse les épaules et de demande: “Comment est-il possible qu’avec le développement moderne de la science de la nature, il se peut qu’il y ait encore des êtres archaïques qui puissent croire encore en ce “flot de verbiage” ? Des hommes qui parlent un langage primitif dans lequel il est coutume d’anthropomorphiser la Nature en la représentant comme quelque chose étant gouverné par des être ayant forme humaine !”

Les anarchistes ne peuvent être trompés par ces phrases creuses, car ils savent que ces phrases ne servent qu’à couvrir soit l’ignorance, ou disons la recherche incomplète, ou – ce qui est bien pire – la superstition, la peur devant l’inconnu…

Nous avons récemment entendu beaucoup de chose sur la méthode dialectique, qui nous est recommandée par les sociaux-démocrates afin d’élaborer l’idéal socialiste. Nous n’admettons pas plus cette méthode que ne le ferait la science naturelle. Aucune découverte au XIXème siècle en mécanique, physique, astronomie, chimie, biologie, psychologie et anthropologie n’a été faite par la méthode dialectique.

Toutes les grandes acquisitions scientifiques du siécle passé sont dûes à la méthode induction-déduction, la seule méthode scientifique[…]

[…] La méthode inductive-déductive que nous employons en sciences naturelles a si bien prouvé son efficacité, que le XIXème siècle a été capable de faire avancer la science bien plus en cent ans que dans les deux milles années qui ont précédées…

Ainsi quand quelques naturalistes, faisant honneur à leur éducation bourgeoise, prétendant être des adaptes de la méthode scientifique de Darwin, nous disent péremptoirement: “Ecrasez quiconque est plus faible que vous, car ceci est la loi de la Nature”, ce fut très facile pour nous de prouver, d’abord, que ceci n’était pas la conclusion de Darwin lui-même, et en utilisant la même méthode scientifique, de démontrer que ces scientifiques étaient sur la mauvaise voie: qu’une telle loi n’existe pas, que la Nature de fait nous enseigne une leçon bien différente et que leurs conclusions n’étaient en aucun cas scientifiques. En appliquant la méthode attachée aux sciences naturelles, nous avons été capables de prouver que les soi-disantes “lois” de la science sociale bourgeoise, incluant l’économie politique actuelle (NdT: Kropotkine fait ici une allusion directe à Marx et Engels), ne sont pas du tout des lois, mais de simples suggestions ou affirmations que personne n’a jamais même tenté de vérifier. En fait, certaines de leur soi-disantes lois se sont effritées en morceaux dès qu’elles ont été soumises au test de données numériques, prises d’une étude dans la vie réelle.

Un mot encore à ce sujet, la recherche scientifique ne peut porter ses fruits qu’à la condition qu’elle ait un but défini, qu’elle fut entreprise avec l’intention de trouver une ou des réponses à une question bien posée au préalable. Chaque recherche est d’autant plus efficace que l’on puisse voir de manière la plus claire la relation existant entre la question et les lignes fondamentales de notre conception général de l’univers. Le plus proche de cette conception générale, le plus simple est la solution.

Ainsi donc, la question posée par l’anarchisme peut-être posée de cette façon: “Quelles formes sociales dans telle ou telle société et pour l’humanité au sens large, peuvent garantir au mieux, la meilleure somme de bonheur et par conséquent la meilleure forme de vitalité ?” “Quelles formes de société augmenteront au mieux cette somme de bonheur tout en développant quantité et qualité, ainsi rendant ce bonheur plus complet et plus varié ?” (ce qui nous donne au passage ici la formule du progrès)

Le désir d’aider l’évolution dans cette direction détermine l’activité sociale, scientifique et artistique de l’anarchiste. Cette activité à son tour, précisement parce qu’elle est en phase avec le développement de la société dans cette direction, devient une source d’augmentation de vitalité, de vigueur, d’un sens d’unité avec l’humanité et ses meilleures sources vitales. Elle devient donc une source de plus grande vitalité et de bonheur pour l’individu[…]

Chapitre 9 – L’idéal anarchiste et les révolutions précédentes –

L’anarchisme comme nous l’avons déjà dit provient du cours de la vie pratique. Godwin était un contemporain de la grande révolution de 1789-93 et il vît de ses propres yeux comment l’autorité du gouvernement, créée par le gouvernement lui-même durant la révolution, devint à son tout un obstacle au développement du mouvement révolutionnaire[…]

[…] Car un gouvernement révolutionnaire, en vertu d’être le gardien de l’État et de tous les privilèges que l’État a à défendre, devient bientôt un frein à la révolution même. Godwin comprit alors et proclama ouvertement que pour qu’une révolution triomphe, les hommes doivent d’abord se libérer de leur foi en la loi, l’autorité, l’ordre étatique, la propriété et des autres insitutions héritées du temps lorsque leurs ascendants étaient esclaves[…]

A suivre… Dans la seconde partie la semaine prochaine, Kropotkine traite de la question économique et politique. A ne pas manquer !…

Seconde partie de la traduction cliquez ici