Archive pour Pierre Kropotkine « La guerre »

Republication d’un texte d’une actualité brûlante: « La guerre » de Pierre Kropotkine (1912)

Posted in 3eme guerre mondiale, actualité, altermondialisme, colonialisme, documentaire, France et colonialisme, guerre iran, guerre Libye, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, Internet et liberté, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 12 avril 2018 by Résistance 71

Nous avons déjà publié ce texte de Kropotkine (1912) le 11 novembre 2013, jour de la 99ème commémoration de la fin de la grande boucherie qui fut appelée la “der des ders”, bien à tort évidemment.
Kropotkine, avant la 1ère guerre mondiale avait tout compris et exposé des turpitudes financières et mascarades “patriotiques” de la grande bourgeoisie va t’en guerre. Qui a t’il de changer aujourd’hui ?
Remplacez les noms d’Allemagne et de Japon du texte par Russie et Chine, le schéma est identique, la fumisterie toujours de mise.
Que tous les va t’en guerre y pensent: la guerre est un racket, un génocide et un pillage en bande organisée.
Nous n’avons jamais été aussi proche aujourd’hui de la 3ème GM et ce que disait Kropotkine en 1912 est toujours on ne peut plus valide en ce moment même. Pourquoi ? Comment se fait-il que nous n’avons pas bouger d’un pouce ?
Une chose est certaine, si les psychopathes occidentaux aux manettes du bateau ivre, les Trump, Merkel, May, Macron et autres dégénérés veulent, la SEDITION sera le seul recours !
Rien ne doit se faire en notre nom et rien ne se fera si nous, gens du peuple, refusons de jouer leur jeu truqué criminel, parce que les guerres modernes, ce ne sont pas ces ordures qui les font…
Les laisser faire, les laisser nous emmener vers l’annihilation n’est que complicité de crime contre l’humanité. L’heure de la révolte est peut-être plus proche qu’on ne le croit !

Il n’y a pas de solutions au sein du système, il n’y en a jamais eu et ne peut pas y en avoir… Sortir de ce marasme, c’est sortir du cercle vicieux de l’antagonisme. Comprendre pour mieux pouvoir le faire.

Hoka Hey !

~ Résistance 71 ~

 

La Guerre

 

Pierre Kropotkine (1912)

 

Extrait de La Science Moderne et l’Anarchie Publications des «TEMPS NOUVEAUX» — N° 59 — 1912

Publié sur R71 le 11 novembre 2013:

https://resistance71.wordpress.com/2013/11/11/en-ce-11-novembre-la-guerre-texte-ecrit-en-1912-pierre-kropotkine/

 

Déjà en 1882, lorsque l’Angleterre, l’Allemagne, l’Autriche et la Roumanie, profitant de l’isolement de la France, s’étaient liguées contre la Russie et qu’une guerre européenne terrible était sur le point d’éclater, nous montrions dans Le Révolté, quels étaient les vrais motifs des rivalités entre États et des guerres qui en résulteraient.

Ce sont toujours des rivalités pour des marchés et pour le droit à l’exploitation des nations arriérées en industrie, qui sont la cause des guerres modernes. On ne se bat plus en Europe pour l’honneur des rois. On lance les armées les unes contre les autres pour l’intégrité des revenus de Messieurs les Très-Puissants Rothschild ou Schneider, la Très Honorable Compagnie d’Anzin, ou la Très Sainte Banque Catholique de Rome. Les rois ne comptent plus.

En effet, toutes les guerres que l’on a eues en Europe depuis cent cinquante ans furent des guerres pour des intérêts de commerce, des droits à l’exploitation.

Vers la fin du dix-huitième siècle, la grande industrie et le commerce mondial, appuyé sur des colonies en Amérique (le Canada) et en Asie (dans les Indes) et une marine de guerre, commençaient à se développer en France. Alors l’Angleterre qui avait déjà écrasé ses concurrents en Espagne et en Hollande, tenant à retenir pour elle le monopole du commerce maritime, de la puissance sur les mers et des riches colonies dans les Indes, — afin de pouvoir s’enrichir, par l’écoulement monopolisé des produits de son industrie, — profita de la révolution en France pour commencer contre elle toute une série de guerres. Se voyant assez riche pour payer les armées de la Prusse, de l’Autriche et de la Russie, elle fit à la France une succession de guerres terribles, désastreuses pendant un quart de siècle. La France dut se saigner à blanc pour soutenir ces guerres ; et ce ne fut qu’à ce prix qu’elle parvint à maintenir son droit de rester une «grande puissance». C’est-à-dire, elle retint le droit de ne pas se soumettre à toutes les conditions que les monopolistes anglais voulaient lui imposer dans l’intérêt de leur commerce ; et elle retint le droit d’avoir une marine et des ports militaires. Frustrée dans ses plans d’expansion coloniale dans l’Amérique du Nord (elle avait perdu le Canada) et dans les Indes (elle dut y abandonner ses colonies), elle obtint la permission en retour de se créer un empire colonial en Afrique (à condition de ne pas toucher à l’Égypte), et d’enrichir ses monopolistes en pillant les Arabes en Algérie.

Plus tard, dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, ce fut le tour de l’Allemagne. Lorsque le servage y fut aboli à la suite des soulèvements de 1848, et que l’abolition de la propriété communale força les jeunes paysans à quitter en masse les campagnes pour les villes, où ils offraient leurs «bras inoccupés» aux entrepreneurs d’industrie pour des salaires de meurt-la-faim, — la grande industrie prit son essor dans divers États allemands. Les industriels allemands comprirent bientôt que si l’on donnait au peuple une bonne éducation réaliste, ils pourraient rapidement rattraper les pays de grande industrie, comme la France et l’Angleterre, — à la condition, bien entendu, de procurer à l’Allemagne des débouchés avantageux en dehors de ses frontières. Ils savaient ce que Proudhon avait si bien démontré : que l’industriel ne parvient à sérieusement s’enrichir que si une bonne partie de ses produits est exportée dans des pays où ils peuvent être vendus à des prix auxquels ils ne pourraient jamais arriver dans le pays d’origine.

Alors dans toutes les couches sociales de l’Allemagne, celle des exploités, aussi bien que des exploiteurs, — ce fut un désir passionné d’unifier l’Allemagne à tout prix : d’en faire un puissant Empire qui serait capable de maintenir une immense armée, une forte marine, et conquérir des ports dans la mer du Nord, dans l’Adriatique, et — un jour — en Afrique et en Orient. Un empire qui pourrait dicter la loi économique en Europe.

Pour cela, il fallait évidemment, briser la force de la France, qui s’y opposerait sans doute et qui, alors, avait ou semblait avoir la force de l’empêcher.

De là — la guerre terrible de 1870, avec toutes ses tristes conséquences pour le progrès universel, que nous subissons jusqu’à ce jour.

Par cette guerre et cette victoire remportée sur la France, un empire Allemand, ce rêve des radicaux, des socialistes et des conservateurs allemands depuis 1848, fut enfin constitué, et il fit bientôt sentir et reconnaître sa puissance politique et son droit de dicter la loi en Europe.

Bientôt l’Allemagne, entrant dans une période frappante d’activité juvénile parvint, en effet, à doubler, tripler, décupler sa productivité industrielle, et en ce moment le bourgeois allemand convoite de nouvelles sources d’enrichissement un peu partout : dans les plaines de la Pologne, dans les prairies de la Hongrie, sur les plateaux de l’Afrique et surtout autour de la ligne de Bagdad, — dans les riches vallées de l’Asie Mineure, qui offriront aux capitalistes allemands une population laborieuse à exploiter, sous un des plus beaux ciels du monde.

C’est donc des ports d’exportation et surtout des ports militaires, dans l’Adriatique méditerranéenne et dans celle de l’Océan Indien — le golfe persan — ainsi que sur la côte africaine à Beïra et, plus tard, dans l’Océan Pacifique, que cherchent maintenant à conquérir les brasseurs d’affaires coloniales allemands et leur fidèle serviteur — l’Empire germanique.

Mais partout, ces nouveaux conquérants rencontrent un rival formidable, l’Anglais, qui leur barre le chemin.

Jalouse de garder sa suprématie sur les mers, jalouse surtout de retenir ses colonies pour l’exploitation par ses monopolistes ; effarouchée par les succès de la politique coloniale de l’Empire Allemand et le rapide développement de sa marine de guerre, l’Angleterre redouble d’efforts pour avoir une flotte capable d’écraser à coup sûr la flotte allemande. Elle cherche aussi partout des alliés pour affaiblir la puissance militaire de l’Allemagne sur terre. Et lorsque la presse anglaise sème l’alarme et épouvante la nation en feignant de craindre une invasion allemande, elle sait très bien que le danger n’est pas là. Ce qu’il lui faut, c’est de pouvoir lancer l’armée régulière anglaise, là où l’Allemagne attaquerait quelque colonie de l’Empire Britannique (l’Égypte, par exemple) ; après s’être mise d’accord pour cela avec la Turquie, et de retenir à la maison une forte armée «territoriale» qui puisse, au besoin, noyer dans le sang toute révolte ouvrière. C’est pour cela, surtout, que l’on enseigne l’art militaire à la jeunesse bourgeoise, groupé en escouades d’éclaireurs (Scouts).

La bourgeoisie anglaise veut faire aujourd’hui, avec l’Allemagne, ce qu’elle fit à deux reprises pour arrêter pour cinquante ans ou plus, le développement de la Russie comme puissance maritime : une fois en 1855 avec l’aide de la France et de la Turquie, et une autre fois, en 1900, en lançant le Japon contre la flotte russe et son port militaire dans le Pacifique.

Ce qui fait que nous vivons depuis deux années sur le qui-vive, en prévision d’une guerre colossale européenne qui peut éclater du jour au lendemain. [Note de R71: écrit en 1912..]

En outre, il ne faut pas oublier que la vague industrielle, en marchant de l’occident vers l’orient, a aussi envahi l’Italie, l’Autriche, la Russie. Et ces États viennent affirmer à leur tour leur «droit» — le droit de leurs monopolistes et de leurs privilégiés — à la curée en Afrique et en Asie.

Le brigandage russe en Perse, le brigandage italien contre les Arabes du désert à Tripoli et le brigandage français au Maroc en sont la conséquence.

Le consortium de brigands, au service des monopolistes a «permis» à la France de s’emparer du Maroc, comme il a permis aux Anglais de saisir l’Égypte. Il a «permis» aux Italiens de s’emparer d’une partie de l’Empire ottoman, pour empêcher qu’il ne soit saisi par l’Allemagne ; et il a permis à la Russie de saisir la Perse septentrionale, afin que les Anglais puissent s’emparer d’un bon morceau sur les bords du Golfe Persan, avant que le chemin de fer allemand n’y soit arrivé !

Et pour cela les Italiens massacrent ignoblement les Arabes inoffensifs et les sicaires du Tzar pendent les patriotes persans qui voulaient régénérer leur patrie par un peu de liberté politique.

Quels gredins que ces «honnêtes gens» !

II

La Haute Finance

Nous avons vu comment tous les États, dès lors que la grande industrie se développe dans la nation, sont amenés à chercher la guerre. Ils y sont poussés par leurs industriels, et même par les travailleurs, pour conquérir de nouveaux marchés — de nouvelles sources de facile enrichissement.

S’il n’y avait que cela ! Mais aujourd’hui il y a dans chaque état une classe — une clique plutôt, — infiniment plus puissante encore que les entrepreneurs d’industrie et qui, elle aussi pousse à la guerre. C’est la haute finance, les gros banquiers qui interviennent dans les rapports internationaux et qui fomentent les guerres.

Cela se fait aujourd’hui d’une manière très simple.

Vers la fin du moyen âge la plupart des grandes cités-républiques de l’Italie, avait fini par s’endetter. Lorsqu’elles furent entrées dans la période de décadence, à force de vouloir conquérir de riches marchés en Orient, et que cette conquête des marchés amena des guerres sans fin entre les cités-républiques, ces cités arrivèrent à contracter des dettes immenses envers leurs propres guildes, de gros marchands.

Un même phénomène se produit aujourd’hui pour les États, auxquels des syndicats de banquiers prêtent très volontiers, afin de prendre un jour hypothèque sur leurs revenus.

C’est surtout, cela se comprend, avec les petits États que cela se pratique. Les banquiers leur prêtent à 7, 8, 10 pour cent, sachant qu’ils ne «réaliseront» l’emprunt qu’à 80 ou 70 pour cent. Ce qui fait que, déduction faite des «commissions» des banques et des intermédiaires, — qui se montent de 10 à 20, et quelquefois jusqu’à 30 pour cent, — l’État ne reçoit pas même les trois quarts des sommes qu’il inscrit à son grand-livre.

Sur ces sommes, grossies de la sorte, l’État endetté doit payer désormais l’intérêt et l’amortissement. Et lorsqu’il ne le fait pas au terme dû, les banquiers ne demandent pas mieux que d’ajouter les arriérés de l’intérêt et de l’amortissement au principal de l’emprunt. Plus les finances de l’État débiteur vont mal, plus insensées sont les dépenses de ses chefs — et plus volontiers on lui offre de nouveaux emprunts. Après quoi les banquiers s’érigent un jour en «consortium» pour mettre la main sur tels impôts, telles douanes, telles lignes de chemin de fer.

C’est ainsi que les gros financiers ont ruiné et plus tard fait annexer l’Égypte par l’Angleterre. Plus les dépenses du khédive étaient folles, plus on les encourageait. C’était l’annexion à petites doses.

C’est encore de la même façon qu’on ruina la Turquie, pour lui enlever peu à peu ses provinces. Ce fut aussi la même chose, nous dit-on, pour la Grèce, qu’un groupe de financiers poussa à la guerre contre la Turquie, pour s’emparer ensuite d’une partie des revenus de la Grèce vaincue.

Et c’est ainsi que la haute finance de l’Angleterre et des Etats-Unis exploita la Japon, avant et pendant ses deux guerres contre la Chine et la Russie.

Bref, il y a dans les États prêteurs toute une organisation, dans laquelle gouvernants, banquiers, promoteurs de compagnies, brasseurs d’affaires et toute la gent interlope que Zola a si bien décrite dans L’Argent,se prêtent la main pour exploiter des États entiers.

Là où les naïfs croient découvrir de profondes causes politiques, ou bien des haines nationales, il n’y a que les complots tramés par les flibustiers de la finance. Ceux-ci exploitent tout : rivalités politiques et économiques, inimitiés nationales, traditions diplomatiques et conflits religieux.

Dans toutes les guerres de ce dernier quart de siècle, on trouve la main de la haute finance. La conquête de l’Égypte, l’annexion de Tripoli, l’occupation du Maroc, le partage de la Perse, les guerres du Japon — partout on retrouve les grandes banques ; — partout la haute finance a eu la voix décisive. Et si jusqu’à ce jour la grande guerre européenne n’a pas encore éclaté, c’est que la haute finance hésite encore. Elle ne sait pas trop de quel côté penchera la balance des milliards qui seront mis en jeu ; elle ne sait pas sur quel cheval mettre ses milliards.

Quant aux centaines de mille vies humaines que coûtera la guerre, — qu’est-ce que la finance à y voir ! L’esprit du financier raisonne par millions, — par colonnes de chiffres qui se balancent mutuellement. Le reste n’est pas de son domaine : il ne possède même pas l’imagination nécessaire pour faire intervenir les vies humaines dans ses raisonnements.

Quel monde ignoble à dévoiler, si quelqu’un se donnait seulement la peine d’étudier les coulisses de la haute pègre de la finance ! On le devine, rien que par le tout petit coin de voile soulevé par «Lysis» dans ses articles de La Revue(parus en 1908 en volume sous ce titre : Contre l’oligarchie financière en France).

On voit, en effet, par ce petit travail, comment quatre ou cinq banques, — le Crédit Lyonnais, la Société Générale, le Comptoir National d’Escompte et le Crédit Industriel et Commercial, — possèdent en France le monopole absolu des grandes opérations financières.

La plus grande partie — près des huit dixièmes de l’épargne française, qui se monte chaque année à peu près à deux milliards, est versée dans ces grandes banques ; et lorsque les États étrangers, grands et petits, les compagnies de chemins de fer, les villes, les compagnies industrielles des cinq parties du monde se présentent à Paris pour faire un emprunt, c’est à ces quatre ou cinq banques qu’ils s’adressent. Ces banques ont le monopole des emprunts étrangers et disposent du mécanisme nécessaire pour les faire mousser.

Il est évident que ce n’est pas le talent des directeurs de ces banques qui créa pour elles cette situation lucrative. C’est l’État, — le gouvernement français d’abord, qui donna à ces banques sa garantie et constitua pour elles une situation privilégiée qui devint bientôt un monopole. Et puis ce sont les autres États, les États emprunteurs qui renforcèrent ce monopole. Ainsi le Crédit Lyonnais, qui monopolise les emprunts russes, doit cette situation privilégiée aux agents financiers et aux ministères des finances du gouvernement russe.

Les affaires brassées par ces quatre ou cinq Sociétés se chiffrent par milliards. Ainsi, en deux années, 1906 et 1907, elles distribuèrent en emprunts divers sept milliards et demi, — 7.500 millions, dont 5.500 en emprunts étrangers (Lysis, p. 101). Et quand on apprend que la «commission» de ces compagnies lorsqu’elles organisent les emprunts étrangers est de 5 pour cent pour le «syndicat d’apporteurs» (ceux qui «apportent» de nouveaux emprunts), 5 pour cent pour le syndicat de la garantie, et de 7 à 10 pour cent pour le syndicat ou plutôt le trust des quatre ou cinq Sociétés que nous venons de nommer, — on voit quelles sommes immenses vont à ces monopolistes.

Ainsi, un seul intermédiaire qui «apporta» l’emprunt de 1.250 millions conclu par le gouvernement russe en 1906, pour écraser la révolution, toucha, de ce fait, une commission de douze millions !

On comprend ainsi quelle influence occulte les grands directeurs de ces Sociétés financières exercent sur la politique internationale. Avec leur comptabilité mystérieuse, avec les pleins pouvoirs que certains directeurs exigent et obtiennent des actionnaires — car il faut bien le discrétion quand on paie 1,2 millions à M. Un Tel, 250.000 francs à tel ministre, et tant de millions, en plus des décorations, à la presse ! Il n’y a pas, dit «Lysis», un seul grand journal en France qui ne soit pas payé par les banques. Cela se comprend. On devine aisément ce qu’il fallu distribuer d’argent à la presse, lorsqu’on préparait dans les années 1906 et 1907, la série d’emprunts russes (d’État, des chemins de fer, des banques foncières). Ce qu’il y eut de plumitifs qui mangèrent gras avec ces emprunts, — on le voit par le livre de «Lysis». Quelle aubaine, en effet ! Le gouvernement d’un grand État aux abois ! Une révolution à écraser ! Cela ne se rencontre pas tous les jours !

Eh bien ! tout le monde sait cela, plus ou moins. Il n’y a pas un seul homme politique qui ne connaisse les dessous de tous ces tripotages, et qui n’entende nommer à Paris les femmes et les hommes qui ont «touché» les grosses sommes après chaque emprunt, grand ou petit, russe ou brésilien.

Et chacun, s’il a la moindre connaissance des affaires, sait aussi parfaitement combien toute cette organisation de la haute finance est un produit de l’État, — un attribut essentiel de l’État.

Et ce serait cet État, — l’État dont on se garde bien de diminuer les pouvoirs ou de réduire les attributions, — qui dans la pensée des réformateurs étatistes, devrait devenir l’instrument d’affranchissement des masses ?! Allons donc !

Que ce soit par bêtise, ou ignorance, ou fourberie de l’affirmer, — toutes les trois explications sont impardonnables.

III

La Guerre et l’Industrie

Descendons maintenant un degré plus bas, et voyons comment l’État a créé dans l’industrie moderne toute une classe de gens directement intéressés à faire des nations des camps militaires, prêts à se ruer les uns sur les autres.

En ce moment, il existe en effet, des industries immenses qui occupent des millions d’hommes, et qui n’existent que pour préparer le matériel de guerre ; ce qui fait que les propriétaires de ces usines et leurs bailleurs de fond ont tout intérêt à préparer des guerres et à maintenir la crainte des guerres prêtes à éclater.

Il ne s’agit pas ici de menu fretin, — des fabricants d’armes à feu de mauvaise qualité, de sabres à bon marché, et de revolvers qui ratent tout le temps, comme on en a à Birmingham, à Liège, etc. Ceux-ci ne comptent presque plus, quoique le commerce de ces armes, fait par les exportateurs qui spéculent sur les guerres «coloniales», soit déjà d’une certaine importance. Ainsi, on sait que des marchands anglais approvisionnaient d’armes les Matabélés, alors que ceux-ci se préparaient à se soulever contre les Anglais qui leur imposaient le servage. Plus tard, ce furent des fabricants français, et même des fabricants anglais très connus, qui firent des fortunes en envoyant des armes, des canons et des munitions aux Boërs. Et en ce moment même on parle de quantités d’armes importées par les marchands anglais en Arabie, — ce qui amènera des soulèvements de tribus, le pillage de quelques marchands et — l’intervention anglaise, pour «rétablir l’ordre» et faire quelque nouvelle «annexion».

Ces faits, d’ailleurs, ne comptent plus. On sait bien ce que vaut le «patriotisme» bourgeois, et l’on a vu récemment des faits bien plus graves. Ainsi, pendant la dernière guerre entre la Russie et le Japon, l’or anglais approvisionnait les Japonais, pour qu’ils détruisissent le pouvoir maritime naissant de la Russie dans l’Océan Pacifique, dont l’Angleterre prenait ombrage. Mais, d’autre part, les compagnies houillères anglaises vendaient à un très haut prix 300.000 tonnes de charbon à la Russie pour lui permettre d’envoyer en Orient la flotte de Rojdestvensky. D’une pierre on faisait deux coups : les compagnies du Pays de Galles faisaient une belle affaire, et les financiers de Lombard Street (le centre des opérations financières de Londres) plaçaient leur argent à neuf ou dix pour cent dans l’emprunt japonais et prenaient hypothèque sur une bonne partie des revenus de leurs «chers alliés» !

Et tout cela, ce ne sont que quelques petits faits sur mille autres du même genre. On en saurait de belles sur tout ce monde de nos gouvernants, si les bourgeois ne savaient pas bien tenir leurs secrets ! — Passons donc à une autre catégorie de faits.

On sait que tous les grands États ont favorisé la création, à côté de leurs arsenaux, d’immenses usines privées qui fabriquent des canons, des blindages de cuirassés, des vaisseaux de guerre de moindres dimensions, des obus, de la poudre, etc. Des sommes immenses furent dépensées par tous les États pour avoir ces usines auxiliaires, où l’on trouve aujourd’hui concentrés les plus habiles ouvriers et ingénieurs.

Or, il est de toute évidence, qu’il est de l’intérêt direct des capitalistes qui ont placé leurs capitaux dans ces entreprises, de maintenir toujours des bruits de guerre, de pousser sans cesse aux armements, de semer, s’il le faut, la panique. C’est ce qu’ils font en effet.

Et si les probabilités d’une guerre européenne diminuent à certains moments, si les gouvernants, — quoique intéressés eux-mêmes comme actionnaires des grandes usine de ce genre (Anzin, Krupp, Armstrong, etc.), ainsi que des grandes compagnies des chemins de fer, des mines de charbon, etc., — si les gouvernants se font quelquefois tirer l’oreille pour sonner la fanfare guerrière, n’y a-t-il pas cette grande prostituée — la grande presse — pour préparer les esprits à de nouvelles guerres, précipiter celles qui sont probables, ou, du moins, forcer les gouvernements à doubler, à tripler leurs armements ? Ainsi n’a-t-on pas vu en Angleterre, pendant les dix années qui précédèrent la guerre des Boërs, la grande presse, et surtout ses adjoints dans la presse illustrée, préparer savamment les esprits à la nécessité d’une guerre «pour réveiller le patriotisme» ? Dans ce but, on fit flèche de tout bois. On publia à grand fracas des romans sur la prochaine guerre, où l’on racontait comment les Anglais, battus d’abord, faisaient un suprême effort et finissaient par détruire la flotte allemande et s’installer à Rotterdam. Un lord dépensa des sommes folles pour faire jouer dans toute l’Angleterre, une pièce patriotique, trop stupide pour faire ses frais, mais nécessaire pour ces messieurs qui tripotaient avec Rhodes en Afrique. Oubliant tout, on alla même jusqu’à faire revivre le culte — oui, le culte— de l’ennemi juré de l’Angleterre, Napoléon Ier. Et depuis lors le travail dans cette direction n’a jamais cessé. En 1904, on avait même presque tout à fait réussi à lancer la France, gouvernée en ce moment par Clemenceau et Delcassé, dans une guerre contre l’Allemagne — le gouvernement conservateur (lord Lansdowne) ayant fait la promesse d’appuyer les armées françaises par un corps d’armée anglais envoyé en Belgique ! Il se fallut de bien peu à ce moment pour que Delcassé, attachant à cette promesse risible une importance qu’elle n’a certainement pas, ne lançât la France dans une guerre désastreuse.

En général, plus nous avançons dans notre civilisation bourgeoise étatiste, plus la presse, cessant d’être l’expression de ce qu’on appelle l’opinion publique, s’applique à fabriquer elle-même l’opinion par les procédés les plus infâmes. La presse, dans tous les grands États, c’est déjà deux ou trois syndicats de brasseurs d’affaires financières qui font l’opinion qu’il leur faut dans l’intérêt de leurs entreprises. Les grands journaux leur appartiennent et le reste ne compte pas.

Mais ce n’est pas tout : la gangrène est encore plus profonde.

Les guerres modernes, ce n’est plus seulement le massacre de centaines de mille hommes dans chaque bataille, — un massacre dont ceux qui n’ont pas suivi les détails des grandes batailles dans la guerre de Mandchourie et les atroces détails du siège et de la défense de Port-Arthur, n’ont absolument aucune idée. Et cependant, les trois grandes batailles historiques, Gravelotte, Potomack et Borodino (de la Moskowa), qui durèrent chacune trois jours, et dans lesquelles il y eut cent mille homme blessés et tués des deux côtés, c’étaient des jeux d’enfants en comparaison des guerres modernes. Les grandes batailles se font aujourd’hui sur un front de cinquante, soixante kilomètres ; elles durent non plus trois jours, mais sept jours (Liao-Yang), dix jours (Moukden), et les pertes sont de cent cinquante mille hommes de chaque côté.Les ravages faits par les obus, lancés avec précision par des batteries placées à cinq, six, sept kilomètres, et dont on ne peut même pas découvrir la position, grâce à la poudre sans fumée, sont inouïs. Lorsque le feu de plusieurs cents bouches à feu est concentré sur un carré d’un kilomètre de côté (comme on le fait aujourd’hui), il ne reste pas un espace de dix mètres carrés qui n’ait reçu son obus, pas un buisson qui n’ait été rasé par les monstres hurlants envoyés on ne sait d’où. La folie s’empare des soldats, après sept ou huit jours de ce feu terrible, et lorsque les colonnes des assaillants arrivent jusqu’aux tranchées ennemies, alors la lutte s’engage corps à corps entre les combattants. Après s’être lancé mutuellement des grenades à la main et des morceaux de pyroxiline (deux morceaux de pyroxiline, liés entre eux par une ficelle étaient employés comme une fronde), les soldats russes et japonais se roulaient dans les tranchées de Port-Arthur comme des bêtes féroces, se frappant de la crosse du fusil, du couteau, des dents…

Les travailleurs occidentaux ne se doutent même pas de ce terrible retour à la plus affreuse sauvagerie que représente la guerre moderne, et les bourgeois qui le savent se gardent bien de le leur dire.

Mais les guerres modernes, ce n’est seulement le massacre, la folie du massacre, le retour, pendant la guerre, à la sauvagerie. C’est aussi la destruction sur une échelle colossale, du travail humain ; et les effets de cette destruction, nous les ressentons parmi nous continuellement, en temps de paix,par un accroissement de la misère parmi les pauvres, l’enrichissement parallèle des riches.

Chaque guerre, c’est la destruction d’un formidable matériel, qui comprend non seulement le matériel de guerre proprement dit, mais aussi les choses les plus nécessaires pour la vie de tous les jours, de toute la société : le pain, les viandes, les légumes, les denrées de toute sorte, les bêtes de trait, le cuir, le charbon, les métaux, les vêtements. Tout cela représente le travail utile de millions d’hommes pendant des dizaines d’années, et tout cela sera gaspillé, brûlé, jeté à l’eau en quelques mois. Mais c’est déjà gaspillé aujourd’hui même, en prévision des guerres.

Et comme ce matériel de guerre, ces métaux, ces provisions doivent être préparés à l’avance, la simple possibilité prochaine d’une nouvelle guerre amène dans toutes nos industries les soubresauts et des crises qui nous atteignent tous. Vous, moi, chacun de nous en ressentons les effets dans les moindres détails de notre vie. Le pain que nous mangeons, le charbon que nous brûlons, le billet de chemin de fer que nous achetons, leur prix, le prix de chaque chose, dépendent des bruits, des probabilités de guerre à courte échéance, propagés par les spéculateurs.

IV

Nous avons montré comment la nécessité de préparer à l’avance un formidable matériel de guerre et des amas de provisions de toutes sortes qui allaient être détruites en quelques mois de guerre, produirait dans toutes les industries des soubresauts et des crises dont chacun de nous, et surtout les salariés, se ressentaient d’une façon terrible. En effet, on a pu s’apercevoir très bien récemment aux Etats-Unis.

On se souvient sans doute de la terrible crise industrielle qui ravagea les Etats-Unis pendant ces trois ou quatre dernières années. En partie, elle dure encore. Eh bien ! l’origine de cette crise, — quoi qu’en aient dit les «savants» économistes qui connaissent les écrits de leurs prédécesseurs, mais ignorent la vie réelle, — la vraie origine de cette crise fut dans la production outrée des principales industries qui se fit pendant quelques années en prévision d’une guerre entre les grandes puissances de l’Europe, et d’une autre guerre entre les Etats-Unis et le Japon. Ceux qui poussaient à ces guerres savaient très bien l’effet que la prévision de ces conflits exercerait sur les industries américaines. Ce fut, en effet, pendant deux ou trois ans, une activité fiévreuse dans la métallurgie, les charbonnages, la fabrication du matériel des chemins de fer, des matériaux pour le vêtement, des conserves alimentaires.

L’extraction du minerai de fer et la fabrication de l’acier aux Etats-Unis atteignirent, pendant ces années, des proportions tout à fait inattendues. C’est surtout de l’acier que l’on consomme pendant les guerres modernes, et les Etats-Unis en faisaient des provisions fantastiques, ainsi que des métaux, comme le nickel et la manganèse, requis pour fabriquer les sortes d’acier nécessaires pour le matériel de guerre. C’était à qui spéculerait le mieux sur les provisions de fonte, d’acier, de cuivre, de plomb et de nickel.

Il en fut de même pour les provisions de blé, les conserves de viande, de poisson, de légumes. Les cotonnades, les draps, les cuirs suivaient de près. Et, puisque chaque grande industrie fait vivre à côté d’elle une quantité de petites, la fièvre d’une production surpassant de beaucoup la demande se répandait. Les prêteurs d’argent (ou plutôt de crédit), qui alimentaient cette production, profitaient de la fièvre — cela va sans dire — plus encore que les chefs d’industrie.

Et alors, d’un coup, tout s’arrêta soudain, sans qu’on pût invoquer une seule des causes auxquelles on avait attribué les crises précédentes. Le fait est que du jour où la haute finance européenne se persuada que le Japon, ruiné par la guerre en Mandchourie, n’oserait pas attaquer les Etats-Unis, et qu’aucune des nations européennes, ne se sentait assez sûre de la victoire pour dégainer, les capitalistes européens refusèrent de nouveaux crédits aux prêteurs américains qui alimentaient la surproduction en prévision de la guerre, ainsi qu’aux «nationalistes» japonais.

«Plus de guerre à courte échéance !» — et les usines d’acier, les mines de cuivre, les hauts fourneaux, les chantiers de navires, les tanneries, les spéculateurs sur les denrées, tous suspendirent soudain leurs opérations, leurs commandes, leurs achats.

Ce fut alors plus qu’une crise : ce fut un désastre ! Des millions d’ouvriers et d’ouvrières furent jetés sur le pavé dans la plus affreuse des misères. Grandes et petites usines se fermaient, la contagion se répandait comme une épidémie, en semant l’épouvante tout autour.

Qui dira jamais les souffrances des millions d’hommes, femmes et enfants, les vies brisées, avec lesquelles furent bâties les fortunes des gredins qui avaient spéculé en prévision des monceaux de cadavres humains et de chairs déchiquetées qui allaient s’accumuler dans les grandes batailles !

Voilà ce qu’est la guerre, voilà comment l’État enrichit les riches, tient les pauvres dans la misère, et les rend d’année en année plus asservis aux riches.

Maintenant une crise semblable à celle des Etats-Unis va se produire, selon toute probabilité, en Europe et surtout en Angleterre, à la suite des mêmes causes.

Tout le monde fut ébahi l’été passé par l’augmentation soudaine et tout à fait imprévue des exportations anglaises. Rien dans le monde économique ne la faisait prévoir ; aucune explication n’en a été donnée, — précisément parce que la seule explication possible c’est que d’immenses commandes venaient du continent en prévision d’une guerre entre l’Angleterre et l’Allemagne. Cette guerre manqua d’éclater, on le sait, en juillet passé, et si elle avait éclaté, la France et la Russie, l’Autriche et l’Italie auraient été forcées d’y prendre part.

Il est évident que les gros financiers qui alimentaient de leur crédit les spéculateurs sur les denrées, les draps, les cuirs, les métaux, etc., avaient été avertis de la tournure menaçante que prenaient les rapports entre les deux rivales. Ils savaient comment les deux gouvernements activaient leurs préparatifs militaires, et ils s’empressèrent de faire leurs commandes qui grossirent outre mesure les exportations anglaises de 1911.

Mais c’est aussi à la même cause que nous devons cette hausse extraordinaire récente des prix de toutes les denrées sans exception, alors que ni le rendement des récoltes de l’année passée, ni les quantités de toutes sortes de marchandises dans les dépôts, ne justifiaient cette hausse. Le fait est, d’ailleurs, que la hausse des prix ne se répandit pas seulement sur les denrées : toutes les marchandises en furent atteintes, et la demande grandissait toujours, alors que rien n’expliquait cette demande exagérée, si ce n’est les prévisions de guerre.

Et maintenant, il suffira que les gros spéculateurs coloniaux de l’Angleterre et de l’Allemagne arrivent à un arrangement concernant leurs parts dans le partage de l’Afrique orientale, — qu’ils s’entendent sur «les sphères d’influence» en Asie, c’est-à-dire sur les conquêtes prochaines, pour qu’il se produise en Europe le même arrêt soudain des industries que l’on a vu aux Etats-Unis.

Au fond, cet arrêt commence déjà à se faire sentir. C’est pourquoi en Angleterre les compagnies de charbonnages et «les lords du coton» se montrent si intransigeants envers les ouvriers, et les poussent à la grève. Ils prévoient une diminution des demandes, et ils ont déjà trop de marchandises en magasin, trop de charbon entassé autour de leurs mines.

Lorsqu’on analyse de près ces faits de l’activité des États modernes, on comprend jusqu’à quel point toute la vie de nos sociétés civilisées dépend — non pas des faits du développement économique des nations, mais de la façon dont divers milieux de privilégiés, plus ou moins favorisés par les États, réagissent sur ces faits.

Ainsi, il est évident que l’entrée dans l’arène économique d’un aussi puissant producteur qu’est l’Allemagne moderne, avec ses écoles, son éducation technique répandue à pleines mains dans le peuple, son entrain juvénile et les capacités d’organisation de son peuple, devait changer les rapports entre nations. Un nouvel ajustement des forces devait se produire. Mais vu l’organisation spécifique des États modernes, l’ajustement des forces économiques est entravé par un nouveau facteur : les privilèges, les monopoles constitués et maintenus par l’État. Au fond, c’est toujours la haute finance qui fait la loi dans toutes les considérations politiques. Le «qu’en dira le baron de Rothschild ?» ou plutôt le «qu’en dira le Syndicat des banquiers de Paris, de Vienne, de Londres ?» est devenu l’élément dominant dans les questions politiques et les rapports entre nations. C’est l’approbation ou la désapprobation de la finance qui font et défont les ministères (en Angleterre, il y a en plus l’approbation de l’Église officielle et des cabaretiers à envisager, mais l’Église et les cabaretiers sont toujours d’accord avec la haute finance, qui se garde bien de toucher à leurs rentes). Et, comme un ministre est après tout un homme qui tient à son poste, à sa puissance, et aux possibilités d’enrichissement qu’ils lui offrent — il s’ensuit que les questions de rapports internationaux se réduisent aujourd’hui en dernière analyse, à savoir si les mignons monopolistes de tel État vont prendre telle attitude ou telle autre, vis-à-vis d’autres mignons de même calibre d’un autre État.

Ainsi l’état des forces mises en jeu est donné par le degré de développement technique des diverses nations, à un certain moment de l’histoire. Mais l’usage qui sera fait de ces forces, dépend entièrement de l’état d’asservissement à son gouvernement et à la forme étatiste d’organisation, auquel les populations se sont laissé réduire. Les forces qui auraient pu donner l’harmonie, le bien-être et une nouvelle efflorescence d’une civilisation libertaire, — une fois mises dans les cadres de l’État, c’est-à-dire d’une organisation développée spécialement pour enrichir les riches et absorber tous les progrès au profit des classes privilégiées, — ces même forces deviennent un instrument d’oppression, de misère, de privilèges et de guerres sans fin pour l’enrichissement des privilégiés.

Résistance politique: Le grand racket de la guerre thermomètre de santé de l’État…

Posted in actualité, altermondialisme, colonialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état, Union Europeenne et nouvel ordre mondial with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 7 août 2014 by Résistance 71

Ce texte est à lire en parallèle de ce texte d’Emma Goldman sur le patriotisme que nous avons publié début Juillet: « Le patriotisme une menace pour la liberté », ainsi que cet autre excellent texte de Pierre Kropotkine datant de 1912 « La guerre » que nous avons publié le 11 Novembre 2013… A lire également « La guerre est un racket » du général américain Smedley Butler. N’oublions jamais et l’histoire l’a prouvé encore et encore depuis des millénaires, que la guerre est l’action paroxystique du terrorisme d’état. L’État ne vit, ne croît que par la guerre… La guerre est vraiment la santé de l’état par son complexe militaro-industriel et de la sécurité.

— Résistance 71 —

 

La guerre c’est la santé de l’État

 

Commission des relations de l’Internationale des Fédérations anarchistes

Madrid, 29 mars 2014

 

url de l’article:

http://www.monde-libertaire.fr/antimilitarisme/17102-la-guerre-cest-la-sante-de-letat

 

Dans le monde d’aujourd’hui, comme par le passé, la guerre est une nécessité pour les États afin d’établir leur domination sur les autres parties de la planète, d’unir leurs propres populations derrière eux contre un ennemi extérieur et afin d’augmenter les bénéfices de leurs propres industries d’armement qui sont une part croissante de leurs propres économies. De plus en plus, les grandes entreprises et les institutions financières comme le FMI et la Banque mondiale, en collaboration avec les États comme les États-Unis, la France, la Chine, la Russie, etc., imposent leur domination économique par la force militaire.

En outre, le développement de l’industrie de l’énergie nucléaire conduit à une société nucléaire de contrôle et de centralisation avec des menaces imminentes pour la vie humaine et l’environnement. Les nouvelles technologies (drones, etc.) sont utilisées pour tuer de plus en plus de personnes et pour la surveillance accrue de l’État, y compris le contrôle des frontières de la forteresse Europe contre les immigrants en provenance d’Afrique.

La recherche de minerais pour les industries nationales alimente la lutte des différents blocs afin d’établir un contrôle sur des sources importantes d’uranium, le pétrole et autres minerais. La guerre est intimement liée à la destruction de l’environnement comme la défoliation de la jungle pendant la guerre du Vietnam et l’énorme dégradation de l’environnement avec le bombardement de raffineries de pétrole au cours des guerres du Golfe.

La guerre implique le déplacement de populations entières, la migration forcée et la mise en place d’immenses camps de réfugiés. Elle déclenche la famine avec la destruction des cultures et des récoltes. Les viols de masse sont facilement utilisés comme une arme de terreur et comme un symptôme d’une masculinité déformée, élevée par le militarisme.

L’agitation de menaces extérieures fabriquées – comme celle de l’intégrisme islamique et, une fois de plus, celle de l’« Ours russe » ou de l’agression impérialiste occidentale –, ajoutées à la menace de troubles internes, souvent provoquées par l’État lui-même, est utilisée pour créer un ennemi intérieur, l’ennemi parmi nous, que ce soit des bandes de jeunes ou des groupes politiques. La militarisation croissante de la société est ainsi justifiée, avec le développement de la présence des troupes dans les rues et dans les transports, et une force de police de plus en plus militarisée. Les blocs concurrents – États-Unis, Russie, Chine, Union européenne, etc. – cherchent à asseoir leurs propres sphères d’influence à l’échelle mondiale, conduisant à une tension croissante, comme on peut le voir avec la situation ukrainienne.

Nous nous opposons à la dérive vers la militarisation de la société et l’entraînement à la guerre.

Les différends sur les frontières sont utilisés comme un moyen par les États-nations afin de déclencher des conflits. La solution n’est pas à rechercher dans de micronationalismes (Écosse, Catalogne, etc.) avec le développement de nouveaux petits États avec leurs propres forces armées, mais par une libre fédération des peuples, avec la destruction de l’industrie de guerre, la dissolution des armées, la disparition des frontières et le renversement du capitalisme lui-même. Sur le plan pratique, nous nous opposons à leur entraînement vers la guerre et à la militarisation de la société par des campagnes contre le recrutement militaire, pour le soutien à tous les déserteurs et à tous les opposants à la guerre, pour la désobéissance civile de masse, des blocages et des grèves contre la livraison d’armes et contre les armées.

Pas de frontières. Pas de guerres.

Le partage de toutes les ressources par les populations de l’ensemble de la planète.

Guerre à la guerre !

 

Commission des relations de l’Internationale des Fédérations anarchistes

Madrid, 29 mars 2014

Société contre l’État: Pratique politique anarchiste et révolution (1ère partie)

Posted in 3eme guerre mondiale, actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 6 juillet 2014 by Résistance 71

Voici ce qu’écrivait Pierre Kropotkine en 1914, à l’orée de la première guerre mondiale. Peut-on encore une fois être plus d’actualité et si oui, ne devrions-nous pas nous poser la question de pourquoi exactement 100 ans après son écriture, RIEN n’a changé ? Nos politicards nous parlent de « progressisme ». A hurler de rire si ce n’était pas si tragique…

— Résistance 71 —

 

L’action anarchiste dans la révolution

 

Pierre Kropotkine (1914)

 

Note: L’emphase sur certains passages est de notre chef et non pas de l’auteur.

 

1ère partie

2ème partie

 

Nous vivons à l’approche de graves évènements. C’est pourquoi les travailleurs et tous ceux qui tiennent à coeur le succès de la Révolution prochaine feront bien de méditer sur les idées exprimées dans ces pages et d’en chercher l’explication dans la vie, s’ils les approuvent.

Pierre KROPOTKINE mai 1914

I

Le massacre des bourgeois en vue du triomphe de la Révolution est un rêve insensé. Leur nombre même s’y oppose; car outre les millions de bourgeois qui devraient disparaître dans l’hypothèse des Fouquier-Tinville modernes, il y aurait encore les millions de travailleurs demi-bourgeois qui devraient les suivre. En effet, ceux-ci ne demandent qu’à devenir bourgeois à leur tour, et ils s’empresseraient de le devenir, si l’existence de la bourgeoisie n’était frappée que dans ses résultats et non dans ses causes. Quant à la Terreur organisée et légalisée, elle ne sert, en réalité, qu’à forger des chaînes pour le peuple. Elle tue l’initiative individuelle, qui est l’âme des révolutions ; elle perpétue l’idée de gouvernement fort et obéi, elle prépare la dictature de celui qui mettra la main sur le tribunal révolutionnaire et saura le manier, avec ruse et prudence, dans l’intérêt de son parti.

Arme des gouvernants, la Terreur sert avant tout les chefs des classes gouvernantes ; elle prépare le terrain pour que le moins scrupuleux d’entre eux arrive au pouvoir.

La Terreur de Robespierre devait aboutir à celle de Tallien, et celle-ci — à la dictature de Bonaparte. Robespierre couvait Napoléon.

Pour vaincre la bourgeoisie, il faut quelque chose de tout à fait différent de ce qui fait sa force actuelle, d’autres éléments que ceux qu’elle a si bien appris à manier. C’est pourquoi il faut voir d’abord ce qui fait sa force, et à cette force — en opposer une autre, supérieure.

Qu’est-ce qui a permis, en effet, aux bourgeois d’escamoter toutes les révolutions depuis le quinzième siècle ? d’en profiter pour asservir et agrandir leur domination, sur des bases autrement solides que le respect des superstitions religieuses ou le droit de naissance de l’aristocratie ?

— C’est l’Etat. C’est l’accroissement continuel et l’élargissement des fonctions de l’Etat, basé sur cette fondation bien plus solide que la religion ou le droit d’héridité — la Loi. Et tant que l’Etat durera, tant que la Loi restera sacrée aux yeux des peuples, tant que les révolutions à venir travailleront au maintien et à l’élargissement des fonctions de l’Etat et de la Loi — les bourgeois seront sûrs de conserver le pouvoir et de dominer les masses. Les légistes constituant l’Etat omnipotent, c’est l’origine de la bourgeoisie, et c’est encore l’Etat omnipotent qui fait la force actuelle de la bourgeoisie. Par la Loi et l’Etat les bourgeois se sont saisis du capital, et ils ont constitué leur autorité. Par la Loi et l’Etat, ils la maintiennent. Par la Loi et l’Etat, ils promettent encore de réparer les maux qui rongent la société.

En effet, tant que toutes les affaires du pays seront remises à quelques-uns, et que ces affaires auront la complexité inextricable qu’elles ont aujourd’hui — les bourgeois pourront dormir tranquilles. Ce sont eux qui, reprenant la tradition romaine de l’Etat omniscient, ont créé, élaboré, constitué ce mécanisme : ce sont eux qui en furent les soutiens à travers l’histoire moderne. Ils l’étudient dans leurs universités ; ils le maintiennent dans leurs tribunaux, ils l’enseignent à l’école; ils le propagent, l’inculquent par la voie de leur presse.

Leur esprit est si bien façonné à la tradition de l’Etat, que jamais ils ne s’en départissent, même dans leurs rêves d’avenir, Leurs utopies en portent le cachet. Ils ne peuvent rien concevoir, en dehors des principes de l’Etat romain, concernant la structure de la Société. S’ils rencontrent des institutions, développées en dehors de ces conceptions, soit dans la vie des paysans français, soit ailleurs, ils les brisent plutôt que d’en reconnaître la raison. C’est ainsi que les jacobins ont continué l’oeuvre de destruction des institutions populaires de la France, commencée par Turgot. Il abolissait les assemblées primaires de village, le mir qui vivait encore de son temps, le trouvant trop tumultueux, et insuffisamment ordonné. Les jacobins continuaient son oeuvre : ils abolissaient les communautés de famille, qui avaient échappé à la hache du droit romain ; ils donnaient le coup de grâce à la possession communale du sol ; ils faisaient les lois draconniennes contre les Lacune : 1 ligne les Vendéens par milliers que de se donner la peine de comprendre leurs institutions populaires. Et les jacobins modernes, en rencontrant la commune et la fédération des tribus parmi les Kabyles, préfèrent massacrer ces institutions par leurs tribunaux, que de déroger à leurs conceptions de propriété et d’hiérarchie romaines. Les bourgeois anglais en ont fait de même dans les Indes.

Ainsi, du jour où la Grande Révolution du siècle passé embrassa à son tour les doctrines romaines de l’Etat omnipotent, sentimentalisées par Rousseau et représentées par lui avec une étiquette d’Egalité et de Fraternité romano-catholiques, du jour où elle prit pour base de l’organisation sociale, la propriété et le gouvernement électif, — c’est aux petits-fils des « légistes » du XVIIe siècle, aux bourgeois qu’incomba la tâche d’organiser et de gouverner la France selon ces principes. Le peuple n’avait plus rien à y faire, sa force créatrice étant dans une toute autre direction.

II

Si par malheur, lors de la prochaine révolution, le peuple, encore une fois, ne comprend pas que sa mission est historique est de briser l’Etat, créé par les code de Justicien et les édits du pape ; s’il se laisse encore une fois éblouir, par les conceptions romaines « légales », d’Etat et de propriété (ce à quoi les socialistes autoritaires travaillent drûment) — alors il devra encore une fois abandonner le soin d’établir cette organisation à ceux qui en sont les vrais représentants historiques — les bourgeois.

S’il ne comprend pas que la vraie raison d’être d’une révolution populaire est de démolir l’Etat, nécessairement hiérarchique, pour rechercher à sa place la libre entente des individus et des groupes, la fédération libre et temporaire (chaque fois dans un but déterminé) ; s’il ne comprend pas qu’il faut abolir la propriété et le droit de l’acquérir, supprimer le gouvernement des élus, qui est venu se substituer au libre consentement de tous ; si le peuple renonce aux traditions de liberté de l’individu, de groupement volontaire et du libre consentement, devenant la base des règles de conduite, — traditions qui ont fait l’essence de tous les mouvements populaires précédents et de toutes les institutions de création populaire ; s’il abandonne ces traditions et reprend celles de la Rome romaine et catholique, — alors il n’aura que faire dans la révolution ; il devra laisser tout à la bourgeoisie, et se borner à lui demander quelques concessions.

La conception étatiste est absolument étrangère au peuple. Heureusement, il n’y comprend rien, il ne sait pas s’en servir. Il est resté peuple ; il est resté imbu de conceptions de ce que l’on appelle le droit commun ; conceptions basées sur des idées de justice réciproque entre individus, sur des faits réels, tandis que le droit des Etats est basé, soit sur des conceptions métaphysiques, soit sur des fictions, soit sur des interprétations de mots, créés à Rome et à Byzance pendant une période de décomposition, pour justifier l’exploitation et la suppression des droits populaires.

Le peuple a essayé à plusieurs reprises de rentrer dans les cadres de l’Etat, de s’en emparer, de s’en servir. Il n’y a jamais réussi.

Et il finissait toujours par abandonner ce mécanisme d’hiérarchie et de lois à d’autres que lui ; au souverain après les révolutions du seizième siècle ; aux bourgeois après celles du dix-septième en Angleterre et du dix-huitième en France.

La bourgeoisie, au contraire, s’est entièrement identifiée avec le droit des Etats. C’est ce qui fait sa force. C’est ce qui lui donne cette unité de pensée qui nous frappe à chaque instant.

En effet, un Ferry peut détester un Clemenceau ; un Floquet, un Freycinet, un Ferry peuvent méditer les coups qu’ils préparent pour arracher la présidence à un Grévy ou à un Carnot ; le pape et son clergé peuvent haïr les trois compères et leur couper l’herbe sous les pieds ; le boulangiste peut envelopper dans ses haines le clergé et le pape, Ferry et Clemenceau. Tout cela se peut et cela se fait. Mais, quelque chose de supérieur à ces inimitiés les unit tous, depuis la cocotte des boulevards, jusqu’au mielleux Carnot, depuis le ministre jusqu’au dernier professeur d’un lycée laïque ou religieux. C’est le culte de l’autorité.

Ils ne peuvent concevoir la société sans un gouvernement fort et obéi. Sans la centralisation, sans une hiérarchie rayonnant depuis Paris ou depuis Berlin jusqu’au dernier garde-champêtre et faisant marcher le dernier hameau sur les ordres de la capitale, ils ne voient que l’émiettement. Sans un code — création commune des Montagnards de la Convention et des princes de l’empire — ils ne voient qu’assassinats, incendies, coupe-gorges dans les rues. Sans la propriété garantie par le code, ils ne voient que des champs déserts et des villes en ruine. Sans une armée, abrutie jusqu’au point d’obéir aveuglément à ses chefs, ils voient le pays en proie aux envahisseurs ; et sans les juges, enveloppés d’autant de respect que le corpus dei l’était au moyen-âge, ils ne prévoient que la guerre de chacun contre tous. Le ministre et le garde-champêtre, le pape et l’instituteur sont absolument d’accord sur ces points. C’est ce qui fait leur force commune.

Ils n’ignorent point que le vol est en permanence dans les ministères, civils et militaires. Mais « peu importe ! » disent-ils ; ce ne sont que des accidents de personnes ; et tant que les ministères existent, la bourse et la patrie ne sont pas en danger.

Ils savent que les élections se font avec de l’argent, des chopes de bière et des fêtes de bienfaisance, et que dans les Chambres les voix s’achètent par des places, des concessions et des vols. Peu importe ! — la loi votée par les élus du peuple, sera traitée par eux de sacrée. On l’éludera, on la violera si elle gêne, mais on fera des discours enflammés sur son caractère divin.

Le président du Conseil et le chef de l’opposition peuvent s’insulter mutuellement dans la Chambre mais, le tournoi de paroles fini, ils s’entourent mutuellement de respect : ils sont deux chefs, deux fonctions nécessaires dans l’Etat. Et si le procureur et l’avocat se lancent des insultes par dessus la tête de l’accusé et se traitent mutuellement (en langage fleuri) de menteur et de coquin, — les discours finis, ils se serrent la main et se félicitent l’un l’autre de leurs péroraisons « palpitantes ». Ce n’est pas hypocrisie, ce n’est pas du savoir vivre. Du fond de son coeur l’avocat admire le procureur et le procureur admire l’avocat ; ils voient l’un dans l’autre quelque chose de supérieur à leurs personnalités, deux fonctions, deux représentants de la justice, du gouvernement, de l’Etat. Toute leur éducation les a préparés à cette manière de voir qui permet d’étouffer les sentiments humains sous des formules de la loi. Jamais le peuple n’arrivera à cette perfection, et il ferait mieux de ne jamais vouloir s’y essayer.

Une adoration commune, un culte commun unit tous les bourgeois, tous les exploiteurs. Le chef du pouvoir et le chef de l’opposition légale, le pape et l’athée bourgeois adorent également un même dieu, et ce dieu d’autorité réside jusque dans les coins les plus cachés de leurs cerveaux. C’est pourquoi ils restent unis, malgré leurs divisions. Le chef de l’Etat ne se séparerait du chef de l’opposition et le procureur de l’avocat que le jour où celui-là mettrait en doute l’institution même du parlement, et où l’avocat traiterait le tribunal même en vrai nihiliste, c’est-à-dire nierait son droit à l’existence. Alors, mais alors seulement, ils pourraient se séparer. En attendant, ils sont unis pour vouer leurs haines à ceux qui minent la suprématie de l’Etat et détruisent le respect de l’autorité. Contre ceux-ci ils sont implacables. Et si les bourgeois de l’Europe entière ont voué tant de haines aux travailleurs de la Commune de Paris — c’est qu’ils croyaient voir en eux de vrais révolutionnaires, prêts à jeter par dessus bord l’Etat, la propriété et le gouvernement représentatif.

On comprend quelle force ce culte commun du pouvoir hiérarchique donne à la bourgeoisie.

Si pourrie qu’elle soit dans les trois-quarts de ses représentants, elle a encore dans son sein un bon quart d’hommes qui tiennent ferme le drapeau de l’Etat. Après à la besogne, appliqués à la tâche aussi bien par leur religion légalitaire que par les appétits de pouvoir, ils travaillent sans relâche à affermir et propager ce culte. Toute une littérature immense, toutes les écoles sans exception, toute la presse sont à leur service, et dans leur jeunesse surtout, ils travaillent sans relâche à combattre toutes les tentatives d’entamer la conception étatiste légalitaire. Et quand des moments de lutte arrivent — tous, les décavés comme les vigoureux, se rangent serrés autour de ce drapeau. Ils savent qu’ils régneront, tant que ce drapeau flottera.

On comprend aussi, combien il est insensé de vouloir ranger la révolution sous ce drapeau, de. chercher à amener le peuple, à l’encontre de toutes ses traditions à accepter ce même principe, qui est celui de la domination et de l’exploitation. L’autorité est leur drapeau, et tant que le peuple n’en aura pas un autre, qui sera l’expression de ses tendances de communisme, antilégalitaires et anti-étatistes, — anti-romaines en un mot — force sera pour lui de se laisser mener et dominer par les autres.

C’est ici surtout que le révolutionnaire doit avoir l’audace de la pensée. Il doit avoir l’audace de rompre entièrement avec la tradition rornano-catholique ; il doit avoir le courage de se dire que le peuple a à élaborer lui-même toute l’organisation des sociétés sur des bases de justice, réelle, telle que la conçoit le droit commun populaire.

III

L’abolition de l’Etat, voici, disons-nous, la tâche qui s’impose au révolutionnaire — à celui, du moins, qui a l’audace de la pensée, sans laquelle on ne fait pas de révolutions. En cela, il a contre lui toutes les traditions de la bourgeoisie. Mais il a pour lui toute l’évolution de l’humanité qui nous impose à ce moment historique de nous affranchir d’une forme de groupement, rendue, peut-être, nécessaire par l’ignorance des temps passés, mais devenue hostile désormais à tout progrès ultérieur.

Cependant, l’abolition de l’Etat resterait un vain mot si les causes qui tendent aujourd’hui à produire la misère continuaient à fonctionner. Comme la richesse des puissants, comme le capital et l’exploitation, l’Etat est né de l’appauvrissement d’une partie de la société. Il a toujours fallu que quelques-uns tombent dans la misère, à la suite de migrations, d’invasions, de pestes ou de famines, pour que les autres s’enrichissent et acquièrent une autorité, qui pouvait croître désormais en rendant les moyens d’existence des masses de plus en plus incertains.

La domination politique ne peut donc pas être abolie sans abolir les causes mêmes de l’appauvrissement, de la misère des masses.

Pour cela — nous l’avons dit bien des fois — nous ne voyons qu’un moyen.

C’est d’assurer, d’abord, l’existence et même l’aisance à tous, et de s’organiser de manière à produire, sociétairement, tout ce qui est nécessaire pour assurer l’aisance. Avec les moyens de production actuels, c’est plus que possible, cest facile.

C’est d’accepter ce qui résulte de toute l’évolution économique moderne ; c’est-à-dire concevoir la société entière comme un tout, qui produit des richesses, sans qu’il soit possible de déterminer la part qui revient à chacun dans la production. C’est de s’organiser en société communiste, — non pas pour des considérations de justice absolue, mais parce qu’il est devenu impossible de déterminer la part de l’individu dans ce qui n’est plus une oeuvre individuelle.

Comme on le voit, le problème qui se dresse devant le révolutionnaire de notre siècle est immense. Il ne s’agit plus d’une simple négation d’abolir, — par exemple le servage, ou de renoncer à la suprématie du pape.

Il s’agit d’une oeuvre constructive : d’ouvrir une nouvelle page de l’histoire universelle, d’élaborer un ordre de choses tout nouveau, basé — non plus sur la solidarité au sein de la tribu, ou de la communauté de village, ou de la cité, mais sur la solidarité et l’égalité de tous. Les tentatives de solidarité limitée, soit par des liens de parenté, soit par des délimitations territoriales, soit par des liens de guildes ou de classes, ayant échoué, nous sommes amenés à travailler à l’élaboration d’une société, basée sur une conception autrement vaste que ce qui servit à maintenir les sociétés du moyen âge ou de l’antiquité.

Le problème à résoudre n’a certainement pas la simplicité sous laquelle on l’a si souvent présenté. Changer les hommes au pouvoir et rentrer chacun dans son atelier pour y reprendre le travail d’hier, mettre en circulation des bons de travail et les échanger contre des marchandises — ces solutions simplistes ne suffiraient pas ; cela ne vivrait pas, puisque la production actuelle est tout aussi fausse dans les buts qu’elle poursuit que dans les moyens qu’elle met en jeu.

Faite pour maintenir la pauvreté, elle ne saurait assurer l’abondance, — et c’est l’abondance que les masses réclament depuis qu’elles ont compris leur force productive, immensifiée par les progrès de la science et de la technique modernes. Élaborée en vue de tenir les masses dans un état voisin de la misère, avec le spectre de la faim toujours prêt à forcer l’homme à vendre ses forces aux détenteurs du sol, du capital et du pouvoir, — comment l’organisation actuelle de la production donnerait-elle le bien-être ?

Élaborée en vue de maintenir la hiérarchie des travailleurs, faite pour exploiter le paysan au profit de l’ouvrier industriel, le mineur au profit du mécanicien, l’artisan au profit de l’artiste, et ainsi de suite, pendant que les pays civilisés exploiteront les pays arriérés en civilisation, — comment l’agriculture et l’industrie, telles qu’elles sont aujourd’hui, pourraient-elles assurer l’égalité ?

Tout le caractère de l’agriculture, de l’industrie, du travail, a besoin d’être changé entièrement, une fois que la société revient à cette idée que le sol, la machine, l’usine doivent être des champs d’application du travail, en vue de donner le bien être à tous. Avant de rentrer à l’atelier, « après la révolution », comme nous disent les faiseurs d’utopies socialistes-autoritaires, il faudra encore savoir, si tel atelier, telle usine, produisant des instruments perfectionnés d’instruction ou d’abrutissement, a sa raison d’être ; si le champ doit être parcellé ou non, si la culture doit se faire comme chez les barbares d’il y a quinze cents ans, ou si elle doit se faire en vue de donner la plus grande somme de produits nécessaires à l’homme ?

C’est toute une période de transformations à traverser. C’est la révolution à porter dans l’usine et dans le champ, dans la chaumière et dans la maison urbaine, dans l’outil de labour, comme dans la machine puissante des grands ateliers, dans le groupement des cultivateurs, comme dans les groupements des ouvriers de la manufacture, ainsi que dans les rapports économiques entre tous ceux qui travaillent, dans l’échange et le commerce, qui sont aussi à socialiser, comme la consommation et la production.

Il faut, en outre, que tout le monde vive pendant cette période de transformation, que tout le monde se sente plus à l’aise que dans le passé.

Lorsque les habitants des communes du douzième siècle entreprirent de fonder dans les cités révoltées une société nouvelle, affranchie du seigneur, ils commencèrent par conclure un pacte de solidarité entre tous les habitants. Les mutins des communes jurèrent l’appui mutuel ; ils firent ce qu’on appela les « conjurations » des communes.

C’est par un pacte du même genre que devra commencer la révolution sociale. Un pacte pour la vie en commun — non pour la mort ; d’union et non pas d’extermination mutuelle. Un pacte de solidarité, pour considérer tout l’héritage du passé comme possession commune, un pacte pour partager selon les principes de l’équité tout ce qui pourra servir à traverser la crise : vivres et munitions, habitations et forces emmagasinées, outils et machines, savoir et pouvoir — un pacte de solidarité pour la consommation des produits, comme pour l’usage des moyens de production.

Forts de leurs conjurations, les bourgeois du douzième siècle, — au moment même de commencer la lutte contre le seigneur, pour pouvoir exister pendant cette lutte et la mener à bonne fin, — se mirent à organiser leurs sociétés de guildes et de métier. Ils réussirent ainsi à garantir un certain bien-être aux citadins. De même, forte du pacte de solidarité qui aura lié la société entière pour traverser les moments joyeux ou difficiles, et partager les conquêtes comme les défaites, la révolution pourra alors entreprendre en pleine sécurité l’oeuvre immense de réorganisation de la production qu’elle aura devant soi. Mais ce pacte, elle devra le conclure, si elle veut vivre.

Et dans son oeuvre nouvelle, qui devra être une oeuvre constructive, les masses populaires devront compter surtout sur leurs propres forces, sur leur initiative et leur génie organisateur, sur leur capacité d’ouvrir des voies nouvelles, parce que toute l’éducation de la bourgeoisie s’est faite dans une voie absolument opposée.

Le problème est immense. Mais ce n’est pas en cherchant à l’amoindrir d’avance que le peuple trouvera les forces nécessaires pour le résoudre. C’est au contraire en le concevant dans toute sa grandeur, c’est en puisant son inspiration dans les difficultés mêmes de la situation, qu’il trouvera le génie nécessaire pour vaincre.

Tous les progrès réellement grands de l’humanité, toutes les actions réellement grandes des peuples, se sont faites de cette façon et c’est dans la conception de toute la grandeur de sa tâche que la révolution puisera ses forces.

Ne faut-il donc pas que le révolutionnaire ait pleine conscience de la tâche qui lui incombe ? qu’il ne ferme pas les yeux sur les difficultés ? qu’il sache les regarder en face ?

C’est en faisant une conjuration contre tous les maîtres — une conjuration pour garantir à tous la liberté et à tous un certain bien-être — que les citadins révoltés débutèrent au douzième siècle. C’est aussi par une conjuration pour garantir à tous le pain et la liberté que devra débuter la révolution sociale. Que tous, sans aucune exception, sachent que quoiqu’il arrive à la révolution, sa première pensée sera toujours donnée à pourvoir le pain, le gîte, le vêtement aux habitants de la cité ou du territoire, — et dans ce seul fait de solidarité genérale, la révolution trouvera des forces qui ont manqué aux révolutions précédentes.

Mais pour cela, il faut renoncer aux errements de l’ancienne économie politique bourgeoise. Il faut se défaire pour toujours du salariat sous toutes ses formes possibles, et envisager la société comme un grand tout, organisé pour produire la plus grande somme possible de bien-être, avec la moindre perte de forces humaines. Il faut s’habituer à considérer la rémunération personnelle des services comme une impossibilité, comme une tentative échouée du passé, comme un encombrement pour l’avenir, si elle continuait d’exister.

Et il faut se défaire, non seulement en principe, mais jusque dans les moindres applications, du principe d’autorité, de la concentration des fonctions qui fait l’essence de la société actuelle.

Tel étant le problème, il serait bien triste si les travailleurs révolutionnaires s’illusionnaient sur sa simplicité, ou s’ils ne cherchaient déjà à se rendre compte sur la façon dont ils entendent le résoudre.

A suivre…

En ce 11 Novembre… « La Guerre » texte écrit en 1912 (Pierre Kropotkine)

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La Guerre

 

Pierre Kropotkine (1912)

 

Extrait de La Science Moderne et l’Anarchie Publications des «TEMPS NOUVEAUX» — N° 59 — 1912

 

Déjà en 1882, lorsque l’Angleterre, l’Allemagne, l’Autriche et la Roumanie, profitant de l’isolement de la France, s’étaient liguées contre la Russie et qu’une guerre européenne terrible était sur le point d’éclater, nous montrions dans LeRévolté,quels étaient les vrais motifs des rivalités entre États et des guerres qui en résulteraient.

Ce sont toujours des rivalités pour des marchés et pour le droit à l’exploitation des nations arriérées en industrie, qui sont la cause des guerres modernes. On ne se bat plus en Europe pour l’honneur des rois. On lance les armées les unes contre les autres pour l’intégrité des revenus de Messieurs les Très-Puissants Rothschild ou Schneider, la Très Honorable Compagnie d’Anzin, ou la Très Sainte Banque Catholique de Rome. Les rois ne comptent plus.

En effet, toutes les guerres que l’on a eues en Europe depuis cent cinquante ans furent des guerres pour des intérêts de commerce, des droits à l’exploitation.

Vers la fin du dix-huitième siècle, la grande industrie et le commerce mondial, appuyé sur des colonies en Amérique (le Canada) et en Asie (dans les Indes) et une marine de guerre, commençaient à se développer en France. Alors l’Angleterre qui avait déjà écrasé ses concurrents en Espagne et en Hollande, tenant à retenir pour elle le monopole du commerce maritime, de la puissance sur les mers et des riches colonies dans les Indes, — afin de pouvoir s’enrichir, par l’écoulement monopolisé des produits de son industrie, — profita de la révolution en France pour commencer contre elle toute une série de guerres. Se voyant assez riche pour payer les armées de la Prusse, de l’Autriche et de la Russie, elle fit à la France une succession de guerres terribles, désastreuses pendant un quart de siècle. La France dut se saigner à blanc pour soutenir ces guerres ; et ce ne fut qu’à ce prix qu’elle parvint à maintenir son droit de rester une «grande puissance». C’est-à-dire, elle retint le droit de ne pas se soumettre à toutes les conditions que les monopolistes anglais voulaient lui imposer dans l’intérêt de leur commerce ; et elle retint le droit d’avoir une marine et des ports militaires. Frustrée dans ses plans d’expansion coloniale dans l’Amérique du Nord (elle avait perdu le Canada) et dans les Indes (elle dut y abandonner ses colonies), elle obtint la permission en retour de se créer un empire colonial en Afrique (à condition de ne pas toucher à l’Égypte), et d’enrichir ses monopolistes en pillant les Arabes en Algérie.

Plus tard, dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, ce fut le tour de l’Allemagne. Lorsque le servage y fut aboli à la suite des soulèvements de 1848, et que l’abolition de la propriété communale força les jeunes paysans à quitter en masse les campagnes pour les villes, où ils offraient leurs «bras inoccupés» aux entrepreneurs d’industrie pour des salaires de meurt-la-faim, — la grande industrie prit son essor dans divers États allemands. Les industriels allemands comprirent bientôt que si l’on donnait au peuple une bonne éducation réaliste, ils pourraient rapidement rattraper les pays de grande industrie, comme la France et l’Angleterre, — à la condition, bien entendu, de procurer à l’Allemagne des débouchés avantageux en dehors de ses frontières. Ils savaient ce que Proudhon avait si bien démontré : que l’industriel ne parvient à sérieusement s’enrichir que si une bonne partie de ses produits est exportée dans des pays où ils peuvent être vendus à des prix auxquels ils ne pourraient jamais arriver dans le pays d’origine.

Alors dans toutes les couches sociales de l’Allemagne, celle des exploités, aussi bien que des exploiteurs, — ce fut un désir passionné d’unifier l’Allemagne à tout prix : d’en faire un puissant Empire qui serait capable de maintenir une immense armée, une forte marine, et conquérir des ports dans la mer du Nord, dans l’Adriatique, et — un jour — en Afrique et en Orient. Un empire qui pourrait dicter la loi économique en Europe.

Pour cela, il fallait évidemment, briser la force de la France, qui s’y opposerait sans doute et qui, alors, avait ou semblait avoir la force de l’empêcher.

De là — la guerre terrible de 1870, avec toutes ses tristes conséquences pour le progrès universel, que nous subissons jusqu’à ce jour.

Par cette guerre et cette victoire remportée sur la France, un empire Allemand, ce rêve des radicaux, des socialistes et des conservateurs allemands depuis 1848, fut enfin constitué, et il fit bientôt sentir et reconnaître sa puissance politique et son droit de dicter la loi en Europe.

Bientôt l’Allemagne, entrant dans une période frappante d’activité juvénile parvint, en effet, à doubler, tripler, décupler sa productivité industrielle, et en ce moment le bourgeois allemand convoite de nouvelles sources d’enrichissement un peu partout : dans les plaines de la Pologne, dans les prairies de la Hongrie, sur les plateaux de l’Afrique et surtout autour de la ligne de Bagdad, — dans les riches vallées de l’Asie Mineure, qui offriront aux capitalistes allemands une population laborieuse à exploiter, sous un des plus beaux ciels du monde.

C’est donc des ports d’exportation et surtout des ports militaires, dans l’Adriatique méditerranéenne et dans celle de l’Océan Indien — le golfe persan — ainsi que sur la côte africaine à Beïra et, plus tard, dans l’Océan Pacifique, que cherchent maintenant à conquérir les brasseurs d’affaires coloniales allemands et leur fidèle serviteur — l’Empire germanique.

Mais partout, ces nouveaux conquérants rencontrent un rival formidable, l’Anglais, qui leur barre le chemin.

Jalouse de garder sa suprématie sur les mers, jalouse surtout de retenir ses colonies pour l’exploitation par ses monopolistes ; effarouchée par les succès de la politique coloniale de l’Empire Allemand et le rapide développement de sa marine de guerre, l’Angleterre redouble d’efforts pour avoir une flotte capable d’écraser à coup sûr la flotte allemande. Elle cherche aussi partout des alliés pour affaiblir la puissance militaire de l’Allemagne sur terre. Et lorsque la presse anglaise sème l’alarme et épouvante la nation en feignant de craindre une invasion allemande, elle sait très bien que le danger n’est pas là. Ce qu’il lui faut, c’est de pouvoir lancer l’armée régulière anglaise, là où l’Allemagne attaquerait quelque colonie de l’Empire Britannique (l’Égypte, par exemple) ; après s’être mise d’accord pour cela avec la Turquie, et de retenir à la maison une forte armée «territoriale» qui puisse, au besoin, noyer dans le sang toute révolte ouvrière. C’est pour cela, surtout, que l’on enseigne l’art militaire à la jeunesse bourgeoise, groupé en escouades d’éclaireurs (Scouts).

La bourgeoisie anglaise veut faire aujourd’hui, avec l’Allemagne, ce qu’elle fit à deux reprises pour arrêter pour cinquante ans ou plus, le développement de la Russie comme puissance maritime : une fois en 1855 avec l’aide de la France et de la Turquie, et une autre fois, en 1900, en lançant le Japon contre la flotte russe et son port militaire dans le Pacifique.

Ce qui fait que nous vivons depuis deux années sur le qui-vive, en prévision d’une guerre colossale européenne qui peut éclater du jour au lendemain.

En outre, il ne faut pas oublier que la vague industrielle, en marchant de l’occident vers l’orient, a aussi envahi l’Italie, l’Autriche, la Russie. Et ces États viennent affirmer à leur tour leur «droit» — le droit de leurs monopolistes et de leurs privilégiés — à la curée en Afrique et en Asie.

Le brigandage russe en Perse, le brigandage italien contre les Arabes du désert à Tripoli et le brigandage français au Maroc en sont la conséquence.

Le consortiumde brigands, au service des monopolistes a «permis» à la France de s’emparer du Maroc, comme il a permis aux Anglais de saisir l’Égypte. Il a «permis» aux Italiens de s’emparer d’une partie de l’Empire ottoman, pour empêcher qu’il ne soit saisi par l’Allemagne ; et il a permis à la Russie de saisir la Perse septentrionale, afin que les Anglais puissent s’emparer d’un bon morceau sur les bords du Golfe Persan, avant que le chemin de fer allemand n’y soit arrivé !

Et pour cela les Italiens massacrent ignoblement les Arabes inoffensifs et les sicaires du Tzar pendent les patriotes persans qui voulaient régénérer leur patrie par un peu de liberté politique.

Quels gredins que ces «honnêtes gens» !

II

La Haute Finance

Nous avons vu comment tous les États, dès lors que la grande industrie se développe dans la nation, sont amenés à chercher la guerre. Ils y sont poussés par leurs industriels, et même par les travailleurs, pour conquérir de nouveaux marchés — de nouvelles sources de facile enrichissement.

S’il n’y avait que cela ! Mais aujourd’hui il y a dans chaque état une classe — une clique plutôt, — infiniment plus puissante encore que les entrepreneurs d’industrie et qui, elle aussi pousse à la guerre. C’est la haute finance, les gros banquiers qui interviennent dans les rapports internationaux et qui fomentent les guerres.

Cela se fait aujourd’hui d’une manière très simple.

Vers la fin du moyen âge la plupart des grandes cités-républiques de l’Italie, avait fini par s’endetter. Lorsqu’elles furent entrées dans la période de décadence, à force de vouloir conquérir de riches marchés en Orient, et que cette conquête des marchés amena des guerres sans fin entre les cités-républiques, ces cités arrivèrent à contracter des dettes immenses envers leurs propres guildes, de gros marchands.

Un même phénomène se produit aujourd’hui pour les États, auxquels des syndicats de banquiers prêtent très volontiers, afin de prendre un jour hypothèque sur leurs revenus.

C’est surtout, cela se comprend, avec les petits États que cela se pratique. Les banquiers leur prêtent à 7, 8, 10 pour cent, sachant qu’ils ne «réaliseront» l’emprunt qu’à 80 ou 70 pour cent. Ce qui fait que, déduction faite des «commissions» des banques et des intermédiaires, — qui se montent de 10 à 20, et quelquefois jusqu’à 30 pour cent, — l’État ne reçoit pas même les trois quarts des sommes qu’il inscrit à son grand-livre.

Sur ces sommes, grossies de la sorte, l’État endetté doit payer désormais l’intérêt et l’amortissement. Et lorsqu’il ne le fait pas au terme dû, les banquiers ne demandent pas mieux que d’ajouter les arriérés de l’intérêt et de l’amortissement au principal de l’emprunt. Plus les finances de l’État débiteur vont mal, plus insensées sont les dépenses de ses chefs — et plus volontiers on lui offre de nouveaux emprunts. Après quoi les banquiers s’érigent un jour en «consortium» pour mettre la main sur tels impôts, telles douanes, telles lignes de chemin de fer.

C’est ainsi que les gros financiers ont ruiné et plus tard fait annexer l’Égypte par l’Angleterre. Plus les dépenses du khédive étaient folles, plus on les encourageait. C’était l’annexion à petites doses.

C’est encore de la même façon qu’on ruina la Turquie, pour lui enlever peu à peu ses provinces. Ce fut aussi la même chose, nous dit-on, pour la Grèce, qu’un groupe de financiers poussa à la guerre contre la Turquie, pour s’emparer ensuite d’une partie des revenus de la Grèce vaincue.

Et c’est ainsi que la haute finance de l’Angleterre et des Etats-Unis exploita la Japon, avant et pendant ses deux guerres contre la Chine et la Russie.

Bref, il y a dans les États prêteurs toute une organisation, dans laquelle gouvernants, banquiers, promoteurs de compagnies, brasseurs d’affaires et toute la gent interlope que Zola a si bien décrite dans L’Argent,se prêtent la main pour exploiter des États entiers.

Là où les naïfs croient découvrir de profondes causes politiques, ou bien des haines nationales, il n’y a que les complots tramés par les flibustiers de la finance. Ceux-ci exploitent tout : rivalités politiques et économiques, inimitiés nationales, traditions diplomatiques et conflits religieux.

Dans toutes les guerres de ce dernier quart de siècle, on trouve la main de la haute finance. La conquête de l’Égypte, l’annexion de Tripoli, l’occupation du Maroc, le partage de la Perse, les guerres du Japon — partout on retrouve les grandes banques ; — partout la haute finance a eu la voix décisive. Et si jusqu’à ce jour la grande guerre européenne n’a pas encore éclaté, c’est que la haute finance hésite encore. Elle ne sait pas trop de quel côté penchera la balance des milliards qui seront mis en jeu ; elle ne sait pas sur quel cheval mettre ses milliards.

Quant aux centaines de mille vies humaines que coûtera la guerre, — qu’est-ce que la finance à y voir ! L’esprit du financier raisonne par millions, — par colonnes de chiffres qui se balancent mutuellement. Le reste n’est pas de son domaine : il ne possède même pas l’imagination nécessaire pour faire intervenir les vies humaines dans ses raisonnements.

Quel monde ignoble à dévoiler, si quelqu’un se donnait seulement la peine d’étudier les coulisses de la haute pègre de la finance ! On le devine, rien que par le tout petit coin de voile soulevé par «Lysis» dans ses articles de La Revue(parus en 1908 en volume sous ce titre : Contre l’oligarchie financière en France).

On voit, en effet, par ce petit travail, comment quatre ou cinq banques, — le Crédit Lyonnais, la Société Générale, le Comptoir National d’Escompte et le Crédit Industriel et Commercial, — possèdent en France le monopole absolu des grandes opérations financières.

La plus grande partie — près des huit dixièmes de l’épargne française, qui se monte chaque année à peu près à deux milliards, est versée dans ces grandes banques ; et lorsque les États étrangers, grands et petits, les compagnies de chemins de fer, les villes, les compagnies industrielles des cinq parties du monde se présentent à Paris pour faire un emprunt, c’est à ces quatre ou cinq banques qu’ils s’adressent. Ces banques ont le monopole des emprunts étrangers et disposent du mécanisme nécessaire pour les faire mousser.

Il est évident que ce n’est pas le talent des directeurs de ces banques qui créa pour elles cette situation lucrative. C’est l’État, — le gouvernement français d’abord, qui donna à ces banques sa garantie et constitua pour elles une situation privilégiée qui devint bientôt un monopole. Et puis ce sont les autres États, les États emprunteurs qui renforcèrent ce monopole. Ainsi le Crédit Lyonnais, qui monopolise les emprunts russes, doit cette situation privilégiée aux agents financiers et aux ministères des finances du gouvernement russe.

Les affaires brassées par ces quatre ou cinq Sociétés se chiffrent par milliards. Ainsi, en deux années, 1906 et 1907, elles distribuèrent en emprunts divers sept milliards et demi, — 7.500 millions, dont 5.500 en emprunts étrangers (Lysis, p. 101). Et quand on apprend que la «commission» de ces compagnies lorsqu’elles organisent les emprunts étrangers est de 5 pour cent pour le «syndicat d’apporteurs» (ceux qui «apportent» de nouveaux emprunts), 5 pour cent pour le syndicat de la garantie, et de 7 à 10 pour cent pour le syndicat ou plutôt le trust des quatre ou cinq Sociétés que nous venons de nommer, — on voit quelles sommes immenses vont à ces monopolistes.

Ainsi, un seul intermédiaire qui «apporta» l’emprunt de 1.250 millions conclu par le gouvernement russe en 1906, pour écraser la révolution, toucha, de ce fait, une commission de douze millions !

On comprend ainsi quelle influence occulte les grands directeurs de ces Sociétés financières exercent sur la politique internationale. Avec leur comptabilité mystérieuse, avec les pleins pouvoirs que certains directeurs exigent et obtiennent des actionnaires — car il faut bien le discrétion quand on paie 1,2 millions à M. Un Tel, 250.000 francs à tel ministre, et tant de millions, en plus des décorations, à la presse ! Il n’y a pas, dit «Lysis», un seul grand journal en France qui ne soit pas payé par les banques. Cela se comprend. On devine aisément ce qu’il fallu distribuer d’argent à la presse, lorsqu’on préparait dans les années 1906 et 1907, la série d’emprunts russes (d’État, des chemins de fer, des banques foncières). Ce qu’il y eut de plumitifs qui mangèrent gras avec ces emprunts, — on le voit par le livre de «Lysis». Quelle aubaine, en effet ! Le gouvernement d’un grand État aux abois ! Une révolution à écraser ! Cela ne se rencontre pas tous les jours !

Eh bien ! tout le monde sait cela, plus ou moins. Il n’y a pas un seul homme politique qui ne connaisse les dessous de tous ces tripotages, et qui n’entende nommer à Paris les femmes et les hommes qui ont «touché» les grosses sommes après chaque emprunt, grand ou petit, russe ou brésilien.

Et chacun, s’il a la moindre connaissance des affaires, sait aussi parfaitement combien toute cette organisation de la haute finance est un produit de l’État, — un attribut essentiel de l’État.

Et ce serait cet État, — l’État dont on se garde bien de diminuer les pouvoirs ou de réduire les attributions, — qui dans la pensée des réformateurs étatistes, devrait devenir l’instrument d’affranchissement des masses ?! Allons donc !

Que ce soit par bêtise, ou ignorance, ou fourberie de l’affirmer, — toutes les trois explications sont impardonnables.

III

La Guerre et l’Industrie

Descendons maintenant un degré plus bas, et voyons comment l’État a créé dans l’industrie moderne toute une classe de gens directement intéressés à faire des nations des camps militaires, prêts à se ruer les uns sur les autres.

En ce moment, il existe en effet, des industries immenses qui occupent des millions d’hommes, et qui n’existent que pour préparer le matériel de guerre ; ce qui fait que les propriétaires de ces usines et leurs bailleurs de fond ont tout intérêt à préparer des guerres et à maintenir la crainte des guerres prêtes à éclater.

Il ne s’agit pas ici de menu fretin, — des fabricants d’armes à feu de mauvaise qualité, de sabres à bon marché, et de revolvers qui ratent tout le temps, comme on en a à Birmingham, à Liège, etc. Ceux-ci ne comptent presque plus, quoique le commerce de ces armes, fait par les exportateurs qui spéculent sur les guerres «coloniales», soit déjà d’une certaine importance. Ainsi, on sait que des marchands anglais approvisionnaient d’armes les Matabélés, alors que ceux-ci se préparaient à se soulever contre les Anglais qui leur imposaient le servage. Plus tard, ce furent des fabricants français, et même des fabricants anglais très connus, qui firent des fortunes en envoyant des armes, des canons et des munitions aux Boërs. Et en ce moment même on parle de quantités d’armes importées par les marchands anglais en Arabie, — ce qui amènera des soulèvements de tribus, le pillage de quelques marchands et — l’intervention anglaise, pour «rétablir l’ordre» et faire quelque nouvelle «annexion».

Ces faits, d’ailleurs, ne comptent plus. On sait bien ce que vaut le «patriotisme» bourgeois, et l’on a vu récemment des faits bien plus graves. Ainsi, pendant la dernière guerre entre la Russie et le Japon, l’or anglais approvisionnait les Japonais, pour qu’ils détruisissent le pouvoir maritime naissant de la Russie dans l’Océan Pacifique, dont l’Angleterre prenait ombrage. Mais, d’autre part, les compagnies houillères anglaises vendaient à un très haut prix 300.000 tonnes de charbon à la Russie pour lui permettre d’envoyer en Orient la flotte de Rojdestvensky. D’une pierre on faisait deux coups : les compagnies du Pays de Galles faisaient une belle affaire, et les financiers de Lombard Street (le centre des opérations financières de Londres) plaçaient leur argent à neuf ou dix pour cent dans l’emprunt japonais et prenaient hypothèque sur une bonne partie des revenus de leurs «chers alliés» !

Et tout cela, ce ne sont que quelques petits faits sur mille autres du même genre. On en saurait de belles sur tout ce monde de nos gouvernants, si les bourgeois ne savaient pas bien tenir leurs secrets ! — Passons donc à une autre catégorie de faits.

On sait que tous les grands États ont favorisé la création, à côté de leurs arsenaux, d’immenses usines privées qui fabriquent des canons, des blindages de cuirassés, des vaisseaux de guerre de moindres dimensions, des obus, de la poudre, etc. Des sommes immenses furent dépensées par tous les États pour avoir ces usines auxiliaires, où l’on trouve aujourd’hui concentrés les plus habiles ouvriers et ingénieurs.

Or, il est de toute évidence, qu’il est de l’intérêt direct des capitalistes qui ont placé leurs capitaux dans ces entreprises, de maintenir toujours des bruits de guerre, de pousser sans cesse aux armements, de semer, s’il le faut, la panique. C’est ce qu’ils font en effet.

Et si les probabilités d’une guerre européenne diminuent à certains moments, si les gouvernants, — quoique intéressés eux-mêmes comme actionnaires des grandes usine de ce genre (Anzin, Krupp, Armstrong, etc.), ainsi que des grandes compagnies des chemins de fer, des mines de charbon, etc., — si les gouvernants se font quelquefois tirer l’oreille pour sonner la fanfare guerrière, n’y a-t-il pas cette grande prostituée — la grande presse — pour préparer les esprits à de nouvelles guerres, précipiter celles qui sont probables, ou, du moins, forcer les gouvernements à doubler, à tripler leurs armements ? Ainsi n’a-t-on pas vu en Angleterre, pendant les dix années qui précédèrent la guerre des Boërs, la grande presse, et surtout ses adjoints dans la presse illustrée, préparer savamment les esprits à la nécessité d’une guerre «pour réveiller le patriotisme» ? Dans ce but, on fit flèche de tout bois. On publia à grand fracas des romans sur la prochaine guerre, où l’on racontait comment les Anglais, battus d’abord, faisaient un suprême effort et finissaient par détruire la flotte allemande et s’installer à Rotterdam. Un lord dépensa des sommes folles pour faire jouer dans toute l’Angleterre, une pièce patriotique, trop stupide pour faire ses frais, mais nécessaire pour ces messieurs qui tripotaient avec Rhodes en Afrique. Oubliant tout, on alla même jusqu’à faire revivre le culte — oui, le culte— de l’ennemi juré de l’Angleterre, Napoléon Ier. Et depuis lors le travail dans cette direction n’a jamais cessé. En 1904, on avait même presque tout à fait réussi à lancer la France, gouvernée en ce moment par Clemenceau et Delcassé, dans une guerre contre l’Allemagne — le gouvernement conservateur (lord Lansdowne) ayant fait la promesse d’appuyer les armées françaises par un corps d’armée anglais envoyé en Belgique ! Il se fallut de bien peu à ce moment pour que Delcassé, attachant à cette promesse risible une importance qu’elle n’a certainement pas, ne lançât la France dans une guerre désastreuse.

En général, plus nous avançons dans notre civilisation bourgeoise étatiste, plus la presse, cessant d’être l’expression de ce qu’on appelle l’opinion publique, s’applique à fabriquer elle-même l’opinion par les procédés les plus infâmes. La presse, dans tous les grands États, c’est déjà deux ou trois syndicats de brasseurs d’affaires financières qui font l’opinion qu’il leur faut dans l’intérêt de leurs entreprises. Les grands journaux leur appartiennent et le reste ne compte pas.

Mais ce n’est pas tout : la gangrène est encore plus profonde.

Les guerres modernes, ce n’est plus seulement le massacre de centaines de mille hommes dans chaque bataille, — un massacre dont ceux qui n’ont pas suivi les détails des grandes batailles dans la guerre de Mandchourie et les atroces détails du siège et de la défense de Port-Arthur, n’ont absolument aucune idée. Et cependant, les trois grandes batailles historiques, Gravelotte, Potomack et Borodino (de la Moskowa), qui durèrent chacune trois jours, et dans lesquelles il y eut cent mille homme blessés et tués des deux côtés, c’étaient des jeux d’enfants en comparaison des guerres modernes. Les grandes batailles se font aujourd’hui sur un front de cinquante, soixante kilomètres ; elles durent non plus trois jours, mais sept jours (Liao-Yang), dix jours (Moukden), et les pertes sont de cent cinquante mille hommes de chaque côté.Les ravages faits par les obus, lancés avec précision par des batteries placées à cinq, six, sept kilomètres, et dont on ne peut même pas découvrir la position, grâce à la poudre sans fumée, sont inouïs. Lorsque le feu de plusieurs cents bouches à feu est concentré sur un carré d’un kilomètre de côté (comme on le fait aujourd’hui), il ne reste pas un espace de dix mètres carrés qui n’ait reçu son obus, pas un buisson qui n’ait été rasé par les monstres hurlants envoyés on ne sait d’où. La folie s’empare des soldats, après sept ou huit jours de ce feu terrible, et lorsque les colonnes des assaillants arrivent jusqu’aux tranchées ennemies, alors la lutte s’engage corps à corps entre les combattants. Après s’être lancé mutuellement des grenades à la main et des morceaux de pyroxiline (deux morceaux de pyroxiline, liés entre eux par une ficelle étaient employés comme une fronde), les soldats russes et japonais se roulaient dans les tranchées de Port-Arthur comme des bêtes féroces, se frappant de la crosse du fusil, du couteau, des dents…

Les travailleurs occidentaux ne se doutent même pas de ce terrible retour à la plus affreuse sauvagerie que représente la guerre moderne, et les bourgeois qui le savent se gardent bien de le leur dire.

Mais les guerres modernes, ce n’est seulement le massacre, la folie du massacre, le retour, pendant la guerre, à la sauvagerie. C’est aussi la destruction sur une échelle colossale, du travail humain ; et les effets de cette destruction, nous les ressentons parmi nous continuellement, en temps de paix,par un accroissement de la misère parmi les pauvres, l’enrichissement parallèle des riches.

Chaque guerre, c’est la destruction d’un formidable matériel, qui comprend non seulement le matériel de guerre proprement dit, mais aussi les choses les plus nécessaires pour la vie de tous les jours, de toute la société : le pain, les viandes, les légumes, les denrées de toute sorte, les bêtes de trait, le cuir, le charbon, les métaux, les vêtements. Tout cela représente le travail utile de millions d’hommes pendant des dizaines d’années, et tout cela sera gaspillé, brûlé, jeté à l’eau en quelques mois. Mais c’est déjà gaspillé aujourd’hui même, en prévision des guerres.

Et comme ce matériel de guerre, ces métaux, ces provisions doivent être préparés à l’avance, la simple possibilité prochaine d’une nouvelle guerre amène dans toutes nos industries les soubresauts et des crises qui nous atteignent tous. Vous, moi, chacun de nous en ressentons les effets dans les moindres détails de notre vie. Le pain que nous mangeons, le charbon que nous brûlons, le billet de chemin de fer que nous achetons, leur prix, le prix de chaque chose, dépendent des bruits, des probabilités de guerre à courte échéance, propagés par les spéculateurs.

IV

Nous avons montré comment la nécessité de préparer à l’avance un formidable matériel de guerre et des amas de provisions de toutes sortes qui allaient être détruites en quelques mois de guerre, produirait dans toutes les industries des soubresauts et des crises dont chacun de nous, et surtout les salariés, se ressentaient d’une façon terrible. En effet, on a pu s’apercevoir très bien récemment aux Etats-Unis.

On se souvient sans doute de la terrible crise industrielle qui ravagea les Etats-Unis pendant ces trois ou quatre dernières années. En partie, elle dure encore. Eh bien ! l’origine de cette crise, — quoi qu’en aient dit les «savants» économistes qui connaissent les écrits de leurs prédécesseurs, mais ignorent la vie réelle, — la vraie origine de cette crise fut dans la production outrée des principales industries qui se fit pendant quelques années en prévision d’une guerre entre les grandes puissances de l’Europe, et d’une autre guerre entre les etats-Unis et le Japon. Ceux qui poussaient à ces guerres savaient très bien l’effet que la prévision de ces conflits exercerait sur les industries américaines. Ce fut, en effet, pendant deux ou trois ans, une activité fiévreuse dans la métallurgie, les charbonnages, la fabrication du matériel des chemins de fer, des matériaux pour le vêtement, des conserves alimentaires.

L’extraction du minerai de fer et la fabrication de l’acier aux Etats-Unis attinrent, pendant ces années, des proportions tout à fait inattendues. C’est surtout de l’acier que l’on consomme pendant les guerres modernes, et les Etats-Unis en faisaient des provisions fantastiques, ainsi que des métaux, comme le nickel et la manganèse, requis pour fabriquer les sortes d’acier nécessaires pour le matériel de guerre. C’était à qui spéculerait le mieux sur les provisions de fonte, d’acier, de cuivre, de plomb et de nickel.

Il en fut de même pour les provisions de blé, les conserves de viande, de poisson, de légumes. Les cotonnades, les draps, les cuirs suivaient de près. Et, puisque chaque grande industrie fait vivre à côté d’elle une quantité de petites, la fièvre d’une production surpassant de beaucoup la demande se répandait. Les prêteurs d’argent (ou plutôt de crédit), qui alimentaient cette production, profitaient de la fièvre — cela va sans dire — plus encore que les chefs d’industrie.

Et alors, d’un coup, tout s’arrêta soudain, sans qu’on pût invoquer une seule des causes auxquelles on avait attribué les crises précédentes. Le fait est que du jour où la haute finance européenne se persuada que le Japon, ruiné par la guerre en Mandchourie, n’oserait pas attaquer les Etats-Unis, et qu’aucune des nations européennes, ne se sentait assez sûre de la victoire pour dégainer, les capitalistes européens refusèrent de nouveaux crédits aux prêteurs américains qui alimentaient la surproduction en prévision de la guerre, ainsi qu’aux «nationalistes» japonais.

«Plus de guerre à courte échéance !» — et les usines d’acier, les mines de cuivre, les hauts fourneaux, les chantiers de navires, les tanneries, les spéculateurs sur les denrées, tous suspendirent soudain leurs opérations, leurs commandes, leurs achats.

Ce fut alors plus qu’une crise : ce fut un désastre ! Des millions d’ouvriers et d’ouvrières furent jetés sur le pavé dans la plus affreuse des misères. Grandes et petites usines se fermaient, la contagion se répandait comme une épidémie, en semant l’épouvante tout autour.

Qui dira jamais les souffrances des millions d’hommes, femmes et enfants, les vies brisées, avec lesquelles furent bâties les fortunes des gredins qui avaient spéculé en prévision des monceaux de cadavres humains et de chairs déchiquetées qui allaient s’accumuler dans les grandes batailles !

Voilà ce qu’est la guerre, voilà comment l’État enrichit les riches, tient les pauvres dans la misère, et les rend d’année en année plus asservis aux riches.

Maintenant une crise semblable à celle des Etats-Unis va se produire, selon toute probabilité, en Europe et surtout en Angleterre, à la suite des mêmes causes.

Tout le monde fut ébahi l’été passé par l’augmentation soudaine et tout à fait imprévue des exportations anglaises. Rien dans le monde économique ne la faisait prévoir ; aucune explication n’en a été donnée, — précisément parce que la seule explication possible c’est que d’immenses commandes venaient du continent en prévision d’une guerre entre l’Angleterre et l’Allemagne. Cette guerre manqua d’éclater, on le sait, en juillet passé, et si elle avait éclaté, la France et la Russie, l’Autriche et l’Italie auraient été forcées d’y prendre part.

Il est évident que les gros financiers qui alimentaient de leur crédit les spéculateurs sur les denrées, les draps, les cuirs, les métaux, etc., avaient été avertis de la tournure menaçante que prenaient les rapports entre les deux rivales. Ils savaient comment les deux gouvernements activaient leurs préparatifs militaires, et ils s’empressèrent de faire leurs commandes qui grossirent outre mesure les exportations anglaises de 1911.

Mais c’est aussi à la même cause que nous devons cette hausse extraordinaire récente des prix de toutes les denrées sans exception, alors que ni le rendement des récoltes de l’année passée, ni les quantités de toutes sortes de marchandises dans les dépôts, ne justifiaient cette hausse. Le fait est, d’ailleurs, que la hausse des prix ne se répandit pas seulement sur les denrées : toutesles marchandises en furent atteintes, et la demande grandissait toujours, alors que rien n’expliquait cette demande exagérée, si ce n’est les prévisions de guerre.

Et maintenant, il suffira que les gros spéculateurs coloniaux de l’Angleterre et de l’Allemagne arrivent à un arrangement concernant leurs parts dans le partage de l’Afrique orientale, — qu’ils s’entendent sur «les sphères d’influence» en Asie, c’est-à-dire sur les conquêtes prochaines, pour qu’il se produise en Europe le même arrêt soudain des industries que l’on a vu aux Etats-Unis.

Au fond, cet arrêt commence déjà à se faire sentir. C’est pourquoi en Angleterre les compagnies de charbonnages et «les lords du coton» se montrent si intransigeants envers les ouvriers, et les poussent à la grève. Ils prévoient une diminution des demandes, et ils ont déjà trop de marchandises en magasin, trop de charbon entassé autour de leurs mines.

Lorsqu’on analyse de près ces faits de l’activité des États modernes, on comprend jusqu’à quel point toute la vie de nos sociétés civilisées dépend — non pas des faitsdu développement économique des nations, mais de la façon dont divers milieux de privilégiés, plus ou moins favorisés par les États, réagissent sur ces faits.

Ainsi, il est évident que l’entrée dans l’arène économique d’un aussi puissant producteur qu’est l’Allemagne moderne, avec ses écoles, son éducation technique répandue à pleines mains dans le peuple, son entrain juvénile et les capacités d’organisation de son peuple, devait changer les rapports entre nations. Un nouvel ajustement des forces devait se produire. Mais vu l’organisation spécifique des États modernes, l’ajustement des forces économiques est entravé par un nouveau facteur : les privilèges, les monopoles constitués et maintenus par l’État. Au fond, c’est toujours la haute finance qui fait la loi dans toutes les considérations politiques. Le «qu’en dira le baron de Rothschild ?» ou plutôt le «qu’en dira le Syndicat des banquiers de Paris, de Vienne, de Londres ?» est devenu l’élément dominant dans les questions politiques et les rapports entre nations. C’est l’approbation ou la désapprobation de la finance qui font et défont les ministères (en Angleterre, il y a en plus l’approbation de l’Église officielle et des cabaretiers à envisager, mais l’Église et les cabaretiers sont toujours d’accord avec la haute finance, qui se garde bien de toucher à leurs rentes). Et, comme un ministre est après tout un homme qui tient à son poste, à sa puissance, et aux possibilités d’enrichissement qu’ils lui offrent — il s’ensuit que les questions de rapports internationaux se réduisent aujourd’hui en dernière analyse, à savoir si les mignons monopolistes de tel État vont prendre telle attitude ou telle autre, vis-à-vis d’autres mignons de même calibre d’un autre État.

Ainsi l’état des forces mises en jeu est donné par le degré de développement technique des diverses nations, à un certain moment de l’histoire. Mais l’usage qui sera fait de ces forces, dépend entièrement de l’état d’asservissement à son gouvernement et à la forme étatiste d’organisation, auquel les populations se sont laissé réduire. Les forces qui auraient pu donner l’harmonie, le bien-être et une nouvelle efflorescence d’une civilisation libertaire, — une fois mises dans les cadres de l’État, c’est-à-dire d’une organisation développée spécialement pour enrichir les riches et absorber tous les progrès au profit des classes privilégiées, — ces même forces deviennent un instrument d’oppression, de misère, de privilèges et de guerres sans fin pour l’enrichissement des privilégiés.