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Percevoir notre réalité : de l’économie cannibale à l’Homme total et unitaire

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Guy Debord, Raoul Vaneigem, années 60

 

Les situationnistes et l’économie cannibale

 

François Bott

Article paru dans la revue

Les Temps modernes n° 299-300,

juin 1971.

 

Republié sur La voie du Jaguar le 8 juillet 2020

 

Source:

https://www.lavoiedujaguar.net/Les-situationnistes-et-l-economie-cannibale

 

Au début de l’année 1968, un critique, traitant de la théorie situationniste, évoquait, en se moquant, une « petite lueur qui se promène vaguement de Copenhague à New York ». Hélas, la petite lueur est devenue, la même année, un incendie, qui a surgi dans toutes les citadelles du vieux monde. À Paris, à Prague, à Rome, à Mexico et ailleurs, la flambée a ressuscité la poésie, la passion de la vie dans un monde de fantômes. Et beaucoup de ceux qui, alors, ont refusé le sort qui leur était fait, la mort sournoise qui leur était infligée tous les matins de la vie, beaucoup de ceux-là — jeunes ouvriers, jeunes délinquants, étudiants, intellectuels — étaient situationnistes sans le savoir ou le sachant à peine.

Une fois le feu apparemment éteint, les sociologues et autres futurologues d’État se sont efforcés, comme on exorcise une grande peur, de rechercher les origines du printemps 1968. Ils n’ont récolté que des miettes de vérité, autrement dit des parcelles de mensonge. N’importe quel blouson noir rebelle en savait beaucoup plus sur la révolution de mai. Les distingués penseurs n’ont pas songé à se référer aux écrits de l’Internationale situationniste, que ce soit la revue ainsi intitulée — dont le premier numéro date de 1958 — ou les essais de Debord et Vaneigem [1]. Les professionnels de la culture auraient, peut-être, découvert qu’en mai « le mouvement réel » de l’histoire a coïncidé avec « sa propre théorie inconnue », ou encore que se sont rejointes, en ce printemps, les armes de la critique et la critique des armes.

Les penseurs du vieux monde se seraient, peut-être, aperçus que les situationnistes avaient repéré, depuis longtemps, le cheminement de « la vieille taupe vers le jour », vers ce « lever de soleil qui, dans un éclair, dessine en une fois la forme du nouveau monde ».

Quelques idéologues ont, cependant, jeté un coup d’œil sur les écrits des situationnistes. Et ils ont tenté de ranger ces irréductibles sous l’étiquette de l’utopie. Je veux bien qu’on parle d’utopie, du moins si on entend par là le projet d’une révolution qui ne s’est réalisée encore en aucun lieu, en aucune époque. Mais si on désigne ainsi quelque chimère, cela prouve une fois de plus que les idéologues de la bourgeoisie n’apprennent, ne retiennent rien de l’histoire. Ou ce sont des myopes et amnésiques invétérés, ou d’habiles serviteurs du pouvoir, qui ont voulu neutraliser le danger, en lui donnant, sous le label de la prophétie, une place dans le grand « show » des marchandises et autres momies de la culture.

Mais la pensée de l’Internationale situationniste agit comme un révélateur dans les étouffoirs, les cimetières de la fausse conscience ; dans cette pensée vont se retrouver ou se reconnaissent déjà tous ceux qui refusaient, à tâtons, d’ensevelir leur volonté de vivre, ceux qui percevaient, en silence, la vérité de leur vie, sous le masque anesthésique et mensonger des idéologies. Les situationnistes ont dégagé la théorie du mouvement souterrain qui travaille l’époque moderne. Alors que les pseudo-héritiers du marxisme oubliaient, dans un monde bouffi de positivité, la part du négatif, et du même coup mettaient la dialectique chez l’antiquaire, les situationnistes annonçaient la résurgence de ce même négatif et discernaient la réalité de cette même dialectique, dont ils retrouvaient le langage, « le style insurrectionnel » (Debord).

Dès 1958 — alors que « la gauche » était tout occupée et fascinée par le lancement publicitaire d’un général anachronique, dernier avatar d’un héroïsme caricatural — les situationnistes ont commencé de formuler — à partir de Fourier, de Hegel, de Marx, en même temps que des « grands négateurs », Sade et Lautréamont notamment — une critique radicale et unitaire de la totalité moderne, et n’ont cessé, depuis lors, de dévoiler le visage nouveau du pouvoir dans l’idéologie, la culture, l’urbanisme, la vie quotidienne et ses dimanches moroses.

Ayant colonisé la production, le capitalisme a dû, pour assurer son développement, coloniser la consommation. La totalité de la vie a été soumise à la dictature de l’économie politique. « L’économie transforme le monde mais le transforme seulement en monde de l’économie » (Debord). Le temps du loisir est devenu un temps-marchandise comme le temps du travail. Le prolétaire, naguère méprisé, a été promu citoyen-consommateur. Le mépris n’a pas disparu. Il a cessé de parader.

L’économie doit imposer, sans relâche, et hâter, sans trêve, la consumation des marchandises qu’elle produit. La vérité de l’économie est tautologique. Elle se répète indéfiniment elle-même, n’ayant d’autre visée que le développement de soi, dans une identité toujours recommencée. Elle impose comme une loi sacrée le forcing dans l’achat, et l’achat lui-même tient lieu de prière dans « les supermarkets géants, ces temples » de la modernité (Debord).

Le capitalisme, sous peine de mort, ne peut s’arrêter de séduire. Il lui faut sans répit recommencer la toilette des marchandises. Les parures de la marchandise composent le spectacle : le miroir aux alouettes, où se perdent les sujets de l’histoire. « Le spectacle est à la fois le résultat et le projet du mode de production » (Debord).

L’économie fait sans fin l’éloge de soi. « Le spectacle ne chante pas les hommes et leurs armes, mais les marchandises et leurs passions » (Debord). Il instaure la domination totalitaire du quantitatif, mais se travestit en faux qualitatif, en qualité fantomatique. L’apologie des marchandises déguise la pauvreté, la banalité en fausse nouveauté. Empire de l’apparence et du mensonge, domaine de l’inauthentique, le spectacle suscite les besoins factices que réclame le foisonnement des marchandises. Les nécessités de la survie — désormais satisfaites par le développement technique — sont accrues sans cesse par l’idéologie du spectacle. L’essentiel est de consommer, non pas ce qui est consommé. Le gadget résume la logique de l’économie moderne. Peu importe sa valeur d’usage, l’essentiel étant sa valeur d’échange : le gadget, c’est un néant sous le déguisement de l’être. Il tient lieu d’un trophée dans la mystique de la marchandise. « Celui qui collectionne les porte-clés… accumule les indulgences de la marchandise » (Debord), il témoigne de « sa présence parmi les fidèles », ainsi que de « son intimité » avec la Chose. La Chose règne sur tous les domaines de la vie. Le fétichisme de la marchandise est le somnifère de la société moderne.

L’idéologie dominante a enfermé la valeur ontologique dans l’avoir en tant que support du paraître. « Le spectacle constitue le modèle de la vie » (Debord). L’acheteur reçoit, avec l’objet qu’il acquiert un rôle à tenir, « une idéologie portative », « une vision du monde en solde » (Vaneigem).

Chacun s’aliène dans les rôles indiqués par le discours anonyme de la Chose. Le vécu se sacrifie dans le rôle ; « le rôle s’incruste dans le vécu » (Vaneigem). Le spectacle est l’envoûtement de la société moderne. Chacun subit le règne de la fantasmagorie. Les aliénés sociaux, comme les aliénés mentaux, se perdent, s’oublient dans un personnage. Le capitalisme nous vend la folie, en prêt-à-porter.

Ce que manifeste le monde, c’est l’absence de subjectivité ; ce qui se représente, sous un travesti, c’est l’histoire abstraite des choses. L’économie cannibale est abstraite, en ce sens qu’elle agit comme pouvoir séparé, autonome. Elle exclut l’homme de soi-même, en l’incluant dans le rôle ; elle le tire hors de soi, le réifie. « L’extériorité du spectacle par rapport à l’homme… apparaît en ce que ses gestes ne sont plus à lui mais à un autre qui les lui représente » (Debord). L’extériorité de la Chose s’inscrit dans l’intériorité du sujet et le sépare de soi : le séduit au sens étymologique. Fêlé, morcelé, mutilé, chacun se trouve dépris de soi-même, exilé de sa vie la plus intime, « exproprié de sa peau » (Vaneigem), absent à soi et au monde. L’économie se révèle comme un gigantesque hold-up de la vie. Le spectacle recèle, en lui, « l’essence de tout système idéologique : l’appauvrissement, l’asservissement et la négation de la vie réelle » (Debord). Le spectacle, c’est la vie à l’envers : notre pâle mort quotidienne.

L’urbanisme se dévoile comme la « technique même de la séparation » (Debord). Les citadins subissent, dans l’isolement, le pouvoir anonyme de l’économie. Chaque soir, les solitudes se closent sur elles-mêmes dans le désert des villes. Et le matin, recommence le triste voyage des foules taciturnes. La domination du quantitatif nous change en hommes-sandwiches, en hommes-marchandises : les objets ne communiquent pas. Seul le qualitatif instaure l’unité de l’homme avec soi, avec le monde, avec les autres.

Les villes, les vies se décomposent en espaces, en temps morts, identiques et mornes. Le temps de la vie s’efface dans le temps mort des choses. Regardez les visages hâtifs, angoissés, éperdus des somnambules qui hantent les nécropoles de la marchandise : ils reflètent, à certains moments, la même indifférence que les choses. Une sénilité précoce atteint les esclaves de l’époque moderne, qui fusent, se consument à suivre la course aveugle de l’économie. Comment ne pas vieillir avant l’âge, quand on ne cesse de se plier, se conformer à ce qui n’est pas soi ? Sous le règne du quantitatif, du répétitif, on ne croise que des regards absents de la même absence que les choses.

Le spectacle « est le soleil qui ne se couche jamais sur l’empire de la passivité moderne » (Debord). « L’ennemi numéro UN » du pouvoir, « c’est la créativité » (Vaneigem). La spontanéité du vécu apparaît comme « le premier foyer de guérilla ». Aussi « les interdits cernent le vécu de toutes parts, le refoulent, l’incitent à se changer en rôle » (Vaneigem). La loi du pouvoir hiérarchisé s’intériorise en œil inquisiteur, en surmoi castrateur. Les forces de l’Éros sont domestiquées, dévoyées. Les hommes dérobent quelquefois des moments furtifs de vraie vie, des amours hâtives. Chacun, alors, se réunit à soi-même, aux autres, au monde. Mais les policiers de l’inconscient veillent et chargent d’angoisse le souvenir des trêves heureuses. « L’aube où se dénouent les étreintes est pareille à l’aube où meurent les révolutionnaires » (Vaneigem). L’ombre du châtiment pèse sur qui a disposé de l’emploi de son temps. La colonie du spectacle est une colonie pénitentiaire.

« Assassinés lentement dans les abattoirs du travail » (Vaneigem), les hommes changent de visage, à la sortie, mais c’est encore un visage de mort. Menacé par l’envahissement de la Chose, traqué, agressé de tous côtés, à tous moments, chacun survit dans « la rancœur de n’être jamais soi » (Vaneigem).

La bourgeoisie subit, elle aussi, la domination de la marchandise. En assurant le triomphe de l’économie, les hiérarques et technocrates de la bourgeoisie deviennent les serviteurs d’un pouvoir autonome et inconscient de soi [2]. On dira de l’économie ce que disait Kant à propos de l’art : c’est une finalité sans fin. Voici le temps des maîtres-esclaves. Les programmateurs de la cybernétique sont eux-mêmes programmés : réifiés. « L’humanité du maître tend vers zéro, tandis que l’inhumanité du pouvoir désincarné tend vers l’infini » (Vaneigem). La bourgeoisie s’étant vouée au « néant politique », le prolétariat devient le « seul prétendant à la vie historique » (Debord).

La société marchande ne laisse d’appauvrir la vie, alors qu’elle abolit la rareté économique qui « nécessitait » naguère le sacrifice de cette vie. « La victoire de l’économie autonome doit être en même temps sa perte » (Debord) : elle enfante les contradictions qui la feront disparaître.

Les petites morts de la vie quotidienne suscitent ou vont susciter « une réaction violente et quasi biologique du vouloir vivre » (Vaneigem). Les critiques sauvages de l’économie politique annoncent le réveil de la conscience historique dans un monde où les idéologies de la misère ne cessent de trahir la misère des idéologies.

La force et l’unité du mythe divin garantissaient jadis le pouvoir de la féodalité, mais la bourgeoisie a désacralisé le monde en le transformant : les déicides ont remplacé le mythe divin par une multitude de fantômes idéologiques, dérisoires et précaires, qui tentent vainement de compenser la pauvreté de la vie ; ils apparaissent à peine que déjà ils quittent la scène, le spectacle étant forcé de se renouveler sans cesse : on change d’illusion, tous les matins, ce qui dissipe, un jour, « l’illusion du changement » (Vaneigem) De plus, l’habitude des changements illusoires ravive le désir d’un changement réel et radical.

Le déclin du monde barbare a commencé, avec la résurgence du négatif ; au lieu de se perdre, le négatif se réalisera, un jour, dans la positivité d’un monde nouveau.

La volonté d’être soi sera « l’arme absolue » du prolétariat (Vaneigem). L’accomplissement de soi dans le monde remplacera la mort de soi dans la Chose. « La logique des désirs » évincera « la logique de la marchandise » (Vaneigem).

Le temps des maîtres-esclaves laissera place au temps des maîtres sans esclaves, qui domineront la totalité de leur histoire. Le projet de l’homme total, unitaire s’inscrira dans « l’autogestion généralisée », autrement dit la poésie faite par tous ; en effet, la poésie se définit comme l’accomplissement de la liberté (ou créativité) dans le monde.

Après la souffrance, la patience de « l’histoire en soi », viendra « le plaisir de l’histoire pour soi » (Vaneigem). Le vécu s’épanouira dans un temps ludique et qualitatif, au lieu de s’aliéner dans le temps-marchandise. « La vie se connaîtra comme une jouissance du passage du temps » (Debord).

« L’autogestion généralisée » s’identifie à la démocratie des conseils. Elle ne sera pas la promesse de quelque époque lointaine, mais sera instaurée au début de la révolution.

Le pouvoir des conseils sera absolu, ou ne sera qu’une apparence : il ne pourra tolérer, hors de soi, aucun pouvoir, aucune hiérarchie.

Les situationnistes annoncent le triomphe de la subjectivité dans l’histoire : c’était — comme le note Vaneigem — le projet même de Marx.

Notes

[1] Guy Debord, La Société du spectacle, 1967. Raoul Vaneigem, Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, 1967.

[2] De même, les bureaucrates de l’Est imposent et subissent la dictature de l’économie. Le règne de la bureaucratie totalitaire apparaît comme une ruse de l’économie qui change la classe dominante, afin de maintenir sa domination.

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Lectures complémentaires:

L’essentiel-et-l’indispensable-de-Raoul_Vaneigem

L’abbcedaire de Raoul Vaneigem

Pierre_Clastres_Echange-et-pouvoir-philosophie-de-la-chefferie-indienne

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

Guy_Debord_La_societe_du_spectacle

 

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir !

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

 

Lâcher prise de l’illusion démocratique… L’anarchisme aujourd’hui

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Boycott du cirque électoral !…

 

Editorial du Monde Libertaire N0 1806, avril 2019

 

Comité de Rédaction

 

25 avril 2019

 

Source: 

https://www.monde-libertaire.fr/?article=EDITO_DU_ML_N_1806

 

Halte à la publicité mensongère ! La couverture de ce Monde Libertaire laisserait sous-entendre au lecteur amateur de sensations fortes qu’il allait trouver dans ces pages de quoi ricaner sarcastiquement du vieux monde abattu par quelques cocktails Molotov. Que nenni… Relisez le titre « On préfère l’anarchisme ! », théorie politique qui a pour but de créer une société dans laquelle les individus participent librement et à égalité ; donc de créer l’anarchie, c’est-à-dire l’absence de maître, de souverain (dixit Proudhon). 

Mais l’imagerie populaire préfère caricaturer : il y a eu les bolchéviques représentés un couteau entre les dents et les anarchistes une bombe à la main. Certes, durant une courte période de l’histoire sociale, vers 1890, des anarchistes ont usé de la bombe. Ils étaient minoritaires et pensaient changer le système. Il y eut des morts, toujours ciblés. Mais difficile de trouver une idéologie, une religion ayant moins de sang sur les mains.

Inutile de nous croire responsables de l’incendie de Notre-Dame-du-Fouquet’s. L’anarchisme que nous revendiquons, loin de prôner la destruction pour la destruction, loin de prôner l’absence d’accords ou de contrats entre les individus (ce qui reviendrait à prôner la loi de la jungle), fédère ces individus dans un but d’émancipation et d’égalité sociale. Être dans la marge, c’est être dans le cahier en se contentant de la part étriquée de la page. Comme il n’est pas question de réfléchir à un projet en marge de la société capitaliste, il va de soi qu’il faudra la disparition de celle-ci.

Projet ambitieux ? Certainement mais va-t-on dire aux Algériens, dans la rue pour un autre futur, que leur projet est ambitieux ? Sommes-nous des utopistes ? Bien sûr puisque nous voulons que les enfants aillent à l’école plutôt qu’au fond des mines, nous voulons des journées de labeur qui ne dépassent pas huit heures, nous voulons des congés payés… Ok, ces trois exemples sont déjà réalisés mais lorsqu’en amont, des travailleurs, anarchistes ou non, avaient de telles revendications, ils étaient traités d’utopistes. Après, on les virait, on les embastillait ou on les tuait pour leur apprendre à vivre…

L’anarchisme aujourd’hui ? Certainement la seule théorie crédible pour ne pas foncer dans le mur. Revenir aux sources de l’humanité, c’est-à-dire s’unir pour satisfaire nos besoins, le plus économiquement possible, que ce soit dans l’utilisation des ressources ou dans la somme d’heures de travail à effectuer pour y parvenir. Vous allez dire, et vous aurez raison, que le dossier traite beaucoup plus du passé que du présent. Le présent est en construction, des expérimentations apparaissent çà et là et il est difficile de toujours trouver le temps d’écrire. Que cela ne vous empêche pas de prendre le temps de lire.

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Six textes fondamentaux sur R71 pour nous aider à  y parvenir, ensemble, à  lire, relire et diffuser sans aucune modération:

 

Réflexions politiques pour un nouveau monde…

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Quel nouveau monde ?

 

Dominique Muselet

 

27 décembre 2018

 

Source: http://www.comite-valmy.org/spip.php?article10753

 

Dans un article paru sur RT, le 21 décembre 1018, intitulé : « Comment Mao aurait-il analysé le mouvement des Gilets jaunes ? », Slavoj Zizek estime qu’il s’agit d’une situation exceptionnelle qui exige une réponse exceptionnelle. Ce que Zizek préconise c’est, en fait, ce que Watzlawick appelle un changement de niveau même si, lui, Zizek, ne le nomme pas ainsi. Il en donne deux exemples. D’abord Ford dont il cite un commentaire sur la voiture qu’il avait construite : « Si j’avais demandé aux gens ce qu’ils voulaient, ils m’auraient dit un meilleur cheval pour tirer ma carriole » ; et Steve Jobs : «  Quand on lui a demandé quelle était la part des consommateurs dans Apple, Jobs a répliqué : « Ce n’est pas à nos clients de dire ce qu’ils veulent… c’est à nous de leur montrer ce qu’ils veulent »

Et Slavoj Zizek conclut : « C’est comme cela que fonctionne un vrai maître. Il n’essaie pas de deviner ce que les gens veulent, il suit sa propre voie et c’est aux gens de décider si ce qu’il fait leur convient ou pas. En d’autres termes, sa force et son influence proviennent de sa fidélité à sa propre vision, de son refus des compromissions.

C’est exactement ce type de leader politique dont on aurait besoin aujourd’hui. Les manifestants en France veulent un meilleur cheval (plus fort et moins cher) – en l’occurrence, ironiquement, de l’essence moins chère pour leurs voitures.

Il faut leur donner une vision d’une société dans laquelle le prix de l’essence n’a plus d’importance, tout comme, lorsque la voiture est apparue, le prix de l’entretien d’un cheval n’en a plus eu. »

Il existe des projets de société alternatifs au capitalisme, clé en main, où le prix de l’essence ne serait plus un problème, des projets élaborés dans le but d’éradiquer les trois I : l’Indigence, les Inégalités et l’Injustice* sociale, entre autres infamies. Mon préféré est celui de Bernard Friot que plusieurs associations promeuvent. Mais est-ce cela que les Gilets jaunes (et le peuple qui les soutient) veulent ? Ne préfèrent-ils pas la bâtir ensemble cette société soucieuse du bien commun ?

En tout cas, une chose est sure, les Gilets jaunes ont opéré un changement de niveau dans la lutte sociale. Cela faisait des années que les syndicats se heurtaient à la totale indifférence des pouvoirs publics en faisant toujours plus de la même chose. Les Gilets jaunes sont arrivés et ont changé la donne. Ils ont surpris tout le monde en adoptant une stratégie inattendue : les ronds-points, les Champs-Elysées, le leurre du RV au château de Versailles le 22/12/2018 pour finalement se retrouver à Montmartre, tout cela avec l’appui de 70% de la population, autant de coups de maître que le pouvoir n’est pas prêt de leur pardonner. Ils ont réussi à faire bouger les lignes. Le pouvoir est déstabilisé, mais loin d’être abattu. Le mouvement en a bien conscience puisqu’il reste sur les ronds-points et réclame le RIC. Réussira-t-il à fédérer assez de forces pour reprendre une partie du pouvoir que l’oligarchie nous a confisqué ? L’avenir nous le dira.

Le système capitaliste est récent dans l’histoire de l’humanité. Il est né à la Renaissance, et c’était un vrai changement de niveau par rapport au système féodal, basé sur la propriété de la terre et les liens de réciprocité. Le Moyen-Age est vilipendé et calomnié** depuis la Renaissance, mais la société médiévale était bien plus saine et plus humaine que la société capitaliste. J’aime aussi les sociétés antérieures à l’âge de fer, égalitaires et basées sur la coopération, le partage, la gratitude et le respect des autres et de la nature (chez les Navajos par ex, être plus riches que les autres est mal vu, et être assoiffé de richesses est la marque de la sorcellerie).

Le passage du système médiéval au système capitaliste actuel a pris plusieurs siècles et a engendré un développement technique et industriel inouï. Les lois en faveur du capital et du libre-échange, qui rompaient avec l’ordre ancien, ont été votées progressivement. Sous la Monarchie le prix du pain était encore fixé par le roi. Louis XVI a voulu libéraliser le prix du pain, sous l’influence de ses conseillers bourgeois, mais il a dû reculer. Dès le début de la Révolution de 1789, les bourgeois l’ont fait. Ils ont aussi supprimé les corporations, comme tout ce qui protégeait le petit peuple et entravait le développement du capitalisme, etc.

La situation actuelle, en Occident, fait penser à la décadence romaine. Il y a de moins en moins de garde-fou, c’est la foire d’empoigne à tous les niveaux, les plus forts tirant leur épingle du jeu aux dépens des plus fragiles. Il ne s’agit pas seulement d’une révolution, c’est la fin d’un empire, l’Empire occidental, et d’un système, le système capitaliste. Il n’est plus possible de produire comme des malades, dans l’unique but de faire du profit, sans souci de l’environnement. Cela c’est fini. Tout le monde, en Occident a une conscience aigüe que la planète, notre lieu de vie, est menacée par la surexploitation dont elle fait l’objet. Et que ce qui nous pend au nez, c’est la fin de notre espèce, après que nous aurons détruit tout notre environnement, comme les habitants de l’île de Pâques. Il suffit de regarder le dernier film, très impressionnant, de Yann Arthus, Planète Océan, pour s’en convaincre.

On a cru un temps que le progrès technique allait tout résoudre, mais qui le croit encore ? On a cru, par ex, que la conquête de l’espace jouerait le rôle des grandes découvertes de la Renaissance qui ont favorisé le développement du capitalisme. Croit-on vraiment qu’on va réussi à vaincre la mort, la souffrance, la misère, la pollution, la pénurie de ressources, etc., etc., par le progrès technique ?

D’autres, comme le pape, en font une question de morale : « L’homme est devenu avide et vorace. Avoir, amasser des choses semble pour beaucoup de personnes le sens de la vie. Une insatiable voracité traverse l’histoire humaine, jusqu’aux paradoxes d’aujourd’hui ; ainsi quelques-uns se livrent à des banquets tandis que beaucoup d’autres n’ont pas de pain pour vivre, » a-t-il dit dans son allocution de Noël. Certes, l’homme a tendance à aspirer à davantage dans tous les domaines, ce qui en fait un créateur « à l’image de Dieu », mais toutes les sociétés spirituelles, où les gens sont capables de voir au-delà des apparences immédiates et de penser aux autres, ont lutté contre les aspects nocifs et destructeurs de cette caractéristique humaine. Sauf la nôtre qui, elle, adule les psychopathes prédateurs qui bâtissent leur richesse et leur pouvoir sur les guerres engendrées par la compétition et la haine de tous contre tous. C’est pourquoi beaucoup de gens trouvent cette société inhumaine pour ne pas dire diabolique.

Mais il n’est plus temps pour la morale, ni pour les solutions à deux balles de nos politiciens. Cela aussi tout le monde l’a bien compris. Il faut un véritable changement de niveau. D’où le soutien aux Gilets jaunes et aux initiatives de la société civile.

La conjoncture est favorable. Le système libéral sur lequel repose la puissance de l’oligarchie est en train de s’effondrer sous ses propres excès et sous le discrédit dont il fait l’objet, dans une alternance de crises (on en vit une en France en ce moment du type « le roi est nu » avec les Gilets jaunes) et de répits. Une révolution du type 1789 ne résoudrait rien, on le sait, 1789 a mis les bourgeois au pouvoir. Les Gilets jaunes ont raison de prendre leur temps pour réfléchir à des systèmes alternatifs qui remplaceront progressivement les institutions du capitalisme (le crédit, la propriété lucrative, le marché du travail, la mesure par unité de temps de travail). Il faut aborder tous les domaines de la vie publique en même temps : la gouvernance, l’économie, les relations internationales, les relations interpersonnelles. Tout est à revoir, car toute société a sa logique interne. Comment ? Ce sera aux populations d’en décider.

Taille et gouvernance 

A mon sens les sociétés « à taille humaine » ancrées dans le respect des autres et de la nature, sont les plus heureuses et les plus équilibrées : la tribu autrefois, la commune chez nous, le canton en Suisse. Ces communautés doivent avoir une large autonomie. Les chefs doivent être élus temporairement, doivent être révocables et leur pouvoir doit être soigneusement encadré par les habitants (les chefs indiens étaient choisis pour le temps d’une guerre ; en temps de paix le conseil des Anciens prenait les décisions). 

Les lois doivent être peu nombreuses et appliquées, avec comme objectif principal non pas de punir mais de prévenir et de réparer. Elles ne doivent jamais être rédigées ni votées par ceux qui en bénéficient. La constitution doit être élaborée et votée par la population. L’indépendance des pouvoirs (juridiques, médiatiques, exécutifs, constitutionnels) doit être entière. Les libertés (d’expression, de circulation, etc.) doivent être garanties. 

On commence ces temps-ci à voir les populations se réapproprier la vie publique et réfléchir aux formes de sociétés possibles.

Economie 

On commence aussi à voir des quantités de tentatives d’autogestion, comme les Scops par ex, qui tentent de s’approprier l’espace économique abandonné par le grand capital. Elles sont encore découragées et entravées par l’oligarchie mais plus pour longtemps. Et il y a aussi une volonté d’occuper l’espace physique (on campe sur les ronds-points en France, et aux USA les habitants cultivent les terrains vagues et autres friches des villes désertées par l’industrie). 

Il faudra reprendre le pouvoir au Capital dans la production. Il faudra encadrer l’investissement public et interdire l’accumulation du capital. Les citoyens décideront comment.

Le problème du chômage et des inégalités peut être résolu par un salaire minimum garanti à vie pour tous avec une faible échelle des salaires et la gratuité de la santé, des services et du logement. 

L’exploitation des ressources devra être soutenable et toutes les formes de prédations durement sanctionnées.

Relations internationales 

Les gens sont lassés des guerres d’agression meurtrières et coûteuses qui ne profitent qu’à l’industrie de l’armement. Il faut privilégier la paix et le compromis à travers la diplomatie. La défense du pays doit être repensée. Les relations commerciales et les protections douanières doivent été réévaluées en fonction des intérêts de la communauté de vie, à l’échelle qui sera décidée.

C’est un autre grand chantier.

Valeurs et éducation

Les vertus populaires traditionnelles doivent être pratiquées (et pas seulement enseignées) dans la communauté, au premier rang desquelles la modération (le chemin du milieu bouddhiste) et le respect de la nature et des autres. Dans de petites communautés de vie, il est plus facile de bien élever les enfants et de prévenir les débordements. Les délinquants doivent être réhabilités. 

Il faut repenser complètement l’éducation des enfants. L’école publique n’est pas adaptée aux besoins des enfants et a pour principale fonction de les endoctriner, d’en faire des consommateurs dociles, au lieu de leur ouvrir l’esprit. Il y a moyen de faire autrement mais les méthodes Montessori, Freinet et tant d’autres méthodes créatives et efficaces, qui rendent les enfants heureux d’apprendre, ont été ignorées ou rejetées par les pouvoirs publics. 

Il y a du boulot.

Conclusion

Un nouveau monde est-il en gestation sous l’ancien ? Peut-on déceler, sous le chaos et le désordre engendrés par la panique, la démesure et la cupidité, les prémices d’une autre manière de vivre qui sera très différente de l’actuelle par nécessité (une planète finie dans un monde fini) et par effet de balancier (l’humanité à tendance à aller d’un extrême à l’autre, d’où l’importance de l’enseignement de la modération) ?

Je crois que oui ; on voit partout poindre des pistes, surgir des tentatives, et naître des expériences. Des ouvrages les compilent. De plus en plus de gens s’interrogent, protestent, veulent cesser cette course en avant consumériste qui nous mène dans le mur mais ne savent pas comment. Ils ne veulent pas disparaître mais ils ne savent pas comment arrête la machine infernale. Il est vrai que jusqu’ici les structures oligarchiques militarisées résistent fermement. Mais les Gilets Jaunes ont ouvert une brèche ! Engouffrons-nous dedans !

Il n’y a plus de nouveau monde à découvrir sur terre ou dans l’espace, c’est de notre vieux monde que nous devons faire un nouveau monde, un monde où chacun pourra partager les richesses produites et le pouvoir, en toute justice. C’est possible car cela a existé dans certains groupes humains, à certaines époques. Et de toute façon sans idéal, on ne va nulle part.

Dominique Muselet, 

27 décembre 2018

*Avez-vous noté que ces trois maux/mots sont du féminin ? Cela vient nous rappeler que ce sont les femmes qui ont le plus de difficultés, malgré des décennies de féminisme (à quoi il a bien pu servir, on se le demande). Et qu’ils commencent par un I, un petit bâton bien symbolique, celui qu’Eric Drouet avait dans son sac, un bâton de 30 cm qui a servi de prétexte à son arrestation ? Un I bien droit, droit comme ceux qui se relèvent malgré les coups des puissants.

**La plupart des sorcières soi-disant brûlées par l’Inquisition catholique du MA, l’ont été, en fait, par les protestants de la Renaissance. Et tout est à l’avenant !

= = =

Lectures complémentaires:

Six textes fondamentaux pour nous aider à  y parvenir, ensemble, à  lire, relire et diffuser sans aucune modération:

Quelques autres textes importants:

L’essentiel-de-Resistance71-de-2010-a-2018

Il y a 50 ans… Mai 68

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

Marshall-Sahlins-La-nature-humaine-une-illusion-occidentale-2008

James-C-Scott-Contre-le-Grain-une-histoire-profonde-des-premiers-etats

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

JP-Marat_Les_chaines_de_lesclavage_Ed_Fr_1792

Un-autre-regard-anarchiste-sur-la-vie-avec-emma-goldman

Ecrits-choisis-anarchistes-sebastien-faure-mai-2018

David Graber Fragments Anthropologiques pour Changer l’histoire de l’humanité

L’anarchisme-africain-histoire-dun-mouvement-par-sam-mbah-et-ie-igariwey

Dieu et lEtat_Bakounine

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

Manifeste contre le travail

Un monde sans argent: le communisme

Que faire ?

Compilation Howard Zinn

Errico_Malatesta_écrits_choisis

Clastres_Préface_Sahlins

Les_amis_du_peuple_révolution_française

petit_precis_sur_la_societe_et_letat

Appel au Socialisme Gustav Landauer