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Résistance peuples natifs : La lutte maya contre les projets de destruction au Mexique du sud-est

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, démocratie participative, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, média et propagande, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 6 février 2020 by Résistance 71

“Il y a des connexions philosophiques entre les sociétés indigènes et quelques sensibilités anarchistes sur l’esprit de la liberté et les idéaux pour une bonne société. Des idées critiques parallèles et des visions d’un futur post-impérialiste ont bien été notées par quelques penseurs, mais quelque chose qu’on pourrait appeler ‘anarcho-indigénisme’ doit toujours se développer en une philosophie et une pratique cohérentes. Il y a également une grande similitude entre les façons de voir le monde des anarchistes et des peuples autochtones: un rejet des alliances avec des systèmes légalisés, centralisés d’oppression et une non-participation aux institutions qui structurent la relation coloniale, ainsi que la croyance d’amener le changement par l’action directe et la résistance au pouvoir d’état.”
~ Taiaiake Alfred, professeur sciences politiques, Mohawk ~

 


5 territoires mayas en lutte…

 

L’avenir de l’humanité passe par les peuples occidentaux émancipés de l’idéologie et de l’action coloniales, se tenant debout, main dans la main avec les peuples autochtones de tous les continents pour instaurer l’harmonie de la société des sociétés sur terre. Il n’y a pas de solutions au sein du système, n’y en a jamais eu et n’y en aura jamais !

~ Résistance 71 ~

 

Il n’y a rien de “Maya” au sujet du “train maya” du Mexique

 

Alexandre Gorski & Pedro Uc Be

 

31 janvier 2020

 

url de l’article original:

https://roarmag.org/essays/there-is-nothing-mayan-about-mexicos-mayan-train/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Lorsque Andrés Manuel López Obrador (AMLO) assuma la présidence du Mexique le 1er décembre 2018, il permit au pays une transformation et une fin à la politique néolibérale qui a mené à une grave crise multi-face au Mexique, crise à laquelle doit faire face la société mexicaine aujourd’hui. Afin de réaliser ses promesses de progrès économiques et sociaux, AMLO et son administration ont développé une infrastructure politique qui focalise sur les soi-disants mega-projets: des aventures affairistes gigantesques et complexes qui restructureraient des régions entières du Mexique afin de les ouvrir au marché national et international et pour intégrer les populations locales à l’économie capitaliste.

Il y a trois projets qui sortent de l’ordinaire en particulier:

Premièrement, le Tren Maya, une ligne de chemin de fer de plus de 1500 km qui a pour intention de rendre accessible au tourisme de masse les régions appauvries du sud-est mexicain comme les états du Chiapas, de Tabasco, Campeche, le Yucatan et le Quintana Roo.

Deuxièmement, Le Corredor Transistmico, un lien entre les océans Atlantique et Pacifique le long de l’isthme de Tehuantepec, au travers du développement de lignes de chemin de fer, de centres logistiques et de ports, supposés faire du Mexique un havre du commerce international.

Et troisièmement,  le Proyecto Integral Morelos, qui consiste en de variées centrales énergétiques au gaz naturel et qui est supposé fournir en énergie le couloir industriel central du Mexique.

Alors que les entreprises internationales applaudissent ces politiques, des organisations indigènes d’en-bas à gauche comme le Congreso Nacional Indígena (CNI) et l’Ejército Zapatista de Liberación Nacional (EZLN) s’opposent intensément à celles-ci, car elles craignent la destruction plus avant des ressources naturelles et n’y voient en fait aucun bénéfice pour les populations qui en seront affectées.

A ce sujet et plus encore, le magazine ROAR a discuté avec Pedro Uc Be, poète et activiste maya, qui vit dans l’état du Yucatan au sud-est du Mexique et qui est membre d’une organisation indigène l’Asamblea de Defensores del Territorio Maya Múuch’ Xíinbal’ et qui est un délégué pour le Conseil National Indigène (CNI). Il est un défenseur actif des territoires indigènes depuis plusieurs décennies.

Alexandre Gorski : Pedro, pour vous et votre organisation, les mega-projets mis en avant pas l’administration du président AMLO ne constituent rien de nouveau. Vous défendez vos territoires depuis plusieurs décennies contre les entreprises multinationales et leurs intentions de déposséder les communautés indigènes. Pouvez-vous nous parler de votre travail et comment tout cela est en lien avec l’identité Maya ?

Pedro Uc Be: Depuis plus de 30 ans nous avons accompagné bien des communautés mayas différentes de la péninsule du Yucatan dans leur voyage. Ce qui veut dire que nous avons fomenté une sorte de réflexion avec elles autour des valeurs de notre culture, autour de l’importance de notre langage et autour de la situation de notre identité, qui a tout à voir avec notre mode de vie, nos formes d’organisation, nos modes vestimentaires et notre sytème relationnel mais avant toute chose, notre amour de cette terre et de tout ce qui existe dans la nature.

Ceci a été un effort long et très difficile, essentiellement parce que la culture maya a été dévastée par des siècles d’exploitation et d’oppression. Spécifiquement depuis la guerre Caste du Yucatan qui vit une longue confrontation des peuples natifs mayas avec les colons d’origine européenne ; cette guerre dura de 1847 à 1901, notre culture a été marginalisée et supprimée par l’état. Bon nombre de nos ancêtres furent vendus comme esclaves à Cuba et de nombreux autres moururent de faim dans ce qui est connu aujourd’hui comme l’état de Quintana Roo. Ceux qui survécurent dans la péninsule du Yucatan sont les assimilés esclaves travaillant dans les haciendas des grands propriétaires terriens.

Cette défaite politique, militaire et culturelle a rendu très difficile pour les peuples mayas de retrouver leur conscience, leur identité et leurs valeurs en tant que culture.

Depuis lors, tous les gouvernements ont pris part à l’établissement d’une politique clientéliste ciblant les peuples mayas, avec par exemple des programmes sociaux afin de les maintenir asservis et subordonnés. Ces dernières décennies, ceci fut toujours lié à la dépossession massive des terres indigènes par les grandes entreprises transnationales.

Quels types de projets ces entreprises ont-elles essayé d’installer sur la péninsule du Yucatan ?

Des fermes porcines, des parcs énergétiques éoliens et photovoltaïques, du tourisme a grand impact, des plantations de soja transgénique (OGM), pour n’en nommer que quelques uns. Ces projets ont tous une chose en commun : L’occupation hostile des terres mayas de la péninsule du Yucatan. Ces projets de développement sont à terme très dangereux pour la vie des communautés, parce que celles-ci se retrouvent déplacées de leur endroit d’origine et séparées de leurs terres ancestrales. Ces projets ont non seulement un impact environnemental, mais ils ont aussi un impact social, culturel et linguistique.

Beaucoup argumentent que ces projets représentent en fait l’opportunité pour les peuples indigènes et leurs communautés de dépasser le stade de la pauvreté, de la marginalisation et de pouvoir s’intégrer dans l’économie nationale.

Dans la réalité, les Mayas ne voient aucun avantage dans ces projets. Nous pouvons dire ceci avec assurance, parce que nous avons déjà vu ce scénario auparavant. A chaque fois la propagande des entreprises coloniales et de l’état affirme que les peuples indigènes vont bénéficier et qu’ils vont amener le développement dans leur communauté. Ils disent qu’ils vont créer beaucoup de travail, que le niveau de vie va s’améliorer etc, etc…

Le discours est toujours très élaboré et il n’y a rien de nouveau dans son contenu. Mais au bout du compte, les bénéfices politiques et économiques ont toujours été du côté des envahisseurs, jamais du notre.

Quel rôle joue le gouvernement dans la mise en place de ces politiques infrastructurelles ?

Théoriquement, le gouvernement a l’obligation de faire une enquête sur l’impact social, environnemental et culturel de ces projets. Mais dans la pratique, nous avons été les témoins d’une vaste corruption des autorités locales, régionales et fédérales. Il est devenu très clair qu’il existe un arrangement commercial entre le gouvernement et les grandes entreprises parties-prenantes des projets.

Par exemple: Les agences gouvernementales font de fausses enquêtes sur l’impact environnemental dont les résultats sont toujours à l’avantage des entreprises. Ceci manipule l’opinion publique et rend plus facile pour ces entreprises le processus de déposséder nos communautés de nos terres et de faire ce qu’elles veulent afin d’accumuler toujours plus de capital. Au bout du compte, il existe une complicité aux trois niveaux de gouvernement avec les entreprises transnationales.

Qu’en est-il de la société civile ? Les mouvements indigènes travaillent-ils avec les ONG afin de se défendre contre cette attaque ?

Oui, mais il y a aussi eu des difficultés. Beaucoup de ces ONG qui se sont déclarées solidaires des communautés indigènes n’ont pas réellement la volonté de confronter les violations systémiques qui se déroulent sur nos territoires. Elles ne font que des enquêtes, des rapports, écrivent des documents. Cette information est sans nulle doute utile pour notre lutte, mais ce n’est pas suffisant. Nous devons nous organiser quotidiennement pour lutter contre ces projets.

Nos communautés ne sont pas organisées comme entités légales (NdT: du point de vue de la législation coloniale s’entend…) Nous sommes des autochtones nous rassemblant, réfléchissant et résistant collectivement contre ce système qui ne fait que nous apporter mort et destruction.

Quels sont les modes de votre résistance ?

Le point clef pour nous est l’information et l’organisation. Dans nos communautés, mais aussi en tant que société à part entière. De plus, npus avons aussi utilisé des moyens légaux pour défier certains projets. Nous avons réussi à stopper certaines entreprises d’installer des projets de “développement” sur nos terres. Et c’est précisément ce qui ennuie beaucoup ces entreprises. Les menaces et les campagnes de désinformation sur nos luttes montrent bien que les capitalistes sont bien ennuyés  et inquiets et ils ont vu qu’il y avait une résistance déterminée sur notre territoire.

Maintenant, le Tren Maya menace une fois de plus l’intégrité territoriale des communautés indigènes de la péninsule du Yucatan. Comment évaluez-vous ce projet ? 

Le “Train Maya” est une agression rien qu’avec son nom. Il n’y a absolument rien de “maya” à son sujet. Et même si ce train est un des projets phares de l’administration couramment en place, il n’y a aucune information fiable sur l’impact exercé sur les communautés impliquées.

Ce que nous savons jusqu’ici du projet n’est que ce que la propagande de l’autorité compétente nous a présenté, le Fondo Nacional de Fomento al Turismo (Fonatur) ; c’est ce qu’on veut nous faire croire. Ils disent que ce train sera pour les touristes et pour les marchandises. Cela veut dire: pas pour les peuples mayas. Parce que nos communautés appauvries n’ont pas les moyens de voyager, encore moins dans ce type de train. Nous n’avons pas non plus d’usines, nous n’avons donc pas du tout besoin de trains de marchandises.

Mais le problème n’est pas juste le train. D’après le Fonatur, le gouvernement planifie de construire des villes à chaque arrêt de train, villes de 50 000 habitants. En premier lieu, ceci va mener à une urbanisation incontrôlée, qui ne bénéficiera qu’aux entreprises immobilières et aux gouvernements locaux totalement corrompus. Les effets sur l’écosystème seront absolument négatifs. Jusqu’ici il n’y a eu absolument aucune étude indépendante sur l’impact régional de ce projet. Secundo, nous avons vu ce qui est arrivé à Cancun et à la Riviera Maya, où le tourisme de masse a mené à des situations d’extrême violence et de dégradation sociale. Nous ne voulons en rien vivre de la sorte.

C’est pourquoi pour nous, ce Tren Maya menace absolument tout : notre mode de vie traditionnel, notre culture, notre langage, notre nature et ainsi notre futur en tant que peuple Maya.

Le 15 décembre 2019, le gouvernement a conduit une consultation sur le Tren Maya, qui ne fut pas seulement critiquée par les opposants au projet mais aussi par l’ONU et plusieurs organisations des droits de l’Homme. Que s’est-il passé ?

La consultation gouvernementale par voie électorale [referendum] fut une véritable moquerie du peuple maya. Comme toutes les consultations jamais faites par quelque gouvernement que ce soit sur la péninsule du Yucatan lorsqu’il s’agit de la question de ces mega-projets.

D’abord le bulletin de vote contient seulement une longue liste de bénéfices et est totalement silencieux au sujet de tout impact négatif possiblement anticipable. Ensuite, seulement un peu plus de 90 000 personnes participèrent à cette consultation , même par 3% de “l’électorat”. La très grande abstention reflète très bien l’opposition de la vaste majorité des Mayas à ce projet. Finalement, il n’y a eu aucune participation effective des femmes indigènes, parce que dans beaucoup de communautés, seulement les “autorités” furent appelées à voter et celles-ci sont essentiellement mâles, il y a de plus eu une longue liste d’irrégularités pendant le processus électoral, allant des menaces aux intimidations.

Bref, cette consultation était une farce. Une justification d’une décision qui avait déjà été prise par le gouvernement. Comme l’écrivain colombien Gabriel Garcia Marquez l’écrivit, “une chronique d’une mort annoncée”.

Une des stratégies employée par les gouvernements et les entreprises dans le contexte de ces mega projets est la division des communautés en lutte. De quoi avez-vous été témoin en ce sens ?

Il y a toujours l’intention de nous diviser. En fin de compte, ceci est la base de tout gouvernement: diviser pour mieux régner. Maintenant, avec tout ce qui s’est passé, il y a des problèmes dans nos communautés. Il y a des confrontations et des conflits. On constate une blessure dans la fabrique sociale due aux confrontations entre des gens qui veulent préserver leurs terres et ceux qui veulent le donner au gouvernement et les entreprises transnationales.

Vous avez parlé de menaces contre les critiques de Tren Maya dans le contexte de cette consultation par les urnes. Vous avez été vous-même ciblé, pouvez-vous nous en parler ?

Deux jours après la consultation / referendum, j’ai reçu un message via WhatsApp. J’y fus menacé de mort dans un langage vulgaire si je n’arrêtais pas de perturber les intérêts des développeurs du projet. Ils me donnaient 48 heures pour déguerpir et arrêter tout ce que je faisais ou alors ils allaient me tuer.

Nous, en tant qu’organisation, avons fait face à de nombreuses menaces et les avons toujours rendues publiques, car nous pensons que les gens doivent le savoir. Heureusement, la nouvelle se répand rapidement et il y a une énorme solidarité dans les déclarations en notre faveur. Nous avons déposé plainte devant le mécanisme de l’autorité et avons averti des journalistes et des associations des droits de l’Homme. Maintenant, à cause de cette pression sociale la police de l’état et fédérale patrouille devant ma maison et la maison de mon fils qui a aussi été menacé. Ils m’ont aussi donné un bouton d’alarme si quoi que ce soit se produisait.

Pensez-vous qu’un dialogue avec le gouvernement d’Obrador est toujours possible ?

Je pense que le gouvernement en ce moment, à cause de ses obligations avec la caste affairiste, n’est pas vraiment disponible pour discuter. L’administration d’AMLO a été très insensible à notre égard et nous a disqualifié en en comparant nos critiques avec une opposition d’extrême-droite. AMLO lui-même nous a dit que nous étions des “extrémistes” des “ultras” Il a aussi nié que ces projets étaient des projets néo-libéraux. Il dit que ce sont des mesures sociales. Mais nous voyons bien que le projet de Tren Maya n’est qu’une continuation des politiques néo-libérales et que bon nombre des membres du gouvernement AMLO sont des anciens membres de partis politiques de droite comme le PRI (Parti Révolutionnaire Instutionnel) et le PAN (Parti d’Action Nationale) . Donc, si vous cherchez des réactionnaires, faut regarder du côté du gouvernement, pas du nôtre.

Donc non, je ne pense pas qu’il puisse y avoir un dialogue sérieux. Nous allons continuer de nous organiser et de dénoncer tous les abus du gouvernement et des entreprises transnationales. En temps et en heure, si l’assemblée le veut, nous prendrons aussi des mesures légales envers Tren Maya.

Vous n’êtes pas seulement un activiste pour la défense des terres autochtones, mais vous êtes aussi un écrivain accompli, un poète et un professeur de la langue maya. Quel rôle jouent la culture et les arts dans la résistance indigène ?

Je vois le rôle de la culture, de la littérature et de la poésie comme fondamental. L’art ne peut pas être étranger à ce qui se passe dans nos communautés. a littérature qui ne dénonce pas la douleur que nous vivons quotidiennement peut difficilement être de la littérature. Mais il faut aussi dire que l’amour de la nature et de l’être humain est inhérent à la littérature et à toute forme d’expression artistique. Obtenir des formes de beauté dans la construction et l’exposition du monde devant cette bien triste réalité fait aussi partie de notre lutte pour la vie.

Nous ne nous battons pas pour des intérêts particuliers, nous combattons pour la nature elle-même. Et nous faisons cela aussi au ravers de la poésie, de la littérature, de la musique ou du théâtre, parce que l’art est un couloir de partage, de sentiment et de réflexion.

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Lectures complémentaires :

Nous_sommes_tous_des_colonisés (PDF)

Pierre_Clastres_De l’ethnocide

Pierre_Clastres_Echange-et-pouvoir-philosophie-de-la-chefferie-indienne

3ri-et-societe-des-societes-du-chiapas-zapatistes-aux-gilets-jaunes-en-passant-par-le-rojava-fevrier-2019

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

Aime_Cesaire_Discours_sur_le_colonialisme

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

Marshall-Sahlins-La-nature-humaine-une-illusion-occidentale-2008

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Manifeste pour la Société des Sociétés

Comprendre-le-systeme-legal-de-loppression-coloniale-pour-mieux-le-demonter-avec-peter-derrico1

Comprendre-le-systeme-legal-doppression-coloniale-pour-mieux-le-demonter-avec-steven-newcomb1

Un_manifeste_indigène_taiaiake_alfred

6ème_déclaration_forêt.lacandon

La Grande Loi du Changement (Taiaiake Alfred)

petit_precis_sur_la_societe_et_letat

si-vous-avez-oublie-le-nom-des-nuages-vous-avez-oublie-votre-chemin

 

Notre page « Réseau de Résistance et de Rébellion (3RI) International »

 

« Quand nous disons aux colons: ‘rendez-le’, voulons-nous dire que nous voulons qu’ils nous rendent le pays et qu’ils s’en aillent ? Non. Ceci n’est pas la vision de nos peuples. Lorsque nous disons ‘rendez-le’, nous parlons de ce que les colons établis montrent du respect pour ce que nous partageons, la terre et ses ressources et corrigent les torts en nous offrant la dignité et la liberté qui nous sont dûes et nous rendent notre pouvoir et suffisamment de terre pour que nous soyions totalement auto-suffisant en tant que nations… […] La restitution est purification. […] Il est impossible de soit transformer la société coloniale de l’intérieur de ses institutions ou de parvenir à la justice et à une coexistence pacifique sans transformer fondamentalement les institutions de la société coloniale elles-mêmes. Simplement, les entreprises impérialistes opérant sous le déguisement d’états démocratiques libéraux (NdT: USA, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande, Mexique, tous les pays d’Amériques centrale et du sud pour les entreprises coloniales…) sont par construction et culture, incapables de relations justes et pacifiques avec les peuples autochtones. Le changement ne se produira que lorsque les colons seront forcés à reconnaître ce qu’ils sont, ce qu’ils ont fait et ce qu’ils ont hérité ; alors seulement ils ne pourront plus fonctionner comme des coloniaux et commenceront à respecter les autres personnes et à les considérer comme des êtres humains… »
~ Taiaiake Alfred, professeur de science politique, université de Victoria, CB, Canada, nation Mohawk, 2009 ~

 

Résistance au colonialisme: Le génocide des peuples originels continue au Mexique et ailleurs…

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L’avenir de l’humanité passe par les peuples occidentaux émancipés de l’idéologie et de l’action coloniales, se tenant debout, main dans la main avec les peuples autochtones de tous les continents pour instaurer l’harmonie de la société des sociétés sur terre. Il n’y a pas de solutions au sein du système, n’y en a jamais eu et n’y en aura jamais !
~ Résistance 71 ~

« Le drapeau va au paysage immonde, et notre patois étouffe le tambour.
Aux centres nous alimenterons la plus cynique prostitution. Nous massacrerons les révoltes logiques.
Aux pays poivrés et détrempés ! — au service des plus monstrueuses exploitations industrielles ou militaires.
Au revoir ici, n’importe où. Conscrits du bon vouloir, nous aurons la philosophie féroce ; ignorants pour la science, roués pour le confort ; la crevaison pour le monde qui va. C’est la vraie marche. En avant, route ! »
~ Arthur Rimbaud, “Les Illuminations”, 1886 ~

 

Communiqué des CNI-CIG et de l’EZLN en réponse aux violences récentes contre les peuples originels

 

Aux peuples du monde
Aux réseaux logistiques du CIG
A la Sixta nationale et internationale
Aux médias

 

5 juin 2019

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Reçu par courriel

 

Le capitalisme néolibéral impose sa marque avec le sang de nos peuples alors que la guerre contre nous s’est intensifiée à chaque fois que nous refusons de céder notre terre, notre culture, notre paix et notre organisation collective et aussi parce que nous refusons d’abandonner la résistance ou de nous résigner à disparaître.

Nous dénonçons les lâches attaques du 31 mai contre la communauté indigène Nahua de Zacualpan, qui fait partie du Conseil National Indigène (CNI), dans la municipalité de Comala, Colima, où des narco-paramilitaires ont tiré à l’arme lourde sur un groupe de jeunes gens, en tuant un et en blessant grièvement trois autres.

Nous tenons les trois niveaux de mauvais gouvernement comme responsables de cet incident, en particulier le chef de la sécurité publique, Javier Montes Garcia, dans la mesure où c’est le mauvais gouvernement [d’État] qui permet à ces groupes paramilitaires d’opérer dans la région. Nous demandons un respect total des traditions et des coutumes de la communauté indigène Nahua du Zacualpan.

Nous condamnons l’agression et la destruction menées aux petites heures du matin de ce 31 mai contre les communautés de Rebollero et de Rio Minas, parties de la communauté de Binizza de San Pablo Cuatro Venados de la municipalité de Zachila, Oaxaca. Là, un groupe armé également d’armes lourdes est venu ouvrir le feu sur la communauté, détruisant des douzaines de maisons et forçant la population, incluant les enfants, à se sauver. En tout, 24 maisons furent détruites et le maïs et autres commodités alimentaires furent incendiés, incluant les graines sauvegardées pour les semis. Le groupe a aussi brûlé les effets personnels des familles comme les vêtements, les chaussures et ont volé le cheptel, les groupes électrogènes et les pompes à eau.

Nous condamnons la répression et le déplacement de nos compañeros et compañeras de la communauté indigène d’Otomi qui ont maintenu un camp provisoire au 7 de Londres Street dans le quartier de Juarez à Mexico City depuis le tremblement de terre du 19 septembre 2017. A 11 heures du matin le 30 mai, ils furent violemment évincés de l’endroit par des troupes de choc envoyées par le mauvais gouvernement et les entreprises immobilières, travaillant aux côtés de centaines de membres de la police anti-émeute au service de Nestor Nuñez, le maire du district de Cuauhtémoc.

Nous condamnons le siège narco-paramilitaire entrepris par des groupes criminels, soutenus et protégés par le mauvais gouvernement et toutes les polices, contre les communautés du Conseil Populaire Indigène Emiliano Zapata de la province de Guerrero (CIPOG-EZ) dans les municipalités de Chilapa et José Joaquin de Herrera, qui luttent pacifiquement pour construire leur autonomie.

Nous en appelons aux peuples du Mexique et du monde afin qu’ils soient attentifs et solidaires dans la lutte des communautés du Guerrero afin de briser le siège violent mis en place contre elles et qui limite leur accès à la nourriture et aux médicaments et qui est mené dans les seuls intérêts de l’appropriation capitaliste des territoires indigènes. Nous appelons véhémentement à l’envoi de provisions vers ces communautés durement affectées, incluant du riz, du maïs, des haricots, des piments, du sucre, des sardines, du thon, du papier hygiénique, des couches et des médicaments. Une collecte est organisée au QG du l’UNIOS au 32 Carmona y Valle Street, Colonia Doctores, Mexico City.

Nous réitérons que notre terre-mère n’est pas à vendre au grand capital ni à qui que ce soit d’autre, que notre existence n’est pas négociable, ni ne l’est de facto la résistance de nos peuples.

Avec attention

Juin 2019

Pour la reconstruction de nos peuples
Plus jamais un Mexique sans nous
Congrès National Indigène (CNI)
Conseil de Gouvernement Indigène (CGI)
Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN)

= = =

Lectures complémentaires:

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Manifeste pour la Société des Sociétés

Abdullah-Ocalan-Confederalisme-democratique

Comprendre-le-systeme-legal-de-loppression-coloniale-pour-mieux-le-demonter-avec-peter-derrico1

Comprendre-le-systeme-legal-doppression-coloniale-pour-mieux-le-demonter-avec-steven-newcomb1

Que faire ?

Effondrer le colonialisme

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

6ème_déclaration_forêt.lacandon

Aime_Cesaire_Discours_sur_le_colonialisme

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

 

 

Gilets Jaunes… Les Zapatistes du Chiapas nous montrent la voie… 25 ans d’autonomie à étendre au monde !

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25 ans plus tard, le zapatisme poursuit sa lutte

 

Julia Arnaud

 

Mai 2019

 

Source:

https://www.revue-ballast.fr/25-ans-plus-tard-le-zapatisme-poursuit-sa-lutte/

 

Le 1er janvier 2019, les zapatistes ont célébré les 25 ans de leur soulèvement. L’occasion de réaffirmer leur engagement dans la construction, ici et maintenant, de leur autonomie et la défense de leur territoire au sud du Mexique. Leur mot d’ordre ? « Le peuple gouverne et le gouvernement obéit. » Face à la pression toujours croissante du capitalisme et des mégaprojets défendus par le nouveau gouvernement « progressiste », de nombreux soutiens nationaux et internationaux se sont exprimés au cours de ces quatre derniers mois. La répression ne faiblit pas ; la lutte non plus : récit, sur place, d’une commémoration et d’un appel, lancé le 10 avril dernier, « à lever un réseau mondial de rébellion et de résistance contre la guerre qui, si le capitalisme triomphe, signifiera la destruction de la planète »*

(*) Note de R71: Nous avons relayé cet appel et même créé une page spéciale à cet effet sur Résistance 71, ici

Le 1er janvier 1994, sortis de la nuit, les zapatistes ont occupé cinq villes du Chiapas — dont la touristique San Cristóbal de las Casas — et donné à connaître au Mexique et au monde entier leurs revendications : travail, terre, logement, alimentation, santé, éducation, indépendance, liberté, démocratie, justice et paix. Après plusieurs jours de combat et sous pression de la société civile, l’EZLN — l’organisation militaire du mouvement fondée en 1983 — et le gouvernement s’assoient à la table des négociations : elles donnent naissance, en 1996, aux Accords de San Andrés. Ils ont pour but de permettre la reconnaissance de l’autonomie et du droit à l’autodétermination des peuples indigènes1 ; sans surprise, ils ne seront jamais respectés par les gouvernements successifs. Dans une situation de contre-insurrection permanente, dans un territoire occupé par les militaires et les paramilitaires, l’EZLN et les communautés zapatistes choisissent alors la voie de la construction de leur autonomie et de la mise en pratique unilatérale de leurs exigences. En 2003, les cinq caracoles — et avec eux les Conseils de bon gouvernement — sont fondés ; ils deviennent les centres politiques et culturels des cinq zones autonomes.


« Vous êtes en territoire zapatiste en rébellion
Ici le peuple commande et le gouvernement obéit. »

À mon arrivée, en 2010, alors que les questions me brûlaient les lèvres, la première réponse que l’on m’a donnée à Querétaro, au centre du pays, bien loin du Chiapas, fut : « Mais non señorita, les zapatistes n’existent plus, c’était en 1994… » Tout le monde a entendu parler de la lutte zapatiste. Peut-être du café rebelle. Sans doute du sous-commandant insurgé Marcos. Mais peu, même au sein des espaces militants, savent ce qui se trame encore ici, en 2019, dans les montagnes du sud-est mexicain. Si depuis bien longtemps les médias officiels ont entrepris un méthodique travail de désinformation, le silence public des zapatistes n’en a pas moins été volontaire : entre 2009 et 2012, pas un seul communiqué n’a été publié alors qu’ils nous avaient habitués, par la plume dudit sous-commandant, à une prose prolifique depuis 1994. Ce mutisme était celui de la construction, en interne, de leur autonomie ; ils l’ont rompu avec fracas le 21 décembre 2012 — tandis que 50 000 membres des communautés zapatistes (les « bases d’appui ») remplissaient sans le moindre bruit les rues de San Cristóbal, poing levé, visage couvert —, par la détonation d’un communiqué des plus brefs : « Vous avez entendu ? / C’est le son de votre monde qui s’écroule, / C’est le son du nôtre qui resurgit. / Le jour qu’a été le jour, était la nuit, / Et la nuit sera le jour qui sera le jour. / DÉMOCRATIE / JUSTICE / LIBERTÉ. »

Ce monde, ils en poursuivent la création. Leur autonomie se développe jour après jour : des écoles, des hôpitaux, une autre justice, des collectifs agricoles et artisanaux ont fleuri dans toute les zones. Nous sommes de plus en plus nombreux à leur avoir rendu visite, à avoir appris à leur côtés, notamment grâce à la « Petite école zapatiste » — plusieurs milliers de personnes se sont alors rendues dans les communautés afin d’apprendre de leur quotidien et d’étudier les quatre livres de cours réalisés par des membres des différents caracoles, ceci sous le regard attentif de leur votán, ces « gardiens » et « gardiennes » qui ont accompagné chacun d’entre nous et ont répondu patiemment à nos questions. « Ici, c’est le peuple qui dirige, il a sa propre politique, il a sa propre idéologie, il a sa propre culture, il crée, il améliore, il corrige, il imagine et il va continuer de travailler » : c’est là ce que nous rappelle le sous-commandant Moisés, successeur de Marcos en tant que porte-parole depuis 2013. Quand on leur demande combien de personnes représentent les zapatistes, la réponse est évasive, toujours, mais pourtant claire : « Beaucoup ! »


Conseil de bon gouvernement 

Sur la route de la Realidad

« Demain, départ 6 heures, lever 4 heures. » Tels ont été les derniers mots des compas2 zapatistes : la Rencontre de Réseaux, qui s’est tenue du 26 au 30 décembre 2018 en terres récupérées, près du village de Guadalupe Tepeyac, afin que se rencontrent, se retrouvent et s’organisent les différents « individus, groupes, collectifs, organisations » qui luttent pour un autre monde, s’est terminée après une assemblée plénière de trois heures. Si au Mexique les horaires sont toujours assez flexibles et relatifs, ici, en territoire zapatiste, l’autodiscipline est primordiale : sans elle, ils n’en seraient pas là. « Que vous votiez ou que vous ne votiez pas, organisez-vous ! », nous ont-ils maintes fois répété. Comme dans de nombreuses communautés originaires, le changement d’heure n’existe pas pour les zapatistes ; c’est « la hora de Dios », « l’heure de Dieu », celle du monde, du soleil et de la vie — 4 heures, c’est donc 3 heures.

Les lumières s’allument, le matériel a été chargé dans des camionnettes prêtes à partir ; des visages, fatigués par ces derniers jours de discussions et ces dernières nuits de musique autour du feu, émergent des tentes. Nous sommes tous prêts à embarquer dans les bus, les bétaillères et les autres véhicules ; la longue caravane s’avance bientôt. De la Municipalité autonome rebelle zapatiste (MAREZ) San Pedro Michoacán, où s’est tenue la rencontre, jusqu’au caracol de la Realidad, dit « Mère des caracoles de la mer de nos rêves », il faut une heure et demie de route sur un petit chemin de terre qui monte, descend, serpente. Les passagers se rendorment tant bien que mal ; le convoi avance, s’arrête ; « Tiens, que se passe-t-il ? », « Rien, ce sont ceux de devant qui ont perdu les sacs sur le toit », « Ah », ça repart. Le soleil se lève, la forêt apparaît et avec elle la brume matinale que percent les montagnes — en contrebas, se dessinent la vallée et la communauté. Nous arrivons maintenant à l’entrée du village ; des hommes, des femmes, des enfants, des jeunes et des anciens accueillent la caravane par de francs sourires de bienvenue. Les maisons, petites et en bois, sont pour certaines d’entre elles recouvertes de panneaux solaires.

Il y a huit ans, en pleine période de silence, j’étais venue ici. J’avais demandé à rencontrer le Conseil de bon gouvernement : les compas m’avaient donné de quoi manger et un endroit où dormir mais, à 4 heures du matin, ils m’avaient prévenu que le Conseil ne pourrait pas me recevoir et que le prochain bus passait dans 30 minutes. L’un d’entre eux m’avait murmuré : « Aujourd’hui, ce n’est pas possible, mais on te promet que la prochaine fois tu rentreras. » Cette prochaine fois arrive ce 31 décembre 2018. La journée se passe entre siestes et retrouvailles. Les discussions vont bon train : on nous interroge longuement sur les gilets jaunes qui, vus d’ici, incarnent la révolution en cours. La lumière du jour commence à faiblir et nous rejoignons le préau qui surplombe la place centrale du caracol. La foule est dense, les bases d’appui zapatistes sont au premier rang ; nous nous tassons à l’arrière ; par la porte principale, une partie des troupes fait son entrée ; un long défilé commence. Il durera plus d’une heure. Conduits par le sous-commandant Galeano (anciennement Marcos), plus de 3 000 hommes et femmes, vêtus d’une chemise marron et d’un pantalon vert accordé à leur casquette, foulard rouge autour du cou, d’abord à cheval et à moto puis à pied, avancent et, déjà, s’alignent au rythme des bâtons qu’ils frappent à chaque pas. Ils sont la nouvelle génération, les enfants de celles et ceux qui, partis de ce même lieu, étaient allés combattre et donner leur vie 25 ans plus tôt. Il n’y a pas d’armes, mais cette démonstration nous rappelle que l’Armée zapatiste de libération nationale n’a jamais baissé la garde.


L’escargot de l’émancipation !

« Nous sommes seuls »

L’assistance attend les traditionnels discours d’anniversaire. Le Conseil de bon gouvernement de La Realidad s’exprime par la voix d’une jeune commandante, qui, comme beaucoup, est née après le soulèvement de 1994. Elle déclare : « Aujourd’hui, nous célébrons nos déjà 25 ans de lutte, nous sommes les plus oubliés, les plus marginalisés, les plus exploités par le système capitaliste néolibéral. » Et poursuit : « En tant que peuple en résistance et en rébellion, nous avons compris qu’il n’y a pas d’autre chemin que celui de nous organiser, depuis n’importe quel recoin du monde. Chaque organisation a des manières et des habitudes différentes de s’organiser, mais oui, tous et toutes contre le même ennemi qu’est le système capitaliste néolibéral. » Puis, par la voix du sous-commandant insurgé Moisés, combattant de la première heure et aujourd’hui « gardien de la porte » qui interagit entre l’intérieur et l’extérieur du mouvement (depuis que le sous-commandant Marcos est parti tenter de réparer son ordinateur, selon le communiqué envoyé à cette occasion…), ces mots : « Nous sommes seuls. » Même si quelques voix affirment le contraire, nous savons que c’est vrai. Nous, la Sexta3 et les sympathisants nationaux et internationaux, sommes loin d’avoir atteint le niveau d’organisation qu’il conviendrait pour affronter la guerre en cours.

Fin 2018, le peuple mexicain a élu à sa tête Andrés Manuel López Obrador : un homme qui se réclame de la « gauche progressiste » et entend mener à bien les mégaprojets chers aux néolibéraux — le Train Maya, le Projet intégral Morelos (PIM4). Le nouveau président avait promis d’abandonner ce dernier projet, avant de le remettre à l’ordre du jour ; il vient de faire sa première victime, Samir Flores — 100 ans après Emiliano Zapata, et ce pour défendre la même cause, celle de la terre et de la liberté. Figure de l’opposition au PIM et membre du Congrès national indigène, il a été assassiné le 20 février 2019 après s’être exprimé, la veille, contre la « consultation populaire » à venir lors d’un forum organisé par le gouvernement. Ces consultations ont pour but de légitimer les mégaprojets alors que les principaux concernés — les habitants de ces terres — ont déjà exprimé clairement et ouvertement leur refus…

« Et nous ne vous avons pas menti, compañeras et compañeros, poursuit Moisés. Il y a cinq ans, nous l’avons dit au peuple du Mexique et au monde entier, que quelque chose d’encore pire allait arriver. Dans les langues que parlent celles et ceux de l’extérieur, ils l’appellent crise, hydre, monstre, mur. Nous le leur avons dit en essayant d’utiliser leurs mots, la manière dont ils parlent, mais même comme ça, ils ne nous ont pas écouté. Et, du coup, ils croient que nous leur mentons parce qu’ils écoutent celui dont je ne veux même pas prononcer le nom, celui qui est au pouvoir, je préfère l’appeler l’escroc, le fourbe. » En vue des dernières élections, les « peuples, tribus, nations et quartiers » composant le Congrès national indigène (CNI5) ont désigné une femme indigène en tant que représentante du CNI et de l’EZLN à la présidentielle de 2018. Marichuy et le Conseil indigène de gouvernement (CIG6) ont été nommés avant d’entamer une tournée dans tout le pays pour récolter les signatures nécessaires ; en raison d’un nombre insuffisant, Marichuy n’a pu se présenter mais elle a mis en évidence les vices du système électoral. Elle était la seule à représenter le Mexique d’en bas, à gauche.

Depuis plusieurs années, les zapatistes ont organisé un grand nombre d’événements afin que nous nous connaissions, que nous nous reconnaissions et que nous nous organisions. Car il y a urgence. Les victimes de la Quatrième Guerre mondiale, celle du capitalisme contre l’humanité, ne se comptent plus. Ce concept a été longuement développé par le sous-commandant Marcos dans un communiqué en date de l’année 2003 : « À la fin de ce que nous osons appeler la “Troisième Guerre mondiale” et que d’autres appellent la Guerre froide, il y a eu une conquête de territoire et une réorganisation. […] À partir de là, on voit se dessiner ce que nous appelons la Quatrième Guerre mondiale. […] La conception théorique qui donne des bases à la globalisation c’est ce que nous appelons “néolibéralisme”, une nouvelle religion qui va permettre de mener à bien le processus. Avec cette Quatrième Guerre mondiale, une nouvelle fois, les territoires sont conquis, les ennemis sont détruits et la conquête de ces territoires est administrée. […] Puisque l’ennemi antérieur a disparu, nous, nous disons que l’ennemi c’est l’humanité. La Quatrième Guerre mondiale détruit l’humanité dans la mesure où la globalisation est une universalisation du marché, et tout humain s’opposant à la logique du marché est un ennemi et il doit être détruit. En ce sens, nous sommes tous l’ennemi à vaincre : indigènes, non-indigènes, observateurs des droits humains, enseignants, intellectuels, artistes. N’importe qui se croyant libre alors qu’il ne l’est pas. »

L’heure n’est plus à la contemplation du désastre planétaire. Si les zapatistes l’ont compris depuis longtemps, et ont agi en conséquence dans leurs territoires, nous ne pouvons en dire autant. Moisés, debout à la tribune aux côtés des commandants et commandantes de l’EZLN ainsi que des représentants des Conseils de bon gouvernement, poursuit : « Nous sommes seuls. Nous sommes seuls comme il y a 25 ans », mais « nous allons faire face », « nous allons défendre ce que nous avons construit ». Les zapatistes ont déjà donné leurs vies, celle du sous-commandant insurgé Pedro7 — et de bien d’autres. « Ce n’est pas facile d’affronter depuis 25 ans ces milliers de soldats, protecteurs du capitalisme, qui sont ici, là où nous nous trouvons, nous sommes passés sous leur nez ces jours-ci. Ce n’est pas facile d’affronter les paramilitaires, ce n’est pas facile d’affronter les petits leaders qui ont aujourd’hui acheté tous les partis politiques, en particulier la personne et le parti qui sont au pouvoir. Mais ils ne nous font pas peur. Ou bien si ? Ils nous font peur, compañeras et compañeros ? » L’assemblée répond d’une seule voix : « Non ! »

« Compañeros, compañeras, celui qui est au pouvoir va détruire le peuple du Mexique mais principalement les peuples originaires, il vient pour nous, et spécialement pour nous l’Armée zapatiste de libération nationale. » Mais cette décision, ils la prennent seuls, sans engager celles et ceux qui les soutiennent et marchent à leurs côtés. La réponse du CNI-CIG ne s’est pourtant pas faite attendre : par un communiqué publié le jour suivant, ils déclarent : « Nous avertissons les mauvais gouvernements que n’importe quelle agression [contre l’EZLN] est aussi une agression contre le CNI-CIG » — et d’appeler, par la même occasion, « les réseaux de soutien dans tout le pays ainsi que les réseaux de résistance et de rébellion au Mexique et dans le monde entier à être attentifs et organisés pour agir ensemble et construire un monde dans lequel nous pourrons toutes et tous vivre ». Bien d’autres messages de soutien ont suivi. L’un d’eux a notamment été signé par des centaines de femmes ; il fait suite à la « Première rencontre internationale politique, artistique, sportive et culturelle de femmes qui luttent », convoquée par les femmes zapatistes le 8 mars 2018 au caracol de Morelia (la seconde édition a du être annulée cette année en raison des conditions de sécurité et de pression). Cette rencontre avait réuni plus de 7 000 femmes du monde entier : les femmes zapatistes nous appellent a organiser, partout, d’autres évènements de ce type « pour que la petite lumière qu’elles nous ont offerte ne s’éteigne pas ». Plusieurs rassemblements de femmes ont déjà eu lieu depuis le mois de mars dans tout le Mexique ; d’autres restent à venir (notamment au mois de juillet 2019, dans l’État de Veracruz, à l’appel des femmes du CNI-CIG). Nous espérons que d’autres encore suivront dans les prochains mois — et, qui sait, dans le monde entier.

Les zapatistes ne demandent à personne de prendre les armes ; « pendant ces 25 ans [ils n’ont] pas gagné avec des balles, avec des bombes, mais par la résistance et la rébellion ». Cette position de l’EZLN est, de longue date, sans équivoque ; elle avait d’ailleurs été rappelée lors de l’assassinat du professeur Galeano par des paramilitaires, en 2014 — Marcos avait alors symboliquement échangé sa place dans la tombe, en prenant son nom. Aujourd’hui, ils continuent de demander « justice et non vengeance ». Ce n’est pas avec des armes que l’on construit des écoles et des hôpitaux. Mais, comme l’écrit le journaliste Luis Hernández Navarro, « ce 31 décembre [2018], ils ont mis sur la table leur visage militaire. Celui qui n’implique pas de prendre une arme, mais qui implique de résister. Le message symbolique de leur déploiement ne pouvait pas être plus explicite ».

30 millions de personnes ont voté pour l’actuel président Andrés Manuel López Obrador. Dans un contexte aussi difficile que celui du Mexique où la corruption, la violence, les féminicides, la mort et les disparitions forcées sont le pain quotidien, c’est sans aucun doute l’espoir du changement qu’ont recherché les électeurs. Mais les différents gouvernements « progressistes » latino-américains de ces dernières années l’ont prouvé : les peuples originaires ne seront pas pris en compte. « Ils viennent pour nous », martèle Moisés. Et cela, le gouvernement n’a pas tardé à le confirmer : l’investiture présidentielle du 1er décembre 2018 n’a été qu’une grande mascarade. En rassemblant de soi-disant représentants des peuples indigènes, le nouvel élu s’est vu remettre le « bastón de mando », le bâton de commandement, symbole de pouvoir et de représentation dans les cultures originaires. Quelques jours plus tard, la farce s’est rejouée au Chiapas lors d’une cérémonie visant à « demander son autorisation à la Terre-mère » pour la construction du Train Maya, qui entend traverser les États de Quintana-Roo, Campeche, Chiapas et Tabasco afin d’interconnecter différentes « zones économiques spéciales » (ZEE) en atteignant la côte Pacifique, via le couloir transisthmique8, autre mégaprojet hautement contesté… « C’est ça que fait le gouvernement actuel, il consulte pour pouvoir venir nous affronter, nous, les peuples originaires et en particulier nous, l’Armée zapatiste de libération nationale, avec sa saleté de Train Maya — et, en plus, en lui donnant le nom de nos ancêtres ! Nous ne l’acceptons pas. Il peut bien lui donner le nom qu’il veut, ça ne veut rien dire. Nous ne lui avons rien demandé. Il n’a qu’à lui donner le nom de sa mère ! », poursuit le porte-parole.

Selon le gouvernement, ce projet favoriserait la mobilité, les échanges et l’emploi des peuples occupant ces territoires ; en réalité, il favorisera le tourisme de masse et le saccage des terres du Sud, si convoitées pour leurs richesses naturelles par les puissances internationales. Autrement dit : ce fut là une cérémonie pour demander à la Terre le droit d’exterminer les peuples originaires. « Qu’il se passe ce qui doit se passer, que ça coûte ce que ça doit coûter et que vienne ce qui doit venir. Nous allons nous défendre, nous nous battrons s’il le faut ! Ou non, compañeros et compañeras ? » On entend « Si ! » à l’unisson. « Donc que ce soit bien clair, compañeros et compañeras ; ici, il n’y a ni sauveur, ni sauveuse. Les seuls sauveurs et sauveuses, ce sont les hommes et les femmes qui luttent et qui s’organisent, ceux qui le font devant leur peuple. Le changement que nous voulons, donc, c’est qu’un jour, le peuple, le monde, les femmes et les hommes décident de comment ils veulent vivre leur vie, qu’il n’y ait pas un groupe qui décide la vie de millions d’êtres humains. Non ! Nous le résumons en seulement deux mots : le peuple commande, le gouvernement obéit. »

C’est ensuite par la voix d’une autre jeune commandante que s’exprime le Comité clandestin révolutionnaire indigène-Commandement général (CCRI-CG) de l’Armée zapatiste de libération nationale : « Même s’ils consultent un milliard de personnes, nous ne nous rendrons pas. Même s’ils demandent la permission à leur putain de mère, nous ne céderons pas. De 1492 à 2018, se sont écoulées 525 années de résistance et de rébellion contre les grandes humiliations étrangères et mexicaines et ils n’ont jamais pu nous exterminer. Nous, ceux de sang brun, couleur de la terre-mère, nous réitérons que nous sommes là et que nous continuerons à l’être. Un milliard d’années pourront s’écouler, les femmes zapatistes et les hommes zapatistes seront toujours là. » Sur ces mots, et après avoir annoncé qu’à partir de cet instant leur participation et leur parole passeraient par l’art, les représentants zapatistes se taisent. La foule se disperse. Poèmes, chansons : place aux délégations des différentes régions. Dans l’après-midi, une pièce de théâtre a mis en scène l’entrée des troupes dans la petite ville de Las Margaritas, le 1er janvier 1994, et la chute du compañero Pedro, tombé sous les premières balles ; en cet instant et sous nos yeux, c’est au rythme d’une guitare que l’on honore une nouvelle fois la mémoire de celui qui a « accompli son devoir » : « Quand le sous-commandant Pedro passait dans les villages, il disait toujours : “Nous devons nous préparer car la lutte continue, politique et militaire.” Alors la lutte a commencé, très secrète et très discrète, alors que les insurgés et les troupes se préparaient à devenir guérilleros en faisant très attention à leur sécurité. Aujourd’hui, que tout le monde sache que le Sup Pedro n’est pas mort, qu’il vit dans les cœurs des hommes qui, très dignement, luttent avec un immense amour pour un monde plus humain. »

Un jeune garçon s’avance, sous son passe-montagne, pour lire quelques vers : « Avec cette poésie, je te dis au revoir, / En me rappelant pour toujours ton nom, / En résistant. / Liberté. Justice. Démocratie. / Mourir pour vivre. » Puis la musique reprend. Un morceau de rap (« Nous avons une guerre à gagner et beaucoup de choses à fêter ! »). Ne pas oublier. Et pour eux, continuer — dans la joie. Éclate un feu d’artifice ; dans la nuit retentissent les slogans : « Vive l’EZLN ! », « Mort au capitalisme ! », « Vivent les Conseils de bon gouvernement ! », « Vive le Chiapas ! Vive le Mexique ! » Nous dansons jusqu’au petit matin.

Que le peuple gouverne !

« Un pas important consiste à assumer clairement la possibilité de se libérer du capitalisme, écrit l’historien Jérôme Baschet. On ne peut pas continuer de dénoncer les crimes de ce système pour finalement s’incliner devant son apparente invincibilité ou ajourner son hypothétique fin à un futur si lointain que, dans la pratique, cela signifie la même chose. » Le 10 avril 2019, à Chinameca, le CNI et le CIG se sont déclarés en état d’alerte et ont enjoint « les peuples de ce pays et les peuples du monde à [s’écouter] et à unir les chemins qui ont un même horizon, en bas et à gauche ». L’EZLN a quant à elle dénoncé les intrusions militaires qui se sont accentuées sur son territoire au cours des derniers mois, ainsi que « les mauvais gouvernements qui séquestrent l’image d’Emiliano Zapata Salazar », dont la cause est aujourd’hui honorée « sur tout le territoire que nous appelons encore le Mexique : le zapatisme ». Alors oui, le capitalisme doit mourir : c’est lui ou nous. Au Brésil, les peuples originaires et leurs territoires sont attaqués par le pouvoir fasciste, évangéliste, néolibéral ; au nord de la Syrie, où se mène l’expérience résistante du Rojava — qui a salué l’anniversaire zapatiste et dont une délégation était présente lors de la commémoration à Chinameca —, la Turquie de l’OTAN constitue une menace vitale permanente ; en France, on frappe les ZAD et on éborgne les gilets jaunes ; et partout, on traque les personnes en situation de migration. C’est pourquoi l’EZLN a réitéré son appel, ce même mois d’avril 2019, « à lever un réseau mondial de rébellion et de résistance contre la guerre qui, si le capitalisme triomphe, signifiera la destruction de la planète ». Il ne tient qu’à nous.

Notes:

1. Au Mexique, ce terme est largement préféré à celui d’« indien », controversé et, selon le contexte, parfois péjoratif.
2. De compañeros, camarades.
3. La Sexta nationale et internationale rassemble les adhérents à la Sixième déclaration de la Selva Lacandona, prononcée en 2005. Ce texte clé est une analyse politique de la situation locale et globale ; il propose de marcher ensemble contre l’ennemi commun.
4. Le PIM regroupe des centrales électriques, un aqueduc et un gazoduc. Il est contesté par les peuples originaires de ces territoires ainsi que par de nombreux scientifiques en raison des risques sismiques.
5. Cette organisation rassemble les différents peuples indigènes en lutte ; elle a été fondée peu de temps après le soulèvement.
6. Conseil rassemblant les représentants paritaires de toutes les langues composant le CNI.
7. Second commandement de l’EZLN en charge du premier régiment lors de la prise de Las Margaritas et de l’attaque de la base militaire de Comitán, en 1994.
8. Qui passe à travers un isthme.

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Gilets Jaunes !… D’autres combattants pour l’émancipation périssent, solidarité internationale suite au communiqué sur l’assassinat de membres du CNI au Mexique… (EZLN)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, crise mondiale, démocratie participative, France et colonialisme, gilets jaunes, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 7 mai 2019 by Résistance 71

En accord avec le Réseau de Résistance et de Rébellion International (3RI) mis en place par les Zapatista du Chiapas, nous réitérons ce que nous avons dit à maintes reprises:

« L’avenir de l’humanité passe par les peuples occidentaux émancipés de l’idéologie et de l’action coloniales, se tenant debout, main dans la main avec les peuples autochtones de tous les continents pour instaurer l’harmonie de la société des sociétés sur terre. Il n’y a pas de solutions au sein du système, n’y en a jamais eu et n’y en aura jamais ! »

Gilets Jaunes, Zapatistes du Chiapas, Communes Libres d’Oaxaca et du Rojava, peuple de Zomia, Palestiniens, peuples africains opprimés, Amérindiens, Kanaks, Aborigènes d’Australie, Maoris et tous les peuples colonisésMême combat !

Parce que nous sommes tous colonisés!

Lâchons prise des antagonismes induits et mettons en place la société des sociétés, celle des communes libres confédérées ayant abandonné la dictature étatico-marchande pour enfin devenir une humanité achevée, non aliénée, émancipée du chaos de la division.

~ Résistance 71 ~

 

 

Communiqué du CNI-CIG et de l’EZLN sur le lâche enlèvement et l’assassinat de compañeros du conseil populaire indigène Emiliano Zapata de la province mexicaine de Guerrero

 

EZLN, CNI, CGI

 

6 mai 2019

 

Source:

http://enlacezapatista.ezln.org.mx/2019/05/05/communique-from-the-cni-cig-and-the-ezln-on-the-cowardly-kidnapping-and-murder-of-companeros-from-the-emiliano-zapata-popular-indigenous-council-of-guerrero-2/?utm_source=feedburner&utm_medium=email&utm_campaign=Feed%3A+EnlaceZapatista+%28Enlace+Zapatista%29

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Le Congrès National Indigène (CNI), le Conseil de Gouvernement Indigène (CGI) et l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN) condamnent avec rage et douleur l’enlèvement et les assassinats de José Lucio Bartolo Faustino, membre du CGI de la communauté indigène Nahua de Xicotlán et de Modesto Verales Sebastián, délégué du CNI de Nahua. Tous deux faisaient partie du Conseil Indigène Populaire Emiliano Zapata qui est membre du CNI-CGI. Le crime a été commis par des groupes paramilitaires du cartel de la drogue qui opèrent depuis la municipalité de Chilapa de Alvarez et qui sont protégés par l’armée mexicaine ainsi que par les polices municipales et d’état.

Le 4 mai à 15H00, nos compañeros étaient à une réunion avec d’autres membres des conseils à Chilpancingo, Guerrero. Sur le chemin du retour vers leur communauté, ils furent enlevés et assassinés par ces groupes liés au narco-trafic qui agissent en toute impunité et sous la totale protection du mauvais gouvernement qui prétend adresser les demandes de sécurité et de justice des communautés indigènes. Ces communautés dénoncent depuis bien longtemps la manière dont le criminel Celso Ortega exerce et déchaîne la violence contre elles. Il convient de dire que les communautés ont depuis des années organisés leur propre police afin de pouvoir résister à la violence, l’extorsion, les menaces et la culture de la drogue qui sont imposés par deux entités criminelles dans la région de Los Ardillos et de Los Rojos. Ces deux groupes narco-criminels contrôlent les présidences des conseils municipaux de toute la région et sont protégés à la fois par l’armée mexicaine et les polices municipales et fédérales. A un moment ils parvinrent même à faire élire un de leurs leaders comme président du congrès de l’état de Guerrero.

Nous tenons pour responsables les trois niveaux de mauvais gouvernement pour ce crime lâche et odieux car ils sont coupables d’avoir réprimé notre peuple dans l’organisation de la défense de ses territoires. Nous tenons aussi pour responsable le mauvais gouvernement pour la sécurité de nos frères et sœurs des conseils indigènes.

En tant que CNI-CGI et EZLN nous envoyons toutes nos condoléances et notre solidarité vers les familles des compañeros assassinés et nous partageons avec elles la motivation de continuer sur la voie de l’autonomie et de la dignité que nos compagnons assassinés ont si vaillamment représentées. Ils sont des exemples pour toutes et tous.

Nous dénonçons sans réserve aucune l’intensification de la répression néolibérale contre les peuples, nations et tribus originels qui ne consentent en rien à ce projet de mort dans l’état de Guerrero et de fait dans tout le Mexique, ainsi que la violence utilisée pour nous imposer ces projets et la répression, les enlèvements, les disparitions et les assassinats de ceux d’entre nous qui ont décidé de semer les graines d’un nouveau monde depuis les espaces géographiques indigènes que nous sommes et où nous vivons.

Nous demandons justice pour nos compañeros

Dans l’attente…

Mai 2019

Pour la totale reconstructions de nos peuples

Plus jamais un Mexique sans nous

National Indigenous Congress

Indigenous Governing Council

Zapatista Army for National Liberation

= = =

Lectures complémentaires:

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Message zapatiste pour le centenaire de l’assassinat d’Emiliano Zapata… (EZLN)

Posted in actualité, altermondialisme, colonialisme, démocratie participative, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, police politique et totalitarisme, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , on 24 avril 2019 by Résistance 71

 

 


SCI Moisès

 

Message de l’armée zapatiste de libération nationale à l’occasion du centenaire de l’assassinat du général Emiliano Zapata

 

ARMÉE ZAPATISTE DE LIBÉRATION NATIONALE

 

MÉXICO

 

Avril 2019

 

À la famille et aux amis de Samir Flores Soberanes,

À l’Assemblée de la résistance d’Amilcingo,

Au Front des peuples en défense de la terre et de l’eau Morelos-Puebla-Tlaxcala,

Au Congrès national indigène,

Au Conseil indigène de gouvernement,

À la Sexta nationale et internationale,

Aux réseaux de soutien au CIG et aux réseaux en résistance et rébellion,

À celles et ceux qui luttent contre le système capitaliste,

Frères et sœurs,

Compañeros et compañeras,

C’est le sous-commandant insurgé Moisés qui vous écrit au nom des femmes, des hommes, des enfants et des anciens zapatistes. Les mots que nous vous envoyons sont collectifs et c’est à moi, en tant que porte-parole de l’EZLN, qu’il revient de les écrire.

De la même manière, l’accolade envoyée depuis les montagnes de sud-est mexicain et qui arrive aujourd’hui aux dignes terres d’Emiliano Zapata et de ses successeurs – comme l’a été et l’est Samir Flores Soberanes, notre frère et compañero de lutte dans la défense de la vie – n’est pas seulement la mienne mais celle de tous les peuples zapatistes tzotziles, choles, tojolabales, zoques, mames, métisses et tzeltales.

Recevez-la, frères et sœurs, car c’est une accolade que nous vous envoyons nous, les zapatistes de l’EZLN, parce que nous vous respectons et nous vous admirons.

Nous n’avons pas pu être présents avec vous mais c’est ce que nous aurions voulu. La raison [de notre absence] est très simple et elle porte le drapeau du mauvais gouvernement. En effet, dans nos montagnes et vallées, la présence militaire, policière, paramilitaire ainsi que celle d’espions, de taupes et d’informateurs a augmenté. Les survols d’avions et d’hélicoptères militaires ont fait leur réapparition et avec eux, les opérations des véhicules d’assaut, comme au temps de Carlos Salinas de Gortari ; d’Ernesto Zedillo Ponce de León, tuteur politique de l’actuel titulaire du pouvoir exécutif ; de Vicente Fox Quesada après la trahison des Accords de San Andrés ; du psychopathe Felipe Calderón Hinojosa ; et du voleur à cravate et à mèche Enrique Peña Nieto. C’est la même chose mais aujourd’hui avec une plus grande fréquence et une plus grande agressivité.

Et les patrouilles et les survols ne suivent pas les routes du narcotrafic, ni les caravanes épuisées des frères et sœurs migrants fuyant une guerre qui refuse de dire son nom…pour entrer dans une autre que cache un pouvoir exécutif fédéral bavard et querelleur. Non, cette menace de mort parcourt les airs et les terres des communautés indigènes qui ont décidé de se maintenir en résistance et rébellion pour défendre la terre car la vie est en elle.

De plus, aujourd’hui, des membres de l’Armée fédérale et des Forces aériennes s’aventurent dans les montagnes et apparaissent dans les communautés en disant que la guerre arrive et qu’ils n’attendent que les ordres du “grand chef”. Et certains se font passer pour ce qu’ils ne sont pas, et qu’ils ne seront jamais, afin de connaitre les supposés “plans militaires” de l’EZLN, ignorant peut-être que l’EZLN dit ce qu’il fait et fait ce qu’il dit… Ou peut-être leur plan consiste-t-il à monter une provocation pour ensuite rendre coupable l’EZLN de ses conséquences, selon la même méthode qu’utilisèrent à leur époque Ernesto Zedillo Ponce de León et son larbin Esteban Moctezuma Barragán, aujourd’hui chargé de tendre une embuscade au corps enseignant démocratique.

En réalité, le mauvais gouvernement actuel ne se distingue pas de celui de ses prédécesseurs. Ce qui change maintenant, c’est la justification : aujourd’hui la persécution, le harcèlement et les attaques à nos communautés sont réalisées au nom “du bien de tous” et se font sous le drapeau de la supposée “IVème transformation”.

Mais ce n’est pas de cela dont nous voulions vous parler. Après tout, n’importe quelle dénonciation est ensuite discréditée par le pouvoir exécutif fédéral, qui la range dans la catégorie “radical de gauche conservatrice”. Est-ce à dire que quiconque n’ayant pas de salaire et critique le suprême gouvernement n’arrive même pas à être un “fifi” [utilisé par López Obrador pour désigner les “jeunes conservateurs”, les “fils à papa”, qui s’opposent à sa politique] ? Serait-ce ça ? À moins que la réalité ne réside dans les déclarations matinales dévorées ensuite en festin par ses légions sur les réseaux sociaux, dites “modernes” seulement parce que le fanatisme qu’elles suscitent est digital ; n’utilisent-ils pas les mêmes arguments que ceux qui ont applaudi et applaudissent encore les excès des tyrannies qui ont existé dans le monde? On pourrait bien leur répéter les mots d’Emiliano Zapata Salazar : “En tous temps, l’ignorance et l’obscurantisme n’ont produit que des troupeaux d’esclaves pour la tyrannie.“

Concernant ce qui se passe sur ces terres chiapanèques, et bien, c’est exactement la même chose que ce que nous endurons depuis déjà plus de 25 ans. Et nous répétons ce que nous avons déjà signalé : là-bas en-haut, c’est la même chose…et ce sont les mêmes. Et la réalité leur enlève le maquillage grâce auquel ils voudraient simuler un changement.


3RI

Frères et sœurs,

Compañeros et compañeras,

Ce que nous voulons vous dire, vous faire remarquer, c’est à quel point votre résistance est grande.

Non seulement en tant que symbole parce que vous la portez face à ceux d’en-haut qui célèbrent une trahison, celle qui a assassiné un individu du nom d’Emiliano Zapata Salazar et qui a échoué dans la tentative de mettre fin à une cause ; celle qui aujourd’hui subsiste dans de nombreux sigles sur tout le territoire que nous appelons encore le Mexique : le zapatisme.

Votre cause est source d’inspiration pour n’importe quelle personne honnête de ce monde, car votre lutte est pour la vie. Ce n’est pas un pari pour de l’argent, des postes ou des cadeaux. Elle se bat pour les générations futures qui ne pourront pas exister si l’arrogance du Chef triomphe et que les communautés sont détruites.

C’est pour cela que votre lutte mérite non seulement d’être saluée et soutenue, mais qu’elle elle devrait être reproduite dans tous les recoins de la planète où, sous le drapeau des supposés “ordre et progrès”, la nature et ceux qui l’habitent sont détruits.

Il y a des fois où les causes se concrétisent en une personne, un homme, une femme ou un.e autre. Et alors cette cause porte un prénom, un nom, un lieu de naissance, une famille, une communauté, une histoire. Comme pour Emiliano Zapata Salazar, c’est le cas pour le frère et compañero Samir Flores Soberanes qu’ils ont voulu acheter, qu’ils ont voulu faire se rendre, qu’ils ont voulu convaincre d’abandonner ses idéaux. Et puisqu’il ne s’est pas laissé faire, ils l’ont assassiné. Parce qu’il ne s’est pas vendu, parce qu’il ne s’est pas rendu et parce qu’il n’a pas capitulé.

Ceux qui se sont sentis soulagés par son assassinat, et qui ont ensuite réalisé une supposée “consultation”, se moquant ainsi de la tragédie, ont pensé que tout était terminé, que la résistance contre un mégaprojet, criminel comme tous les mégaprojets, s’éteindrait avec les larmes qu’ont arrachées l’absence de notre frère et compañero.

Ils se sont trompés, comme se sont trompés Carranza et Guajardo quand ils ont cru que Chinameca était la fin de Zapata.

Tout comme se trompe l’actuel pouvoir exécutif fédéral quand, étalant son ignorance sur l’histoire et la culture du pays qu’il dit “diriger” (son livre de chevet n’est pas “Qui gouverne” mais “Qui dirige”), prétend rendre amis Francisco I. Madero et Emiliano Zapata Salazar. Car, tout comme Madero a voulu acheter Zapata, le mauvais gouvernement a voulu acheter Samir et les peuples qui résistent avec des aides, des projets et bien d’autres mensonges.

Les peuples et Samir ont répondu avec leur détermination à la résistance, et cela aurait rendu fier Emiliano Zapata qui faisait remarquer qu’on ne l’achetait pas avec de l’or et qu’ici (en terres de Morelos) il restait encore des hommes – et nous ajoutons “et des femmes et des autres” – avec un peu de vergogne.

L’ignorance et l’arrogance qui donnent une identité à l’actuel chef du mauvais gouvernement, ne sont pas non plus nouvelles. Comme ce n’est pas non plus nouveau qu’il ait une cour d’adulateurs, un groupe de canailles qui arrangent l’histoire pour le compte du tyran et le présentent comme le point culminant de tous les temps. Et ils l’applaudissent et répètent, avec une lèche sans pudeur, toutes les idioties qui sortent de sa tête. Lui, il décrète que le néolibéralisme est terminé et sa cour arrange les chiffres, les faits, les projets pour les occulter derrière la scène de l’auto-dénommée “Quatrième transformation”, qui n’est rien de plus que la continuation et l’approfondissement de l’étape la plus brutale et sanguinaire du système capitaliste.

Mais, en plus, le groupe d’adulateurs que le tyran convoque, est rejoint par des larbins de tous types et de toutes conditions, ceux qui n’ont plus de vie, et tuent, pour satisfaire les désirs manifestes ou supposés du cerbère de service.

C’est pour ça que le titulaire de l’exécutif n’a pas besoin d’ordonner qu’on assassine, qu’on fasse disparaître, qu’on dénigre, qu’on calomnie, qu’on emprisonne, qu’on renvoie, qu’on bannisse ceux qui ne lui rendent pas de culte.

Il suffit que sur l’estrade ou dans les médias ou dans les réseaux sociaux, il exerce ce que lui appelle le “droit de réplique” pour que les larbins voient de quelle manière accomplir les désirs de leur maître et seigneur.

Mais tous les tyrans ont peur quand se lève une cause juste et humaine, comme la vôtre – qui est la nôtre.

Ils pensent qu’en assassinant les leaders et les visages visibles, les causes meurent avec eux.

Nous ne savons pas qui a assassiné le compañero Samir. Nous savons qui l’a signalé. Qui, avec une voix geignante et hystérique, l’a fait remarqué pour qu’ensuite des sicaires, soucieux de faire plaisir au chef des forces armées fédérales, accomplissent la sentence prononcée sur l’estrade convertie en tribunal.

Il n’y a pas eu de “droit de réplique” pour Samir Flores Soberanes, il n’y en a pas non plus pour les peuples qui résistent contre le projet de mort appelé “Projet intégral Morelos”, alors que ce mégaprojet n’apportera de bénéfices qu’aux grands capitalistes basés en Italie et en Espagne, le même pays auquel on réclame de demander pardon pour la conquête qui a commencé il y a 500 ans et qu’aujourd’hui le mauvais gouvernement poursuit.

Tout cela, vous, vous le savez déjà, sœurs, frères, compañeros, compañeras. Mais nous le répétons à cause de l’assassinat de Samir qui nous met en colère et en rage et à cause de l’arrogance de celui qui là-bas en haut croit qu’il dirige mais ne gouverne même pas.

Nous sommes en colère, nous sentons cette rage parce qu’à ceux d’en bas ne sont offerts que le mépris des aumônes déguisées en programmes d’assistance ou les menaces pour qui refuse de se plier ; et que pour ceux d’en-haut, qui trahissent ensuite ceux qu’ils caressent aujourd’hui, il y a des sourires, des acclamations et des déclarations tranquillisantes.

Compañeros et compañeras,

Frères et sœurs,

Nous savons aussi que celui-ci, tout comme les mauvais gouvernements antérieurs, veut détourner l’image d’Emiliano Zapata Salazar pour que, avec sa mort, meure aussi la défense de la terre, qui est ce que nous, peuples originaires, appelons la vie.

Et nous savons le plus important, ce qui compte vraiment : nous, peuples originaires, poursuivrons la rébellion et la résistance.

Peu importe qu’ils nous appellent “conservateurs” ou qu’ils appelaient “bandits” les zapatistes de l’Armée libératrice du Sud il y a 100 ans.

Comme ses prédécesseurs, le mauvais gouvernement actuel et ses larbins “modernes” peuvent nous dire ce qu’ils veulent.

Notre parole et notre silence sont plus grands que leurs petits cris hystériques.

La lutte zapatiste persistera, les peuples originaires continueront à vivre.

Partout sur la planète, dans les villes et les campagnes, se construit aussi la lutte de groupes, collectifs et organisations de femmes, d’occupants, d’artistes, de jeunes, de scientifiques, de travailleurs, d’employés, d’enseignants, d’étudiants, d’autres.

Ce n’est pas leur taille qui compte mais leur fermeté. Avec eux, elles, elleux, avec respect et solidarité, il faudra ériger un réseau mondial de rébellion et de résistance contre la guerre qui, si le capitalisme triomphe, signifiera la destruction de la planète.

Les mauvais gouvernements viendront et s’en iront, mais la couleur de la terre persistera et avec elle toutes les couleurs de ceux qui dans le monde se refusent à la résignation et au cynisme, ceux qui n’oublient pas et ne pardonnent pas, ceux qui tiennent les comptes des dommages, des enfermements, des disparitions, des morts, des oublis.

Dans cette pensée et ce cœur collectifs, le monde qui aujourd’hui agonise renaîtra.

Les tyrans de toutes les couleurs tomberont avec le système qu’ils servent.

Et pour le monde, il y aura finalement une vie, comme la vie doit être, c’est-à-dire libre.

En attendant qu’arrive ce moment, chaque jour qui passe, nous ne cesserons de porter la vie de lutte d’Emiliano Zapata Salazar et de Samir Flores Soberanes.

Et dans notre lutte quotidienne, le cri qui est aujourd’hui notre drapeau deviendra réel : Zapata et Samir vivent, et la lutte continue pour…

LA TERRE ET LA LIBERTÉ !

Depuis les montagnes du sud-est mexicain,

Sous-commandant insurgé Moisés,

Mexique, avril 2019.

Source:

http://enlacezapatista.ezln.org.mx/2019/04/21/message-de-larmee-zapatiste-de-liberation-nationale-a-loccasion-du-centenaire-de-lassassinat-du-general-emiliano-zapata/?utm_source=feedburner&utm_medium=email&utm_campaign=Feed%3A+EnlaceZapatista+%28Enlace+Zapatista%29

 

 

Lectures complémentaires:

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Pierre_Kropotkine_La_Commune_de_Paris_PDF

Leducation-comme-pratique-de-la-liberte_Paulo_Freire_1965

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Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

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Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

Manifeste pour la Société des Sociétés

Abdullah-Ocalan-Confederalisme-democratique

Effondrer le colonialisme

6ème_déclaration_forêt.lacandon

 

Analyse politique: Une ferme, un monde, une guerre, la nécessité d’un réseau de résistance internationale (EZLN)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, écologie & climat, économie, colonialisme, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, police politique et totalitarisme, politique et social, résistance politique, société libertaire, technologie et totalitarisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 7 octobre 2018 by Résistance 71

Ci-dessous, nous aidons à diffuser ce qui est sans aucun doute la meilleure récente analyse politico-économique de la situation actuelle du monde, ancrée dans une réalité historique objective. 

En cela cette analyse, qui nous vient, comme souvent par sa profondeur et sa clarté, des montagnes du sud-est mexicain et de sa zone en rébellion zapatisite, est tout à fait complémentaire de la fin de notre “Manifeste pour la société des sociétés”  (2017), où nous énonçons à partir de la page 32 la “Tyrannie moderne et fin d’un système anti-naturel corrompu”. Ces deux textes peuvent être lus en parallèle et en ressource complémentaire s’auto-alimentant.

Ceci nous amène à reformuler, en accord avec un Réseau de Résistance et de Rebellion international, la nécessité absolue de coordonner nos efforts au-delà des frontières fictives, pour que triomphe enfin  la cause du bien commun et de l’émancipation de la société humaine sur notre planète.

Écoutons l’analyse, la voix qui nous viennent du Chiapas, elles sont vitales !

¡Ya Basta!

Mitakuye Oyasin

~ Résistance 71 ~

 


SCI Moisés & Galenao

 

Une ferme, un monde, une guerre, peu de probabilités

 

SCI Moisès et Galeano (EZLN)

 

4 octobre 2018

 

url de l’article en français:

https://www.lavoiedujaguar.net/Une-finca-un-monde-une-guerre-peu-de-probabilites

 

Participation de la Commission Sexta de l’EZLN à la rencontre des réseaux de soutien au Conseil indigène de gouvernement et à sa porte-parole. Août 2018.

(Version complétée)

Pour des raisons de temps, la participation zapatiste n’a pas été complète. Nous vous avons promis que nous vous enverrions ensuite ce qui manquait : voici la version originale qui comprend des parties de la transcription plus ce qui n’a pas été dit. De rien, il n’y a pas de quoi.

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Première partie

Sous-commandant insurgé Galeano

Bonjour, merci d’être venus, d’avoir accepté notre invitation et de partager votre parole avec nous.

Commençons par expliquer notre façon de faire notre analyse et notre évaluation.

Nous commençons par analyser ce qui se passe dans le monde, puis nous descendons à ce qui se passe sur le continent, puis nous descendons à ce qui se passe dans le pays, puis dans la région et ensuite localement. Et de là, nous trouvons une initiative et nous commençons à passer du local au régional, au national, au continent et au monde entier.

Selon notre pensée, le système dominant dans le monde est le capitalisme. Pour nous l’expliquer, à nous et aux autres, nous utilisons l’image d’une ferme.

Je vais demander au sous-commandant Moisés de nous le décrire.

Sous-commandant insurgé Moisés

Bon, alors, compañeros, compañeras, nous avons demandé à des compañeros et des compañeras arrière-grands-pères et arrière-grands-mères qui étaient en vie — certains sont encore en vie. Voici ce qu’ils nous ont dit, ce qui nous a amenés à penser — c’est ce que nous disons aujourd’hui — que les riches, les capitalistes, veulent faire du monde leur finca. (Note de R71: en espagnol “finca” peut vouloir dire, “domaine”, “propriété”, par extension “domaine agricole”, “ferme” ou aussi le terme de “latifundia” se référant à la grande propriété terrienne…)

Il y a le finquero, le propriétaire terrien, le maître de milliers d’hectares de terre, et ça sans être là, parce que le patron a son contremaître qui s’occupe de la finca, et puis ce contremaître s’adresse à son mayordomo qui est celui qui va exiger qu’on travaille sa terre ; et ce contremaître, sur l’ordre du patron, doit trouver quelqu’un d’autre qu’on appelle le caporal qui est celui qui veille sur la finca, sa maison. Ensuite, ils nous ont raconté que dans les fincas on fait des choses différentes : il y a des fincas d’élevage de bétail, de café, de canne, où on fait du sucre, de maïs et de haricots. Alors, ils le combinent, ils combinent ces activités ; c’est-à-dire, dans une finca de dix mille hectares, il y a de tout, du bétail, de la canne à sucre, des haricots, des champs de maïs. Donc, toute leur vie, les gens y circulent, y travaillent — ce que nous appelons les ouvriers agricoles ou les manœuvres, les gens qui souffrent là.

Celui qui est contremaître, il complète son salaire en volant le patron sur ce que produit la finca. Autrement dit, en plus de ce que le patron, le finquero, lui paye, le contremaître en profite pour voler. Par exemple, si dix génisses et quatre taurillons sont nés, le contremaître ne rend pas de comptes exacts, mais dit au patron que seulement sont nés cinq génisses et deux taurillons. Si le patron s’aperçoit de l’arnaque, il chasse le contremaître et en met un autre à la place. Mais le contremaître vole toujours quelque chose, autrement dit c’est ce qu’on appelle la corruption.

Ils nous racontent que quand le patron n’est pas là et que le contremaître est celui qui reste, quand le contremaître veut partir aussi, alors il cherche quelqu’un de ceux qu’il a là, qui soit aussi salaud que lui, aussi exigeant, quoi ; alors pendant qu’il va faire son petit tour, il laisse quelqu’un en charge, c’est-à-dire il cherche son ami qu’il va laisser à sa place pour ensuite revenir et reprendre son poste de contremaître.

Et alors nous voyons ceci, que le patron n’est pas là, le patron est ailleurs ; le contremaître, c’est ainsi que nous l’appelons, que l’appellent les pays ou les peuples comme nous disons, parce que nous voyons que ce n’est plus un pays, c’est le Peña Nieto comme nous disons, le contremaître. Le mayordomo, nous disons que ce sont les gouverneurs, et les caporales les maires. C’est structuré de la façon dont ils vont dominer, quoi.

Nous voyons aussi que ce contremaître, ce mayordomo et ce caporal sont ceux qui exigent des gens. Et là, dans la finca, les arrière-grands-parents nous disent qu’il y a un magasin, ils appellent ça une tienda de raya — c’est ce qu’ils nous ont dit — ça veut dire que le magasin est là où on s’endette ; alors les exploités qui sont là, les ouvriers ou ouvrières comme on les appelle, ils ont pris l’habitude d’aller y acheter leur sel, leur savon, ce dont ils ont besoin, c’est-à-dire qu’il ne se servent pas d’argent ; le patron a là sa boutique et c’est là qu’ils s’inscrivent, parce qu’ils ont besoin du sel, du savon, de la machette, de la lime ou de la hache, alors ils achètent là, ils ne vont pas payer avec de l’argent mais avec leur force de travail.

Et les arrière-grands-parents nous racontent que leur vie, celle des femmes comme celle des hommes, c’est qu’on leur donne juste de quoi manger aujourd’hui pour que demain ils continuent à travailler pour le patron, et c’est ainsi qu’ils ont passé toute leur vie.

Et ce que disent nos arrière-grands-parents, nous l’avons vérifié, parce que lorsque nous nous sommes soulevés en 1994, lorsque nous avons pris les fincas pour chasser ces exploiteurs, nous avons trouvé des contremaîtres et des gens acasillados, ils nous ont dit qu’ils ne savaient pas ce qu’ils allaient faire, parce ce que maintenant où vont-ils trouver leur sel, leur savon, maintenant que leur patron n’est plus là. Ils nous ont demandé maintenant qui va être le nouveau patron, parce qu’ils veulent y aller, parce qu’ils ne savent pas quoi faire, parce que où ils vont trouver leur savon, leur sel.

Alors nous leur avons dit : maintenant vous êtes libres, travaillez la terre, elle est à vous, comme avec le patron qui vous a exploités, maintenant vous allez travailler, mais c’est pour vous, pour votre famille. Mais alors ils résistent, ils disent non, cette terre est au patron.

C’est là que l’on a vu qu’il y a des gens qui sont réduits en esclavage. Et s’ils ont leur liberté, alors ils ne savent pas quoi faire, parce qu’ils ne savent qu’obéir.

Et ce dont je vous parle, c’est d’il y a cent ans, plus de cent ans, parce que ce sont nos arrière-grands-parents qui nous le racontent — l’un d’eux a plus ou moins cent vingt-cinq, cent vingt-six ans maintenant parce qu’on a parlé avec ce compañero il y a plus d’un an.

Donc on a ça, et c’est ce qui va arriver. Aujourd’hui, nous pensons que le capitalisme est comme ça. Il veut transformer le monde en finca. Autrement dit, ce sont les hommes d’affaires transnationaux : « Je vais à ma finca La Mexicana », selon ses envies ; « Je vais à ma finca La Guatemalteca, La Hondureña », ainsi de suite.

Et le capitalisme va commencer à organiser selon son intérêt, comme nos arrière-grands-parents nous racontent que dans une finca il y a de tout, du café, du bétail, du maïs, des haricots, et dans une autre, non, c’est juste de la canne pour en tirer la mélasse, et dans une troisième encore autre chose. C’est comme ça qu’ils nous ont organisés, chacun des finqueros.

Il n’y a pas de bon patron, ils sont tous mauvais.

Bien que nos arrière-grands-parents nous racontent qu’il y en a de bons — disent-ils —, quand on se met à l’analyser, à y penser, à l’observer, juste parce qu’on est moins maltraités, alors nos arrière-grands-parents disent qu’ils sont bons, car ils ne sont pas battus, mais être exploités, exploitées, on n’y coupe pas. Dans d’autres fincas, en plus de se crever au travail, si on n’en fait pas plus, on reçoit des coups de trique.

Alors nous pensons que tout ce qui leur est arrivé est ce qui va nous arriver, mais maintenant non seulement à la campagne, mais aussi en ville. Parce que ce n’est pas le même capitalisme qu’il y a cent ans, deux cents ans, son mode d’exploitation est maintenant différent et ce n’est pas seulement dans les campagnes qu’il exploite aujourd’hui mais aussi dans la ville. Et son exploitation change de mode, disons-nous, mais c’est toujours de l’exploitation. Comme si c’était la même cage fermée, mais de temps en temps elle est repeinte, comme si elle était neuve, mais c’est la même.

Quoi qu’il en soit, il y a des gens qui ne veulent pas la liberté, ils sont déjà habitués à obéir et veulent juste un changement de patron, de contremaître, qu’il ne soit pas si vache, qu’il exploite autant les gens mais les traite bien.

Alors ne perdons pas ça de vue parce que c’est ce qui arrive, ce qu’ils commencent déjà à faire.

C’est ce qui attire notre attention : est-ce qu’il y a d’autres gens, hommes et femmes, qui eux aussi voient, pensent, estiment que c’est ce qu’ils vont nous faire ?

Et que vont faire ces frères et ces sœurs ? Est-ce qu’ils se contentent d’un changement de contremaître ou de patron, ou est-ce que ce qu’ils veulent c’est la liberté ?

C’est ce que j’ai à vous expliquer parce que c’est ce qui vient avec ce que nous pensons et voyons avec les compañeros, compañeras, en tant qu’Armée zapatiste de libération nationale.

Sous-commandant insurgé Galeano

Donc ce que nous voyons au niveau mondial est une économie prédatrice. Le système capitaliste avance de manière à conquérir des territoires, en détruisant au maximum. En même temps, la consommation est portée aux nues. Il semble que le capitalisme ne se préoccupe plus de savoir qui va produire les choses, ça c’est les machines qui s’en chargent, mais il n’y a pas de machines qui consomment des marchandises.

En réalité, cette exaltation de la consommation cache une exploitation brutale et un pillage sanguinaire de l’humanité qui n’apparaissent pas dans l’immédiateté de la production moderne des marchandises.

La machine automatisée au maximum qui fabrique sans intervention humaine des ordinateurs ou des téléphones portables fonctionne non pas sur le progrès scientifique et technologique mais sur le pillage des ressources naturelles (la destruction/dépopulation nécessaire et la reconstruction/restructuration de territoires) et sur l’esclavage inhumain de milliers de petites, petites et moyennes cellules d’exploitation de la main-d’œuvre humaine.

Le marché (ce gigantesque magasin de marchandises) contribue à ce mirage de la consommation : les marchandises semblent au consommateur « étrangères » au travail humain (c’est-à-dire à son exploitation) ; et l’une des conséquences « pratiques » est de donner au consommateur (toujours individualisé) l’option de se « rebeller » en choisissant tel ou tel marché, telle consommation ou telle autre, de refuser une consommation spécifique. Vous ne voulez pas consommer de la malbouffe ? Pas de problème, les produits alimentaires bio sont aussi en vente, un peu plus chers. Vous ne buvez pas les sodas de cola bien connus parce qu’ils sont mauvais pour la santé ? Pas de problème, l’eau en bouteille est commercialisée par la même compagnie. Vous ne voulez pas consommer dans les grandes chaînes de supermarchés ? Pas de problème, la même entreprise fournit la boutique du coin de la rue. Et ainsi de suite.

Il organise donc la société mondiale entre autres en donnant, en apparence, la priorité à la consommation. Le système fonctionne avec cette contradiction (parmi d’autres) : il veut se débarrasser de la main-d’œuvre parce que son « usage » présente plusieurs inconvénients (par exemple, il a tendance à s’organiser, à protester, à arrêter le travail, à faire des grèves, à saboter la production, à s’allier les un·e·s les autres) ; mais en même temps il a besoin de la consommation des marchandises par cette marchandise « spéciale ».

Même si le système vise à « automatiser », l’exploitation de la main-d’œuvre est pour lui fondamentale. Peu importe combien de biens de consommation il envoie à la périphérie du processus productif, ou combien il étire la chaîne de production de façon à faire croire (à « faire semblant ») que le facteur humain est absent : sans la marchandise essentielle (la force de travail), le capitalisme est impossible. Un monde capitaliste sans exploitation, où seule la consommation prévaut, c’est de la science-fiction, des élucubrations sur les réseaux sociaux et des rêves paresseux d’admirateurs des kamikazes de la gauche aristocratique.

Ce n’est pas l’existence du travail qui définit le capitalisme, mais la caractérisation de la capacité de travail comme une marchandise à vendre et à acheter sur le marché du travail. Ce qui veut dire qu’il y en a qui vendent et il y en a qui achètent ; et, surtout, qu’il y a ceux qui n’ont d’autre choix que de se vendre eux-mêmes.

La possibilité d’acheter la force de travail repose sur la propriété privée des moyens de production, de circulation et de consommation. La propriété privée de ces moyens est au cœur même du système. Par-dessus cette division en classes (la possédante et la dépossédée), pour la cacher, on a construit toutes les simulations juridiques et médiatiques et aussi les preuves dominantes : la citoyenneté et l’égalité juridique ; le système pénal et policier, la démocratie électorale et les divertissements (choses de plus en plus difficile à différencier) ; les néo-religions et la neutralité supposée des technologies, des sciences sociales et des arts ; le libre accès au marché et à la consommation ; et les absurdités (plus ou moins élaborées) comme « le changement est en soi-même », « chacun est l’architecte de son propre destin », « à mauvaise fortune bonne figure », « ne donne pas un poisson à celui qui a faim, apprends-lui à pêcher » (« et vends-lui la canne à pêche »), et les tentatives maintenant à la mode d’« humaniser » le capitalisme, de le rendre bon, rationnel, désintéressé, light.

Mais la machine veut des profits et elle est insatiable. Il n’y a pas de limite à sa gloutonnerie. Et la recherche du profit n’a ni éthique ni rationalité. Si elle doit tuer, elle tue. Si elle a besoin de détruire, elle détruit. Même si c’est le monde entier.

Le système avance dans sa reconquête du monde. Peu importe ce qui est détruit, ce qui reste ou ce qu’il y a en trop : c’est jetable tant qu’on obtient le profit maximal le plus vite possible. La machine revient aux méthodes qui lui ont donné naissance — c’est pourquoi nous vous recommandons de lire L’Accumulation originelle du capital — c’est-à-dire la conquête de nouveaux territoires par la violence et la guerre.

Avec le néolibéralisme, le capitalisme a en quelque sorte laissé en suspens une partie de la conquête du monde et il a maintenant à la compléter. Dans son développement, le système « découvre » que de nouvelles marchandises sont apparues et que ces nouvelles marchandises se trouvent sur le territoire des peuples originaires : l’eau, la terre, l’air, la biodiversité ; tout ce qui n’est pas encore abîmé se trouve sur le territoire des peuples originaires et c’est ce qu’il veut. Quand le système cherche (et conquiert) de nouveaux marchés, ce ne sont pas seulement des marchés de consommation, d’achat et de vente de marchandises, il cherche aussi et surtout et tente de conquérir des territoires et des populations afin d’en tirer le plus possible, peu importe qu’ensuite il laisse derrière lui un désert, héritage et trace de son passage.

Lorsqu’une compagnie minière envahit un territoire des peuples originaires, sous le prétexte de « créer des emplois » pour la « population autochtone » (j’te jure que c’est comme ça qu’ils nous appellent), elle ne fait pas que proposer aux gens de quoi acheter un nouveau téléphone cellulaire dernier cri, elle rejette aussi une partie de cette population et anéantit (dans toute l’extension du mot) le territoire où elle opère. Le « développement » et le « progrès » offerts par le système cachent en fait qu’il s’agit de son propre développement et de son propre progrès ; et surtout ils cachent le fait que ce développement et ce progrès sont obtenus au prix de la mort et de la destruction des populations et des territoires.

C’est sur quoi se fonde la prétendue « civilisation » : ce dont les peuples originaires ont besoin, c’est de « sortir de la pauvreté », c’est-à-dire qu’ils doivent être payés. Alors on propose des « emplois », c’est-à-dire des entreprises qui « embauchent » (exploitent) les « aborigènes » (j’te jure, c’est ce qu’ils disent).

« Civiliser » une communauté originelle, c’est convertir sa population en main-d’œuvre salariée, c’est-à-dire ayant la capacité de consommer. C’est pourquoi tous les programmes de l’État se proposent « l’intégration de la population marginalisée à la société ». Et, par conséquent, les peuples autochtones ne veulent pas le respect de leur temps et de leur mode de vie, mais une « aide » pour « placer leurs produits sur le marché » et « trouver un emploi ». En résumé : l’optimisation de la pauvreté.

Et par « peuples originaires », nous entendons non seulement ceux que l’on appelle à tort les « indigènes », mais tous les peuples qui, à l’origine, s’occupaient des territoires subissant aujourd’hui les guerres de conquête, comme le peuple kurde, et qui sont soumis par la force aux prétendus États nationaux.

Ce qui est appelé « forme de nation » de l’État est né avec la montée du capitalisme comme système dominant. Le capital avait besoin de protection et d’aide pour sa croissance. L’État ajoute alors à sa fonction essentielle (la répression) celle de garant de ce développement. Bien sûr, on disait alors que c’était pour imposer des normes à la barbarie, « rationaliser » les relations sociales et « gouverner » pour tous, « servir d’intermédiaire » entre dominateurs et dominés.

La « liberté » était la liberté d’acheter et de vendre (se vendre) sur le marché ; l’« égalité » servait la cohésion de la domination en homogénéisant ; et la « fraternité », eh bien, nous sommes tous frères et sœurs, le patron et l’ouvrier, le finquero et le péon, la victime et le bourreau.

Puis on a dit que l’État national devait « réguler » le système, le mettre à l’abri de ses propres excès et le rendre « plus équitable ». Les crises étaient le produit de défauts de la machine, et l’État (et le gouvernement en particulier) était le mécanicien efficace toujours prêt à corriger ces imperfections. Bien sûr, au long terme, il s’est avéré que l’État (et le gouvernement en particulier) faisait partie du problème, pas de la solution.

Mais les éléments fondamentaux de cet État-nation (police, armée, langue, monnaie, système juridique, territoire, gouvernement, population, frontière, marché intérieur, identité culturelle, etc.) sont aujourd’hui en crise : les polices ne préviennent pas le crime, elle le commettent ; les armées ne défendent pas la population, elles la répriment ; les « langues nationales » sont envahies et modifiées (c’est-à-dire conquises) par la langue dominante des échanges ; les monnaies nationales sont indexées sur les monnaies qui monopolisent le marché mondial ; les systèmes juridiques nationaux sont subordonnés aux lois internationales ; les territoires s’étendent et se contractent (et se fragmentent) en fonction de la nouvelle guerre mondiale ; les gouvernements nationaux subordonnent leurs décisions fondamentales aux diktats du capital financier ; les frontières varient dans leur porosité (ouvertes au trafic des capitaux et des marchandises et fermées aux personnes) ; les populations nationales « se mélangent » avec celles venant d’autres États, etc.

En même temps qu’il « découvre » de nouveaux « continents » (c’est-à-dire de nouveaux marchés pour l’extraction de marchandises et pour la consommation), le capitalisme est confronté à une crise complexe (dans sa composition, son étendue et sa profondeur), qu’il a lui-même produite par son ardeur prédatrice.

C’est une combinaison de crises :

L’une est la crise environnementale qui s’abat sur le monde entier et qui est aussi produite par le développement du capitalisme : l’industrialisation, la consommation et le pillage de la nature ont un impact environnemental qui altère déjà ce qu’on appelle « la planète Terre ». Le météore « capitalisme » est déjà tombé, et il a radicalement modifié la surface et les entrailles de la troisième planète du système solaire.

L’autre est la migration. Des territoires entiers sont paupérisés et détruits et les gens sont forcés à émigrer, cherchant où vivre. La guerre de conquête, qui est l’essence même du système, n’occupe plus des territoires et leur population, mais classe cette population sous la rubrique « restes », « ruines », « décombres », et ces populations meurent ou émigrent vers la « civilisation », qui, il ne faut pas l’oublier, fonctionne sur la destruction des « autres » civilisations. Si ces gens ne produisent pas ou ne consomment pas, ils sont excédentaires. Ce qu’on appelle le « phénomène migratoire » est produit et alimenté par le système.

Et une autre crise — sur laquelle nous nous trouvons d’accord avec divers analystes du monde entier — est l’épuisement des ressources qui font marcher « la machine » : les énergétiques. Ce qu’on appelle les derniers « pics » des réserves de pétrole et de charbon, par exemple, sont déjà tout proches. Ces énergies s’épuisent et sont très limitées, leur remplacement prendrait des millions d’années. L’épuisement prévisible et imminent rend stratégiques les territoires disposant de réserves énergétiques — quoique limitées. Le développement des sources d’énergie « alternatives » est trop lent pour la simple raison qu’il n’est pas rentable, c’est-à-dire que l’investissement n’est pas remboursé rapidement.

Ces trois éléments de cette crise complexe mettent en question l’existence même de la planète.

La crise terminale du capitalisme ? Pas le moins du monde. Le système a montré qu’il est capable de surmonter ses contradictions et même de fonctionner avec et dans celles-ci.

Note de R71: Nous sommes tout à fait d’accord avec cette dernière remarque de Marcos/Galeano. C’est ce que nous avons exprimé avec notre métaphore du changement de coquille de l’empire Bernard l’Ermite…

Ainsi, face à ces crises provoquées par le capitalisme lui-même, qui provoque la migration, provoque des catastrophes naturelles, qui s’approche de la limite de ses ressources énergétiques fondamentales (en l’occurrence le pétrole et le charbon), il semble que le système tente un repli vers l’intérieur, comme une anti-mondialisation, pour pouvoir se défendre contre lui-même et il utilise la droite politique comme garante de ce repli.

Cette apparente contraction du système est comme un ressort qui se rétracte pour se dilater ensuite. En réalité, le système se prépare à une guerre. Une autre guerre. Une guerre totale : partout, tout le temps et par tous les moyens.

On construit des murs juridiques, des murs culturels et des murs matériels pour essayer de se défendre contre les migrations qu’ils ont eux-mêmes provoquées ; on tente de refaire la carte du monde, de ses ressources et de ses catastrophes, pour que la gestion des premières assure le maintien du fonctionnement du capital et que les secondes n’affectent pas trop les centres où le Pouvoir se regroupe.

Selon nous, ces murs continueront à proliférer jusqu’à ce que soit construit une sorte d’archipel « d’en haut » où, sur des « îles » protégées, se trouvent les maîtres, disons, ceux qui ont la richesse ; et tous les autres, nous nous retrouvons hors de ces archipels. Un archipel avec des îles pour les patrons, et avec des îles différenciées — comme les fincas — ayant des tâches spécifiques. Et, bien loin, les îles perdues, celles des jetables. Et en pleine mer, des millions de barques errant d’une île à l’autre, à la recherche d’un lieu d’accostage.

Science-fiction de fabrication zapatiste ? Googlez « Bateau Aquarius » et jugez à quel point ce que nous décrivons diffère de la réalité. L’Aquarius s’est vu refuser la possibilité d’accoster un port par plusieurs nations européennes. Pour quelle raison ? La cargaison mortelle qu’il transporte : des centaines de migrants de pays « libérés » par l’Occident au cours de guerres d’occupation et de pays gouvernés par des tyrans avec l’aval de l’Occident.

« L’Occident », symbole de la civilisation autoproclamée, avance, détruit, puis se retire et ferme, pendant que le grand capital continue son négoce : il a fabriqué et vendu les armes de destruction, il fabrique et vend aussi les machines pour la reconstruction.

Et ceux qui prônent ce retrait, c’est la droite politique en plusieurs endroits. C’est-à-dire, les contremaîtres « efficaces », ceux qui contrôlent la peonada et assurent le profit du finquero… bien que plus d’un, une, un·, vole une partie des génisses et taurillons. Et, en plus, ils « fouettent » trop leur population acasillada respective.

Tous ceux qui sont en trop : ou ils consomment, ou il faut les anéantir ; il faut les pousser de côté ; ce sont — comme nous disons — les jetables. Ils et elles ne comptent même parmi les « victimes collatérales » de cette guerre.

Ce n’est pas que quelque chose est en train de changer, c’est que ça a déjà changé.

Et maintenant utilisons la comparaison avec les peuples originaires parce que, pendant longtemps, dans la phase précédente du développement du capitalisme, les peuples originaires ont été comme oubliés. Auparavant, nous prenions l’exemple des enfants indigènes, qui étaient les non-nés parce qu’ils naissaient et mouraient sans que personne ne les compte, et ces enfants non nés habitaient dans ces régions, par exemple dans ces montagnes qui n’intéressaient personne auparavant. Les bonnes terres (les planadas, on les appelle, les plaines) ont été occupées par les fincas, par les grands propriétaires terriens, et ils ont poussé les indigènes dans les montagnes, et maintenant il s’avère que ces montagnes ont des richesses, des marchandises que le capital veut aussi, et donc il n’y a nulle part où aller pour les peuples originaires.

Note de R71: A ce sujet lire notre traduction mise en PDF du livre de James C Scott “L’art de ne pas être gouverné”.

Ou ils se battent et défendent, même jusqu’à la mort, ces territoires, ou y n’a pas le choix, bien sûr. Car il n’y aura pas de bateau pour les recueillir quand ils navigueront par tous les temps sur les eaux et les terres du monde.

Une nouvelle guerre de conquête des territoires des peuples originaires est en cours, et le drapeau brandi par l’armée d’invasion porte aussi parfois les couleurs de la gauche institutionnelle.

Ce changement de la machine qui concerne la campagne ou les « zones rurales » et qui ressort d’une analyse même superficielle, se produit également dans les villes ou dans les « zones urbaines ». Les grandes villes ont été réaménagées ou sont en cours de réaménagement, après ou pendant une guerre sans merci contre leurs habitants marginaux. Chaque ville contient beaucoup de villes, mais une seule ville centrale : celle du capital. Les murs qui entourent cette ville sont constitués de lois, de plans d’urbanisation, de policiers et de groupes d’intervention.

Le monde entier se fragmente ; les murs prolifèrent ; la machine avance dans sa nouvelle guerre d’occupation ; des centaines de milliers de personnes découvrent que le nouveau foyer que la modernité leur a promis est une barque en haute mer, le bas-côté d’une autoroute ou un centre de détention pour « sans-papiers » surpeuplé ; des millions de femmes apprennent que le monde est un immense club de chasse où elles sont la proie à capturer, l’enfance est alphabétisée en tant que marchandise sexuelle et main-d’œuvre ; et la nature présente la note en chiffre rouge de la dette prolongée qu’a accumulée le capitalisme au cours de sa brève histoire comme système dominant.

Bien sûr, il manque ce que disent les femmes qui se battent, ceux et celles d’en bas (pour qui, au lieu du glamour des placards entrouverts d’en haut, il y a mépris, persécution et mort), celles qui passent la nuit dans les banlieues populaires et le jour à travailler dans la capitale, les migrant·e·s qui se souviennent que ce mur n’a pas été là de tout temps, les proches des disparu·e·s, assassiné·e·s et emprisonné·e·s qui n’oublient ni ne pardonnent, les communautés rurales qui découvrent qu’elles ont été trompées, les identités qui découvrent leurs différences et passent de la honte à l’orgueil, et tous, toutes les jetables qui comprennent que leur destin n’a pas à être l’esclavage, l’oubli ou la mort.

Parce qu’une autre crise, qui passe inaperçue, est l’émergence et la prolifération de rébellions, de noyaux humains organisés qui défient non seulement le Pouvoir, mais aussi sa logique perverse et inhumaine. Diverse dans son identité, c’est-à-dire dans son histoire, cette irruption apparaît comme une anomalie du système. Cette crise-là ne compte pas pour les lois de la probabilité. Ses possibilités de persister et de s’approfondir sont minimes, presque nulles. C’est pour ça qu’ils ne comptent pas dans les comptes d’en haut.

Pour la machine, il n’y a pas de quoi s’inquiéter des rébellions. Ils sont peu nombreux, peu nombreuses, au mieux ils arrivent à 300.

Il est certain que cette vision du monde, la nôtre, est incomplète et qu’il y a une très forte probabilité pour qu’elle soit erronée. Mais c’est ainsi que nous voyons le système dans le monde entier. Et de cette évaluation, découle ce que nous voyons et évaluons aux niveaux continental, national, régional et local.

(À suivre)

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Lectures complémentaires:

la-sixta

Païens en terre promise, décoder la doctrine chrétienne de la découverte

confederalisme_democratique

Manifeste pour la societe des societes

Effondrer le colonialisme

Comprendre-le-systeme-legal-doppression-coloniale-pour-mieux-le-demonter-avec-steven-newcomb1

Comprendre-le-systeme-legal-de-loppression-coloniale-pour-mieux-le-demonter-avec-peter-derrico1

 

Résistance politique avec Ricardo Flores Magon, journaliste, anarchiste et révolutionnaire mexicain (1874-1922) ~ 6ème et dernière partie ~

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Ricardo & Enrique Magon

 

1ère partie

2ème partie

3ème partie

4ème partie

5ème partie

6ème partie

 

Les 6 parties de cette publication réunies en PDF
par Jo de JBL1960:

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

 

L’ouvrier et la machine

 

Ricardo Flores Magon*

 

1916

 

« Maudite machine ! » peste l’ouvrier, suant à grosse gouttes, las et découragé. « Maudite machine qui m’obliges à suivre ton rythme infernal, comme si, moi aussi, j’étais fait d’acier et entraîné par un moteur ! Je te hais, engin de malheur, car faisant le travail de dix, vingt ou trente ouvriers, tu m’ôtes le pain de la bouche — et tu me condamnes, ainsi que ma femme et mes enfants, à crever de faim. »

La machine geint sous les coups du moteur, paraissant ainsi partager la fatigue de son compagnon de sang et de muscles. Toutes les pièces qui la composent sont en mouvement, ne s’arrêtant jamais. Certaines glissent, d’autres tressaillent. Celles-ci oscillent, celles-là pivotent, suintant l’huile noirâtre, couinant, trépidant, fatiguant la vue de l’esclave de chair et d’os qui doit suivre attentivement tous leurs mouvements et résister à l’abrutissement qu’ils provoquent pour ne pas se laisser prendre un doigt par un de ces rouages d’acier, ou perdre une main, un bras, voire la vie…

« Machines infernales ! Vous devez toutes disparaître, suppôts de Satan ! Joli travail que vous faîtes ! En un jour, sans autre dépense que quelques seaux de charbon pour alimenter le moteur, et avec un seul ouvrier, vous abattez chacune davantage d’ouvrage que ne le fait un seul homme en un mois, de sorte qu’un travailleur, qui pourrait avoir du labeur pour trente jours, le voit réduit en un seul à cause de vous… Si nous crevons de faim, cela t’est indifférent ! Sans toi, vingt familles de prolétaires auraient leur pain quotidien assuré. »

Les milles et une pièces de la machine sont en action. Elles tournent, glissent dans tous les sens, se rejoignent et s’écartent, suant d’infectes graisses, trépidant et couinant jusqu’à en avoir le vertige… La sombre machine n’offre pas un moment de répit. Elle respire bruyamment comme si elle était vivante. Elle semble épier la moindre seconde d’inattention de l’esclave humain pour lui mordre un doigt, lui arracher un bras, ou la vie…

À travers un soupirail pénètre une pâle lueur carcérale et sinistre. Le soleil lui-même se refuse à éclairer cet antre de misère, d’angoisse et de fatigue où se sacrifient de laborieuses existences au profit de vies stériles. Des bruits de pas viennent de l’extérieur —c’est le troupeau qui est en marche ! Des miasmes sont à l’affût dans chaque recoin de l’atelier. L’ouvrier tousse… tousse ! La machine geint… geint !

« Cela fait sept heures que je suis à tes côtés et il m’en reste encore trois à tirer. J’ai le vertige mais je dois résister. J’ai la tête lourde, mais gare au moindre moment d’inattention ! Je dois suivre tes mouvements si je ne veux pas que tes dents d’acier me mordre et que tes doigts de fer m’emprisonnent… Encore trois longues heures ! Mes oreilles bourdonnent, une soif terrible me dévore, j’ai de la fièvre, ma tête va éclater. »

Des sons joyeux parviennent du dehors : ce sont des enfants qui passent, espiègles. Leurs rires, gracieux et innocents, effacent un instant la grisaille environnante, engendrant une sensation de fraîcheur semblable à celle que procure le chant d’un oiseau dans un moment d’abattement. L’émotion s’empare de l’ouvrier. Ses propres enfants gazouillent de même ! C’est ainsi qu’ils rient ! Et tout en regardant le mouvement des mécanismes, il se met à gamberger. Son esprit rejoint le fruit de ses amours, qui l’attend chez lui. Il frissonne à l’idée qu’un jour ses enfants devront eux aussi venir crever pour une machine dans la pénombre d’un atelier où les microbes pullulent.

« Maudite machine, je te hais ! »

La machine se met à trépider avec plus de vigueur, elle a cessé de geindre. De tous ses tendons de fer, de toutes ses vertèbres d’acier, des dures dents de ses rouages, de ses centaines de pièces infatigable, sort un son rauque plein de colère qui, traduit en langage humain, signifie :

 «Tais-toi, misérable ! Cesse de te plaindre, espèce de lâche ! Moi je ne suis qu’une machine, entraînée par un moteur, mais toi, tu as un cerveau et tu ne te révoltes pas, malheureux ! Arrête de te lamenter sans cesse, imbécile ! C’est ta lâcheté qui est cause de ton malheur, pas moi. Empare-toi de moi, arrache-moi des griffes de ce vampire qui te suce le sang, et travaille pour toi et les tiens, crétin ! En elles-mêmes, les machines sont un bienfait. Nous épargnons des efforts à l’homme, mais vous autres travailleurs, êtes si stupides que vous nous laissez aux mains de vos bourreaux, alors que vous nous avez fabriquées. Comment concevoir plus grande bêtise ? Tais-toi, ne dis plus un mot ! Si tu n’as pas le courage de rompre tes chaînes, alors cesse de te plaindre ! Allons, il est l’heure de sortir. Déguerpis et réfléchis ! »

Les paroles salutaires de la machine, associées à l’air frais de la rue, provoquèrent une prise de conscience chez l’ouvrier. Il sentit qu’un monde s’écroulait dans son esprit : celui des préjugés, des interdits, du respect de l’ordre établi, des lois et des traditions et, le poing levé, il s’écria :

« Je suis anarchiste ! Terre et liberté ! »

= = =

La miche de pain

Ricardo Flores Magon

1916

Depuis la vitrine du magasin, la miche de pain contemple les allées et venues de la foule anonyme. Ils sont nombreux, ceux qui lui lancent des regards de convoitise, tellement sa croûte dorée semble une invite à l’appétit et, pour le pauvre, un appel à violer la loi. Hommes et femmes, enfants et vieillards passent et repassent devant la vitrine, et la miche se sent mordue par mille regards avides, les regards de la faim, capables de dévorer des pierres. Parfois, la miche s’émeut : un affamé s’arrête et la regarde, les yeux brillants d’une étincelle expropriatrice. Il tend la main… mais la retire vivement. Le contact de la vitre froide éteint la fièvre expropriatrice et rappelle la loi : tu ne voleras pas ! Alors, la miche tremble de colère. Une miche de pain ne peut comprendre qu’un homme qui a faim n’ose pas se l’approprier pour la dévorer, aussi naturellement que la mule mord la botte de foin qui se trouve sur son passage. La miche pense : « L’homme est l’animal le plus imbécile. Il déshonore la Terre. Tous les animaux prennent ce qu’ils trouvent, sauf l’homme ! Et il se prétend le roi de la création ! Me voici intacte, alors que plus d’un estomac ordonne à la main irrésolue de me prendre ». La foule passe et repasse devant la vitrine, dévorant des yeux la miche de pain. Certains s’arrêtent, lancent des regards furtifs à gauche et à droite… et rentrent chez eux les mains vides en pensant à la loi : tu ne voleras pas ! Une femme — l’image même de la faim — s’arrête et caresse des yeux la croûte dorée de la miche de pain. Dans ses bras maigres elle porte un enfant, maigre lui aussi. Il suce férocement un sein qui pend, flétri comme une vessie dégonflée. C’est cette miche qu’il lui faut, pour que le lait coule à nouveau de ses seins… Sur ses beaux cils, deux larmes tremblent, amères comme son désespoir. À la voir, une pierre se briserait en mille morceaux… mais pas le cœur d’un fonctionnaire. Un gendarme s’approche, robuste comme un mulet et lui ordonne d’une voix impérieuse : « Circulez ! » En même temps, il la pousse du bout de son bâton et la suit des yeux jusqu’à ce qu’elle se perde, avec sa douleur, au milieu du troupeau lâche et irrésolu.

La miche pense :

« Dans quelques heures, quand je ne serai plus qu’une miche de pain rassis, on me jettera aux cochons pour les engraisser, alors que des milliers d’êtres humains presseront leur ventre mordu par la faim.

Ah ! Les boulangers ne devraient plus faire de pain. Les affamés ne me prennent pas, parce qu’ils espèrent qu’on leur jettera un morceau de pain dur en échange de leur liberté, en travaillant pour leur patron.

L’homme est ainsi ! Un morceau de pain dur pour calmer la faim est un narcotique qui endort, chez la plupart d’entre eux, l’audace révolutionnaire. Les institutions caritatives, avec les déchets qu’elles donnent aux affamés sont plus efficaces que la prison et l’échafaud. Le pain et les jeux des Romains contient un monde de philosophie castratrice.

Il suffirait de quarante huit heures de faim universelle pour que tous les pays du monde se couvrent de drapeaux rouges… »

La main du patron, en prenant la miche pour la jeter aux cochons, mit le holà aux pensées subversives du morceau de pain.

(*) Ricardo Flores Magon (1874-1922) était un journaliste et activiste anarchiste mexicain, influencé par les pensées de Bakounine, Reclus et surtout Kropotkine dont l’ouvrage “La conquête du pain” fut une grande source d’éveil politique pour lui. A partir des années 1910, il fut impliqué avec la révolution sociale mexicaine d’Emiliano Zapata et Pancho Villa. En exil aux Etats-Unis, il fut un farouche opposant à a première guerre mondiale. Il fut arrêté pour sédition et condamné à 20 ans de réclusion sous la loi scélérate contre “l’espionnage” de 1917. Il mourut des mauvaises conditions de sa détention sur sa santé fragile dans un pénitencier du Kansas en 1922 à l’âge de 48 ans.

Lectures complémentaires:

Manifeste pour la Société des Sociétés

Appel au Socialisme Gustav Landauer

Résistance politique avec Ricardo Flores Magon, journaliste, anarchiste et révolutionnaire mexicain (1874-1922) ~ 5ème partie ~

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1ère partie

2ème partie

3ème partie

4ème partie

5ème partie

6ème partie

 

A quoi sert l’autorité ?

Ricardo Flores Magon

1914

Ce jour là, Juanito et Luisita, les enfants de Rosa, ne purent quitter le lit : la fièvre les dévorait. Rosa se tordait les mains de désespoir face à la douleur de ces morceaux de sa chair. Voilà trois semaines qu’on l’avait licenciée de l’usine : il y avait trop de bras sur le marché du travail. Elle raclait en vain le fond des tiroirs et renversait ustensiles et récipients : pas un centime dans les uns, rien de valeur dans les autres. Sur la table, il n’y avait même pas un morceau de pain ou une tasse de café et les enfants, rougis par la fièvre, agitaient leurs petits bras hors des draps, en quête de nourriture. La porte s’ouvrit brusquement et des individus vêtus de noir, avec des liasses de papier sous le bras, pénétrèrent dans la pièce sans autre cérémonie. C’était le notaire, accompagné de ses clercs et de ses aides. Ils venaient faire respecter la loi. Rosa n’avait pas payé au bourgeois le loyer de son taudis, car elle était dans la misère et les représentants de l’Autorité allaient la jeter à la rue. Que répondrait Rosa si on lui demandait si l’autorité est bonne pour les pauvres ?

Au milieu de l’agitation et de la confusion de la rue commerçante, soudainement, un bourgeois agite les bras et crie : « au voleur ! au voleur ! » Une chaîne sans montre pend à la boutonnière de son gilet. La foule s’agglutine ; les représentants de l’Autorité, bâton à la main, s’ouvrent un passage au milieu de la multitude ; mais où est le voleur ? Tous ceux qui se trouvent près du bourgeois sont vêtus avec élégance. Pedro, après avoir cherché en vain du travail tout le matin, vient à passer dans les parages. Il s’approche de la foule, cherchant à savoir le pourquoi de toute cette excitation. C’est alors qu’une main vigoureuse l’attrape par le col et qu’une voix hautaine lui crie : « Suis-moi, voleur ! » C’est un policier. Pedro pourrait-il dire que l’Autorité est bonne pour les pauvres ?

José se sent fatigué. Il a marché toute la journée pour atteindre la ville à la recherche d’un travail. Épuisé, il s’assoit sur un banc, dans un parc. Dès que ses membres sont au repos, il s’endort. Une violente secousse le réveille : c’est un représentant de l’Autorité qui le rappelle à l’ordre. Il a commis un « délit » en s’endormant. Pedro s’excuse du mieux qu’il peut et le fonctionnaire de police lui ordonne de sortir du parc. José marche et marche encore jusqu’à ce que la fatigue le pousse à s’asseoir au bord d’un trottoir, dans une rue écartée.

Il s’endort de nouveau et, pour la deuxième fois, en guise de bienvenue, un représentant de l’Autorité le secoue, lui ordonnant de se lever et de circuler. José explique sa situation au flic : voilà trois mois qu’il ne travaille plus car il y a abondance d’esclaves et il a été forcé de se mettre en route pour trouver un bourgeois qui accepte de l’exploiter. Le représentant de l’Autorité lui répond que seuls les paresseux ne trouvent pas de travail. Il lui passe les menottes et le conduit à la prison, où on le mettra au travail, au service de l’Autorité. Pendant ce temps, les parents de José et sa famille meurent de fin dans le village qu’il a quitté. José pourrait-il dire que l’Autorité est bonne pour les pauvres ?

Un tramway a écrasé les jambes de Simon, alors qu’il se rendait à son travail. Simon se met d’accord avec un avocat pour le payer s’il réussit à obtenir une indemnisation de la compagnie pour les préjudices subis. L’indemnisation que Simon aurait dû percevoir est importante, mais les avocats de la compagnie se sont mis d’accord avec celui de Simon et avec les flics qui furent témoins de l’accident pour dépouiller la victime et se répartir l’argent. Simon et sa famille devront vivre de la mendicité ou de la prostitution sous peine de périr. Simon pourrait-il penser que l’Autorité est bonne pour les pauvres ?

La vie à la hacienda est invivable pour Lucas et sa famille. Le patron veut lui voler l’amour de sa compagne ; le fils du patron veut abuser de sa fille ; les contremaîtres redoublent d’insolence ; il gagne un salaire de misère. Lucas décide de partir avec sa famille, mais il faut le faire en cachette du patron qui, comme chacun sait, est le maître des vies et des haciendas. Ils réussissent à partir, mais pour tomber entre les griffes de l’Autorité, avertie par le patron de la « fugue » des esclaves. Les femmes sont rendues à la hacienda, où elles seront à la merci des appétits du patron et de son fils pendant que Lucas est envoyé en prison, comme récidiviste, selon les dires du patron. Lucas pourrait-il dire que l’Autorité est bonne pour les pauvres ?

Les chemins se sont effondrés avec les pluies torrentielles. Pour les bourgeois, il faut absolument que les chemins soient restaurés le plus vite possible pour que leurs camions, leurs automobiles et leurs marchandises puissent transiter facilement. Alors, l’Autorité met la main sur tous les mâles de la classe laborieuse de la région et les oblige à travailler à la réparation de ponts et à la construction de digues, sans aucun salaire, afin que les bourgeois puissent continuer leur commerce.

Pendant ce temps, les familles des prolétaires sont rongées par la faim. Comment ces prolétaires pourraient-ils dire que l’Autorité est bonne pour les pauvres ?

Pourquoi nous, les pauvres aurions- nous besoin de l’Autorité ? Elle nous jette dans des casernes pour que nous défendions, fusil en main, les intérêts des riches, comme c’est le cas en ce moment à Cananea, où les soldats gardent les propriétés de la compagnie pour empêcher que les grévistes les mettent en pièces. Elle nous fait payer des impôts pour entretenir présidents, gouverneurs, députés, sénateurs, flics de toutes sortes, petits employés en tous genres, juges, magistrats, soldats, geôliers, bourreaux, diplomates et toute une bande de parasites qui servent uniquement à nous opprimer au bénéfice de la classe capitaliste. Nous, les pauvres, n’avons pas besoin de cette vermine. Nous devons secouer l’épaule pour que le système bourgeois roule à terre, et prendre possession de la terre, des maisons, des machines, des moyens de transport et de subsistance et déclarer que tout est à tous, hommes et femmes selon ce qui est exposé dans le manifeste du 23 septembre 1911.

A bas l’Autorité, frères déshérités !

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Tout pour tous !

Ricardo Flores Magon

1914

Il est absurde de croire que le riche détient le droit à accumuler entre ses mains la richesse. Le riche n’a pas le droit de posséder la terre puisqu’elle n’est pas son oeuvre, il ne l’a pas fabriquée de ses mains. La terre doit être, pour cette raison la propriété de tous les êtres humains. N’importe quel titre qui protège la possession d’une partie déterminé de terre, pour une personne, est un titre qui soutient l’inégalité, parce que cela prive le reste des gens du droit d’user des choses qui appartiennent à tous. La terre est notre mère, la mère de tous les êtres humains, et c’est pour cette raison, qu’aucun d’entre nous ne peut la réclamer pour un usage personnel qui engendrerait l’exclusion des autres. Comme la vrai mère qu’elle est, elle appartient en entier à tous ses enfants, les humains. Il est inutile d’alléguer que ceux qui possèdent la terre l’ont acheté; celui qui l’a vendue a vendu quelque chose qui ne lui appartenait pas. Tout autant inutile d’alléguer qu’elle a été acquise à travers un héritage; celui qui l’a légué en héritage a légué une chose qui ne lui appartenait pas, puisqu’elle appartient à tous les humains. Inutile aussi d’argumenter qu’elle a été obtenue dans une guerre de conquête, étant donné que ce serait justifier le crime qu’on nomme conquête.

Personne ne peut s’approprier les mines, les carrières, les forêts, les sources, parce que tout cela forme une partie intégrante de la terre, et doit être propriété de tous les êtres humains.

Personne ne peut profiter, en excluant les autres, des maisons, des machines, des trains et des autres moyens de transport, ainsi que des marchandises de toutes sortes accumulées dans les entrepôts, les greniers, les magasins etc., étant donné que tout doit être considéré pour ce qu’il est : le résultat du travail des générations passées et de la présente. Puisque tous les humains ont coopéré dans la production de cette richesse, celle-ci doit être propriété de tous sans exception; autant de l’ingénieur que du manoeuvre, de l’astronome que du boulanger, de l’artiste et du savant comme du menuisier et du maçon. Il est impossible pour l’ingénieur de déclarer qu’il doit obtenir la majeur partie des bénéfices parce que sans ses calculs mathématiques il aurait été impossible de monter les ponts, de percer les tunnels, de construire les édifices etc., puisque s’il en était ainsi, le travailleur manuel pourrait alléguer, et ce avec raison, que sans ses bras et son cerveau toute la science de l’ingénieur serait impuissante pour terminer les oeuvres entreprises, l’agriculteur et le meunier pourraient dire à l’ingénieur que sans eux il n’aurait pas obtenu de viande, de légumes, de lait ou d’oeuf et ainsi il n’aurait pas pu faire ses calculs et sans le tailleur et le cordonnier il n’aurait aucun vêtement à porter et ses pieds ne seraient pas aussi confortables dans une paire de souliers.

Personne ne peut réclamer de privilèges exclusifs pour lui-même en se basant sur sa participation dans la production de la richesse sociale. Le travail de l’ingénieur, du médecin, du savant et de l’artiste est aussi bon et aussi utile que celui du manoeuvre, du maçon, du menuisier, du métallurgiste, du mineur, du tailleur, etc. Tous ont le droit de jouir des richesses sociales qui aujourd’hui se retrouvent entre les mains de certains bandits que l’on nomme riches ou bourgeois.

Nous devons faire table rase des bourgeois, des autorités, des militaires, des policiers et du clergé en même temps qu’exproprier la richesse sociale pour en faire enfin la propriété de tous et la révolution sociale aura triomphé, mes frères déshérités. Mettons en pratique les principes du manifeste du 23 septembre 1911, mes frères enchaînés et arrêtons de nous sacrifier à vouloir élever quelqu’un à la présidence de la république. À celui qui nous demande notre vote, répondons-lui avec nos balles!

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“La question sociale est une question agraire…”
~ Gustav Landauer ~

“La terre ne nous appartient pas, nous appartenons à la terre.”
“La terre ne nous appartient pas, nous l’empruntons à nos enfants et à tous les non-nés.”
~ Proverbes amérindiens ~

Résistance au colonialisme: déclaration à l’issue du second congrès international sur la communalisé qui s’est tenu à Oaxaca au Mexique

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, crise mondiale, démocratie participative, France et colonialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, pédagogie libération, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 8 avril 2018 by Résistance 71

“Une des premières victimes du langage écrit est la mémoire. Dès que vous pouvez écrire quelque chose, le pouvoir de la mémoire diminue grandement… Le monde de la parole est celui des conteurs, des poètes et des visionnaires, c’est un média s’étendant à l’infini, c’est une forme d’art.. Le langage écrit traverse le domaine de la comptabilité des mots, des “experts” qui passent leur vie à remplir des catalogues de mots, d’immenses dictionnaires, essayant de fixer une valeur exacte, quasi numérique sur chaque pensée ou émotion humaine. […] Ainsi de manière ironique, une fois que le langage passe la barrière de l’écriture, non seulement la créativité et l’expression en souffrent, mais il devient aussi beaucoup plus facile de mentir. Une fois qu’une histoire ou une historiographie est écrite, elle devient la version acceptée de la vérité nonobstant les fausses informations qu’elle peut contenir ou la partialité avérée de la source. Les gens qui vivent dans la tradition orale doivent se rappeler ce qu’ils disent et ont dit. Le seul moyen de maintenir une constance dans le récit est de dire la vérité. Les menteurs sont souvent confondus parce que leurs histoires manquent de constance, ils ne peuvent plus se rappeler ce qu’ils ont dit parce que leur source est erronée. […] Comment quelqu’un pourrait-il mentir lorsque les ancêtres demeurent les témoins perpétuels de nos dires ? Nous n’avions pas besoin de langage écrit jusqu’à ce que nos langues nous furent presque extirpées ainsi que des bouches de nos enfants par le moyen des pensionnats pour Indiens et bon nombre de nos langues furent en danger d’extinction. Parce que nos langues sont directement connectées avec la manière dont nous pensons et nous représentons le monde, avec qui nous sommes, nous perdons notre chemin lorsque nous perdons notre langage… Il y a par exemple en langue Lakota 52 noms différents pour nommer les nuages. Pour ceux qui connaissent la langue, prédire la météo 2 jours et 2 nuits en avance n’est pas un secret ; aussi nous pouvons dire que si vous avez oublié les noms des nuages, alors vous avez perdu votre chemin.”
~ Russel Means, 2012 ~

Cet article fait suite à notre récente publication:
« Anthropologie et résistance politique: de la communalité »

 

Déclaration finale à l’issue du second Congrès Internationale sur la Communalité

 

Comitancillo, Guelatao, Oaxaca, Tlahuitoltepec, 5-9 mars 2018.

 

La Voie du Jaguar

 

30 mars 2018

 

Source:

https://www.lavoiedujaguar.net/Deuxieme-Congres-international-de-la-communalite-Declaration-finale

 

Nous, qui avons participé à ce Deuxième Congrès, considérons que, en tant que pensée libératrice et mode de vie, la communalité se présente comme une alternative au modèle néolibéral en crise.

La communalité est une notion et une clé historique pour comprendre la reproduction matérielle et culturelle des peuples originaires et des communautés en résistance depuis les différentes régions de Mésoamérique. Aujourd’hui elle inspire l’implication créative d’un grand nombre de peuples, de villages, de communautés, d’universités et d’organisations dans différents contextes de lutte et de résistance. Elle représente un mode de vie opposé au modèle économique et politique néolibéral, capitaliste, patriarcal et néocolonial, qui peut seulement exister et se maintenir par l’exploitation, le génocide et la destruction de l’environnement. Ces politiques de mort pénètrent les territoires indiens en imposant des mégaprojets comme la mine, les parcs d’éoliennes, la fracture hydraulique des schistes bitumineux, les barrages, les gazoducs, les oléoducs, les puits de pétrole, les aéroports, les routes à grande circulation, et les complexes touristiques.

Malgré l’invisibilité du travail et des formes d’existence des femmes et la violence qui s’exerce sur elles, leur résistance historique sur différents plans de la vie matérielle, symbolique et spirituelle a été à l’origine de processus historiques qui ont ouvert des horizons de vie solidaires, humains et équitables. Ce Deuxième Congrès international de la communalité rend hommage à la Rencontre internationale des femmes qui luttent, convoquée et réalisée par les sœurs de l’EZLN dans le Caracol de Morelia, Chiapas.

Guiapa’ layú, ra ñaa ne xuba’ xquendanabaani ne xquendabiaani’ guidxi xtinu

Défendre le territoire et la milpa, c’est défendre la vie communale. La milpa et le maïs sont une partie essentielle de la culture de nos peuples avec l’assemblée, la fête et le travail commun (dans leur dimension communale). Ils constituent un mode de vie antagonique au modèle de développement néolibéral destructeur, qui a pu être mis en place grâce aux réformes de l’article 27 de la Constitution, aux lois agraires, sur l’énergie, concernant les hydrocarbures et la forêt, mais aussi grâce à la privatisation des terres (Programa de Regularización y Registro de Actos Jurídicos Agrarios — Raja, dont les antécédents furent Procede et Fanar).

Xquenda binnilaanu rusizaaca’ gunaa ne nguiu’ zenanda xtiidxa’guidxi da’gu’liisa

Nous, communalistes, entendons l’autorité comme service, « servir et non se servir » (tel est le principe d’une politique autonome). La charge communale est un motif de fierté et d’honorabilité. L’assemblée est le lieu où la population prend des décisions. Plus qu’une forme de démocratie directe et de participation horizontale, elle représente l’exercice de notre droit à l’autonomie et à la libre détermination, cela malgré les efforts pour nous imposer les partis politiques dans l’exercice du pouvoir.

Saa nga guendaliisa ne xtiipa´ rusibaani guidxi xtinu

Nos fêtes manifestent notre résistance et fortifient le tissu social. La communalité exprime sa force dans ce plaisir pris collectivement, dans l’allégresse et les sourires que suscitent nos musiques. Les fêtes montrent une égalité fraternelle et solidaire. Comme nos langues, nos chants et nos danses, elles reconnaissent cette fraternité comme la valeur suprême de nos peuples et de nos communautés. Ces fêtes et ces transports de joie sont gubidxa, le soleil qui ne meurt jamais (el sol que nunca muere).

Diidxazá ne xtiidxa’ ca binnigoolasa cusiidi laanu xi caquiiñe’ guidxi layú

Nos langues enferment notre cosmovision héritée de nos grand-mères et grand-pères. Elles nous permettent de penser et de nommer un monde de solidarité entre les humains et les autres êtres ou éléments de la nature. La parole et le caractère oral du parler de nos peuples sont importants et même essentiels. L’éducation dans nos langues permet la reproduction et la recréation de nos cosmovisions et de notre vie en communauté.

C’est un devoir de tout éducateur ou de toute éducatrice communaliste de former les enfants de nos peuples et d’aller au-delà de cet environnement matériel d’enfermement que sont les salles de classe afin d’éduquer en liberté, au sein de la vie quotidienne des communautés, dans le tequio, dans nos langues, dans la milpa, dans les jeux, dans le service, et en accord avec les traditions communautaires, c’est-à-dire éduquer en communalité.

Guidaaguliisa xtiipa’ ti guiapa’ guendanabaani

Ce Congrès s’élève clairement contre toutes les formes de violence dues à la politique des États et à leurs plans militaires, violence qui est aussi, dans bien des cas, le résultat de l’impunité et de la corruption de la part des mauvais gouvernements. La communalité nous incite à nous organiser pour prendre soin de la vie, dans son sens le plus étendu : nous consacrer à la défense de tout le vivant sur le guidxi layú (la terre).

La communalité est vie et pensée, pratique et théorie, elle est ce qui se partage, elle est vie égalitaire. Elle est contre l’extrême violence — la mort des femmes et des hommes — qui se présente désormais comme la principale menace à notre existence et à laquelle nous nous affrontons comme peuples, communautés, collectifs et même en tant qu’individus.

Communiqué du Conseil National Indigène et de l’EZLN (Chiapas, Mexique) juin 2017

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 30 juin 2017 by Résistance 71

Précisions nécessaires et intéressantes du CNI sur la présentation de leur porte-parole aux élections présidentielles mexicaines de 2018… A suivre…

~ Résistance 71 ~

 

Voici venu le temps

 

Conseil National Indigène (CNI) et EZLN

 

27 juin 2017

 

url de l’article en français:

http://www.lavoiedujaguar.net/Voici-venu-le-temps 

 

Au peuple du Mexique

Aux peuples du monde

Aux médias

À la Sexta nationale et internationale

Depuis l’assemblée constitutive du Conseil indigène de gouvernement, où nous nous sommes donné rendez-vous, nous les peuples, communautés, nations et tribus du Congrès national indigène : Apache, Amuzgo, Chatino, Chichimèque, Chinantèque, Chol, Chontal d’Oaxaca, Chontal du Tabasco, Coca, Cuicatèque, Métis, Hñähñü, Ñathö, Ñuhhü, Ikoots, Kumiai, Lakota, Mam, Matlazinca, Maya, Mayo, Mazahua, Mazatèque, Me’phaa, Mixe, Mixe-Popoluca, Mixtèque, Mochó, Nahua ou Mexicain, Nayeri, Popoluca, Purépecha, Q’anjob’al, Rarámuri, Tének, Tepehua, Tlahuica, Tohono Odham, Tojolabal, Totonaque, Triqui, Tseltal, Tsotsil, Wixárika, Xi’iuy, Yaqui, Binniza, Zoque, Akimel O’otham, Comkaac, nous livrons au monde notre parole urgente.

La guerre que nous vivons et à laquelle nous sommes confrontés

Nous nous trouvons dans une époque lourdement chargée de violence, de peur, de deuil et de rage, en raison de l’exacerbation de la guerre capitaliste contre toutes et tous sur le territoire national. Nous voyons des femmes assassinées pour le fait d’être femmes, des enfants pour le fait d’être enfants, des peuples pour le fait d’être peuples.

La classe politique s’est obstinée à faire de l’État une entreprise qui vend la terre appartenant aux peuples originaires, aux paysans, aux gens des villes ; qui vend les personnes comme si c’était des marchandises que l’on tue et que l’on enterre en tant que matière première des cartels de la drogue ; qui les vend aux entreprises capitalistes pour qu’elles les exploitent jusqu’à ce qu’elles soient malades ou qu’elles meurent, et pour les vendre en morceaux sur le marché noir des organes.

La douleur des familles de disparus et leur détermination à les retrouver malgré l’acharnement des gouvernements pour qu’on ne les retrouve pas, par là aussi se révèle la pourriture qui commande dans ce pays.

Voilà le destin que ceux d’en haut construisent pour nous, comptant sur la destruction du tissu social. Ils détruisent ce que nous savons et qui fait de nous des peuples, des nations, des tribus, des quartiers et même des familles, pour nous isoler dans notre chagrin, pendant qu’ils renforcent leur mainmise sur des territoires entiers, dans les montagnes, dans les vallées, le long des côtes, dans les villes.

C’est la destruction que nous avons non seulement dénoncée, mais aussi affrontée durant vingt ans. Elle se transforme dans la majeure partie du pays en une guerre ouverte que les entreprises criminelles mènent avec la complicité assumée de tous les organes du mauvais gouvernement, de tous les partis politiques et de toutes les institutions. Tous ensemble, ils configurent le pouvoir d’en haut et sont l’objet du dégoût de millions de Mexicains des campagnes et des villes.

Au milieu de ce dégoût, ils continuent à nous dire de voter, de croire au pouvoir d’en-haut ; ils continuent à dessiner et à nous imposer notre destin.

Dans cette direction nous ne voyons grandir que la guerre, avec la mort à l’horizon et la destruction de nos terres, de nos familles, de notre vie ; avec la certitude absolue que ça deviendra pire, bien pire, pour tous et pour toutes.

Notre pari

Nous réitérons que c’est seulement dans la résistance et la rébellion que nous avons trouvé les chemins possibles pour continuer à vivre ; qu’en elles se trouvent les clés, non seulement pour survivre à la guerre que mène l’argent contre l’humanité et contre notre Terre-Mère, mais aussi pour renaître ensemble, avec chacune des graines que nous sèmerons, avec chaque rêve et avec chaque espoir qui se matérialise peu à peu sur de grandes régions au travers de formes autonomes de sécurité, de communication, de gouvernements propres assurant la protection et la défense des territoires. C’est pourquoi il n’y a pas d’autre chemin possible que celui qui se construit tout en bas, car en haut ce n’est pas notre chemin, c’est le leur, et nous les dérangeons.

Ces uniques alternatives, nées de la lutte de nos peuples, se trouvent dans les géographies indigènes de tout notre Mexique, et ensemble, nous sommes le Congrès national indigène, et nous avons décidé de ne pas attendre le désastre où nous conduisent inéluctablement les tueurs à gages capitalistes qui gouvernent, mais de passer à l’offensive et faire de cet espoir un Conseil indigène de gouvernement pour le Mexique, qui parie sur la vie depuis le bas et la gauche anticapitaliste, qui soit laïque, et qui réponde aux sept principes du « commander en obéissant » constituant notre garantie morale.

Aucune revendication de nos peuples, aucune détermination ni aucun exercice d’autonomie, aucun espoir devenu réalité n’a répondu aux temps et aux formes électorales que les puissants appellent démocratie. C’est pourquoi nous ne prétendons pas seulement leur arracher le destin qu’ils nous ont enlevé et qu’ils ont déshonoré, nous prétendons démonter ce pouvoir pourri qui est en train de tuer nos peuples et la Terre-Mère, et les seules brèches que nous avons trouvées pour libérer des consciences et des territoires en apportant consolations et espoir se trouvent dans la résistance et la rébellion.

Par accord de notre assemblée constitutive du Conseil indigène de gouvernement, nous avons décidé de nommer comme porte-parole notre compañera María de Jesús Patricio Martínez, du peuple nahuatl, dont nous chercherons à faire apparaître le nom sur les bulletins électoraux pour la présidence du Mexique de l’année 2018, qui sera porteuse de la parole des peuples formant le Conseil indigène de gouvernement, lui-même hautement représentatif de la géographie indigène de notre pays.

Et donc, nous ne cherchons pas à administrer le pouvoir, nous voulons le démonter depuis les brèches dont nous savons être capables.

Notre appel

Nous avons confiance en la dignité et l’honnêteté de ceux qui luttent ; des professeurs, des étudiants, des paysans, des ouvriers, des journaliers, et nous voulons que s’approfondissent les brèches façonnées par chacun d’eux en démontant de la plus petite à la plus grande échelle le pouvoir d’en haut. Nous voulons ouvrir tellement de brèches qu’elles en deviennent notre gouvernement anticapitaliste et honnête.

Notre appel va aux milliers de Mexicains et Mexicaines qui ont cessé de compter leurs morts et leurs disparus. Qui, dans le deuil et la souffrance, ont levé le poing et, avec la menace d’y laisser en échange leur propre vie, se sont élancés sans craindre la taille de l’ennemi, et ont vu que des chemins existent bel et bien, dissimulés sous la corruption, la répression, le mépris et l’exploitation.

Notre appel s’adresse à ceux qui croient en eux-mêmes, au compagnon qui se trouve à leur côté, en leur histoire et en leur futur. Il appelle à ne pas avoir peur de faire quelque chose de nouveau, car ce sentier est le seul qui donne de l’assurance à nos pas.

Notre appel vise à nous organiser dans tous les recoins du pays afin de réunir les éléments nécessaires pour que le Conseil indigène de gouvernement et notre porte-parole soit inscrite comme candidate indépendante à la présidentielle de ce pays et oui, leur gâcher leur fête fondée sur notre mort, et réaliser la nôtre, fondée sur la dignité, l’organisation, la construction d’un nouveau pays et d’un nouveau monde.

Nous convoquons tous les secteurs de la société à être attentifs aux étapes qui naîtront de l’accord et seront définis par le Conseil indigène de gouvernement à travers notre porte-parole. À ne pas nous rendre, ne pas nous vendre, ne pas dévier, ni nous fatiguer de tailler la flèche qui portera l’offensive de tous les peuples indigènes et non indigènes, organisés et non organisés, pour la pointer vers le véritable ennemi.

Depuis le Cideci-Unitierra,

San Cristóbal de Las Casas, Chiapas,

le 28 mai 2017.

Pour la revendication intégrale de nos peuples

Plus jamais un Mexique sans nous

Congrès national indigène
Armée zapatiste de libération nationale