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Résistance politique avec Ricardo Flores Magon, journaliste, anarchiste et révolutionnaire mexicain (1874-1922) ~ 1ère partie ~

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, canada USA états coloniaux, colonialisme, démocratie participative, documentaire, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, police politique et totalitarisme, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 19 septembre 2018 by Résistance 71


Ricardo F. Magon et son frère Enrique

Nous allons publier une douzaine de textes de Magon qui ont pour la plupart l’avantage d’être courts dans un style puncheur rappelant la prose d’un autre grand militant anarchiste italien celui-là: Errico Malatesta.
En voici les deux premiers…
~ Résistance 71 ~

 

1ère partie

2ème partie

3ème partie

4ème partie

5ème partie

6ème partie

 

Je ne veux pas être tyran !

Ricardo Flores Magon*

1910

Je ne lutte pas pour un poste au gouvernement.

J’ai reçu des propositions de beaucoup de madéristes de bonne foi -car il y en a, et en assez grand nombre- pour que j’accepte un poste dans ce qu’on appelle le Gouvernement « provisoire », et le poste que l’on m’offre est celui de vice-président de la République. Avant tout, je dois dire que les gouvernements me répugnent. je suis fermement convaincu qu’il n’y a pas, qu’il n’y aura jamais de bon gouvernement. Tous sont mauvais, qu’ils s’appellent monarchies absolues ou républiques constitutionnelles. Le gouvernement c’est la tyrannie parce qu’il limite la libre initiative des individus et sert seulement à soutenir un état social impropre au développement intégral de l’être humain. Les gouvernements sont les gardiens des intérêts des classes riches et éduquées, et les bourreaux des saints droits du prolétariat. je ne veux donc pas être un tyran. je suis un révolutionnaire et le resterai jusqu’à mon dernier soupir. je veux être toujours aux côtés de mes frères, les pauvres, pour lutter avec eux, et non du côté des riches ni des politiciens, qui sont les exploitants des pauvres. Dans les rangs du peuple travailleur je suis plus utile à l’humanité qu’assis sur un trône, entouré de laquais et de politicards. Si le peuple avait un jour la très mauvaise idée de me demander d’être son gouverneur, je lui dirai: Je ne suis pas né pour être bourreau. Cherchez-en un autre !

Je lutte pour la liberté économique des travailleurs. Mon idéal est que l’homme arrive à posséder tout ce dont il a besoin pour vivre, sans qu’il ait à dépendre d’un quelconque patron, et je crois, comme tous les libéraux de bonne foi, qu’est arrivé le moment où nous, les hommes de bonne volonté, devons faire un pas vers la vraie libération, en arrachant la terre des griffes du riche, Madero inclus, pour la donner à son propriétaire légitime: le peuple travailleur. Dès qu’on aura obtenu cela, le peuple sera libre.

Mais il ne le sera pas s’il fait de Madero le Président de la République, parce que, ni Madero, ni aucun autre gouverneur, n’aura le courage de faire un pas dans ce sens et que s’il le faisait, les riches se soulèveraient et une nouvelle révolution suivrait la présente. Dans cette révolution, celle que nous sommes en train de contempler et celle que nous essayons de fomenter, nous devons enlever la terre aux riches.

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Je ne veux pas être esclave !

Ricardo Flores Magon

1912

Note de R71: Il faut replacer ce texte dans son contexte politico-social de 1912. La révolution sociale a échoué là-bas comme ailleurs parce que la conjoncture politico-économique n’était pas propice. Elle l’est aujourd’hui mais les peuples n’ont plus de conscience politique affermie. De plus la révolution violente a historiquement montré ses limites. Il conviendra mieux de remplacer les institutions par les associations libres confédérées et créer la base de la société des sociétés, sans haine, ni armes, ni violence.

Camarades, Je ne veux pas être esclave ! crie le Mexicain, et, prenant le fusil, il offre au monde entier le spectacle grandiose d’une vraie révolution, d’une transformation sociale qui est en train de secouer les fondations mêmes du noir édifice de l’Autorité et du Clergé.

La présente révolution n’est pas la révolte mesquine de l’ambitieux qui a faim de pouvoir, de richesse et de commandement. Celle-ci est la révolution de ceux d’en bas; celle-ci est le mouvement de l’homme qui dans les ténèbres de la mine sentit une idée jaillir de son crâne et cria:  » Ce métal est à moi! « ; c’est le mouvement du péon qui, courbé sur le sillon, épuisé par la sueur de son front et les larmes de son infortune, sentit que sa conscience s’illuminait et cria:  » Cette terre est à moi, ainsi que les fruits que je lui fais produire! « ; c’est le mouvement de l’ouvrier qui, contemplant les toiles, les habits, les maisons, se rend compte que tout a été fait par ses mains et s’exclame ému: « Ceci est à moi! « ; c’est le mouvement des prolétaires, c’est la révolution sociale.

C’est la révolution sociale, celle qui ne se fait pas d’en haut vers le bas, mais d’en bas vers en haut; celle qui doit suivre son cours sans chefs et malgré les chefs; c’est la révolution du déshérité qui dresse la tête dans les festins des repus, réclamant le droit de vivre. Ce n’est pas la révolte vulgaire qui finit par le détrônement d’un bandit et la montée au pouvoir d’un autre bandit, mais une lutte de vie ou de mort entre les deux classes sociales: celle des pauvres et celle des riches, celle des affamés contre les satisfaits, celles des prolétaires contre les propriétaires, dont la fin sera, ayons foi en cela, la destruction du système capitaliste et autoritaire par la poussée formidable des courageux qui feront offrande de leur vie sous le drapeau rouge de Terre et Liberté !

Eh bien, cette lutte sublime, cette guerre sainte, qui a pour but de libérer le peuple mexicain du joug capitaliste, a des ennemis puissants qui, à tout prix et par tous les moyens, veulent empêcher son développement. La liberté et le bien-être – justes aspirations des esclaves mexicains – sont choses gênantes pour les requins et les vautours du Capital et de l’Autorité. Ce qui est bon pour l’opprimé est mauvais pour l’oppresseur. L’intérêt de la brebis est diamétralement opposé à celui du loup. Le bien-être et la liberté du Mexicain, de la classe ouvrière, signifie la disgrâce et la mort pour l’exploiteur et le tyran. C’est pour cela que lorsque le Mexicain met vigoureusement la main sur la loi pour détruire, et arrache des mains des riches la terre et les machines, des cris de terreur s’élèvent du camp bourgeois et autoritaire, et on demande que soient noyés dans le sang les généreux efforts d’un peuple qui veut son émancipation.

Le Mexique a été la proie de la rapacité d’aventuriers de tous les pays, qui se sont installés sur sa belle et riche terre, non pas pour faire le bonheur du prolétariat mexicain, comme le prétend continuellement le Gouvernement, mais pour exercer l’exploitation la plus criminelle qui ait existé sur la terre. Le Mexicain a vu passer la terre, les forêts, les mines, tout, de ses mains à celles des étrangers, ceux-ci appuyés par l’Autorité, et maintenant que le peuple fait justice de ses propres mains, désespéré de ne pouvoir la trouver nulle part, maintenant que le peuple a compris que c’est par la force et par lui-même qu’il doit retrouver tout ce que les bourgeois du Mexique et de tous les pays lui ont volé; maintenant qu’il a trouvé la solution au problème de la faim; maintenant que l’horizon de son avenir s’éclaircit et lui promet des jours de bonheur, d’abondance et de liberté, la bourgeoisie internationale et les gouvernements de tous les pays poussent le Gouvernement des Etats-Unis à intervenir dans nos propres affaires, sous le prétexte de garantir la vie et les intérêts des exploiteurs étrangers. Ceci est un crime ! C’est une offense à l’humanité, à la civilisation, au progrès ! On veut que quinze millions de Mexicains souffrent de la faim, des humiliations, de la tyrannie, pour qu’une poignée de voleurs vivent satisfaits et heureux !

Ainsi, le Gouvernement des États-Unis prête main forte à Francisco Madero pour étouffer le mouvement révolutionnaire, en permettant le passage des troupes fédérales par le territoire de ce pays, pour aller battre les forces rebelles, et exercer une persécution scandaleuse sur nous, les révolutionnaires, à qui on applique cette législation barbare qui a pour nom « lois de neutralité « . Eh bien : rien ni personne ne pourra arrêter la marche triomphale du mouvement révolutionnaire. La bourgeoisie veut la paix ? Elle n’a qu’à se convertir en classe ouvrière ! Ils veulent la paix ceux qui la font autoritairement ? Ils n’ont qu’à enlever leurs redingotes et empoigner, comme des hommes, la pelle et la pioche, la charrue et la bêche !

Parce que tant qu’il y aura inégalité, tant que quelques-uns travailleront pour que d’autres consomment, tant qu’existeront les mots bourgeoisie et plèbe, il n y aura pas de paix: il y aura guerre sans trêve, et notre drapeau, le drapeau rouge de la plèbe, continuera à provoquer la mitraille ennemie, soutenu par les braves qui crient: Vive Tierra y Libertad !

Au Mexique, les révolutions politiques sont passées à l’histoire. Les chasseurs de postes ne sont plus de ce temps. Les travailleurs conscients ne veulent plus de parasites. Les Gouvernements sont des parasites, c’est pour cela que nous crions : Mort au Gouvernement! Camarades, saluons notre drapeau.

Ce n’est pas le drapeau d’un seul pays, mais du prolétariat entier. Il contient toutes les douleurs, tous les supplices, toutes les larmes, ainsi que toutes les colères, toutes les protestations, toute la rage des opprimés de la Terre. Et ce drapeau ne renferme pas que des douleurs et des colères; il est le symbole de souriants espoirs pour les humbles et de tout un nouveau monde pour les rebelles. Dans les humbles demeures, le travailleur caresse la tête de ses enfants, rêvant ému que ces créatures vivront une vie meilleure que celle qu’il a vécue; ils ne traîneront plus de chaînes; ils n’auront plus besoin de louer leurs bras au bourgeois voleur, ni de respecter les lois de la classe parasitaire, ni les ordres des fripouilles qui se font appeler Autorité. Ils seront libres sans le patron, sans le curé, sans l’Autorité, l’hydre à trois têtes qui en ce moment, au Mexique, traquée, convulsée par la rage et la terreur, a encore des griffes et des crocs que nous libertaires lui arracherons pour toujours.

Voilà notre tâche frères de chaînes, écraser le monstre par le seul moyen qui nous reste : la violence ! L’expropriation par le fer, par le feu et par la dynamite !

Eh bien: cette lutte sublime, cette guerre sainte, qui a pour but de libérer le peuple mexicain du joug capitaliste, a des ennemis puissants qui, à tout prix et par tous les moyens, veulent empêcher son développement. La liberté et le bien-être – justes aspirations des esclaves mexicains – sont choses gênantes pour les requins et les vautours du Capital et de l’Autorité. Ce qui est bon pour l’opprimé est mauvais pour l’oppresseur. L’intérêt de la brebis est diamétralement opposé à celui du loup. Le bien-être et la liberté du Mexicain, de la classe ouvrière, signifie la disgrâce et la mort pour l’exploiteur et le tyran. C’est pour cela que lorsque le Mexicain met vigoureusement la main sur la loi pour détruire, et arrache des mains des riches la terre et les machines, des cris de terreur s’élèvent du camp bourgeois et autoritaire, et on demande que soient noyés dans le sang les généreux efforts d’un peuple qui veut son émancipation.

Le Mexique a été la proie de la rapacité d’aventuriers de tous les pays, qui se sont installés sur sa belle et riche terre, non pas pour faire le bonheur du prolétariat mexicain, comme le prétend continuellement le Gouvernement, mais pour exercer l’exploitation la plus criminelle qui ait existé sur la terre. Le Mexicain a vu passer la terre, les forêts, les mines, tout, de ses mains à celles des étrangers, ceux-ci appuyés par l’Autorité, et maintenant que le peuple fait justice de ses propres mains, désespéré de ne pouvoir la trouver nulle part, maintenant que le peuple a compris que c’est par la force et par lui-même qu’il doit retrouver tout ce que les bourgeois du Mexique et de tous les pays lui ont volé; maintenant qu’il a trouvé la solution au problème de la faim; maintenant que l’horizon de son avenir s’éclaircit et lui promet des jours de bonheur, d’abondance et de liberté, la bourgeoisie internationale et les gouvernements de tous les pays poussent le Gouvernement des Etats-Unis à intervenir dans nos propres affaires, sous le prétexte de garantir la vie et les intérêts des exploiteurs étrangers.

Ceci est un crime ! C’est une offense à l’humanité, à la civilisation, au progrès !

On veut que quinze millions de Mexicains souffrent de la faim, des humiliations, de la tyrannie, pour qu’une poignée de voleurs vivent satisfaits et heureux !

L’hypocrite bourgeoisie des États-Unis dit que nous, Mexicains, sommes en train de faire une guerre de sauvages. Ils nous appellent sauvages parce que nous sommes résolus à ne pas nous laisser exploiter ni par les Mexicains, ni par les étrangers, et parce que nous ne voulons pas de Présidents, ni blanc ni métis. Nous voulons être libres, et si un monde se met en travers de notre route, nous détruirons ce monde pour en créer un autre. Nous voulons être libres et si toutes les puissances étrangères se jettent sur nous, nous lutterons contre toutes ces puissances comme des tigres, comme des lions. je le répète, c’est une lutte de vie ou de mort. Les deux classes sociales sont face à face: les affamés d’un côté, de l’autre les satisfaits, et la lutte se terminera lorsque l’une des deux classes sera écrasée par l’autre. Déshérités, nous sommes les plus nombreux; nous triompherons !

En avant !

Nos ennemis tremblent; il faut être plus exigeants et plus audacieux; que personne ne se croise les bras : levez-vous tous ! Camarades !

Rien ne pourra parvenir à écarter les Mexicains du combat : ni la duperie du politicien qui promet monts et merveilles « après le triomphe », pour qu’on l’aide à prendre le Pouvoir : ni les menaces des sbires de ce pauvre clown qui s’appelle Francisco Madero, ni l’aide militaire des États-Unis. Cette lutte doit être menée jusqu’à son terme: l’émancipation économique, politique et sociale du peuple mexicain, qui se fera lorsqu’auront disparu de cette belle terre le bourgeois et l’Autorité, et flottera triomphant, le drapeau de Tierra y Libertad. Vive la Révolution Sociale !

(*) Ricardo Flores Magon (1874-1922) était un journaliste et activiste anarchiste mexicain, né à Oaxaca, influencé par les pensées de Bakounine, Reclus et surtout Kropotkine dont l’ouvrage “La conquête du pain” fut une grande source d’éveil politique pour lui. A partir des années 1910, il fut impliqué avec la révolution sociale mexicaine d’Emiliano Zapata et Pancho Villa. En exil aux Etats-Unis, il fut un farouche opposant à a première guerre mondiale. Il fut arrêté pour sédition et condamné à 20 ans de réclusion sous la loi scélérate contre “l’espionnage” de 1917. Il mourut des mauvaises conditions de sa détention sur sa santé fragile dans un pénitencier du Kansas en 1922 à l’âge de 48 ans.

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Lectures complémentaires:

Manifeste pour la Société des Sociétés

Appel au Socialisme Gustav Landauer

Les 6 parties de cette publication réunies en PDF
par Jo de JBL1960:

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

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Résistance au colonialisme: déclaration à l’issue du second congrès international sur la communalisé qui s’est tenu à Oaxaca au Mexique

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, crise mondiale, démocratie participative, France et colonialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, pédagogie libération, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 8 avril 2018 by Résistance 71

“Une des premières victimes du langage écrit est la mémoire. Dès que vous pouvez écrire quelque chose, le pouvoir de la mémoire diminue grandement… Le monde de la parole est celui des conteurs, des poètes et des visionnaires, c’est un média s’étendant à l’infini, c’est une forme d’art.. Le langage écrit traverse le domaine de la comptabilité des mots, des “experts” qui passent leur vie à remplir des catalogues de mots, d’immenses dictionnaires, essayant de fixer une valeur exacte, quasi numérique sur chaque pensée ou émotion humaine. […] Ainsi de manière ironique, une fois que le langage passe la barrière de l’écriture, non seulement la créativité et l’expression en souffrent, mais il devient aussi beaucoup plus facile de mentir. Une fois qu’une histoire ou une historiographie est écrite, elle devient la version acceptée de la vérité nonobstant les fausses informations qu’elle peut contenir ou la partialité avérée de la source. Les gens qui vivent dans la tradition orale doivent se rappeler ce qu’ils disent et ont dit. Le seul moyen de maintenir une constance dans le récit est de dire la vérité. Les menteurs sont souvent confondus parce que leurs histoires manquent de constance, ils ne peuvent plus se rappeler ce qu’ils ont dit parce que leur source est erronée. […] Comment quelqu’un pourrait-il mentir lorsque les ancêtres demeurent les témoins perpétuels de nos dires ? Nous n’avions pas besoin de langage écrit jusqu’à ce que nos langues nous furent presque extirpées ainsi que des bouches de nos enfants par le moyen des pensionnats pour Indiens et bon nombre de nos langues furent en danger d’extinction. Parce que nos langues sont directement connectées avec la manière dont nous pensons et nous représentons le monde, avec qui nous sommes, nous perdons notre chemin lorsque nous perdons notre langage… Il y a par exemple en langue Lakota 52 noms différents pour nommer les nuages. Pour ceux qui connaissent la langue, prédire la météo 2 jours et 2 nuits en avance n’est pas un secret ; aussi nous pouvons dire que si vous avez oublié les noms des nuages, alors vous avez perdu votre chemin.”
~ Russel Means, 2012 ~

Cet article fait suite à notre récente publication:
« Anthropologie et résistance politique: de la communalité »

 

Déclaration finale à l’issue du second Congrès Internationale sur la Communalité

 

Comitancillo, Guelatao, Oaxaca, Tlahuitoltepec, 5-9 mars 2018.

 

La Voie du Jaguar

 

30 mars 2018

 

Source:

https://www.lavoiedujaguar.net/Deuxieme-Congres-international-de-la-communalite-Declaration-finale

 

Nous, qui avons participé à ce Deuxième Congrès, considérons que, en tant que pensée libératrice et mode de vie, la communalité se présente comme une alternative au modèle néolibéral en crise.

La communalité est une notion et une clé historique pour comprendre la reproduction matérielle et culturelle des peuples originaires et des communautés en résistance depuis les différentes régions de Mésoamérique. Aujourd’hui elle inspire l’implication créative d’un grand nombre de peuples, de villages, de communautés, d’universités et d’organisations dans différents contextes de lutte et de résistance. Elle représente un mode de vie opposé au modèle économique et politique néolibéral, capitaliste, patriarcal et néocolonial, qui peut seulement exister et se maintenir par l’exploitation, le génocide et la destruction de l’environnement. Ces politiques de mort pénètrent les territoires indiens en imposant des mégaprojets comme la mine, les parcs d’éoliennes, la fracture hydraulique des schistes bitumineux, les barrages, les gazoducs, les oléoducs, les puits de pétrole, les aéroports, les routes à grande circulation, et les complexes touristiques.

Malgré l’invisibilité du travail et des formes d’existence des femmes et la violence qui s’exerce sur elles, leur résistance historique sur différents plans de la vie matérielle, symbolique et spirituelle a été à l’origine de processus historiques qui ont ouvert des horizons de vie solidaires, humains et équitables. Ce Deuxième Congrès international de la communalité rend hommage à la Rencontre internationale des femmes qui luttent, convoquée et réalisée par les sœurs de l’EZLN dans le Caracol de Morelia, Chiapas.

Guiapa’ layú, ra ñaa ne xuba’ xquendanabaani ne xquendabiaani’ guidxi xtinu

Défendre le territoire et la milpa, c’est défendre la vie communale. La milpa et le maïs sont une partie essentielle de la culture de nos peuples avec l’assemblée, la fête et le travail commun (dans leur dimension communale). Ils constituent un mode de vie antagonique au modèle de développement néolibéral destructeur, qui a pu être mis en place grâce aux réformes de l’article 27 de la Constitution, aux lois agraires, sur l’énergie, concernant les hydrocarbures et la forêt, mais aussi grâce à la privatisation des terres (Programa de Regularización y Registro de Actos Jurídicos Agrarios — Raja, dont les antécédents furent Procede et Fanar).

Xquenda binnilaanu rusizaaca’ gunaa ne nguiu’ zenanda xtiidxa’guidxi da’gu’liisa

Nous, communalistes, entendons l’autorité comme service, « servir et non se servir » (tel est le principe d’une politique autonome). La charge communale est un motif de fierté et d’honorabilité. L’assemblée est le lieu où la population prend des décisions. Plus qu’une forme de démocratie directe et de participation horizontale, elle représente l’exercice de notre droit à l’autonomie et à la libre détermination, cela malgré les efforts pour nous imposer les partis politiques dans l’exercice du pouvoir.

Saa nga guendaliisa ne xtiipa´ rusibaani guidxi xtinu

Nos fêtes manifestent notre résistance et fortifient le tissu social. La communalité exprime sa force dans ce plaisir pris collectivement, dans l’allégresse et les sourires que suscitent nos musiques. Les fêtes montrent une égalité fraternelle et solidaire. Comme nos langues, nos chants et nos danses, elles reconnaissent cette fraternité comme la valeur suprême de nos peuples et de nos communautés. Ces fêtes et ces transports de joie sont gubidxa, le soleil qui ne meurt jamais (el sol que nunca muere).

Diidxazá ne xtiidxa’ ca binnigoolasa cusiidi laanu xi caquiiñe’ guidxi layú

Nos langues enferment notre cosmovision héritée de nos grand-mères et grand-pères. Elles nous permettent de penser et de nommer un monde de solidarité entre les humains et les autres êtres ou éléments de la nature. La parole et le caractère oral du parler de nos peuples sont importants et même essentiels. L’éducation dans nos langues permet la reproduction et la recréation de nos cosmovisions et de notre vie en communauté.

C’est un devoir de tout éducateur ou de toute éducatrice communaliste de former les enfants de nos peuples et d’aller au-delà de cet environnement matériel d’enfermement que sont les salles de classe afin d’éduquer en liberté, au sein de la vie quotidienne des communautés, dans le tequio, dans nos langues, dans la milpa, dans les jeux, dans le service, et en accord avec les traditions communautaires, c’est-à-dire éduquer en communalité.

Guidaaguliisa xtiipa’ ti guiapa’ guendanabaani

Ce Congrès s’élève clairement contre toutes les formes de violence dues à la politique des États et à leurs plans militaires, violence qui est aussi, dans bien des cas, le résultat de l’impunité et de la corruption de la part des mauvais gouvernements. La communalité nous incite à nous organiser pour prendre soin de la vie, dans son sens le plus étendu : nous consacrer à la défense de tout le vivant sur le guidxi layú (la terre).

La communalité est vie et pensée, pratique et théorie, elle est ce qui se partage, elle est vie égalitaire. Elle est contre l’extrême violence — la mort des femmes et des hommes — qui se présente désormais comme la principale menace à notre existence et à laquelle nous nous affrontons comme peuples, communautés, collectifs et même en tant qu’individus.

Résistance et solution politique: Congrès International de la Communalité Oaxaca, Mexique

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, crise mondiale, démocratie participative, documentaire, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , on 23 mars 2018 by Résistance 71

A lire en complément:

la-sixta

Manifeste pour la societe des societes

 

 

Oaxaca, Mexique, deuxième congrès international sur la communalité

 

Terre et territoire

 

17 mars 2018

 

Source: https://www.lavoiedujaguar.net/Oaxaca-Mexique-Deuxieme-Congres-international-sur-la-communalite

 

La comunalidad es la antítesis del capitalismo
y una alternativa al neocolonialismo. [1]

Dans le cadre du Deuxième Congrès international sur la communalité [2], une première discussion autour du thème de la terre et du territoire eut lieu à San Pedro Comitancillo [3] les 5 et 6 mars 2018. San Pedro Comitancillo se trouve dans l’isthme de Tehuantepec. Participèrent à cette rencontre des gens venus d’Ixtepec, de Matías Romero, de Juchitán, de Santa María Guegolani, de Santa María Ixhuatan, d’Unión Hidalgo, de San Juan Guichicovi, de San Mateo del Mar, de Salina Cruz, de San Miguel Chimalapa et des États du Chiapas, de Veracruz, du Querétaro, de la ville de Mexico, de l’État de Mexico, de Puebla, de Jalisco et aussi des compagnons venus de Colombie, d’Espagne, d’Allemagne, d’Argentine et de Bolivie.

Les participants à cette première rencontre ont reconnu l’importance du territoire comme lieu où se développe une vie sociale forte autour d’un bien commun à tous. Ils ont constaté que le territoire et, par voie de conséquence, les habitants sont désormais l’objet d’une agression continue de la part d’entreprises commerciales transnationales qui convoitent, soit l’eau, soit la terre, soit la richesse du sous-sol, soit le bois des forêts, etc., rendant ainsi de plus en plus aléatoire et problématique la vie communale : « Ce système de mort a pénétré la vie des peuples, a colonisé notre mode de vie et connaît différentes expressions : patriarcat, racisme, machisme, autoritarisme, discrimination, corruption, individualisme. Pourtant la communalité nous avait permis jusqu’à présent à travers tout un système d’aide mutuelle, de réciprocité, d’échanges de savoir-faire et de connaissances de bien vivre sur cette terre. »

Tout au long de ces échanges, les participants ont constaté que l’avancée du capitalisme se fait au détriment de la communauté agraire pour défaire l’ensemble de la vie sociale : la vie des familles, l’éducation, le temps et les rythmes de vie, l’alimentation, l’habitat, la langue, la manière de se soigner et celle de s’habiller, la manière de percevoir l’activité ou le travail, les savoirs, toute la vie et la culture d’une population. Ils ont pu noter que la création des zones économiques spéciales [4] dans l’isthme de Tehuantepec, protégeant les entreprises privées au détriment des droits des peuples, a entraîné la militarisation de la région.

Ils ont aussi précisé que, pour les peuples originaires, le territoire forme un tout qui ne peut être fragmenté : la santé du territoire est un équilibre entre toutes ses parties. Le système « extractiviste » a touché la santé intégrale communautaire par la contamination, la pollution, l’insécurité, l’alcoolisme et la consommation de la drogue.

Enfin, ils ont avancé un certain nombre de propositions :

☀ Faire du commun une pratique quotidienne, au sein de la famille, du quartier, de la communauté, à l’école.

☀ Régénérer ou fortifier ce qui constitue la communalité : les assemblées, le travail commun ou tequio, les fêtes, les décisions prises collectivement, les charges communales, etc.

☀ Inculquer à la jeunesse le sens de la participation collective, le concept d’autonomie et la reconnaissance du territoire et des richesses culturelles (histoire, mémoire, identité, connaissances et savoir-faire) qui le constituent. Contre l’idée de compétition, appeler à la coopération et à la solidarité.

☀ Combattre ce qui va à l’encontre du commun, expulser les partis politiques ; combattre l’individualisme et l’ambition personnelle.

☀ Semer, créer des réseaux d’échange locaux et régionaux, soutenir des communautés menacées, socialiser l’information, partager des expériences et des capacités. Travailler ensemble au bien commun.

☀ Maintenir vivantes les connaissances héritées de nos ancêtres. Apprendre notre langue à nos enfants. Récupérer notre propre forme d’éducation. Prendre en considération les savoirs de nos peuples en discutant avec les anciennes et anciens et les transmettre (ce qui pourrait être une tâche assignée à l’école et aux radios communautaires).

☀ Réaliser un colloque sur l’atelier de dialogue culturel en hommage à Juan José Rendón Monzón, qui a travaillé à revitaliser la communalité des peuples ikoot, binnizá et ayuujk.

☀ Nommer la zone économique spéciale Zone indigène communale à défendre et réaliser notre propre cartographie.

☀ Faire un front de défense territorial dans toute la région de l’Isthme.

☀ Face à la fragmentation de nos peuples par les entreprises, il est proposé la construction d’un sujet politique lié au communal, à la terre et à l’indigène pour une vie digne sur la base du respect et du renforcement de la communalité face à l’offensive capitaliste (cf. la proposition d’un atelier sur les stratégies préventives face aux mégaprojets extractivistes de la zone économique spéciale convoqué par la Rema — Rede Mexicana de Afectados por la Minería — et le Comité d’Ixtepec pour la défense de la vie et du territoire qui se tiendra les 27 et 28 avril à San Pedro Comitancillo).

☀ Améliorer la santé intégrale communautaire, ce qui suppose éduquer selon des logiques non capitalistes les enfants : récupérer le système de la milpa, semer des plantes médicinales, créer des espaces de formation, prêter attention à la famille et à la communauté, ne pas user de produits chimiques, organiser des rencontres de discussions et commencer avec les voisins ; persister et non renoncer est un constant travail.

Déclaration

Nous, les peuples de l’isthme de Tehuantepec, reconnaissons les différentes expressions de la communalité, qui, comme des fleurs, naissent et se donnent dans d’autres régions. Ce sont : l’exercice de l’autorité au service des peuples comme pouvoir communal ; la fête, qui resserre les liens sociaux et le sentiment d’appartenance pour offrir l’espace du plaisir où l’on goûte les plats, les musiques et les danses traditionnelles communautaires, et où s’expriment nos formes de solidarité ; le travail communal — tequios, gozonas, mano vuelta [5] — qui permet la reproduction matérielle et spirituelle de la vie communautaire en franche opposition à l’individualisme qui caractérise le système néolibéral en crise.

Reconstruire la vie revient à reconstruire la communauté et le commun avec, pour objectif : la récupération critique de la culture et de la langue sans tomber dans le folklore ; une ouverture sincère au dialogue entre tous ceux qui font partie de la communauté ; la reconnaissance des femmes en tant que créatrices et fondatrices de la vie ; la reconceptualisation de la notion du travail vu comme activité communautaire et en relation avec la terre. En ce sens, le projet d’une université communale dans différents centres de l’État d’Oaxaca, offrant un espace de création et de recréation de la communalité, est une réelle avancée.

Nous, participants au deuxième congrès international de la communalité, qui s’est tenu à San Pedro Comitancillo, dénonçons les autorités municipales et ejidales de la région de l’Isthme qui, comme dans le cas de San Pedro, ont facilité l’imposition de mégaprojets comme la ligne de transmission Xipe, qui traverse toute la région, et nous exhortons les autorités communales, ejidales et municipales à ne pas tomber dans ce genre de complicité et à défendre nos territoires devant la menace que représentent les zones économiques spéciales.

Nous dénonçons les violences qu’implique l’imposition du modèle « extractiviste », qui assiège et agresse nos territoires, comme crimes perpétués contre la vie communale et, tout particulièrement, contre les femmes, les jeunes, les filles et les garçons ; des crimes qui ont coûté la vie à des hommes et à des femmes issus de nos peuples.

Nous nous joignons à la dénonciation présentée par l’assemblée communautaire d’Unión Hidalgo concernant l’illégalité des contrats signés entre les petits propriétaires et EDF (Électricité de France), qui prétend imposer un parc d’éoliennes sur leur territoire [6], et nous soutenons la campagne internationale contre EDF et son ambition extractiviste.

Nous célébrons la lutte communautaire du comité d’Ixtepec « Vida y Territorio » qui a obtenu l’arrêt du projet minier à Ixtepec, annoncé le 17 septembre 2017 par le ministère de l’Économie au Journal officiel.

Nous célébrons aussi la décision collective des compagnons de Comitancillo qui, à la suite de cette rencontre, se sont engagés à former un groupe de travail pour s’informer et informer la communauté sur les projets qui la menacent, et nous faisons un appel à la solidarité nationale et internationale pour rappeler partout l’agression continue des mégaprojets sur les territoires indiens.

Traduction : Georges Lapierre.

Notes

[1] La communalité est l’antithèse du capitalisme et une alternative au néocolonialisme.

[2] Le Premier Congrès international sur le thème de la communalité eut lieu à Puebla en 2016, ce Deuxième Congrès s’est tenu à Oaxaca du 5 au 9 mars 2018.

[3] Les autres sièges furent : Oaxaca, Tlahuitoltepec (région mixe — ou Ayuujk — dans la Sierra Norte), Guelatao (région zapotèque de la Sierra Norte). Les 7, 8 et 9 mars, les participants de ce Deuxième Congrès international se sont regroupés dans un seul lieu : le village de Guelatao.

[4] Les zones économiques spéciales (ZEE) décrétées par le gouvernement fédéral comprennent les infrastructures : routes, aéroports, ports, voies ferrées, ainsi que la mise en service des sources d’énergie nécessaires à l’exploitation des ressources d’une région (barrages, éoliennes, etc.).

[5] Tequio : mot d’origine nahuatl, repris par l’Église, pour signifier le travail commun dû, autrefois pour l’empereur aztèque, puis pour l’Église : il est désormais au service de la communauté.

Gozona : mot zapotèque, c’est la contribution, sous forme de nourriture ou de bien matériel, apportée par chacun lors d’un tequio ou d’une fête ou pour toutes autres occasions.

Mano vuelta : mots castillans, c’est l’échange de services, la plupart du temps sous la forme d’un travail manuel. (NdT.)

[6] Le parc Gunna Sicarú.