Archive pour mouvement des gilets jaunes

Communes libres confédérées et société des sociétés… Petit à petit l’idée fait son chemin…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, écologie & climat, crise mondiale, démocratie participative, gilets jaunes, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 21 décembre 2019 by Résistance 71


Vive la Commune !

 

Le moment communaliste ?

 

Elias Boisjean

 

13 décembre 2019

 

url de l’article: https://www.revue-ballast.fr/le-moment-communaliste/

 

Les traductions de Murray Bookchin se multiplient, les biographies et les essais qui lui sont consacrés commencent à former une pile plus qu’honorable. Peu connu de son vivant, le théoricien étasunien, usuellement présenté comme le « père » de l’écologie sociale, a depuis peu le vent en poupe au sein de la gauche. Mais cet intérêt n’est pas sans poser question : convoqué pour son projet révolutionnaire « municipaliste libertaire » (ou « communaliste »), le risque est certain, par la grâce du prélèvement, d’assister à la domestication de son œuvre. De passer, en clair, d’un appel à renverser le capitalisme à l’intégration citoyenniste à l’ordre local et national existant

Une décennie après son décès dans le Vermont, voici que la presse militante hexagonale se saisit de la théorie intégrale qu’il a léguée : « une nouvelle politique », disait Bookchin, à laquelle il consacra sa vie entière. En 2014, Reporterre loue ainsi sa « pensée essentielle » (quelques mois plus tôt, Besancenot et Löwy faisaient part, dans l’ouvrage Affinités révolutionnaires, de leur admiration pour le « pionnier » qu’il fut1). L’année suivante, Ballast s’entretient avec sa veuve, l’essayiste Janet Biehl, et creusera, jusqu’à ce jour, la question communaliste. À l’été 2016, Le Monde diplomatique salue le penseur « visionnaire ». Fin 2018, L’Humanité le qualifie de « défricheur » et Le Média se demande si le municipalisme libertaire ne serait finalement pas « la solution ». En mars 2019, le mensuel CQFD s’interroge de savoir qui « a une meilleure perspective à offrir » que le municipalisme bookchinien2 et l’émission Hors-Série, évoquant Bookchin au mois de novembre dernier, prévient : « [L]e voici désormais (presque) partout : son heure est venue. »

Si l’on doit aux éditions Atelier de création libertaire d’avoir introduit ses écrits en France à partir des années 1980, il a bel et bien fallu attendre le mitan des années 2010 pour que Murray Bookchin suscite l’attention de la gauche française — voire européenne. Le 1er décembre 2019, l’initiative Faire Commune éclot à Paris : « Il s’agit d’affirmer notre “droit à la ville”. Dans ce droit, il y a l’idée d’une vie bonne, d’une vie juste et digne, où l’entraide est une clé de voûte. » Elle invoque une « organisation non-capitaliste de la vie », se réclame ouvertement du communalisme et se réfère à Bookchin, au Rojava syrien et au Chiapas zapatiste. Le même jour, l’ancien footballeur Vikash Dhorasoo, en sa qualité de candidat aux élections municipales de 2020, en appelle au communalisme sur un célèbre plateau de télévision de France 2 — auprès d’une figure de la France insoumise et au nom de la liste Décidons Paris !, qui convoque également pour « lignée » le Rojava.

L’air du temps

Cette percée soudaine ne procède nullement du hasard. Affaire de terrain, d’abord. La révolution du Rojava, amorcée en 2012, a propulsé le penseur sur le devant de la scène. C’est qu’Abdullah Öcalan, théoricien du mouvement révolutionnaire kurde et cofondateur incarcéré du PKK, a lu Bookchin du fond de sa prison et fait savoir que ses analyses avaient pesé sur les siennes propres. Mieux : elles contribuèrent à la mutation du Parti des travailleurs du Kurdistan, troquant son marxisme-léninisme indépendantiste contre l’autonomie communaliste3. « Je suis heureux qu’[Öcalan] trouve matière, dans mes idées sur le municipalisme libertaire, à aider à penser un futur corps politique kurde. […] Mon espoir est que le peuple kurde puisse un jour établir une société libre et rationnelle qui permettra à son éclat de s’épanouir à nouveau », écrivit Bookchin en 2004. À l’instar de l’enthousiasme soulevé par l’insurrection zapatiste au sein du mouvement altermondialiste dans les années 1990, le Rojava a su rallier à sa cause une partie de la gauche internationale (marxiste et anarchiste, pour l’essentiel). Le « nouveau socialisme4″ kurde, ou « confédéralisme démocratique », repose sur l’abolition du patriarcat et du marché capitaliste, l’écologie et le pouvoir communal décentralisé ; il s’est ainsi désancré du Moyen-Orient pour devenir, après le trotskysme ou le guévarisme, une proposition philosophique et politique dont l’universalisation invite à la discussion. Le soulèvement des gilets jaunes, salué du Rojava, a enfoncé le clou : à la faveur d’un enracinement militant antérieur, le municipalisme libertaire est apparu dans la Meuse, à Commercy (puis lors de l’Assemblée des assemblées, en charge de coordonner le mouvement). S’il importe de ne pas forcer le trait5, reste que cela fut perçu par la gauche de transformation sociale comme le signe, moins lointain, d’un chantier politique à investir.

Affaire idéologique, aussi — posons ici trois axes. Un : la prise de conscience du péril écologique en cours, annoncé par Bookchin depuis les années 1950, a rebattu les cartes : l’avenir n’est plus un horizon mais une menace. Planète ravagée, extinction de masse des espèces ; voilà maintenant que l’air se vend en bouteille. Par sa défense d’une écologie « sociale » et son rejet de l’environnementalisme et d’une écologie mystique, romantique et réactionnaire, Bookchin offre des outils à notre époque : contre les « petits gestes » et les survivalistes, il pose que « l’avenir de la vie sur la planète dépend de l’avenir de nos sociétés », c’est-à-dire du capitalisme et de son dépassement par la voie révolutionnaire. Deux : la débâcle du communisme d’État, l’incapacité anarchiste à gagner le grand nombre, la prise de pouvoir néolibérale et les déculottées réformistes (de Mitterrand à Tsípras) ont laissé hagards celles et ceux qui escomptent en finir avec les inégalités de classes et les oppressions sexistes et racistes qu’elles nourrissent. La centralisation léniniste aura, balancier oblige, généré son contraire : l’air du temps radical est désormais aux foyers, à la sécession, aux îlots, aux oasis, aux archipels, aux brèches, aux interstices, à l’ici-et-maintenant. Fragmentation des grands récits, funérailles des solutions globales.

Tout en rejetant avec la dernière énergie le totalitarisme révolutionnaire et ses pouvoirs productivistes bureaucratiques, Bookchin a combattu la « tyrannie de l’absence de structure » et la haine des institutions, le mépris des programmes et l’aventurisme, le culte de l’action et le primat du rêve, l’hégémonie de Foucault sur la théorie critique et l’éloge existentiel du way of life, la glorification de l’esthétique et de l’éphémère. Jusqu’au dernier d’entre ses jours, il a tenu à rappeler que toute politique d’émancipation est affaire de masses et d’organisation. Lutter par le bas sans jamais s’isoler du grand nombre ni avancer sans savoir où cela nous mènera : un équilibre théorique et pratique aujourd’hui singulier, offrant en outre une feuille de route accessible à qui le souhaite. Trois : l’aspiration démocratique des citoyens ordinaires et la défiance subséquente à l’endroit des « élites » et des « oligarques » des quatre coins de la planète a ravivé, aux côtés de la percée populiste « de gauche », la critique de la démocratie représentative. Des occupations de places au RIC réclamé par nombre de gilets jaunes, l’exigence est unanime : la politique doit revenir à la base. « Les mots de l’expression “démocratie représentative” se contredisent mutuellement », affirmait Bookchin dès les années 1980. Le communalisme, pour partie héritier de la cité d’Athènes, tombe alors à pic.

Aller à la source

Au lecteur soucieux de la biographie du penseur, un copieux ouvrage existe aux éditions L’Amourier : Écologie ou catastrophe, la vie de Murray Bookchin. Au lecteur que le temps contraint, nous renvoyons aux présentes colonnes. Disons ici seulement ceci : né en 1921, disparu en 2006, celui que l’Internationale situationniste qualifiait en son temps de « crétin confusionniste » (une « erreur », nous confiera Raoul Vaneigem à l’été 2019) fut tour à tour militant communiste orthodoxe, trotskyste et anarchiste. Puis le natif du Bronx, enfant d’une famille ouvrière juive russe, de marquer ses distances avec l’anarchisme pour achever de structurer son vaste projet politique : le municipalisme libertaire, ou communalisme. La synthèse d’une vie de militantisme et de réflexion — pour ce faire, Bookchin affirma puiser dans « le meilleur du marxisme et de l’anarchisme ». Du premier, il conserva la rationalité et le désir d’appréhender systémiquement le monde ; du second, sa perspective fédéraliste et sa critique de l’État comme des hiérarchies.

Tel était, selon ses propres mots, l’objectif alloué au communalisme : « remplacer l’État, l’urbanisation, la hiérarchie et le capitalisme par des institutions de démocratie directe et de coopération ». Bookchin imagina toutes les étapes nécessaires à l’avènement d’une révolution sociale — entendu que celle-ci gisait sous les ruines de l’Espagne, de Moscou ou du Chili. Ainsi s’énoncent-elles à grands traits : créer des pôles municipalistes locaux (réceptifs, au besoin, aux spécificités culturelles du territoire) ; mettre en place des assemblées démocratiques (règle majoritaire, pleine liberté d’expression) ; travailler à leur extension par des revendications audibles du tout-venant ; généraliser l’éducation populaire ; s’emparer des mairies ; mailler le pays et articuler l’intégralité des communes nouvellement autogouvernées ; instituer un Congrès de délégués — ou « Commune des communes confédérées » — afin de centraliser ce qui doit l’être ; s’armer ; exproprier les possédants par la municipalisation de l’économie ; vider l’État — c’est-à-dire le « système professionnel de contrainte sociale » — de sa légitimité régulatrice et donc de sa puissance ; le renverser au terme d’un probable affrontement final et s’engager, en parallèle de la création d’une nouvelle Internationale, dans le plein déploiement du communisme libertaire écologiste. On en trouvera le détail dans la présente revue.

Bookchin citoyenniste ?

Note de Résistance 71: voir notre récente publication sur “L’impasse citoyenniste” (2001), pas vraiment de hasard n’est-il pas ?… Le communalisme libre ne peut pas s’établir dans un système étatique qui est son antithèse. Il doit de fait le remplacer, Le communalisme n’est pas une réforme de l’État et des institutions, c’est son remplaçant total, le pouvoir retrouvant sa place dilué qu’il dit être dans le peuple qui décide et agit par et pour lui-même.

En 2019, le mensuel Silence, qui œuvre à la promotion de la non-violence et à l’« élaborations d’utopies », présente Bookchin comme sa « grande source d’inspiration ». La même année, Pablo Servigne, chef de file de la collapsologie et sympathique partisan d’une réhabilitation de la « spiritualité » en politique, invite à le « lire et relire ». Extinction Rebellion, porte-drapeau de la non-violence verte, des soins énergétiques et des bulles régénératrices, le cite à son tour dans l’une de ses lettres d’information. Au mois de novembre paraît un Guide du municipalisme, sous-titré Pour une ville citoyenne, apaisée, ouverte : il est coordonné par le parti Barcelona en común (lui-même composé de militants de Podemos, de la Gauche unie et alternative ou de l’Initiative pour la Catalogne Verts), coécrit par la fille de Bookchin et la mairesse de Barcelone, Ada Colau, et parrainé, en France, par Commonspolis (« un think-do tank au service des réseaux et cultures pour le changement […] [et la] transformation non-violente des conflits par la construction de politiques citoyennes »). L’Institut de la concertation et de la participation citoyenne promeut quant à lui le municipalisme dans le cadre des élections françaises de 2020 : citant Bookchin, il enjoint à renforcer le pouvoir des citoyens (« notamment par le biais de dispositifs ambitieux de concertation publique et de dialogue entre les parties prenantes »), accroître « la cohésion de notre société », refonder la démocratie et débattre « avec une exigence d’ouverture et de bienveillance ». Aux côtés d’Europe Ecologie – Les Verts, les Groupes d’action municipalistes écologistes et sociaux (GAMES) se revendiquent mêmement du théoricien étasunien et, se présentant comme « une plateforme citoyenne, créative et collaborative », aspirent tout autant à présenter des listes en 2020.

Empruntons à Frédéric Lordon la définition qu’il formule du citoyennisme puisqu’elle épuise ce qu’il convient d’en dire. « [Q]ui débat pour débattre, mais ne tranche rien, ne décide rien et surtout ne clive rien. Une sorte de rêve démocratique cotonneux précisément conçu pour que rien n’en sorte. » Et craignons la citoyennisation de Bookchin — crainte partagée, du reste, par l’essayiste et agriculteur Floréal M. Romero dans son récent ouvrage Agir ici et maintenant : sous couvert de communalisme, l’accession aux mairies apparaît comme un simple « recyclage de la social-démocratie ». Il ne fait pourtant aucun doute que Bookchin misait sur l’échelon électoral municipal (et seulement lui) pour permettre aux assemblées de mettre la main sur villes et villages. Seulement voilà : c’était un levier, non une fin en soi. Dans l’une des préfaces qu’il rédigea à La Société à refaire, Bookchin nota qu’il ne saurait être question de se « born[er] à une simple pratique électorale« 6. « La seule solution qui existe, c’est de le détruire [le capitalisme], car il incarne tous les maux — des valeurs patriarcales à l’exploitation de classe », écrivait-il encore. L’entreprise communaliste ne souffre d’aucune équivoque sitôt qu’on lit l’auteur avec le soin nécessaire : abolition du capitalisme, des classes sociales, du critérium de la croissance, de l’État, de la police, de l’armée, de la propriété privée des moyens de production, des hiérarchies au sein de l’espèce humaine (de genre et de race) et de la domination de cette dernière sur l’ensemble du monde animal et végétal. Il y a fort à parier que des espaces de dialogue « participatifs », « concertés » et, pour les plus ambitieux d’entre eux, « éthiques » n’y suffiront pas. Pas plus que l’économie sociale et solidaire, le commerce équitable et les seuls circuits courts coopératifs chers à nos municipalistes.

Le pouvoir, donc les armes

Prenons la France et ses bientôt 67 millions d’habitants. Les effectifs de la Police nationale ? 150 000 hommes et femmes, à peu de choses près. La gendarmerie ? 100 000. L’armée de terre ? Plus de 110 000. La puissance de feu — dont il n’est plus à démontrer qu’elle frappera les partisans de la justice et de l’égalité sitôt qu’ils représenteront une menace substantielle pour l’ordre capitaliste — apparaît ainsi dans toute sa netteté. Le Chili du libéral Piñera tire à balles réelles ; la France du libéral Macron crève des yeux, arrache des mains, moleste pompiers et lycéens : cela sans même le début d’une richesse répartie ou d’un semblant de déprivatisation. Une ZAD ne tient que tant que la troupe se tient à l’extérieur ; un président trop volontaire se voit sans délai refroidi et remplacé par son plus fidèle lieutenant (disons Compaoré). Toute proposition anticapitaliste dont le préambule ne dénoue pas la question des forces armées s’avère par conséquent nulle et non avenue. Lénine, lequel avait au moins pour lui d’aligner logiquement deux idées, n’écrivait pas en vain, à la veille de la prise du pouvoir des bolcheviks, qu’il faudra instaurer pour la survie de la révolution le « remplacement de la police par une milice populaire » — laquelle ne ferait « qu’un avec l’armée » (autrement dit : « armement général du peuple substitué à l’armée permanente »).

Que soutient la doctrine communaliste en l’espèce ? Dans Un autre futur pour le Kurdistan ?, l’essayiste Pierre Bance a souligné l’inflexion de Bookchin : sa stratégie du pourrissement progressif de l’État (années 1970) évolua en stratégie de la confrontation (années 1990). Entendre qu’il faudra affronter le pouvoir étatique à chaque avancée communale, tout en s’échinant à le tenir à distance autant qu’il est possible, ceci jusqu’à la grande bataille révolutionnaire. Le « second » Bookchin n’en doutait plus : le déploiement démocratique constituera une menace aux yeux de l’État et ce dernier attaquera (« [J]e ne crois pas non plus que la bourgeoisie va abdiquer volontairement son statut, encore moins sa mainmise sur la société ! », lançait-il en 1996). En l’absence de forces d’autodéfense, l’expérience communaliste se trouverait dès lors « à [s]a merci ». D’où l’impératif, explicitement formulé par sa compagne et exégète Janet Biehl, de « former une milice pour remplacer la police et l’armée » dans tous les secteurs passés sous le contrôle des assemblées. Une milice (ou « garde civique », pour employer un terme moins négativement connoté à l’heure qu’il est) entièrement aux ordres de la population et dotée d’officiers élus. La tension entre les communes et l’État, lit-on dans Le Municipalisme libertaire, est même « désirable » : à mesure que le communalisme s’étendra au sein des frontières nationales, accumulant par là même force pouvoir (un « pouvoir parallèle », un « contre-pouvoir » : un « pays dans le pays », résume Roméro), l’État, progressivement délégitimé, sera conduit à réagir. Le face-à-face qui s’ensuivra certainement déterminera qui de la révolution démocratique ou de l’ordre statocapitaliste l’emportera.

Note de Résistance 71: Tout mouvement de résistance et de substitution durable à l’État a réarmé le peuple : EZLN au Chiapas, les sections armées du Rojava et d’Oaxaca, comme le furent les sections parisiennes de la révolution française (fonctionnant elles dans un état républicain mais dont elles voulaient s’affranchir…) et bien entendu la Commune de Paris, qui ne survive pas à la phase insurrectionnelle dans un contexte de guerre ouverte et de siège de la ville par l’ennemi prussien qui réarma l’armée française vaincue à Sedan, pour que l’État fasse le sale boulot de massacrer les Communards… Au contraire, la première mesure de l’état contre-révolutionnaire est de désarmer le peuple car il en a peur. Il est bien triste de le dire, mais là où l’antagonisme étatico-capitaliste règne, seul un peuple en arme peut se faire écouter. L’histoire l’a prouvé encore et encore…

Ce que Bookchin nommait « vider l’État » mérite alors toute notre attention : une insurrection frontale, estimait-il, est condamnée à l’échec au regard des effectifs répressifs en présence. Il faut donc, par le patient processus communaliste, saper « matériellement et moralement » l’ensemble des institutions étatiques afin, le jour venu, de provoquer sa chute « sans trop de difficultés ». « Que le peuple dispose ou non du pouvoir repose finalement sur la question de savoir s’il dispose d’armes », assurait Bookchin, liant ainsi, fidèle à son inspiration grecque, la démocratie populaire à l’autodéfense. En 1995, dans From urbanization to cities, il en précisait les contours : « [U]ne garde civile composée de patrouilles tournantes, à des fins de police, et des contingents militaires bien entraînés pour répondre aux menaces extérieures. »

On peut ne pas suivre Bookchin dans l’ensemble de ses développements (Biehl elle-même estime qu’il est préférable de construire le communalisme sans remettre en cause l’État-nation7) ; on gagne à discuter ses thèses et leur application géographique et temporelle ; on a même toute latitude de balayer son œuvre d’un revers de la main ; on ne saurait, en revanche, enrôler Bookchin sans saisir la cohésion d’ensemble de sa doctrine. Qui, on l’a compris, ne barguigne pas : intégrer un conseil municipal, voire diriger une ville, n’est d’aucun secours si cela ne participe pas d’une transformation globale sans « compromis avec cet ordre social ». Donc de la fin du règne capitaliste au profit d’une « société communiste libertaire ». Rien moins.

Notes:

1-auteurs marquent toutefois de claires distances avec Bookchin sur trois points : sa technophilie, son idéalisation d’Athènes et son « culte du localisme ». Le dernier mériterait d’être discuté : contrairement à ce qu’affirment Löwy et Besancenot, Bookchin n’était pas favorable à l’autarcie économique des communes — bien au contraire.↑

2-Si Bookchin a proposé la conceptualisation systémique la plus aboutie du municipalisme, marquant par là même le terme de son empreinte, il n’est pas l’inventeur de ce dernier (on le trouve par exemple chez un certain Jules Ferry dans les années 1860). Il est manifeste que, de par le monde, ce signifiant est également mobilisé sans se référer à Bookchin. L’essayiste québécois Jonathan Durand Folco affirme ainsi que le municipalisme bookchinien « n’est pas la seule vision possible » du municipalisme — et qu’il remonte, comme idée, à l’Antiquité. Le présent texte traitera uniquement du municipalisme libertaire tel que théorisé par Bookchin.↑

3-On pourra lire, pour de plus amples développements, Un autre futur pour le Kurdistan ? de Pierre Bance, aux éditions Noir & Rouge (2017).↑

4-Selon la formule de Cemil Bayik, cadre du PKK. Pour une vue d’ensemble de l’expérience révolutionnaire menée au Rojava, on lira avec profit Comprendre le Rojava dans la guerre civile syrienne de Raphaël Lebrujah (Éditions du Croquant, 2018) et La Commune du Rojava (Syllepse, 2017). Pour un examen attentif du PKK, on lira Öcalan et le PKK de Sabri Cigerli et Didier Le Saout (Maisonneuve & Larose, 2005).↑

5-En février 2019, l’un des gilets jaunes de Commercy, connu pour son implication dans le mouvement, nous confiait à ce propos : « Le terme “municipalisme libertaire” n’est plus employé à Commercy, on préfère parler d’assemblées populaires — ce qui revient au même. On s’en fiche des mots, on les met en pratique ! On s’en fiche que ça soit bookchinien ou non, on ne veut pas plaquer des idéologies pré-existantes sur les pratiques qu’on expérimente. »↑

6-Ce que reconnaît sans détour Faire Commune, affirmant fin 2019 que « le communalisme ne se réduit pas aux municipales ».↑

7-Ainsi qu’elle le formule dans Écologie ou catastrophe, la vie de Murray Bookchin (ou encore dans Le Municipalisme libertaire, Écosociété, 1998–2013), l’État de droit centralisé permet à ses yeux d’homogénéiser les avancées progressistes sur l’ensemble du territoire national, donc de les imposer également aux espaces historiquement réactionnaires. Elle affirme en outre que l’État, réduit à ses seuls travers par Bookchin et l’ensemble des anarchistes, demeure la structure la mieux à même d’affronter la globalisation marchande et le péril écologique.↑

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Lectures complémentaires:

Impasse_Citoyenniste

Voline_La_synthese_anarchiste

Murray_Bookchin_Ecoute_Camarade

Murray_Bookchin_Le_municipalisme_libertaire

Guy_Debord_La_societe_du_spectacle

Charles_Mcdonald_Anthropologie_Conferences-Causerie-et-Analyses

Charles-Macdonald_Anthropologie_de_l’anarchie

Michel_Bakounine_La_Commune_de_Paris_et_la_notion_detat

Paulo_Freire_Extension ou Communication

Leducation-comme-pratique-de-la-liberte_Paulo_Freire_1965

Pierre_Kropotkine_L’anarchie-dans-l’evolution-socialiste-2eme-edition-1892

Pierre_Kropotkine_La_Commune_de_Paris_PDF

 

 

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir !

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

 

L’après 5 décembre… Où va t’on ? Y a t’il une vie avant la mort ?…

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Plus que jamais… Tout le pouvoir aux ronds-points !

 

A lire: « 5 décembre 2019… Retour la vie, tout simplement »

Collectif Guerre de Classe:
tract-GDC-A_bas_les_greves_des_impostures_marchandes

 

Retraite : Y a t’il une vie avant la mort ?

 

Résistance 71

 

6 décembre 2019

 

Que dire après ce 5 décembre qui fut un succès populaire ?… Bien sûr que le plan de “réforme” des retraites de la Macronie est inique et destructeur, mais objectivement, il n’est qu’un plan parmi d’autres et après celui-là, retoqué ou pas, il y en aura un autre car le capitalisme dans sa phase terminale n’a plus d’autre choix que de tout vampiriser pour se maintenir toujours un peu plus en vie.

La véritable question à notre sens et au sens d’un nombre croissant de personnes semble t’il, est celle de notre vie, pas celle de notre fin de vie…

Les “acquis sociaux” sur lesquels s’arc-boutent la lutte syndicale bouffant au râtelier du système, ont déjà été bien malmenés et ils le seront encore et toujours dans une marchandisation de tout et de chacun ; n’allons pas très loin : il suffit de regarder le comportement des zombies de la marchandise lors de ces opérations de la dégénérescence appelées “Black Friday” ou “Vendredi Noir”, pour voir la lobotomie marchande à l’œuvre. Penser aujourd’hui qu’on puisse restaurer les “acquis” issus du CNR et des trente glorieuses de l’après guerre n’est que pure utopie dans cette folie débridée de la dictature du fétichisme marchand. Une telle période ne pourrait renaître que sous une seule condition: un après 3ème guerre mondiale non thermonucléaire. C’est du reste la seule recette qu’a le système pour remettre en quelque sorte les compteurs économiques à zéro et repartir pour un tour de manège d’exploitation après chaque crise profonde, deux guerres mondiales faisant des centaines de millions de morts sont là pour en témoigner. 

Aussi loin que l’oligarchie est concernée dans le système de privilèges qu’elle défend, le temps d’une guerre majeure est venu, à moins qu’elle ne parvienne à mettre en place plus rapidement son projet de Nouvel Ordre Mondial fasciste supranational (fusion des états avec les entreprises des cartels techno-industrio-financiers) et sa grille de contrôle technotronique de dictature globale. Nous allons soit vers l’un, soit vers l’autre de ces plans oligarchiques.

Le problème fondamental ici ne réside pas dans la “réforme des retraites”, qui ne devient à l’analyse, qu’un épiphénomène d’une réalité bien plus malsaine, celle de notre mode de vie que nous n’avons en rien choisi mais qui nous a été imposé par la force de la division, du chantage au travail, au chantage marchand. Devons-nous passer l’essentiel de nos meilleures années de vie à travailler de manière aliénée dans cette course effrénée de l’annihilation et du contrôle marchand ? Il ne serait même pas question de “retraite” dans une société naturellement équilibrée au travail émancipé de la valeur marchande, parce que oui, il est parfaitement possible de sortir toute valeur marchande de l’équation pour ne produire qu’en rapport des besoins réels des sociétés et non plus en suivant le diktat du profit et de l’esclavage de la valeur et de la plus-value. La retraite en elle-même est une ineptie et fait partie du processus induit de ce chantage continuellement exercé sur le prolétaire, c’est à dire celui / celle qui n’a que sa force de travail à vendre pour (sur)vivre. Le monde du travail aliéné est une gigantesque fabrique et service de maintien d’une prostitution planétaire du labeur au profit du plus petit nombre dominant une société humaine préalablement divisée pour que ceci puisse non seulement se produire mais aussi perdurer depuis quelques 5000 ans sur les 1,8 millions d’années d’existence de L’Homo erectus.

Il nous suffit de remettre les choses à l’endroit et il n’y aura plus besoin pour personne de se préoccuper de la “retraite”, qui de fil en aiguille en est arrivée à être attribuée au travailleur arrivant en limite de vie en bonne santé. La “retraite” est devenu ce mouroir physique et mental où l’ex-travailleur-euse vivote en attendant la mort que le système désire au plus tôt pour cesser d’alimenter ces vies exengue de toute “productivité” et donc des poids morts économiques pour un système à bout de souffle. Le capital et ses valets veulent passer au stade de l’euthanasie sociale (puis physique) pour toutes celles et ceux qui ont dépassé le sacro-saint seuil de rendement, le seuil de vie en bonne santé, passée à trimer et à se faire traire jusqu’à la moëlle. Cessons de perdre notre temps et nos vies ! Renversons les rôles !

Euthanasions ce système parasite et retrouvons le chemin de la vraie vie, arrêtons de survivre et clamons, reprenons, notre pouvoir sur nos vies et notre société, recréons les communes libres organiques émancipées de la dictature marchande et œuvrons ensemble pour que chacun fasse selon ses capacités et reçoivent selon ses besoins. Devenons qui nous sommes: des humains à part entière et non pas des zombies de la marchandise en mouvement.

Il est là l’enjeu de ce mouvement social. L’idée n’est pas d’empêcher une énième réforme des retraites qui viendra de toute façon tôt ou tard dans la logique irrémédiable de la déchéance capitaliste, mais de SORTIR à tout jamais de ce cercle vicieux de l’abrutissement et de l’aliénation sociale dont le travail n’est qu’un des éléments de cette misère sociale et intellectuelle créée de toute pièce. 

Il ne s’agit pas ici de révolution mais bel et bien d’évolution… 

Cessons de nous laisser dicter notre façon de vivre du berceau au caveau en veaux soumis à ce veau d’or des plus factices. Il y a une alternative, la plus belle: celle de la Vie, incarnée dans une société des sociétés ne se concernant que pour le bien commun et le bonheur de toutes et tous, dans une relation naturelle à l’organisation de la société humaine faisant de notre complémentarité le lien organique entre les sociétés libérées par-delà tous les antagonismes et conflits de la politique marchande.

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir.

Pour l’avenir de la société et la reprise en main de nos vies : a bas l’État, à bas la marchandise, à bas l’argent, à bas le salariat !

Tout le reste n’est que pisser dans un violon !

 

 

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

 


Vers une autre réalité…

Gilets Jaunes An I : Petit cadeau pour réflexion et action collective…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, gilets jaunes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique, Social & Retraite, société des sociétés, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , on 17 novembre 2019 by Résistance 71

 

 

Résistance 71

 

17 novembre 2019

 

En ce jour de l’An I du mouvement des Gilets Jaunes, nous vous offrons deux textes d’analyse politique vitaux, mis en page par Jo à notre requête, pour cette occasion, textes permettant sans aucun doute une meilleure compréhension de notre réalité  d’opprimés sous l’État et la dictature marchande.

Le premier est un texte souvent cité mais rarement lu datant de 1967:
« La société du spectacle » de Guy Debord et le second un texte de Murray Bookchin de 1995, « Le municipalisme libertaire », texte devenu fondateur dix ans plus tard pour le mouvement des communes libres en zone autonome du Rojava.

 

Guy_Debord_La_societe_du_spectacle

 

Murray_Bookchin_Le_municipalisme_libertaire

Comme le disait le grand éducateur et penseur critique brésilien Paulo Freire, il ne suffit pas de comprendre notre réalité pour nous adapter et réformer, mais de la comprendre pour l’intégrer et radicalement changer notre société pour l’abolition de la relation dominant / dominé, oppresseur-exploiteur / opprimé-exploité et donc notre émancipation définitive.

Le mouvement des Gilets Jaunes en entrant dans sa seconde année de lutte doit intégrer la compréhension de notre réalité et agir collectivement à la racine profonde des choses, ces deux textes essentiels ci-dessus permettent d’y voir plus clair.

Réflexion – Compréhension – Intégration – Action – Émancipation

Pour une société des sociétés…

Bon Anniversaire à toutes et tous les Gilets Jaunes !

 

Novembre 2018 ~ Novembre 2019… Le bouleversement des Gilets Jaunes

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, gilets jaunes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , on 8 novembre 2019 by Résistance 71

Très bonne analyse de ce compagnon Gilet Jaune qui doit être lue et diffusée sans modération. En ce qui nous concerne, nous rajouterons que le Mouvement des Gilets Jaunes deviendra irrésistible quand la compréhension collective s’articulera sur le fait qu’il n’y a pas de solutions au sein du système, qu’il n’y en a jamais eu et qu’il ne saurait y en avoir et qu’il est donc vain, futile et inepte que de vouloir le réformer, le rendre plus « vertueux » pour une énième fois qui ne sera qu’un échec supplémentaire.
Dans cette optique de notre réalité objective, cessons de perdre notre temps en vains projets rêveurs, la lutte se doit de converger suivant la ligne directrice de:
A bas l’État ! A bas la marchandise ! A bas l’argent ! A bas le salariat !
Pour que naisse et fleurisse la société des sociétés de la diversité complémentaire ayant lâché prise de tous les antagonismes.

~ Résistance 71 ~

 

 

Le bouleversement des Gilets Jaunes

 

Manif-Est Info et Rébellyon

 

7 novembre 2019

 

Source:

https://manif-est.info/Le-bouleversement-des-Gilets-Jaunes-1198.html

 

Il y a presque un an jour pour jour surgissait le mouvement des gilets jaunes. Un an de manifestations chaque samedi, d’assemblées générales, de ronds-points habités et de maisons du peuple occupées. Un an d’élaboration politique et d’expérimentation sociale. Une année d’existence qui sera dignement fêtée à n’en pas douter le 17 novembre prochain, date anniversaire du mouvement.

A bien des égards ce mouvement a pris une ampleur historique, par sa longévité, par sa cadence maintenue actes après actes, par son hétérogénéité, par sa conflictualité, par la violence de la répression à laquelle il a été confronté, aussi bien dans la rue que dans les tribunaux…

Et c’est sans doute cette ampleur historique qui a fait tant couler d’encre à son sujet.

(Article initialement paru sur Rebellyon en juin dernier, augmenté de quelques mises à jour.)

Indéniablement, le mouvement des Gilets jaunes est venu bousculer, voire bouleverser l’ordre politique des choses. Et ce à tous les niveaux, aussi bien dans les hautes sphères institutionnelles que dans les marges révolutionnaires.

Au sein de la gauche radicale, extraparlementaire, nombreux furent ceux qui au début regardèrent avec beaucoup de scepticisme voire une franche hostilité ce mouvement indéfinissable né des réseaux sociaux et en dehors de toute sphère militante. Puis, le mouvement avançant, s’épaississant, gagnant en intensité, nombreux furent ceux qui s’y plongèrent. Car demeurer indifférent à ce qui prenait corps sous nos yeux devenait impossible.

Cela a été dit et répété, le mouvement des Gilets Jaunes surprend d’abord par son hétérogénéité politique et sociale et par les contradictions qui le traversent. Des critiques, souvent salutaires, sont venues pointer du doigt les plus néfastes de ces contradictions. La pénétration du confusionnisme et du complotisme dans le mouvement, les tentatives de récupération politique, la croyance en des mesures salvatrices telles que le mirage du RIC [1], les mauvais relents patriotiques… D’autres contradictions ont été résolues par le mouvement lui-même, dans la manière dont il chemine. Le piège de la représentation politique a par exemple été admirablement évité. Aucun parti n’incarne encore aujourd’hui le mouvement, aucun dialogue selon les règles du jeu politique institutionnel n’est envisagé et, chaque fois qu’une personne a cherché à se positionner en intermédiaire entre le pouvoir et le mouvement, elle s’est immédiatement attirée les foudres des Gilets Jaunes. La preuve si il en est, les quelques listes estampillées Gilets Jaunes pour les élections européennes ont rencontré un succès quasi inexistant. Bien sûr il existe des figures du mouvement, plus ou moins pertinentes, mais elles ne font offices à la rigueur que de baromètre de certaines tendances du mouvement n’ayant aucun pouvoir décisionnel sur lui. Car une autre des caractéristiques fortes de ce mouvement tient dans son horizontalité et dans son caractère diffus et rhizomatique [2] .

Nous considérons que ce bouleversement politique opéré par les Gilets Jaunes est puissant et bénéfique à bien des égards. Et nous aimerions verser ici quelques éléments d’analyses de ce bouleversement.

Se penser en sujet politique

Ce qui est d’abord frappant dans le mouvement des Gilets Jaunes, c’est l’irruption dans le champ politique d’individus s’y étant toujours tenus à l’écart d’une manière ou d’une autre. Sociologiquement et géographiquement, c’est un mouvement qui est né des zones périphériques. Zones périurbaines voire complètement rurales aussi bien que périphéries des grandes villes. Ce sont ces zones géographiques qui ont fait l’objet de nombreuses analyses ces dernières années, en proies à la désindustrialisation, au déclassement social ou à la peur qu’il suscite, et dont les habitants sont parmi les premiers tributaires de la disparition des services public. Ce n’est pas pour rien que des régions comme le Nord-Est, le Nord ou le Sud-Ouest sont devenues des bastions du mouvement. De la même manière, des collectifs forts de Gilets Jaunes se sont structurés dans les zones périphériques des grandes villes, on pense notamment au collectif Gilet Jaune Rungis ile-de-France qui a multiplié les actions de blocage des zones industrielles et logistiques franciliennes ou encore à la popularité du mouvement dans les quartiers Nord de Marseille.

Nombreux sont les Gilets Jaunes issus de ces régions qui se positionnent sans doute pour la première fois en tant que sujet politique à travers ce mouvement. Celui-ci marque l’irruption dans le champ politique d’une somme d’individus à qui l’on a dit, répété et fait comprendre depuis un certain temps déjà que la politique n’était pas leur affaire, qu’ils n’avaient pas à se prononcer sur le devenir du bien commun, qu’ils n’avaient pas à revendiquer quoique ce soit, que ce qui régie leur existence n’était pas leur histoire. Qu’ils n’avaient à la rigueur qu’à élire de temps en temps et que finalement la politique était une affaire sérieuse réservée à des professionnels.

Le mouvement des Gilets Jaunes c’est donc l’irruption dans le champ politique d’individus qui, en se réunissant, se donnent la possibilité d’aspirer à un peu plus que ce qu’on leur octroi habituellement, par la manifestation, l’occupation, le blocage et le sabotage. C’est finalement l’histoire assez classique et récurrente d’une partie du peuple qui décide qu’elle mérite mieux que les miettes que le pouvoir consent à lui laisser, qui considère que la précarité, l’humiliation et la galère ne sont décidément pas des situations acceptables. C’est en somme à une réactualisation de la lutte des classes que nous avons affaire ici.

La question révolutionnaire

Ce qui est assez remarquable dans le mouvement des Gilets Jaunes c’est le retour ou plutôt la centralité de la question économique comme moteur de la révolte. Un certain nombre de personnes se sont révoltées en estimant que leurs conditions matérielles d’existence n’étaient pas acceptables ni vivables. Elles ont aussi estimé que ces conditions de vie n’avaient rien de naturelles et légitimes car produites par un système économique capitaliste s’étant développé au cours de l’histoire contre une partie conséquente de la population et aujourd’hui organisé par un système politique que l’on pourrait, à l’instar de Grégoire Chamayou [3], qualifier de libéralisme autoritaire.

Bien sûr les derniers mouvements sociaux, au premier rangs desquels le mouvement contre la loi travail, se sont structurés autour de la contestation du système économique et politique. Mais ce qui change avec les Gilets Jaunes, c’est que la critique porte sur l’ensemble du système, dans ses dimensions écologiques, sociales, économiques et politiques. C’est une révolte offensive contrairement aux mouvements sociaux qui, même s’ils portent en eux les conditions de leur dépassement c’est-à-dire la critique générale du système, visent d’abord à se défendre d’une réforme en particulier.

D’emblée le mouvement porte la question révolutionnaire, non pas en la formulant précisément ou de manière programmatique, même si on a pu entendre à de nombreuses la foule en jaune scander le mot « Révolution », mais plutôt dans le rapport de force établi avec le pouvoir politique directement dans la rue, en dehors du champs politique institutionnel, à travers cette volonté manifeste de rompre avec les institutions. Cette aspiration révolutionnaire à voir la chute d’un régime politique n’étant pas programmatique elle contient en elle la peur de l’inconnu. Elle n’exclut pas non plus d’emblée l’apparition des « monstres » qui peuvent aussi émerger de ces temps « clairs-obscurs » que Gramsci dépeignait avec tant de lucidité et qui ont hanté le siècle dernier. C’est sans doute ce qui a poussé un certain nombre de militants de la gauche radicale à plonger dans le mouvement des Gilets Jaunes, cette aspiration révolutionnaire et cette nécessité d’en chasser les franges les plus conservatrices et réactionnaires.

Et alors, doit-on craindre la Révolution ? La différer ? La repousser ? La draper de pureté ? Attendre la réunion des conditions objectives ?

Les Gilets Jaunes auront finalement rappelé que la question révolutionnaire n’est pas l’apanage de la gauche radicale, c’est-à-dire qu’elle n’est pas l’apanage de spécialistes, mais bien l’affaire de tous. Ils auront aussi contribué à produire, par leurs actes, une réactualisation de la question révolutionnaire. En d’autres termes, comment penser aujourd’hui une rupture radicale avec l’existant qui serait l’affaire du plus grand nombre et plus seulement celle d’une minorité éclairée.

Le mouvement a su également élargir le champ de ses revendications à mesure qu’il durait. C’est ainsi qu’on a pu voir émerger des manifestations de femmes gilets jaunes organisées en parallèle des manifestations hebdomadaires, des mobilisations en soutien aux gilets jaunes blessés ou frappés par la répression ou encore la création d’un village de gilet jaune au contre-sommet du G7 dans le sud-ouest.

Autonomie du mouvement

Une autre caractéristique observable du mouvement des Gilets Jaunes est cet effet de ruissellement du mouvement autonome sur le mouvement des Gilets Jaunes. Ce ruissellement s’observe d’abord dans la pratique. Le mouvement des Gilets Jaunes est par définition autonome. C’est-à-dire qu’il s’organise et se déploie en dehors de toute médiation institutionnelle, qu’il n’est pas représenté par un quelconque parti ou syndicat. Cela ne signifie pas qu’il ne contient pas en son sein des membres de partis ou de syndicats, mais son devenir ou plutôt ses multiples devenirs ne sont régies par aucune organisation officielle. Ce à quoi les Gilets Jaunes aspirent, de meilleurs conditions de vie, voire même une autre vie, ils ne pensent pouvoir l’obtenir que par le rapport de force conflictuel et non par la médiation.

La preuve en est chaque samedi, acte après acte. La manifestation sauvage, avec l’occupation du rond-point, a été l’incarnation la plus symbolique du mouvement des Gilets Jaunes. Rien n’est prévu à l’avance ou très peu, aucun service d’ordre, aucune négociation avec les pouvoirs publics.

Le cortège de tête a sans doute créé un précédent aux manifestations sauvages des Gilets Jaunes. Et les images d’émeutes, de casses et de barricades sans cesse ressassées par les chaînes d’info en continu ont très probablement contribué à imprégner l’imaginaire collectif d’un certains nombres de réflexes que l’on retrouve aujourd’hui dans la rue. Jamais le Black Bloc n’a été une tactique aussi à la mode qu’aujourd’hui, avec le risque aussi de la fétichisation par laquelle cette tactique deviendrait une fin en soi, la marque d’une appartenance identitaire et perdrait de son sens pratique.

Le mouvement des Gilets Jaunes est constitué d’un archipel de groupe Gilets Jaunes. Ces derniers se réunissent sur des bases affinitaires, géographiques, professionnelles voir au gré du hasard. Ce qui prévaut, c’est l’autonomie et la singularité de chaque groupe et le rapport d’horizontalité qui structure les groupes entre eux. La vie commune qui s’est développée sur les ronds-points est une tentative de vivre autrement, en communautés autogérées prenant en charge leurs conditions matérielles d’existences. Un essai d’autonomie appliqué à la vie quotidienne. Les Gilets Jaunes comme contre-société.

Enfin n’oublions pas la proposition des Gilets Jaunes de Commercy de fonctionner en assemblées organisées autour de maisons du peuple selon des principes égalitaires, inspirées du municipalisme libertaire. Proposition qui fut reprise par les Gilets Jaunes de Saint-Nazaire puis ceux de Caen avec notamment l’ouverture d’une maison du peuple dans ces deux villes. Dans une certaine mesure, les maisons du peuple constituent le prolongement urbain de ces vies communes esquissées sur les ronds-points occupés et créent des bases d’organisation pour le mouvement. Et cette Assemblée des assemblées née dans le Nord Est de la France a essaimé, pour preuve la 4ème édition de cette grande assemblée a été organisé à Montpellier le week-end dernier et a réuni plus de 600 personnes venues de tous le pays. Parmi toutes les discussions, propositions, décisions qui ont émaillé ces journées, une déclaration à retenue particulièrement l’attention : les gilets jaunes ont exprimé leur intention de prendre part à la grande grève contre la réforme des retraites qui va débuter le 5 décembre prochain.

Ce ruissellement, il s’opère également des Gilets jaunes vers d’autres mouvements sociaux. On voit de plus en plus de Gilets Jaunes colorer des mouvements sociaux, conflits, luttes ou grèves telles que par exemple les dernières manifestations intersyndicales ou les marches pour le climat. Et même si ces rencontres sont encore assez timides, gageons qu’à l’avenir elles soient de plus en plus fréquentes, surtout si les Gilets Jaunes investissent ces mouvements de toutes leurs expériences et pratiques politiques décrites ci-dessus. C’est en cela aussi, que le mouvement des Gilets jaunes est venu bouleverser le champ politique classique. En témoigne le dernier congrès national de la CGT tenu à Dijon le printemps dernier et où le mouvement des Gilets Jaunes était au centre des débats. De nombreux militants de base se revendiquant également Gilet Jaune, l’un n’empêchant pas l’autre bien au contraire, ont notamment reproché à la tête de l’organisation son manque de soutien affiché au mouvement [4].

On voit désormais des gilets jaunes colorer nombre de mobilisations aussi bien nationalement qu’internationalement. De la même manière certain-es retirent ou vêtissent le gilets fluorescents au gré des mobilisations, démontrant par la même que si le gilet jaune en tant que symbole fait communauté il n’en reste pas moins un signifiant politique dépassable.

Il paraît complexe et hasardeux de présager la manière dont tout cela va évoluer. Mais, à n’en pas douter, le mouvement des Gilets Jaunes laisse des traces dont on a pas fini de voir les effets. Toute cette expérience collective vécue et accumulée, ces réflexes partagés, cette répression subie ensemble, cette vie commune éprouvée, cette intelligence collective développée samedi après samedi, tout cela façonne une mémoire et une manière de se penser dans le monde. Il ne reste plus qu’à espérer que les luttes futures soient irriguées de cette énergie nouvelle déployée par les Gilets Jaunes. Et que ces contre-sociétés aperçues ici et là s’approfondissent.

Un Gilet Jaune parmi d’autres (pour la première version de cet article).

Notes

[1] https://larotative.info/le-piege-du-referendum-d-3095.html

[2] La théorie du Rhizome — développée par Gilles Deleuze et Félix Guattari — est l’un des éléments de la « French Theory ». Il s’agit d’une structure évoluant en permanence, dans toutes les directions horizontales, et dénuée de niveaux. Elle vise notamment à s’opposer à la hiérarchie en pyramide (ou « arborescence »). Wikipédia.

[3] Chamayou Grégoire, La société ingouvernable — Une généalogie du libéralisme autoritaire, la Fabrique, 2018, 362 pages

[4] https://www.liberation.fr/france/2019/05/16/au-congres-de-la-cgt-la-crise-des-gilets-jaunes-entre-les-lignes_1727522

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

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