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La grande révolution française 1789-93: (Kropotkine 1909): Les revendications sociales et l’esprit de commune, l’écrasement des sections populaires…

Posted in actualité, autogestion, démocratie participative, documentaire, pédagogie libération, police politique et totalitarisme, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , on 8 février 2017 by Résistance 71

La suite des « revendications sociales et l’état d’esprit à Lyon et Paris » décrits par Kropotkine dans sa « Grande Révolution 1789-1793 » publiée en 1909. Ceci nous montre ce que fut la véritable révolution française, comment elle fut de fait contre le peuple et bien celle des nantis d’une nouvelle aristocratie.

~ Résistance 71 ~

 

L’écrasement des sections

 

Pierre Kropotkine

 

“La grande révolution 1789-1793”, chapitre 63

publié en 1909

 

Deux puissances rivales se trouvaient en présence à la fin de 1793 : les deux Comités, de salut public et de sûreté générale, qui dominaient la Convention, et la Commune de Paris. Cependant la vraie force de la Commune n’était ni dans son maire Pache, ni dans son procureur Chaumette, ou son substitut Hébert, ni dans son Conseil général. Elle était dans les sections. Aussi voit-on le gouvernement central s’appliquer constamment à soumettre les sections à son autorité.

Lorsque la Convention eut retiré aux sections de Paris « la permanence », c’est-à-dire le droit de convoquer leurs assemblées générales aussi fréquemment qu’elles le voulaient, les sections commencèrent à créer des « sociétés populaires » ou des « sociétés sectionnaires ». Mais ces sociétés furent très mal vues des Jacobins, qui devenaient à leur tour des hommes de gouvernement, et à la fin de 1793 et en janvier 1794 on parla beaucoup au club des Jacobins contre ces sociétés, — d’autant plus que les royalistes faisaient un effort concerté pour les envahir et s’en emparer. « Il est sorti du cadavre de la monarchie, disait un des Jacobins, Simond, une infinité d’insectes venimeux qui ne sont pas assez stupides pour en essayer la résurrection », mais qui cherchent à perpétuer les convulsions du corps politique[1]. En province, surtout, ces « insectes » ont du succès. Une infinité d’émigrés, continuait Simond, « gens de loi, gens de finance, agents de l’ancien régime », inondent les campagnes, envahissent les sociétés populaires et en deviennent les présidents et les secrétaires.

Il est évident que les sociétés populaires, qui n’étaient à Paris autre chose que des assemblées de sections organisées sous un autre nom[2], se seraient bientôt « épurées », pour exclure les royalistes déguisés, et elles auraient continué l’œuvre des sections. Mais toute leur activité déplaisait aux Jacobins qui voyaient avec jalousie l’influence de ces « nouveaux venus » qui les « dépassaient en patriotisme. » — « À les croire, disait le même Simond, les patriotes de 89… ne sont plus que des bêtes de somme fatiguées ou dépéries qu’il faut assommer, parce qu’ils ne peuvent plus suivre les nouveau-nés dans la route politique de la Révolution. » Et il trahissait les craintes de la bourgeoisie jacobine, en parlant de la « quatrième législature » que ces nouveaux venus auraient cherché à composer, pour aller plus loin que la Convention. « Nos plus grands ennemis, ajoutait Jeanbon Saint-André, ne sont pas au dehors ; nous les voyons : ils sont au milieu de nous ; ils veulent porter plus loin que nous les mesures révolutionnaires »[3].

Là-dessus, Dufourny parle contre toutes les sociétés de sections, et Deschamps les appelle de « petites Vendées. »

Quant à Robespierre, il s’empresse de reprendre son argument favori — les menées de l’étranger. « Mes inquiétudes, dit-il, n’étaient que trop fondées. Vous voyez que la tartuferie contre-révolutionnaire y domine. Les agents de la Prusse, de l’Angleterre et de l’Autriche veulent par ce moyen anéantir l’autorité de la Convention et l’ascendant patriotique de la Société des Jacobins. »[4].

L’hostilité des Jacobins contre les sociétés populaires est évidemment une hostilité contre les sections de Paris et les organisations de même genre en province, et cette hostilité n’est que l’expression de celle du gouvernement central. Ainsi, dès que le gouvernement révolutionnaire fut établi par le décret du 14 frimaire (4 décembre 1793), le droit d’élire les juges de paix et leurs secrétaires — droit que les sections avaient conquis dès 1789, — leur fut retiré. Les juges et leurs secrétaires devaient être nommés désormais par le Conseil général du département (décrets du 8 nivôse, 28 décembre 1793, et du 23 floréal, 12 mai 1794). Même la nomination des Comités sectionnaires de bienfaisance fut enlevée aux sections en décembre 1793, pour être remise aux Comités de salut public et de sûreté générale. L’organisme populaire de la Révolution était ainsi frappé à sa racine.

Mais c’est surtout dans la concentration des fonctions de police que l’on saisit l’idée du gouvernement jacobin. Nous avons vu (chap. XXIV) l’importance des sections comme organes de la vie de Paris, municipale et révolutionnaire ; nous avons indiqué ce qu’elles faisaient pour l’approvisionnement de la capitale, pour enrôler les volontaires, pour lever, armer et expédier les bataillons, pour fabriquer le salpêtre, organiser le travail, prendre soin des indigents, etc. Mais à côté de ces fonctions, les sections de Paris et les sociétés populaires de province remplissaient aussi des fonctions de police. Cela datait, à Paris, déjà du 14 juillet 1789, lorsqu’il se forma des Comités de districts qui se chargèrent de la police. La loi du 6 septembre 1789 les confirma dans ces fonctions, et en octobre suivant, la municipalité de Paris, encore provisoire à cette époque, se donna sa police secrète sous le nom de Comité des recherches. La municipalité, issue de la Révolution, reprenait ainsi une des plus mauvaises traditions de l’ancien régime.

Après le 10 août, la Législative établit que toute la police de « sûreté générale » passait aux Conseils des départements, des districts et des municipalités, et un Comité de surveillance fut établi, avec des Comités subordonnés à lui, dans chaque section. Bientôt, à mesure que la lutte entre les révolutionnaires et leurs ennemis devenait plus ardue, ces Comités furent débordés par la besogne, et le 21 mars 1793, des Comités révolutionnaires, de douze membres chacun, furent établis dans chaque commune et dans chaque section des communes des grandes villes, divisées, comme Paris, en sections.[5]

De cette façon, les sections, par l’intermédiaire de leurs Comités révolutionnaires, devenaient des bureaux de police. Les fonctions de ces Comités révolutionnaires étaient limitées, il est vrai, à la surveillance des étrangers ; mais bientôt ils eurent des droits aussi larges que ceux des bureaux de police secrète dans les États monarchiques. En même temps on peut voir comment les sections, qui étaient au début des organes de la Révolution populaire, se laissaient absorber par les fonctions policières de leurs Comités, et comment ceux-ci, devenant de moins en moins des organes municipaux, se transformaient en de simples organes subalternes de police, soumis au Comité de sûreté générale[6].

Les Comités de salut public et de sûreté générale les détachaient de plus en plus de la Commune, — leur rivale, qu’ils affaiblissaient de cette façon, — et en les disciplinant à l’obéissance, ils les transformaient en rouages de l’État. Enfin, sous prétexte de réprimer des abus, la Convention en fit des fonctionnaires salariés ; elle soumit en même temps les 44.000 Comités révolutionnaires au Comité de sûreté générale, auquel elle accorda même le droit de les « épurer » et d’en nommer lui-même les membres.

L’État, cherchant à tout centraliser en ses mains, comme la monarchie l’avait essayé au dix-septième siècle, et enlevant successivement aux organes populaires la nomination des juges, l’administration de la bienfaisance (certainement aussi leurs autres fonctions administratives), et les soumettant à sa bureaucratie en matière le police, — c’était la mort des sections et des municipalités révolutionnaires.

En effet, après cela, les sections à Paris et les sociétés populaires en province étaient bien mortes. L’État les avait dévorées. Et leur mort fut la mort de la Révolution. Depuis janvier 1791, la vie publique à Parie était anéantie, dit Michelet. « Les assemblées générales des sections étaient mortes, et tout le pouvoir avait passé à leurs comités révolutionnaires, qui eux-mêmes, n’étant plus élus, mais simples fonctionnaires nommés par l’autorité, n’avaient pas grande vie non plus. »

Lorsqu’il plut au gouvernement d’écraser la Commune de Paris, il put le faire maintenant sans craindre d’être renversé.

C’est ce qu’il fit en mars 1794 (ventôse an II).

 

A lire:

“La grande révolution 1789-1793”, Pierre Kropotkine, 1909

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La grande révolution française 1789-93: (Kropotkine 1909): Les revendications sociales et l’esprit de commune, les sections…

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REVENDICATIONS SOCIALES. —
ÉTAT DES ESPRITS À PARIS, LYON.

 

Pierre Kropotkine

 

“La grande révolution 1789-1793”, 1909, chapitre 43

 

Si violente que fût par moments la lutte parlementaire entre la Montagne et la Gironde, elle aurait probablement traîné en longueur, si elle était restée enfermée dans la Convention. Mais, depuis l’exécution de Louis XVI, les événements se précipitaient, et la séparation entre révolutionnaires et contre-révolutionnaires devenait si tranchée qu’il ne restait plus de place pour un parti mixte, diffus, placé entre les deux. Opposés à ce que la Révolution suivît son développement naturel, les Girondins se trouvèrent bientôt, avec les Feuillants et les royalistes, dans les rangs des contre-révolutionnaires, et, comme tels, ils durent succomber.

L’exécution du roi avait eu un profond retentissement en France. Si la bourgeoisie était saisie d’effroi à la vue de tant d’audace de la part des Montagnards, et tremblait pour ses biens et sa vie, la partie intelligente du peuple y voyait au contraire le commencement d’une ère nouvelle, l’acheminement vers ce bien-être pour tous, que les révolutionnaires avaient promis aux déshérités.

Grande fut cependant la déception. Le roi avait péri, la royauté avait disparu ; mais l’insolence des riches allait croissant. Elle s’étalait dans les quartiers riches, elle s’affichait même, cette insolence, dans les tribunes de la Convention ; tandis que dans les quartiers pauvres la misère se faisait sentir, de plus en plus noire, à mesure que l’on avançait dans ce morne hiver de 1793, qui apportait le manque de pain, le chômage, la cherté des denrées, la chute des assignats. Tout cela, au milieu de tristes nouvelles arrivant de toutes parts : de la frontière, où les armées avaient fondu comme la neige ; de la Bretagne qui se préparait à un soulèvement général avec l’appui des Anglais ; de la Vendée, où cent mille paysans en révolte égorgeaient les patriotes sous la bénédiction des prêtres ; de Lyon, devenu citadelle de la contre-révolution ; de la Trésorerie, qui ne vivait qu’en faisant de nouvelles émissions d’assignats ; — de la Convention, enfin, qui piétinait sur place, sans rien entreprendre, s’épuisant en luttes intestines.

Tout cela, la misère aidant, paralysait l’élan révolutionnaire. À Paris, les travailleurs pauvres, les sans-culottes, ne venaient plus en nombre suffisant aux sections, et les contre-révolutionnaires de la bourgeoisie en profitaient. En février 1793, les « culottes dorées » avaient envahi les sections. Ils venaient en nombre, enlevaient des votes réactionnaires — à coups de trique, au besoin, — destituaient les sans-culottes fonctionnaires et se faisaient nommer à leurs places. Les révolutionnaires furent même forcés de se réorganiser, de façon à pouvoir accourir des sections voisines, pour prêter renfort aux sections qui seraient envahies par les bourgeois.

À Paris et en Province, il fut même question de demander aux municipalités d’indemniser, à raison de quarante sous par jour, ceux des hommes du peuple, indigents, qui assistaient aux séances et acceptaient des fonctions dans les comités. Sur quoi, les Girondins s’empressèrent sans doute d’exiger de la Convention que toutes ces organisations de sections, de sociétés populaires et de fédérations des départements fussent dissoutes. Ils ne comprenaient même pas quelle force de résistance l’ancien régime possédait encore, ils ne voyaient pas qu’une pareille mesure, prise en ce moment, eût assuré le triomphe immédiat de la contre-révolution — et « la roche Tarpéïenne » pour eux-mêmes.

Malgré tout, le découragement ne s’emparait pas encore des sections populaires. Mais le fait est que de nouvelles idées s’élaboraient dans les esprits, de nouveaux courants faisaient jour, et ces aspirations cherchaient encore leur formule.

La Commune de Paris, ayant obtenu de la Convention de fortes subventions pour l’achat des farines, réussissait à peu près à maintenir le prix du pain à trois sous la livre. Mais pour avoir ce pain à trois sous, il fallait passer la moitié de la nuit à faire la queue sur le trottoir, à la porte du boulanger. Et puis, le peuple comprenait que lorsque la Commune achetait le blé aux prix que lui extorquaient les accapareurs, elle ne faisait qu’enrichir ceux-ci aux dépens de l’État. C’était rester toujours dans un cercle vicieux au profit immédiat de l’agioteur.

L’agiotage avait déjà atteint des proportions épouvantables. La bourgeoisie naissante s’enrichissait à vue d’œil par ce moyen. Non seulement les fournisseurs des armes — les « riz-pain-sel » — faisaient des fortunes scandaleuses, mais comme on spéculait sur toute chose, en grand et en petit : sur les blés, les farines, les cuirs, l’huile, le savon, la chandelle, le fer blanc, etc., sans parler des spéculations colossales sur les biens nationaux, les fortunes se formaient de rien avec une rapidité féerique, au vu et au su de tout le monde.

La question : « Que faire ? » se posait ainsi avec le caractère tragique qu’elle acquiert dans les temps de crise.

Ceux pour qui le remède suprême à tous les maux de la société est « le châtiment des coupables », ne surent proposer que la peine de mort pour les agioteurs, la réorganisation de la machine policière de « sûreté générale », le tribunal révolutionnaire ; ce qui n’était, au fond, qu’un retour au tribunal de Maillard, moins la franchise, mais non pas une solution.

Cependant, il se formait aussi dans les faubourgs un courant d’opinion plus profond, qui cherchait des solutions constructives, et celui-ci trouva son expression dans les prédications d’un ouvrier des faubourgs, Varlet, et d’un ex-prêtre, Jacques Roux, soutenus par tous ces « inconnus » que l’histoire connaît sous le nom d’Enragés. Ceux-ci comprenaient que les théories sur la liberté du commerce, défendues à la Convention par les Condorcet et les Sieyès, étaient fausses ; que les denrées qui ne se trouvaient pas en abondance dans le commerce étaient facilement accaparées par les spéculateurs — surtout dans une période comme celle que traversait la Révolution. Et ils se mirent à propager ces idées sur la nécessité de communaliser et de nationaliser le commerce et d’organiser l’échange des produits au prix de revient, — idées dont s’inspirèrent plus tard Fourier, Godwin, Robert Owen, Proudhon, et leurs continuateurs socialistes.

Ces Enragés avaient ainsi compris — et nous verrons bientôt leurs idées recevoir un commencement d’exécution pratique — qu’il ne suffisait pas de garantir à chacun le droit au travail, ou même le droit à la terre : qu’il n’y aurait rien de fait, tant que l’exploitation commerciale restait ; et que, pour empêcher celle-là, il fallait communaliser le commerce.

En même temps, il se produisait un mouvement prononcé contre les grandes fortunes, semblable à celui qui se produit aujourd’hui, aux États-Unis, contre les fortunes rapidement amassées par les trusts, ou compagnies d’accapareurs. Les meilleurs esprits de l’époque furent frappés de l’impossibilité d’établir une république démocratique, si l’on ne s’armait pas contre l’inégalité monstrueuse des fortunes, qui s’affirmait déjà, et menaçait d’aller en augmentant[1].

Ce mouvement contre les accapareurs et les agioteurs devait nécessairement provoquer aussi un mouvement contre l’agiotage sur les moyens d’échanges, et, le 3 février 1793, des délégués de la Commune, des 48 sections et des « défenseurs réunis des 84 départements » vinrent demander à la Convention qu’elle mît un terme à la dépréciation des assignats, due à l’agiotage. Ils demandaient l’abrogation du décret de la Constituante qui avait déclaré marchandise l’argent monnayé, et la peine de mort contre les agioteurs[2].

C’était, on le voit, toute une révolte des classes pauvres contre les riches qui, ayant retiré de la Révolution tous les avantages, s’opposaient à ce qu’elle profitât aux pauvres. Et c’est pourquoi, lorsque les pétitionnaires apprirent que les Jacobins, y compris Saint-Just, s’opposaient à leur pétition, de peur d’alarmer les bourgeois, ils ne se gênèrent pas pour parler contre ceux « qui ne comprennent pas les pauvres, puisqu’ils soupent bien tous les jours. »

Marat, lui aussi, essaya de calmer l’agitation ; il désapprouva la pétition et défendit les Montagnards et les députés de Paris, attaqués par les pétitionnaires ; mais il connaissait la misère de près, et lorsqu’il entendit les plaintes des femmes ouvrières qui vinrent le 24 février à la Convention, demander la protection des législateurs, il se rangea de suite du côté des miséreux. Dans un article très violent de son numéro du 25, « désespérant de voir les législateurs prendre de grandes mesures », il prêcha « la destruction totale de cette engeance maudite » — « les capitalistes, les agioteurs, les monopoleurs », que les « lâches mandataires de la nation encourageaient par l’impunité ». On sent les fureurs de la rue dans cet article, où tantôt Marat demande que les principaux accapareurs soient livrés à un tribunal d’État, et tantôt il recommande des actes révolutionnaires en disant que « le pillage des magasins, à la porte desquels on pendrait les accapareurs, mettrait bientôt fin à ces malversations qui réduisent vingt-cinq millions d’hommes au désespoir, et qui en font périr des milliers de misère. »

Le même jour, au matin, le peuple pilla en effet quelques boutiques, en enlevant le sucre, le savon, etc., et l’on parlait, dans les faubourgs, de refaire les journées de septembre contre les accapareurs, les agioteurs à la Bourse, les riches.

On peut imaginer comment ce mouvement qui, d’ailleurs, ne dépassa pas les limites d’une petite émeute, fut exploité par les Girondins, pour faire croire aux départements que Paris était une fournaise ardente, dans laquelle il n’y avait plus de sécurité pour personne. Heureux de trouver dans l’article de Marat la phrase sur le pillage que nous venons de citer, ils en battirent monnaie pour accuser la Montagne et les Parisiens en bloc de vouloir égorger tous les riches. La Commune n’osa pas approuver l’émeute et Marat même dut se dédire, en la représentant comme fomentée par les royalistes. Quant à Robespierre, il ne manqua pas d’en rejeter la responsabilité sur l’or étranger.

Cependant, l’émeute produisait son effet. La Convention porta de quatre millions à sept millions l’avance qu’elle faisait à la Commune pour maintenir le pain à trois sous la livre, et le procureur de la Commune, Chaumette, vint à la Convention développer cette idée qui, plus tard, fut introduite dans la loi du maximum ; qu’il ne s’agissait pas uniquement d’avoir le pain à un prix raisonnable. Il fallait aussi, disait-il, « que les denrées de seconde nécessité » fussent à la portée du peuple. Il n’existe plus « de juste proportion entre le prix des journées de la main-d’œuvre et de ces denrées de seconde nécessité ». « Le pauvre a fait comme le riche, et plus que le riche, pour la Révolution. Tout est changé autour du riche, lui seul [le pauvre] est resté dans la même situation, et il n’a gagné à la Révolution que le droit de se plaindre de sa misère[3] ».

Ce mouvement de fin février à Paris contribua puissamment à la chute de la Gironde. Alors que Robespierre espérait encore paralyser légalement les Girondins à la Convention, les Enragés comprirent que tant que la Gironde dominerait dans l’Assemblée, il n’y aurait aucun progrès économique de fait ; ils osèrent dire hautement que l’aristocratie des fortunes, des gros marchands, des financiers, s’élevait sur les ruines de l’aristocratie nobiliaire, et que cette nouvelle aristocratie était si forte dans la Convention, que si les rois n’avaient pas compté sur son appui, ils n’auraient pas osé attaquer la France. Il est même fort probable que dès lors, Robespierre et ses fidèles Jacobins s’étaient dit qu’il fallait profiter des Enragés pour écraser la Gironde, quitte à voir plus tard, selon la tournure des événements, s’il fallait les suivre ou les combattre.

Il est certain que des idées comme celles qui furent émises par Chaumette devaient travailler les esprits du peuple dans toutes les grandes villes. En effet, le pauvre avait tout fait pour la Révolution, et alors que les bourgeois s’enrichissaient, le pauvre seul n’y gagnait rien. Là même, où il n’y eut pas de mouvements populaires semblables à ceux de Paris et de Lyon, les pauvres devaient se faire la même réflexion. Et partout ils devaient trouver les Girondins formant le centre du ralliement pour ceux qui voulaient à tout prix empêcher que la Révolution profitât aux pauvres.

À Lyon, la lutte se présentait précisément sous cette forme. Il est évident que dans cette grande cité manufacturière où les travailleurs vivaient d’une industrie de luxe, la misère devait être affreuse. Le travail manquait, et le pain était à un prix de famine — six sous la livre.

Deux partis se trouvaient en présence à Lyon, comme partout : le parti populaire, représenté par Laussel et surtout par Chalier, et le parti de la bourgeoisie « commerçantiste » qui se ralliait autour des Girondins — en attendant le moment de passer aux Feuillants. Le maire, Nivière-Chol, un négociant girondin, était l’homme du parti bourgeois. Beaucoup de prêtres réfractaires se cachaient dans cette cité, dont la population a toujours eu un penchant vers le mysticisme, et les agents de l’émigration y venaient en nombre. Lyon était un centre pour les conspirateurs venus de Jalès (voyez ch. xxxi), d’Avignon, de Chambéry, de Turin.

Contre eux, le peuple n’avait que la Commune, dont les deux hommes les plus populaires étaient Chalier, un ex-prêtre, un communiste mystique, et un autre ex-prêtre, Laussel. Les pauvres adoraient Chalier qui ne se lassait pas de tonner contre les riches.

On ne voit pas clair dans les événements qui se produisirent à Lyon aux premiers jours de mars. On sait seulement que le chômage et la misère étaient affreux, qu’il y avait une forte effervescence au sein des travailleurs. Ceux-ci demandaient la taxation des grains, ainsi que des denrées que Chaumette appelait « denrées de seconde nécessité » (vin, bois, huile, savon, café, sucre, etc.). Ils exigeaient l’interdiction du commerce de l’argent, et voulaient un tarif des salaires. On parlait aussi de massacrer ou de guillotiner les accapareurs, et la Commune de Lyon (se basant probablement sur le décret de la Législative du 27 août 1792) ordonna des perquisitions semblables à celles qui eurent lieu le 29 août à Paris, afin de s’emparer des nombreux conspirateurs royalistes qui séjournaient à Lyon. Mais les royalistes et les Girondins réunis, se ralliant autour du maire, Nivière-Chol, réussirent à s’emparer de la municipalité et ils allaient sévir contre le peuple. La Convention dut intervenir pour empêcher le massacre des patriotes par les contre-révolutionnaires, et envoya à Lyon trois commissaires. Alors, appuyés par ces commissaires, les révolutionnaires se réemparèrent des sections, envahies par les réactionnaires. Le maire girondin fut obligé de démissionner, et le 9 mars, un ami de Chalier fut élu maire à la place de Nivière-Chol.

La lutte ne se termina pas là-dessus, et nous y reviendrons encore pour dire comment les Girondins, ayant repris l’ascendant, le peuple, les patriotes furent massacrés à la fin du mois de mai. Pour le moment, il nous suffit de constater qu’à Lyon, comme à Paris, les Girondins servaient de ralliement, non seulement à ceux qui s’opposaient à la Révolution populaire, mais aussi à tous ceux — royalistes et Feuillants — qui ne voulaient pas de la République[4]. La nécessité d’en finir avec le pouvoir politique de la Gironde se faisait ainsi sentir de plus en plus, lorsque la trahison de Dumouriez vint donner un nouvel appoint aux Montagnards.

 

  1. Le génie de Michelet avait très bien entrevu l’importance de ce mouvement populaire communiste, et Michelet en avait déjà indiqué les points essentiels. Jaurès (Histoire socialiste, IV, pp. 1003 et suivantes) a donné maintenant de plus amples renseignements, très intéressants, sur ce mouvement à Paris et à Lyon.
  2. Aller 
↑ L’agiotage pouvait-il influencer le cours des assignats ? Plusieurs historiens se sont posés cette question, pour y répondre par un non. La chute des assignats, disent-ils, était due à la trop grande quantité de signes d’échange mis en circulation. C’est vrai ; mais ce qui ont suivi de près les fluctuations des prix du blé sur les marchés internationaux, ou bien du coton à la Bourse de Liverpool, ou ses assignats russes à la Bourse de Berlin, etc., n’hésiteront pas à reconnaître que nos grands-pères avaient grandement raison d’attribuer à l’agiotage une forte part de responsabilité dans la dépréciation des assignats. Aujourd’hui même, alors que les opérations financières sont infiniment plus étendues qu’elles ne l’étaient en 1793, l’agiotage a toujours pour effet d’exagérer, hors de toute proportion, les effets de l’offre et de la demande à un moment donné. Si, avec les moyens de transport et d’échange actuels, l’agiotage ne peut pas faire hausser une denrée ou un papier d’une façon permanente, il exagère toujours la hausse naturelle et il agrandit d’une façon démesurée les fluctuations temporaires des prix qui auraient résulté, soit de la productivité variable du travail (par exemple dans la récolte), soit des variations de l’offre et de la demande. C’est là le secret de toutes les spéculations.
  3. Aller 
↑ Économiste plus perspicace que tant d’économistes de profession, cet homme si sympathique mettait le doigt sur le vif de la question. Il montrait comment l’agioteur exagérait les effets des conditions créées par la guerre et les assignats. « La guerre avec la puissance maritime, » disait-il, « les désastres arrivées dans nos colonies, la perte du change, et surtout une émission d’assignats qui n’est plus en équilibre avec le besoin des transactions commerciales, voilà quelques-unes des causes de cette hausse considérable dont nous gémissions ; mais combien est grande leur action, combien est terrible et désastreux leur résultat, quand, à côté, il existe des malveillants, des accapareurs, quand la misère publique est la base des spéculations intéressées d’une infinité de capitalistes qui ne savent que faire des fonds immenses produits par les liquidations. »

Aller 
↑ Le 15 avril, la bourgeoisie lyonnaise envoyait à la Convention une délégation des sections qu’elle dominait, pour dire que leur cité gémissait sous la tyrannie d’une municipalité jacobine qui ne cessait d’attenter aux propriétés des riches marchands. Elle invitait la bourgeoisie parisienne à s’emparer aussi des sections. Et, fin avril, Pétion publiait sa Lettre aux Parisiens, dans laquelle il faisait appel aux bourgeois contre le peuple, en leur disant : « Vos propriétés sont menacées, et vous fermez les yeux sur ce danger… On exerce sur vous des inquisitions de toutes manières, et vous les souffrez avec patience. » C’était un appel direct à la bourgeoisie, contre le peuple