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30 Mai 1814 ~ 30 Mai 2014: Le bicentenaire d’un grand penseur… 1ère partie

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“Ce que je prêche, c’est donc jusqu’à un certain point, la révolte de la vie contre la science, ou plutôt contre le gouvernement de la science.” (Michel Bakounine)

 

1814-2014 bicentenaire d’un socialiste révolutionnaire: Mikhaïl Aleksandrovitch Bakounine

 

Résistance 71

 

30 Mai 2014

 

1ère partie

2ème partie

 

Connu, révéré ou maudit, grand pourfendeur de Marx et du marxisme, dont les joutes oratoires avec l’intéressé sont demeurés légendaires, fondateur de la fédération anarchiste du Jura à St Imier, nous proposons un éclairage sur l’homme, la pensée, l’œuvre et les réalisations de ce grand révolutionnaire que fut Mikhaïl Aleksandrovitch Bakounine né à Priamoukhino en Russie le 30 Mai 1814, décédé à Berne en Suisse en 1876, à l’occasion du bicentenaire de sa naissance.

Issu de la petite noblesse russe, Bakounine sera cadet, élève officier à l’école militaire d’artillerie de St Pétersbourg qu’il intégra en Novembre 1828. Il en sort pour être nommé officier de l’armée du tsar en 1833. Quitte l’armée après une désertion récupérée en 1835. Il étudie la philosophie allemande et plus particulièreement Friedrich Hegel et Johann Fichte dont il se sent plus proche, un Fichte qui disait: “Le but de la philosophie n’est pas d’échapper au monde, mais d’agir, agir, agir ; c’est pour cela que nous sommes ici !” Quelques années plus tard, c’est Pierre Joseph Proudhon qui influencera le plus Bakounine dans sa pensée et pratique politiques. Comme Proudhon, il pense que les propriétaires terriens et les capitalistes ne sont que des parasites qui utilisent la propriété privée pour faire du profit non pas de leur propre travail mais de celui des autres. De fait, c’est l’ouvrier agricole, le paysan qui rendent la terre productive et non pas le propriétaire terrien ; il en va de même pour les usines: ce sont les ouvriers qui produisent. Ni le propriétaire terrien, ni l’industriel capitaliste n’ont créé la terre, ni construit l’usine et ses machines outils. Ils ont acheté terres et usines avec les machines avec un argent qui n’était en fait que le fruit du travail exproprié des autres. Ainsi, capitalistes et propriétaires terriens n’ont aucun droit moral à la propriété, celle-ci n’étant de fait qu’une fiction légale, créée et maintenue pour eux, par eux, par l’instrument du statu quo oligarchique et de la préservation des privilèges: l’État. Flirtant un temps avec le parlementarisme (Proudhon fut député pendant moins d’un an et Bakounine demeura convaincu qu’en certaines circonstances, des anarchistes peuvent se faire élire pour “réformer et lutter” de l’intérieur du système, chose réfutée par Kropotkine et les autres courants anarchistes), Proudhon déclara dépité: “Les hommes qui sont le plus complètement ignorants de l’état d’une nation sont presque invariablement ceux qui finissent par la représenter… La peur du peuple est la maladie de ceux qui appartiennent à l’autorité, au pouvoir ; pour ceux qui possèdent le pouvoir, le peuple est l’ennemi.” Bakounine reprochera néanmoins à Proudhon d’être trop idéaliste. Bakounine et Proudhon demeurèrent grands amis jusqu’au décès de ce dernier en 1865. A cette époque, Marx avait déjà écrit le “Manifeste du Parti Communiste” (1848), qui n’eut de succès que dans des cercles restreints. Bakounine faisait se lever les foules de l’époque, pas Marx. La rivalité ouverte entre Bakounine et Marx commençait. Marx était un attentiste, un “social-démocrate” désirant avant tout faire passer le parti aux élections à l’encontre de ses contemporains comme Proudhon, Weitling et Bakounine, qui ne voulaient pas attendre le développement “adéquat” des forces productives poussant le capitalisme où le prolétariat et la bourgeoisie seraient les deux seules classes signifiantes. Le “Manifeste du Parti Communiste” de 1848 clairement incite les ouvriers à rejoindre la bourgeoisie pour faire en sorte que se produise une révolution bourgeoise. Certes, il préconisait une prise de pouvoir du prolétariat par la suite, mais le message fondamental était que la première lutte était celle de l’établissement et le renforcement du capitalisme. Pour Marx, le socialisme demande un développement complet du capitalisme et des classes le composant, avant que de pouvoir réussir à s’imposer. Ce n’était pas du tout la vision des anarchistes bien évidemment. Pour Marx, seul le prolétariat était la “classe révolutionnaire”, même si attentiste, tandis que pour Bakounine et les anarchistes, une révolution ne survit pas sans nourriture, donc sans paysans et que de surcroit, ouvriers et paysans ont ensemble beaucoup à apprendre aux intellectuels. Bakounine, comme Proudhon et la très vaste majorité du mouvement anarchiste, pensent que la propriété (terrienne en l’occurence) ne doit être ni privée ni d’état, mais doit s’établir sur la base de communes paysannes autogérées. La terre, tout comme tout ce que crée l’Homme, ne sont-ils finalement pas le patrimoine de l’Humanité ?

Bakounine entra à Paris lors de la révolution de 1848 et rejoignit la milice de Caussidière où il participa aux évènements tant que possible, puis il fut exfiltré vers Poznan en Pologne et de là vers Francfort. En Allemagne, il fut arrêté, mis au secret, transféré en Autriche, qui l’extrada, après 2 ans de forteresse, en Russie où il était recherché. Il fut incarcéré à la forteresse Pierre et Paul de St Pétersbourg. Là où le furent également Dostoïevski, les Décembristes, puis plus tard, Pierre Kropotkine et Tchernitchevski. Il y restera 3 ans jusqu’en 1854, souffrira du scorbut, et y perdra ses dents.

Politiquement, contrairement à la théorie établie qui dit que la liberté individuelle est limitée et liée à la liberté des autres dans la société, Bakounine, comme Proudhon, pense que l’indidivu ne peut être libre que si les autres le sont. Ainsi la véritable liberté demande l’égalité économique. Comme Adam Smith et Marx, il pensait que “le travail est le seul producteur de richesse”, mais il était contre la division du travail en “travail intellectuel” et en “travail manuel”, une division du travail qui n’est que source de clivage inutile. Bakounine pense dans la tradition anarchiste que “lorsque le penseur travaille et le travailleur pense, un travail libre et intelligent en émergera comme l’aspiration la plus haute de l’humanité, véritable fondement de sa dignité et de sa loi et la personification de la représentation humaine sur Terre, ce n’est qu`à ce moment que l’Humanité sera instituée.” Bakounine, comme par la suite tout le mouvement anarchiste, incluait les femmes dans le schéma égalitaire. De fait, l’implication de la pensée bakouninienne pour l’égalité des femmes dans une société libre et ses idées radicales sur la liberté et l’égalité de toutes et tous, le mirent à l’avant-garde des penseurs progressistes du XIXème siècle. Ses idées sont toujours d’actualité aujourd’hui tant le règne du capital parasitaire et de l’impérialisme qui en découle, sont dominants dans leur forme métamorphique moderne.

Bakounine réfuta la théorie de Rousseau du “Contrat Social” et il démontra intelligemment que les affirmations de toute “nécessité de gouvernement” étaient “essentiellement fondées sur le principe d’autorité,” et assumaient de manière non prouvée ni conclusive que “le peuple était plus ou moins ignorant, immature, incompétent, incapable de se prendre en compte et de prendre des décisions”… et qu’il était “juste un peu au dessus de la canaille”. De fait, Bakounine démontra que n’importe quelle forme de gouvernement (étatique), y compris une république, n’était en fait fondée que sur “l’inégalité héréditaire des métiers, de la richesse, de l’éducation, des droits et divisée en plusieurs classes menant inévitablement à l’exploitation de la vaste majorité par une petite minorité et qu’en fait l’État n’était rien d’autre qu’une domination et une exploitation systématisée et réglementée.” La pauvreté est sytémique et non pas arbitraire et à ceux qui clâmaient que le peuple pauvre était ignorant et devait être guidé par de plus “compétents”, il rétorquait que “l’ignorance ne provoque pas la pauvreté, mais qu’au contraire la pauvreté est la cause de l’ignorance” ; en cela le système est construit pour les capitalistes et non pas pour les travailleurs. Ainsi, le système économique capitaliste (privé ou marxiste-d’état peu importe) récompense le petit nombre qui contrôle les moyens de production, de service et de distribution, que ce soit la terre, les mines, les usines, les machines, les transports, les services financiers et qui au moyen de ce contrôle, peut forcer les autres, la très vaste majorité, à travailler pour lui. Leur statut de propriétaire n’est pas un droit, mais un privilège exercé, volé au patrimoine de l’humanité et protégé par les lois, les tribunaux, la police et les armées de l’État, gardien de facto de ces privilèges.

Bakounine, comme Proudhon, se distinguèrent des “socialistes d’état” et se nommèrent anarchistes et popularisèrent la notion de liberté individuelle selon la formule “je ne peux pas être libre si vous ne l’êtes pas” et ainsi prônèrent “l’action volontaire des associations libres” et que celles-ci remplaceraient le régulation et les institutions gouvernementales. De fait, historiquement, les évènements de 1848 démontrèrent le côté totalement réactionnaire de la république et du soi-disant “libéralisme” et que tout cela était bien plus proche du consensus du statu quo oligarchique et des privilèges que du socialisme. Les évènements de1848 furent importants pour comprendre de manière définitive, et l’histoire l’a prouvé continuellement depuis avec la Commune de Paris de 1871, puis avec la grève générale expropriatrice italienne de 1920 et la révolution espagnole de 1936-39, ces deux évènements amenant au pouvoir les fascismes mussolinien et franquiste, que lorsque la bourgeoisie est terrifiée par le spectre “rouge”, elle choisira toujours un régime militaire plutôt que les dangers menaçants de l’émancipation politique et sociale du peuple.

Un des faits marquant de la vie politique de Bakounine fut la lutte de quatre ans qu’il eut contre Marx lors de la 1ère Internationale Ouvrière. Cette lutte fut de deux ordres: idéologique certes, mais aussi emprunte d’un clash de personnalités. Les différences politiques et le clash entre Marx et Bakounine menèrent à la dissolution de la 1ère Internationale et les plaies entre les deux camps sont toujours ouvertes depuis cette époque.

Dans un programme politique et éducatif intégré à l’Alliance Internationale de la Démocratie Socialiste que Bakounine créa en Suisse en 1868, l’alliance resta fidèle aux principes fondamentaux anarchistes en déclarant que la propriété des moyens de production, de service et de distribution devaient demeurer une propriété collective en tant que patrimoine de l’humanité et ne pourront être utilisés que par les travailleurs unis en associations agricoles et industrielles libres. L’Alliance proclamait une éducation égalitaire pour tous en science, art, technologie pour les enfants des deux sexes (ce qui était doublement progressiste à l’époque). L’alliance rejettait tout programme politique qui n’aurait pas eu des conséquences positives directes pour les travailleurs de l’industrie et de l’agriculture (notons au passage que contrairement aux marxistes, les anarchistes n’oublient JAMAIS le monde rural…), un point fut particulièrement mis sur le fait que les États devaient réduire toutes leurs fonctions administratives, décentraliser aux communes jusqu’à l’abolition progressive mais rapide de celui-ci. L’Alliance rejetait toute forme de patriotisme et de rivalité entre nations (qui n’auraient plus aucune raison d’être dans une société véritablement égalitaire et horizontale), remplaçant cette fumisterie par une “solidarité internationale des travailleurs de tous les pays”. Le dernier point du programme et non des moindres, était “L’association universelle des associations locales sur la base de la liberté” (confédération, même si Bakounine n’employa pas le terme).

Au travers de ce programme collectivement dressé, Bakounine et ses partenaires projetèrent les grandes lignes du fonctionnement de la société anarchiste. Ceci ne fut pas édicté en directives, car il est évident que chaque association locale se devrait de s’adapter à des conditions qui ne sont pas identiques pour tout le monde dans la pratique, mais dont les principes fédérateurs le sont. Ainsi, il est impossible de suivre les “directives” de “gourous” disparus depuis longtemps, les associations libres devant faire preuve d’adaptation et de créativité.

Quelques grandes lignes furent néanmoins tracées:

  • Plus de travail pour le profit des autres. Création d’associations libres de producteurs sur la terre, dans les usines et les ateliers. Ces associations libres forment des coopératives et des communes qui se fédéreront avec d’autres localement, régionalement et nationalement afin de fournir et obtenir ce que d’autres ne peuvent pas ou peuvent avoir.
  • Sans capitalisme dans une société égalitaire, les classes sociales disparaissent, ainsi disparaît également le besoin d’une force coercitive (l’État) pour maintenir la classe dominante au pouvoir
  • Besoin de coordination et de développement des fermes et magasins/dépots collectifs pour la distribution régionale et au-delà, mais chaque unité demeure autogérée et s’associe librement avec qui bon lui semble
  • Plus besoin de centralisation, de contrôle bureaucratique ni d’autorité dans une société horizontale non hiérarchisée.
  • Disputes et différences sont résolues démocratiquement et non coercitivement. Sans classes, sans relation dominant/dominé, il n’y a plus de camp pour “profiter” plus de l’autre. Beaucoup de “problèmes” dans notre société hiérachisée et pyramidale n’en seront plus dans une société égalitaire, car le profit pour un segment de la population et l’exploitation pour l’autre n’existera plus. Les conflits d’intérêts seront rendus impossibles, rendant l’unanimité des décisions à prendre bien plus possible.

Si cela semble “utopique”, considérons l’utopie de notre société actuelle où une petite partie de la population toute puissante a “convaincu”, forcé serait plus correct, la vaste majorité à croire que l’inégalité est une bonne chose, que “l’élite éclairée” veille sur eux et que tout le monde peut arriver en haut de la pyramide, il suffit de le vouloir et d’y “croire” très fort…

Les anarchistes n’ont JAMAIS clâmé que le but était de créer un monde où il n’y aurait plus de désaccords, simplement qu’il n’y a aucun besoin d’une force coercitive qui possède l’apanage et le monopole de la violence “légitime” pour que “force reste à la loi”, force édictée par les privilégiés et protégée par leurs tribunaux et forces coercitives, le tout en continuant benoîtement à exploiter ceux qui ne font pas partie du “club privilège”. En fait, sans les hiérarchies du pouvoir et le profit qui en résulte, le pouvoir collectif de l’humanité pourrait se consacrer entièrement à développer une société pleine et égalitaire pour tous.

C’est avec ce programme que l’Alliance rejoignit l’internationale Ouvrière ou 1ère internationale où ses membres cotoyèrent de véritable révolutionnaires tout comme une frange réformiste. Voici ce que Marx écrivit à sa fille et son beau-fils au sujet de l’alliance le 10 Juillet 1868: “Cette veille connaissance, le Russe Bakounine, a commencé une bonne petite conspiration contre l’Internationale, le programme de l’Alliance aurait, par un intelligent subterfuge, placé notre société sous la guidance et l’initiative suprême du russe Bakounine… Je ne pouvais pas laisser cette première tentative de désorganiser notre société réussir.” En fait, Bakounine n’avait fait que suggérer que l’Alliance aurait pour “mission spéciale” au sein de l’Internationale Ouvrière “d’étudier les questions politiques et philosophiques sur la base du grand principe d’une égalité réelle et universelle de tous les êtres humains sur terre”, ceci fit voir rouge ou plutôt “noir” Marx. La paranoïa de Marx fit que l’Alliance ne put rejoindre l’Internationale, seule ses membres pouvaient y adhérer à titre personnel. Bakounine n’avait absolument aucune intention de “dominer” ou de “récupérer” l’internationale ouvrière et il n’y a aucune preuve qu’il l’ait même désiré. Le désir de Bakounine était que l’Alliance agisse en sorte de garde-fou, de “think tank” avant la lettre afin de promouvoir et de faire avancer des idées et des stratégies révolutionnaires qui profiteraient aux travailleurs directement et immédiatement. Maintenir un équilibre radical dans ce qui s’annonçait devenir un marais réformiste mangeant dans la main de l’oligarchie. Marx passa le plus clair de son temps à décrire Bakounine comme étant un “inculte, dénué de toute connaissance théorique”, doublé d’un “théoricien pathétique”, ce qui est parfaitement démontrable comme étant faux. Bakounine en fait, était un sérieux concurrent de Marx et d’Engels sur le plan de l’exactitude théorique et était de plus quelqu’un qui avait un charisme naturel pour parler aux non-intellectuels et les gagner à la cause, ce que Marx ne savait pas faire.

Là où Bakounine avait un certain avantage comparé à Marx, était dans le domaine de l’éducation et de sa vision du comment éduquer le peuple pour en faire des citoyens responsables. Ceci est une constante de tous les programmes anarchistes qui mettent une grande emphase sur l’éducation par la pensée et la pédagogie critiques.

A suivre…

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Sources utilisées pour cet article:

– “Bakunin, a biography”, Mark Leier, 2006

– “Dieu et l’État”, Michel Bakounine (compilé par Reclus et Cafiero), 1882

– “Étatisme et Anarchie”, Michel Bakounine, 1873

-“Manifeste du Parti Communiste”, Marx, Engels, édition anglaise 1888

Bibliographie en français:

http://fr.wikisource.org/wiki/Auteur:Michel_Bakounine

Comprendre pour mieux résister: La société et le principe d’état… 1ère partie

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2014 année du bicentenaire de la naissance du grand théoricien et militant anarchiste russe Mikhaïl Bakounine. A cette occasion, nous publions un texte rare d’un manuscrit inédit de l’auteur sur sa réflexion ultime sur l’État.

A lire et diffuser sans modération…

— Résistance 71 —

LE PRINCIPE DE L’ÉTAT

Manuscrit inédit de MICHEL BAKOUNINE (1896)

1ère partie

2ème partie

On sait que Bakounine, toujours prêt de mettre toute son activité à la disposition de la cause immédiate et urgente, fut par là et par d’autres raisons empêché de publier et même d’élaborer au complet l’ensemble de ses idées politiques et sociales. (Voir la préface au volume d’Œuvres publié à Paris en 1895.) Donc, il faut reconstituer cet ensemble des écrits et fragments de théorie qu’il a laissés : L’Antithéologisme, Dieu et l’État, etc. Ici se range aussi le manuscrit que nous publions : Le Principe de l’État (manuscrit de 36 pages — dont la suite manque — in-4°, écrit d’une écriture très rapide, probablement en 1871). Il était peut-être destiné à être un résumé des idées sur l’État, mais ce sujet ne put être abordé proprement sans enquête sur l’origine des idées religieuses et au milieu d’une dissection du christianisme, ce qui paraît être conservé du manuscrit (36 pages) se termine ; l’auteur allait traiter plus tard des « fictions politiques et juridiques, les unes comme les autres n’étant d’ailleurs que des conséquences ou des transformations de la fiction religieuse » (p. 27 du manuscrit), ce qui explique la disposition et l’arrangement du sujet.

Dans ce fragment se retrouvent de nombreux arguments, conclusions, etc., avec lesquels on est familier d’après les autres écrits de Bakounine : cela s’explique par le fait que, la plupart de ces autres écrits n’ayant pas été publiés de son vivant, il était évidemment libre de les employer dans de nouveaux écrits. Toutefois Bakounine est encore si peu connu et sait trop parler pour lui-même qu’il fallait une excuse pour publier quelque partie inédite de son œuvre.

N.

Octobre 1896.

Au fond, la conquête n’est pas seulement l’origine, elle est aussi le but suprême de tous les États, grands ou petits, puissants ou faibles, despotiques ou libéraux, monarchiques, aristocratiques, démocratiques, et voire même socialistes, en supposant que l’idéal des socialistes allemands, celui d’un grand État communiste, se réalise jamais.

Qu’elle a été le point de départ de tous les États, anciens et modernes, cela ne pourra être mis en doute par personne, puisque chaque page de l’histoire universelle le prouve suffisamment. Nul ne contestera non plus que les grands États actuels n’aient pour objet, plus ou moins avoué, la conquête. Mais les États moyens et surtout les petits États, dira-t-on, ne pensent qu’à se défendre et il serait ridicule de leur part de rêver la conquête.

Ridicule tant qu’on voudra, mais néanmoins c’est leur rêve, comme c’est le rêve du plus petit paysan propriétaire de s’arrondir au détriment de son voisin ; s’arrondir, s’agrandir, conquérir à tout prix et toujours, c’est une tendance fatalement inhérente à tout État, quel que soit son extension, sa faiblesse ou sa force, parce que c’est une nécessité de sa nature. Qu’est-ce que l’État si ce n’est l’organisation de la puissance ; mais il est dans la nature de toute puissance de ne point pouvoir souffrir ni de supérieure ni d’égale, — la puissance ne pouvant avoir d’autre objet que la domination, et la domination n’étant réelle que lorsque tout ce qui l’entrave lui est assujetti ; aucune puissance n’en souffre une autre que lorsqu’elle y est forcée, c’est-à-dire que lorsqu’elle se sent impuissante à la détruire ou à la renverser. Le seul fait d’une puissance égale est une négation de son principe et une menace perpétuelle contre son existence ; car c’est une manifestation et une preuve de son impuissance. Par conséquent, entre tous les États qui existent l’un à côté de l’autre, la guerre est permanente et leur paix n’est qu’une trêve.

Il est dans la nature de l’État de se poser aussi bien pour lui-même que pour tous ses sujets comme l’objet absolu. Servir sa prospérité, sa grandeur, sa puissance, c’est la vertu suprême du patriotisme. L’État n’en reconnaît point d’autre, tout ce qui lui sert est bon, tout ce qui est contraire à ses intérêts est déclaré criminel, telle est la morale des États.

C’est pourquoi la morale politique a été de tout temps non seulement étrangère, mais absolument contraire à la morale humaine. Cette contradiction est une conséquence forcée de son principe : l’État n’étant qu’une partie, se pose et s’impose comme le tout ; il ignore le droit de tout ce qui n’étant pas lui-même, se trouve en dehors de lui, et quand il le peut sans danger pour lui-même, il le viole. — L’État est la négation de l’humanité.

Y a-t-il un droit humain et une morale humaine absolus ? Par le temps qui court et en voyant tout ce qui se passe et se fait aujourd’hui en Europe, on est bien forcé de se poser cette question.

D’abord, l’absolu existe-t-il et tout n’est-il pas relatif dans le monde ! Ainsi pour la morale et le droit : ce qui s’appelait droit, hier, ne l’est plus aujourd’hui, et ce qui paraît moral en Chine peut ne pas être considéré comme tel en Europe. À ce point de vue chaque pays, chaque époque ne devraient être jugés qu’au point de vue des opinions contemporaines ou locales, et il n’y aurait ni droit humain universel, ou morale humaine absolue.

De cette manière, après avoir rêvé l’un et l’autre, quand nous avons été métaphysiciens ou chrétiens, devenus positivistes aujourd’hui, nous devrions renoncer à ce rêve magnifique pour retomber dans l’étroitesse morale de l’antiquité, qui ignore jusqu’au nom même de l’humanité, au point que tous les dieux ne furent que des dieux exclusivement nationaux et accessibles seulement aux cultes privilégiés.

Mais aujourd’hui que le ciel est devenu désert et que tous les dieux, y compris naturellement le Jéhovah des juifs, l’Allah des mahométans et le bon Dieu des chrétiens, se trouvent détrônés, aujourd’hui ce serait peu encore : nous retomberions dans le matérialisme crasse et brutal des Bismarck, des Thiers et des Frédéric II, selon lesquels Dieu était toujours du côté des gros bataillons, comme l’a excellemment dit ce dernier ; l’unique objet digne de culte, le principe de toute morale, de tout droit serait la force ; c’est la vraie religion d’État.

Eh bien, non ! Quelque athées que nous soyons, et précisément parce que nous sommes des athées, nous reconnaissons une morale humaine et un droit humain absolus. Seulement, il s’agit de s’entendre sur la signification de ce mot absolu. L’absolu universel, embrassant la totalité infinie des mondes et des êtres, nous ne le concevons pas, parce que non seulement nous sommes incapables de le percevoir par nos sens, mais nous ne pouvons pas même l’imaginer. Toute tentative de ce genre nous ramènerait dans le vide, tant aimé des métaphysiciens, de l’abstraction absolue.

L’absolu que nous entendons est un absolu très relatif et notamment relatif exclusivement à l’espèce humaine. Cette dernière est loin d’être éternelle : née sur la terre, elle mourra avec elle, peut-être même avant elle, faisant place, selon le système de Darwin, à une espèce plus puissante, plus complète, plus parfaite. Mais tant qu’elle existe, elle a un principe qui lui est inhérent et qui la fait précisément ce qu’elle est : c’est ce principe qui constitue, par rapport à elle, l’absolu. Voyons quel est ce principe.

De tous les êtres vivant sur cette terre, l’homme est à la fois le plus social et le plus individualiste. Il est sans contredit aussi le plus intelligent. Il existe peut-être des animaux qui sont même plus sociaux que lui, par exemple les abeilles, les fourmis ; mais par contre, ils sont si peu individualistes, que les individus appartenant à ces espèces sont absolument absorbés par ces dernières et comme anéantis dans leur société : ils sont tout pour la collectivité, rien ou presque rien pour eux-mêmes. Il paraît qu’il existe une loi naturelle, conformément à laquelle plus une espèce d’animaux est élevée dans l’échelle des êtres, par organisation plus complète, plus elle laisse de latitude, de liberté et d’individualité à chacun. Les animaux féroces, qui occupent incontestablement le rang le plus élevé, sont individualistes au suprême degré.

L’homme, animal féroce par excellence, est le plus individualiste de tous. Mais en même temps, et c’est un de ses traits distinctifs, il est éminemment, instinctivement et fatalement socialiste. C’est tellement vrai, que son intelligence même qui le rend si supérieur à tous les êtres vivants et qui le constitue en quelque sorte le maître de tous, ne peut se développer et arriver à la conscience d’elle-même qu’en société et par le concours de la collectivité tout entière.

Et en effet, nous savons bien qu’il est impossible de penser sans paroles ; en dehors ou avant la parole, il peut y avoir sans doute des représentations ou des images des choses, mais il n’y a pas de pensées. La pensée voit et ne se développe qu’avec la parole. Penser c’est donc parler mentalement en soi-même. Mais toute conversation suppose au moins deux personnes, l’une c’est vous ; qui est l’autre ? C’est tout le monde humain que vous connaissez.

L’homme, en tant qu’individu animal, comme les animaux de toutes les autres espèces, a de prime abord et dès qu’il commence à respirer, le sentiment immédiat de son existence individuelle ; mais il n’acquiert la conscience réfléchie de lui-même, conscience qui constitue proprement sa personnalité, qu’au moyen de l’intelligence, et par conséquent seulement dans la société. Votre personnalité la plus intime, la conscience que vous avez de vous-même dans Votre for intérieur, n’est en quelque sorte que le reflet de Votre propre image, répercuté et à vous renvoyé comme par autant de miroirs, par la conscience tant collective qu’individuelle de tous les êtres humains qui composent Votre monde social. Chaque homme que vous connaissez et avec lequel vous vous trouvez en rapports, soit directs soit indirects, détermine, plus ou moins, Votre être le plus intime, contribue à vous faire ce que vous êtes, à constituer Votre personnalité. Par conséquent, si vous êtes entouré d’esclaves, fussiez-vous leur maître, vous n’en êtes pas moins un esclave, la conscience des esclaves ne pouvant vous renvoyer que Votre image avilie. La bêtise de tout le monde vous abêtit, tandis que l’intelligence de tous vous illumine, vous élève ; les vices de votre milieu social sont vos vices, et vous ne sauriez être un homme réellement libre, si vous n’êtes entouré d’hommes également libres, l’existence d’un seul esclave suffisant pour amoindrir votre liberté. Dans l’immortelle déclaration des droits de l’homme, faite par la Convention Nationale, nous trouvons clairement exprimée cette vérité sublime que l’esclavage d’un seul être humain est l’esclavage de tous.

Elle contient toute la morale humaine, précisément ce que nous avons appelé la morale absolue, absolue sans doute par rapport à l’humanité seulement, non par rapport au reste des êtres, ni encore moins par rapport à la totalité infinie des mondes, à nous éternellement inconnue. Nous la retrouvons en germe, plus ou moins, dans tous les systèmes de morale qui se sont produits dans l’histoire et dont elle fut en quelque sorte comme la lumière latente, lumière qui ne s’y est manifestée d’ailleurs, le plus souvent, que par des reflets aussi incertains qu’imparfaits. Tout ce que nous voyons d’absolument vrai, c’est-à-dire d’humain, n’est dû qu’à elle seule. Et comment en serait-il autrement, puisque tous les systèmes de morale qui se sont successivement développés, dans le passé, aussi bien que tous les autres développements de l’homme, y compris les développements théologiques et métaphysiques, n’ont jamais eu d’autre source que la nature humaine, n’ont été que ses manifestations plus ou moins imparfaites. Mais cette loi morale que nous appelons absolue, qu’est-elle, sinon l’expression la plus pure, la plus complète, la plus adéquate, comme diraient les métaphysiciens, de cette même nature humaine, essentiellement socialiste et individualiste à la fois.

Le défaut principal des systèmes de morale enseignés dans le passé, c’est d’avoir été ou exclusivement socialiste ou exclusivement individualiste. Ainsi la morale civique, telle qu’elle nous a été transmise par les Grecs et les Romains, fut une morale exclusivement socialiste, dans ce sens qu’elle sacrifie toujours l’individualité à la collectivité : Sans parler des myriades des esclaves qui constituèrent toute la base de la civilisation antique, ne comptant eux-mêmes que comme des choses, l’individualité du citoyen grec ou romain lui-même fut toujours patriotiquement immolée au profit de la collectivité constituée en État. Ainsi lorsque les citoyens, fatigués de cette immolation permanente, se refusèrent au sacrifice, les républiques grecques d’abord, puis romaines, s’écroulèrent. Le réveil de l’individualisme causa la mort de l’antiquité.

Il trouva sa plus pure et sa complète expression dans les religions monothéistes, dans le judaïsme, dans le mahométisme et dans le christianisme surtout. Le Jéhovah des juifs s’adresse encore à la collectivité, au moins sous certains rapports, puisqu’il a un peuple élu, quoiqu’il contienne déjà tous les germes de la morale exclusivement individualiste.

Il devait en être ainsi : les dieux de l’antiquité grecque et romaine ne furent, en dernière analyse, que les symboles, les représentants suprêmes de la collectivité divisée, de l’État. En les adorant, on adorait l’État, et toute la morale qui fut enseignée en leur nom ne put par conséquent avoir d’autre objet que le salut, la grandeur et la gloire de l’État.

Le dieu des juifs, despote jaloux, égoïste et vaniteux s’il en fut, se garda bien non d’identifier, mais seulement de mêler sa terrible personne avec la collectivité de son peuple élu, élu pour lui servir de marche-pied de prédilection tout au plus, mais non pour oser s’élever jusqu’à lui. Entre lui et son peuple, il y eut toujours un abîme. D’ailleurs, n’admettant d’autre objet d’adoration que lui-même, il ne pouvait souffrir le culte de l’État. Aussi des juifs, tant collectivement qu’individuellement, n’a-t-il jamais exigé que des sacrifices pour lui-même, jamais pour leur collectivité ou pour la grandeur et la gloire de l’État.

Au reste, les commandements de Jéhovah, tels qu’ils nous sont transmis par le Décalogue, ne s adressent presque exclusivement qu’à l’individu : ne font exception que ceux d’entre eux dont l’exécution dépassant les forces d’un individu, exigerait le concours de tous : par exemple, l’ordre si singulièrement humain qui enjoignit aux juifs d’extirper jusqu’au dernier, les femmes et les enfants y compris, tous les païens qu’ils trouveraient sur la terre promise, ordre vraiment digne du Père de notre sainte Trinité chrétienne qui se distingue, comme on sait, par son amour exubérant pour cette pauvre espèce humaine.

Tous les autres commandements ne s’adressent qu’à l’individu : tu ne tueras pas (excepté les cas très fréquents où je l’ordonnerai moi-même, aurait-il dû ajouter) ; tu ne voleras ni la propriété ni la femme d’autrui (considérée en quelque sorte aussi comme une propriété) ; tu respecteras tes parents. Mais surtout tu m’adoreras, moi, le dieu jaloux, égoïste, vaniteux et terrible, et si tu ne veux encourir ma colère, tu chanteras mes louanges et t’aplatiras éternellement devant moi.

Dans le mahométanisme il n’y a pas même l’ombre du collectivisme national et restreint qui domine dans les religions antiques et dont on retrouve encore quelques faibles restes jusque dans le culte judaïque. Le Coran ne connaît point de peuple élu ; tous les croyants, à quelque nation ou quelque communauté qu’ils appartiennent, sont individuellement, non collectivement, les élus de Dieu. Aussi les califes, successeurs de Mahomet, ne s’appelèrent-ils jamais autrement que les chefs des croyants.

Mais nulle religion ne poussa aussi loin le culte de l’individualisme que la religion chrétienne. Devant les menaces de l’enfer et les promesses absolument individuelles du paradis, accompagnées de cette terrible déclaration que sur beaucoup d’appelés il n’y aura que très peu d’élus, ce fut un désarroi, un sauve-qui-peut général ; une sorte de course au clocher où chacun n’était stimulé que par une préoccupation unique, celle de sauver sa propre petite âme. On conçoit qu’une telle religion ait pu et dû donner le coup de grâce à la civilisation antique, fondée exclusivement sur le culte de la collectivité, de la patrie, de l’État et en dissoudre toutes les organismes à une époque surtout où elle se mourrait déjà de vieillesse. L’individualisme est un si puissant dissolvant ! Nous en voyons la preuve dans le monde bourgeois actuel.

À notre sens, c’est-à-dire au point de vue de la morale humaine, toutes les religions monothéistes, mais surtout la religion chrétienne, comme la plus complète et la plus conséquente de toutes, sont foncièrement, essentiellement, principalement immorales : en créant leur Dieu, elles ont proclamé la déchéance de tous les hommes, dont elles n’admirent la solidarité que dans le péché ; et en posant le principe du salut exclusivement individuel, elles ont renié et détruit, autant qu’il était en leur puissance de le faire, la collectivité humaine, c’est-à-dire le principe même de humanité.

N’est-il pas étrange qu’on ait attribué au christianisme l’honneur d’avoir créé l’idée de l’humanité, dont il fut au contraire le négateur le plus complet et le plus absolu. Toutefois, sous un rapport il put revendiquer cet honneur, mais seulement sous un seul : il y a contribué d’une manière négative, en coopérant puissamment à la destruction des collectivités restreintes et partielles de l’antiquité, en hâtant la décadence naturelle des patries et des cités qui, s’étant divinisées dans leurs Dieux, formaient un obstacle à la constitution de l’humanité ; mais il est absolument faux de dire que le christianisme ait eu jamais la pensée de constituer cette dernière, ou qu’il ait seulement compris, ni même pressenti, ce que nous appelons aujourd’hui la solidarité des hommes, l’humanité qui est une idée toute moderne, entrevue par la renaissance, mais conçue et énoncée d’une manière claire et précise seulement au XVIIIe siècle.

Le christianisme n’a absolument rien à faire avec l’humanité, par cette simple raison qu’il a pour objet unique la divinité, mais l’une exclut l’autre. L’idée de l’humanité repose sur la solidarité fatale, naturelle de tous les hommes entre eux. Mais le christianisme, avons-nous dit, ne reconnaît cette solidarité que dans le péché, et la repousse absolument dans le salut, dans le règne de ce Dieu qui sur beaucoup d’appelés ne fait grâce qu’à très peu d’élus, et qui dans sa justice adorable, poussé sans doute par cet amour infini qui le distingue, avant même que les hommes fussent nés sur cette terre, en avait condamné l’immense majorité aux souffrances éternelles de l’enfer, et cela pour les punir d’un péché commis non par eux-mêmes mais par leurs premiers ancêtres, qui d’ailleurs furent bien forcés de le commettre : celui d’infliger un démenti à la prescience divine.

Telle est la logique saine et la base de toute la morale chrétienne. Qu’ont-elles à faire avec la logique et la morale humaines ?

C’est en vain qu’on s’efforcerait de nous prouver que le christianisme reconnaît bien la solidarité des hommes, en nous citant des formules de l’Évangile qui semblent prédire l’avènement d’un jour où il n’y aura plus qu’un seul berger et un seul troupeau ; qu’on nous montrera l’Église catholique romaine, tendant incessamment à la réalisation de ce but par la soumission du monde entier au gouvernement du pape. La transformation de l’humanité tout entière en troupeau, ainsi que la réalisation, heureusement impossible, de cette monarchie universelle et divine n’ont absolu ment rien à faire avec le principe de la solidarité humaine, qui seul constitue ce que nous appelons l’humanité. Il n’y a pas même l’ombre de cette solidarité dans la société telle que les chrétiens la rêvent et dans laquelle on n’est rien par la grâce des hommes, tout par la grâce de Dieu, véritable troupeau de moutons désagrégés, et qui n’ont et ne doivent avoir aucuns rapports immédiats et naturels entre eux, au point qu’il leur est même interdit de s’unir pour la reproduction de l’espèce, sans la permission ou la bénédiction de leur berger, le prêtre seul ayant le droit de les marier au nom de ce dieu qui est l’unique trait d’union légitime entre eux : séparés en dehors de lui, les chrétiens ne s’unissent et ne peuvent s’unir qu’en lui. En dehors de cette sanction divine, tous les rapports humains, même les liens de famille, participent à la malédiction générale qui frappe la création, sont réprouvés la tendresse des parents, des époux, des enfants, l’amitié fondée sur la sympathie et sur l’estime réciproques, l’amour et le respect des hommes, la passion du vrai, du juste et du bien, celle de la liberté, et la plus grande de toutes, celle qui implique toutes les autres, la passion de l’humanité, — tout cela est maudit et ne saurait être réhabilité que par la grâce de Dieu. Tous les rapports d’hommes à hommes doivent être sanctifiés par l’intervention divine ; mais cette intervention les dénature, les démoralise, les détruit. Le divin tue l’humain et tout le culte chrétien ne consiste proprement que dans cette immolation perpétuelle de l’humain en honneur de la divinité.

Qu’on n’objecte pas que le christianisme ordonne aux enfants d’aimer leurs parents, aux parents d’aimer leurs enfants, aux époux de s’affectionner mutuellement. Oui, mais il leur commande et ne leur permet de les aimer non immédiatement, non naturellement et pour eux-mêmes, mais seulement en Dieu et pour l’amour de Dieu ; il n’admet tous ces rapports actuels qu’à condition que Dieu s’y trouve en tiers, et ce terrible tiers tue les conjoints. L’amour divin anéantit l’amour humain. Le christianisme ordonne, il est vrai, d’aimer notre prochain autant que nous-mêmes, mais il nous ordonne en même temps d’aimer Dieu plus que nous-mêmes et par conséquent aussi plus que le prochain, c’est-à-dire de lui sacrifier le prochain pour le salut de nous-mêmes, car à la fin des comptes le chrétien n’adore Dieu que pour le salut de son âme.

Dieu étant donné, tout cela est rigoureusement conséquent : Dieu est l’infini, l’absolu, l’éternel, le tout-puissant ; l’homme est le fini, l’impuissant. En comparaison de Dieu, sous tous les rapports, il n’est rien. Le divin seul est juste, vrai, heureux et bon, et tout ce qui est humain dans l’homme doit être par là même déclaré faux, inique, détestable et misérable. Le contact de la divinité avec cette pauvre humanité doit donc nécessairement dévorer, consommer, anéantir tout ce qui reste d’humain dans les hommes.

Aussi l’intervention divine dans les affaires humaines n’a-t-elle jamais manqué de produire des effets excessivement désastreux. Elle pervertit tous les rapports des hommes entre eux et remplace leur solidarité naturelle par la pratique hypocrite et malsaine des communautés religieuses, où, sous les dehors de la charité, chacun ne songe qu’au salut de son âme, faisant ainsi, sous le prétexte de l’amour divin, de l’égoïsme humain excessivement raffiné, plein de tendresse pour lui-même et d’indifférence, de malveillance, voire même de cruauté pour le prochain. Cela explique l’alliance intime qui a toujours existé entre le bourreau et le prêtre, alliance franchement avouée par le célèbre champion de l’ultramontanisme, M. Joseph de Maistre, dont la plume éloquente, après avoir divinisé le pape, n’a pas manqué de réhabiliter le bourreau ; — l’un était, en effet, le complément nécessaire de l’autre.

Mais ce n’est pas dans la seule Église catholique qu’existe et se produit cette tendresse excessive pour le bourreau. Les ministres sincèrement religieux et croyants des différents cultes protestants, n’ont-ils pas unanimement protesté de nos jours contre l’abolition de la peine de mort, tant il est vrai que l’amour divin tue dans les cœurs qui en sont pénétrés, l’amour des hommes ; tant il est vrai aussi que tous les cultes religieux en général, mais parmi eux le christianisme surtout, n’ont jamais eu d’autre objet que de sacrifier des hommes à leurs dieux. Et parmi toutes les divinités dont nous parle l’histoire, en est-il une seule qui ait fait verser tant de larmes et de sang que ce bon Dieu des chrétiens ou qui ait perverti au même point les intelligences, les cœurs et tous les rapports des hommes entre eux ?

Sous cette influence malsaine, l’esprit s’éclipsait et la recherche ardente de la vérité se transformait en un culte complaisant du mensonge ; la dignité humaine s’avilissait, l’homme (un mot illisible) devenait traître, la bonté cruelle, la justice inique et le respect humain se transformait en un mépris croyant pour les hommes ; l’instinct de la liberté aboutissait à l’établissement du servage, et celui de l’égalité à la sanction des privilèges les plus monstrueux. La charité, devenant délatrice et persécutrice, ordonnait le massacre des hérétiques et les orgies sanglantes de l’Inquisition ; l’homme religieux s’appela jésuite, mômier ou piétiste — renonçant à l’humanité il visa à la sainteté — et le saint sous les dehors d’une humanité plus (un mot illisible) devenait hypocrite et de la charité cacha l’orgueil et l’égoïsme immense d’un Moi humain absolument isolé et qui s’aime lui-même dans son Dieu. Car il ne faut pas s’y tromper ; ce que l’homme religieux cherche surtout et ce qu’il croit trouver dans la divinité qu’il aime, c’est encore lui-même, mais glorifié, investi de la toute-puissance et immortalisé. Aussi y a-t-il puisé trop souvent des prétextes et des instruments pour asservir et pour exploiter le monde humain.

Voilà donc le dernier mot du culte chrétien ; c’est l’exaltation de l’égoïsme, qui, rompant toute solidarité sociale, s’aime lui-même dans son Dieu et s’impose à la masse ignorante des hommes au nom de ce Dieu, c’est-à-dire au nom de son Moi humain, sciemment ou inconsciemment exalté et divinisé par lui-même. C’est pourquoi aussi les hommes religieux sont ordinairement si féroces : en défendant leur Dieu, ils prennent part pour leur égoïsme, pour leur orgueil et pour leur vanité.

De tout cela il résulte que le christianisme est la négation la plus décisive et la plus complète de toute solidarité entre les hommes, c’est-à-dire de la société, et par conséquent aussi de la morale, puisqu’en dehors de la société, je crois l’avoir démontré, il ne reste que les rapports religieux de l’homme isolé avec son Dieu, c’est-à-dire avec lui-même.

A suivre…