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Résistance politique: Bakounine sur la liberté

Posted in actualité, altermondialisme, démocratie participative, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 9 juillet 2018 by Résistance 71

 

Sur la liberté

 

Michel Bakounine
1871

 

Texte repris en grande partie par Reclus et Cafiero pour la publication en 1889 de la compilation de “Dieu et l’État” après la mort de Bakounine.

L’idée de liberté près les libéraux

Les doctrinaires libéraux, au moins ceux parmi eux qui prennent les théories libérales au sérieux, partent du principe de la liberté individuelle, se posent tout d’abord, comme on sait, en adversaires de celui de l’Etat. Ce sont eux qui ont dit les premiers que le gouvernement, c’est-à-dire le corps des fonctionnaires organisé d’une manière ou d’une autre et chargé spécialement d’exercer l’action de l’Etat, était un mal nécessaire, et que toute la civilisation consistait en ceci, d’en diminuer toujours davantage les attributs et les droits. Pourtant nous voyons, qu’en pratique, toutes les fois que l’existence de l’Etat est mise sérieusement en question, les libéraux doctrinaires se montrent des partisans non moins fanatiques du droit absolu de l’Etat que les absolutistes monarchiques et jacobins.

Leur culte quand même de l’Etat, en apparence du moins si complètement opposé à leurs maximes libérales, s’explique de deux manières: d’abord pratiquement par les intérêts de leur classe, l’immense majorité des libéraux doctrinaires appartenant à la bourgeoisie. Cette classe si nombreuse et si respectable ne demanderait pas mieux que de s’accorder à elle-même le droit ou privilège de la plus complète anarchie; toute son économie sociale, la base réelle de son existence politique, n’a d’autre loi, on le sait, que cette anarchie exprimée dans ces mots devenus si célèbres: “Laissez faire et laissez passer”, elle n’aime cette anarchie que pour elle-même et à condition seulement que les masses “trop ignorantes pour en jouir sans en abuser” restent soumises à la plus sévère discipline de l’Etat. Car si les masses, fatiguées de travailler pour autrui, allaient s’insurger, toute l’existence politique et sociale de la bourgeoisie croulerait. Aussi voyons-nous partout et toujours que, quand la masse des travailleurs se remue, les libéraux bourgeois les plus exaltés, redeviennent immédiatement des partisans forcenés de l’omnipotence de l’Etat. Et comme l’agitation des masses populaires devient aujourd’hui un mal croissant et chronique, nous voyons les bourgeois libéraux, même dans les pays les plus libres, se convertir de plus en plus au culte du pouvoir absolu.

A côté de cette raison pratique, il y en a une autre de nature toute théorique et qui force également les libéraux les plus sincères à revenir toujours au culte de l’Etat. Ils sont et s’appellent libéraux parce qu’ils prennent la liberté individuelle pour base et pour point de départ de leur théorie, et c’est précisément parce qu’ils ont ce point de départ ou cette base qu’ils doivent arriver, par une fatale conséquence, à la reconnaissance du droit absolu de l’Etat.

La liberté individuelle n’est point, selon eux, une création, un produit historique de la société. Ils prétendent qu’elle est antérieure à toute société, et que tout être humain l’apporte en naissant, avec son âme immortelle, comme un don divin. D’où il résulte que l’être humain est quelque chose, qu’il n’est même complètement lui-même, un être entier et en quelque sorte absolu qu’en dehors de la société. Etant libre lui-même antérieurement et en dehors de la société, il forme nécessairement cette dernière par un acte volontaire et par une sorte de contrat soit instinctif ou tacite, soit réfléchi et formel. En un mot, dans cette théorie, ce ne sont pas les individus qui sont créés par la société, ce sont eux contraire qui la créent, poussés par quelque nécessité extérieure, telle que le travail et la guerre.

On voit que, dans cette théorie, la société proprement dite n’existe pas; la société humaine naturelle, le point de départ réel de toute humaine civilisation, le seul milieu dans lequel puisse réellement naître et se développer la personnalité et la liberté des hommes lui est parfaitement inconnue. Elle ne reconnaît d’un côté que les individus, êtres existant par eux-même, et libres d’eux-mêmes, et de l’autre, cette société conventionnelle, formée arbitrairement par ces individus et fondée sur un contrat soit formel, soit tacite, c’est-à-dire l’État.

(Ils savent fort bien qu’aucun Etat historique n’a jamais eu un contrat pour base et que tous ont été fondés par la violence, par la conquête. Mais cette fiction du contrat libre, base de l’État, leur est nécessaire, et ils s’accordent sans plus de cérémonie).

Les individus humains dont la masse conventionnellement réunie forme l’Etat, apparaissent, dans cette théorie, comme des êtres tout à fait singuliers et plein de contradictions. Doués chacun d’une âme immortelle et d’une liberté ou d’un libre arbitre qui leur sont inhérents, ils sont, d’un côté, des êtres infinis, absolus et comme tels complets en eux-mêmes, par eux-mêmes, se suffisant à eux-mêmes et n’ayant besoin de personne, à la rigueur pas même de Dieu, parce que, étant immortels et infinis, ils sont eux-mêmes des Dieux. D’un autre, ils sont des êtres très brutalement matériels, faibles, imparfaits, limités et absolument dépendants de la nature extérieure qui les porte, les enveloppe et finit par les emporter tôt ou tard. Considérés au premier point de vue, ils ont si peu besoin de la société, que cette dernière apparaît plutôt comme un empêchement à la plénitude de leur être, à leur liberté parfaite.

[Dans le système des libéraux] l’homme se produit d’abord comme un être immortel et libre et il finit par devenir un esclave. Comme esprit immortel et libre, infini et complet en lui-même, il n’a pas besoin de la société; d’où il résulte qu’il se met en société ce ne peut être que par une sorte de déchéance, ou bien parce qu’il oublie et per la conscience de sa liberté. Être contradictoire, infini à l’intérieur comme esprit, mais dépendant, défectueux et matériel au dehors, il est forcé de s’associer non en vue des besoins de son âme, mais pour la conservation de son corps. La société ne se forme donc que par une sorte de sacrifice des intérêts et de l’indépendance de l’âme aux besoins méprisables du corps, C’est une vraie déchéance et un asservissement pour l’individu intérieurement immortel et libre, une renonciation au moins partielle à sa liberté primitive

On sait la phrase sacramentelle qui dans le jargon de tous les partisans de l’État et du droit juridique, exprime cette déchéance et ce sacrifice, ce premier pas fatal vers l’asservissement humain. L’individu jouissant d’une liberté complète à l’état de nature, c’est-à-dire avant qu’il ne soit devenu membre d’aucune société, fait, en entrant dans cette dernière, le sacrifice d’une partie de cette liberté, afin que la société lui garantisse tout le reste. A qui demande l’explication de cette phrase, on répond ordinairement par une autre :  » La liberté de chaque individu humain ne doit avoir d’autres limites que celle de tous les autres individus.  »

En apparence, rien de plus juste, n’est-ce pas? Et pourtant cette théorie contient en germe toute la théorie du despotisme. Conformément á l’idée fondamentale des idéalistes de toutes les écoles et contrairement á tous les faits réels, l’individu humain apparaît comme un être absolument libre tant et seulement tant qu’il reste en dehors de la société, d’où il résulte que cette dernière, considérée et comprise uniquement comme société juridique et politique, c’est-à-dire comme État, est la négation de la liberté. Voilà le résultat de l’idéalisme, il est tout contraire comme on voit, aux déductions du matérialisme, qui conformément á ce qui se passe dans le monde réel, font procéder la liberté individuelle des hommes de la société, comme une conséquence nécessaire du développement collectif de l’humanité.

L’idée de liberté d’après les anarchistes

La définition matérialiste, réaliste et collectiviste de la liberté tout opposée á celle des idéalistes, est celle-ci: l’être humain ne devient humain et n’arrive tant à la conscience qu’à la réalisation de son humanité que dans la société et seulement par l’action collective de la société tout entière; il ne s’émancipe du joug de la nature extérieure que par l’activité en commun ou social qui seul est capable de transformer la surface de la terre en un séjour our favorable aux développements de l’humanité; et sans cette émancipation matérielle il ne peut y avoir d ‘émancipation intellectuelle et morale pour personne.

Il ne peut s’émanciper du joug de sa propre nature, c’est-à-dire il ne peut subordonner les instincts et les mouvements de son propre corps à la direction de son esprit de plus en plus développé , que par l’éducation et par l’instruction; mais l’une et l’autre sont des choses éminemment, exclusivement sociales; car en dehors de la société l’être humaine serait resté éternellement une bête sauvage ou un saint, ce qui signifie à peu près la même chose.

Enfin l’être humain isolé ne peut avoir la conscience de sa liberté. Etre libre, pour l’individu, signifie être reconnu et considéré et traité comme tel par un autre individu, par tous les individus qui l ‘entourent . La liberté n’est donc point un fait d’isolement , mais de réflexion mutuelle, non d’exclusion mais au contraire de liaison, la liberté de toute individu n’étant autre chose que la réflexion de son humanité ou de son droit humain dans la conscience de tous les hommes libres, ses frères, ses égaux.

Je ne puis me dire et me sentir libre seulement qu’en présence et vis-à-vis d’autres êtres humaines. En présence d’un animal d’une espèce inférieure, je ne suis ni libre ni être humain, parce que cet animal est incapable de concevoir et par conséquent aussI de reconnaître mon humanité. Je ne suis humain et libre moi-même qu’autant que je reconnais la liberté et l’humanité de tous les êtres humains qui m’entourent.

Ce n’est qu’en respectant leur caractère humain que je respecte le mien propre. Un anthropophage qui mange son prisonnier en le traitant de bête sauvage, n’est pas un homme mais une bête. Un maître d’esclaves n’est pas un homme, mais un maître. Ignorant l’humanité de ses esclaves, il ignore sa propre humanité. Toute la société antique nous en fournit une preuve: le Grecs, les Romains ne se sentaient pas libres comme êtres humains, ils ne se considéraient pas comme tels de par le droit humain; ils se croyaient des privilégiés comme Grecs, comme Romains, seulement au sein de leur propre patrie, tant qu’elle restait indépendante, inconquise et conquérant au contraire les autre pays, par la protection spéciale de leurs Dieux nationaux, et ils ne s’étonnaient point, ni ne croyaient avoir le droit et le devoir de se révolter, lorsque vaincus, ils tombaient eux-mêmes dans l’esclavage
.…
Je ne suis vraiment libre que lorsque tous les êtres humains qui m’entourent, hommes et femmes, sont également libres. La liberté d’autrui, loin d’être une limite ou la négation de ma liberté, en est au contraire la condition nécessaire et la confirmation.

Je ne deviens libre vraiment que par la liberté d’autres, de sorte que plus nombreux sont les hommes libres qui m’entourent et plus profonde et plus large est leur liberté, et plus étendue, plus profonde et plus large devient ma liberté. C’est au contraire l’esclavage des êtres humains qui pose une barrière à ma liberté, ou ce qui revient au même, c’est leur bestialité qui est une négation de mon humanité parce que encore une fois, je ne puis me dire libre vraiment, que lorsque ma liberté, ou ce qui veut dire la même chose, lorsque ma dignité d’être humaine, mon droit humain, qui consiste à n’obéir à aucun autre homme et à ne déterminer mes actes que conformément à mes convictions propres, réfléchis par la conscience également libre de tous, me reviennent confirmés par l’assentiment de tout le monde. Ma liberté personnelle, ainsi confirmée par la liberté de tout le monde s’étend à l’infini.

On voit que la liberté, telle qu’elle est conçue par les matérialistes, est une chose très positive, très complexe et surtout éminemment sociale, parce qu’elle ne peut être réalisée que par la société et seulement dans la plus étroite égalité et solidarité de chacun avec tous. On peut distinguer en elle trois moments de développement, trois éléments dont le premier est éminemment positif et social; c’est le plein développement et la pleine jouissance de toutes les facultés et puissance s humaines pour chacun par l’éducation, par l’ instruction scientifique et par la prospérité matérielle, toutes choses qui ne peuvent être données à chacun que par le travail collectif, matériel et intellectuel, musculaire et nerveux de la société tout entière.

Le second élément ou moment de la liberté est négatif. C’est celui de la révolte de l’individu humain contre toute autorité divine et humaine, collective et individuelle.

La révolte contre un Dieu-maître, contre la domination de l’Etat et de la Société étouffante

C’est d’abord la révolte contre la tyrannie du fantôme suprême de la théologie, contre Dieu. Il est évident que tant que nous aurons un maître au ciel, nous serons esclaves sur la terre. Notre raison et notre volonté seront également annulées. Tant que nous croirons lui devoir une obéissance absolue, et vis-à-vis d’un Dieu il n’y a point d’autre obéissance possible , nous devrons nécessairement nous soumettre passivement et sans la moindre critique à la sainte autorité de ses intermédiaires et de ses élus: Messies, prophètes, législateurs divinement inspirés, empereurs, rois et tous leurs fonctionnaires et ministres, représentants et serviteurs consacrés des deux grandes institutions qui s’imposent à nous comme établies par Dieu même pour la direction des hommes: de l’Eglise et de l’Etat. Toute autorité temporelle ou humaine procède directement de l’autorité spirituelle ou divine. Mais l’autorité c’est la négation de la liberté. Dieu, ou plutôt la fiction de Dieu, est donc la consécration et la cause intellectuelle et morale de tout esclavage sur la terre, et la liberté des hommes ne sera complète que lorsqu’elle aura complètement anéanti la fiction néfaste d’un maitre céleste.

C’est en suite et en conséquence la révolte de chacun contre la tyrannie des hommes, contre l’autorité tant individuelle que sociale représentée et légalisée par l’État. Ici il faut pourtant bien s’entendre et pour s’entendre il faut commencer par établir une distinction bien précise entre l’autorité officielle et par conséquent tyrannique de la société organisée en État, de l’influence et de l’action naturelle de la société non officielle, mais naturelle sur chacun de ses membres.

La révolte contre cette influence naturelle de la société est beaucoup plus difficile pour l’individu que la révolte contre la société officiellement organisée, contre l’État, quoique souvent elle soit tout aussi inévitable que cette dernière. La tyrannie sociale, souvent écrasante et funeste, ne présente pas ce caractère de violence impérative, de despotisme légalisé et formel qui distingue l’autorité de l’État. Elle ne s’impose pas comme une loi à laquelle tout individu est forcé de se soumettre sous peine d’encourir un châtiment juridique. Son action est plus douce, plus insinuante, plus imperceptible, mais d’autant plus puissante que celle de l’autorité de l’État. Elle domine les hommes par les coutumes, par les mœurs, par la masse des sentiments, des préjugés et des habitudes tant de la vie matérielle que de l’esprit et du cœur et qui constituent ce que nous appelons l’opinion publique. Elle enveloppe l’être humain dès sa naissance, le transperce, le pénètre, et forme la base même de sa propre existence individuelle; de sorte que chacun en est en quelque sorte le complice contre lui-même, plus ou moins, et le plus souvent sans s’en douter lui-même. Il en résulte, que pour se révolter contre cette influence que la société exerce naturellement sur lui, l’être humain doit au moins en partie se révolter contre lui-même, car avec toutes ses tendances et aspirations matérielles, intellectuelles et morales, il n’est lui-même rien que le produit de la société. De là cette puissance immense exercée par la société sur les êtres humains.

Au point de vue de la morale absolue, c’est-à-dire de celui du respect humain, et je m’en vais dire tout à l’heure ce que j’entends par ce mot, cette puissance de la société peut être bienfaisante, comme elle peut être aussi malfaisante. Elle est bienfaisante lorsqu’elle tend au développement de la science, de la prospérité matérielle, de la liberté, de l’égalité et de la solidarité fraternelle des hommes, elle est malfaisante lorsqu’elle a des tendances contraires. Un homme né dans une société de brutes reste à très peu d’exceptions près une brute ; né dans une société gouvernée par les prêtres, il devient un idiot, un cagot ; né dans une bande de voleurs, il deviendra probablement un voleur ; né dans la bourgeoisie il sera un exploiteur du travail d’autrui ; et s’il a le malheur de naître dans la société des demi-dieux qui gouvernent cette terre, nobles, princes, fils de rois, il sera selon les degrés de ses capacités, de ses moyens et de sa puissance un mépriseur, un asservisseur de l’humanité, un tyran. Dans tous ces cas, pour l’humanisation même de l’individu, sa révolte contre la société qui l’a vu naître devient indispensable.

Mais, je le répète, la révolte de l’individu contre la société, c’est une chose bien autrement difficile, que sa révolte contre l’État. L’État est une institution historique, transitoire, une forme passagère de la société, comme l’Église elle-même dont il est le frère cadet, mais il n’a point le caractère fatal et immuable de la société qui est antérieure à tous les développements de l’humanité et qui, participant pleinement de la toute-puissance des lois, de l’action et des manifestations naturelles, constitue la base même de toute existence humaine.

L’être humain, au moins depuis qu’il a fait son premier pas vers l’humanité, depuis qu’il a commencé à être un être humain, c’est-à-dire un être parlant et pensant plus ou moins, naît dans la société, comme la fourmi naît dans sa fourmilière et comme l’abeille dans sa ruche ; il ne la choisit pas, il en est au contraire le produit, et il est aussi fatalement soumis aux lois naturelles qui président à ses développements nécessaires, comme il obéit à toutes les autres lois naturelles. La société est antérieure et à la fois elle survit à chaque individu humain, comme la nature elle-même ; elle est éternelle comme la nature, ou plutôt née sur la terre, elle durera aussi longtemps que durera notre terre. Une révolte radicale contre la société serait donc aussi impossible pour l’être humain qu’une révolte contre la nature, la société humaine n’étant d’ailleurs autre chose que la dernière grande manifestation ou création de la nature sur cette terre ; et un individu qui voudrait mettre la société, c’est-à-dire la nature en général et spécialement sa propre nature en question, se mettrait par là même en dehors de toutes les conditions d’une réelle existence, s’élancerait dans le néant, dans le vide absolu, dans l’abstraction morte, dans Dieu. On peut donc aussi peu demander si la société est un bien ou un mal, qu’il est impossible de demander si la nature, l’être universel, matériel, réel, unique, suprême, absolu, est un bien ou un mal ; c’est plus que tout cela ; c’est un immense fait positif et primitif, antérieur à toute conscience, à toute idée, à toute appréciation intellectuelle et morale, c’est la base même, c’est le monde dans lequel fatalement et plus tard se développe pour nous ce que nous appelons le bien et le mal.

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Lectures complémentaires:

Dieu et lEtat_Bakounine

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

Inevitable_anarchie_Kropotkine

Bakounine_et_letat_marxiste_Leval

La Morale Anarchiste de Kropotkine)

Appel au Socialisme Gustav Landauer

Manifeste pour la Société des Sociétés

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Comprendre les rouages de notre esclavage pour briser nos chaînes… Le principe de l’État (texte inédit de Bakounine, suite et fin)

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Le Principe de l’État

 

Manuscrit inédit de MICHEL BAKOUNINE

 

1ère partie

2ème partie

Sous cette influence malsaine, l’esprit s’éclipsait et la recherche ardente de la vérité se transformait en un culte complaisant du mensonge ; la dignité humaine s’avilissait, l’homme (un mot illisible) devenait traître, la bonté cruelle, la justice inique et le respect humain se transformait en un mépris croyant pour les hommes ; l’instinct de la liberté aboutissait à l’établissement du servage, et celui de l’égalité à la sanction des privilèges les plus monstrueux. La charité, devenant délatrice et persécutrice, ordonnait le massacre des hérétiques et les orgies sanglantes de l’Inquisition ; l’homme religieux s’appela jésuite, mômier ou piétiste — renonçant à l’humanité il visa à la sainteté — et le saint sous les dehors d’une humanité plus (un mot illisible) devenait hypocrite et de la charité cacha l’orgueil et l’égoïsme immense d’un Moi humain absolument isolé et qui s’aime lui-même dans son Dieu. Car il ne faut pas s’y tromper ; ce que l’homme religieux cherche surtout et ce qu’il croit trouver dans la divinité qu’il aime, c’est encore lui-même, mais glorifié, investi de la toute-puissance et immortalisé. Aussi y a-t-il puisé trop souvent des prétextes et des instruments pour asservir et pour exploiter le monde humain.

Voilà donc le dernier mot du culte chrétien ; c’est l’exaltation de l’égoïsme, qui, rompant toute solidarité sociale, s’aime lui-même dans son Dieu et s’impose à la masse ignorante des hommes au nom de ce Dieu, c’est-à-dire au nom de son Moi humain, sciemment ou inconsciemment exalté et divinisé par lui-même. C’est pourquoi aussi les hommes religieux sont ordinairement si féroces : en défendant leur Dieu, ils prennent part pour leur égoïsme, pour leur orgueil et pour leur vanité.

De tout cela il résulte que le christianisme est la négation la plus décisive et la plus complète de toute solidarité entre les hommes, c’est-à-dire de la société, et par conséquent aussi de la morale, puisqu’en dehors de la société, je crois l’avoir démontré, il ne reste que les rapports religieux de l’homme isolé avec son Dieu, c’est-à-dire avec lui-même.

Les métaphysiciens modernes, à partir du XVIIe siècle, ont essayé de rétablir la morale, en la fondant non sur Dieu, mais sur l’homme. Par malheur, obéissant aux tendances de leur siècle, ils avaient pris pour point de départ non l’homme social, vivant et réel, qui est le double produit de la nature et de la société, mais le Moi abstrait de l’individu, en dehors de tous ses liens naturels et sociaux, celui même que divinisa l’égoïsme chrétien, et que toutes les Églises, tant catholique que protestantes, adorent comme leur Dieu.

Comment est né le Dieu unique des monothéistes ? Par l’élimination nécessaire de tous les êtres réels et vivants.

Pour expliquer ce que nous entendons par là,il devient nécessaire de dire quelques mots sur la religion. Nous voudrions bien ne pas en parler du tout, mais par le temps qui court il devient impossible de traiter les questions politiques et sociales sans toucher à la question religieuse.

C’est bien à tort qu’on a prétendu que le sentiment religieux n’est propre qu’aux hommes ; on en retrouve parfaitement tous les éléments fondateurs dans le monde animal, et parmi ces éléments le principal, c’est la peur. « La crainte de Dieu », disent les théologiens, « est le commencement de la sagesse. » Eh bien ! cette crainte ne se retrouve-t-elle pas, excessivement développée, dans les bêtes, et tous les animaux ne sont-ils pas constamment effarouchés. Tous éprouvent une terreur instinctive vis-à-vis de la toute-puissante nature qui les produit, les élève, les nourrit, il est vrai, mais qui en même temps les écrase, les enveloppe de toutes parts, en menaçant leur existence à chaque heure et qui finit toujours par les tuer.

Comme les animaux de toutes les autres espèces n’ont pas cette puissance d’abstraction et de généralisation dont l’homme seul est doué, ils ne se représentent pas la totalité des êtres que nous appelons la nature, mais ils la sentent et ils en ont peur. C’est là le vrai commencement du sentiment religieux.

L’adoration même ne manque pas. Sans parler du tressaillement d’allégresse qu’éprouvent tous les êtres vivants au lever du soleil, ni de leurs gémissements à l’approche d’une de ces terribles catastrophes naturelles qui les détruisent par milliers, — on n’a qu’à considérer, par exemple, l’attitude du chien en présence de son maître. N’est-ce pas là tout à fait celle de l’homme vis-à-vis de son Dieu ?

L’homme aussi n’a pas commencé par la généralisation des phénomènes naturels, et il n’est arrivé à la conception de la nature comme être unique, qu’après bien des siècles de développement moral. L’homme primitif, le sauvage, peu différent du gorille, partagea sans doute très longtemps toutes les sensations et les représentations instinctives du gorille ; ce ne fut que très à la longue qu’il commença à en faire l’objet de ses réflexions, d’abord nécessairement enfantines, à leur donner un nom, et par là même à les fixer dans son esprit naissant.

Ce fut ainsi que le sentiment religieux qu’il avait en commun avec les animaux des autres espèces prit corps, devint en lui une représentation permanente et comme le commencement d’une idée, celle de l’existence occulte d’un être supérieur et beaucoup plus puissant que lui et généralement très cruel et très malfaisant, de l’être qui lui fait peur, en un mot, de son Dieu.

Tel fut le premier Dieu, tellement rudimentaire, il est vrai, que le sauvage qui le cherche partout pour le conjurer, crut le trouver parfois dans un morceau de bois, dans un torchon, un os ou une pierre : ce fut l’époque du fétichisme dont nous retrouvons encore aujourd’hui des vestiges dans le catholicisme.

Il fallut, sans doute, des siècles encore pour que l’homme sauvage passât du culte des fétiches inanimés à celui des fétiches vivants, à celui des sorciers. Il y arrive par une longue série d’expériences et par le procédé de l’élimination : ne trouvant pas la puissance redoutable qu’il voulait conjurer dans les fétiches, il la cherche dans l’homme-Dieu, le sorcier.

Plus tard et toujours par ce même procédé d’élimination et en faisant abstraction du sorcier, dont l’expérience lui avait enfin démontré l’impuissance, l’homme sauvage adora tour à tour les phénomènes les plus grandioses et les plus terribles de la nature : la tempête, le tonnerre, le vent et continuant ainsi, d’élimination en élimination, il monta enfin au culte du soleil et des planètes. Il paraît que l’honneur d’avoir créé ce culte appartient aux peuples païens.

C’était déjà un très grand progrès. Plus la divinité, c’est-à-dire la puissance qui fait peur, s’éloignait de l’homme et plus elle paraissait respectable et grandiose. Il n’y avait plus qu’un seul grand pas à faire, pour l’établissement définitif du monde religieux, ce fut d’arriver à l’adoration d’une divinité invisible.

Jusqu’à ce salto mortale de l’adoration du visible à l’adoration de l’invisible, les animaux des autres espèces avaient pu, à la rigueur, accompagner leur frère cadet, l’homme, dans toutes ses expériences théologiques. Car eux aussi adorent à leur manière tous les phénomènes de la nature. Nous ne savons pas ce qu’ils peuvent éprouver pour les autres planètes ; toutefois, nous sommes certains que la lune et surtout le soleil exercent sur eux une influence très sensible. Mais la divinité invisible n’a pu avoir été inventée que par l’homme.

Mais l’homme lui-même, par quel procédé a-t-il pu découvrir cet être invisible, dont aucun de ses sens, pas même sa vue n’ont pu l’aider à constater la réelle existence, et au moyen de quel artifice a-t-il pu en reconnaître la nature et les qualités ? Quel est enfin cet être supposé absolu et que l’homme a cru avoir trouvé au-dessus et en dehors de toutes choses.

Le procédé ne fut autre que cette opération bien connue de l’esprit que nous appelons abstraction ou élimination, et le résultat final de cette opération ne peut être que l’abstrait absolu, le rien, le néant. Et c’est précisément ce néant que l’homme adore comme son Dieu.

En s’élevant par son esprit au-dessus de toutes les choses réelles et vivantes, y compris son propre corps, en faisant abstraction de tout ce qui est sensible ou même seulement visible, y compris le firmament avec toutes les étoiles, l’homme se trouve en face du vide absolu, du néant indéterminé, infini, sans aucun contenu, comme sans aucune limite.

Dans ce vide l’esprit de l’homme qui l’avait produit au moyen de l’élimination de toutes choses, ne put rencontrer nécessairement que lui-même à l’état de puissance abstractive qui voyant tout détruit et n’ayant plus rien à éliminer, retombe sur elle-même dans une inaction absolue, et qui, se considérant elle-même dans cette complète inaction, qui lui paraît sublime, comme un être différent d’elle-même, se pose comme son propre Dieu et s’adore.

Dieu n’est donc autre chose que le Moi humain devenu absolument vide à force d’abstraction ou d’élimination de tout ce qui est réel et vivant. C’est précisément de cette manière que l’avait conçu Bouddha, qui de tous les révélateurs religieux, fut certainement le plus profond, le plus sincère, le plus vrai.

Seulement Bouddha ne savait pas et ne pouvait pas savoir que c’était l’esprit humain lui-même qui avait créé ce dieu-néant. C’est à peine vers la fin du siècle dernier qu’on a commencé à s’en apercevoir, et ce n’est que dans notre siècle à nous que grâce à des études beaucoup plus approfondies sur la nature et sur les opérations de l’esprit humain, on est parvenu à s’en rendre compte tout à fait.

Alors que l’esprit humain créa Dieu, il procéda avec la plus complète naïveté ; et sans s’en douter le moins du monde, il put s’adorer dans son dieu-néant.

Cependant il ne pouvait s’arrêter devant ce néant qu’il avait fait lui-même, il devait à toute force le remplir et le faire redescendre sur la terre, dans la réalité vivante. Il arriva à cette fin toujours avec la même naïveté et par le procédé le plus naturel, le plus simple. Après avoir divinisé son propre moi arrivé à cet état d’abstraction ou de vide absolu, il s’agenouilla devant lui, l’adora et le proclama la cause et l’auteur de toutes choses ; ce fut le commencement de la théologie.

Alors il se fit un revirement complet, décisif, fatal, historiquement inévitable sans doute, mais tout de même excessivement désastreux dans toutes les conceptions humaines.

Dieu, le néant absolu, fut proclamé le seul être vivant, puissant et réel, et le monde vivant et, par une conséquence nécessaire, la nature, toutes les choses effectivement réelles et vivantes en tant que comparées à ce dieu, furent déclarées néant. C’est le propre de la théologie de faire du néant le réel, et du réel le néant.

Procédant toujours avec la même naïveté et sans avoir la moindre conscience de ce qu’il faisait, l’homme usa d’un moyen très ingénieux et très naturel à la fois pour remplir le vide effrayant de sa divinité : il lui attribua tout simplement, en les exagérant toutefois jusqu’à des proportions monstrueuses, toutes les actions, toutes les forces, toutes les qualités et propriétés, bonnes ou mauvaises, bienfaisantes ou malfaisantes, qu’il trouva tant dans la nature que dans la société. Ce fut ainsi que la terre, mise au pillage, s’appauvrit au profit du ciel, qui s’enrichit de ses dépouilles.

Il en résulta ceci, que plus le ciel, l’habitation de la divinité, s’enrichit et plus la terre devenait misérable, et qu’il suffit qu’une chose fût adorée dans le ciel, pour que tout le contraire de cette chose se trouvât réalisé dans ce bas monde. C’est ce qu’on appelle les fictions religieuses ; à chacune de ces fictions correspond, on ne le sait que trop bien, quelque réalité monstrueuse ; — ainsi l’amour céleste n’a jamais eu d’autre effet que la haine terrestre, la bonté divine n’a jamais produit que le mal, et la liberté de Dieu signifia l’esclavage ici-bas. Nous verrons bientôt qu’il en est de même pour toutes les fictions politiques et juridiques, les unes comme les autres n’étant d’ailleurs que des conséquences ou des transformations de la fiction religieuse.

Ce n’est pas d’un seul coup que la divinité assuma ce caractère absolument malfaisant. Dans les religions panthéistes de l’Orient, dans le culte des brahmanes et dans celui des prêtres de l’Égypte, aussi bien que dans les croyances phéniciennes et syriennes, elle se présente déjà sous un aspect bien terrible. — L’Orient fut de tout temps et reste encore aujourd’hui, dans une certaine mesure au moins, la patrie de la divinité despotique, écrasante et féroce, négation de l’esprit et de l’humanité. C’est aussi la patrie des esclaves, des monarques absolus et des castes.

En Grèce la divinité s’humanise, — son unité mystérieuse reconnue en Orient seulement par les prêtres, son caractère atroce et sombre sont relégués dans le fond de la mythologie hellénique, — au panthéisme succède le polythéisme. L’Olympe, image de la fédération des villes grecques, est une sorte de république très faiblement gouvernée par le père des dieux, Jupiter, qui lui-même obéit aux décrets du destin.

Le destin est impersonnel ; c’est la fatalité même, la force irrésistible des choses, devant laquelle tout doit plier, hommes et dieux. D’ailleurs, parmi ces dieux, créés par les poètes, aucun n’est absolu ; chacun représente seulement un côté, une partie soit de l’homme, soit de la nature en général, sans pourtant cesser d’être pour cela des êtres concrets et vivants. Ils se complètent mutuellement et forment un ensemble très vivant, très gracieux et surtout très humain.

Rien de sombre dans cette religion, dont la théologie fut inventée par les poètes, chacun y ajoutant librement quelque dieu ou quelque déesse nouvelle, selon les besoins des cités grecques, dont chacune tenait à l’honneur d’avoir sa divinité tutélaire, représentante de son esprit collectif. Ce fut la religion non des individus, mais de la collectivité des citoyens d’autant de patries restreintes et (la première partie d’un mot illisible) …ement libres, liées d’ailleurs entre elles plus ou moins par une sorte de fédération très imparfaitement organisée et très (un mot illisible).

De tous les cultes religieux que nous montre l’histoire ce fut certainement le moins théologique, le moins sérieux, le moins divin et à cause de cela même le moins malfaisant, celui qui entrava le moins le libre développement de la société humaine. — La seule pluralité des dieux à peu près égaux en puissance était une garantie contre l’absolutisme ; persécuté par les uns, on pouvait chercher protection chez les autres, et le mal causé par un dieu trouvait sa compensation par le bien produit par un autre. Il n’y avait donc pas dans la mythologie grecque cette contradiction logiquement aussi bien que moralement monstrueuse, que le bien et le mal, la beauté et la laideur, la bonté et la méchanceté, la haine et l’amour se trouvent concentrés dans une seule et même personne, comme cela se présente fatalement dans le dieu du monothéisme.

Cette monstruosité, nous la trouvons tout active dans le dieu des juifs et des chrétiens. Elle était une conséquence nécessaire de l’unité divine ; et, en effet, cette unité une fois admise, comment expliquer la coexistence du bien et du mal ? Les anciens Perses avaient au moins imaginé deux dieux : l’un, celui de la Lumière et du Bien, Ormuzd ; l’autre, celui du Mal et des Ténèbres, Ahriman ; alors il était naturel qu’ils se combattent, comme le mal et le bien se combattent et l’emportent tour à tour dans la nature et dans la société. Mais comment expliquer qu’un seul et même Dieu, tout-puissant, tout vérité, amour, beauté, ait pu donner naissance au mal, à la haine, à la laideur, au mensonge ?

Pour résoudre cette contradiction, les théologiens juifs et chrétiens ont eu recours aux inventions les plus révoltantes et les plus insensées. D’abord, elles attribuèrent tout le mal à Satan. Mais Satan d’où vient-il ? Est-il, comme Ahriman, l’égal de Dieu ? Pas du tout ; comme tout le reste de la création, il est l’œuvre de Dieu. Donc ce fut Dieu qui engendra le mal. Non, répondent les théologiens, Satan fut d’abord un ange de lumière, et ce ne fut qu’après sa révolte contre Dieu qu’il devint l’ange des ténèbres. Mais si la révolte est un mal, — ce qui est très sujet à caution, et nous croyons au contraire qu’elle est un bien, puisque, sans elle, il n’y aurait jamais eu d’émancipation sociale, — si elle constitue un crime, qui a créé la possibilité de ce mal ? Dieu, sans doute, vous répondront encore les mêmes théologiens, mais il n’a rendu le mal possible que pour laisser aux anges comme aux hommes, le libre arbitre, et qu’est-ce que le libre arbitre ? C’est la faculté de choisir entre le bien et le mal, et de se décider spontanément soit pour l’un soit pour l’autre. Mais pour que les anges et les hommes aient pu choisir le mal, aient pu se décider pour le mal, il faut que le mal ait existé indépendamment d’eux, et qui a pu lui donner cette existence, sinon Dieu ?

Aussi, prétendent les théologiens, après la chute de Satan qui précéda celle de l’homme, Dieu, sans doute éclairé par cette expérience, ne voulant pas que d’autres anges suivent l’exemple fatal de Satan, les priva du libre arbitre, ne leur laissant plus que la faculté du bien, de sorte que désormais ils sont forcément vertueux et ne s’imaginent plus d’autre félicité que de servir éternellement comme valets ce terrible seigneur.

Toutefois, il paraît que Dieu n’a pas été suffisamment éclairé par sa première expérience, puisque, après la chute de Satan, il créa l’homme, et par aveuglement ou méchanceté, ne manqua pas de lui accorder ce don fatal du libre arbitre qui a perdu Satan et qui devait le perdre aussi.

La chute de l’homme, aussi bien que celle de Satan, était fatale, puisqu’elle avait été déterminée, de toute éternité, dans la prescience divine. D’ailleurs, sans remonter si haut, nous nous permettrons d’observer que la simple expérience d’un honnête père de famille aurait dû empêcher le bon Dieu de soumettre ces malheureux premiers hommes à la fameuse tentation. Le plus simple père de famille sait fort bien qu’il suffit qu’on interdît aux enfants de toucher à une chose pour qu’un instinct de curiosité invincible les force à y toucher absolument. Aussi s’il aime les enfants et s’il est réellement juste et bon leur épargnera-t-il cette épreuve aussi inutile que cruelle.

Dieu n’eut ni cette raison, ni cette bonté, ni cette (un mot illisible) et quoiqu’il sut d’avance qu’Adam et Ève devaient succomber à la tentation, aussitôt cette faute commise, ne voilà-t-il pas qu’il se laisse emporter par une fureur vraiment divine. Il ne se contente pas de maudire les malheureux désobéissants, il maudit toute leur descendance jusqu’à la fin des siècles, vouant aux tourments de l’enfer des milliards d’hommes qui étaient évidemment innocents puisqu’ils n’étaient pas même nés lorsque la faute fut commise. Il ne se contenta pas même de maudire les hommes, il maudit avec eux toute la nature, sa propre création, qu’il avait trouvé lui-même si bien faite.

Si un père de famille en avait agi de même, ne l’aurait-on pas déclaré fou à lier ? Comment donc les théologiens ont-ils osé attribuer à leur Dieu ce qu’ils auraient trouvé absurde, cruel, (un mot illisible), anormal de la part d’un homme. Ah c’est qu’ils ont eu besoin de cette absurdité ! Comment donc auraient-ils expliqué l’existence du mal dans ce monde qui devait être sorti parfait des mains d’un ouvrier si parfait, de ce monde créé par Dieu lui-même ?

Mais une fois la chute de l’homme admise, toutes les difficultés s’aplanissent et s’expliquent. Ils le prétendent au moins. La nature, d’abord parfaite, devient tout d’un coup imparfaite, toute la machine se détraque ; à l’harmonie primitive succède le choc désordonné des forces ; la paix qui régnait d’abord entre toutes les espèces d’animaux, fait place à ce carnage effroyable, à l’entre-dévorement mutuel ; et l’homme, le roi de la nature, la surpasse en férocité. La terre devient la vallée de sang et de larmes, et la loi de Darwin — la lutte pour l’existence impitoyable — triomphe dans la nature et dans la société. Le mal déborde le bien, Satan étouffe Dieu.

Et une pareille ineptie, une fable aussi ridicule, révoltante, monstrueuse a pu être sérieusement répétée par de grands docteurs en théologie pendant plus de quinze siècles, que dis-je, elle l’est encore aujourd’hui ; plus que cela, elle est officiellement, obligatoirement enseignée dans toutes les écoles de l’Europe. Que faut-il donc penser de l’espèce humaine après cela ? Et n’ont-ils pas mille fois raison ceux qui prétendent que nous trahissons même encore aujourd’hui notre très proche parenté avec le gorille ?

Mais là ne s’arrête pas l’esprit (un mot illisible) des théologiens chrétiens. Dans la chute de l’homme et dans ses conséquences désastreuses tant pour sa nature que pour lui-même, ils ont adoré la manifestation de la justice divine. Puis ils se sont rappelé que Dieu n’était pas seulement la justice, mais qu’il était encore l’amour absolu et, pour concilier l’une avec l’autre, voici ce qu’ils ont inventé :

Après avoir laissé cette pauvre humanité pendant quelques milliers d’années sous le coup de sa terrible malédiction, qui eut pour conséquence de vouer quelques milliards d’êtres humains à la torture éternelle, il sentit l’amour se réveiller dans son sein, et alors que fit-il ? Retire-t-il de l’enfer les malheureux torturés ? Non, pas du tout ; c’eût été contraire à son éternelle justice. Mais il avait un fils unique ; comment et pourquoi il l’avait, est un de ces mystères profonds que les théologiens, qui le lui ont donné, déclarent impénétrable, ce qui est une manière naturellement commode de se tirer d’affaire et de résoudre toutes les difficultés. Donc, ce père plein d’amour, dans sa suprême sagesse, décide d’envoyer son fils unique sur la terre, afin qu’il s’y fasse tuer pour les hommes, pour sauver non les générations passées, ni même les générations à venir, mais, parmi ces dernières, comme le déclare l’Évangile lui-même, et comme le répète chaque jour l’Église tant catholique que protestante, seulement un fort petit nombre d’élus.

Et maintenant la carrière est ouverte, c’est, comme nous l’avons dit plus haut, une sorte de course au clocher, un sauve-qui-peut, à qui sauvera son âme. Ici les catholiques et les protestants se divisent : les premiers prétendent qu’on n’entre au paradis qu’avec la permission spéciale du saint-père le pape ; les protestants affirment, de leur côté, que la grâce immédiate et directe du bon Dieu seul en ouvre les portes. Cette grave dispute continue encore aujourd’hui ; nous ne nous en mêlerons pas.

Résumons en peu de mots la doctrine chrétienne :

Il est un Dieu : Être absolu, éternel, infini, tout-puissant, il est l’omniscience, la vérité, la justice, la beauté et la félicité, l’amour et le bien absolus. En lui tout est infiniment grand, en dehors de lui le Néant. Il est, à la fin des comptes, l’Être lui-même, l’Être unique.

Mais voici que du Néant, — qui par là même paraît avoir eu une existence à part, en dehors de lui, ce qui implique une contradiction et une absurdité, puisque Dieu existant partout, remplissant de son être l’espace infini, rien, pas même le Néant ne peut exister en dehors de lui, ce qui fait croire que le Néant dont nous parle la Bible fut en Dieu, c’est-à-dire que ce fut l’Être divin lui-même qui fut le Néant ; — de ce Néant, Dieu créa le monde.

Ici se pose d’elle-même une question. La création fut-elle accomplie de toute éternité ou bien dans un moment donné dans l’éternité ? Dans le premier cas, elle est éternelle comme Dieu lui-même et ne peut pas avoir été créée ni par Dieu ni par personne ; car l’idée de la création implique la précédence du créateur à la créature. Comme toutes les idées [théologiques l’idée de la création est une idée tout humaine, prise dans la pratique de l’humaine société. Ainsi l’horloger crée une montre, l’architecte une maison, etc. Dans tous ces cas le producteur existe créant (?) le produit, en dehors du produit, et c’est là ce qui constitue essentiellement l’imperfection, le caractère relatif et pour ainsi dire dépendant tant du producteur que du produit.

Mais la théologie, comme elle le fait d’ailleurs toujours, a pris cette idée et ce fait tout humains de la production, et l’appliquant à son Dieu, l’étendant à l’infini et le faisant sortir par là même de ses proportions naturelles, elle en a fait une imagination aussi monstrueuse qu’absurde.

Donc, si la création est éternelle, elle n’est point création. Le monde n’a pas été créé par Dieu, par conséquent il a une existence et un développement indépendants de lui, — l’éternité du monde est la négation de Dieu même, — Dieu étant essentiellement le Dieu créateur.

Donc le monde n’est plus éternel, — il y eut une époque dans l’éternité où il n’existait pas. Donc il se passa toute une éternité pendant laquelle Dieu absolu, tout-puissant, infini, ne fut pas un Dieu créateur, ou ne le fut qu’en puissance, non dans le fait.

Pourquoi ne le fut-il pas ? Était-ce par caprice de sa part, ou bien avait-il besoin de se développer pour arriver à la fois à la puissance effective de créer ?

Ce sont des mystères insondables, disent les théologiens. Ce sont des absurdités imaginées par vous-mêmes, leur répondons-nous. Vous commencez par inventer l’absurde, puis vous nous l’imposez comme un mystère divin, insondable et d’autant plus profond qu’il est plus absurde.

C’est toujours le même procédé : Credo quia absurdum.

Une autre question : La création, telle qu’elle sortit des mains de Dieu, fut-elle parfaite ? Si elle ne le fut pas, elle ne pouvait être la création de Dieu, car l’ouvrier, c’est l’Évangile lui-même qui le dit, se juge d’après le degré de perfection de son œuvre. Une création imparfaite supposerait nécessairement un créateur imparfait. Donc, la création fut parfaite.

Mais si elle (le) fut, elle ne put avoir été créée par personne, car l’idée de la perfection absolue exclut toute idée de dépendance ou même de relation. En dehors de lui rien ne saurait exister. Si le monde est parfait, Dieu ne peut exister.

La création, répondront les théologiens, fut assurément parfaite, mais seulement par rapport à tout ce que la nature ou les hommes peuvent produire, non par rapport à Dieu. Elle fut parfaite, sans doute, mais non parfaite comme Dieu.

Nous leur répondrons de nouveau que l’idée de la perfection n’admet pas de degrés comme ne l’admettent pas l’idée de l’infini, ni celle de l’absolu. Il ne peut y avoir là ni de plus ni de moins. La perfection est une. Si donc la création fut moins parfaite que le créateur, elle fut imparfaite. Et alors nous reviendrons à dire que Dieu créateur d’un monde imparfait n’est qu’un créateur imparfait, ce serait derechef la négation de Dieu.

On voit que de toutes les manières l’existence de Dieu est incompatible avec celle du monde. Le monde existant, Dieu ne peut être. Passons outre.

Donc, ce Dieu parfait crée un monde plus ou moins imparfait. Il le crée dans un moment donné de l’éternité, par caprice, et sans doute pour désennuyer sa majestueuse solitude. Autrement, pourquoi l’aurait-il créé ? Mystères insondables, nous crient les théologiens. Sottises insupportables, leur répondrons-nous.

Mais la Bible elle-même nous explique les motifs de la création. Dieu est un Être essentiellement vaniteux, il a créé le ciel et la terre pour être par eux adoré et loué. D’autres prétendent que la création fut l’effet de son amour infini. — Pour quoi ? Pour un monde, pour des êtres qui n’existaient pas, ou qui n’existaient d’abord que dans son idée, c’est-à-dire toujours pour lui.

(Fin de la page 36 du manuscrit ; la suite est introuvable.)

Résistance politique: Anarchie… de l’Idée à la pratique…

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Anarchie = choix de la liberté au lieu de la peur

« Un état totalitaire est en fait une théocratie et sa classe dirigeante, pour garder le pouvoir, doit être pensée comme étant infaillible… Le totalitarisme demande en fait l’altération continuelle du passé et sur le long terme, le remaniement de la croyance en une vérité objective. »
~ George Orwell. 1946 ~

« Le libéralisme, le socialisme et le communisme d’état sont trois membres de la même famille empruntant des voies différentes pour exercer le pouvoir sur l’Homme et ce afin de l’empêcher d’atteindre son épanouissement vers la liberté et l’indépendance en créant un principe nouveau, sain et authentique à partir d’un idéal social valable pour tout le genre humain. »
~ Nestor Makhno ~

 

L’anarchisme de Michel Bakounine

 

Traduction d’une compilation de citations de l’auteur

 

Résistance 71

 

26 Mai 2016

 

“Nous n’avons pas peur de l’anarchie, nous l’invoquons, car nous sommes convaincus que l’anarchie, c’est à dire la manifestation sans restriction de la vie libérée du peuple, doit jaillir de la liberté, de l’égalité, du nouvel ordre social et de la force de la révolution elle-même contre la réaction. Il n’y a aucun doute que cette nouvelle vie, la révolution populaire, s’organisera en temps et en heure, mais qu’elle créera son organisation depuis la base, de la circonférence vers le centre en accord avec les principes de liberté et non pas du haut vers le bas et du centre vers la circonférence comme le pratique toute forme d’autorité. [Program of the International Brotherhood]

“En dehors du système mazzinien, qui est le système de la république sous la forme de l’État, il n’y a pas d’autre système si ce n’est celui de la république en tant que commune, la république en tant que fédération, une république du peuple véritable et socialiste, le système de l’anarchisme. C’est la politique de la révolution sociale, qui vise à l’abolition de l’État et de l’économie (de marché), pour une organisation libre commune du peuple, une organisation ayant sa racine à la base de la société par le moyen d’une fédération.” [Circular Letter to My Friends in Italy]

“Je suis l’ennemi absolu d’une révolution par décrets qui n’est que l’application de l’idée d’un État révolutionnaire et sa séquelle ; c’est à dire une réaction déguisée de l’apparat révolutionnaire. Contre le système de la révolution par décrets, j’oppose le système de l’action révolutionnaire, le seul qui soit efficace, consistant et véritable. Le système autoritaire de décrets, en cherchant à imposer la liberté et l’égalité, les détruit en fait. Le système anarchiste d’action évoque et crée liberté et égalité d’une manière infaillible, sans l’intervention de quelque officiel ou de quelque violence que ce soit. Le premier mène inévitablement au triomphe ultime d’une réaction débridée. Le second système établit la Révolution sur une fondation naturelle et inébranlable.”[Letters to a Frenchman on the Present Crisis]

“Regardons maintenant les socialistes qui se divisent en trois parties essentielles. D’abord nous les diviserons en deux catégories: le parti des socialistes bourgeois pacifiques et le parti des révolutionnaires sociaux. Ce dernier à son tour se divise en socialistes révolutionnaires d’État (marxistes) et les anarcho-socialistes révolutionnaires, les ennemis de tout État et de tout principe étatique.” [World Revolutionary Alliance of Social Democracy (Berlin: Verlag, 1904)]

“Pour les communistes ou socio-démocrates d’Allemagne, la paysannerie, toute paysannerie est réactionnaire et l’État, tout État, même l’état bismarkien se tient pour la révolution… Dans leur ensemble, nous voyons que les marxistes ne peuvent même pas penser autrement: protagonistes de l’État qu’ils sont, ils doivent condamner toute révolution populaire de caractère et spécifiquement une révolution paysanne, qui est anarchiste par nature et qui marche droit vers la destruction de l’État et dans cette haine de la rébellion paysanne, les marxistes rejoignent dans une unanimité touchante toutes les couches et partis de la société bourgeoise allemande.” [Statism and Anarchy]

Puisque la révolution ne peut pas être imposée aux villages, elle doit être générée de là, en faisant la promotion d’un mouvement révolutionnaire parmi les paysans eux-mêmes, les menant à détruire par leur propre effort l’ordre public, toutes les institutions politiques et civiles et en établissant et en organisant l’anarchie dans les villages.”

“Lorsque les paysans ont senti et perçu les avantages de la révolution, ils donneront plus d’argent et de personnes pour sa défense qu’il serait possible d’obtenir d’eux par les politiques d’état normales ou même par des mesures étatiques extraordnaires. Les paysans feront avec les Prussiens ce qu’ils ont fait en 1792. Pour cela ils doivent devenir obsédés par la fureur de la résistance et seule une révolution anarchiste peut leur insuffler cet esprit.”

(Note de R71: Bakounine avait raison, il suffit de regarder la rébellion anarchiste des paysans ukrainiens entre 1918 et 1923 qui lutta contre la contre-révolution royaliste et la trahison bolchévique de Lénine et Trotski avant d’être réprimée dans un bain de sang étatique totalitaire. De même pour les collectifs espagnols ruraux d’Aragon et du Levant ainsi qu’en Andalousie entre 1936 et 1939. Les collectifs agricoles andalous datant des années 1880… Ceci est toujours valide aujourd’hui, la seule révolution sociale valide et définitive passera par la terre, c’est l’organisation naturelle de la société humaine, en conséquence nous devons nous réapproprier la terre, collectivement et en gérer les ressources ensemble, collectivement et égalitairement, les Amérindiens ne disent pas autre chose !… écoutons-les, cela s’applique à nous également sur “nos” terres.)

“En les laissant se diviser entre eux la terre saisie et expropriée des propriétaires bourgeois, ceci ne mènera t’il pas à l’établissement d’une nouvelle forme de propriété privée sur une fondation nouvelle et plus solide ? Pas du tout, car la propriété n’aura pas l’aval politique et juridique de l’État dans la mesure où l’État et l’institution juridique dans sa totalité, la défense de la propriété par l’État, ainsi que celle des droits de famille, incluant les lois sur l’héritage, devront nécessairement disparaître dans le tourbillon de l’anarchie révolutionnaire. Il n’y aura plus de droits politiques ou juridiques, il n’y aura plus que des faits révolutionnaires.”

Une fois que la richesse des riches n’est plus garantie par les lois et l’État, elle cesse d’être un pouvoir. Les paysans riches sont aujourd’hui puissants parce qu’ils sont spécifiquement protégés et courtisés par les fonctionnaires de l’État et sont devenus ce qu’ils sont parce qu’ils sont soutenus par l’État et son système. Avec la disparition de l’État, ce soutien et ce pouvoir disparaîtra. Quant aux paysans plus rusés et plus économiquement forts, ils devront laisser la place au pouvoir collectif de la masse rurale des paysans, au grand nombre des paysans pauvres et très pauvres, tout comme aux prolétaires ruraux, une masse de personne qui est maintenant réduite à l’esclavage et réduite à souffrir en silence, mais que l’anarchie révolutionnaire ramènera à la vie et dotera d’un pouvoir irresistible.” [Letters to a Frenchman on the Present Crisis]

“Nous, les anarchistes révolutionnaires, qui désirent sincèrement l’émancipation populaire, regardons avec répugnance une autre expression de ce programme social-démocrate: la désignation du prolétariat, des ouvriers d’usines, comme étant une classe et non pas une masse. Savez-vous ce que cela signifie ? Ce n’est ni plus ni moins que la règle de la domination aristocratique des ouvriers d’usines et des villes sur les millions et millions qui constituent le prolétariat rural, qui, en anticipation des socio-démocrates allemands, vont devenir de fait les sujets de leur soi-disant état populaire.”[Letter to La Liberté]

“Le chemin menant des faits concrets à la théorie et vice versa est la méthode scientifique et est la véritable voie. Dans le monde pratique, c’est le mouvement de la société vers des formes d’organisation qui se réfléchira au mieux dans tous ses aspects et complexité.

Tel est le chemin du peuple pour accomplir son émancipation, accessible à tous, la voie de la révolution sociale anarchiste, qui viendra des peuples eux-mêmes, une force élémentaire balayant tous les obstacles. Plus tard, de la profondeur même de l’âme populaire, émergeront spontanément les formes créatives de la vie sociale.”

“Nous, les anarchistes révolutionnaires, sommes les avocats de l’éducation de tout le peuple, de l’émancipation et de l’expansion la plus large possible de la vie sociale. C’est pourquoi nous sommes les ennemis de l’État et de toutes formes de principes étatistes. En opposition aux métaphysiciens, aux positivistes et à tous les adorateurs de la science, nous déclarons que la vie naturelle et sociale vient toujours avant la théorie, qui n’est qu’une de ses manifestations mais jamais sa créatrice.

“Telles sont nos idées en tant que socio-révolutionnaires et nous sommes de ce fait appelés anarchistes. Nous ne protestons pas ce nom, car nous sommes en effet les ennemis de tout pouvoir gouvernemental, car nous savons que tout pouvoir déprave ceux qui en porte le manteau de la même manière que ceux qui sont obligés à s’y soumettre. Sous son influence pernicieuse, les suppôts du pouvoir deviennent ambitieux et des despotes veules et cruels, des exploiteurs de la société en faveur de leurs intérêts personnel et de classe tandis que les soumis deviennent des esclaves.”

“Notre polémique a eu pour effet de faire réaliser aux marxistes socio-démocrates que la liberté ou l’anarchisme, c’est à dire l’organisation libre des travailleurs depuis la base, est le but ultime du développement social et que tout État, incluant l’État de leur propre peuple, est un joug, ce qui veut dire qu’il manie le despotisme d’une main et l’esclavage de l’autre.”

“Ils [les marxistes] disent que ce joug de l’État, la dictature du prolétariat, est un moyen transitionnel nécessaire afin d’atteindre l’émancipation du peuple: l’anarchisme ou la liberté est le but, l’État et la dictature du prolétariat le moyen. Ainsi, pour libérer les masses il est nécessaire de les réduire en esclavage.” [Statism and Anarchy]

“Entre les marxistes et nous il y a un abîme. Ils sont gouvernementalistes, nous sommes anarchistes en dépit de tout.”[Letter to La Liberté]

“En acceptant le programme révolutionnaire anarchiste, qui seul, de notre point de vue, offre les conditions pour une réelle et complète émancipation du peuple et convaincu que l’existence de l’État quelle que soit la forme est incompatible avec la liberté du prolétariat et qu’il ne permet pas l’union fraternelle internationale des peuples et des nations, nous plaçons de ce fait une demande pour l’abolition des États.”[Program of the Slav Section (Zurich) of the International]

“En un mot, nous rejetons toute législation privilégiée, sous licence, officielle et légale et toute autorité, influence, même celle émergeant du suffrage universel, car nous sommes convaincus que cela ne peut touner qu’à l’avantage d’une minorité dominante d’exploiteurs contre les intérêts du plus grand nombre et de les soumettre, de les subjuguer. C’est en ce sens que nous sommes véritablement anarchistes.”[God and the State]

Refonder l’éducation pour un changement radical de société…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, documentaire, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 8 juillet 2014 by Résistance 71

« La pédagogie des opprimés, en tant que pédagogie humaniste et libertaire, possède deux étapes distinctes: D’abord les opprimés découvrent le monde de l’oppression et se commettent par la praxis (réflexion + action) à sa transformation. Dans la seconde étape, dans laquelle la réalité de l’oppression a déjà été transformée, cette pédagogie cesse d’appartenir aux opprimés et commence à appartenir à tous ceux impliqués dans le processus de libération permanente. »
~ Paolo Freire ~

 

Penser l’éducation scientifique avec Mikhaïl Bakounine

 

Irène Peirira

 

24 Avril 2014

 

url de l’article:

http://www.monde-libertaire.fr/education/17117-penser-leducation-scientifique-avec-mikhail-bakounine

 

S’il est intéressant de relire les articles que Bakounine consacre à l’instruction scientifique (en 1869, dans les n° 23 à 31 du journal L’Égalité), c’est que cette question confronte les libertaires à des problèmes fondamentaux. Les savoirs scientifiques, comme le fait remarquer Bakounine, sont des armes et il est donc indispensable que les exploités s’instruisent pour acquérir, comme le formule par la suite Fernand Pelloutier « la science de [leur] malheur ». Mais constater le pouvoir de la science, c’est également s’inquiéter des rapports sociaux inégalitaires qu’elle génère. Il est possible sous un angle libertaire de formuler deux sujets de préoccupation. D’une part, l’inégalité que génère le savoir n’induit-elle pas de manière inéluctable dans le processus éducatif un rapport de pouvoir ? Il s’agit du problème qui est au cœur de l’histoire de l’éducation libertaire. D’autre part, le fait que certains détiennent un savoir et d’autres pas n’implique-t-il pas dans la conduite du mouvement révolutionnaire que celui-ci soit dirigé par ceux qui sont les plus compétents, par une avant-garde éclairée ?

Il s’agit ainsi de proposer une relecture des articles de Bakounine au prisme de deux questions 1. Quelles sont les conséquences sociales de l’inégalité dans la maîtrise des savoirs scientifiques ? Quelles sont les pistes de réponse que propose Bakounine pour concilier progrès scientifique et égalité sociale ?

Les conséquences sociales de l’inégale maîtrise des savoirs scientifiques

L’existence d’une égale maîtrise des compétences intellectuelles conduit à une conséquence sociale importante : la division sociale du travail entre intellectuel et manuel. « Les socialistes bourgeois veulent le maintien des classes, chacune devant représenter, selon eux, une différente fonction sociale, l’une, par exemple, la science et l’autre le travail manuel ; et nous voulons au contraire l’abolition définitive et complète des classes 2. » Souligner que la fonction sociale occupée peut être génératrice par elle-même de classes sociales a des enjeux importants. En effet, c’est un point qui a pu être sous estimé dans la tradition marxiste. Les classes sociales ne sont pas seulement liées à l’existence d’une exploitation économique reposant sur une inégalité de capital économique. Une révolution qui serait confiée à des révolutionnaires professionnels, puis une société socialiste qui n’abolirait pas la division du travail entre intellectuel et manuel, ne parviendrait pas abolir les classes sociales.

L’inégale maîtrise des savoirs scientifiques est utilisée comme justification de l’existence de la représentation politique : « [La bourgeoisie] sait fort bien que la base principale, et on pourrait dire unique, de sa puissance politique actuelle, c’est sa richesse ; mais, ne voulant ni ne pouvant l’avouer, elle cherche à expliquer cette puissance par la supériorité de son intelligence, non naturelle mais scientifique 3. » Ce présupposé de la démocratie représentative a été bien formulé par Montesquieu : « Le peuple, qui a assez de capacité pour se faire rendre compte de la gestion des autres, n’est pas propre à gérer par lui-même 4. » Les citoyens sont assez compétents pour élire, mais pas pour fonctionner en démocratie directe. Mais, ajoute Bakounine, cette inégalité de compétence scientifique est elle-même la conséquence d’inégalité sociale économique dans l’accès à l’instruction.

L’inégale maîtrise des savoirs intellectuels a donc des conséquences non seulement sociales, mais aussi politiques. En effet, les sciences sont utilisées comme un instrument de maîtrise et de contrôle des populations par l’État : « C’est la science ; science de gouvernement, d’administration et science financière ; science de tondre les troupeaux populaires sans trop les faire crier, et quand ils commencent à crier, science de leur imposer le silence 5. » On pourrait trouver un prolongement de la critique qu’effectue ici Bakounine dans les travaux actuels d’inspiration foucaldienne sur la biopolitique comme gestion politique des populations.

La radicale égalité des intelligences : tous capables !

Bakounine s’attaque, dans ses articles, à une critique classique qui consiste à faire de l’inégale maîtrise des savoirs intellectuels, non pas une conséquence sociale, mais à y chercher une origine dans des différences d’aptitudes naturelles entre les individus.

Tout d’abord, même si on admettait l’existence d’inégalités naturelles au vu de la distribution statistique des écarts, mis à part quelques « idiots » ou quelques « génies », les aptitudes naturelles s’équivalent : « Presque dans chaque famille, on reconnaîtra qu’au point de vue des capacités intellectuelles et de l’énergie morale, l’immense majorité des hommes se ressemble beaucoup ou qu’au moins ils se valent, la faiblesse de chacun sous un rapport étant presque toujours compensée par une force équivalente sous un autre rapport 6. »

Néanmoins, même en ce qui concerne ce que l’on qualifie d’idiotie et de génie, il faut se montrer prudent. En effet, une partie de l’idiotie au moins est d’origine sociale : « L’idiotisme est, on le sait, une maladie psychologique et sociale 7. » En ce qui concerne ce que l’on qualifie de génie, là encore Bakounine se montre prudent. En effet, il remarque que le génie précoce est très rare et que, bien au contraire, les réalisations exceptionnelles sont le fait bien souvent de la maturité : « D’ailleurs, de tous les hommes de génie connus, aucun ou presque aucun ne s’est manifesté comme tel dans son enfance, ni dans son adolescence ni même dans sa première jeunesse. Ils ne se sont montrés tels que dans la maturité de leur âge, et plusieurs n’ont été reconnus qu’après leur mort, tandis que beaucoup de grands hommes manqués, qui avaient été proclamés pendant leur jeunesse pour des hommes supérieurs, ont fini leur carrière dans la plus complète nullité 8. »

Bakounine ajoute deux autres arguments sur le sujet. Tout d’abord, il insiste sur le fait que le creusement des aptitudes entre deux individus ou plutôt entre des groupes sociaux est le fait des différences de niveau d’instruction. Les différences dites d’intelligence sont donc avant tout un fait social : « Des progrès modernes de la science et des arts […] plus ils sont immenses, et plus ils deviennent une cause d’esclavage intellectuel, et par conséquent aussi matériel, une cause de misère et d’infériorité pour le peuple ; car ils élargissent toujours davantage l’abîme qui sépare déjà l’intelligence populaire de celle des classes privilégiées 9. » Second argument, même s’il existait des intelligences naturellement géniales, cela ne justifierait pas que leur fusse confié le pouvoir politique. En effet, il existe une intelligence supérieure à toutes les intelligences individuelles géniales, c’est l’intelligence collective : « Car il ne faut jamais oublier le mot profond de Voltaire : « Il y a quelqu’un qui a plus d’esprit que les plus grands génies, c’est tout le monde. » 10 » En cela, Bakounine prend le contre-pied de toutes les thèses aristocratiques réactionnaires qui réduisent la démocratie au règne de l’opinion et de l’incompétence. Il n’y a pas d’incompatibilité entre démocratie et compétence politique. Cette dernière ne se situe pas au niveau des individus, mais à celui de leur « raison collective » pour reprendre une expression de Proudhon. Ce point est très important car il est corrélé à la conception de la liberté telle qu’elle est pensée par ces théoriciens libertaires par opposition à la tradition libérale. La liberté de l’individu, entendue comme puissance, est augmentée par ses relations avec autrui : « La liberté d’autrui, loin d’être une limite ou la négation de ma liberté, en est au contraire la condition 11. »

L’émancipation collective : une exigence sans conditions d’instruction

Néanmoins, un double problème vient à se poser. D’une part, en accordant une telle place à l’éducation dans la constitution de l’intelligence individuelle, comment Bakounine peut-il éviter le poids de l’autorité accordée à l’enseignant ? D’autre part, n’est-il pas conduit à faire de l’éducation individuelle et collective un préalable à l’émancipation collective ? En définitif, en reconnaissant la puissance de la science, le risque n’est-il pas d’accorder un pouvoir prépondérant aux savants le temps de parvenir à une instruction intégrale du peuple ?

Malgré l’importance qu’il accorde à l’instruction, Bakounine refuse de faire de l’éducation la condition de possibilité de l’émancipation. Bakounine formule le dilemme que pointe également Marx dans les Thèses sur Feuerbach et auquel se heurte tout projet de transformation sociale éducationniste : « Les instituteurs, les professeurs, les parents sont tous membres de cette société, tous plus ou moins abêtis ou démoralisés par elle. Comment donneraient-ils aux élèves ce qui leur manque à eux-mêmes ? » La transformation sociale ne peut pas trouver sa condition de possibilité dans une prise de conscience produite par l’éducation scientifique parce que celle-ci conduit à accorder un pouvoir aux enseignants alors même que ceux-ci, en tant qu’individus, ont été construits par une société inégalitaire et ne peuvent donc totalement s’abstraire de ce qu’ils ont intériorisé en partie inconsciemment. C’est pourquoi Bakounine proclame : « Qu’il [le peuple] s’émancipe d’abord, et il s’instruira de lui-même 12. » Cependant, il est possible de se demander comment un tel processus est possible. Il appartient aux syndicalistes révolutionnaires tels qu’Émile Pouget d’en avoir formulé les conditions de possibilité : « L’action directe a, par conséquent, une valeur éducative sans pareille : elle apprend à réfléchir, à décider, à agir 13. » L’action directe constitue la condition de possibilité d’un tel processus car elle inverse la relation entre l’intelligence et l’action. La théorie révolutionnaire ne précède pas l’action révolutionnaire. C’est dans et par l’action syndicaliste quotidienne que la classe ouvrière est susceptible de développer sa conscience révolutionnaire.

Cette inversion du primat qu’implique l’action directe par rapport à la compétence scientifique renvoie à un renversement métaphysique et philosophique des rapports entre la pensée et l’action. La tradition biblique proclamait : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ». Cette position théologique avait pu trouver un appui philosophique en particulier par exemple dans la tradition platonicienne qui accordait un primat aux idées sur la réalité sensible et matérielle. Proudhon, dans son ouvrage De la justice, effectue un renversement complet à la fois philosophique et social : « L’idée, avec ses catégories, surgit de l’action et doit revenir à l’action, à peine de déchéance pour l’agent. Cela signifie que toute connaissance, dite a priori, y compris la métaphysique, est sortie du travail pour servir d’instrument au travail, contrairement à ce qu’enseignent l’orgueil philosophique et le spiritualisme religieux, accrédités par la politique de tous les siècles 14. » À la base de la culture et des sociétés humaines ne se trouvent pas l’esprit et les œuvres intellectuelles, mais le travail manuel. C’est lui qui a rendu possible l’édification de la culture. Les progrès scientifiques sont donc issus d’un prolongement des besoins pratiques de l’humanité.

L’éducation intégrale au prise avec le principe d’autorité

Il en résulte que le travail occupe une place anthropologique fondamentale à la fois au niveau de l’individu et de l’espèce. Il est ce qui permet le développement de l’intégralité des capacités humaines à la fois physique et intellectuelle : « Mais nous sommes convaincus que dans l’homme vivant et complet, chacune de ces deux activités, musculaire et nerveuse, doit être également développée, et que, loin de se nuire mutuellement, chacune doit appuyer, élargir et renforcer l’autre ; la science du savant deviendra plus féconde, plus utile et plus large quand le savant n’ignorera plus le travail manuel, et le travail de l’ouvrier instruit sera plus intelligent et par conséquent plus productif que celui de l’ouvrier ignorant 15. » Par conséquent, la remise en cause de la division sociale entre travail manuel et intellectuel n’a pas seulement un enjeu quant à l’inégalité sociale, mais également en ce qui concerne le plein épanouissement de l’individu. Il faut que chaque individu puisse développer à la fois ses capacités physiques et intellectuelles. Cela se traduit par la proclamation par Bakounine, à la suite de Fourier et de Proudhon, d’une revendication d’instruction intégrale : « Nous demandons pour lui l’instruction intégrale, toute l’instruction, aussi complète que la comporte la puissance intellectuelle du siècle, afin qu’au-dessus des masses ouvrières il ne puisse se trouver désormais aucune classe qui puisse en savoir davantage. […] L’instruction à tous les degrés doit être égale pour tous, par conséquent elle doit être intégrale, c’est-à-dire qu’elle doit préparer chaque enfant des deux sexes aussi bien à la vie de la pensée qu’à celle du travail, afin que tous puissent également devenir des hommes complets 16. » Il s’en suit par conséquent que l’instruction doit comporter « à côté de l’enseignement scientifique ou théorique, [un] enseignement industriel ou pratique » 17. Les enfants et les adolescents sont conduits à suivre tout au long de leur scolarité à la fois un enseignement manuel et un enseignement intellectuel.

Néanmoins, il est possible, là encore, de se demander si la transmission de ces deux formes de savoir n’implique pas un principe d’autorité. Bakounine ne fournit pas de précisions pédagogiques sur ce point. Il appartient ainsi plus particulièrement au pédagogue anarchiste Sébastien Faure d’avoir creusé le sujet et d’avoir tenté la mise en place de pratiques d’enseignement qui s’inscrivent dans le cadre du renversement ouvert par Proudhon entre l’action et les idées. Pour cela, Faure effectue une critique de l’enseignement magistral issu de l’Église qui accorde le primat au verbe du maître. À cet enseignement dogmatique, Faure oppose une pédagogie reposant sur l’induction et donc la méthode scientifique expérimentale. C’est par sa propre expérimentation active que l’enfant doit apprendre et non de la parole du maître.

La méthode scientifique constitue également pour Bakounine une condition de possibilité d’émancipation contre l’autorité religieuse : « Étrangères à la théologie et à la métaphysique, elles [les sciences naturelles] sont hostiles à toutes les fictions et se fondent exclusivement sur la connaissance exacte et sur l’analyse consciencieuse des faits, et sur le raisonnement pur, c’est-à-dire sur le bon sens de chacun, élargi par l’expérience bien combinée de tout le monde. Autant les sciences idéales sont autoritaires et aristocratiques, autant les sciences naturelles sont démocratiques et largement libérales 18. » Influencé par la philosophie positiviste et postmétaphysique d’Auguste Comte, Bakounine affirme que « l’instruction scientifique […] aura la connaissance de la nature pour base et la sociologie pour couronnement » 19.

Division sociale du travail et division technique

En proclamant l’instruction intégrale et en visant l’abolition de la division sociale de classe entre travailleur manuel et travailleur intellectuel, Bakounine est conduit inévitablement à rencontrer les objections liées à la spécialisation technique dues à la complexité sociale et aux progrès scientifiques et techniques.

Il semble en lisant Bakounine qu’il faille distinguer deux dimensions : en effet l’abolition de la division entre travailleurs manuels et intellectuels ne signifie pas la disparition de la division technique du travail liée à une spécialisation des tâches. Comme on l’a vu, Bakounine fait d’un travail complet la condition de possibilité à la fois de l’épanouissement de l’individu, mais également d’une meilleure compétence manuelle et intellectuelle. Ce point lui permet de répondre à l’objection selon laquelle une instruction intégrale conduirait à nuire à la compétence et à l’excellence dans l’ensemble des domaines.

Néanmoins, l’instruction intégrale ne s’oppose pas à l’existence de choix spécialisés et de carrières professionnelles différenciées. En effet, à côté de l’enseignement général, il existe un enseignement spécial : « La partie spéciale, nécessairement divisée en plusieurs groupes ou facultés, dont chacune embrassera dans toute leur spécialité un certain nombre de sciences qui, par leur nature même, sont particulièrement appelées à se compléter 20. » La partie générale est obligatoire pour tous durant l’enfance, et ce n’est qu’à l’adolescence que les élèves peuvent se spécialiser en fonction de leurs goûts. Cet enseignement spécial est divisé en enseignement scientifique et industriel. Les élèves sont conduits à se spécialiser sur un ou plusieurs domaines d’activité dont ils doivent posséder la maîtrise à la fois manuelle et intellectuelle.

Bakounine est ici plus précis sur le poids de l’enseignant dans l’orientation scolaire de l’élève : « Comme nous détestons et condamnons, de toute la profondeur de notre amour pour la liberté, l’autorité paternelle aussi bien que celle du maître d’école. […] [Si les adolescents] se trompent, l’erreur même qu’ils auront commise leur servira d’enseignement efficace pour l’avenir, et l’instruction générale qu’ils auront reçue servant de lumière, ils pourront facilement revenir dans la voie qui leur est indiquée par leur propre nature 21. » L’orientation ne peut donc être décidée ni par les parents ni par l’enseignant, mais elle est de la responsabilité de l’élève.

Cela dit, nous voilà rassuré grâce à cet amour de la liberté car, dans certains passages de ses articles, Bakounine n’est pas loin de certains accents qui anticipent les excès du maoïsme : « Comment ! Vous voulez astreindre les grandes intelligences à un travail manuel, à l’égard des intelligences les plus inférieures ? – Oui, nous le voulons, et pour deux raisons. La première, c’est que nous sommes convaincus que les grandes intelligences, loin d’y perdre quelque chose, y gagneront au contraire beaucoup en santé de corps et en vigueur d’esprit, et surtout en esprit de solidarité et de justice 22. »

Il est ainsi possible de constater que par bien des aspects les thématiques abordées par Bakounine sur l’éducation gardent une actualité : les rapports entre éducation et inégalité sociale, inné et acquis, éducation et émancipation, enseignement intellectuel et manuel, enseignement général et spécialisation, égalité sociale et épanouissement individuel… sont toujours des problèmes qui sont au cœur des débats contemporains sur l’éducation, la science et la politique.

 

Irene Peirera

 

1. Sur Bakounine et l’éducation, il est possible également de lire un article dans le n° 22 du journal La Rue publié en 1976. L’article est disponible en ligne.

2. Bakounine Mikhaïl, « L’instruction intégrale », L’Égalité, n° 28 à 31 (31 juillet-21 août 1869).

3. Bakounine Mikhaïl, « Les endormeurs », L’Égalité, n° 23 à 27 (26 juin-24 juillet 1869).

4. Montesquieu C., De l’esprit des lois, Livre II, Chapitre 2.

5. Bakounine Mikhaïl, « L’instruction intégrale », op. cit.

6. Ibidem.

7. Ibidem.

8. Ibidem.

9. Ibidem.

10. Ibidem.

11. Bakounine Mikhaïl, Dieu et l’État, Paris, Mille et une nuits, 2000.

12. Bakounine Mikhaïl, « L’instruction intégrale », op. cit.

13. Pouget Émile, L’Action directe (1910)

14. Proudhon Pierre-Joseph, De la justice, Étude sur le travail.

15. Bakounine Mikhaïl, « L’instruction intégrale », op. cit.

16. Ibidem.

17. Ibidem.

18. Ibidem.

19. Ibidem.

20. Ibidem.

21. Ibidem.

22. Bakounine Mikhaïl, « Les endormeurs », op. cit.

Égalité, solidarité, liberté… Le chemin socio-politique vers le bonheur de tous, pour tous et par tous…

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Le bicentenaire de la naissance de Bakounine est une opportunité pour beaucoup de (re)découvrir sa pensée influente et toujours d’une actualité brûlante.

Toute personne désireuse de comprendre pourquoi la société occidentale en est là, dans ce marasme socio-politique tout aussi unique dans l’histoire, que l’influence de l’empire aux commandes de la tyrannie planétaire ; pourquoi nous les peuples, sommes nous-mêmes victimes de l’idéologie hégémonique, raciste et eugéniste de nos « élites » auto-proclamées et parasites, et surtout désireuse d’y apporter des solutions viables, se doit de lire les quatre grands penseurs dont la mise en pratique des idées mènerait le monde vers la justice, la paix et la liberté, choses que nous ne sommes absolument pas parvenus à parachever au gré de plus de mille ans de « civilisation » occidentale et d’avènement des états-nations répressifs ne représentant que les intérêts du 0,01% de la population mondiale. Ces quatre penseurs sont dans l’ordre chronologique: Etienne de la Boétie, Pierre Joseph Proudhon, Michel Bakounine et Pierre Kropotkine. Nous reviendrons bientôt sur quelques suggestions de lecture, antidotes à la propagande oligarchique ambiante.

— Résistance 71 —

 

Qui suis-je ?

Michel Bakounine (1860)

Je ne suis ni un savant, ni un philosophe, ni même un écrivain de métier. J’ai écrit très peu dans ma vie et je ne l’ai jamais fait, pour ainsi dire, qu’à mon corps défendant, et seulement lorsqu’une conviction passionnée me forçait à vaincre ma répugnance instinctive contre toute exhibition de mon propre moi en public.

Qui suis-je donc, et qu’est-ce qui me pousse maintenant à publier ce travail ? Je suis un chercheur passionné de la vérité et un ennemi non moins acharné des fictions malfaisantes dont le parti de l’ordre, ce représentant officiel, privilégié et intéressé à toutes les turpitudes religieuses, métaphysiques, politiques, juridiques, économiques et sociales, présentes et passées, prétend se servir encore aujourd’hui pour abêtir et asservir le monde.

Je suis un amant fanatique de la liberté, la considérant comme l’unique milieu au sein duquel puissent se développer et grandir l’intelligence, la dignité et le bonheur des hommes ; non de cette liberté toute formelle, octroyée, mesurée et réglementée par l’État, mensonge éternel et qui en réalité ne représente jamais rien que le privilège de quelques-uns fondé sur l’esclavage de tout le monde ; non de cette liberté individualiste, égoïste, mesquine et Fictive, prônée par l’École de J.-J. Rousseau, ainsi que par toutes les autres écoles du libéralisme bourgeois, et qui considère le soi-disant droit de tout le monde, représenté par l’État, comme la limite du droit de chacun, ce qui aboutit nécessairement et toujours à la réduction du droit de chacun à zéro.

Non, j’entends la seule liberté qui soit vraiment digne de ce nom, la liberté qui consiste dans le plein développement de toutes les puissances matérielles, intellectuelles et morales qui se trouvent à l’état de facultés latentes en chacun ; la liberté qui ne reconnaît d’autres restrictions que celles qui nous sont tracées par les lois de notre propre nature ; de sorte qu’à proprement parler il n’y a pas de restrictions, puisque ces lois ne nous sont pas imposées par quelque législateur du dehors, résidant soit à côté, soit au-dessus de nous ; elles nous sont immanentes, inhérentes, constituent la base même de tout notre être, tant matériel qu’intellectuel et moral ; au lieu donc de trouver en elles une limite, nous devons les considérer comme les conditions réelles et comme la raison effective de notre liberté.

J’entends cette liberté de chacun qui, loin de s’arrêter comme devant une borne devant la liberté d’autrui, y trouve au contraire sa confirmation et son extension à l’infini ; la liberté illimitée de chacun par la liberté de tous, la liberté par la solidarité, la liberté dans l’égalité ; la liberté triomphante de la force brutale et du principe d’autorité qui ne fut jamais que l’expression idéale de cette force ; la liberté, qui après avoir renversé toutes les idoles célestes et terrestres, fondera et organisera un monde nouveau, celui de l’humanité solidaire, sur les ruines de toutes les Églises et de tous les États.

Je suis un partisan convaincu de l’égalité économique et sociale, parce que je sais qu’en dehors de cette égalité, la liberté, la justice, la dignité humaine, la moralité et le bien-être des individus aussi bien que la prospérité des nations ne seront jamais rien qu’autant de mensonges. Mais, partisan quand même de la liberté, cette condition première de l’humanité, je pense que l’égalité doit s’établir dans le monde par l’organisation spontanée du travail et de la propriété collective des associations productrices librement organisées et fédéralisées dans les communes, et par la fédération tout aussi spontanée des communes, mais non par l’action suprême et tutélaire de l’État.

C’est là le point qui divise principalement les socialistes ou collectivistes révolutionnaires des communistes autoritaires partisans de l’initiative absolue de l’État (marxistes). Leur but est le même ; l’un et l’autre partis veulent également la création d’un ordre social nouveau fondé uniquement sur l’organisation du travail collectif, inévitablement imposé à chacun et à tous par la force même des choses, à des conditions économiques égales pour tous, et sur l’appropriation collective des instruments de travail.

Seulement les communistes s’imaginent qu’ils pourront y arriver par le développement et par l’organisation de la puissance politique des classes ouvrières et principalement du prolétariat des villes, à l’aide du radicalisme bourgeois, tandis que les socialistes révolutionnaires, ennemis de tout alliage et de toute alliance équivoques, pensent, au contraire, qu’ils ne peuvent atteindre ce but que par le développement et par l’organisation de la puissance non politique mais sociale et, par conséquent, antipolitique des masses ouvrières tant des villes que des campagnes, y compris tous les hommes de bonne volonté des classes supérieures qui, rompant avec tout leur passé, voudraient franchement s’adjoindre à eux et accepter intégralement leur programme.

De là, deux méthodes différentes. Les communistes croient devoir organiser les forces ouvrières pour s’emparer de la puissance politique des États. Les socialistes révolutionnaires s’organisent en vue de la destruction, ou si l’on veut un mot plus poli, en vue de la liquidation des États. Les communistes sont les partisans du principe et de la pratique de l’autorité, les socialistes révolutionnaires n’ont de confiance que dans la liberté. Les uns et les autres également partisans de la science qui doit tuer la superstition et remplacer la foi, les premiers voudraient l’imposer ; s’efforceront de la propager, afin que les groupes humains convaincus, s’organisent et se fédèrent spontanément, librement, de bas en haut, par leur mouvement propre et conformément à leurs réels intérêts mais jamais d’après un plan tracé d’avance et imposé aux masses ignorantes par quelques intelligences supérieures.

Les socialistes révolutionnaires pensent qu’il y a beaucoup plus de raison pratique et d’esprit dans les aspirations instinctives et dans les besoins réels des masses populaires que dans l’intelligence profonde de tous ces docteurs et tuteurs de l’humanité qui, à tant de tentatives manquées pour la rendre heureuse, prétendent encore ajouter leurs efforts. Les socialistes révolutionnaires pensent, au contraire, que l’humanité s’est laissée assez longtemps, trop longtemps, gouverner, et que la source de ses malheurs ne réside pas dans telle ou telle autre forme de gouvernement mais dans le principe et dans le fait même du gouvernement, quel qu’il soit.

C’est enfin la contradiction, devenue déjà historique, qui existe entre le communisme scientifiquement développé par l’école allemande et accepté en partie par les socialistes américains et anglais, d’un côté, et le proudhonisme largement développé et poussé jusqu’à ses dernières conséquences, de l’autre, acccepté par le prolétariat des pays latins.

30 Mai 1814 ~ 30 Mai 2014: Le bicentenaire d’un grand penseur… 2ème partie

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , on 31 mai 2014 by Résistance 71

« C’est bien contre le seigneur que se soulève la commune du Moyen-Age, c’est de l’État que la commune d’aujourd’hui cherchera à s’affranchir […] La commune de demain saura qu’elle ne peut admettre personne au dessus d’elle si ce n’est les intérêts de la fédération, librement consentie par elle-même avec d7autres communes. »
~ Pierre Kropotkine, 1882 ~

 

1814-2014 bicentenaire d’un socialiste révolutionnaire: Mikhaïl Aleksandrovitch Bakounine

 

Résistance 71

 

31 Mai 2014

 

1ère partie

2ème partie

Déjà à l’époque de Bakounine, le gouvernement de la science en tant que nouvelle religion, les prémisses de la technocratie émergeaient ; pour lui la “science du gouvernement, de l’administration et de la finance” n’était qu’une autre manière de tondre le peuple déjà tondu à bien des reprises. Bakounine a toujours défendu l’idée, comme la vaste majorité des anarchistes, que tout le monde dans la société doit être éduqué et doit travailler de manière productive et non parasitaire. De fait il disait que “dans l’intérêt à la fois du travail et de la science, il ne doit plus y avoir de manuels et d’intellectuels, mais ne plus y avoir que des êtres humains.” Quand quelqu’un lui soumettait l’argument classique que tout le monde ne peut pas être éduqué au même niveau, Bakounine rétorquait: “Les héritiers stupides des riches recevront une éducation supérieure, tandis que la progéniture la plus intelligente du prolétariat continuera à hériter de l’ignorance…” Sur un plan éducatif, il est impossible de savoir à l’avance qui pourra se développer en grand intellectuel, ceci renforce le besoin d’un système éducatif complet pour tous, ne formant pas des travailleurs serviles, mais des humains critiques et responsables, théorie qui fut plus tard approfondie par un des plus grands pédagogues critiques, sinon le plus grand: le Brésilien Paolo Freire.

Dans l’ouvrage compilé après sa mort par ses deux amis Élisée Reclus et Carlo Cafiero, “Dieu et l’État” (publié en 1882, six ans après la mort de Bakounine), voici ce que dit Bakounine au sujet de l’éducation:

“… il faudra fonder toute l’éducation des enfants et leur instruction sur le développement scientifique de la raison, non sur celui de la foi, sur le développement de la dignité et de l’indépendance personnelles, non sur celui de la piété et de l’obéissance, sur le seul culte de la vérité et de la justice et avant tout sur le respect humain, qui doit remplacer en tout et partout le culte divin… Toute éducation rationnelle n’est au fond rien d’autre que cette immolation progressive de l’autorité au profit de la liberté, le but final de l’éducation ne devant être que celui de former des Hommes libres respectueux et amoureux de la liberté d’autrui… Il n’y aura plus d’écoles mais des académies populaires dans lesquelles il ne pourra plus être question d’écoliers ni de maîtres, où le peuple viendra librement apprendre, s’il le trouve nécessaire, un enseignement libre et dans lesquelles, riche de son expérience il pourra aussi enseigner à son tour bien des choses à ses professeurs, qui lui apporteront des connaissances qu’il n’a pas. Ce sera donc un enseignement mutuel, un acte de fraternité intellectuelle entre la jeunesse instruite et le peuple, car la véritable école pour le peuple et les Hommes, c’est la vie. La seule grande et toute puissante autorité naturelle et rationnelle à la fois, la seule que nous puissions respecter, ce sera celle de l’esprit collectif et public d’une société fondée sur l’égalité et sur la solidarité, aussi bien que sur le respect humain de la liberté de tous ses membres. Voilà une autorité toute humaine, nullement divine, devant laquelle nous nous inclinerons de grand cœur, certain que loin d’asservir les Hommes, elle les émancipera. Elle sera mille fois plus puissante, soyez-en certains, que toutes vos autorités divines, théologiques, métaphysiques, politiques et juridiques instituées par l’Église et l’État, plus puissante que vos codes criminels, vos geôliers et vos bourreaux.

Dans son enseignement dans les zones rurales brésiliennes, le pédagogue Paolo Freire reprit les grandes lignes de tout ceci avec grand succès dans les années 1960 et 70.

Lorsque vint la Commune de Paris en 1871, après la défaite de l’armée française à Sedan contre les Prussiens, la rivalité avec Marx, qui était contre la Commune et une insurrection ouvrière contre les Prussiens, reprit de plus belle, ce dernier dit ceci à propos de l’engagement simultanné de Bakounine dans l’autre Commune, celle de Lyon: “Ces deux trous du cul de Bakounine et de Cluseret sont arrivés à Lyon et ont tout ruiné…” mais devant les évènements politiques de Paris, Marx dût réviser sa pensée politique et il finit par se résoudre à féliciter les communards. La fin de la Commune et la semaine sanglante aux mains des Versaillais de Thiers donna raison à la thèse de Bakounine disant que “la réaction est souvent bien plus violente que la révolution ne puisse jamais l’être”… Plus de 20 000 personnes furent massacrés, fusillés par l’armée française, pourtant émanant d’une “jeune république modérée”, et des dizaines de milliers, comme Louise Michel, d’autres furent arrêtées et déportées dans les bagnes de Guyane ou en Nouvelle-Calédonie.

Pour Bakounine, la Commune de Paris fut la toute première tentative dans l’Histoire de réaliser les principes du socialisme révolutionnaire et de remplacer l’état par l’organisation du peuple. La différence pratique entre les anarchistes et les communistes autoritaires d’état (marxistes) devint également plus claire: Si le but est similaire, celui de la création d’un ordre social et politique fondé exclusivement sur l’organisation du travail collectif, l’égalité économique et l’appropriation collective des moyens de production, de services et de distribution ; néanmoins les moyens pour y parvenir différaient et diffèrent toujours grandement aujourd’hui.

Pour les anarchistes, ceci peut et doit être réalisé par le peuple organisé en communes libres et autogérant directement tous les aspects politiques et sociaux de la société, tandis que pour les communistes autoritaires, le parti des prolétaires saisit le pouvoir et se substitut à l’État, devient l’État et en assume les fonctions dans la phase dite de la “dictature du prolétariat”. A l’opposé, les anarchistes prônent eux la dissolution, la liquidation, de l’État et des institutions. Pour l’anarchisme, la société s’est laissée gouvernée, bernée, bien trop longtemps et la quête du bohneur individuel et collectif ne peut plus être laissé dans les mains de quelque forme de gouvernement oligarchique et coercitif que ce soit. De fait, toute forme de gouvernement ne fait pas partie de la solution aux problèmes de nos sociétés, mais fait partie des problèmes eux-mêmes. En conséquence, il est nécessaire d’attaquer le mal à sa racine: l’État et la division de la société.

Ainsi, dans sa préface à une nouvelle édition du “Manifeste du Parti Communiste” en 1872, Marx écrivit ceci: “La classe ouvrière ne peut simplement pas mettre la main sur la machinerie toute prête de l’état et s’en servir pour ses propres objectifs.” Ce à quoi Bakounine rétorqua: “C’est ce que je dis depuis le départ !

Cette même année 1872 vit la réunion de l’Internationale Ouvrière à La Hague en Hollande. Une cabale fut montée pour évincer les membres de l’Alliance anarchiste du Jura de l’IO. Personne ne put jamais rien prouver des accusations lancées par Marx concernant une soi-disante conspiration de l’Alliance pour récupérer et dominer l’Internationale. Un dossier approximatif et mensonger fut monté et seulement le tiers de l’assemblée qui était restée aux débat vota pour exclure Bakounine et James Guillaume de l’IO. 1872 vit aussi une motion passée par Marx et Engels, qui voyant que les syndicalistes britanniques, les blanquistes et les anarchistes non membre de l’Alliance bakouniniste, gagnaient une audience de plus en plus grande, ils décidèrent de faire transférer le Conseil Général de l’Internationale de Londres… à New York… au plus près également de leurs maîtres de Wall Street.

Ainsi depuis toutes ces années, il demeure que la différence essentielle entre les anarchistes (bakouniniens ou non) et les marxistes, ne réside pas tant dans la question de la réforme (marxiste) contre la révolution sociale (anarchiste), que dans le désaccord fondamental des deux camps au sujet de … l’État.

L’anarchisme est fondamentalement opposé à l’État, qui pour le marxisme, doit demeurer sous contrôle ouvrier durant un laps de temps suffisamment long pour qu’il puisse disparaître… C’est à dire, jamais ! La démocratie dite représentative est un leurre qui ne fait que maintenir l’oligarchie au pouvoir, Marx était un social-démocrate qui pensait que le mouvement ouvrier devait aidé le capitalisme avant d’en prendre les commandes. Le marxisme n’est qu’un capitalisme d’état, le revers de la même médaille, car s’il y a une chose que Marx et le marxisme ne remettent absolument pas en cause, c’est le fameux “marché”, qui lui-même, en tant que création humaine, est autant futile qu’illusoire. L’histoire subséquente a montré que toutes les “branches” de la franchise marxiste, qu’elles soient “léniniste”, “trotskiste”, “staliniste”, “maoïste”, “castriste”, représentant des états “ouvriers” ou “paysans”, ont eu, ont et auront, par définition un gouvernement de la minorité dominante et que ce pouvoir a corrompu, corrompt et corrompra ceux qui l’exerceront. Pour le marxisme, le capital et l’état coexistent et demeurent de manière édulcorée, ce qui en fait le revers de cette médaille capitaliste. Pour les anarchistes, le capital(isme) et l’état doivent être abolis simulanément. Pour Marx et ses suiveurs, la propriété privée doit se transformer en propriété collective, ce processus étant accompli par l’état (socialiste). Pour les anarchistes, il est évident qu’au contraire, la capacité à œuvrer collectivement et égalitairement ne peut se produire qu’une fois l’État aboli. Pour Bakounine et les anarchistes, “l’État c’est la force et il a pour lui avant tout le droit de la force.” Dans son ouvrage “Étatisme et Anarchie” Bakounine clâme: “Quiconque est investi du pouvoir par une loi sociale invariable deviendra inévitablement un oppresseur et un exploiteur de la société.” Que l’on compare cette phrase avec ce qu’il se passe aujourd’hui dans nos sociétés étatiques, partout dans le monde… Pour Marx, le peuple doit d’abord encore plus être réduit en esclavage avant d’être “libéré”, la position anarchiste est la suivante: La liberté ne peut provenir que de la liberté, que de l’insurrection de tout le peuple et l’organisation volontaire des travailleurs dans une société horizontale, non hiérarchique et non coercitive. Bakounine demanda à Marx sur qui le prolétariat règnerait-il s’il devenait la classe régnante ? Marx suggéra que tant que les autres classes subsisteraient, notamment la classe capitaliste, le prolétariat aurait alors “besoin de moyens coercitifs et donc de moyens gouvernementaux afin de se protéger.” Ceci prouva en fait être pire que ce que Bakounine avait de fait critiqué.

A partir de 1874, Bakounine se retira de la vie politique et activiste, il se retira de la fédération anarchiste du Jura, il mit en garde ses compagnons de lutte contre Marx et Bismark et du danger que tous deux représentaient pour l‘anarchisme et déclara en conclusion de sa vie de lutte et de travail progressiste: “Rappelez-vous que si faibles que vous soyez en tant qu’individus, vous serez immenses dans des communautés isolées et des nations, vous serez une irrésistible force en tant que communauté mondiale.”

Épuisé par une vie de combat et de maladie, Mikhaïl Aleksandrovitch Bakounine, géant de l’anarchisme, décéda à Berne le 1er Juillet 1876. Proudhon, Bakounine et Guillaume furent les trois premiers théoriciens et activistes anarchistes revendiqués. Leur héritage est immense et c’est sur ces traces que marcha Pierre Kropotkine quelques années plus tard (né en 1842), autre grand penseur qui mena la pensée anarchiste toujours plus haut. Si Bakounine fut la némésis de Marx et Engels, Kropotkine fut celle du darwinisme-social et de ses imposteurs Malthus (dogme pré-darwinien), Thomas Huxley et Herbert Spencer.

Il est à noter qu’un bon nombre de dogmes politiques, économiques, scientifiques, religieux ont été pourfendus avec grande efficacité et progressisme par les penseurs anarchistes.

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Sources utilisées pour cet article:

 

– “Bakunin, a biography”, Mark Leier, 2006

– “Dieu et l’État”, Michel Bakounine (compilé par Reclus et Cafiero), 1882

– “Étatisme et Anarchie”, Michel Bakounine, 1873

-“Manifeste du Parti Communiste”, Marx, Engels, édition anglaise 1888

 

Bibliographie en français:

 

http://fr.wikisource.org/wiki/Auteur:Michel_Bakounine

 

30 Mai 1814 ~ 30 Mai 2014: Le bicentenaire d’un grand penseur… 1ère partie

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“Ce que je prêche, c’est donc jusqu’à un certain point, la révolte de la vie contre la science, ou plutôt contre le gouvernement de la science.” (Michel Bakounine)

 

1814-2014 bicentenaire d’un socialiste révolutionnaire: Mikhaïl Aleksandrovitch Bakounine

 

Résistance 71

 

30 Mai 2014

 

1ère partie

2ème partie

 

Connu, révéré ou maudit, grand pourfendeur de Marx et du marxisme, dont les joutes oratoires avec l’intéressé sont demeurés légendaires, fondateur de la fédération anarchiste du Jura à St Imier, nous proposons un éclairage sur l’homme, la pensée, l’œuvre et les réalisations de ce grand révolutionnaire que fut Mikhaïl Aleksandrovitch Bakounine né à Priamoukhino en Russie le 30 Mai 1814, décédé à Berne en Suisse en 1876, à l’occasion du bicentenaire de sa naissance.

Issu de la petite noblesse russe, Bakounine sera cadet, élève officier à l’école militaire d’artillerie de St Pétersbourg qu’il intégra en Novembre 1828. Il en sort pour être nommé officier de l’armée du tsar en 1833. Quitte l’armée après une désertion récupérée en 1835. Il étudie la philosophie allemande et plus particulièreement Friedrich Hegel et Johann Fichte dont il se sent plus proche, un Fichte qui disait: “Le but de la philosophie n’est pas d’échapper au monde, mais d’agir, agir, agir ; c’est pour cela que nous sommes ici !” Quelques années plus tard, c’est Pierre Joseph Proudhon qui influencera le plus Bakounine dans sa pensée et pratique politiques. Comme Proudhon, il pense que les propriétaires terriens et les capitalistes ne sont que des parasites qui utilisent la propriété privée pour faire du profit non pas de leur propre travail mais de celui des autres. De fait, c’est l’ouvrier agricole, le paysan qui rendent la terre productive et non pas le propriétaire terrien ; il en va de même pour les usines: ce sont les ouvriers qui produisent. Ni le propriétaire terrien, ni l’industriel capitaliste n’ont créé la terre, ni construit l’usine et ses machines outils. Ils ont acheté terres et usines avec les machines avec un argent qui n’était en fait que le fruit du travail exproprié des autres. Ainsi, capitalistes et propriétaires terriens n’ont aucun droit moral à la propriété, celle-ci n’étant de fait qu’une fiction légale, créée et maintenue pour eux, par eux, par l’instrument du statu quo oligarchique et de la préservation des privilèges: l’État. Flirtant un temps avec le parlementarisme (Proudhon fut député pendant moins d’un an et Bakounine demeura convaincu qu’en certaines circonstances, des anarchistes peuvent se faire élire pour “réformer et lutter” de l’intérieur du système, chose réfutée par Kropotkine et les autres courants anarchistes), Proudhon déclara dépité: “Les hommes qui sont le plus complètement ignorants de l’état d’une nation sont presque invariablement ceux qui finissent par la représenter… La peur du peuple est la maladie de ceux qui appartiennent à l’autorité, au pouvoir ; pour ceux qui possèdent le pouvoir, le peuple est l’ennemi.” Bakounine reprochera néanmoins à Proudhon d’être trop idéaliste. Bakounine et Proudhon demeurèrent grands amis jusqu’au décès de ce dernier en 1865. A cette époque, Marx avait déjà écrit le “Manifeste du Parti Communiste” (1848), qui n’eut de succès que dans des cercles restreints. Bakounine faisait se lever les foules de l’époque, pas Marx. La rivalité ouverte entre Bakounine et Marx commençait. Marx était un attentiste, un “social-démocrate” désirant avant tout faire passer le parti aux élections à l’encontre de ses contemporains comme Proudhon, Weitling et Bakounine, qui ne voulaient pas attendre le développement “adéquat” des forces productives poussant le capitalisme où le prolétariat et la bourgeoisie seraient les deux seules classes signifiantes. Le “Manifeste du Parti Communiste” de 1848 clairement incite les ouvriers à rejoindre la bourgeoisie pour faire en sorte que se produise une révolution bourgeoise. Certes, il préconisait une prise de pouvoir du prolétariat par la suite, mais le message fondamental était que la première lutte était celle de l’établissement et le renforcement du capitalisme. Pour Marx, le socialisme demande un développement complet du capitalisme et des classes le composant, avant que de pouvoir réussir à s’imposer. Ce n’était pas du tout la vision des anarchistes bien évidemment. Pour Marx, seul le prolétariat était la “classe révolutionnaire”, même si attentiste, tandis que pour Bakounine et les anarchistes, une révolution ne survit pas sans nourriture, donc sans paysans et que de surcroit, ouvriers et paysans ont ensemble beaucoup à apprendre aux intellectuels. Bakounine, comme Proudhon et la très vaste majorité du mouvement anarchiste, pensent que la propriété (terrienne en l’occurence) ne doit être ni privée ni d’état, mais doit s’établir sur la base de communes paysannes autogérées. La terre, tout comme tout ce que crée l’Homme, ne sont-ils finalement pas le patrimoine de l’Humanité ?

Bakounine entra à Paris lors de la révolution de 1848 et rejoignit la milice de Caussidière où il participa aux évènements tant que possible, puis il fut exfiltré vers Poznan en Pologne et de là vers Francfort. En Allemagne, il fut arrêté, mis au secret, transféré en Autriche, qui l’extrada, après 2 ans de forteresse, en Russie où il était recherché. Il fut incarcéré à la forteresse Pierre et Paul de St Pétersbourg. Là où le furent également Dostoïevski, les Décembristes, puis plus tard, Pierre Kropotkine et Tchernitchevski. Il y restera 3 ans jusqu’en 1854, souffrira du scorbut, et y perdra ses dents.

Politiquement, contrairement à la théorie établie qui dit que la liberté individuelle est limitée et liée à la liberté des autres dans la société, Bakounine, comme Proudhon, pense que l’indidivu ne peut être libre que si les autres le sont. Ainsi la véritable liberté demande l’égalité économique. Comme Adam Smith et Marx, il pensait que “le travail est le seul producteur de richesse”, mais il était contre la division du travail en “travail intellectuel” et en “travail manuel”, une division du travail qui n’est que source de clivage inutile. Bakounine pense dans la tradition anarchiste que “lorsque le penseur travaille et le travailleur pense, un travail libre et intelligent en émergera comme l’aspiration la plus haute de l’humanité, véritable fondement de sa dignité et de sa loi et la personification de la représentation humaine sur Terre, ce n’est qu`à ce moment que l’Humanité sera instituée.” Bakounine, comme par la suite tout le mouvement anarchiste, incluait les femmes dans le schéma égalitaire. De fait, l’implication de la pensée bakouninienne pour l’égalité des femmes dans une société libre et ses idées radicales sur la liberté et l’égalité de toutes et tous, le mirent à l’avant-garde des penseurs progressistes du XIXème siècle. Ses idées sont toujours d’actualité aujourd’hui tant le règne du capital parasitaire et de l’impérialisme qui en découle, sont dominants dans leur forme métamorphique moderne.

Bakounine réfuta la théorie de Rousseau du “Contrat Social” et il démontra intelligemment que les affirmations de toute “nécessité de gouvernement” étaient “essentiellement fondées sur le principe d’autorité,” et assumaient de manière non prouvée ni conclusive que “le peuple était plus ou moins ignorant, immature, incompétent, incapable de se prendre en compte et de prendre des décisions”… et qu’il était “juste un peu au dessus de la canaille”. De fait, Bakounine démontra que n’importe quelle forme de gouvernement (étatique), y compris une république, n’était en fait fondée que sur “l’inégalité héréditaire des métiers, de la richesse, de l’éducation, des droits et divisée en plusieurs classes menant inévitablement à l’exploitation de la vaste majorité par une petite minorité et qu’en fait l’État n’était rien d’autre qu’une domination et une exploitation systématisée et réglementée.” La pauvreté est sytémique et non pas arbitraire et à ceux qui clâmaient que le peuple pauvre était ignorant et devait être guidé par de plus “compétents”, il rétorquait que “l’ignorance ne provoque pas la pauvreté, mais qu’au contraire la pauvreté est la cause de l’ignorance” ; en cela le système est construit pour les capitalistes et non pas pour les travailleurs. Ainsi, le système économique capitaliste (privé ou marxiste-d’état peu importe) récompense le petit nombre qui contrôle les moyens de production, de service et de distribution, que ce soit la terre, les mines, les usines, les machines, les transports, les services financiers et qui au moyen de ce contrôle, peut forcer les autres, la très vaste majorité, à travailler pour lui. Leur statut de propriétaire n’est pas un droit, mais un privilège exercé, volé au patrimoine de l’humanité et protégé par les lois, les tribunaux, la police et les armées de l’État, gardien de facto de ces privilèges.

Bakounine, comme Proudhon, se distinguèrent des “socialistes d’état” et se nommèrent anarchistes et popularisèrent la notion de liberté individuelle selon la formule “je ne peux pas être libre si vous ne l’êtes pas” et ainsi prônèrent “l’action volontaire des associations libres” et que celles-ci remplaceraient le régulation et les institutions gouvernementales. De fait, historiquement, les évènements de 1848 démontrèrent le côté totalement réactionnaire de la république et du soi-disant “libéralisme” et que tout cela était bien plus proche du consensus du statu quo oligarchique et des privilèges que du socialisme. Les évènements de1848 furent importants pour comprendre de manière définitive, et l’histoire l’a prouvé continuellement depuis avec la Commune de Paris de 1871, puis avec la grève générale expropriatrice italienne de 1920 et la révolution espagnole de 1936-39, ces deux évènements amenant au pouvoir les fascismes mussolinien et franquiste, que lorsque la bourgeoisie est terrifiée par le spectre “rouge”, elle choisira toujours un régime militaire plutôt que les dangers menaçants de l’émancipation politique et sociale du peuple.

Un des faits marquant de la vie politique de Bakounine fut la lutte de quatre ans qu’il eut contre Marx lors de la 1ère Internationale Ouvrière. Cette lutte fut de deux ordres: idéologique certes, mais aussi emprunte d’un clash de personnalités. Les différences politiques et le clash entre Marx et Bakounine menèrent à la dissolution de la 1ère Internationale et les plaies entre les deux camps sont toujours ouvertes depuis cette époque.

Dans un programme politique et éducatif intégré à l’Alliance Internationale de la Démocratie Socialiste que Bakounine créa en Suisse en 1868, l’alliance resta fidèle aux principes fondamentaux anarchistes en déclarant que la propriété des moyens de production, de service et de distribution devaient demeurer une propriété collective en tant que patrimoine de l’humanité et ne pourront être utilisés que par les travailleurs unis en associations agricoles et industrielles libres. L’Alliance proclamait une éducation égalitaire pour tous en science, art, technologie pour les enfants des deux sexes (ce qui était doublement progressiste à l’époque). L’alliance rejettait tout programme politique qui n’aurait pas eu des conséquences positives directes pour les travailleurs de l’industrie et de l’agriculture (notons au passage que contrairement aux marxistes, les anarchistes n’oublient JAMAIS le monde rural…), un point fut particulièrement mis sur le fait que les États devaient réduire toutes leurs fonctions administratives, décentraliser aux communes jusqu’à l’abolition progressive mais rapide de celui-ci. L’Alliance rejetait toute forme de patriotisme et de rivalité entre nations (qui n’auraient plus aucune raison d’être dans une société véritablement égalitaire et horizontale), remplaçant cette fumisterie par une “solidarité internationale des travailleurs de tous les pays”. Le dernier point du programme et non des moindres, était “L’association universelle des associations locales sur la base de la liberté” (confédération, même si Bakounine n’employa pas le terme).

Au travers de ce programme collectivement dressé, Bakounine et ses partenaires projetèrent les grandes lignes du fonctionnement de la société anarchiste. Ceci ne fut pas édicté en directives, car il est évident que chaque association locale se devrait de s’adapter à des conditions qui ne sont pas identiques pour tout le monde dans la pratique, mais dont les principes fédérateurs le sont. Ainsi, il est impossible de suivre les “directives” de “gourous” disparus depuis longtemps, les associations libres devant faire preuve d’adaptation et de créativité.

Quelques grandes lignes furent néanmoins tracées:

  • Plus de travail pour le profit des autres. Création d’associations libres de producteurs sur la terre, dans les usines et les ateliers. Ces associations libres forment des coopératives et des communes qui se fédéreront avec d’autres localement, régionalement et nationalement afin de fournir et obtenir ce que d’autres ne peuvent pas ou peuvent avoir.
  • Sans capitalisme dans une société égalitaire, les classes sociales disparaissent, ainsi disparaît également le besoin d’une force coercitive (l’État) pour maintenir la classe dominante au pouvoir
  • Besoin de coordination et de développement des fermes et magasins/dépots collectifs pour la distribution régionale et au-delà, mais chaque unité demeure autogérée et s’associe librement avec qui bon lui semble
  • Plus besoin de centralisation, de contrôle bureaucratique ni d’autorité dans une société horizontale non hiérarchisée.
  • Disputes et différences sont résolues démocratiquement et non coercitivement. Sans classes, sans relation dominant/dominé, il n’y a plus de camp pour “profiter” plus de l’autre. Beaucoup de “problèmes” dans notre société hiérachisée et pyramidale n’en seront plus dans une société égalitaire, car le profit pour un segment de la population et l’exploitation pour l’autre n’existera plus. Les conflits d’intérêts seront rendus impossibles, rendant l’unanimité des décisions à prendre bien plus possible.

Si cela semble “utopique”, considérons l’utopie de notre société actuelle où une petite partie de la population toute puissante a “convaincu”, forcé serait plus correct, la vaste majorité à croire que l’inégalité est une bonne chose, que “l’élite éclairée” veille sur eux et que tout le monde peut arriver en haut de la pyramide, il suffit de le vouloir et d’y “croire” très fort…

Les anarchistes n’ont JAMAIS clâmé que le but était de créer un monde où il n’y aurait plus de désaccords, simplement qu’il n’y a aucun besoin d’une force coercitive qui possède l’apanage et le monopole de la violence “légitime” pour que “force reste à la loi”, force édictée par les privilégiés et protégée par leurs tribunaux et forces coercitives, le tout en continuant benoîtement à exploiter ceux qui ne font pas partie du “club privilège”. En fait, sans les hiérarchies du pouvoir et le profit qui en résulte, le pouvoir collectif de l’humanité pourrait se consacrer entièrement à développer une société pleine et égalitaire pour tous.

C’est avec ce programme que l’Alliance rejoignit l’internationale Ouvrière ou 1ère internationale où ses membres cotoyèrent de véritable révolutionnaires tout comme une frange réformiste. Voici ce que Marx écrivit à sa fille et son beau-fils au sujet de l’alliance le 10 Juillet 1868: “Cette veille connaissance, le Russe Bakounine, a commencé une bonne petite conspiration contre l’Internationale, le programme de l’Alliance aurait, par un intelligent subterfuge, placé notre société sous la guidance et l’initiative suprême du russe Bakounine… Je ne pouvais pas laisser cette première tentative de désorganiser notre société réussir.” En fait, Bakounine n’avait fait que suggérer que l’Alliance aurait pour “mission spéciale” au sein de l’Internationale Ouvrière “d’étudier les questions politiques et philosophiques sur la base du grand principe d’une égalité réelle et universelle de tous les êtres humains sur terre”, ceci fit voir rouge ou plutôt “noir” Marx. La paranoïa de Marx fit que l’Alliance ne put rejoindre l’Internationale, seule ses membres pouvaient y adhérer à titre personnel. Bakounine n’avait absolument aucune intention de “dominer” ou de “récupérer” l’internationale ouvrière et il n’y a aucune preuve qu’il l’ait même désiré. Le désir de Bakounine était que l’Alliance agisse en sorte de garde-fou, de “think tank” avant la lettre afin de promouvoir et de faire avancer des idées et des stratégies révolutionnaires qui profiteraient aux travailleurs directement et immédiatement. Maintenir un équilibre radical dans ce qui s’annonçait devenir un marais réformiste mangeant dans la main de l’oligarchie. Marx passa le plus clair de son temps à décrire Bakounine comme étant un “inculte, dénué de toute connaissance théorique”, doublé d’un “théoricien pathétique”, ce qui est parfaitement démontrable comme étant faux. Bakounine en fait, était un sérieux concurrent de Marx et d’Engels sur le plan de l’exactitude théorique et était de plus quelqu’un qui avait un charisme naturel pour parler aux non-intellectuels et les gagner à la cause, ce que Marx ne savait pas faire.

Là où Bakounine avait un certain avantage comparé à Marx, était dans le domaine de l’éducation et de sa vision du comment éduquer le peuple pour en faire des citoyens responsables. Ceci est une constante de tous les programmes anarchistes qui mettent une grande emphase sur l’éducation par la pensée et la pédagogie critiques.

A suivre…

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Sources utilisées pour cet article:

– “Bakunin, a biography”, Mark Leier, 2006

– “Dieu et l’État”, Michel Bakounine (compilé par Reclus et Cafiero), 1882

– “Étatisme et Anarchie”, Michel Bakounine, 1873

-“Manifeste du Parti Communiste”, Marx, Engels, édition anglaise 1888

Bibliographie en français:

http://fr.wikisource.org/wiki/Auteur:Michel_Bakounine