Archive pour murray book chin « le municipalisme libertaire »

Communes libres confédérées et société des sociétés… Petit à petit l’idée fait son chemin…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, écologie & climat, crise mondiale, démocratie participative, gilets jaunes, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 21 décembre 2019 by Résistance 71


Vive la Commune !

 

Le moment communaliste ?

 

Elias Boisjean

 

13 décembre 2019

 

url de l’article: https://www.revue-ballast.fr/le-moment-communaliste/

 

Les traductions de Murray Bookchin se multiplient, les biographies et les essais qui lui sont consacrés commencent à former une pile plus qu’honorable. Peu connu de son vivant, le théoricien étasunien, usuellement présenté comme le « père » de l’écologie sociale, a depuis peu le vent en poupe au sein de la gauche. Mais cet intérêt n’est pas sans poser question : convoqué pour son projet révolutionnaire « municipaliste libertaire » (ou « communaliste »), le risque est certain, par la grâce du prélèvement, d’assister à la domestication de son œuvre. De passer, en clair, d’un appel à renverser le capitalisme à l’intégration citoyenniste à l’ordre local et national existant

Une décennie après son décès dans le Vermont, voici que la presse militante hexagonale se saisit de la théorie intégrale qu’il a léguée : « une nouvelle politique », disait Bookchin, à laquelle il consacra sa vie entière. En 2014, Reporterre loue ainsi sa « pensée essentielle » (quelques mois plus tôt, Besancenot et Löwy faisaient part, dans l’ouvrage Affinités révolutionnaires, de leur admiration pour le « pionnier » qu’il fut1). L’année suivante, Ballast s’entretient avec sa veuve, l’essayiste Janet Biehl, et creusera, jusqu’à ce jour, la question communaliste. À l’été 2016, Le Monde diplomatique salue le penseur « visionnaire ». Fin 2018, L’Humanité le qualifie de « défricheur » et Le Média se demande si le municipalisme libertaire ne serait finalement pas « la solution ». En mars 2019, le mensuel CQFD s’interroge de savoir qui « a une meilleure perspective à offrir » que le municipalisme bookchinien2 et l’émission Hors-Série, évoquant Bookchin au mois de novembre dernier, prévient : « [L]e voici désormais (presque) partout : son heure est venue. »

Si l’on doit aux éditions Atelier de création libertaire d’avoir introduit ses écrits en France à partir des années 1980, il a bel et bien fallu attendre le mitan des années 2010 pour que Murray Bookchin suscite l’attention de la gauche française — voire européenne. Le 1er décembre 2019, l’initiative Faire Commune éclot à Paris : « Il s’agit d’affirmer notre “droit à la ville”. Dans ce droit, il y a l’idée d’une vie bonne, d’une vie juste et digne, où l’entraide est une clé de voûte. » Elle invoque une « organisation non-capitaliste de la vie », se réclame ouvertement du communalisme et se réfère à Bookchin, au Rojava syrien et au Chiapas zapatiste. Le même jour, l’ancien footballeur Vikash Dhorasoo, en sa qualité de candidat aux élections municipales de 2020, en appelle au communalisme sur un célèbre plateau de télévision de France 2 — auprès d’une figure de la France insoumise et au nom de la liste Décidons Paris !, qui convoque également pour « lignée » le Rojava.

L’air du temps

Cette percée soudaine ne procède nullement du hasard. Affaire de terrain, d’abord. La révolution du Rojava, amorcée en 2012, a propulsé le penseur sur le devant de la scène. C’est qu’Abdullah Öcalan, théoricien du mouvement révolutionnaire kurde et cofondateur incarcéré du PKK, a lu Bookchin du fond de sa prison et fait savoir que ses analyses avaient pesé sur les siennes propres. Mieux : elles contribuèrent à la mutation du Parti des travailleurs du Kurdistan, troquant son marxisme-léninisme indépendantiste contre l’autonomie communaliste3. « Je suis heureux qu’[Öcalan] trouve matière, dans mes idées sur le municipalisme libertaire, à aider à penser un futur corps politique kurde. […] Mon espoir est que le peuple kurde puisse un jour établir une société libre et rationnelle qui permettra à son éclat de s’épanouir à nouveau », écrivit Bookchin en 2004. À l’instar de l’enthousiasme soulevé par l’insurrection zapatiste au sein du mouvement altermondialiste dans les années 1990, le Rojava a su rallier à sa cause une partie de la gauche internationale (marxiste et anarchiste, pour l’essentiel). Le « nouveau socialisme4″ kurde, ou « confédéralisme démocratique », repose sur l’abolition du patriarcat et du marché capitaliste, l’écologie et le pouvoir communal décentralisé ; il s’est ainsi désancré du Moyen-Orient pour devenir, après le trotskysme ou le guévarisme, une proposition philosophique et politique dont l’universalisation invite à la discussion. Le soulèvement des gilets jaunes, salué du Rojava, a enfoncé le clou : à la faveur d’un enracinement militant antérieur, le municipalisme libertaire est apparu dans la Meuse, à Commercy (puis lors de l’Assemblée des assemblées, en charge de coordonner le mouvement). S’il importe de ne pas forcer le trait5, reste que cela fut perçu par la gauche de transformation sociale comme le signe, moins lointain, d’un chantier politique à investir.

Affaire idéologique, aussi — posons ici trois axes. Un : la prise de conscience du péril écologique en cours, annoncé par Bookchin depuis les années 1950, a rebattu les cartes : l’avenir n’est plus un horizon mais une menace. Planète ravagée, extinction de masse des espèces ; voilà maintenant que l’air se vend en bouteille. Par sa défense d’une écologie « sociale » et son rejet de l’environnementalisme et d’une écologie mystique, romantique et réactionnaire, Bookchin offre des outils à notre époque : contre les « petits gestes » et les survivalistes, il pose que « l’avenir de la vie sur la planète dépend de l’avenir de nos sociétés », c’est-à-dire du capitalisme et de son dépassement par la voie révolutionnaire. Deux : la débâcle du communisme d’État, l’incapacité anarchiste à gagner le grand nombre, la prise de pouvoir néolibérale et les déculottées réformistes (de Mitterrand à Tsípras) ont laissé hagards celles et ceux qui escomptent en finir avec les inégalités de classes et les oppressions sexistes et racistes qu’elles nourrissent. La centralisation léniniste aura, balancier oblige, généré son contraire : l’air du temps radical est désormais aux foyers, à la sécession, aux îlots, aux oasis, aux archipels, aux brèches, aux interstices, à l’ici-et-maintenant. Fragmentation des grands récits, funérailles des solutions globales.

Tout en rejetant avec la dernière énergie le totalitarisme révolutionnaire et ses pouvoirs productivistes bureaucratiques, Bookchin a combattu la « tyrannie de l’absence de structure » et la haine des institutions, le mépris des programmes et l’aventurisme, le culte de l’action et le primat du rêve, l’hégémonie de Foucault sur la théorie critique et l’éloge existentiel du way of life, la glorification de l’esthétique et de l’éphémère. Jusqu’au dernier d’entre ses jours, il a tenu à rappeler que toute politique d’émancipation est affaire de masses et d’organisation. Lutter par le bas sans jamais s’isoler du grand nombre ni avancer sans savoir où cela nous mènera : un équilibre théorique et pratique aujourd’hui singulier, offrant en outre une feuille de route accessible à qui le souhaite. Trois : l’aspiration démocratique des citoyens ordinaires et la défiance subséquente à l’endroit des « élites » et des « oligarques » des quatre coins de la planète a ravivé, aux côtés de la percée populiste « de gauche », la critique de la démocratie représentative. Des occupations de places au RIC réclamé par nombre de gilets jaunes, l’exigence est unanime : la politique doit revenir à la base. « Les mots de l’expression “démocratie représentative” se contredisent mutuellement », affirmait Bookchin dès les années 1980. Le communalisme, pour partie héritier de la cité d’Athènes, tombe alors à pic.

Aller à la source

Au lecteur soucieux de la biographie du penseur, un copieux ouvrage existe aux éditions L’Amourier : Écologie ou catastrophe, la vie de Murray Bookchin. Au lecteur que le temps contraint, nous renvoyons aux présentes colonnes. Disons ici seulement ceci : né en 1921, disparu en 2006, celui que l’Internationale situationniste qualifiait en son temps de « crétin confusionniste » (une « erreur », nous confiera Raoul Vaneigem à l’été 2019) fut tour à tour militant communiste orthodoxe, trotskyste et anarchiste. Puis le natif du Bronx, enfant d’une famille ouvrière juive russe, de marquer ses distances avec l’anarchisme pour achever de structurer son vaste projet politique : le municipalisme libertaire, ou communalisme. La synthèse d’une vie de militantisme et de réflexion — pour ce faire, Bookchin affirma puiser dans « le meilleur du marxisme et de l’anarchisme ». Du premier, il conserva la rationalité et le désir d’appréhender systémiquement le monde ; du second, sa perspective fédéraliste et sa critique de l’État comme des hiérarchies.

Tel était, selon ses propres mots, l’objectif alloué au communalisme : « remplacer l’État, l’urbanisation, la hiérarchie et le capitalisme par des institutions de démocratie directe et de coopération ». Bookchin imagina toutes les étapes nécessaires à l’avènement d’une révolution sociale — entendu que celle-ci gisait sous les ruines de l’Espagne, de Moscou ou du Chili. Ainsi s’énoncent-elles à grands traits : créer des pôles municipalistes locaux (réceptifs, au besoin, aux spécificités culturelles du territoire) ; mettre en place des assemblées démocratiques (règle majoritaire, pleine liberté d’expression) ; travailler à leur extension par des revendications audibles du tout-venant ; généraliser l’éducation populaire ; s’emparer des mairies ; mailler le pays et articuler l’intégralité des communes nouvellement autogouvernées ; instituer un Congrès de délégués — ou « Commune des communes confédérées » — afin de centraliser ce qui doit l’être ; s’armer ; exproprier les possédants par la municipalisation de l’économie ; vider l’État — c’est-à-dire le « système professionnel de contrainte sociale » — de sa légitimité régulatrice et donc de sa puissance ; le renverser au terme d’un probable affrontement final et s’engager, en parallèle de la création d’une nouvelle Internationale, dans le plein déploiement du communisme libertaire écologiste. On en trouvera le détail dans la présente revue.

Bookchin citoyenniste ?

Note de Résistance 71: voir notre récente publication sur “L’impasse citoyenniste” (2001), pas vraiment de hasard n’est-il pas ?… Le communalisme libre ne peut pas s’établir dans un système étatique qui est son antithèse. Il doit de fait le remplacer, Le communalisme n’est pas une réforme de l’État et des institutions, c’est son remplaçant total, le pouvoir retrouvant sa place dilué qu’il dit être dans le peuple qui décide et agit par et pour lui-même.

En 2019, le mensuel Silence, qui œuvre à la promotion de la non-violence et à l’« élaborations d’utopies », présente Bookchin comme sa « grande source d’inspiration ». La même année, Pablo Servigne, chef de file de la collapsologie et sympathique partisan d’une réhabilitation de la « spiritualité » en politique, invite à le « lire et relire ». Extinction Rebellion, porte-drapeau de la non-violence verte, des soins énergétiques et des bulles régénératrices, le cite à son tour dans l’une de ses lettres d’information. Au mois de novembre paraît un Guide du municipalisme, sous-titré Pour une ville citoyenne, apaisée, ouverte : il est coordonné par le parti Barcelona en común (lui-même composé de militants de Podemos, de la Gauche unie et alternative ou de l’Initiative pour la Catalogne Verts), coécrit par la fille de Bookchin et la mairesse de Barcelone, Ada Colau, et parrainé, en France, par Commonspolis (« un think-do tank au service des réseaux et cultures pour le changement […] [et la] transformation non-violente des conflits par la construction de politiques citoyennes »). L’Institut de la concertation et de la participation citoyenne promeut quant à lui le municipalisme dans le cadre des élections françaises de 2020 : citant Bookchin, il enjoint à renforcer le pouvoir des citoyens (« notamment par le biais de dispositifs ambitieux de concertation publique et de dialogue entre les parties prenantes »), accroître « la cohésion de notre société », refonder la démocratie et débattre « avec une exigence d’ouverture et de bienveillance ». Aux côtés d’Europe Ecologie – Les Verts, les Groupes d’action municipalistes écologistes et sociaux (GAMES) se revendiquent mêmement du théoricien étasunien et, se présentant comme « une plateforme citoyenne, créative et collaborative », aspirent tout autant à présenter des listes en 2020.

Empruntons à Frédéric Lordon la définition qu’il formule du citoyennisme puisqu’elle épuise ce qu’il convient d’en dire. « [Q]ui débat pour débattre, mais ne tranche rien, ne décide rien et surtout ne clive rien. Une sorte de rêve démocratique cotonneux précisément conçu pour que rien n’en sorte. » Et craignons la citoyennisation de Bookchin — crainte partagée, du reste, par l’essayiste et agriculteur Floréal M. Romero dans son récent ouvrage Agir ici et maintenant : sous couvert de communalisme, l’accession aux mairies apparaît comme un simple « recyclage de la social-démocratie ». Il ne fait pourtant aucun doute que Bookchin misait sur l’échelon électoral municipal (et seulement lui) pour permettre aux assemblées de mettre la main sur villes et villages. Seulement voilà : c’était un levier, non une fin en soi. Dans l’une des préfaces qu’il rédigea à La Société à refaire, Bookchin nota qu’il ne saurait être question de se « born[er] à une simple pratique électorale« 6. « La seule solution qui existe, c’est de le détruire [le capitalisme], car il incarne tous les maux — des valeurs patriarcales à l’exploitation de classe », écrivait-il encore. L’entreprise communaliste ne souffre d’aucune équivoque sitôt qu’on lit l’auteur avec le soin nécessaire : abolition du capitalisme, des classes sociales, du critérium de la croissance, de l’État, de la police, de l’armée, de la propriété privée des moyens de production, des hiérarchies au sein de l’espèce humaine (de genre et de race) et de la domination de cette dernière sur l’ensemble du monde animal et végétal. Il y a fort à parier que des espaces de dialogue « participatifs », « concertés » et, pour les plus ambitieux d’entre eux, « éthiques » n’y suffiront pas. Pas plus que l’économie sociale et solidaire, le commerce équitable et les seuls circuits courts coopératifs chers à nos municipalistes.

Le pouvoir, donc les armes

Prenons la France et ses bientôt 67 millions d’habitants. Les effectifs de la Police nationale ? 150 000 hommes et femmes, à peu de choses près. La gendarmerie ? 100 000. L’armée de terre ? Plus de 110 000. La puissance de feu — dont il n’est plus à démontrer qu’elle frappera les partisans de la justice et de l’égalité sitôt qu’ils représenteront une menace substantielle pour l’ordre capitaliste — apparaît ainsi dans toute sa netteté. Le Chili du libéral Piñera tire à balles réelles ; la France du libéral Macron crève des yeux, arrache des mains, moleste pompiers et lycéens : cela sans même le début d’une richesse répartie ou d’un semblant de déprivatisation. Une ZAD ne tient que tant que la troupe se tient à l’extérieur ; un président trop volontaire se voit sans délai refroidi et remplacé par son plus fidèle lieutenant (disons Compaoré). Toute proposition anticapitaliste dont le préambule ne dénoue pas la question des forces armées s’avère par conséquent nulle et non avenue. Lénine, lequel avait au moins pour lui d’aligner logiquement deux idées, n’écrivait pas en vain, à la veille de la prise du pouvoir des bolcheviks, qu’il faudra instaurer pour la survie de la révolution le « remplacement de la police par une milice populaire » — laquelle ne ferait « qu’un avec l’armée » (autrement dit : « armement général du peuple substitué à l’armée permanente »).

Que soutient la doctrine communaliste en l’espèce ? Dans Un autre futur pour le Kurdistan ?, l’essayiste Pierre Bance a souligné l’inflexion de Bookchin : sa stratégie du pourrissement progressif de l’État (années 1970) évolua en stratégie de la confrontation (années 1990). Entendre qu’il faudra affronter le pouvoir étatique à chaque avancée communale, tout en s’échinant à le tenir à distance autant qu’il est possible, ceci jusqu’à la grande bataille révolutionnaire. Le « second » Bookchin n’en doutait plus : le déploiement démocratique constituera une menace aux yeux de l’État et ce dernier attaquera (« [J]e ne crois pas non plus que la bourgeoisie va abdiquer volontairement son statut, encore moins sa mainmise sur la société ! », lançait-il en 1996). En l’absence de forces d’autodéfense, l’expérience communaliste se trouverait dès lors « à [s]a merci ». D’où l’impératif, explicitement formulé par sa compagne et exégète Janet Biehl, de « former une milice pour remplacer la police et l’armée » dans tous les secteurs passés sous le contrôle des assemblées. Une milice (ou « garde civique », pour employer un terme moins négativement connoté à l’heure qu’il est) entièrement aux ordres de la population et dotée d’officiers élus. La tension entre les communes et l’État, lit-on dans Le Municipalisme libertaire, est même « désirable » : à mesure que le communalisme s’étendra au sein des frontières nationales, accumulant par là même force pouvoir (un « pouvoir parallèle », un « contre-pouvoir » : un « pays dans le pays », résume Roméro), l’État, progressivement délégitimé, sera conduit à réagir. Le face-à-face qui s’ensuivra certainement déterminera qui de la révolution démocratique ou de l’ordre statocapitaliste l’emportera.

Note de Résistance 71: Tout mouvement de résistance et de substitution durable à l’État a réarmé le peuple : EZLN au Chiapas, les sections armées du Rojava et d’Oaxaca, comme le furent les sections parisiennes de la révolution française (fonctionnant elles dans un état républicain mais dont elles voulaient s’affranchir…) et bien entendu la Commune de Paris, qui ne survive pas à la phase insurrectionnelle dans un contexte de guerre ouverte et de siège de la ville par l’ennemi prussien qui réarma l’armée française vaincue à Sedan, pour que l’État fasse le sale boulot de massacrer les Communards… Au contraire, la première mesure de l’état contre-révolutionnaire est de désarmer le peuple car il en a peur. Il est bien triste de le dire, mais là où l’antagonisme étatico-capitaliste règne, seul un peuple en arme peut se faire écouter. L’histoire l’a prouvé encore et encore…

Ce que Bookchin nommait « vider l’État » mérite alors toute notre attention : une insurrection frontale, estimait-il, est condamnée à l’échec au regard des effectifs répressifs en présence. Il faut donc, par le patient processus communaliste, saper « matériellement et moralement » l’ensemble des institutions étatiques afin, le jour venu, de provoquer sa chute « sans trop de difficultés ». « Que le peuple dispose ou non du pouvoir repose finalement sur la question de savoir s’il dispose d’armes », assurait Bookchin, liant ainsi, fidèle à son inspiration grecque, la démocratie populaire à l’autodéfense. En 1995, dans From urbanization to cities, il en précisait les contours : « [U]ne garde civile composée de patrouilles tournantes, à des fins de police, et des contingents militaires bien entraînés pour répondre aux menaces extérieures. »

On peut ne pas suivre Bookchin dans l’ensemble de ses développements (Biehl elle-même estime qu’il est préférable de construire le communalisme sans remettre en cause l’État-nation7) ; on gagne à discuter ses thèses et leur application géographique et temporelle ; on a même toute latitude de balayer son œuvre d’un revers de la main ; on ne saurait, en revanche, enrôler Bookchin sans saisir la cohésion d’ensemble de sa doctrine. Qui, on l’a compris, ne barguigne pas : intégrer un conseil municipal, voire diriger une ville, n’est d’aucun secours si cela ne participe pas d’une transformation globale sans « compromis avec cet ordre social ». Donc de la fin du règne capitaliste au profit d’une « société communiste libertaire ». Rien moins.

Notes:

1-auteurs marquent toutefois de claires distances avec Bookchin sur trois points : sa technophilie, son idéalisation d’Athènes et son « culte du localisme ». Le dernier mériterait d’être discuté : contrairement à ce qu’affirment Löwy et Besancenot, Bookchin n’était pas favorable à l’autarcie économique des communes — bien au contraire.↑

2-Si Bookchin a proposé la conceptualisation systémique la plus aboutie du municipalisme, marquant par là même le terme de son empreinte, il n’est pas l’inventeur de ce dernier (on le trouve par exemple chez un certain Jules Ferry dans les années 1860). Il est manifeste que, de par le monde, ce signifiant est également mobilisé sans se référer à Bookchin. L’essayiste québécois Jonathan Durand Folco affirme ainsi que le municipalisme bookchinien « n’est pas la seule vision possible » du municipalisme — et qu’il remonte, comme idée, à l’Antiquité. Le présent texte traitera uniquement du municipalisme libertaire tel que théorisé par Bookchin.↑

3-On pourra lire, pour de plus amples développements, Un autre futur pour le Kurdistan ? de Pierre Bance, aux éditions Noir & Rouge (2017).↑

4-Selon la formule de Cemil Bayik, cadre du PKK. Pour une vue d’ensemble de l’expérience révolutionnaire menée au Rojava, on lira avec profit Comprendre le Rojava dans la guerre civile syrienne de Raphaël Lebrujah (Éditions du Croquant, 2018) et La Commune du Rojava (Syllepse, 2017). Pour un examen attentif du PKK, on lira Öcalan et le PKK de Sabri Cigerli et Didier Le Saout (Maisonneuve & Larose, 2005).↑

5-En février 2019, l’un des gilets jaunes de Commercy, connu pour son implication dans le mouvement, nous confiait à ce propos : « Le terme “municipalisme libertaire” n’est plus employé à Commercy, on préfère parler d’assemblées populaires — ce qui revient au même. On s’en fiche des mots, on les met en pratique ! On s’en fiche que ça soit bookchinien ou non, on ne veut pas plaquer des idéologies pré-existantes sur les pratiques qu’on expérimente. »↑

6-Ce que reconnaît sans détour Faire Commune, affirmant fin 2019 que « le communalisme ne se réduit pas aux municipales ».↑

7-Ainsi qu’elle le formule dans Écologie ou catastrophe, la vie de Murray Bookchin (ou encore dans Le Municipalisme libertaire, Écosociété, 1998–2013), l’État de droit centralisé permet à ses yeux d’homogénéiser les avancées progressistes sur l’ensemble du territoire national, donc de les imposer également aux espaces historiquement réactionnaires. Elle affirme en outre que l’État, réduit à ses seuls travers par Bookchin et l’ensemble des anarchistes, demeure la structure la mieux à même d’affronter la globalisation marchande et le péril écologique.↑

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Lectures complémentaires:

Impasse_Citoyenniste

Voline_La_synthese_anarchiste

Murray_Bookchin_Ecoute_Camarade

Murray_Bookchin_Le_municipalisme_libertaire

Guy_Debord_La_societe_du_spectacle

Charles_Mcdonald_Anthropologie_Conferences-Causerie-et-Analyses

Charles-Macdonald_Anthropologie_de_l’anarchie

Michel_Bakounine_La_Commune_de_Paris_et_la_notion_detat

Paulo_Freire_Extension ou Communication

Leducation-comme-pratique-de-la-liberte_Paulo_Freire_1965

Pierre_Kropotkine_L’anarchie-dans-l’evolution-socialiste-2eme-edition-1892

Pierre_Kropotkine_La_Commune_de_Paris_PDF

 

 

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir !

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

 

Analyse politique: Transcender marxisme et lutte de classe pour harmoniser la lutte sociale émancipatrice (Murray Bookchin) 1ère partie

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Écoute camarade !

 

Murray Bookchin*

 

Mai 1969

 

1ère partie

2ème partie

Le texte en format PDF:
Murray_Bookchin_Ecoute_Camarade

(*) Murray Bookchin (1921-2006): Penseur et activiste anarchiste né à New York de parents immigrés russes marxistes. Eduqué dans cet environnement, il travaille en usine (General Motors) où il devient actif dans l’organisation syndicale. Déçu par la tromperie du léninisme, trotskisme et stalinisme, il crée à New York dans les années 50, la Ligue Libertaire, il est toujours ouvrier. Il commence à écrire ses analyses et théories qui le verront publier 27 livres de son vivant. Il commence à enseigner à la fin des années 60. En 1971, il co-fonde l’Institut pour une Ecologie Sociale au Goddard College dans l’état du Vermont, université connue pour sa tradition anarchiste et éducation libre. Son enseignement se perpétue aujourd’hui via sa compagne Janet Biehl. Sa théorie du communalisme ou municipalisme libertaire a inspiré et inspire encore bien des mouvements politiques de par le monde, comme le Confédéralisme Démocratique du Rojava, inspiré à l’instar de Bookchin, par un passage du marxisme à une forme d’anarchisme de son fondateur Abdullah Ocalan, leader de l’ex-parti marxiste ouvrier kurde, en 1999 ; anarchisme intégré à la réalité intrinsèque de la situation kurde.

(Résistance 71)

A lire également:
« L’ouvriérisme » de Victor Serge (1910)

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TOUTES LES VIEILLES CONNERIES des années 1930 nous reviennent : tous ces poncifs sur « la ligne de classe», « le rôle de la classe ouvrière», les « cadres», le « parti d’avant-garde » et la « dictature du prolétariat». Et cela sous une forme plus grossière que jamais. Le Progressive Labor Party n’en est pas le seul exemple, c’en est seulement le pire. On retrouve les mêmes foutaises dans les diverses branches du SDS (Students for a Democratic Society), dans les clubs marxistes et socialistes des campus universitaires, sans parler des groupes trotskistes, des Clubs de l’Internationale socialiste ainsi qu’au sein de la Youth Against War and Fascism.

Dans les années 1930, au moins, cela se comprenait. Les États-Unis étaient paralysés par la crise économique chronique la plus profonde et la plus longue de leur histoire. Les grandes offensives menées par le CIO (Congress of Industrial Organizations), leurs spectaculaires grèves sur le tas, leur militantisme et leurs heurts sanglants avec la police paraissaient être les seules forces vivantes capables de s’attaquer aux murs du capitalisme. Le climat politique mondial était électrisé par la guerre civile espagnole, la dernière des révolutions ouvrières classiques. À ce moment-là, toutes les sectes de la gauche américaine pouvaient s’identifier à leurs propres colonnes à Madrid et à Barcelone. C’était il y a trente ans. C’était l’époque où on aurait considéré comme dingue quiconque aurait crié « Faites l’amour, pas la guerre». On criait plutôt « Faites des emplois, pas la guerre» ; le cri d’un âge dominé par la pénurie. C’était l’époque où la réalisation du socialisme exigeait des « sacrifices » et une longue « période de transition » vers une économie d’abondance matérielle. Pour un jeune de 18 ans en 1937, la notion même de cybernétique appartenait à la science-fiction, un rêve comparable aux voyages dans l’espace. Ce type de 18 ans en a maintenant 50 et ses racines plongent dans une époque si lointaine qu’elle diffère qualitativement des réalités de l’Amérique contemporaine. Le capitalisme est devenu un capitalisme partiellement étatique, que l’on pouvait à peine entrevoir il y a trente ans. Et on voudrait que nous retournions aux « analyses de classes», aux « stratégies», aux « cadres » et aux modes d’organisation de cette lointaine époque, au mépris complet des problèmes nouveaux et des possibilités nouvelles apparus depuis.

Quand apprendrons-nous à créer un mouvement révolutionnaire tourné vers le futur au lieu du passé ? Quand commencerons-nous à tirer la leçon de ce qui est en train de naître plutôt que de ce qui meurt ? C’est exactement ce que Marx essayait de faire à sa manière. Il a essayé d’insuffler un esprit futuriste aux mouvements révolutionnaires des années 1840 et 1850 : « La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants», écrivait-il dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte. « Et même quand ils semblent occupés à se transformer, eux et les choses, à créer quelque chose de tout à fait nouveau, c’est précisément à ces époques de crise révolutionnaire qu’ils évoquent craintivement les esprits du passé, qu’ils empruntent leurs noms, leurs mots d’ordre et leurs costumes, pour apparaître sur la nouvelle scène de l’histoire sous ce déguisement respectable et avec un langage emprunté. C’est ainsi que Luther prit le masque de l’apôtre Paul, que la révolution de 1789 à 1814 se drapa successivement dans le costume de la République romaine, puis dans celui de l’Empire romain, et que la Révolution de 1848 ne sut rien faire de mieux que de parodier tantôt 1789, tantôt la tradition révolutionnaire de 1793 à 1795. […] La révolution sociale du XIXe siècle ne peut pas tirer sa poésie du passé, mais seulement de l’avenir. Elle ne peut pas commencer avec elle-même avant d’avoir liquidé complètement toute superstition à l’égard du passé. […] La révolution du XIXe doit laisser les morts enterrer les morts pour réaliser son propre objet. Autrefois, la phrase débordait le contenu, maintenant, c’est le contenu qui déborde la phrase. »

En est-il autrement aujourd’hui, alors que nous approchons du XXIe siècle ? Les morts marchent de nouveau parmi nous, drapés dans le nom de Marx, l’homme qui voulait enterrer les morts du XIXe siècle. La révolution contemporaine ne sait que parodier, à son tour, la révolution d’Octobre 1917 et la guerre civile de 1918-1920, avec ses « lignes de classes», son parti bolchevique, sa « dictature du prolétariat», sa morale puritaine et même son slogan « Tout le pouvoir aux soviets». La révolution contemporaine totale, multidirectionnelle, qui saura finalement résoudre la « question sociale » née de la pénurie, de la domination et de la hiérarchie, suit la tradition des révolutions unidimensionnelles, partielles et incomplètes du passé, qui ne firent que transformer la « question sociale » en remplaçant une hiérarchie, un système de domination par un autre. Au moment où la société bourgeoise elle-même est en train de désintégrer les classes sociales à qui elle devait sa stabilité retentissent les cris trompeurs réclamant une « ligne de classe». Au moment où toutes les institutions politiques de la société entrent dans une période de profonde décadence retentissent les cris sans substance de « parti politique » et « État ouvrier». Au moment où la hiérarchie en tant que telle est remise en question retentissent les cris de « cadres», « avant-garde » et « leaders». Au moment où la centralisation et l’État ont atteint un degré de négativité historique proche de l’explosion retentissent les appels en faveur d’un « mouvement centralisé » et d’une « dictature du prolétariat».

Cette recherche de la sécurité dans le passé, ces efforts pour trouver refuge dans un dogme fixé une fois pour toutes et dans une hiérarchie organisationnelle installée, tous ces substituts à une pensée et à une pratique créatrices démontrent amèrement combien les révolutionnaires sont peu capables de « transformer eux-mêmes et la nature » – et encore moins de transformer la société tout entière. Le profond conservatisme des « révolutionnaires » du PLP est d’une évidence douloureuse : le parti autoritaire remplace la famille autoritaire ; le leader et la hiérarchie autoritaires remplacent le patriarche et la bureaucratie universitaire ; la discipline exigée par le mouvement remplace celle de la société bourgeoise ; le code autoritaire d’obéissance politique remplace l’État ; le credo de la « moralité prolétarienne » remplace les mœurs du puritanisme et l’éthique du travail. L’ancienne substance de la société d’exploitation reparaît sous une apparence nouvelle, drapée dans le drapeau rouge, décorée du portrait de Mao (ou de Castro ou du Che) et arborant Le Petit Livre rouge et autres litanies sacrées.

La majorité de ceux qui restent au PLP aujourd’hui le méritent bien. S’ils sont capables d’accepter une organisation qui colle ses propres slogans sur des photos du DRUM ; s’ils acceptent de lire une revue qui demande si Marcuse est « un trouillard ou un flic» ; s’ils acceptent une « discipline » qui les réduit à de simples automates préprogrammés et dénués d’expression ; s’ils acceptent de manipuler d’autres organisations grâce à des techniques révoltantes empruntées aux fosses d’aisance du monde parlementaire et affairiste bourgeois ; s’ils acceptent de parasiter toutes les actions et toutes les situations politiques pour promouvoir la croissance de leur propre parti, même si c’est au prix de l’échec de l’action parasitée ; s’ils acceptent tout cela, ils sont au-dessous de tout mépris. Que ces gens-là s’appellent des « rouges » et appellent « chasse aux sorcières » toute attaque contre eux est du maccarthysme à l’envers. Pour plagier la succulente description du stalinisme que l’on doit à Trotski, ils représentent la syphilis de la jeune gauche d’aujourd’hui. Et pour la syphilis, il n’y a qu’un traitement : les antibiotiques, pas la discussion.

Nous nous adressons ici aux révolutionnaires honnêtes, ceux qui se sont tournés vers le marxisme, le léninisme ou le trotskisme parce qu’ils cherchent ardemment une perspective sociale cohérente et une stratégie révolutionnaire efficace. Nous nous adressons aussi à tous ceux que l’arsenal théorique de l’idéologie marxiste impressionne et qui, en l’absence d’alternative systématique, se sentent disposés à flirter avec elle. À ceux-là, nous nous adressons comme à des frères et à des sœurs et nous leur demandons d’accepter de participer à une discussion sérieuse et à une réévaluation d’ensemble. Nous croyons que le marxisme a cessé d’être applicable à notre temps, non parce qu’il est trop visionnaire ou trop révolutionnaire, mais parce qu’il n’est ni assez visionnaire ni assez révolutionnaire. Nous croyons qu’il est né d’une période de pénurie et qu’il constitue une brillante critique de cette période et particulièrement du capitalisme industriel ; nous pensons qu’une période nouvelle est en train de naître, une période que le marxisme n’avait pas adéquatement cernée et dont les contours ne furent anticipés que partiellement et de manière biaisée. Nous prétendons que le problème n’est ni d’abandonner le marxisme ni de l’abroger, mais de le transcender dialectiquement comme Marx transcende la philosophie hégélienne, l’économie ricardienne et la tactique et les modes d’organisation blanquistes. Nous avançons que, à un stade de développement du capitalisme plus avancé que celui dont traita Marx il y a un siècle, et à un stade de développement technologique plus avancé que ce que Marx aurait pu anticiper, une critique nouvelle est nécessaire. De celle-ci sortiront de nouveaux modes de lutte, d’organisation, de propagande, et un style de vie nouveau. Appelez ceux-ci comme vous voudrez, même « marxisme » si cela vous chante. Nous avons choisi de nommer cette nouvelle approche « anarchisme de l’après-rareté » pour un certain nombre de raisons qui deviendront plus claires dans les pages qui suivent.

Les limites historiques du marxisme

C’est une idée totalement absurde que de penser qu’un homme, qui a réalisé ses travaux théoriques majeurs entre 1840 et 1880, ait pu « prévoir » la dialectique complète du capitalisme. Si nous pouvons toujours apprendre beaucoup des analyses de Marx, nous pouvons apprendre encore plus à partir des erreurs que devaient commettre inévitablement des hommes dont la pensée était limitée par une ère de pénurie matérielle et une technologie qui exigeait à peine l’emploi de l’électricité. Nous pouvons apprendre combien notre propre époque est différente de celles de toute l’histoire passée, combien les potentialités auxquelles nous sommes confrontés sont qualitativement nouvelles, et à quel point sont uniques les problèmes, les analyses et la praxis auxquels nous aurons à faire face si nous voulons faire une révolution et non un autre avortement historique.

Il ne s’agit pas de savoir si le marxisme est une « méthode » qui doit être réappliquée à une nouvelle situation, ou s’il faut élaborer un « néo-marxisme » pour surmonter les limitations du « marxisme classique». C’est une mystification pure et simple que d’essayer de sauver le label marxiste en donnant la prépondérance à la méthode sur le système, ou en ajoutant « néo » à un mot sacré, si toutes les conclusions pratiques du système contredisent platement ces efforts. C’est pourtant ce qui préoccupe les exégètes marxistes à l’heure actuelle. Les marxistes s’appuient sur le fait que le système fournit une interprétation remarquable du passé pour ignorer volontairement qu’il se fourvoie totalement lorsqu’il s’occupe du présent et de l’avenir. Ils citent la cohérence que le matérialisme historique et l’analyse de classe ont donné à l’interprétation de l’histoire, les analyses économiques que Le Capital a fournies à propos du développement du capitalisme industriel, l’intérêt des analyses de Marx sur les premières révolutions et les conclusions tactiques qu’il en a tirées ; ils citent tout cela sans jamais une seule fois reconnaître que des problèmes qualitativement nouveaux sont apparus qui n’existaient même pas à son époque. Est-il concevable que les problèmes et les méthodes historiques de l’analyse de classe, basés entièrement sur une inévitable pénurie, puissent être transplantés à une époque d’abondance potentielle ? Est-il concevable qu’une analyse économique, centrée essentiellement sur un système de « libre concurrence » du capitalisme industriel puisse être transférée à un système planifié de capitalisme, dans lequel l’État et les monopoles s’allient pour manipuler la vie économique ? Est-il concevable qu’un arsenal tactique et stratégique, formulé à une époque où l’acier et le charbon constituaient les bases de la technologie industrielle, soit appliqué à une époque basée sur des sources d’énergie radicalement nouvelles, sur l’électronique, sur la cybernétique ?

Un corpus théorique, qui était libérateur il y a un siècle, est devenu de nos jours une camisole de force. On nous demande de nous concentrer sur la classe ouvrière comme « agent » révolutionnaire à une époque où le capitalisme produit visiblement des révolutionnaires dans virtuellement toutes les couches de la société, et particulièrement parmi la jeunesse. On nous demande d’élaborer nos méthodes tactiques en fonction d’une « crise économique chronique » à venir, malgré le fait qu’aucune crise semblable n’a eu lieu depuis trente ans. On nous demande d’accepter une « dictature du prolétariat » – une « longue période de transition » dont la fonction n’est pas simplement de supprimer les contre-révolutionnaires, mais surtout de développer une technologie d’abondance alors que cette technologie existe déjà. On nous demande d’orienter nos « stratégies » et nos « tactiques » en fonction de la pauvreté et de la misère matérielle à une époque où les sentiments révolutionnaires sont engendrés par la banalité de la vie dans des conditions d’abondance matérielle. On nous demande d’établir des partis politiques, des organisations centralisées, des hiérarchies et des élites « révolutionnaires » et un nouvel État à une époque où les institutions politiques en tant que telles sont sur leur déclin et où la centralisation, la hiérarchie, l’élitisme et l’État sont remis en question à une échelle jamais atteinte auparavant dans l’histoire de la société hiérarchique.

Bref, on nous demande de revenir au passé, de réduire au lieu de grandir, de faire entrer de force la réalité palpitante d’aujourd’hui, avec ses espoirs et ses promesses, dans le moule débilitant des préconceptions d’une époque dépassée. On nous demande de nous appuyer sur des principes qui ont été transcendés, non seulement théoriquement, mais par le développement même de la société. L’Histoire n’est pas restée immobile depuis que Marx, Engels, Lénine et Trotski sont morts ; elle n’a pas non plus suivi la direction simpliste qui avait été prévue par des penseurs – aussi brillants qu’ils fussent – dont l’esprit était enraciné dans le XIXe siècle ou les premières années du XXe. Nous avons vu le capitalisme réaliser lui-même plusieurs des tâches qui étaient imparties au socialisme (le développement d’une technologie d’abondance) ; nous l’avons vu « nationaliser » des propriétés, fondre l’économie et l’État là où cela était nécessaire. Nous avons vu la classe ouvrière neutralisée en tant qu’« agent du changement révolutionnaire», malgré une lutte, constante, dans un cadre bourgeois pour des salaires plus élevés, des horaires de travail réduits et des bénéfices « sociaux». La lutte des classes dans le sens classique n’a pas disparu ; elle a subi un sort bien plus morbide en étant cooptée dans le capitalisme. La lutte révolutionnaire dans les pays capitalistes avancés s’est déplacée vers un terrain historiquement nouveau : une lutte entre une génération jeune qui n’a pas connu de crise économique chronique et la culture, les valeurs et les institutions d’une génération plus vieille et conservatrice dont les perspectives de vie ont été formées par la pénurie, la culpabilité, la renonciation, l’éthique du travail et la poursuite de la sécurité matérielle. Nos ennemis ne sont pas seulement la haute bourgeoisie et l’appareil d’État, mais aussi tout un courant qui trouve son soutien chez les libéraux, les sociaux-démocrates, les laquais des médias corrompus, les partis « révolutionnaires » du passé et, aussi pénible que cela puisse paraître aux acolytes du marxisme, les ouvriers dominés par la hiérarchie de l’usine, par la routine industrielle et par l’éthique du travail. Les divisions recoupent aujourd’hui toutes les classes traditionnelles. Elles soulèvent un éventail de problèmes qu’aucun marxiste s’appuyant sur des analogies avec les sociétés de pénurie ne pouvait prévoir.

Le mythe du prolétariat

Laissons de côté tous les débris idéologiques du passé et allons directement aux racines théoriques du problème. La plus grande contribution de Marx à la pensée révolutionnaire de notre époque est sa dialectique du développement social : le grand mouvement qui, à partir du communisme primitif, et à travers la propriété privée, doit mener au communisme dans sa forme la plus aboutie – une société communautaire fondée sur une technologie libératrice. D’après Marx, l’être humain passe donc ainsi de la domination de l’humain par la nature, à la domination de l’humain par l’humain et, finalement, à la domination de la nature par l’humain à partir de la domination sociale en tant que telle. À l’intérieur de cette dialectique générale, Marx examine la dialectique du capitalisme lui-même, un système social qui constitue le dernier « stade » historique de la domination de l’humain par l’humain. Ici, Marx apporte non seulement une profonde contribution à la pensée de notre temps (particulièrement par sa brillante analyse des rapports marchands), mais il exemplifie les limitations intellectuelles que le temps et l’espace imposent encore à la pensée contemporaine.

La plus sérieuse de ces limitations se retrouve dans sa tentative d’explication de la transition du capitalisme au socialisme, d’une société de classes à une société sans classes. Il est extrêmement important de souligner le fait que cette explication a été élaborée presque entièrement par analogie avec la transition de la féodalité au capitalisme, c’est-à-dire d’une société de classes à une autre société de classes, d’un système de propriété à un autre. En conséquence, Marx note que, de même que la bourgeoisie s’est développée à l’intérieur de la féodalité à cause de l’antagonisme entre ville et campagne (ou plus précisément entre artisanat et agriculture), de même le prolétariat moderne se développe à l’intérieur du capitalisme grâce au progrès de la technologie industrielle. Ces deux classes, nous dit-on, possèdent des intérêts qui leur sont propres – en fait des intérêts sociaux révolutionnaires qui les font se retourner contre l’ancienne société qui les a engendrées. Si la bourgeoisie s’est assurée le contrôle de la vie économique bien avant d’avoir renversé la société féodale, le prolétariat obtient quant à lui sa propre puissance révolutionnaire par le fait qu’il est « discipliné, unifié, organisé», par le système industriel. Dans les deux cas, le développement des forces productives devient incompatible avec le système traditionnel des relations sociales, « le tégument éclate». La vieille société est remplacée par la nouvelle.

La question critique qui se pose alors est la suivante : peut-on expliquer la transition d’une société de classes à une société sans classes au moyen de la même dialectique qui rend compte de la transition d’une société de classes à une autre ? Il ne s’agit pas là d’un problème théorique où l’on jonglerait avec des abstractions logiques, mais au contraire d’un problème très réel et très concret de notre époque. Entre le développement de la bourgeoisie dans la société féodale, et celui du prolétariat à l’intérieur du capitalisme, il y a des différences profondes que Marx n’a pas réussi à prévoir ou à traiter avec clarté. La bourgeoisie contrôlait la vie économique bien avant de prendre le pouvoir d’État ; elle était devenue la classe dominante matériellement, culturellement et idéologiquement avant d’affirmer sa domination politique. Le prolétariat, au contraire, ne contrôle pas la vie économique. En dépit de son rôle indispensable dans le processus industriel, la classe ouvrière ne représente même pas la majorité de la population et sa position économique stratégique est de plus en plus érodée par l’électronique et les autres développements technologiques. D’où le fait que pour que le prolétariat se serve du pouvoir qu’il détient dans le cadre d’une révolution sociale, il faudrait qu’il passe par une prise de conscience extrêmement forte. Jusqu’à présent, cette prise de conscience a été continuellement bloquée par le fait que le milieu industriel est l’un des derniers bastions de l’éthique du travail, du système hiérarchique de gestion, de l’obéissance aux chefs et, depuis peu, de la production engagée dans la fabrication de gadgets et d’armements superflus. L’usine ne sert pas seulement à « discipliner», « unifier » et « organiser » les travailleurs, elle le fait d’une manière totalement bourgeoise. Dans les usines, la production capitaliste reproduit non seulement durant chaque jour de travail les relations sociales du capitalisme, comme Marx l’a noté, mais elle reproduit aussi la psyché, les valeurs et l’idéologie du capitalisme.

Marx avait suffisamment ressenti ce fait pour rechercher des raisons, plus contraignantes que le simple fait de l’exploitation ou des conflits sur les salaires et les horaires, pour propulser le prolétariat vers une action révolutionnaire. Dans sa théorie générale de l’accumulation capitaliste, il essaya de décrire les dures lois objectives qui forcent le prolétariat à assumer un rôle révolutionnaire. En conséquence, il élabora sa fameuse théorie de la paupérisation : la concurrence entre capitalistes les contraint à baisser les prix, ce qui conduit à une réduction continuelle des salaires et à un appauvrissement absolu des ouvriers. Le prolétariat est alors forcé de se révolter parce que, avec le processus de concurrence et de centralisation du capital, « s’accroît la masse de misère, d’oppression, d’esclavage, de dégradation ».

Mais le capitalisme n’est pas resté immobile depuis Marx. On ne pouvait attendre de Marx, qui écrivait au milieu du XIXe siècle, qu’il saisisse toutes les conséquences de ses analyses sur la centralisation du capital et le développement de la technologie. On ne pouvait lui demander de prévoir que le capitalisme se développerait non seulement du mercantilisme aux formes industrielles dominant son époque – de monopoles commerciaux aidés par l’État aux unités industrielles hautement compétitives – mais aussi que, avec la centralisation du capital, il reviendrait à ses origines mercantiles à un plus haut niveau de développement et adopte à nouveau des formes monopolistiques aidées par l’État. L’économie tend à se fondre dans l’État et le capitalisme commence à « planifier » son développement au lieu de le laisser dépendre uniquement de la concurrence et des forces du marché. Le système n’abolit certainement pas la lutte de classes, mais il s’arrange pour la contenir, utilisant ses immenses ressources technologiques pour assimiler les parties les plus stratégiques de la classe ouvrière.

Ainsi la théorie de la paupérisation se trouve totalement émoussée. Aux États-Unis, la lutte de classes au sens traditionnel n’a pu se développer en guerre de classes. Elle se joue entièrement à l’intérieur d’un cadre bourgeois. Le marxisme devient en fait une idéologie. Il est assimilé par les formes les plus avancées du capitalisme d’État – en particulier en Russie. Par une incroyable ironie de l’histoire, le « socialisme » marxien se révèle être en grande partie le capitalisme d’État lui-même, que Marx n’a pas su prévoir dans la dialectique du capitalisme. Le prolétariat, au lieu de devenir une classe révolutionnaire au sein du capitalisme, se révèle être un organe du corps de la société bourgeoise.

La question que nous devons donc poser, aujourd’hui, est de savoir si une révolution qui cherche à réaliser une société sans classes peut naître d’un conflit entre des classes traditionnelles dans une société de classes, ou si une telle révolution sociale ne peut naître que de la décomposition des classes traditionnelles, en fait, de l’apparition d’une « classe » entièrement nouvelle, dont l’essence même est d’être une non-classe, et plutôt une couche croissante de révolutionnaires. Pour répondre à cette question nous en apprendrons plus en retournant à l’ample dialectique que Marx a développée au sujet de la société humaine dans son ensemble, que par le modèle qu’il emprunte au passage de la société féodale à la société capitaliste. Tout comme les clans parentaux primitifs commençaient à se différencier en classes, il y a de nos jours une tendance à la décomposition des classes dans des sous-cultures complètement nouvelles qui, sous plusieurs aspects, s’apparentent à des relations non capitalistes. Ce ne sont plus des groupes strictement économiques ; en fait, ils reflètent la tendance du développement social à transcender les catégories sociales de la société de pénurie. Ils constituent en effet une préformation culturelle, une forme grossière et ambiguë, du mouvement de la société de rareté à une société d’abondance.

Le processus de décomposition des classes doit être compris dans toutes ses dimensions. Le mot « processus » doit être souligné ici : les classes traditionnelles ne disparaissent pas – ni, pour cette raison, la lutte de classes. Seule une révolution sociale peut supprimer la structure dominante de classes et les conflits qu’elle engendre. Mais la lutte des classes traditionnelle cesse d’avoir des implications révolutionnaires : elle se révèle être la physiologie de la société dominante, non les douleurs d’un enfantement. En fait, la lutte de classes traditionnelle est une condition de base de la stabilité de la société capitaliste, car elle « corrige » ses abus (salaires, horaires, inflation, emploi, etc.). Les syndicats se constituent eux-mêmes en « contre-monopoles » à l’encontre des monopoles industriels et sont incorporés dans l’économie néo-mercantiliste, institutionnalisée en tant qu’état de fait. À l’intérieur de ce paradigme, il règne des conflits plus ou moins importants, mais pris dans leur ensemble ils renforcent le système et servent à le perpétuer.

Renforcer cette structure de classes en babillant sur le « rôle de la classe ouvrière», renforcer cette lutte de classes traditionnelle en lui imputant un contenu révolutionnaire, infecter le nouveau mouvement révolutionnaire de notre époque avec de l’ouvriérisme, tout cela est réactionnaire en soi. Combien de fois devra-t-on rappeler aux doctrinaires marxistes que l’histoire de la lutte des classes est l’histoire d’une maladie, des blessures ouvertes par la fameuse « question sociale», du développement déséquilibré de l’être humain essayant d’obtenir le contrôle sur la nature en dominant son semblable ? Si la retombée secondaire de cette maladie a été le développement technologique, le produit principal en a été la répression, une horrible effusion de sang humain et une distorsion psychique terrifiante.

Alors que cette maladie touche à sa fin, alors que les blessures commencent à guérir dans leurs plus profonds replis, le processus se déploie maintenant vers sa plénitude ; les implications révolutionnaires de la lutte de classes perdent leur sens en tant que constructions théoriques et réalité sociale. Le processus de décomposition embrasse non seulement la structure traditionnelle de classes mais aussi la famille patriarcale, les méthodes autoritaires d’éducation, l’influence de la religion, les institutions de l’État, les mœurs engendrées par le labeur, la renonciation, la culpabilité et la sexualité réprimée. En bref, le processus de désintégration devient maintenant général et recoupe virtuellement toutes les classes, valeurs et institutions traditionnelles. Il crée des problèmes, des méthodes de lutte, des formes d’organisation entièrement nouveaux et nécessite une approche entièrement nouvelle de la théorie et de la praxis.

Qu’est-ce que cela veut dire concrètement ? Examinons deux approches différentes, l’approche marxiste et la révolutionnaire. Le marxiste doctrinaire voudrait nous voir approcher l’ouvrier – ou mieux, « entrer » dans l’usine – pour l’endoctriner, lui de préférence à n’importe qui d’autre. Pour quoi faire ? Pour donner à l’ouvrier une « conscience de classe». Pour citer les exemples les plus néanderthaliens de la vieille gauche : on se coupe les cheveux, on s’affuble de vêtements conventionnels, on abandonne l’herbe pour les cigarettes et la bière, on danse conventionnellement, on simule des manières « rudes » et on arbore une contenance sévère, figée et pompeuse.

Bref, on devient la pire caricature de l’ouvrier : non pas un « petit bourgeois dégénéré», mais bien un bourgeois dégénéré. On devient une imitation de l’ouvrier dans la même mesure où l’ouvrier est une imitation de ses maîtres. De plus, derrière cette métamorphose de l’étudiant en « ouvrier » se cache un cynisme vicieux, car on essaye d’utiliser la discipline inculquée par le milieu industriel pour discipliner l’ouvrier dans le milieu du parti. On essaye d’utiliser le respect de l’ouvrier pour la hiérarchie industrielle pour lui faire épouser la hiérarchie du parti. On met en œuvre ce procédé révoltant qui, s’il réussit, ne peut conduire qu’au remplacement d’une hiérarchie par une autre, tout en prétendant être concerné par les soucis économiques quotidiens des ouvriers. Même la théorie marxiste se trouve dégradée dans cette image avilie de l’ouvrier (Cf. n’importe quel numéro de Challenge, ce National Inquirer de la gauche : rien n’ennuie plus les ouvriers que ce genre de littérature). À la fin, l’ouvrier est assez fin pour savoir qu’il obtiendra de meilleurs résultats dans la lutte de tous les jours à travers la bureaucratie syndicale qu’à travers la bureaucratie d’un parti marxiste. Les années 1940 ont révélé cela de façon si spectaculaire qu’en un an ou deux, les syndicats ont réussi à vider par milliers (et pratiquement sans protestation de la base) les marxistes qui avaient fait un travail préparatoire considérable au sein du mouvement ouvrier pendant plus d’une décennie, et ce, jusque dans les postes les plus importants des organisations syndicales internationales.

En fait, l’ouvrier devient un révolutionnaire non pas en devenant plus ouvrier, mais en se débarrassant de sa « condition ouvrière». Et en cela il n’est pas seul : la même chose s’applique au paysan, à l’étudiant, à l’employé, au soldat, au bureaucrate, au professeur et au marxiste. L’ouvrier n’est pas moins « bourgeois » que le paysan, l’étudiant, l’employé, le soldat, le bureaucrate, le professeur et le marxiste. Sa « condition ouvrière » est la maladie dont il souffre, l’affliction sociale qui s’est cristallisée dans ses dimensions individuelles. Lénine l’avait compris dans Que faire ? mais il ne fit que s’introduire dans l’ancienne hiérarchie avec un drapeau rouge et un verbiage révolutionnaire. L’ouvrier commence à être révolutionnaire quand il se débarrasse de sa « condition ouvrière», quand il commence à détester ses statuts de classe hic et nunc, quand il commence à vomir les caractéristiques que précisément les marxistes apprécient le plus en lui : son éthique du travail, son caractère conditionné par la discipline industrielle, son respect de la hiérarchie, son obéissance au chef, sa consommation, ses vestiges de puritanisme. Dans ce sens, l’ouvrier devient révolutionnaire dans la mesure où il se dépouille de ses statuts de classe et réalise une conscience de non-classe. Il dégénère – et il dégénère magnifiquement. Ce dont il se dépouille, c’est précisément de ces chaînes de classe qui le lient à tous les systèmes de domination. Il abandonne ces intérêts de classe qui l’enchaînent à la consommation, au pavillon de banlieue et à une vision comptable de la vie.

Les événements les plus prometteurs dans les usines aujourd’hui, c’est l’apparition de jeunes ouvriers qui fument de l’herbe, déconnent au travail, passent d’un emploi à l’autre, se laissent pousser les cheveux, demandent plus de temps libre plutôt que plus d’argent, volent, harcèlent toutes les autorités, font des grèves sauvages, et contaminent leurs camarades de travail. Encore plus prometteuse est l’apparition de ce type de personnes dans les écoles commerciales et professionnelles qui sont les réservoirs de la classe ouvrière à venir. Plus les ouvriers, les étudiants et les lycéens relient leur style de vie aux différents aspects de la culture anarchique des jeunes, plus le prolétariat cessera d’être une force de conservation de l’ordre établi pour devenir une force révolutionnaire.

C’est une situation qualitativement nouvelle qui surgit quand on a à faire face à la transformation d’une société de classes, répressive, fondée sur la pénurie matérielle, vers une société sans classes, libératrice et fondée sur l’abondance matérielle. À partir des structures de classes traditionnelles en décomposition se crée un nouveau type humain, en nombre toujours plus grand : le révolutionnaire. Ce révolutionnaire commence à contester non seulement les prémisses économiques et politiques de la société hiérarchique, mais la hiérarchie en tant que telle. Non seulement il soutient la nécessité d’une révolution sociale, mais il essaye de vivre d’une manière révolutionnaire dans la mesure où cela est possible dans la société existante. Non seulement il attaque les formes dérivées de notre héritage de répression, mais il improvise de nouvelles formes de libération qui tirent leur poésie du futur.

Cette préparation du futur, cette expérimentation de formes de relations sociales libératrices, post-rareté, serait illusoire si le futur impliquait la substitution d’une société de classes par une autre. Par contre, elle est indispensable si le futur implique une société sans classes, bâtie sur les ruines d’une société de classes. Qui sera alors « l’agent » du changement révolutionnaire ? Littéralement, la grande majorité de la société, venue de toutes les classes traditionnelles et fondue dans une force révolutionnaire commune par la décomposition des institutions, des formes sociales, des valeurs et des styles de vie de la structure de classe dominante. Typiquement, son élément le plus avancé est la jeunesse – une génération qui, aujourd’hui, n’a pas connu de crise économique chronique et qui est de moins en moins tournée vers le mythe de la sécurité matérielle, si répandu chez les représentants de la génération des années 1930.

S’il est vrai qu’une révolution ne peut être réalisée sans le soutien, actif ou passif, des ouvriers, il n’en est pas moins vrai qu’elle ne peut être réalisée sans le soutien actif ou passif des paysans, des techniciens, des professeurs. Surtout, une révolution ne peut être réalisée sans le soutien de la jeunesse, dans laquelle la classe dominante recrute ses forces armées. En effet, si la classe dominante conserve sa puissance armée, la révolution est perdue, quel que soit le nombre d’ouvriers qui s’y seront ralliés. Ceci a été clairement démontré en Espagne dans les années 1930, en Hongrie dans les années 1950 et en Tchécoslovaquie dans les années 1960. La révolution d’aujourd’hui, par sa nature même, c’est-à-dire par sa recherche de la plénitude, doit rallier non seulement les soldats et les ouvriers, mais la génération au sein de laquelle sont recrutés les soldats, les ouvriers, les paysans, les scientifiques, les professeurs et même les bureaucrates. En écartant les manuels de tactique du passé, la révolution du futur doit suivre les lignes de moindre résistance, creusant son chemin parmi les couches les plus sensibilisées de la population, quelle que soit leur « position de classe». Elle doit se nourrir de toutes les contradictions de la société bourgeoise et non pas de contradictions préconçues empruntées aux années 1860 ou à 1917. À partir de là, elle attirera tous ceux qui ressentent le fardeau de l’exploitation, de la pauvreté, du racisme, de l’impérialisme – et aussi tous ceux dont la vie est gâchée par la surconsommation, les banlieues résidentielles, les médias de masse, la famille, l’école, les supermarchés et la répression sexuelle généralisée. Alors la forme de la révolution deviendra aussi totale que son contenu : sans classes, sans propriété, sans hiérarchie et pleinement libératrice.

S’embarquer dans ce développement révolutionnaire armé des recettes usées du marxisme, radoter au sujet de « l’analyse de classe » et du « rôle de la classe ouvrière » revient à remplacer le présent et le futur par le passé. Brandir une telle idéologie agonisante en ergotant au sujet des « cadres», du « parti d’avant-garde», du « centralisme démocratique » et de la « dictature du prolétariat», c’est de la contre-révolution pure et simple. C’est ce problème de la « question organisationnelle » – la contribution vitale du léninisme au marxisme – que nous allons maintenant examiner.

A suivre…

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

 

Lectures complémentaires:

Murray_Bookchin_Le_municipalisme_libertaire

Guy_Debord_La_societe_du_spectacle

Charles-Macdonald_Anthropologie_de_l’anarchie

lindispensable-de-pierre-kropotkine

L’essentiel-et-l’indispensable-de-Raoul_Vaneigem

Michel_Bakounine_La_Commune_de_Paris_et_la_notion_detat

Leducation-comme-pratique-de-la-liberte_Paulo_Freire_1965

Faire passer le proletariat pour fascisant_Francis_Cousin

Il y a 50 ans… Mai 68

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

Rudolph Rocker_Anarchie de la theorie a la pratique

 

 

Gilets Jaunes An I : Petit cadeau pour réflexion et action collective…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, gilets jaunes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique, Social & Retraite, société des sociétés, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , on 17 novembre 2019 by Résistance 71

 

 

Résistance 71

 

17 novembre 2019

 

En ce jour de l’An I du mouvement des Gilets Jaunes, nous vous offrons deux textes d’analyse politique vitaux, mis en page par Jo à notre requête, pour cette occasion, textes permettant sans aucun doute une meilleure compréhension de notre réalité  d’opprimés sous l’État et la dictature marchande.

Le premier est un texte souvent cité mais rarement lu datant de 1967:
« La société du spectacle » de Guy Debord et le second un texte de Murray Bookchin de 1995, « Le municipalisme libertaire », texte devenu fondateur dix ans plus tard pour le mouvement des communes libres en zone autonome du Rojava.

 

Guy_Debord_La_societe_du_spectacle

 

Murray_Bookchin_Le_municipalisme_libertaire

Comme le disait le grand éducateur et penseur critique brésilien Paulo Freire, il ne suffit pas de comprendre notre réalité pour nous adapter et réformer, mais de la comprendre pour l’intégrer et radicalement changer notre société pour l’abolition de la relation dominant / dominé, oppresseur-exploiteur / opprimé-exploité et donc notre émancipation définitive.

Le mouvement des Gilets Jaunes en entrant dans sa seconde année de lutte doit intégrer la compréhension de notre réalité et agir collectivement à la racine profonde des choses, ces deux textes essentiels ci-dessus permettent d’y voir plus clair.

Réflexion – Compréhension – Intégration – Action – Émancipation

Pour une société des sociétés…

Bon Anniversaire à toutes et tous les Gilets Jaunes !