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Texte d’actualité pour Gilets Jaunes: « La commune de Paris et la notion d’état » (Michel Bakounine 1871) version PDF

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Résistance 71

 

6 mai 2019

 

Nous vous proposons ce texte de Michel Bakounine de 1871, que nous pensons être inédit en français en ligne (nous ne l’avons trouvé nulle part en français) et que nous avons traduit pour le bénéfice de toutes et tous.

Ce texte fait suite à ses « Lettres à un Français » datant de 1870 et Bakounine y analyse à la fois la Commune de Paris et ses rapports politiques avec la notion d’état.
Une fois de plus, on peut se poser la question de savoir pourquoi ce texte paraît-il toujours si d’actualité aujourd’hui ? et la réponse étant invariablement : parce que rien n’a fondamentalement changé, les problèmes posés hier et avant-hier sont toujours posés aujourd’hui et que nous ne pourrons pas y trouver de solutions tant que nous accepterons la réalité politique et économique qui nous est imposée depuis bien trop longtemps.

Depuis novembre 2018, le mouvement des Gilets Jaunes met à jour les contradictions internes et permanentes d’un système étatico-capitaliste à bout de souffle et moribond. Pas à pas, les consciences politiques s’éveillent au-delà de la critique de base de la « vie quotidienne » et un plus grand nombre de gens réalisent, comme nous le disait déjà en substance Bakounine il y a 148 ans, qu’il n’y a pas de solutions au sein du système, qu’il n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir…

Reste à y réfléchir de manière critique et agir pour changer la réalité du monde en une société des sociétés embrassant la complémentarité de notre diversité et lâchait-prise de tous les antagonismes forcés sur nous. Elle est la seule voie viable pour une humanité véritablement humaine dans sa nature organique retrouvée hors du diktat marchand, tout le reste n’étant que pisser dans un violon.

Michel_Bakounine_La_Commune_de_Paris_et_la_notion_detat
(mise en page PDF de Jo)

 

Bonne lecture !

 


Vive la Commune !

 

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Analyse politique: l’église et l’état… jus vert et vert jus (Bakounine)

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Texte intéressant et très peu connu de Bakounine où il aborde le thème de la franc-maçonnerie avec laquelle il flirta un temps et du rôle historique de a bourgeoisie. Son analyse remet ici quelques pendules à l’heure par son approche multilatérale et parfois surprenante.
~ Résistance 71 ~

La théorie identique de l’église et de l’état

 

Michel Bakounine

 

Texte rare publié par “Le Progrès”, entre mars et mai 1869

I

Ce 23 février 1869 Neufchâtel

Amis et frères,

Avant de quitter vos montagnes, j’éprouve le besoin de vous exprimer encore une fois, par écrit, ma gratitude profonde pour la réception fraternelle que vous m’avez faite. N’est-ce pas une chose merveilleuse qu’un homme, un Russe, un ci-devant noble, qui jusqu’à cette dernière heure vous a été parfaitement inconnu, et qui a mis pour la première fois le pied dans votre pays, à peine arrivé, se trouve entouré de plusieurs centaines de frères ! Ce miracle ne peut plus être réalisé aujourd’hui que par l’Association Internationale des Travailleurs, et cela par une simple raison : elle seule représente aujourd’hui la vie historique, la puissance créatrice de l’avenir politique et social. Ceux qui sont unis par une pensée vivante, par une volonté et par une grande passion communes, sont réellement frères, lors même qu’ils ne se connaissent pas.

Il y eut un temps où la bourgeoisie, douée de la même puissance de vie et constituant exclusivement la classe historique, offrait le même spectacle de fraternité et d’union aussi bien dans les actes que dans la pensée. Ce fut le plus beau temps de cette classe, toujours respectable sans doute, mais désormais impuissante, stupide et stérile, à l’époque de son plus énergique développement. Elle fut ainsi avant la grande révolution de 1793 ; elle le fut encore, quoique à un moindre degré, avant les révolutions de 1830 et de 1848. Alors, la bourgeoisie avait un monde à conquérir, une place à prendre dans la société, et organisée pour le combat, intelligente, audacieuse, se sentant forte du droit de tout le monde, elle était douée d’une toute-puissance irrésistible : elle seule a fait contre la monarchie, la noblesse et le clergé réunis les trois révolutions.

A cette époque la bourgeoisie aussi avait créé une association internationale, universelle, formidable, la Franc-Maçonnerie.

On se tromperait beaucoup si l’on jugeait de la Franc-Maçonnerie du siècle passé, ou même de celle du commencement du siècle présent, d’après ce qu’elle est aujourd’hui. Institution par excellence bourgeoise, dans son développement, par sa puissance croissante d’abord et plus tard par sa décadence, la Franc-Maçonnerie a représenté en quelque sorte le développement, la puissance et la décadence intellectuelle et morale de la bourgeoisie. Aujourd’hui, descendue au triste rôle d’une vieille intrigante radoteuse, elle est nulle, inutile, quelquefois malfaisante et toujours ridicule, tandis qu’avant 1830 et surtout avant 1793, ayant réuni en son sein, à très peu d’exceptions près, tous les esprits d’élite, les cœurs les plus ardents, les volontés les plus fières, les caractères les plus audacieux, elle avait constitué une organisation active, puissante et réellement bienfaisante. C’était l’incarnation énergique et la mise en pratique de l’idée humanitaire du XVIIIe siècle. Tous ces grands principes de liberté, d’égalité, de fraternité, de la raison et de la justice humaines, élaborés d’abord théoriquement par la philosophie de ce siècle, étaient devenus au sein de la Franc-Maçonnerie des dogmes politiques et comme les bases d’une morale et d’une politique nouvelles, — l’âme d’une entreprise gigantesque de démolition et de reconstruction. La Franc-Maçonnerie n’a été rien [de] moins, à cette époque, que la conspiration universelle de la bourgeoisie révolutionnaire contre la tyrannie féodale, monarchique et divine. — Ce fut l’Internationale de la Bourgeoisie.

On sait que presque tous les acteurs principaux de la première Révolution ont été des Francs-Maçons, et que lorsque cette Révolution éclata, elle trouva, grâce à la Franc-Maçonnerie, des amis et des coopérateurs dévoués et puissants dans tous les autres pays, ce qui assurément aida beaucoup son triomphe. Mais il est également évident que le triomphe de la Révolution a tué la Franc-Maçonnerie, car la Révolution ayant comblé en grande partie les vœux de la Bourgeoisie en lui ayant fait prendre la place de l’aristocratie nobiliaire, la Bourgeoisie, après avoir été si longtemps une classe exploitée et opprimée, est devenue tout naturellement à son tour la classe privilégiée, exploitante, oppressive, conservatrice et réactionnaire, l’amie et le soutien le plus ferme de l’État. Après le coup d’État du premier Napoléon, la Franc-Maçonnerie était devenue, dans une grande partie du continent européen, une institution impériale.

La Restauration la ressuscita quelque peu. En se voyant menacée du retour de l’Ancien Régime, forcée de céder à l’Église et à la noblesse coalisées la place qu’elle avait conquise par la première révolution, la bourgeoisie était forcément redevenue révolutionnaire. Mais quelle différence entre ce révolutionnarisme réchauffé et le révolutionnarisme ardent et puissant qui l’avait inspirée à la fin du siècle dernier ! Alors la bourgeoisie avait été de bonne foi, elle avait cru sérieusement et naïvement aux droits de l’homme, elle avait été poussée, inspirée par le génie de la démolition et de la reconstruction, elle se trouvait en pleine possession de son intelligence, et dans le plein développement de sa force ; elle ne se doutait pas encore qu’un abîme la séparait du peuple ; elle se croyait, se sentait, elle était réellement la représentante du peuple. La réaction thermidorienne et la conspiration de Babeuf l’ont à jamais privée de cette illusion. — L’abîme qui sépare le peuple travailleur de la bourgeoisie exploitante, dominante et jouissante s’est ouvert, et il ne faut rien [de] moins que le corps de la bourgeoisie tout entière, toute l’existence privilégiée des bourgeois, pour le combler.

Aussi ne fut-ce plus la bourgeoisie tout entière, mais seulement une partie de la bourgeoisie qui se remit à conspirer après la Restauration, contre le régime clérical, nobiliaire et contre les rois légitimes.

Dans ma prochaine lettre, je vous développerai, si vous voulez bien me le permettre, mes idées sur cette dernières phase du libéralisme constitutionnel et du carbonarisme bourgeois.

II

J’ai dit dans mon article précédent que les tentatives réactionnaires, légitimistes, féodales et cléricales avaient fait revivre l’esprit révolutionnaire de la bourgeoisie, mais qu’entre cet esprit nouveau et celui qui l’avait animée avant 1793, il y avait une différence énorme. Les bourgeois du siècle passé étaient des géants en comparaison desquels les plus osants de la bourgeoisie de ce siècle n’apparaissent que comme des pygmées.

Pour s’en assurer, il n’y a qu’à comparer leurs programmes. Quel a été celui de la philosophie et de la la grande révolution du XVIIIe siècle ? Ni plus ni moins que l’émancipation intégrale de l’humanité tout entière ; la réalisation du droit et de la liberté réelle et complète pour chacun, par l’égalisation politique et sociale de tous ; le triomphe de l’humain sur les débris du monde divin ; le règne de la justice et de la fraternité sur la terre. — Le tort de cette philosophie et de cette révolution, c’était de n’avoir pas compris que la réalisation de l’humaine fraternité était impossible, tant qu’il existerait des États, et que l’abolition réelle des classes, l’égalisation politique et sociale des individus ne deviendra possible que par l’égalisation des moyens économiques, d’éducation, d’instruction, du travail et de la vie pour tous. On ne peut reprocher au XVIIIe [siècle] de n’avoir pas compris cela. La science sociale ne se crée et ne s’étudie pas seulement dans les livres, elle a besoin des grands enseignements de l’histoire, et il a fallu faire la révolution de 1789 et de 1793, il a fallu encore passer par les expériences de 1830 et de 1848, pour arriver à cette conclusion désormais irréfragable, que toute révolution politique qui n’a pas pour but immédiat et direct l’égalité économique n’est, au point de vue des intérêts et des droits populaires, qu’une réaction hypocrite et masquée.

Cette vérité si évidente et si simple était encore inconnue à la fin du XVIIIe siècle, et lorsque Babeuf vint poser la question économique et sociale, la puissance de la révolution était déjà épuisée. Mais il ne lui en reste pas moins l’honneur immortel d’avoir posé le plus grand problème qui ait jamais été posé dans l’histoire, celui de l’émancipation de l’humanité tout entière.

En comparaison de ce programme immense, voyons quel fut plus tard le programme du libéralisme révolutionnaire, à l’époque de la Restauration et de la monarchie de Juillet ? La prétendue liberté constitutionnelle, une liberté bien sage, bien modeste, bien réglementée, bien restreinte, toute faite pour le tempérament amoindri d’une bourgeoisie à demi rassasiée et qui, lasse de combats et impatiente de jouir, se sentait déjà menacée, non plus d’en haut, mais d’en bas, et voyait [avec] inquiétude poindre à l’horizon, comme une masse noire, ces innombrables millions de prolétaires exploités, las de souffrir et se préparant aussi à réclamer leur droit.

Dès le début du siècle présent, ce spectre naissant, qu’on a plus tard baptisé du nom de spectre rouge, ce fantôme terrible du droit de tout le monde opposé aux privilèges d’une classe d’heureux, cette justice et cette raison populaire, qui, en se développant davantage, doivent réduire en poussière les sophismes de l’économie, de la jurisprudence, de la politique et de la métaphysique bourgeoises, devinrent, au milieu des triomphes modernes de la bourgeoisie, ses trouble-fête incessants, les amoindrisseurs de sa confiance, de son courage et même de son esprit.

Et pourtant, sous la Restauration, la question sociale était encore à peu près inconnue, ou pour mieux dire, oubliée. Il y avait bien quelques grands rêveurs isolés, tels que Saint-Simon, Robert Owen, Fourier, dont le génie ou le grand cœur avaient deviné la nécessité d’une transformation radicale de l’organisation économique de la société. Autour de chacun [d’eux] se groupaient un petit nombre d’adeptes dévoués et ardents, formant autant de petites églises, mais aussi ignorés que les Maîtres, et n’exerçant aucune influence au dehors. Il y avait eu en outre encore le testament communiste de Babeuf, transmis par son illustre compagnon et ami, Buonarroti, aux prolétaires les plus énergiques, au moyen d’une organisation populaire et secrète. Mais ce n’était alors qu’un travail souterrain, dont les manifestations ne se firent sentir que plus tard, sous la monarchie de Juillet, et qui sous la Restauration ne fut aucunement aperçu par la classe bourgeoise. — Le peuple, la masse des travailleurs restait tranquille et ne revendiquait encore rien pour elle-même.

Il est clair que si le spectre de la justice populaire avait une existence quelconque à cette époque, ce ne pouvait être que dans la mauvaise conscience des bourgeois. D’où venait-elle, cette mauvaise conscience ? Les bourgeois qui vivaient sous la Restauration étaient-ils, comme individus, plus méchants que leurs pères qui avaient fait la Révolution de 1789 et de 1793 ? Pas le moins du monde. C’étaient à peu près les mêmes hommes, mais placés dans un autre milieu, dans d’autres conditions politiques, enrichis d’une nouvelle expérience, et par conséquent ayant une autre conscience.

Les bourgeois du siècle dernier avaient sincèrement cru qu’en s’émancipant eux-mêmes du joug monarchique, clérical et féodal, ils émancipaient avec eux tout le peuple. Et cette naïve et sincère croyance fut la source de leur audace héroïque et de toute leur puissance merveilleuse. — Ils se sentaient unis à tout le monde et marchaient à l’assaut portant en eux la force, le droit [de] tout le monde. Grâce à ce droit et à cette puissance populaire qui s’étaient pour ainsi dire incarnés dans leur classe, les bourgeois du siècle dernier purent escalader et soumettre cette forteresse du pouvoir politique, que leurs pères avaient convoitée pendant tant de siècles. Mais au moment même où il y plantaient leur bannière, une lumière nouvelle se faisait dans leur esprit. Dès qu’ils eurent conquis le pouvoir, ils commencèrent à comprendre qu’entre leurs intérêts, ceux de la classe bourgeoise, et les intérêts des masses populaires, il n’y avait plus rien de commun, qu’il y avait au contraire opposition radicale et que la puissance et la prospérité exclusives de la classe des possédants ne pouvaient s’appuyer que sur la misère et sur la dépendance politique et sociale du prolétariat.

Dès lors, les rapports de la bourgeoisie et du peuple se transformèrent d’une manière radicale, et avant même que les travailleurs aient compris que les bourgeois étaient leurs ennemis naturels, encore plus par nécessité que par mauvaise volonté, les bourgeois étaient déjà arrivés à la conscience de cet antagonisme fatal. — C’est ce que j’appelle la mauvaise conscience des bourgeois.

III

La mauvaise conscience des bourgeois, ai-je dit, a paralysé, dès le commencement de ce siècle, tout le mouvement intellectuel et moral des bourgeois. Je me corrige, et je remplace ce mot : paralysé, par cet autre : dénaturé. Car il serait injuste de dire qu’il y a eu paralysie ou absence de mouvement dans un esprit qui, passant de la théorie à l’application des sciences positives, a créé tous les miracles de l’industrie moderne, les bateaux à vapeur, les chemins de fer et le télégraphe, d’un côté ; et [qui,] de l’autre, en mettant au jour une science nouvelle, la statistique, et en poussant l’économie politique et la critique historique du développement de la richesse et de la civilisation des peuples jusqu’à leurs derniers résultats, a jeté les bases d’une philosophie nouvelle, — le socialisme, qui n’est autre chose, au point de vue des intérêts exclusifs de la bourgeoisie, qu’un sublime suicide, la négation même du monde bourgeois.

La paralysie n’est survenue que plus tard, depuis 1848, alors qu’épouvantée des résultats de ses propres travaux, la bourgeoisie s’est rejetée sciemment en arrière, et que pour conserver ses biens, renonçant à toute pensée et à toute volonté, elle s’est soumise à des protecteurs militaires et s’est donnée corps et âme à la plus complète réaction. Depuis cette époque, elle n’a plus rien inventé, elle a perdu, avec le courage, la puissance même de sa création. Elle n’a plus même la puissance ni l’esprit de la conservation, car tout ce qu’elle a fait et ce qu’elle fait pour son salut la pousse fatalement vers l’abîme.

Jusqu’en 1848, elle était encore pleine d’esprit. Sans doute, cet esprit n’avait plus cette sève vigoureuse qui du XVIe au XVIIIe siècle lui avait fait créer un monde nouveau. Ce n’était plus l’esprit héroïque d’une classe qui avait eu toutes les audaces parce qu’il lui avait fallu tout conquérir. C’était l’esprit sage et réfléchi d’un nouveau propriétaire qui, après avoir conquis un bien ardemment convoité, devait maintenant le faire prospérer et [le faire] valoir. Ce qui caractérise surtout l’esprit de la bourgeoisie dans la première moitié de ce siècle, c’est une tendance presque exclusivement utilitaire.

On lui en a fait un reproche, et à tort. Je pense au contraire qu’elle a rendu un dernier grand service à l’humanité, en prêchant, encore plus par son exemple que par ses théories, le culte, ou pour mieux dire, le respect des intérêts matériels. Au fond, ces intérêts ont toujours prévalu dans le monde, mais ils s’y étaient produits jusque-là sous la forme d’un idéalisme hypocrite ou malsain, qui les avait précisément transformés en intérêts malfaisants ou iniques.

Quiconque s’est un peu occupé d’histoire n’a pu manquer de s’apercevoir qu’au fond des luttes religieuses et théologiques, il y a toujours quelque grand intérêt matériel. Toutes les guerres de races, de nations, d’États et de classes, n’ont jamais eu d’autre but que la domination, condition et garantie nécessaires de la jouissance et de la possession. L’histoire humaine, considérée à ce point de vue, n’est rien que la continuation de ce grand combat pour la vie, qui, d’après Darwin, constitue la loi fondamentale de la nature organique.

Dans ce monde animal, ce combat se fait sans idées et sans phrases, il est aussi sans solution : tant que la terre existera, le monde animal s’entre-dévorera. C’est la condition naturelle de sa vie. — Les hommes, animaux carnivores par excellence, ont commencé leur histoire par l’anthropophagie. — Ils tendent aujourd’hui à l’association universelle, à la production et à la jouissance collectives. 

(NdlR: Bakounine ici, à l’instar de Marx et Engels, est la victime de l’ignorance anthropologique de son époque, on en sait fort heureusement bien plus aujourd’hui et on ne peut que sourire ici, au narratif “anthropologique” des plus limité et erroné de Bakounine…)

Mais, entre ces deux termes, quelle tragédie sanglante et horrible ! Et nous n’en avons pas encore fini avec cette tragédie. — Après l’anthropophagie est venu l’esclavage, après l’esclavage le servage, après le servage, le salariat, auquel doit succéder d’abord le jour terrible de la justice, et plus tard, beaucoup plus tard, l’ère de la fraternité. — Voilà les phases par lesquelles le combat animal pour la vie se transforme graduellement, dans l’histoire, en l’organisation humaine de la vie. (NdlR: cf notre note ci-dessus, la recherche anthropologique associée à l’archéologie, a démontré la non-linéarité de ce que décrit Bakounine. L’humain n’est pas passé de l’un à l7autre en “fermant irrémédiablement” les portes derrière lui, c’est bien plus compliqué que cela, nous référons les lecteurs à nos publications anthropologiques sur ce blog…)

Et au milieu [de] cette lutte fratricide des hommes contre des hommes, dans cet entre-dévorement mutuel, dans cet asservissement et dans cette exploitation des uns par les autres qui, changeant de noms et de formes, se sont maintenus à travers tous les siècles jusqu’à nos jours (NDLR: Kropotkine est venu un peu plus tard avec son “L’Entraide, un facteur de l’évolution”, corriger et remettre le darwinisme-social dans les poubelles de la science…) , la religion, quel rôle a-t-elle joué ? — elle a toujours sanctifié la violence, et l’a transformée en droit. Elle a transporté dans un ciel fictif l’humanité, la justice et la fraternité, pour laisser sur la terre le règne de l’iniquité et de la brutalité. Elle a béni les brigands heureux, et pour les rendre encore plus heureux, elle a prêché la résignation et l’obéissance à leurs innombrables victimes, — les peuples. Et plus l’idéal qu’elle adorait dans le ciel semblait sublime, plus la réalité de la terre devenait horrible. Car c’est le caractère propre de tout idéalisme, tant religieux que métaphysique, de mépriser le monde réel, et, tout en le méprisant, de l’exploiter, — d’où il résulte que tous idéalisme engendre nécessairement l’hypocrisie.

L’homme est matière et ne peut pas impunément mépriser la matière. Il est un animal et ne peut détruire son animalité ; mais il peut et doit la transformer et l’humaniser par la liberté, c’est-à-dire par l’action combinée de la justice et de la raison, qui à leur tour n’ont de prise sur elle que parce qu’elles en sont les produits et la plus haute expression. Toutes les fois au contraire que l’homme a voulu faire abstraction de son animalité, il en est devenu le jouet et l’esclave, et le plus souvent même le serviteur hypocrite, — témoins les prêtres de la religion la plus idéale et la plus absurde du monde : le christianisme.

Comparez leur obscénité bien connue avec leur serment de chasteté ; comparez leur convoitise insatiable avec leur doctrine de renoncement aux biens de ce monde, et avouez qu’il n’existe pas d’êtres aussi matérialistes que ces prêcheurs de l’idéalisme chrétien. A cette heure même, quelle est la question qui agite le plus toute l’Église ? — C’est la conservation de ces biens de l’Église, que menace de confisquer partout aujourd’hui cette autre Église, expression de l’idéalité politique, l’État.

L’idéalisme politique n’est ni moins absurde, ni moins pernicieux, ni moins hypocrite que l’idéalisme de la religion, dont il n’est d’ailleurs qu’une forme différente, l’expression ou l’application mondaine et terrestre. L’État est le frère cadet de l’Église — et le patriotisme, cette vertu et ce culte de l’État, n’est qu’un reflet du culte divin.

L’homme vertueux, selon les préceptes de l’école idéale, religieuse et politique à la fois, doit servir Dieu et se dévouer à l’État. Telle est la doctrine dont l’utilitarisme bourgeois, dès le début de ce siècle, a commencé à faire justice.

IV

Qu’est-ce que l’État ? C’est, nous répondent les métaphysiciens et les docteurs en droit, c’est la chose publique ; les intérêts, le bien collectif et le droit de tout le monde, opposés à l’action dissolvante des intérêts et des passions égoïstes de chacun. C’est la justice et la réalisation de la morale et de la vertu sur la terre. Par conséquent il n’est point d’acte plus sublime ni de plus grand devoir pour les individus, que de se dévouer, de se sacrifier, et au besoin de mourir pour le triomphe, pour la puissance de l’État.

Voilà en peu de mots toute la théologie de l’État. Voyons maintenant si cette théologie politique, de même que la théologie religieuse, ne cache pas sous de très belles et de très poétiques apparences, des réalités très communes et très sales.

Analysons d’abord l’idée même de l’État, telle que nous la représentent ses prôneurs. C’est le sacrifice de la liberté naturelle et des intérêts de chacun, individus aussi bien qu’unités collectives, comparativement petites : associations, communes et provinces, — aux intérêts et à la liberté de tout le monde, à la prospérité du grand ensemble. Mais ce tout le monde, ce grand ensemble, qu’est-il en réalité ? C’est l’agglomération de tous les individus et de toutes les collectivités humaines plus restreintes qui le composent. Mais du moment que pour le composer et pour s’y coordonner, tous les intérêts individuels et locaux doivent être sacrifiés, le tout, qui est censé les représenter, qu’est-il en effet ? Ce n’est pas l’ensemble vivant, laissant respirer chacun à son aise et devenant d’autant plus fécond, plus puissant et plus libre que plus largement se développent en son sein la pleine liberté et la prospérité de chacun ; ce n’est point la société humaine naturelle, qui confirme ou augmente la vie de chacun par la vie de tous ; — c’est, au contraire, l’immolation de chaque individu comme de toutes les associations locales, l’abstraction destructive de la société vivante, la limitation, ou pour mieux dire la complète négation de la vie et du droit de toutes les parties qui composent tout le monde : c’est l’État, c’est l’autel de la religion politique sur lequel la société naturelle est toujours immolée : une universalité dévorante, vivant de sacrifices humains, comme l’Église. — L’État, je le répète encore, est le frère cadet de l’Église.

Pour prouver cette identité de l’Église et de l’État, je prie le lecteur de vouloir constater ce fait, que l’une comme l’autre sont fondés essentiellement sur l’idée du sacrifice de la vie et du droit naturel, et qu’ils partent également du même principe ; celui de la méchanceté des hommes, qui ne peut être vaincue, selon l’Église, que par la grâce divine et par la mort de l’homme naturel en Dieu, et selon l’État, que par la loi, et par l’immolation de l’individu sur l’autel de l’État. L’une et l’autre tendent à transformer l’homme, l’une en un saint, l’autre en un citoyen. Mais l’homme naturel doit mourir, car sa condamnation est unanimement prononcée par la religion de l’Église et par celle de l’État.

Telle est dans sa pureté la théorie identique de l’Église et de l’État. C’est une pure abstraction ; mais toute abstraction historique suppose des faits historiques. Ces faits, comme je l’ai déjà dit dans mon précédent article, sont d’une nature toute réelle, toute brutale : c’est la violence, la spoliation, l’asservissement, la conquête. L’homme est ainsi formé, qu’il ne se contente pas de faire, il a encore le besoin de s’expliquer et de légitimer, devant sa propre conscience et aux yeux de tout le monde, ce qu’il a fait. La religion est donc venue à point pour bénir les faits accomplis et, grâce à cette bénédiction, le fait inique et brutal s’est transformé en droit. La science juridique et le droit politique, comme on sait, sont issus de la théologie d’abord ; et plus tard de la métaphysique, qui n’est autre chose qu’une théologie masquée, une théologie qui a la prétention ridicule de ne point être absurde, s’est efforcée vainement de leur donner le caractère de la science.

=*=*=

Lectures complémentaires:

Manifeste pour la Société des Sociétés

Dieu et lEtat_Bakounine

L’anarchie pour la jeunesse

Bakounine_et_letat_marxiste_Leval

La Morale Anarchiste de Kropotkine)

Appel au Socialisme Gustav Landauer

 

Résistance politique: Bakounine et l’état marxiste ~ 2ème partie partie ~ (Gaston Leval)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, documentaire, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 27 mai 2017 by Résistance 71

Le texte intégral en PDF réalisé par Jo de JBL1960:

Bakounine_et_letat_marxiste_Leval

 

Bakounine et l’état marxiste

 

Gaston Leval (1955)

 

1ère partie

2ème partie

 

LES DEUX MÉTHODES :

« Je suis partisan convaincu de égalité économique et sociale, parce que je sais qu’en dehors de cette égalité, la liberté, la justice, la dignité humaine, la moralité et le bien-être des individus aussi bien que la prospérité des nations ne seront jamais rien qu’autant de mensonges, mais, partisans quand même de la liberté, cette condition première de l’humanité, je pense que l’égalité doit s’établir dans le monde par l’organisation spontanée du travail et de la propriété collective des associations de producteurs librement organisées et fédéralisées, dans les communes, non par l’action suprême et tutélaire de l’État.

«C’est là le point qui divise principalement les socialistes ou collectivistes révolutionnaires 6 des communistes autoritaires partisans de l’initiative absolue de l’État. Leur but est le même ; l’un et l’autre parti veulent également la création d’un ordre social nouveau fondé uniquement sur l’organisation du travail collectif, inévitablement imposé à chacun et à tous par la force même des choses, à des conditions économiques égales pour tous, et sur l’appropriation collective des instruments de travail.

  1. Non seulement Bakounine, mais toute la tendance dont il était le théoricien et l’animateur, était collectiviste. Pourtant il semble que les conceptions bakouniniennes n’ont pas été intégralement comprises par ceux qui plus tard créèrent le principe communiste libertaire, et je crois maintenant que le collectivisme de Bakounine, non de ses disciples, est la solution juridique la plus valable de toutes celles émises par la tendance socialiste anti-étatiste.

« Seulement les communistes s’imaginent qu’il pourront y arriver par le développement et par l’organisation de la puissance politique des classes ouvrières et principalement du prolétariat des villes, à l’aide du radicalisme bourgeois, tandis que les socialistes révolutionnaires, ennemis de tout alliage et de toute alliance équivoques, pensent, au contraire, qu’ils ne peuvent atteindre ce but que par le développement et par l’organisation de la puissance non politique, mais sociale, et par conséquent antipolitique des masses ouvrières tant des villes que des campagnes, y compris tous les hommes de bonne volonté des classes supérieures qui, rompant avec leur passé, voudraient franchement s’adjoindre à eux et accepter intégralement leur programme.

«De là deux méthodes différentes. Les communistes croient devoir organiser les forces ouvrières pour s’emparer de la puissance politique des États. Les socialistes révolutionnaires s’organisent en vue de la destruction, ou, si l’on veut un mot plus poli, en vue de la liquidation des États. Les communistes sont les partisans du principe et de la pratique de l’autorité, les socialistes n’ont confiance que dans la liberté. Les uns et les autres, également partisans de la science qui doit tuer la superstition et remplacer la foi, les premiers voudraient l’imposer ; les autres s’efforcent de la propager, afin que les groupes humains convaincus, s’organisent et se fédèrent spontanément, librement, de bas en haut, par leur mouvement propre et conformément à leurs réels intérêts, mais jamais d’après un plan tracé d’avance et imposé aux masses ignorantes par quelques intelligences supérieures ». (Préambule pour la seconde livraison de l’Empire Knouto- Germanique. T. III, p. 250-252 des Œuvres)

Dans toutes ces pages, écrites, comme beaucoup d’autres, souvent sans ordre, Bakounine continue de montrer différences et dangers. Ainsi, dans sa longues Lettre à « La Liberté », journal socialiste de Bruxelles qui, avec le Fragment formant une suite de l’Empire Knouto-Germanique est l’écrit le plus systématique,         sur         ce         sujet,         il         critique         « l’illusion         de         l’État         populaire » (Volkstaat), poursuivie par les socialdémocrates et les travailleurs allemands qui les suivent, déclare que la révolution viendra plutôt du midi de l’Europe et que le peuple allemand la suivra, en renversant « d’un seul coup la domination de ses tyrans et de ses soi-disant émancipateurs ».

Et il ajoute :

«Le raisonnement de M. Marx aboutit à des résultats absolument opposés. Ne prenant en considération que la seule question économique, il se dit que les pays les plus avancés et par conséquent les plus capables de faire une révolution sociale sont ceux dans lesquels la production capitaliste moderne a atteint son plus haut degré de développement. Ce sont eux, qui, à l’exclusion de tous les autres, sont les pays civilisés, les seuls appelés à initier et à diriger cette révolution. Cette révolution consistera dans l’expropriation soit successive, soit violente des propriétaires et des capitalistes actuels, et dans l’appropriation de toutes les terres et de tout le capital par l’État qui, pour remplir sa grande mission économique, aussi bien que politique, devra nécessairement être très puissant et très fortement concentré. L’État administrera et dirigera la culture de la terre au moyen de ses ingénieurs appointés et commandant à des armées de travailleurs ruraux, organisés et disciplinés pour cette culture. En même temps, sur la ruine de toutes les banques existantes, il établira une banque unique, commanditaire de tout le travail et de tout le commerce international 7.

« On conçoit qu’au premier abord, un plan d’organisation si simple, en apparence au moins, puisse séduire l’imagination d’ouvriers plus avides de justice et d’égalité que de liberté, et qui s’imaginent follement que l’un et l’autre peuvent exister sans liberté, comme si, pour conquérir et pour consolider la justice et l’égalité, l’on pouvait se reposer sur autrui et sur des gouvernants surtout, quelques élus et contrôlés qu’ils se disent par le peuple! En réalité, ce serait pour le prolétariat un régime de caserne, où la masse uniforme des travailleurs et des travailleuses s’éveillerait, s’endormirait, travaillerait et vivrait au tambour ; pour les habiles et les savants un privilèges de gouvernement ; et pour d’autres, alléchés par l’immensité des spéculations des banques internationales, un vaste champ de tripotages lucratifs.

« A l’intérieur ce sera l’esclavage, à l’extérieur la guerre sans trêve, à moins que tous les peuples des races « inférieures », latine et slave, l’une fatiguée de la civilisation bourgeoise, l’autre ignorant à peu près et la dédaignant par instinct, ne se résignent à subir le joug d’une nation essentiellement bourgeoise et d’un État d’autant plus despotique qu’il s’appellera l’État populaire. »

Une parenthèse semble s’imposer. C’est sur l’Allemagne et l’État socialiste allemand que Marx semblait alors, après avoir pronostiqué, en vertu du socialisme « scientifique » et de la concentration industrielle que l’Angleterre ouvrirait la marche (en 1882 il admettra dans la préface à l’édition russe du Manifeste communiste que ce puisse être la Russie), c’est en Allemagne que Marx voyait maintenant réaliser ses conceptions. Réalisation qui devait se baser sur un État fort, lequel prendrait la tête de l’Internationale, et par conséquence inéluctable, dominerait les autres nations. C’est en Russie que la révolution

  1. L’essentiel de ces buts figurait dans le programme de la social-démocratie allemande.

marxiste s’est produite. Mais il y a une similitude frappante dans cette domination des autres nations par la première « patrie socialiste marxiste » ; cela découle de la conception centraliste de l’État-guide à laquelle Marx était parvenu.

CONTRADICTIONS DE LA DICTATURE « PROLÉTARIENNE »

Bakounine pose à nouveau le problème dans son livre Étatisme et Anarchisme, écrit en russe et pour la Russie, en 1873. Contrairement à ce qui a été affirmé, ce livre n’est pas supérieur à divers écrits que nous trouvons dans les Œuvres. Il n’a pas une valeur théorique fondamentale.

Il a été traduit du russe à l’espagnol, et c’est à l’édition argentine que j’emprunte la critique de l’État « prolétarien » et de la dictature de la classe dominante prolétarienne. Il apparaissait alors à Bakounine que, la révolution sociale ayant triomphé, la classe possédante – aristocratique terrienne, bourgeoisie capitaliste – devrait automatiquement disparaître, et que la nécessité de la domination d’une classe par une autre, au moyen de l’État pour la faire disparaître, n’avait aucun sens.

« Si, demandons-nous, le prolétariat se convertit en classe dominante, sur qui dominera-t-il? Il restera donc un autre prolétariat soumis à cette nouvelle domination, et à un autre État? C’est, par exemple, le cas de la masse paysanne qui, comme on sait, ne jouit pas de la bienveillance des marxistes et, se trouvant à un niveau de culture inférieur, sera sans doute gouvernée par le prolétariat des villes et des fabriques ; ou, si nous considérons la question du point de vue national, par rapport au prolétariat allemand vainqueur 8 les esclaves tomberont sous le joug servile, semblable à celui que ce prolétariat subit de sa bourgeoisie.

«Que signifie «le prolétariat élevé au rang de classe dominante»? Serait-ce le prolétariat entier qui se mettrait à la tête du gouvernement? Il y a environ quarante millions d’Allemands, imagine-t-on ces quarante millions membres du gouvernement? Le peuple entier gouvernera et il n’y aura pas de gouvernés, mais alors il n’y aura pas de gouvernement, il n’y aura pas d’esclaves ; tandis que s’il y a État, il y aura des gouvernés, il y aura des esclaves.

« Dans la théorie marxiste, ce dilemme se résout facilement. On entend par gouvernement du peuple le gouvernement par un petit nombre de

  1. Nous pourrions dire aujourd’hui le prolétariat russe par rapport aux pays satellites, dépouillés d’une partie de leur production au profit du peuple – ou de la classe dominante – russe.

représentants élus par le peuple. Le suffrage universel – le droit de vote par tout le peuple des représentants du peuple et des gérants de l’État – tel est le dernier mot des marxistes, avec celui de la minorité dominante d’autant plus dangereuse qu’elle apparaîtra comme l’expression de la soi-disant volonté populaire.

« Ainsi, de quelque côté qu’on examine le problème, on arrive toujours au même triste résultat : le gouvernement de l’immense majorité des masses du peuple par la minorité privilégiée. Mais, nous disent les marxistes, cette minorité sera composée de travailleurs. Oui, d’ex-travailleurs peut-être, mais dès qu’ils se convertiront en gouvernants ou en représentants du peuple, ils cesseront d’être des travailleurs et ils considéreront le monde des travailleurs du haut de leur position étatique ; dès lors ils ne représenteront plus le peuple, mais eux-mêmes, et leurs prétentions de vouloir gouverner le peuple. Celui qui veut en douter ne connaît rien de la nature humaine.

« Mais ces élus seront d’ardents convaincus, et de plus, des socialistes scientifiques.         Ces         mots         « socialistes         scientifiques »         qui         se         trouvent continuellement dans les œuvres et les discours des lassaliens et des marxistes prouvent que le prétendu État populaire ne sera qu’une administration assez despotique des masses du peuple par une aristocratie nouvelle, très peu nombreuse, des vrais et pseudo savants. Le peuple n’est pas savant, et par conséquent il sera entièrement exempté des préoccupations gouvernementales et globalement inclus dans le troupeau des administrés. Belle libération! Les marxistes voient cette contradiction, et reconnaissant qu’un gouvernement de savants – le plus insupportable, le plus outrageant et le plus méprisant de tous – serait malgré toutes les formes démocratiques, une véritable dictature, se consolant en disant que cette dictature serait provisoire et de courte durée. Ils disent que leur seul souci et leur seul but seront d’éduquer et d’élever le peuple, tant au point de vue économique que politique, à un niveau tel que tout gouvernement deviendra bientôt superflu, et que l’État, perdant tout caractère politique, c’est-à-dire de domination, se transformera en une organisation absolument libre des communes.

«Nous sommes devant une contradiction flagrante. Si l’État était vraiment populaire, pourquoi l’abolir? Et si le gouvernement du peuple est indispensable pour l’émancipation réelle du peuple, comment osent-ils l’appeler populaire?

« Grâce à la polémique que nous avons soutenue avec eux, nous leur avons fait déclarer que la liberté ou l’anarchie, c’est-à-dire l’organisation libre des masses travailleuses de bas en haut, est le but final du développement social, et que tout État, sans excepter l’État populaire, est un joug qui, d’une part engendre le despotisme, de l’autre l’esclavage.

«Ils déclarent qu’une telle dictature du joug étatique est un moyen transitoire inévitable pour atteindre l’émancipation intégrale du peuple :

l’anarchie, ou la liberté, est objectif ; l’État, ou la dictature, le moyen. Ainsi donc, pour émanciper les masses laborieuses, il faut d’abord les asservir ».

LA PRATIQUE DE LA DICTATURE

Nous en arrivons à l’anticipation étonnamment divinatrice de ce qui s’est passé en Russie, et dans tous les pays où l’État marxiste domine. Ce qui suit est pris dans Fragment formant une suite de l’Empire knouto-germanique (p. 473 et suiv., t. IV des Œuvres). Le premier paragraphe mêle, aux considérations générales sur la révolution sociale, le problème immédiat de l’Internationale dont Bakounine fut le théoricien le plus obstiné et le plus profond 9 et, dans les pays latins, l’organisateur le plus ardent, l’inspirateur le plus efficace.

Il n’est pas inutile d’insister sur cette question qui mériterait un développement à part. Nous avons vu que la social-démocratie allemande, organisée en parti politique, entreprenait la conquête de l’État par la lutte parlementaire. Bakounine voyait, dramatiquement, qu’une telle tactique « tuerait l’Internationale » – ce qui a eu lieu – parce que chaque section nationale, se centrant sur l’État national, tournait le dos aux autres États nationaux et rompait sa solidarité, son unité avec les autres sections. Il n’y avait plus que des partis nationaux, repliés dans les frontières de leur pays respectif. L’Internationale n’était plus qu’un mot. Du jour où, au moyen d’une majorité fictive, Marx arracha au Congrès de La Haye (1872) l’approbation de la conquête des pouvoirs, les grandes possibilités, nées de l’apparition de cette organisation qui, tendant à l’universalité prolétarienne, devait nier les États, étaient sacrifiées.

Il ne manque pas même, dans cette émancipation géniale de la réalité de l’État marxiste futur, la morale du patriotisme si savamment exploitée au pays des Soviets, où pour exalter un sentiment primitif et latent, les dirigeants ont ressuscité les hymnes patriotiques de l’époque tsariste, encensent les noms de Kutonzof et autres grands généraux, annexent à la gloire du peuple russe toutes les découvertes du monde. Bakounine n’a certainement pas péché par excès de prévisions. Il resté au-dessous de la vérité, car même dans l’organisation de l’appareil répressif qu’il annonce avec une précision stupéfiante, il ne pouvait

  1. L’Internationale était constituée par des organisations ouvrières professionnelles et des fédérations de métiers, c’est pourquoi l’apparition de partis politiques qui devenaient prédominants était une déviation fondamentale. Sur cette première constitution, et sur les buts énoncés, particulièrement dans le Préambule, Bakounine écrivit de nombreuses études et de nombreux articles qui font de lui le plus grand théoricien de ce qu’on appellera plus tard syndicalisme révolutionnaire. Sorel, Pouget, Lagardelle, Leone, Labriola, etc. n’ont fait que délayer sa pensée.

imaginer – et personne ne le pouvait – tous les moyens de torture et tous les procédés qui font s’accuser les victimes elles-mêmes dans les parodies de justice sans égales dans l’histoire. Et laissons, pour finir, la parole à Bakounine.

« Il est dans la nature de l’État de rompre la solidarité humaine et de nier en quelque sorte l’humanité. L’État ne peut se conserver comme tel dans son intégrité et dans toute sa force qu’il se pose comme le but suprême absolu, au moins pour ses propres citoyens, ou, pour parler plus franchement, pour ses propres sujets, ne pouvant pas s’imposer comme tel aux sujets des autres États. De là résulte inévitablement une rupture avec la morale humaine en tant qu’universelle, avec la raison universelle, par la naissance de la morale de l’État, et d’une raison d’État.

« Le principe de la morale politique ou d’État est très simple. L’État étant le but suprême, tout ce qui est favorable au développement de sa puissance est bon ; tout ce qui lui est contraire, fût-ce la chose la plus humaine du monde, est mauvais. Cette morale s’appelle le patriotisme. L’Internationale, comme nous l’avons vu, est la négation du patriotisme, et par conséquent la négation de l’État. Si donc M. Marx et ses amis de la démocratie socialiste allemande pouvaient réussir à introduire le principe de l’État dans notre programme, ils tueraient l’Internationale.

«L’État, pour sa conservation, doit être nécessairement puissant au dehors ; mais s’il l’est au dehors, il le sera infailliblement au dedans. Tout État, devant se laisser inspirer et diriger par une morale particulière, conforme aux conditions particulières de son existence, par une morale qui est une restriction, et par conséquent la négation de la morale humaine et universelle, devra veiller à ce que tous ses sujets, dans leurs pensées, et surtout dans leurs actes, ne s’inspirent aussi que des principes de cette morale patriotique ou particulière, ou qu’ils restent sourd aux enseignements de la morale purement ou universellement humaine.

« De là résulte la nécessité d’une censure de l’État ; une liberté trop grande de la pensée et des opinions étant, comme le pense M. Marx, avec beaucoup de raisons d’ailleurs, à son point de vue éminemment politique, incomparable avec cette unanimité d’adhésion réclamée par la sûreté de l’État. Que telle soit, en réalité, la pensée de M. Marx, cela nous est suffisamment prouvé par les tentatives qu’il a faites pour introduire, sous des prétextes plausibles, en la couvrant d’un masque, la censure dans l’Internationale. Mais quelle que soit la vigilance de cette censure, alors même que l’État prendrait exclusivement entre ses mains toute l’éducation et toute l’instruction populaires, comme l’a voulu Mazzini, et comme le veut aujourd’hui M. Marx, l’État ne pourra jamais être sûr que des pensées prohibées et dangereuses ne se glissent, en contrebande, dans la conscience des populations qu’il gouverne. Le fruit défendu a tant d’attraits pour les

hommes, et le diable de la révolte, cet ennemi éternel de l’État, se réveille si facilement dans les cœurs lorsqu’ils ne sont pas suffisamment abrutis, que ni cette éducation, ni cette instruction, ni même cette censure ne garantissent suffisamment la tranquillité de l’État. Il lui faut encore une police, des agents dévoués qui surveillent et dirigent, secrètement et sans que cela paraisse, le courant de l’opinion et des passions populaires. Nous avons vu que M. Marx lui-même est tellement convaincu de cette nécessité qu’il a cru devoir remplir de ses agents secrets toutes les régions de l’Internationale, et surtout l’Italie, la France et l’Espagne.

« Enfin, quelque parfaite que soit, au point de vue de la conservation de l’État, l’organisation de l’éducation et de l’instruction populaires, de la censure et de la police, l’État ne peut être sûr de son existence tant qu’il n’a point, pour le défendre contre ses ennemis de l’intérieur, contre le mécontentement des populations, une force armée. L’État, c’est le gouvernement de haut en bas d’une immense quantité d’hommes très divers au point de vue du degré de leur culture, de la nature des pays ou des localités qu’ils habitent, de leur position, de leurs occupations, de leurs intérêts et de leurs aspirations, par une minorité quelconque. Cette minorité, fût-elle élue par le suffrage universel et contrôlée dans ses actes par des institutions populaires, à moins qu’elle ne soit douée de l’omniscience, de l’omniprésence et de la toute puissance que les théologiens attribuent à leur Dieu, il est impossible qu’elle puisse prévoir les besoins, ni satisfaire, avec une égale justice, aux intérêts les plus légitimes, les plus pressants de tout le monde. Il y aura toujours des mécontents parce qu’ils y aura toujours des sacrifiés.

« Dans l’État populaire de M. Marx, nous dit-on, il n’y aura point de classe privilégiée. Tous seront égaux, non seulement au point de vue juridique et politique, mais au point de vue économique. Au moins on le promet, quoique je doute fort que de la manière dont on s’y prend et dans la voie qu’on veut suivre, on ne puisse jamais tenir sa promesse. Il n’y aura donc plus de classe privilégiée, mais un gouvernement et, remarquez-le bien, un gouvernement excessivement compliqué, que ne se contentera pas de gouverner et d’administrer les masses politiquement, comme le font tous les gouvernements aujourd’hui, mais qui encore         les administrera économiquement, en concentrant en ses mains la production et la juste répartition des richesses, la culture de la terre, l’établissement et le développement des fabriques, l’organisation et la direction du commerce, enfin l’application du capital à la production par le seul banquier, l’État. Tout cela exigera une science immense et beaucoup de têtes débordantes de cervelle dans ce gouvernement. Ce sera le règne de l’intelligence scientifique, le plus aristocratique, le plus despotique, le plus arrogant et le plus méprisant de tous les régimes. Il y aura une nouvelle classe, une hiérarchie nouvelle de savants réels et fictifs, et le monde se partagera en une minorité dominant au nom de la science, et une immense majorité ignorante. Et alors, gare à la masse des ignorants!

«Un tel régime ne manquera pas soulever de très sérieux mécontentements dans cette masse et, pour la contenir, le gouvernement illuminateur et émancipateur de M. Marx aura besoin d’une force armée non moins sérieuse. Car le gouvernement doit être fort, dit M. Engels, pour maintenir dans l’ordre ces millions d’analphabètes dont le soulèvement brutal pourrait tout détruire et tout renverser, même un gouvernement dirigé par des têtes débordantes de cervelle.

« Vous voyez bien qu’à travers toutes les phrases et toutes les promesses démocratiques et socialistes du programme de M. Marx, on retrouve dans son État tout ce qui constitue la propre nature despotique et brutale de tous les États, quelle que soit la forme de leur gouvernement, et qu’à la fin des comptes l’État populaire tant recommandé par M. Marx et l’État aristocratico-monarchique maintenu avec tant d’habileté et de puissance par M. de Bismarck s’identifie complètement par la nature de leur but tant intérieur qu’extérieur. A l’extérieur, c’est le même déploiement de la force militaire, c’est-à-dire la conquête ; et à l’intérieur c’est le même emploi de cette force armée, dernier argument de tous les pouvoirs politique menacés, contre les masses qui, fatiguées de croire, d’espérer, de se résigner et d’obéir toujours, se révoltent ».

J’ajouterai une considération finale. Si Bakounine a vu juste dans ses critiques, il a vu juste aussi dans l’essentiel de la ligne de conduite à suivre. Le but de cette étude n’est pas de l’exposer. Mais j’affirme que la pensée constructive bakouninienne constitue toujours une source extraordinaire à laquelle nous avons beaucoup à puiser. Le socialisme meurt et l’avenir du monde est en danger parce qu’on ne l’a pas suivie. C’est en y revenant que la justice sociale dans la liberté sera possible.

Résistance politique: Anarchie… de l’Idée à la pratique…

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Anarchie = choix de la liberté au lieu de la peur

« Un état totalitaire est en fait une théocratie et sa classe dirigeante, pour garder le pouvoir, doit être pensée comme étant infaillible… Le totalitarisme demande en fait l’altération continuelle du passé et sur le long terme, le remaniement de la croyance en une vérité objective. »
~ George Orwell. 1946 ~

« Le libéralisme, le socialisme et le communisme d’état sont trois membres de la même famille empruntant des voies différentes pour exercer le pouvoir sur l’Homme et ce afin de l’empêcher d’atteindre son épanouissement vers la liberté et l’indépendance en créant un principe nouveau, sain et authentique à partir d’un idéal social valable pour tout le genre humain. »
~ Nestor Makhno ~

 

L’anarchisme de Michel Bakounine

 

Traduction d’une compilation de citations de l’auteur

 

Résistance 71

 

26 Mai 2016

 

“Nous n’avons pas peur de l’anarchie, nous l’invoquons, car nous sommes convaincus que l’anarchie, c’est à dire la manifestation sans restriction de la vie libérée du peuple, doit jaillir de la liberté, de l’égalité, du nouvel ordre social et de la force de la révolution elle-même contre la réaction. Il n’y a aucun doute que cette nouvelle vie, la révolution populaire, s’organisera en temps et en heure, mais qu’elle créera son organisation depuis la base, de la circonférence vers le centre en accord avec les principes de liberté et non pas du haut vers le bas et du centre vers la circonférence comme le pratique toute forme d’autorité. [Program of the International Brotherhood]

“En dehors du système mazzinien, qui est le système de la république sous la forme de l’État, il n’y a pas d’autre système si ce n’est celui de la république en tant que commune, la république en tant que fédération, une république du peuple véritable et socialiste, le système de l’anarchisme. C’est la politique de la révolution sociale, qui vise à l’abolition de l’État et de l’économie (de marché), pour une organisation libre commune du peuple, une organisation ayant sa racine à la base de la société par le moyen d’une fédération.” [Circular Letter to My Friends in Italy]

“Je suis l’ennemi absolu d’une révolution par décrets qui n’est que l’application de l’idée d’un État révolutionnaire et sa séquelle ; c’est à dire une réaction déguisée de l’apparat révolutionnaire. Contre le système de la révolution par décrets, j’oppose le système de l’action révolutionnaire, le seul qui soit efficace, consistant et véritable. Le système autoritaire de décrets, en cherchant à imposer la liberté et l’égalité, les détruit en fait. Le système anarchiste d’action évoque et crée liberté et égalité d’une manière infaillible, sans l’intervention de quelque officiel ou de quelque violence que ce soit. Le premier mène inévitablement au triomphe ultime d’une réaction débridée. Le second système établit la Révolution sur une fondation naturelle et inébranlable.”[Letters to a Frenchman on the Present Crisis]

“Regardons maintenant les socialistes qui se divisent en trois parties essentielles. D’abord nous les diviserons en deux catégories: le parti des socialistes bourgeois pacifiques et le parti des révolutionnaires sociaux. Ce dernier à son tour se divise en socialistes révolutionnaires d’État (marxistes) et les anarcho-socialistes révolutionnaires, les ennemis de tout État et de tout principe étatique.” [World Revolutionary Alliance of Social Democracy (Berlin: Verlag, 1904)]

“Pour les communistes ou socio-démocrates d’Allemagne, la paysannerie, toute paysannerie est réactionnaire et l’État, tout État, même l’état bismarkien se tient pour la révolution… Dans leur ensemble, nous voyons que les marxistes ne peuvent même pas penser autrement: protagonistes de l’État qu’ils sont, ils doivent condamner toute révolution populaire de caractère et spécifiquement une révolution paysanne, qui est anarchiste par nature et qui marche droit vers la destruction de l’État et dans cette haine de la rébellion paysanne, les marxistes rejoignent dans une unanimité touchante toutes les couches et partis de la société bourgeoise allemande.” [Statism and Anarchy]

Puisque la révolution ne peut pas être imposée aux villages, elle doit être générée de là, en faisant la promotion d’un mouvement révolutionnaire parmi les paysans eux-mêmes, les menant à détruire par leur propre effort l’ordre public, toutes les institutions politiques et civiles et en établissant et en organisant l’anarchie dans les villages.”

“Lorsque les paysans ont senti et perçu les avantages de la révolution, ils donneront plus d’argent et de personnes pour sa défense qu’il serait possible d’obtenir d’eux par les politiques d’état normales ou même par des mesures étatiques extraordnaires. Les paysans feront avec les Prussiens ce qu’ils ont fait en 1792. Pour cela ils doivent devenir obsédés par la fureur de la résistance et seule une révolution anarchiste peut leur insuffler cet esprit.”

(Note de R71: Bakounine avait raison, il suffit de regarder la rébellion anarchiste des paysans ukrainiens entre 1918 et 1923 qui lutta contre la contre-révolution royaliste et la trahison bolchévique de Lénine et Trotski avant d’être réprimée dans un bain de sang étatique totalitaire. De même pour les collectifs espagnols ruraux d’Aragon et du Levant ainsi qu’en Andalousie entre 1936 et 1939. Les collectifs agricoles andalous datant des années 1880… Ceci est toujours valide aujourd’hui, la seule révolution sociale valide et définitive passera par la terre, c’est l’organisation naturelle de la société humaine, en conséquence nous devons nous réapproprier la terre, collectivement et en gérer les ressources ensemble, collectivement et égalitairement, les Amérindiens ne disent pas autre chose !… écoutons-les, cela s’applique à nous également sur “nos” terres.)

“En les laissant se diviser entre eux la terre saisie et expropriée des propriétaires bourgeois, ceci ne mènera t’il pas à l’établissement d’une nouvelle forme de propriété privée sur une fondation nouvelle et plus solide ? Pas du tout, car la propriété n’aura pas l’aval politique et juridique de l’État dans la mesure où l’État et l’institution juridique dans sa totalité, la défense de la propriété par l’État, ainsi que celle des droits de famille, incluant les lois sur l’héritage, devront nécessairement disparaître dans le tourbillon de l’anarchie révolutionnaire. Il n’y aura plus de droits politiques ou juridiques, il n’y aura plus que des faits révolutionnaires.”

Une fois que la richesse des riches n’est plus garantie par les lois et l’État, elle cesse d’être un pouvoir. Les paysans riches sont aujourd’hui puissants parce qu’ils sont spécifiquement protégés et courtisés par les fonctionnaires de l’État et sont devenus ce qu’ils sont parce qu’ils sont soutenus par l’État et son système. Avec la disparition de l’État, ce soutien et ce pouvoir disparaîtra. Quant aux paysans plus rusés et plus économiquement forts, ils devront laisser la place au pouvoir collectif de la masse rurale des paysans, au grand nombre des paysans pauvres et très pauvres, tout comme aux prolétaires ruraux, une masse de personne qui est maintenant réduite à l’esclavage et réduite à souffrir en silence, mais que l’anarchie révolutionnaire ramènera à la vie et dotera d’un pouvoir irresistible.” [Letters to a Frenchman on the Present Crisis]

“Nous, les anarchistes révolutionnaires, qui désirent sincèrement l’émancipation populaire, regardons avec répugnance une autre expression de ce programme social-démocrate: la désignation du prolétariat, des ouvriers d’usines, comme étant une classe et non pas une masse. Savez-vous ce que cela signifie ? Ce n’est ni plus ni moins que la règle de la domination aristocratique des ouvriers d’usines et des villes sur les millions et millions qui constituent le prolétariat rural, qui, en anticipation des socio-démocrates allemands, vont devenir de fait les sujets de leur soi-disant état populaire.”[Letter to La Liberté]

“Le chemin menant des faits concrets à la théorie et vice versa est la méthode scientifique et est la véritable voie. Dans le monde pratique, c’est le mouvement de la société vers des formes d’organisation qui se réfléchira au mieux dans tous ses aspects et complexité.

Tel est le chemin du peuple pour accomplir son émancipation, accessible à tous, la voie de la révolution sociale anarchiste, qui viendra des peuples eux-mêmes, une force élémentaire balayant tous les obstacles. Plus tard, de la profondeur même de l’âme populaire, émergeront spontanément les formes créatives de la vie sociale.”

“Nous, les anarchistes révolutionnaires, sommes les avocats de l’éducation de tout le peuple, de l’émancipation et de l’expansion la plus large possible de la vie sociale. C’est pourquoi nous sommes les ennemis de l’État et de toutes formes de principes étatistes. En opposition aux métaphysiciens, aux positivistes et à tous les adorateurs de la science, nous déclarons que la vie naturelle et sociale vient toujours avant la théorie, qui n’est qu’une de ses manifestations mais jamais sa créatrice.

“Telles sont nos idées en tant que socio-révolutionnaires et nous sommes de ce fait appelés anarchistes. Nous ne protestons pas ce nom, car nous sommes en effet les ennemis de tout pouvoir gouvernemental, car nous savons que tout pouvoir déprave ceux qui en porte le manteau de la même manière que ceux qui sont obligés à s’y soumettre. Sous son influence pernicieuse, les suppôts du pouvoir deviennent ambitieux et des despotes veules et cruels, des exploiteurs de la société en faveur de leurs intérêts personnel et de classe tandis que les soumis deviennent des esclaves.”

“Notre polémique a eu pour effet de faire réaliser aux marxistes socio-démocrates que la liberté ou l’anarchisme, c’est à dire l’organisation libre des travailleurs depuis la base, est le but ultime du développement social et que tout État, incluant l’État de leur propre peuple, est un joug, ce qui veut dire qu’il manie le despotisme d’une main et l’esclavage de l’autre.”

“Ils [les marxistes] disent que ce joug de l’État, la dictature du prolétariat, est un moyen transitionnel nécessaire afin d’atteindre l’émancipation du peuple: l’anarchisme ou la liberté est le but, l’État et la dictature du prolétariat le moyen. Ainsi, pour libérer les masses il est nécessaire de les réduire en esclavage.” [Statism and Anarchy]

“Entre les marxistes et nous il y a un abîme. Ils sont gouvernementalistes, nous sommes anarchistes en dépit de tout.”[Letter to La Liberté]

“En acceptant le programme révolutionnaire anarchiste, qui seul, de notre point de vue, offre les conditions pour une réelle et complète émancipation du peuple et convaincu que l’existence de l’État quelle que soit la forme est incompatible avec la liberté du prolétariat et qu’il ne permet pas l’union fraternelle internationale des peuples et des nations, nous plaçons de ce fait une demande pour l’abolition des États.”[Program of the Slav Section (Zurich) of the International]

“En un mot, nous rejetons toute législation privilégiée, sous licence, officielle et légale et toute autorité, influence, même celle émergeant du suffrage universel, car nous sommes convaincus que cela ne peut touner qu’à l’avantage d’une minorité dominante d’exploiteurs contre les intérêts du plus grand nombre et de les soumettre, de les subjuguer. C’est en ce sens que nous sommes véritablement anarchistes.”[God and the State]

Changement de paradigme politique: Veuillez laissez l’État dans les WC où vous l’avez trouvé en entrant ~ 1ère partie ~

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, colonialisme, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, N.O.M, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , on 29 novembre 2015 by Résistance 71

“La véritable libération, le processus d’humanisation, n’est pas un autre dépôt [de connaissance] à faire en l’Homme. La libération est une praxis: l’action et la réflexion d’hommes et de femmes sur leur monde afin de le transformer.”
~ Paolo Freire ~

“Il a existé en Europe un autre modèle de société historique que la société étatique, ce modèle, nous l’avons appelé la “société celtique”, une société contre l’État, mais une société de développement passant même de l’égalité à une certaine inégalité sans qu’il lui soit besoin de l’État. La société celtique a été un ‘challenge’ à la romanité en Occident comme l’a montré Toynbee… Pendant huit siècles, les Celtes furent les maîtres spirituels de l’Occident.”
~ Alain Guillerm ~

« L’objectif [pour une nouvelle société] est le peuple, la société, la communauté, la liberté, la beauté et la joie de vivre. Nous avons besoins de gens pour entonner le chant de bataille, nous avons besoin de tous ceux qui sont emplis de ce désir créatif, nous avons besoin d’hommes et de femmes d’action. L’appel au socialisme [libertaire] est adressé aux personnes d’action qui veulent faire le premier commencement. »
~ Gustav Landauer ~

 

Aujourd’hui comme hier l’État n’est pas la solution à nos problèmes, il en est la cause… Petite analyse au fil des siècles

 

Résistance 71

 

29 Novembre 2015

 

1ère partie

2ème partie

 

Nous avons expliqué encore et toujours sur ce blog non seulement les turpitudes des états “modernes”, mais nous avons également montré que le concept même de “L’État” est une usurpation, une falsification de la nature humaine dans son application politique. Les philosophes et les anthropologues “classiques” ont passé le plus clair de leur temps, pour des raisons essentiellement d’auto-préservation de leur fonction même dans la société, à nous convaincre ou essayer de nous convaincre que l’État est le stade ultime de l’organisation politico-sociale humaine, que toute société “non-étatique” n’est en fait qu’au stade de l’enfance de son développement et que toute société mature passe par l’étatisation de sa société, etc, etc. Rien de plus faux comme prouvé par des anthopologues tels Marshall Sahlins, Robert Jaulin, Pierre Clastres, des historiens comme Alain Guillerm et tout le courant de pensée anarchiste, le père de la biologie sociale anti malthusienne et anti darwiniste-social que fut Pierre Kropotkine en tête.

La formation de l’État représente la première cancérisation de la société humaine. L’État, cette maladie politico-sociale chronique sous sa forme métastatique moderne, est le fléau de l’humanité et une entrave à son développement. Il ne représente qu’un carcan assujetti par une infime minorité pour contrôler le reste d’entre nous tous. Ce grand garde-chiourme du consensus du statu quo oligarchique qu’est Henry Kissinger a dit que “L’histoire est la mémoire des états”, affirmant par là l’autoritarisme intrinsèque et inévitable de toute institution étatique, dictant la conception même du narratif historique.

Aujourd’hui au XXIème siècle, l’État est devenu totalement assujetti aux grands pouvoirs économiques dans ce grand glissement qui s’est opéré dès la révolution française bourgeoise de 1789 et qui a vu le politique pas à pas être acheté, phagocyté par l’économique, de fait par le pouvoir économique de la haute finance et des cartels de l’industrie. Ceci a mené pas à pas la fonction de gestion politique des États obsolètes et corrompus, à ne plus répondre qu’aux appels du pied de ceux qui paient pour la mise en place de la farce pseudo-démocratique sur la scène publique. Aujourd’hui, les peuples subissent et sont opprimés par les décisions politiques d’incompétents boutiquiers qui gèrent les nations pour leurs maîtres payeurs. Les assemblées nationales ne sont plus que des succursales de conseils d’administration des grandes entreprises transnationales et lors des grands meetings du grand cirque Pinder de la politique mondiale, s’assoient à la table des discussions étatiques les Obama/Goldman Sachs avec Hollande/Qatar-Exxon-Mobil avec Poutine/Gazprom et avec Rouhani/NIOC et tous les Cameron, Harper, Trudeau, Key de la “Couronne”/City de Londres.

Nous vivons le paroxysme de la manipulation et du mensonge étatico-capitaliste bien au-delà de toute possible rédemption. Pour traiter cette maladie chronique, il faut le faire comme pour toute autre maladie: en allant à la source, en traitant la cause de la maladie et non pas ses symptômes.

Nous n’inventons rien, bien des philosophes, anthropologues, historiens, sociologues ont expliqué en long en large et en travers la supercherie de l’État et en quoi il ne sert que les intérêts des privilégiés du système créé. L’État n’a pas été créé à cette fin, il est l’émanation physique dans le monde politique et social de la division politique de la société entre dominants et dominés, chose qui fut le point de départ du cancer politique minant la société humaine. Le fait est que pendant des siècles et des siècles, les sociétés humaines traditionnelles de l’Afrique à l’Asie en passant par l’Europe (cf notre citation de Guillerm en exergue de cet article sur la société celtique) et les Amériques et l’Océanie, se sont auto-gouvernées, auto-gérées de manière indivisées au moyen d’une égalité politique et sociale et une représentation de la société par le truchement d’une “chefferie sans pouvoir” selon l’expression de l’anthropologue Pierre Clastres.

Nous allons évoquer ci-après l’escroquerie étatique qui a mené et mène toujours le monde au chaos et à la destruction, fléaux accentués par le nexus de tous les fléaux humains: le colonialisme dans sa version la plus dévastatrice à ce jour, le colonialisme occidental. Nous allons évoquer l’inutilité de l’État et des institutions en citant quelques penseurs et chercheurs ayant étudié en profondeurs cette queston de l’État et la société, tous n’étant pas anarchistes. Il est bien évident que ces citations ne sont en aucun cas exhaustives du nombre de gens ayant étudié la question, ces auteurs ne représentent qu’une portion à notre sens représentative de cette notion de méfiance obligatoire envers l’État et ses institutions ne gouvernant que par la peur et la coercition du tissus légal de la caste privilégiée.

Notre but avec cette compilation est de faire comprendre au plus de monde possible que la “chose étatique” établie et imposée à tous est non seulement parfaitement questionable, mais aussi parfaitement envisageable de disparaître car totalement inutile au bon fonctionnement de la société. L’histoire de l’État n’est qu’une succession de guerres de conquêtes coloniales, de destruction des peuples pour la satisfaction des désirs égoïstes et prétentieux d’une caste de privilégiés racistes colludant entr’eux afin de toujours renforcer plus avant leur main-mise sur le pillage et le contrôle de l’humanité. Ce que nous vivons aujourd’hui dans le monde en déliquescence n’en est qu’une illustration supplémentaire s’il en fallait encore une.

Les auteurs que nous avons choisi nous disent et nous montrent l’infâmie. Ils l’ont dit pour certains il y a bien longtemps et pourtant les peuples ne bougent pas parce qu’on leur cache ces réflexions. Pourquoi n’étudie t’on jamais Proudhon, Bakounine, Kropotkine, Clastres ou Guillerm sur les bancs de nos écoles et de nos universités ? Pourquoi a t’on si peur d’introduire ces idées tôt dans le curriculum scolaire ?… Si l’État était si sûr de sa nécessité, de sa valeur et de sa justice, pourquoi aurait-il peur d’un vulgaire Kropotkine, d’un douteux Clastres ou d’un si pathétique Vaneigem pour lui porter ombrage ? Si ces valeurs sont si faciles à défendre, qu’il soutienne le poids de l’argumentation. Voilà où est le problème: l’oligarchie ne peut en aucun se permettre de perdre le combat des idées et le meilleur moyen de gagner l’argumentation est de ne pas débattre… faute de combattants de valeur, en laissant la voix de la raison au placard.

Ce blog a sorti certaines de ces voix du placard, continuons donc notre cheminement bucolique dans la pensée “subversive” nécessaire mais certainement pas suffisante, à un nouveau paradigme politique. Bonne lecture !

* * *

Etienne de La Boétie (XVIème siècle)

“Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ou l’ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids même fondre en bas et se rompre.”

“Premièrement, cela est, comme je crois, hors de doute que, si nous vivions avec les droits que la nature nous a donnés et avec les enseignements qu’elle nous apprend, nous serions naturellement obéissants aux parents, sujets à la raison, et serfs de personne.”

“Il y a trois sortes de tyrans (¹) : les uns ont le royaume par élection du peuple, les autres par la force des armes, les autres par succession de leur race. Ceux qui les ont acquis par le droit de la guerre, ils s’y portent ainsi qu’on connaît bien qu’ils sont (comme l’on dit) en terre de conquête. Ceux-là qui naissent rois ne sont pas communément guère meilleurs, ainsi étant nés et nourris dans le sein de la tyrannie, tirent avec le lait la nature du tyran, et font état des peuples qui sont sous eux comme de leurs serfs héréditaires.”

Thomas More (XVIème siècle)

“Ainsi je suis totalement convaincu qu’à moins que nous nous départions de la propriété privée, il ne peut en aucun cas y avoir une juste répartition des biens, ni que l’humanité puisse être convenablement gouvernée. Aussi longtenps que demeure la propriété privée, la plus grande et meilleure partie de l’humanité restera opprimée par le lourd et inévitable fardeau des attentions et des angoisses.”

“Il y a une règle disant qu’aucune décision concernant les affaires publiques ne peut être prise à moins qu’elle ait été débattue par le sénat en trois occasions au moins et de manière séparées. On ne peut pas consulter des affaires publiques en dehors des assemblées populaires ni du sénat. Le but de cette règle est d’empêcher qu’un prince et des sbires ne conspirent ensemble pour altérer le gouvernement des affaires et réduire les gens en esclavage.”

Antoine de Saint-Just (XVIIIème siècle)

“J’ai pensé que l’ordre social était dans la nature même des choses et n’empruntait de l’esprit humain que le soin d’en mettre à leur place des éléments divers ; qu’un peuple pouvait être gouverné sans être assujetti, sans être licencieux et sans être opprimé ; que l’Homme naissait pour la paix et la iberté et n’était malheureux et corrompu que par les lois insidieuses de la domination.”

“L’ordre social précède l’ordre politique ; l’origine de celui-ci fut la résistance à la conquête.”

Note: Ici Saint Just affirme que la société est antérieure à l’État et que l’État serait né de la résistance à la conquête d’une société par une autre… Clastres plus tard prouvera que non, mais confirmera bien que la société prime l’État.

“La justice naturelle entre les hommes étant considérée comme le principe de leur société, le gouvernement est plutôt un ressort d’harmonie que d’autorité.”

“Les anciens Francs et Germains n’avaient presque points de magistrats : le peuple était prince et souverain ; mais quand les peuples perdirent le goût des assemblées pour négocier et conquérir, le prince se sépara du souverain et le devint lui-même par usurpation. On ne discerna plus alors l’État des citoyens ; il ne fut plus question que de l’État du maître.”

Jean-Paul Marat (XVIIIème siècle)

“La politique, peuples, ne l’oubliez pas, c’est la science du gouvernement et s’en occuper, c’est exercer un contrôle perpétuel sur les hommes arrivés au pouvoir.”

“Il semble que ce soit le sort inévitable de l’Homme, de ne pouvoir être libre nulle part: partout les princes marchent au despotisme et les peuples à la servitude.”

“C’est à la violence que les États doivent leur origine ; presque toujours quelque heureux brigand en est le fondateur et presque partout les lois ne furent, dans leur principe, que des réglements de police, propres à maintenir à chacun la jouissance de des rapines.”

“Pour rester libre, il faut sans cesse rester en garde contre ceux qui gouvernent. Rien de plus aisé que de perdre celui qui est sans défiance et la trop grande sécurité des peuples est toujours l’avant-coureur de leur servitude.”

“L’opinion est fondée sur l’ignorance et celle-ci favorise extrêmement le despotisme.”

Note: Voici ce qu’écrivait Marat en 1774 soit 15 ans avant la Révolution Française ! Replacez ce qui suit dans le contexte de 2015. Que constatez-vous ?

“Quand ils ne peuvent empêcher qu’on ne parle ou qu’on écrive, ils opposent l’erreur aux lumières. Quelqu’un vient-il à se récrier de leurs attentats ? D’abord ils tâchent de gagner les crieurs et d’éteindre leur zèle par des dons, surtout par des promesses. Si la vertu des mécontents est incorruptible, ils leurs opposent des plumes mercenaires, de vils écrivains, qui toujours prêts à justifier l’oppression, insultent aux amis de la patrie, mettent toute leur adresse à dénigrer les défenseurs de la liberté, qu’ils traitent de perturbateurs du repos public. Si cela ne suffit pas, on a recours aux expédients les plus affreux, le fer, le cachot et si besoin, le poison… Aussi les princes (dirigeants) ont aussi grand soin de gêner la liberté de la presse… Et ils font plus, pour maintenir les peuples dans l’ignorance et ne laisser aucune porte ouverte aux vérités utiles, ils établissent des inspecteurs de la presse, des censeurs de tout genre, vils argus qui veillent sans cesse pour le despotisme contre la liberté.”

“Lorsqu’ils ne peuvent plus recourir aux emprunts, ils ont d’autres ressources, ils établissent des sociétés de banquiers, qui mettent en émission des effets de commerce ; des caisses d’escomptes ou les marchands trouvent des billets au porteur et des espèces pour les effets qu’ils ont en porte-feuille. Lorsque ces papiers sont accrédités, ils se mettent à la tête de ces établissements, ils attirent tout le numéraire par des émissions énormes et ils se l’approprient par de honteuses banqueroutes, d’autres fois ils établissent des papiers-monnaie forcés et par ces funestes inventions, toutes les richesses des particuliers vont toujours se perdre dans les coffres du prince [des dirigeants].”

“C’est ainsi que les peuples sont conduits par degré, de l’aisance ou de l’opulence à la pauvreté, de la pauvreté à la dépendance, de la dépendance à la servitude, jusqu’à ce qu’ils succombent sous le poids de leurs chaînes.”

Note: Comparez ces deux dernières citations de 1774 avec ce qu’ils se passent aujourd’hui, avec ce qu’il se passe dans l’économie mondiale pilotée par la haute-finance ivre de pouvoir qui ruine et corrompt absolument tout sur son passage. Nous sommes passés de l’État félon acoquiné aux banksters, à l’État larbin des cartels banquiers et industriels écrasant les peuples. Entre le moment où Marat écrit ces lignes en 1774, l’humanité est passée par ”l’indépendance” de l’Amérique en 1776, la révolution de 1789, celles de 1830, 1848, la Commune de Paris 1871, la révolution russe de 1917, les grandes crises économiques notamment celles de 1929, de 1973 et de 2007, deux grandes guerres mondiales, des guerres coloniales, une guerre perpétuelle depuis 2001. Où en est-on ? qu’a fait l’État pour le bien-être général ? Où en sont les peuples ?

Henry David Thoreau (XIXème siècle)

“Le meilleur gouvernement est celui qui ne gouverne pas du tout.”

“Le gouvernement où la majorité décide dans tous les cas ne peut se fonder sur la justice.. Le respect des lois vient après celui du droit [naturel].”

“La masse des hommes sert l’État non pas en tant qu’hommes, mais en tant que machines, avec leurs corps.”

“Tous les Hommes admettent le droit à la révolution, c’est à dire le droit de refuser l’allégeance au gouvernement, et celui de lui résister quand sa tyrannie ou son inefficacité sont grandes et insupportables.”

“C’est la constitution même de l’État qui constitue le mal.”

“La prison, ce lieu séparé, plus libre et plus honorable, où l’État situe ceux qui ne sont pas avec lui mais contre lui est la seule demeure d’un État esclave où l’Homme libre puisse résider avec honneur.”

“Une fois que le sujet a refusé son allégeance et que le fonctionnaire a démissionné, la révolution est accomplie.”

“L’État ne s’adresse jamais intentionnellement à la raison de l’Homme, intellectuelle ou morale, il ne s’adresse qu’à son corps, à ses sens. Il n’est pas armé d’un esprit ou d’une honnêteté supérieurs mais simplement d’une force physique supérieure. Je ne suis pas né pour être contraint.”

Pierre-Joseph Proudhon (XIXème siècle)

“La “république une et indivisible” des Jacobins a fait plus que détruire le vieux fédéralisme provincial, évoqué peut-être mal à propos par la Gironde, elle a rendu la liberté impossible en France et la révolution illusoire.”

“Nous [les anarchistes] nions le gouvernement et l’État parce que nous affirmons, ce à quoi les fondateurs de l’État n’ont jamais cru, la personnalité et l’autonomie des masses.”

“Le centre politique est partout, la circonférence nulle part.”

“La fédération résout seule, en théorie et en pratique, le problème de l’accord de la liberté et de l’autorité. Le système fédératif est l’opposé de la hiérarchie ou de la centralisation administrative.”

Michel Bakounine (XIXème siècle)

“En un mot nous repoussons toute législation, toute autorité et toute influence privilégiée, patentée, officielle et légale, même sortie du suffrage universel, convaincus qu’elles ne pourront tourner jamais qu’au profit d’une minorité dominante et exploitante, contre les intérêts de l’immense majorité asservie. Voilà dans quel sens nous sommes vraiment des anarchistes !”

“L’État, c’est la force et il a pour lui avant tout le droit de la force, l’argumentation triomphante du fusil à aiguille, du chassepot.”

“Toute théorie conséquente et sincère de l’État est essentiellement fondée sur le principe de l’autorité, c’est à dire sur cette idée éminemment théologique, métaphysique, politique, que les masses, toujours incapables de se gouverner, devront subir en tout temps le joug bienfaisant d’une sagesses et d’une justice qui, d’une manière ou d’une autre, leur seront imposées d’en haut.”

“Toute l’histoire des états antiques et modernes n’est qu’une série de crimes révoltants…”

“L’État c’est l’autel de la religion politique sur lequel la société naturelle est toujours immolée: une universalité dévorante, vivant de sacrifices humains, comme l’église. L’État, je le répète encore, est le frère cadet de l’Église.”

“Tout État, sous peine de périr et de se voir dévoré par les États voisins, doit tendre à la toute puissance et devenu puissant, il doit les conquérir. Qui dit conquête, dit peuples conquis, asservis, réduits à l’esclavage sous quelque forme et quelque dénomination que ce soit. L’esclavage est donc une conséquence nécessaire de l’existence même de l’État. L’esclavage peut changer de forme et de nom son fond reste le même. Ce fond se laisse exprimer par ces mots: être esclave, c’est être forcé de travailler pour autrui, comme êtte maître, c’est vivre du travail d’autrui. Dans l’antiquité, ils s’appelaient tout bonnement des esclaves, au Moyen-Age ils prirent le nom de serfs et aujourd’hui on les appelle les salariés. La condition de ces derniers est moins rude et plus digne que celle des esclaves, mais ils n’en sont pas moins forcés par la faim aussi bien que par les institutions politiques et sociales, d’entretenir par un travail très dur, le désœuvrement absolu ou relatif d’autrui.”

Friedrich Nietzsche (XIXème siècle)

“L’État, c’est ainsi que s’appelle le plus froid des monstres froids et il ment froidement et le mensonge que voici sort de sa bouche: ‘Moi, l’État, je suis le peuple !’… Là où le peuple existe encore, il ne comprend pas l’État et il le hait comme un mauvais œil et comme un pêché contre les coutumes et les droits… L’État, lui, ment dans tous les idiomes du bien et du mal ; et quoi qu’il dise, il ment et ce qu’il possède il l’a volé. Tout est faux en lui, il mord avec des dents volées, lui qui mord si volontiers. Fausses sont même ses entrailles… ‘Sur Terre il n’est rien de plus grand que moi: je suis le doigt qui crée l’ordre, le doigt de dieu’, voilà ce que hurle ce monstre…”

“Là où cesse l’État, c’est là que commence l’homme, celui qui n’est pas superflu : là commence le chant de ce qui est nécessaire, la mélodie unique et irremplaçable.”

“L’Église ? c’est une espèce d’État et c’en est l’espèce la plus mensongère. Tout comme toi, l’État est un chien hypocrite, tout comme toi il aime à parler par fumée et par hurlements ; car il veut à toute force, l’État, être l’animal le plus important sur la Terre… et on le croit !”

“Les grands fondateurs des états et des empires sont un troupeau de bêtes de proie, une race de maîtres et de conquérants, qui avec toute son organisation militaire et toute sa puissance de contrainte, fonce de ses terribles mâchoires sur une population qui le dépasse formidablement en nombre, mais qui est demeurée à l’état inorganique… telle est l’origine de l’État.”

Pierre Kropotkine (XIXème ~ XXème siècles)

“L’État n’est qu’une des formes revêtues par la Société dans le courant de l’histoire. Comment donc confondre le permanent et l’accidentel ?”

L’homme n’a pas créé la société : la société est antérieure à l’homme.

Aujourd’hui, on sait aussi — l’anthropologie l’a parfaitement démontré — que le point de départ de l’humanité ne fut pas la famille, mais bien le clan, la tribu. La famille paternelle, telle que nous la connaissons, ou telle qu’elle est dépeinte dans les traditions hébraïques, ne fit son apparition que bien plus tard.”

“«Désormais, la commune de village, composée en partie ou entièrement de familles séparées, — tous unis, cependant, par la possession en commun de la terre, — devint, pour des siècles à venir, le trait d’union nécessaire.»

Sur d’immenses territoires de l’Europe orientale, en Asie, en Afrique, elle existe encore.”

“On comprend parfaitement pourquoi les historiens modernes, éduqués dans l’esprit romain, et cherchant à faire remonter toutes les institutions jusqu’à Rome, ont tant de peine à comprendre l’esprit du mouvement communaliste du XIIè siècle. Affirmation virile de l’individu, qui arrive à constituer la société par la libre fédération, des hommes, des villages, des cités, ce mouvement fut une négation absolue de l’esprit unitaire et centralisateur romain, par lequel on cherche à expliquer l’histoire dans notre enseignement universitaire. Il ne se rattache non plus à aucune personnalité historique, ni à aucune institution centrale.

C’est une croissance naturelle, appartenant, comme la tribu et la commune de village, à une certaine phase de l’évolution humaine, et non pas à telle nation ou à telle région.

C’est pourquoi la science universitaire ne la saisit pas.”

“Et qui sont ces barbares ? — C’est l’État : la Triple-Alliance, enfin constituée, du chef militaire, du juge romain et du prêtre — les trois formant une assurance mutuelle pour la domination, les trois unis dans une même puissance qui commandera au nom des intérêts de la société — et écrasera cette société [des communes libres médiévales].”

“L’Européen du XIIè siècle était essentiellement fédéraliste. Homme de libre initiative, de libre entente, d’unions voulues et librement consenties, il voyait en lui-même le point de départ de toute société. Il ne cherchait pas son salut dans l’obéissance ; il ne demandait pas un sauveur de la société. L’idée de discipline chrétienne et romaine lui était inconnue.
Mais, sous l’influence de l’Église chrétienne toujours amoureuse d’autorité, toujours jalouse d’imposer sa domination sur les âmes et surtout le travail des fidèles ; et d’autre part, sous l’influence du droit romain qui déjà, dès le XIIè siècle, fait ravage à la cour des puissants seigneurs, rois et papes, et devient bientôt l’étude favorite dans les universités — sous l’influence de ces deux enseignements, qui s’accordent si bien, quoique ennemis acharnés à l’origine, les esprits se dépravent à mesure que le prêtre et le légiste triomphent.”

“Mais l’État, de par son principe même, ne peut tolérer la fédération libre. Celle-ci représente cette horreur du légiste : «l’État dans l’État.» L’État ne reconnaît pas une union librement consentie, fonctionnant dans son sein : il ne connaît que des sujets.Lui seul, et sa sœur, l’Église, s’accaparent le droit de servir de trait d’union entre les hommes.
Par conséquent l’État doit, forcément, anéantir les cités basées sur l’union directe entre citoyens. Il doit abolir toute union dans la cité, abolir la cité elle-même, abolir toute union directe entre cités. Au principe fédératif, il doit substituer le principe de soumission, de discipline. C’est sa substance. Sans ce principe, il cesse d’être État.”

“Pas plus que le capital individuel, né de la fraude et de la violence et développé sous les auspices de l’autorité, la Loi n’a aucun titre de respect des hommes. Née de la violence et de la superstition, établie dans l’intérêt du prêtre, du conquérant et du riche exploiteur, elle devra ietre abolie en entier le jour où le peuple voudra briser ses chaînes.”

“Non, mille fois non ! L’État, c’est la protection de l’exploitation, de la spéculation, de la propriété privée, produit de la spoliation. Le prolétaire qui n’a que ses bras pour fortune, n’a rien à attendre de l’État, il n’y trouve qu’une organisation faite pour empêcher coûte que coûte son émancipation. La prison et la mitraille pour fermer la bouche de ceux qui ne se laissent pas corrompre. Voilà l’État !…”

“Le Capital et l’État sont deux croissances parallèles qui seraient impossibles l’une dans l’autre et qui, pour cette raison précise, doivent toujours être combattues ensemble, l’une et l’autre à la fois.”

“Dans la vie des sociétés, il est des époques où a révolution devient une impérieuse nécessité, où elle s’impose.”

“D’ailleurs nous n’avons plus à chercher à tâtons la solution. Elle nous a été imposée par l’histoire, en même temps que le problème ; elle a été dite, elle se dit hautement dans bien des pays d’Europe et elle résume le développement économique de notre siècle. C’est l’Expropriation: C’est l’Anarchie !”

“La commune libre, telle est la forme politique qui devra ietre prise par une révolution sociale.”

“Du moment où les monopoles constitues et solidifiés par l’État cessent d’exister, l’État n’a plus de raison d’être.”

 A suivre…

1814-2014 Bicentenaire de la naissance de Michel Bakounine: L’éducation scientifique

Posted in actualité, altermondialisme, démocratie participative, pédagogie libération, philosophie, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 11 août 2014 by Résistance 71

“Nous reconnaissons l’autorité absolue de la science, mais nous repoussons l’infaillibilité et l’universalité des représentants de la science…”

“Toute éducation rationnelle n’est au fond rien que cette immolation progressive de l’autorité au profit de la liberté, le but final de l’éducation ne devant être que celui de former des Hommes libres et plein de respect et d’amour pour la liberté d’autrui.”

~ Michel Bakounine ~

 

Penser l’éducation scientifique avec Mikhaïl Bakounine

 

Irene Peirera

 

Mai 2014

 

url de l’article:

http://www.monde-libertaire.fr/education/17117-penser-leducation-scientifique-avec-mikhail-bakounine

 

S’il est intéressant de relire les articles que Bakounine consacre à l’instruction scientifique (en 1869, dans les n° 23 à 31 du journal L’Égalité), c’est que cette question confronte les libertaires à des problèmes fondamentaux. Les savoirs scientifiques, comme le fait remarquer Bakounine, sont des armes et il est donc indispensable que les exploités s’instruisent pour acquérir, comme le formule par la suite Fernand Pelloutier « la science de [leur] malheur ». Mais constater le pouvoir de la science, c’est également s’inquiéter des rapports sociaux inégalitaires qu’elle génère. Il est possible sous un angle libertaire de formuler deux sujets de préoccupation. D’une part, l’inégalité que génère le savoir n’induit-elle pas de manière inéluctable dans le processus éducatif un rapport de pouvoir ? Il s’agit du problème qui est au cœur de l’histoire de l’éducation libertaire. D’autre part, le fait que certains détiennent un savoir et d’autres pas n’implique-t-il pas dans la conduite du mouvement révolutionnaire que celui-ci soit dirigé par ceux qui sont les plus compétents, par une avant-garde éclairée ?

Il s’agit ainsi de proposer une relecture des articles de Bakounine au prisme de deux questions 1. Quelles sont les conséquences sociales de l’inégalité dans la maîtrise des savoirs scientifiques ? Quelles sont les pistes de réponse que propose Bakounine pour concilier progrès scientifique et égalité sociale ?

Les conséquences sociales de l’inégale maîtrise des savoirs scientifiques

L’existence d’une égale maîtrise des compétences intellectuelles conduit à une conséquence sociale importante : la division sociale du travail entre intellectuel et manuel. « Les socialistes bourgeois veulent le maintien des classes, chacune devant représenter, selon eux, une différente fonction sociale, l’une, par exemple, la science et l’autre le travail manuel ; et nous voulons au contraire l’abolition définitive et complète des classes 2. » Souligner que la fonction sociale occupée peut être génératrice par elle-même de classes sociales a des enjeux importants. En effet, c’est un point qui a pu être sous estimé dans la tradition marxiste. Les classes sociales ne sont pas seulement liées à l’existence d’une exploitation économique reposant sur une inégalité de capital économique. Une révolution qui serait confiée à des révolutionnaires professionnels, puis une société socialiste qui n’abolirait pas la division du travail entre intellectuel et manuel, ne parviendrait pas abolir les classes sociales.

L’inégale maîtrise des savoirs scientifiques est utilisée comme justification de l’existence de la représentation politique : « [La bourgeoisie] sait fort bien que la base principale, et on pourrait dire unique, de sa puissance politique actuelle, c’est sa richesse ; mais, ne voulant ni ne pouvant l’avouer, elle cherche à expliquer cette puissance par la supériorité de son intelligence, non naturelle mais scientifique 3. » Ce présupposé de la démocratie représentative a été bien formulé par Montesquieu : « Le peuple, qui a assez de capacité pour se faire rendre compte de la gestion des autres, n’est pas propre à gérer par lui-même 4. » Les citoyens sont assez compétents pour élire, mais pas pour fonctionner en démocratie directe. Mais, ajoute Bakounine, cette inégalité de compétence scientifique est elle-même la conséquence d’inégalité sociale économique dans l’accès à l’instruction.

L’inégale maîtrise des savoirs intellectuels a donc des conséquences non seulement sociales, mais aussi politiques. En effet, les sciences sont utilisées comme un instrument de maîtrise et de contrôle des populations par l’État : « C’est la science ; science de gouvernement, d’administration et science financière ; science de tondre les troupeaux populaires sans trop les faire crier, et quand ils commencent à crier, science de leur imposer le silence 5. » On pourrait trouver un prolongement de la critique qu’effectue ici Bakounine dans les travaux actuels d’inspiration foucaldienne sur la biopolitique comme gestion politique des populations.

La radicale égalité des intelligences : tous capables !

Bakounine s’attaque, dans ses articles, à une critique classique qui consiste à faire de l’inégale maîtrise des savoirs intellectuels, non pas une conséquence sociale, mais à y chercher une origine dans des différences d’aptitudes naturelles entre les individus.

Tout d’abord, même si on admettait l’existence d’inégalités naturelles au vu de la distribution statistique des écarts, mis à part quelques « idiots » ou quelques « génies », les aptitudes naturelles s’équivalent : « Presque dans chaque famille, on reconnaîtra qu’au point de vue des capacités intellectuelles et de l’énergie morale, l’immense majorité des hommes se ressemble beaucoup ou qu’au moins ils se valent, la faiblesse de chacun sous un rapport étant presque toujours compensée par une force équivalente sous un autre rapport 6. »

Néanmoins, même en ce qui concerne ce que l’on qualifie d’idiotie et de génie, il faut se montrer prudent. En effet, une partie de l’idiotie au moins est d’origine sociale : « L’idiotisme est, on le sait, une maladie psychologique et sociale 7. » En ce qui concerne ce que l’on qualifie de génie, là encore Bakounine se montre prudent. En effet, il remarque que le génie précoce est très rare et que, bien au contraire, les réalisations exceptionnelles sont le fait bien souvent de la maturité : « D’ailleurs, de tous les hommes de génie connus, aucun ou presque aucun ne s’est manifesté comme tel dans son enfance, ni dans son adolescence ni même dans sa première jeunesse. Ils ne se sont montrés tels que dans la maturité de leur âge, et plusieurs n’ont été reconnus qu’après leur mort, tandis que beaucoup de grands hommes manqués, qui avaient été proclamés pendant leur jeunesse pour des hommes supérieurs, ont fini leur carrière dans la plus complète nullité 8. »

Bakounine ajoute deux autres arguments sur le sujet. Tout d’abord, il insiste sur le fait que le creusement des aptitudes entre deux individus ou plutôt entre des groupes sociaux est le fait des différences de niveau d’instruction. Les différences dites d’intelligence sont donc avant tout un fait social : « Des progrès modernes de la science et des arts […] plus ils sont immenses, et plus ils deviennent une cause d’esclavage intellectuel, et par conséquent aussi matériel, une cause de misère et d’infériorité pour le peuple ; car ils élargissent toujours davantage l’abîme qui sépare déjà l’intelligence populaire de celle des classes privilégiées 9. » Second argument, même s’il existait des intelligences naturellement géniales, cela ne justifierait pas que leur fusse confié le pouvoir politique. En effet, il existe une intelligence supérieure à toutes les intelligences individuelles géniales, c’est l’intelligence collective : « Car il ne faut jamais oublier le mot profond de Voltaire : « Il y a quelqu’un qui a plus d’esprit que les plus grands génies, c’est tout le monde. » 10 » En cela, Bakounine prend le contre-pied de toutes les thèses aristocratiques réactionnaires qui réduisent la démocratie au règne de l’opinion et de l’incompétence. Il n’y a pas d’incompatibilité entre démocratie et compétence politique. Cette dernière ne se situe pas au niveau des individus, mais à celui de leur « raison collective » pour reprendre une expression de Proudhon. Ce point est très important car il est corrélé à la conception de la liberté telle qu’elle est pensée par ces théoriciens libertaires par opposition à la tradition libérale. La liberté de l’individu, entendue comme puissance, est augmentée par ses relations avec autrui : « La liberté d’autrui, loin d’être une limite ou la négation de ma liberté, en est au contraire la condition 11. »

L’émancipation collective : une exigence sans conditions d’instruction

Néanmoins, un double problème vient à se poser. D’une part, en accordant une telle place à l’éducation dans la constitution de l’intelligence individuelle, comment Bakounine peut-il éviter le poids de l’autorité accordée à l’enseignant ? D’autre part, n’est-il pas conduit à faire de l’éducation individuelle et collective un préalable à l’émancipation collective ? En définitif, en reconnaissant la puissance de la science, le risque n’est-il pas d’accorder un pouvoir prépondérant aux savants le temps de parvenir à une instruction intégrale du peuple ?

Malgré l’importance qu’il accorde à l’instruction, Bakounine refuse de faire de l’éducation la condition de possibilité de l’émancipation. Bakounine formule le dilemme que pointe également Marx dans les Thèses sur Feuerbach et auquel se heurte tout projet de transformation sociale éducationniste : « Les instituteurs, les professeurs, les parents sont tous membres de cette société, tous plus ou moins abêtis ou démoralisés par elle. Comment donneraient-ils aux élèves ce qui leur manque à eux-mêmes ? » La transformation sociale ne peut pas trouver sa condition de possibilité dans une prise de conscience produite par l’éducation scientifique parce que celle-ci conduit à accorder un pouvoir aux enseignants alors même que ceux-ci, en tant qu’individus, ont été construits par une société inégalitaire et ne peuvent donc totalement s’abstraire de ce qu’ils ont intériorisé en partie inconsciemment. C’est pourquoi Bakounine proclame : « Qu’il [le peuple] s’émancipe d’abord, et il s’instruira de lui-même 12. » Cependant, il est possible de se demander comment un tel processus est possible. Il appartient aux syndicalistes révolutionnaires tels qu’Émile Pouget d’en avoir formulé les conditions de possibilité : « L’action directe a, par conséquent, une valeur éducative sans pareille : elle apprend à réfléchir, à décider, à agir 13. » L’action directe constitue la condition de possibilité d’un tel processus car elle inverse la relation entre l’intelligence et l’action. La théorie révolutionnaire ne précède pas l’action révolutionnaire. C’est dans et par l’action syndicaliste quotidienne que la classe ouvrière est susceptible de développer sa conscience révolutionnaire.

Cette inversion du primat qu’implique l’action directe par rapport à la compétence scientifique renvoie à un renversement métaphysique et philosophique des rapports entre la pensée et l’action. La tradition biblique proclamait : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ». Cette position théologique avait pu trouver un appui philosophique en particulier par exemple dans la tradition platonicienne qui accordait un primat aux idées sur la réalité sensible et matérielle. Proudhon, dans son ouvrage De la justice, effectue un renversement complet à la fois philosophique et social : « L’idée, avec ses catégories, surgit de l’action et doit revenir à l’action, à peine de déchéance pour l’agent. Cela signifie que toute connaissance, dite a priori, y compris la métaphysique, est sortie du travail pour servir d’instrument au travail, contrairement à ce qu’enseignent l’orgueil philosophique et le spiritualisme religieux, accrédités par la politique de tous les siècles 14. » Àla base de la culture et des sociétés humaines ne se trouvent pas l’esprit et les œuvres intellectuelles, mais le travail manuel. C’est lui qui a rendu possible l’édification de la culture. Les progrès scientifiques sont donc issus d’un prolongement des besoins pratiques de l’humanité.

L’éducation intégrale au prise avec le principe d’autorité

Il en résulte que le travail occupe une place anthropologique fondamentale à la fois au niveau de l’individu et de l’espèce. Il est ce qui permet le développement de l’intégralité des capacités humaines à la fois physique et intellectuelle : « Mais nous sommes convaincus que dans l’homme vivant et complet, chacune de ces deux activités, musculaire et nerveuse, doit être également développée, et que, loin de se nuire mutuellement, chacune doit appuyer, élargir et renforcer l’autre ; la science du savant deviendra plus féconde, plus utile et plus large quand le savant n’ignorera plus le travail manuel, et le travail de l’ouvrier instruit sera plus intelligent et par conséquent plus productif que celui de l’ouvrier ignorant 15. » Par conséquent, la remise en cause de la division sociale entre travail manuel et intellectuel n’a pas seulement un enjeu quant à l’inégalité sociale, mais également en ce qui concerne le plein épanouissement de l’individu. Il faut que chaque individu puisse développer à la fois ses capacités physiques et intellectuelles. Cela se traduit par la proclamation par Bakounine, à la suite de Fourier et de Proudhon, d’une revendication d’instruction intégrale : « Nous demandons pour lui l’instruction intégrale, toute l’instruction, aussi complète que la comporte la puissance intellectuelle du siècle, afin qu’au-dessus des masses ouvrières il ne puisse se trouver désormais aucune classe qui puisse en savoir davantage. […] L’instruction à tous les degrés doit être égale pour tous, par conséquent elle doit être intégrale, c’est-à-dire qu’elle doit préparer chaque enfant des deux sexes aussi bien à la vie de la pensée qu’à celle du travail, afin que tous puissent également devenir des hommes complets 16. » Il s’en suit par conséquent que l’instruction doit comporter « à côté de l’enseignement scientifique ou théorique, [un] enseignement industriel ou pratique » 17. Les enfants et les adolescents sont conduits à suivre tout au long de leur scolarité à la fois un enseignement manuel et un enseignement intellectuel.

Néanmoins, il est possible, là encore, de se demander si la transmission de ces deux formes de savoir n’implique pas un principe d’autorité. Bakounine ne fournit pas de précisions pédagogiques sur ce point. Il appartient ainsi plus particulièrement au pédagogue anarchiste Sébastien Faure d’avoir creusé le sujet et d’avoir tenté la mise en place de pratiques d’enseignement qui s’inscrivent dans le cadre du renversement ouvert par Proudhon entre l’action et les idées. Pour cela, Faure effectue une critique de l’enseignement magistral issu de l’Église qui accorde le primat au verbe du maître. À cet enseignement dogmatique, Faure oppose une pédagogie reposant sur l’induction et donc la méthode scientifique expérimentale. C’est par sa propre expérimentation active que l’enfant doit apprendre et non de la parole du maître.

La méthode scientifique constitue également pour Bakounine une condition de possibilité d’émancipation contre l’autorité religieuse : « Étrangères à la théologie et à la métaphysique, elles [les sciences naturelles] sont hostiles à toutes les fictions et se fondent exclusivement sur la connaissance exacte et sur l’analyse consciencieuse des faits, et sur le raisonnement pur, c’est-à-dire sur le bon sens de chacun, élargi par l’expérience bien combinée de tout le monde. Autant les sciences idéales sont autoritaires et aristocratiques, autant les sciences naturelles sont démocratiques et largement libérales 18. » Influencé par la philosophie positiviste et postmétaphysique d’Auguste Comte, Bakounine affirme que « l’instruction scientifique […] aura la connaissance de la nature pour base et la sociologie pour couronnement » 19.

Division sociale du travail et division technique

En proclamant l’instruction intégrale et en visant l’abolition de la division sociale de classe entre travailleur manuel et travailleur intellectuel, Bakounine est conduit inévitablement à rencontrer les objections liées à la spécialisation technique dues à la complexité sociale et aux progrès scientifiques et techniques.

Il semble en lisant Bakounine qu’il faille distinguer deux dimensions : en effet l’abolition de la division entre travailleurs manuels et intellectuels ne signifie pas la disparition de la division technique du travail liée à une spécialisation des tâches. Comme on l’a vu, Bakounine fait d’un travail complet la condition de possibilité à la fois de l’épanouissement de l’individu, mais également d’une meilleure compétence manuelle et intellectuelle. Ce point lui permet de répondre à l’objection selon laquelle une instruction intégrale conduirait à nuire à la compétence et à l’excellence dans l’ensemble des domaines.

Néanmoins, l’instruction intégrale ne s’oppose pas à l’existence de choix spécialisés et de carrières professionnelles différenciées. En effet, à côté de l’enseignement général, il existe un enseignement spécial : « La partie spéciale, nécessairement divisée en plusieurs groupes ou facultés, dont chacune embrassera dans toute leur spécialité un certain nombre de sciences qui, par leur nature même, sont particulièrement appelées à se compléter 20. » La partie générale est obligatoire pour tous durant l’enfance, et ce n’est qu’à l’adolescence que les élèves peuvent se spécialiser en fonction de leurs goûts. Cet enseignement spécial est divisé en enseignement scientifique et industriel. Les élèves sont conduits à se spécialiser sur un ou plusieurs domaines d’activité dont ils doivent posséder la maîtrise à la fois manuelle et intellectuelle.

Bakounine est ici plus précis sur le poids de l’enseignant dans l’orientation scolaire de l’élève : « Comme nous détestons et condamnons, de toute la profondeur de notre amour pour la liberté, l’autorité paternelle aussi bien que celle du maître d’école. […] [Si les adolescents] se trompent, l’erreur même qu’ils auront commise leur servira d’enseignement efficace pour l’avenir, et l’instruction générale qu’ils auront reçue servant de lumière, ils pourront facilement revenir dans la voie qui leur est indiquée par leur propre nature 21. » L’orientation ne peut donc être décidée ni par les parents ni par l’enseignant, mais elle est de la responsabilité de l’élève.

Cela dit, nous voilà rassuré grâce à cet amour de la liberté car, dans certains passages de ses articles, Bakounine n’est pas loin de certains accents qui anticipent les excès du maoïsme : « Comment ! Vous voulez astreindre les grandes intelligences à un travail manuel, à l’égard des intelligences les plus inférieures ? – Oui, nous le voulons, et pour deux raisons. La première, c’est que nous sommes convaincus que les grandes intelligences, loin d’y perdre quelque chose, y gagneront au contraire beaucoup en santé de corps et en vigueur d’esprit, et surtout en esprit de solidarité et de justice 22. »

Il est ainsi possible de constater que par bien des aspects les thématiques abordées par Bakounine sur l’éducation gardent une actualité : les rapports entre éducation et inégalité sociale, inné et acquis, éducation et émancipation, enseignement intellectuel et manuel, enseignement général et spécialisation, égalité sociale et épanouissement individuel… sont toujours des problèmes qui sont au cœur des débats contemporains sur l’éducation, la science et la politique.

Irene Peirera

 

 

  1. 1. Sur Bakounine et l’éducation, il est possible également de lire un article dans le n° 22 du journal La Rue publié en 1976. L’article est disponible en ligne.
  2. 2. Bakounine Mikhaïl, « L’instruction intégrale », L’Égalité, n° 28 à 31 (31 juillet-21 août 1869).
  3. 3. Bakounine Mikhaïl, « Les endormeurs », L’Égalité, n° 23 à 27 (26 juin-24 juillet 1869).
  4. 4. Montesquieu C., De l’esprit des lois, Livre II, Chapitre 2.
  5. 5. Bakounine Mikhaïl, « L’instruction intégrale », cit.
  6. 6. Ibidem.
  7. 7. Ibidem.
  8. 8. Ibidem.
  9. 9. Ibidem.
  10. 10. Ibidem.
  11. 11. Bakounine Mikhaïl, Dieu et l’État, Paris, Mille et une nuits, 2000.
  12. 12. Bakounine Mikhaïl, « L’instruction intégrale », cit.
  13. 13. Pouget Émile, L’Action directe (1910)
  14. 14. Proudhon Pierre-Joseph, De la justice, Étude sur le travail.
  15. 15. Bakounine Mikhaïl, « L’instruction intégrale », cit.
  16. 16. Ibidem.
  17. 17. Ibidem.
  18. 18. Ibidem.
  19. 19. Ibidem.
  20. 20. Ibidem.
  21. 21. Ibidem.
  22. 22. Bakounine Mikhaïl, « Les endormeurs », cit.

Égalité, solidarité, liberté… Le chemin socio-politique vers le bonheur de tous, pour tous et par tous…

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Le bicentenaire de la naissance de Bakounine est une opportunité pour beaucoup de (re)découvrir sa pensée influente et toujours d’une actualité brûlante.

Toute personne désireuse de comprendre pourquoi la société occidentale en est là, dans ce marasme socio-politique tout aussi unique dans l’histoire, que l’influence de l’empire aux commandes de la tyrannie planétaire ; pourquoi nous les peuples, sommes nous-mêmes victimes de l’idéologie hégémonique, raciste et eugéniste de nos « élites » auto-proclamées et parasites, et surtout désireuse d’y apporter des solutions viables, se doit de lire les quatre grands penseurs dont la mise en pratique des idées mènerait le monde vers la justice, la paix et la liberté, choses que nous ne sommes absolument pas parvenus à parachever au gré de plus de mille ans de « civilisation » occidentale et d’avènement des états-nations répressifs ne représentant que les intérêts du 0,01% de la population mondiale. Ces quatre penseurs sont dans l’ordre chronologique: Etienne de la Boétie, Pierre Joseph Proudhon, Michel Bakounine et Pierre Kropotkine. Nous reviendrons bientôt sur quelques suggestions de lecture, antidotes à la propagande oligarchique ambiante.

— Résistance 71 —

 

Qui suis-je ?

Michel Bakounine (1860)

Je ne suis ni un savant, ni un philosophe, ni même un écrivain de métier. J’ai écrit très peu dans ma vie et je ne l’ai jamais fait, pour ainsi dire, qu’à mon corps défendant, et seulement lorsqu’une conviction passionnée me forçait à vaincre ma répugnance instinctive contre toute exhibition de mon propre moi en public.

Qui suis-je donc, et qu’est-ce qui me pousse maintenant à publier ce travail ? Je suis un chercheur passionné de la vérité et un ennemi non moins acharné des fictions malfaisantes dont le parti de l’ordre, ce représentant officiel, privilégié et intéressé à toutes les turpitudes religieuses, métaphysiques, politiques, juridiques, économiques et sociales, présentes et passées, prétend se servir encore aujourd’hui pour abêtir et asservir le monde.

Je suis un amant fanatique de la liberté, la considérant comme l’unique milieu au sein duquel puissent se développer et grandir l’intelligence, la dignité et le bonheur des hommes ; non de cette liberté toute formelle, octroyée, mesurée et réglementée par l’État, mensonge éternel et qui en réalité ne représente jamais rien que le privilège de quelques-uns fondé sur l’esclavage de tout le monde ; non de cette liberté individualiste, égoïste, mesquine et Fictive, prônée par l’École de J.-J. Rousseau, ainsi que par toutes les autres écoles du libéralisme bourgeois, et qui considère le soi-disant droit de tout le monde, représenté par l’État, comme la limite du droit de chacun, ce qui aboutit nécessairement et toujours à la réduction du droit de chacun à zéro.

Non, j’entends la seule liberté qui soit vraiment digne de ce nom, la liberté qui consiste dans le plein développement de toutes les puissances matérielles, intellectuelles et morales qui se trouvent à l’état de facultés latentes en chacun ; la liberté qui ne reconnaît d’autres restrictions que celles qui nous sont tracées par les lois de notre propre nature ; de sorte qu’à proprement parler il n’y a pas de restrictions, puisque ces lois ne nous sont pas imposées par quelque législateur du dehors, résidant soit à côté, soit au-dessus de nous ; elles nous sont immanentes, inhérentes, constituent la base même de tout notre être, tant matériel qu’intellectuel et moral ; au lieu donc de trouver en elles une limite, nous devons les considérer comme les conditions réelles et comme la raison effective de notre liberté.

J’entends cette liberté de chacun qui, loin de s’arrêter comme devant une borne devant la liberté d’autrui, y trouve au contraire sa confirmation et son extension à l’infini ; la liberté illimitée de chacun par la liberté de tous, la liberté par la solidarité, la liberté dans l’égalité ; la liberté triomphante de la force brutale et du principe d’autorité qui ne fut jamais que l’expression idéale de cette force ; la liberté, qui après avoir renversé toutes les idoles célestes et terrestres, fondera et organisera un monde nouveau, celui de l’humanité solidaire, sur les ruines de toutes les Églises et de tous les États.

Je suis un partisan convaincu de l’égalité économique et sociale, parce que je sais qu’en dehors de cette égalité, la liberté, la justice, la dignité humaine, la moralité et le bien-être des individus aussi bien que la prospérité des nations ne seront jamais rien qu’autant de mensonges. Mais, partisan quand même de la liberté, cette condition première de l’humanité, je pense que l’égalité doit s’établir dans le monde par l’organisation spontanée du travail et de la propriété collective des associations productrices librement organisées et fédéralisées dans les communes, et par la fédération tout aussi spontanée des communes, mais non par l’action suprême et tutélaire de l’État.

C’est là le point qui divise principalement les socialistes ou collectivistes révolutionnaires des communistes autoritaires partisans de l’initiative absolue de l’État (marxistes). Leur but est le même ; l’un et l’autre partis veulent également la création d’un ordre social nouveau fondé uniquement sur l’organisation du travail collectif, inévitablement imposé à chacun et à tous par la force même des choses, à des conditions économiques égales pour tous, et sur l’appropriation collective des instruments de travail.

Seulement les communistes s’imaginent qu’ils pourront y arriver par le développement et par l’organisation de la puissance politique des classes ouvrières et principalement du prolétariat des villes, à l’aide du radicalisme bourgeois, tandis que les socialistes révolutionnaires, ennemis de tout alliage et de toute alliance équivoques, pensent, au contraire, qu’ils ne peuvent atteindre ce but que par le développement et par l’organisation de la puissance non politique mais sociale et, par conséquent, antipolitique des masses ouvrières tant des villes que des campagnes, y compris tous les hommes de bonne volonté des classes supérieures qui, rompant avec tout leur passé, voudraient franchement s’adjoindre à eux et accepter intégralement leur programme.

De là, deux méthodes différentes. Les communistes croient devoir organiser les forces ouvrières pour s’emparer de la puissance politique des États. Les socialistes révolutionnaires s’organisent en vue de la destruction, ou si l’on veut un mot plus poli, en vue de la liquidation des États. Les communistes sont les partisans du principe et de la pratique de l’autorité, les socialistes révolutionnaires n’ont de confiance que dans la liberté. Les uns et les autres également partisans de la science qui doit tuer la superstition et remplacer la foi, les premiers voudraient l’imposer ; s’efforceront de la propager, afin que les groupes humains convaincus, s’organisent et se fédèrent spontanément, librement, de bas en haut, par leur mouvement propre et conformément à leurs réels intérêts mais jamais d’après un plan tracé d’avance et imposé aux masses ignorantes par quelques intelligences supérieures.

Les socialistes révolutionnaires pensent qu’il y a beaucoup plus de raison pratique et d’esprit dans les aspirations instinctives et dans les besoins réels des masses populaires que dans l’intelligence profonde de tous ces docteurs et tuteurs de l’humanité qui, à tant de tentatives manquées pour la rendre heureuse, prétendent encore ajouter leurs efforts. Les socialistes révolutionnaires pensent, au contraire, que l’humanité s’est laissée assez longtemps, trop longtemps, gouverner, et que la source de ses malheurs ne réside pas dans telle ou telle autre forme de gouvernement mais dans le principe et dans le fait même du gouvernement, quel qu’il soit.

C’est enfin la contradiction, devenue déjà historique, qui existe entre le communisme scientifiquement développé par l’école allemande et accepté en partie par les socialistes américains et anglais, d’un côté, et le proudhonisme largement développé et poussé jusqu’à ses dernières conséquences, de l’autre, acccepté par le prolétariat des pays latins.