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Pierre Clastres 1977-2017: 40 ans après sa mort, l’héritage d’un anthropologue politique anarchiste ~ 1ère partie ~

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Résistance 71

 

Mai 2017

 

Introduction
1ère partie
2ème partie
3ème partie
4ème partie

 

A l’occasion du 40ème anniversaire du décès prématuré dans un accident de voiture de l’anthropologue et ethnologue politique anarchiste Pierre Clastres (1934-1977), nous vous présentons un petit résumé de sa pensée et de ses conclusions de recherches, qui ne demandent qu’à être poursuivies.

Chercheur au CNRS, Clastres est venu à l’anthropologie (définition commune: recherche sur l’Homme et les groupes humains) par la voie de la philosophie. Élève de Claude Lévi-Strauss dont il sera un critique éclairé, il collabore avec un autre grand nom de l’anthropologie politique, l’américain Marshall Sahlins, dont il préfacera la traduction française de l’œuvre phare “Age de pierre, âge d’abondance” en 1975.

Clastres fait partie d’une grande lignée d’anthropologues et d’ethnologues français des années 1960-70 qui ont changé le cours de la pensée et de la vision anthropologique du monde ; des chercheurs comme Robert Jaulin et Jacques Lizot eurent également des recherches novatrices en la matière.

La grande originalité de la recherche de Pierre Clastres est que pour la toute première fois, va se développer une voie anthropologique du milieu entre les deux voies “classiques et orthodoxes” de l’approche de l’étude des groupes et sociétés humaines, celles du structutalisme évolutionniste dont Lévi-Strauss fut le fer de lance et l’anthropologie marxiste, essentiellement avec les recherches de Friedrich Engels et en France, contemporains de Clastres et des autres ethnologues cités, avec les chercheurs comme Maurice Godelier et Jacques Meillassoux, que Clastres critiquera véhémentement.

Comme tout anthropologue, Clastres fit un travail de recherche de terrain intense, qui le mena au Paraguay et au Brésil. Son étude phare fut réalisée au Paraguay en immersion totale dans la société des Indiens nomades Guayaki (Aché) en 1963-64. Les Guyaki étaient un des derniers peuples vivant toujours de la manière ancestrale qui leur avait été léguée. Ce peuple a disparu aujourd’hui. Clastres a aussi étudié les Indiens Chulupi-Ashluslay toujours au Paraguay en 1965-66 et des Indiens au Vénézuéla en 1970-71.

De cette étude de terrain approfondie, Clastres publia un compte-rendu de recherche sous la forme d’un livre: “Chronique des Indiens Guayaki”, Plon, 1972, soit près de 10 ans après son étude de terrain.

En 1974, il publie un autre ouvrage sur son étude d’un autre peuple de la forêt amazonienne les Guarani: “Le Grand Parler, mythes et chants des Indiens Guarani”, aux éditions Seuil.

Cette même année, Clastres publie aux éditions de Minuit, ce qui est sans aucun doute son œuvre maîtresse, représentant le cœur même de la “voie du milieu” anthropologique, l’essence de sa pensée issue de recherches approfondies sur les sociétés humaines et en désaccord avec les voies anthropologiques “orthodoxes” du structuralisme évolutionniste et du marxisme: “La société contre l’État”. Cet ouvrage est d’une importance capitale, car il permet de mieux comprendre pourquoi la société humaine est devenue ce qu’elle est aujourd’hui, assujettie à la dictature de la division induite, contrôlée par les structures étatiques. n’encourageant que l’oppression oligarchique du plus petit nombre sur la vaste majorité.

Décédé prématurément dans un accident de voiture le 29 juillet 1977, Pierre Clastres travaillait à la résolution d’apories (apparentes impasses contradictoires) survenues au cours de ses recherches. Trois ans après sa mort, furent publiés des fragments de son travail inachevé sous la forme de deux ouvrages posthumes, faisant en fait partie de la même étude: “Recherches d’anthropologie politique” et “l’archéologie de la violence”, au Seuil, 1980. Les textes furent préalablement publiés par la revue « Libre » en 1977.

L’œuvre de Clastres a ouvert de nouvelles voies de réflexion pour trouver une solution au marasme sociétal contemporain, des voies déjà effleurées par certains penseurs anarchistes. Elle demeure incomplète et surtout jusqu’à aujhourd’hui, particulièrement dérangeante pour la pensée dogmatique du formatage des esprits dans le moule de la société du spectacle et de la marchandise reine. Pierre Clastres a eu une pensée novatrice, ancrée dans le réel des sociétés primitives (lire: premières, ancestrales en terme anthropologique, aucune consonnance péjorative…), de nos sociétés par effet miroir, qui mérite non seulement d’être plus connue, mais aussi mérite d’être continuée afin de résoudre les contradictions sur lesquelles ils travaillaient. Où est aujourd’hui le nouveau Pierre Clastres ? Notre société en a besoin. Il a été dit que l’anthropologue anarchiste américain David Graeber était son héritier, il convient de constater que ce n’est pas le cas dans la durée, malgré tout le respect qu’il mérite ainsi que son travail.

En hommage à ce grand penseur français dérangeant, encore par trop méconnu et sans aucun doute sciemment maintenu au placard, nous avons sélectionné ci-dessous quelques extraits de son œuvre, que nous pensons essentiels à une bonne compréhension de ce qu’est primordialement la société humaine, ce qui fait partie de notre nature profonde au-delà du temps et de l’espace et comment et pourquoi la spoliation sociétale s’est opérée et surtout d’entrevoir comment sortir du cercle vicieux induit par la société étatico-capitaliste et son illusion démocratique de contrôle.

Ceci est très important à comprendre, parce que cela nous montre que nous vivons dans une société de l’illusion, de la tromperie et de la supercherie, faite et gérée pour que se perpétue à l’infini le malheur de la division politique, source de tous les maux de nos sociétés depuis 10 ou 11 000 ans. N’oublions pas que l’Homme, selon les recherches archéologiques courantes, seraient vieux de quelques 1,6 millions d’années, la Terre vieille de 4 milliards d’années et que nous sommes engagés dans la division politique puis économique de nos sociétés depuis environ la période néolithique (9000 ans avant notre ère). 10 000 ans contre 1,6 millions d’années… Beaucoup de destruction à tous les niveaux en bien peu de temps. La bonne nouvelle est que ceci n’est pas inéluctable, et c’est en comprenant le développement de la société humaine depuis son origine, au-delà des dogmes factices et arrangeant pour l’establishment de la division organisée, que nous pourrons entrevoir la voie à défricher pour une société du futur enfin émancipée du carcan de la division et de la coercition étatico-économique. A cet égard, la pensée de Pierre Clastres n’a pas fini d’éclairer le chemin.

Nous avons choisi quelques extraits de ses recherches qui seront publiés ci-dessous de manière chronologique et selon les ouvrages à notre disposition, ainsi seront cités l’un après l’autre:

“Chronique des Indiens Guayaki” (1972)

“La société contre l’État” (1974)

“Recherches en anthropologie politique” (1980 posthume)

“L’archéologie de la violence” (1980 posthume)

Précisons que les extraits du premier et des deux derniers ouvrages cités seront des traductions faites par nos soins depuis les publications anglaises de ces deux ouvrages publiés sous le titre de “Chronicle of the Guayaki Indians”, Zone Books, 1998 et “Archeology of Violence”, Semiotext, diffusion MIT, 2010.

Nous encourageons à lire les ouvrages de Clastres en entier, faciles de compréhension, Clastres faisait partie de cette petite catégorie de scientifiques capables d’expliquer des choses complexes au moyen de mots simples afin que tout le monde comprenne bien. De lumineux, il ne pouvait que devenir éclairant pour le plus grand bien de tous…

Bonne lecture à toutes et à tous

Résistance 71

Extraits de la “Chronique des Indiens Guayaki” (1972)

L’Indien et le philosophe partagent une même façon de penser parce qu’en fin de compte, l’obstacle à leurs efforts réside dans l’absolue impossibilité de penser à la vie sans penser à la mort.

[…]

Les Indiens sont toujours très anxieux d’utiliser chaque évènement de la vie de chacun de façon à restaurer l’unité tribale, comme d’une façon de réveiller au sein de tous les membres de la tribu la certitude qu’ils forment une communauté. Il y a une opposition ici entre la nourriture riche, consistant en la viande et mangée par la famille et la nourriture pauvre, consistant en les légumes et mangés par la société. Cette opposition est une expression d’un système d’éthique personnel et d’une philosophie de la société qui établissent que la destinée de l’homme est étroitement liée avec la collectivité et que chaque personne doit renoncer à la solitude de soi et sacrifier son plaisir particulier.

[…]

Pour les Indiens, un chef n’est pas quelqu’un qui domine les autres, quelqu’un qui donne des ordres et qui est obéi: aucun Indien ne l’accepterait et la plus grande partie des tribus sud-américaines ont choisi la mort et l’annihilation plutôt que de subir la domination de l’homme blanc. Les Guayaki, qui croient aussi en cette philosophie politique “sauvage”, font une distinction très nette entre pouvoir et violence: pour prouver qu’il méritait d’être appelé chef, Jyvukugi devait le démontrer ; à l’encontre des Paraguayens, il n’exerçait aucunement son autorité par la coercition, mais par ce qui est diamétralement opposé à la violence, le monde des mots, de la parole.

[…]

L’obligation d’utiliser l’instrument de non-coercition, le langage, à chaque fois que c’est nécessaire, donne au groupe un contrôle permanent sur le chef parce que chaque mot qu’il dit est une assurance que son pouvoir ne menacera pas la société ; d’un autre côté, ses silences sont perturbants. Bien évidemment, les Guayaki n’ont pas construit toute une théorie derrière leur concept de pouvoir politique. Ils créent simplement et maintiennent une relation qui est construite dans la structure même de leur société et que l’on trouve dans toutes les tribus indiennes. Ainsi, le “pouvoir” incarné par le chef n’est pas autoritaire… Les chefs sont empêchés d’utiliser leur position pour des gains et objectifs personnels et ils doivent particulièrement faire attention que leurs désirs personnels n’empiètent en rien sur les intérêts de la communauté, ils sont au service du groupe, ils en sont l’instrument. Sous contrôle permanent du groupe, les leaders ne peuvent en rien transgresser les normes sur lesquelles sont fondées la vie de leur société. Le pouvoir corrompt dit-on. Ceci est un danger que les Indiens n’ont pas besoin de craindre, non pas à cause d’une éthique rigoureuse, mais à cause d’une impossibilité sociologique. Les sociétés indiennes ne furent pas faites pour cela, et c’est aussi pour cela qu’elles ne purent survivre [au contact de la civilisation coloniale chrétienne].

[…]

Bien que je sois retourné au Paraguay plusieurs fois, je n’ai plus jamais revu les Indiens Guayaki. Je n’en ai pas eu le cœur. Que pourrais-je y trouver ? Quand je suis arrivé à Arroyo Moroti, ils étaient environ une centaine. Lorsque je suis parti un peu plus d’un an plus tard, il n’étaient guère plus de 75 individus. Les autres sont morts, dévorés par la maladie, la tuberculose, tués par le manque de tout. Ils furent jetés dans une histoire qui n’avait rien à voir avec eux si ce n’est de les détruire… Les dernières nouvelles que j’ai eu d’eux remontent à 1968, ils n’étaient guère plus d’une trentaine.

Toute l’entreprise qui a commencé au XVème siècle touche maintenant à sa fin ; un continent entier va bientôt être débarrassé de ses habitants premiers et cette partie du monde pourra alors se proclamer véritablement “nouveau monde”. Tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de gens passés au fil de l’épée et cette riche et très belle partie du monde renversée pour des perles et du poivre ! Victoires mécaniques” Ainsi vantait Montaigne la conquête de l’Amérique par la civilisation occidentale.

Le chef Jyvukugi, qui voyait les choses bien plus clairement que ses autres compagnons, savait comment exprimer ce qu’ils ressentaient. Un jour, je lui demandais de chanter le chant des chasseurs “prera” afin que je puisse l’enregistrer. Mais il préféra choisir un autre thème. Chaque couplet, chanté sur un ton de profonde tristesse et de dégoût, mourrait dans un gémissement qui était prolongé par la délicate mélancolie de la flüte. Ce jour là, il chanta la fin des Aché et son désespoir de voir que tout était fini. […]

A suivre…

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Colonialisme: Les Indiens Aché du Paraguay attaquent le gouvernement paraguayéen en justice… en Argentine !

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Peut-on espérer que justice soit rendue ?

— Résistance 71 —

 

Le génocide du peuple Aché du Paraguay sera jugé en Argentine

 

Rick Kearns

 

18 Août 2014

 

url de l’article original:

http://indiancountrytodaymedianetwork.com/2014/08/18/genocide-ache-people-paraguay-will-be-tried-argentina-156444

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Le peuple Aché du Paraguay (NdT: Peuple étudié dans les années 1970 par l’anthropologue politique Pierre Clastres, les Indiens Guyaki faisant partie de la nation Aché) poursuit en justice pour génocide et crimes contre l’humanité commis contre leur peuple, des citoyens paraguayéens, des militaires, des officiels des gouvernements paraguayéens et leur rôle dans le déplacement, le meurtre, la mise en esclavage et le viol des Aché des années 1950 jusqu’à la fin des années 1970.

Fondés sur des preuves et témoignages fournis par les survivants ainsi que par des anthropologues, des défenseurs des droits de l’Homme, des avocats, journalistes, prêtres et autres témoins, l’histoire de ce qui est arrivé aux Aché du Paraguay a été présentée à la 5ème cour fédérale d’Argentine en Avril dernier après que les officiels paraguyéens aient refusé d’amener l’affaire devant la justice.

D’après Aito Martinez, un avocat espagnol qui fait partie de l’équipe légale qui a déposée les plaintes pour la Fondation National Aché, ils attendent les dates de procès du juge argentin Norberto Oyarbide. Le juge Oyarbide a accepté de siéger pour entendre l’affaire fondé sur le principe légal de “jurisdiction universelle” qui permet la mise en accusation pour génocide et crimes contre l’humanité dans un tribunal résidant en dehors du système judicaire du pays incriminé, si le pays d’origine refuse de mener l’affaire devant ses tribunaux.

Dans un récent entretien, Martinez a dit que le président paraguayéen Alfredo Stroessner avait été informé des atrocités commises par des activistes paraguayéens, des officiels de l’ONU et d’autres personnes, mais que le président Stroessner n’avait pris aucune mesure pour faire arrêter la violence, certains témoignages disant même que Stroessner, alors un allié des Etats-Unis, passait pas mal de temps avec des jeunes-filles indigènes pré-adolescentes qui avaient été forcées à se prostituer.

Martinez a indiqué que dans ce document de 52 pages intitulé “Plainte criminelle de la commission du crime de génocide et crimes contre l’humanité au Paraguay contre le peuple Aché”, ils donnent un très long historique des abus, comment ils furent découverts et rendus publics par plusieurs personnes et ignorés par les gouvernements paraguayéen, américain, britannique et autres.

Dans les années 1950, les Aché du Paraguay oriental étaient chassés de leurs terres ancestrales par les éleveurs de bétail et autres colonisateurs. Certains organisaient des raids, envahissant les communautés Aché où ils tuaient les hommes, enlevaient les femmes et les enfants qui étaient ensuite vendus comme esclaves à de riches Paraguayéens, tandis que d’autres étaient forcés à la prostitution.

Le gouvernement paraguayéen força ensuite certains Aché à vivre dans des camps de concentration où ils furent abusés et exploités plus avant, d’après Martinez et d’autres personnes.

Un des observateurs qui sonna l’alarme au sujet de l’horrible situation, fut le professeur Richard Arens, un avovat américain qui écrivit un livre intitulé “Génocide au Paraguay” en 1976. Dans son commentaire du livre publié par le Carnegie Council, David Weisstub résuma une partie de l’histoire comme suit:

“Le livre contient de sérieux rapports de témoins oculaires qui assistèrent à des évènements qui furent exposés publiquement par des universitaires en Suisse, en Allemagne, au Danmark et aux Etats-Unis. Nous sommes confrontés avec la réalité d’hommes, de femmes et d’enfants se faisant massacrer par des chasseurs, vendre comme esclaves, violer et exterminer par une culture fondamentalement raciste. Le livre souligne également le silence de la presse internationale, particulièrement celle de l’Amérique du Nord” (NdT: Bien sûr… Personne aux USA et au Canada n’a intérêt à dénoncer ces génocides, car si cela était, on aurait tôt fait de leur dire à juste titre: “Dites donc, çà ne vous ennuierait pas de regarder votre propre historique de génocide des peuples autochtones… Avant de causer, balayez votre pas de porte.”)

Un des soutiens de Arens fut Survival International (SI), qui fit tapage également sur ce qui se passait pour les Aché au Paraguay. SI fit la liste de plusieurs exemples d’abus commis contre les Aché.

“Un des chasseurs d’Aché les plus tristement célèbre était un propriétaire local du nom de Manual Jesus Pereira. Il travaillait pour le ministère des affaires indiennes du Paraguay et sa ferme fut transformée en une “réserve indienne” pour Aché où furent transportés des Aché capturés. Les passages à tabac et les viols étaient monnaie courante. Un nombre indéfini mourut de maladies respiratoires. Le directeur du département des affaires autochtones venait souvent visiter et vendit lui-même des Aché comme esclaves.”

Martinez a ajouté que plusieurs des criminels accusés sont toujours en vie et ont été identifiés, ainsi que plusieurs enfants Aché qui ont été kidnappés et vendus. Ces enfants, aujourd’hui adultes, ont donné leurs témoignages dans l’affaire qui sera jugée.