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Analyse politique: De la relation marxisme anarchisme (René Berthier)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, crise mondiale, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, syndicalisme et anarchisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 26 octobre 2018 by Résistance 71

Ce texte de René Berthier ci-dessous fait écho à un de ses précédents textes: « L’anarchisme dans le miroir de Maximilien Rubel » que nous avons relayé sur ce blog. La situation politico-sociale mondiale se dégradant de plus en plus, on assiste à une tentative de remodelage de la division de la gauche radicale par l’oligarchie en place, surtout de récupérer les mécontentements et de les canaliser dans le « système de parti » s’étalant de l’extrême gauche à l’extrême droite du capital. Il importe peu aux oligarques qui est récupéré par qui, mas essentiellement que les mécontents trouvent TOUJOURS leur place au chaud.. dans le système afin de toujours faire tourner en rond la pensée sans qu’elle puis accoucher de quelques solutions viables et émancipatrices que ce soit.
Il est donc toujours pertinent de savoir qui est qui et qui fait quoi, tout en tentant de réunir les gens sous une pensée et une action critiques non récupérables par le système et ses rouages bien huilés à maintenir la division induite.
On entend bien des choses ces jours-ci et les tentatives de récupération vont bon train. Il s’agit de garder bon pied, bon œil et de ne pas se laisser rouler dans la farine. 
Le mot d’ordre pour une véritable émancipation doit demeurer:
A bas l’État ! A bas la société marchande ! A bas le salariat !
Pour que vive la société des sociétés !
~ Résistance 71 ~

 

 

Marxisme & anarchisme: rapprochement, synthèse ou séparation ?

 

René Berthier

2007

 

Un petit livre vient de paraître signé par Olivier Besancenot et Michael Löwy, intitulé Affinités révolutionnaires – Nos étoiles rouges et noires, sous-titré « Pour une solidarité entre marxistes et libertaires ». (Mille et une nuits) Sans préconiser ouvertement une « réconciliation » entre marxistes et libertaires, ce livre entend mettre en relief les « convergences » entre les deux courants. Je n’ai pas le temps de répondre point par point aux propos tenus par les deux auteurs – je le ferai en temps voulu. En attendant, j’ai ressorti de mes tiroirs un texte écrit il y a 25 ans et qui constitue en quelque sorte une réponse anticipée au livre de Besancenot/Löwy. Texte écrit vers 1989 dans le cadre d’une formation interne du groupe Pierre Besnard de la Fédération anarchiste. Légèrement repris en octobre 1999. La conclusion a été réécrite en 2007.

MARXISME ET ANARCHISME : Rapprochement, synthèse ou séparation ?

L’effondrement du bloc soviétique semble susciter chez certains camarades des craintes concernant l’éventuelle récupération d’idées propres au mouvement anarchiste par les survivants du marxisme, soucieux de se refaire une virginité.

C’est là une crainte justifiée, et cette récupération n’est pas un phénomène nouveau, puisqu’elle a commencé du vivant même de Marx, et elle a été dénoncée par Bakounine lui-même.

Je pense que la première mesure à prendre pour contrer de telles récupérations serait d’exprimer nos propres positions de façon claire et publique. Or, c’est loin d’être le cas. Imagine-t-on par exemple que le marxisme aurait pu exister si les œuvres de Marx, Engels et Lénine n’avaient jamais été publiées et commentées dans des ouvrages au prix abordable pour le plus grand nombre ? Or, que se passe-t-il avec les idées anarchistes ? Les livres de Bakounine de Proudhon et Kropotkine sont pratiquement introuvables et il n’existe à ma connaissance aucun commentaire digne de ce nom, strictement anarchiste, de ces auteurs. Nous sommes donc les premiers à porter la responsabilité de la récupération de nos idées par nos adversaires politiques.

 

 

I. – CE QUI EST IRRÉCUPÉRABLE DANS LE MARXISME

La première question qu’on peut se poser est : qu’est-ce qui est irrémédiablement irrécupérable dans le marxisme. C’est une question à laquelle il n’est pas possible de répondre si on ne précise pas de quel marxisme on parle.

Je dirais qu’on peut répondre à partir de trois niveaux :

1. – Le marxisme en tant que corpus théorique

Il s’agit de ne prendre en considération que les textes de Marx lui-même, et à la rigueur ceux d’Engels, dans leur totalité, y compris la correspondance, pour tenter de comprendre ce qu’il a voulu (ou ils ont voulu) dire réellement. C’est la démarche la plus scientifique, et qui permet de se faire, intellectuellement parlant, l’idée la plus juste. Mais il est évident que le marxisme ne se limite pas à cela ; il est un mouvement réel et multiple, qui interprète lui-même ses pères fondateurs, et pas seulement un corps de doctrine figé.

2. – Le marxisme dans son application du vivant même de Marx

On connaît cette fameuse phrase de Marx : « Tout ce que je sais, c’est que je ne suis pas marxiste. Cette phrase a souvent été interprétée comme un rejet de la part de marx de l’existence d’une doctrine qui se réclamerait de lui. Ce n’est pas du tout cela, si on considère dans quel contexte il a fait cette déclaration. Il venait de lire un ouvrage particulièrement indigeste de Paul Lafargue, Le déterminisme économique de Karl Marx. Ce dernier s’écria : « Si c’est cela le marxisme, moi Karl Marx, je ne suis pas marxiste. » Marx s’en prend à Lafargue, pas au marxisme. Or cette citation, en général tronquée, a souvent été utilisée pour dire le contraire de ce qu’elle dit.

3. – Le marxisme dans ses interprétations posthumes : le léninisme

Aborder la question du léninisme présente deux intérêts : le premier est lié à la compréhension de la révolution russe ; le second est de comprendre les positions des héritiers de Lénine aujourd’hui.

Le fondement de la position de Lénine est que le prolétariat ne peut acquérir la conscience révolutionnaire que par l’intermédiaire des intellectuels d’origine bourgeoise, parce que ce sont eux qui détiennent la « science », pas les prolétaires. Cette thèse est largement développée dans Que faire ?, livre que Lénine écrivit en 1903. Mais l’idée en elle-même n’est pas de lui, elle est, entre autres, de Karl Kautsky, un social-démocrate allemand.

Par eux-mêmes, les ouvriers ne peuvent accéder qu’à la conscience « trade-unioniste » (syndicaliste), c’est-à-dire réformiste, revendicative. Selon Lénine, « le porteur de la science n’est pas le prolétariat, mais les intellectuels bourgeois : c’est en effet dans le cerveau de certains individus de cette catégorie qu’est né le socialisme contemporain, et c’est par eux qu’il a été communiqué aux prolétaires intellectuellement les plus développés… » (Que faire ?)

Pour comprendre le sens de la thèse léniniste, il faut considérer trois choses : son contexte historique et social ; son contenu de classe ; son objectif.

Sur le premier point, le léninisme est une doctrine caractéristique issue des couches moyennes des sociétés sous-industrialisées, à majorité agraires, sans ou presque sans classe ouvrière. En Russie en 1917, les ouvriers représentaient 3 % de la population.

Le contenu de classe du léninisme est limpide : c’est la doctrine politique des couches d’intellectuels bourgeois déclassés se posant comme direction auto-proclamée de la classe ouvrière et cherchant dans celle-ci une base sociale pour réaliser leur ascension vers le pouvoir politique. L’objectif du léninisme est, évidemment, de légitimer le pouvoir des couches sociales qui s’en réclament. La référence au marxisme ne sert qu’à camoufler le projet politique de ces couches sociales : le marxisme ne fait que leur servir d’alibi idéologique. Je pense que c’est une profonde erreur de dire que « Lénine est contenu dans Marx ». (Voire Staline…) C’est une simplification outrancière qui handicape toute tentative e comprendre à la fois le marxisme et le léninisme (voire le stalinisme.)

Il faut préciser que chez Marx il n’y a rien d’équivalent. Lorsque, parlant des communistes, il écrit dans le Manifeste qu’ils « ont sur le reste du prolétariat [je souligne] l’avantage d’une intelligence claire des conditions de la marche et des fins générales du mouvement prolétaire » et que parmi eux il y a des intellectuels bourgeois qui « à force de travail se sont élevés jusqu’à l’intelligence théorique de l’ensemble du mouvement historique », il montre que le léninisme se situe totalement en dehors du sysème de pensée marxiste. EN fait, sur cette question, Marx et Bakounine sont à peu près sur la même position.

Le bolchevisme est l’expression idéologique du retard politique et économique de la Russie tsariste. Les disciples de Lénine ne semblent pas vouloir s’interroger sur l’anomalie historique qui a instauré un régime se réclamant du prolétariat dans un pays où l’écrasante majorité de la population était paysanne et où l’économie s’était totalement effondrée.

« Marx se fiait uniquement au développement intellectuel de la classe ouvrière, tel qu’il devait résulter nécessairement de l’action et de la discussion communes » dit Engels en 1890 dans la préface de la réédition allemande du Manifeste.

Ce qui disqualifie le léninisme est que ses affirmations sont fausses. Au moment même où Lénine racontait que la classe ouvrière ne pouvait parvenir qu’à une conscience réformiste, les ouvriers de la plupart des pays industriels développaient un mouvement, le syndicalisme révolutionnaire, dans lequel ils affirmaient clairement que leur émancipation sera leur propre œuvre.

4. Le marxisme comme « science »

Le débat sur les modalités d’acquisition de la conscience révolutionnaire reste académique tant que nous sommes dans une période de lutte contre le capitalisme. Mais lorsqu’une organisation fondée sur les principes léninistes prend le pouvoir, on ne saurait s’étonner que la politique qu’elle met en œuvre soit orientée vers le monopole du pouvoir par une minorité de gestionnaires. C’est que la direction de l’avant-garde du prolétariat a, pour reprendre l’expression de Lucaks, reçu « son arme la plus effilée des mains de la vraie science », le marxisme, dont Lénine disait par ailleurs :

« On ne peut retrancher aucun principe fondamental, aucune partie essentielle de cette philosophie du marxisme coulée dans un seul bloc d’acier, sans s’écarter de la vérité objective, sans verser dans le mensonge bourgeois et réactionnaire. » [1]. »

C’est là un exemple parfait de vision idéologique. Ce genre de proclamation, motivée par le désir d’affirmer une formulation scientifique, relève à l’évidence bien plus du credo religieux, et dévoile l’ampleur de la régression intellectuelle que font subir au marxisme les conceptions léninistes. Lorsque la vérité relève moins de la constatation des faits que de l’interprétation d’un dogme, on assiste rapidement à une effroyable dégénérescence politique dont on a pu constater quelques exemples : Trotski balayant d’un revers de main les « humeurs changeantes » de la démocratie ouvrière ; Radek décidé à ne pas céder aux « clameurs des travailleurs » [2] qui ne « comprennent pas leurs vrais intérêts » ; Boukharine s’apitoyant sur les mauvaises conditions de travail… des tchékistes !

La possession de la « vraie science » constitue un véritable acte de propriété sur la classe ouvrière ; elle légitime ses détenteurs comme direction auto-proclamée du mouvement ouvrier. La moindre contestation de la ligne du parti – qu’elle s’exprime à l’intérieur de celui-ci ou à l’extérieur – ne relève pas simplement d’une divergence politique, elle est une atteinte à la « vraie science » élaborée par les dirigeants, et se situe à ce titre en dehors de toute discussion. La moindre contestation des fondements de cette « vraie science » constitue une violation qui rejette sans discussion son auteur dans les rangs de l’ennemi de classe.

Face à un problème, il ne peut y avoir qu’une solution, celle donnée par les détenteurs et interprètes patentés de la science ; les autres solutions ne peuvent être que le produit de l’idéologie bourgeoise. Est-il besoin de dire que de telles conceptions de la « science » sont tragiquement limitatives, que l’histoire des sciences montre de nombreux exemples de résultats obtenus par des méthodes différentes, et que de plus, le propre d’une théorie scientifique est d’être systématiquement remise en cause par de nouvelles hypothèses, de nouvelles découvertes ?

Lénine se dissimule derrière le concept de science pour garantir au marxisme une pérennité qu’aucune science ne se reconnaît à elle-même : la science ne peut exister que parce que :

  1. les conceptions dominantes d’une époque sont systématiquement examinées sous des points de vue différents, et, 
  2. parce qu’elles sont systématiquement rendues obsolètes par de nouvelles théories. 

Tout le problème de la « science », du point de vue de Lénine, consiste à déterminer qui, et selon quelles modalités, détermine la bonne interprétation, c’est-à-dire l’orthodoxie. Ainsi, lorsque Lénine déclare à N. Valentinov : « Le marxisme orthodoxe n’a besoin d’aucune modification, ni dans sa philosophie, ni dans sa théorie de l’économie politique, ni dans ses conséquences politiques » [3], il n’exprime pas seulement le point de vue le plus anti-scientifique possible (à savoir : une théorie scientifique – le marxisme – est immuablement valable), il expose une aberration du point de vue dialectique. Mais le problème qu’il pose est bien celui de déterminer qui décide de la bonne interprétation.

C’est là un problème aisément résolu :

« Les classes sont dirigées par des partis, et les partis sont dirigés par des individus qu’on nomme les chefs. (…) C’est l’ABC, la volonté d’une classe peut être accomplie par une dictature, la démocratie soviétique n’est nullement incompatible avec la dictature d’un individu. (…) Ce qui importe c’est une direction unique, l’acceptation du pouvoir dictatorial d’un seul homme. (…) Toutes les phrases à propos de l’égalité des droits ne sont que sottises [4]. »

On a donc affaire à une « science » qui n’est pas accessible à l’entendement par son contenu propre, par les démonstrations qu’elle peut proposer, mais qui a besoin d’être interprétée, dont les mauvaises interprétations ne révèlent pas une erreur de compréhension des faits, mais expriment des intérêts de classe ennemis, et dont l’interprétation, en définitive, ne peut être fournie que par un seul homme. Toute divergence d’opinion est nécessairement provoquée par une idéologie de classe ennemie. Pour résoudre une opposition, il faut « expliquer patiemment » ; si elle subsiste, c’est que jouent des intérêts de classe, des survivances de l’esprit petit-bourgeois, de l’anarchisme, etc.

Il n’y a qu’un seul prolétariat, dans lequel il ne peut y avoir qu’une seule pensée directrice, un seul parti qui en soit l’expression. Ainsi, dès le début de 1918, la Tchéka est présentée comme l’instrument « de la dictature du prolétariat, de la dictature inexorable d’un seul parti » destiné à anéantir « la bourgeoisie en tant que classe » [5].

Les modalités de la détermination de l’orthodoxie peuvent être (relativement) pacifiques avant la prise du pouvoir, mais après, les enjeux sont tels que, ayant épuisé toutes les procédures, en une escalade constituée d’étapes où la discussion cède progressivement le pas à la violence physique, on aboutit inévitablement à l’extermination des opposants – ceux qui sont en dehors du parti d’abord, ceux qui sont à l’intérieur ensuite.

Ainsi, lorsqu’à l’occasion du dernier round qui a opposé Zinoviev et Staline, les organisations du parti de Leningrad, fief du premier, et de Moscou, contrôlées par le second, votaient des résolutions unanimes se condamnant réciproquement, Trotski demandait ironiquement : quelle est l’explication sociale [6] ?

La question est parfaitement justifiée.

Mais on imagine aisément l’ambiance qui peut régner dans une organisation où les divergences politiques sont perçues comme l’expression – chez l’autre – d’intérêts de classe ennemis. Pourtant, la question que le marxiste Trotski aurait dû – mais qu’il ne pouvait évidemment pas – poser est : quelle est « l’explication sociale », la nature sociale d’une organisation dans laquelle les divergences se règlent dans ces termes ?

5. Le marxisme, du parlementarisme

Ce qui définit essentiellement le marxisme « réel » avant Lénine, c’est le parlementarisme. La critique bakouninienne de la politique marxiste vise la stratégie parlementaire de celle-ci. Mais il est évident que Bakounine ne pouvait pas tout savoir, à l’époque, de ce que Marx pensait de cette politique ; il fondait sa critique sur l’activité pratique de Marx. Il faut comprendre cependant que le point de vue de Marx et Engels ne se réduisait pas à un parlementarisme bêlant, dirai-je. Ils étaient très énervés par le crétinisme parlementaire de certains dirigeants socialistes allemands. Pour eux, l’action parlementaire n’était qu’une étape permettant à la classe ouvrière de prendre le pouvoir, et alors celle-ci serait en mesure d’effectuer des « empiétements despotiques », selon la formule du Manifeste, contre la propriété bourgeoise. Il ne s’agit donc pas d’un simple réformisme tout plat selon lequel la société capitaliste pourrait se transformer par des réformes graduelles en société socialiste. En fait, si on y regarde de plus près, leur position était assez proche de celle du PCF. Ceux qui connaissent le PC de près, et en particulier ses militants « avertis », savent que ceux-ci se fichent éperdument du parlementarisme et qu’ils ne se font aucune illusion à propos de l’action parlementaire [7].

Au congrès de La Haye, lors duquel les bakouniniens furent exclus, Marx déclara qu’il faut faire la part des institutions, des mœurs, des traditions des différents pays et qu’il est possible que dans certains d’entre eux, en Angleterre, en Amérique et peut-être en Hollande, les travailleurs « peuvent arriver à leur but par des moyens pacifiques », mais, ajoute-t-il, « dans la plupart des pays du continent, c’est la force qui doit être le levier de nos révolutions ». L’action parlementaire, on le voit, n’est donc envisagée que comme une action parmi d’autres. Il est vrai que cette relativisation a pu être la conséquence des critiques violentes des bakouniniens contre les illusions parlementaires. Il reste que l’action parlementaire est envisagée comme possible, ce que les anarchistes contestaient absolument.

Presque vingt ans plus tard, Engels franchit encore un pas. En 1891, alors que les deux principales revendications des révolutionnaires de 1848 sont réalisées, l’unité nationale et le régime représentatif, Engels constate que « le gouvernement possède tout pouvoir exécutif », et les « chambres n’ont pas même le pouvoir de refuser les impôts ». « La crainte d’un renouvellement de la loi contre les socialistes paralyse l’action de la social-démocratie », dit-il encore, confirmant l’opinion de Bakounine selon laquelle les formes démocratiques n’offrent que peu de garanties pour le peuple. Le « despotisme gouvernemental » trouve ainsi une forme nouvelle et efficace dans la pseudo-volonté du peuple. A l’Allemagne, Engels oppose « les pays où la représentation populaire concentre en elle tout le pouvoir, où selon la constitution on peut faire ce qu’on veut, du moment qu’on a derrière soi la majorité de la nation [8]. » Il suffirait donc que la majorité de la population soit d’accord, et que les institutions le permettent, pour que soit réalisable le socialisme. Engels ne se pose pas la question de savoir comment de tels préalables peuvent être réunis.

En 1895, enfin, Engels va jusqu’au bout de sa logique : « L’ironie de l’histoire met tout sens dessus dessous. Nous, les « révolutionnaires », les « chambardeurs », nous prospérons beaucoup mieux par les moyens légaux que par les moyens illégaux et le chambardement. » (Introduction aux Luttes de classes en France.)

On constate donc deux points essentiels : ni Marx ni Engels ne limitent l’action du mouvement ouvrier à une action pacifique et légale. Mais ils restent persuadés que là où les « institutions », les « mœurs » et les « traditions » le permettent, les ouvriers pourront par les voies légales « saisir la suprématie politique pour asseoir la nouvelle organisation du travail » (Marx). Si Bakounine a tort de réduire l’action préconisée par Marx et Engels à l’action légale [9], sa critique des illusions qu’ils se font sur la possibilité que « la vieille société pourra évoluer pacifiquement vers la nouvelle » (Engels) dans un régime représentatif authentique, reste pertinente.

On ne peut pas nier les critiques que Marx a faites de son vivant contre la social-démocratie allemande ; celle-ci, cependant, était incontestablement son héritière, malgré les influences lassaliennes. Du parlementarisme critique au parlementarisme tout court il n’y pas vraiment de frontière : l’un et l’autre jouent sur l’illusion que les élections peuvent servir à quelque chose, et il est difficile d’imaginer un mouvement où les chefs et les militants les plus avertis sauraient à quoi s’en tenir et la masse des adhérents et les électeurs seraient mystifiés.

En fait, pour savoir ce qui est irrémédiablement irrécupérable dans le marxisme dans sa forme contemporaine à Marx, il suffit de considérer les points que Bakounine s’est particulièrement attaché à critiquer : la stratégie électorale et les formes d’organisation, l’une et l’autre étant d’ailleurs parfaitement liées.

Bakounine soulignait plusieurs points :

  • « Tout le mensonge du système représentatif repose sur cette fiction, qu’un pouvoir et une chambre législative sortis de l’élection populaire doivent absolument ou même peuvent représenter la volonté réelle du peuple. » (« L’Ours de Berne et l’ours de Saint-Pétersbourg ») 
  • Si la bourgeoisie possède le loisir et l’instruction nécessaires à l’exercice du gouvernement, il n’en est pas de même du peuple. De ce fait, même si les conditions institutionnelles de l’égalité politique sont remplies, celle-ci reste une fiction. 
  • De plus (et là on touche à la « technologie » parlementaire), les lois ont la plupart du temps une portée très spéciale, elles échappent à l’attention du peuple et à sa compréhension : « prises séparément, chacune de ces lois paraît trop insignifiante pour intéresser beaucoup le peuple, mais ensemble elles forment un réseau qui l’enchaîne. » 
  • Le rôle de l’idéologie bourgeoise dans la classe ouvrière, l’influence des « socialistes bourgeois », l’existence de couches aux intérêts divergents dans la classe ouvrière : tout cela pourrait empêcher le prolétariat, même s’il était majoritaire, de parvenir à des positions homogènes. 
  • Enfin, le fait que le prolétariat (et avec lui la petite paysannerie) soit majoritaire ou non n’a que peu d’importance ; ce qui compte, c’est que c’est la classe productive. Cette idée de fonction sociale de la classe productive est essentielle, et elle est parfaitement résumée dans un texte datant de 1869, « L’Instruction intégrale » : « Il arrive très souvent qu’un ouvrier intelligent est forcé de se taire devant un sot savant qui le bat, non par l’esprit qu’il n’a pas, mais par l’instruction, dont l’ouvrier est privé, et qu’il n’a pu recevoir, lui, parce que, pendant que sa sottise se développait scientifiquement dans les écoles, le travail de l’ouvrier l’habillait, le logeait, le nourrissait, et lui fournissait toutes les choses, maîtres et livres, nécessaires à son instruction. » 

Dans de telles conditions, la question de majorité numérique n’a guère d’importance. Au moyen âge, les forces productives étaient peu développées et la productivité du travail très faible : pour entretenir un petit nombre de privilégiés il fallait une grande masse de travailleurs productifs. On peut très bien concevoir un système développé où les couches non productives (pas forcément exploiteuses, précisons-le, mais qui souvent développent une idéologie d’exploiteurs) et les couches parasitaires, sont majoritaires, simplement parce que la productivité du travail est telle qu’un nombre relativement petit de producteurs suffit pour produire la plus-value sociale nécessaire. Il suffit de regarder autour de soi et d’imaginer tous les métiers qui pourraient se mettre en grève générale illimitée sans que notre existence quotidienne en soit fondamentalement modifiée : militaires, contractuelles, huissiers, notaires, etc. En revanche, on sait ce que donne une grève des éboueurs au bout de trois jours…

Pour ce qui est du léninisme, je serai extrêmement bref : il n’y a rien de récupérable. Je pourrais prendre point par point tout ce qui définit le léninisme et le réfuter. Il me paraît plus simple de dire que le léninisme n’a rien de récupérable parce qu’il s’applique à un contexte et à une époque qui ont disparu. Le léninisme est l’idéologie révolutionnaire de la petite-bourgeoisie intellectuelle sans perspective d’avenir dans un pays sous-développé dominé par l’impérialisme, comme c’était précisément le cas pour la Russie en 1917. Ce n’est donc pas du tout un hasard si des mouvements de type léniniste ont pu fleurir dans les pays du tiers-monde sous la forme de mouvements de libération nationale. Le nationalisme des pays dominés a souvent pris la forme du léninisme parce que celui-ci était tout simplement la forme la plus adaptée à ce contexte. Comme pour le bolchevisme, le marxisme n’était qu’une couverture, un masque pour les revendications nationales. Le léninisme correspond à des conceptions archaïques, précapitalistes d’organisation et de stratégie politique.

II. – Y A-T-IL DANS LE MARXISME DES ÉLÉMENTS QU’UN RÉAMÉNAGEMENT POURRAIT CONSERVER ?

Pour commencer, la question est mal posée. Je dirais plutôt : dans le discours marxiste, y a-t-il des choses vraies ou pertinentes ? L’optique est complètement différente.

Le marxisme est un corps de doctrine que les épigones, et en particulier Lénine, ont voulu présenter comme un « bloc d’acier » cohérent où tout était bon et rien à jeter. Or, lorsqu’on prend la peine de considérer les textes de Marx dans leur ensemble, on voit un homme qui cherche, tâtonne, qui revient en arrière, qui tout au long de sa vie analyse les phénomènes sous des angles différents, etc.

– Or, du marxisme, on ne retient que le déterminisme historique, mais Marx dit aussi que sans le hasard, l’histoire humaine serait bien triste.

– Du marxisme, on retient l’exclusive explication des phénomènes historiques par les déterminations économiques, mais Engels reconnaît qu’ils ont peut-être eu tort de trop insister sur cet aspect : « C’est Marx et moi-même, partiellement, qui devons porter la responsabilité du fait que, parfois, les jeunes donnent plus de poids qu’il ne lui est dû au côté économique. Face à nos adversaires, il nous fallait souligner le principe essentiel nié par eux, et alors nous ne trouvions pas toujours le temps, le lieu, ni l’occasion de donner leur place aux autres facteurs qui participent à l’action réciproque. » (Lettre à Joseph Bloch, 21 septembre 1890.)

– Du marxisme, on retient une dialectique du développement du capitalisme en phases historiques successives, mais Marx écrit que cette « La « fatalité historique » de ce mouvement est […] expressément restreinte aux pays de l’Europe occidentale » (Pléiade, II, 1558)…

Le problème, c’est que ces réserves, qui ont été émises vers la fin de leur vie par Marx et Engels, dans leur correspondance, sont capitales. Faute d’avoir été exprimées haut et clair, publiquement, et développées, les mouvements communistes ont été mis sur les rails d’un marxisme mécaniste, simplificateur, vulgaire. Or ce sont précisément là les trois points essentiels de la réfutation théorique faite par Bakounine à l’encontre de Marx, à savoir :

  1. L’existence d’un certain indéterminisme historique ; 
  2. Le refus de tout expliquer par les déterminations économiques, même si on reconnaît que celles-ci sont capitales ; 
  3. La relativisation de la théorie des phases successives du développement historique, issue conjointement de Saint-Simon et de Hegel. 

Paradoxalement, je dirais donc que ce qui est récupérable dans le marxisme, c’est la critique qu’en fait Bakounine. Je veux dire par là que les objections de Bakounine ne nient pas le marxisme en tant que théorie explicative du social, en tant que méthode d’analyse historique et économique, elles relativisent simplement les aspects sous lesquels le marxisme a pu apparaître comme trop absolu, totalisant (voire totalitaire).

La relativisation du marxisme faite par Bakounine est quelque chose d’insupportable à beaucoup de communistes, précisément parce qu’elle resitue le marxisme dans le courant d’idées de l’époque, comme une explication du social parmi d’autres. Elle lui ôte le caractère quasi religieux qu’il avait dans l’esprit de beaucoup de communistes pour lui rendre son statut d’hypothèse scientifique, c’est-à-dire réfutable, modifiable, et qui peut être complétée. Le marxisme est ramené à ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, non plus la science absolue du social et de la révolution, mais une théorie, une « grille de lecture » parmi d’autres, ni plus ni moins valable que la sociologie de Max Weber, par exemple, ou la psychanalyse d’Eric Fromm.

Autre paradoxe : je pense que dans le marxisme est récupérable ce qui n’est pas spécifiquement marxiste. Une théorie du social part nécessairement de l’observation, et élabore, développe des concepts qui permettent de l’expliquer, et enfin propose des conclusions.

  1. Or, l’observation du social, des mécanismes économiques du capitalisme faite par Marx, est globalement la même que celle qui a été faite par Proudhon, à cette différence que, ayant vécu plus longtemps que Proudhon, Marx a pu développer ses idées plus à fond et – c’est là un point de vue personnel – beaucoup plus clairement.
    Bakounine par exemple ne dénie à aucun moment la validité de la description des mécanismes du capitalisme faite par le Capital, il critique seulement les obscurités qui rendent le livre inaccessible aux ouvriers. D’ailleurs, il reviendra à l’anarchiste Cafiero de faire un Abrégé du Capital, précisément pour le rendre accessible, et à James Guillaume d’en faire une introduction. Si on ajoute à cela que Bakounine lui-même avait commencé à traduire le livre en russe, on peut dire que nous avons là quelques accréditations qui le légitiment… 
  2. Quant aux concepts, le marxisme ne s’est pas constitué d’un coup de baguette magique, il s’est bâti sur un socle déjà existant. La plupart des concepts qu’on trouve développés dans le Capital existaient déjà quand Marx a commencé à écrire son livre. Leroux, Considérant, Proudhon et d’autres, en ont fourni une partie de la matière. Toutes les catégories économiques qu’on trouve dans le Système des contradictions de Proudhon, se retrouvent quinze ans plus tard dans le Capital. Marx en ajoute quelques autres, mais on ne peut pas reprocher à Proudhon de ne pas les avoir développées, puisqu’elles n’existaient pas non plus dans les textes de Marx contemporains du Système des contradictions. 

Il n’est pas jusqu’à la méthode employée dans le Capital qui ne soit largement redevable à Proudhon, contrairement à tout ce que les marxistes ont pu écrire par la suite.

En conclusion, on peut dire que ce qui est récupérable dans le marxisme ne l’est pas parce que c’est « marxiste », mais parce que c’est vrai. Le marxisme comme théorie explicative du social a fait la synthèse d’un certain nombre de données, de concepts, qui étaient « dans l’air » à l’époque, et que Marx a développés, explicités, mais en proposant des conclusions politiques que nous n’approuvons globalement pas.

Il reste que bien des éléments constitutifs du marxisme (mais qui, à y regarder de plus près, se retrouvent chez les auteurs contemporains ou antérieurs) sont tombés, pourrais-je dire, dans le domaine public. C’est pourquoi l’idée même qu’il puisse y avoir quelque chose de « récupérable » dans le marxisme ne me paraît même pas pertinente.

III. – LES MARXISTES PEUVENT-ILS RÉCUPÉRER QUELQUE CHOSE DE L’ANARCHISME ?

La question qui vient maintenant à l’esprit est : est-ce qu’il y a dans l’anarchisme quelque chose que les marxistes peuvent récupérer ? Il y a plusieurs possibilités : une hypothèse minimale et une hypothèse maximale, avec tous les degrés intermédiaires.

La position minimale consisterait, pour les marxistes, à reconnaître le bien-fondé des réserves faites par Bakounine à l’égard du marxisme. Si c’était le cas, nous n’aurions qu’à nous en réjouir, mais cela ne changerait pas grand chose dans la pratique. Je ne pense pas que Charles Fiterman demanderait pour autant son adhésion à la FA, et par ailleurs le comportement politique du PC n’en serait, je pense, pas trop affecté.

La position maximale pourrait être quelque chose d’analogue à celle de Maximilien Rubel. Il y a presque dix ans j’avais écrit dans IRL une polémique contre ses positions, selon lesquelles Marx était un théoricien de l’anarchisme. A vrai dire on ne peut pas absolument affirmer que sa démarche est récupératrice car il ne récupère rien de ce qu’ont pu dire les théoriciens anarchistes [10], au contraire, il ne leur reconnaît rien de valable : c’est Marx qui est le seul, l’authentique théoricien de l’anarchisme. Marx avait en projet un livre sur l’Etat, qu’il n’a jamais eu le temps d’écrire, mais qui aurait, à n’en pas douter, été le livre fondateur de l’anarchisme véritable. Ce livre, resté à l’état de projet, dit Rubel, « ne pouvait contenir que la théorie de la société libérée de l’Etat, la société anarchiste » (Marx critique du marxisme, Payot, p. 45.)

Je ne cite le cas de Rubel que comme un cas extrême, pour montrer que la possibilité d’une récupération est bien réelle. Cependant, il n’est pas contestable que les intentions de Rubel, lié à aucune organisation, chercheur isolé et à contre-courant, soient parfaitement sincères. Ce qui ne sera probablement pas le cas d’autres tentatives. « La critique de l’Etat dont il [Marx] s’était réservé l’exclusivité n’a pas même reçu un début d’exécution, à moins de retenir les travaux épars, surtout historiques, où Marx a jeté les fondements d’une théorie de l’anarchisme. » (Op cit., p. 378).

Ainsi, en dépit d’une stratégie politique, d’une praxis dont Maximilien Rubel lui-même dit qu’elle fut contraire aux principes énoncés, Marx aurait écrit, s’il en avait eu le temps, une théorie anarchiste de l’Etat et de son abolition. Les héritiers de Marx qui, jusqu’à présent, ont construit un capitalisme d’Etat peu conforme aux professions de foi anarchistes – c’est Rubel qui parle –, se sont nourris de cette ambiguïté, causée précisément par l’absence du livre sur l’Etat. En d’autres termes, semble croire M. Rubel, si Marx avait eu le temps d’écrire ce livre, son oeuvre n’aurait pas revêtu cette ambiguïté (que Rubel souligne à plusieurs reprises) ; et sa qualité d’anarchiste aurait éclaté au grand jour. La clé du problème de la destinée du marxisme et de sa dénaturation réside en conséquence dans ce Livre non écrit, dont l’absence a fait basculer le marxisme réel dans l’horreur concentrationnaire [11].

Ces quelques remarques me portent à croire que si des mouvements marxistes tentaient de se refaire une virginité théorique, ils le feraient à partir d’une redéfinition de l’Etat et de son rôle. Je pense – au-delà des outrances théoriques de Rubel – que c’est de là que viendrait le danger. C’est pourquoi il me semble que le mouvement libertaire devrait lui aussi se pencher sur la question afin d’éviter les simplismes auxquels on a habituellement droit.

Si, lorsqu’on parle de marxisme, il est nécessaire de préciser de quel marxisme il s’agit, il en est de même pour les conceptions marxistes de l’Etat. J’ai dit tout à l’heure que la récupération de thèmes anarchistes a été dénoncée par Bakounine lui-même : il s’agit du livre que Marx écrivit au lendemain de la Commune, La Guerre civile en France. C’est un ouvrage où Marx décrit la Commune en reprenant à son compte le point de vue fédéraliste, alors qu’il haïssait le fédéralisme. L’effet de la Commune, dit Bakounine, « fut si formidable partout, que les marxiens eux-mêmes, dont toutes les idées avaient été renversées par cette insurrection, se virent obligés de tirer devant elle leur chapeau. Ils firent bien plus : à l’envers de la plus simple logique et de leurs sentiments véritables, ils proclamèrent que son programme et son but étaient les leurs. Ce fut un travestissement vraiment bouffon, mais forcé. Ils avaient dû le faire, sous peine de se voir débordés et abandonnés de tous, tellement la passion que cette révolution avait provoquée en tout le monde avait été puissante [12]. »

On retrouve le même processus pendant la révolution russe, avec L’Etat et la Révolution de Lénine, qui passe pour contenir le summum de la théorie marxiste du dépérissement de l’Etat, mais qui n’est qu’un fatras confus. Lénine rédigea ce livre pour tenter de se concilier le mouvement libertaire russe, très actif, à une époque où le parti bochevik ne représentait que peu de chose.

Que se passe-t-il en réalité ? Les mouvements révolutionnaires présentent un certain nombre de constantes parmi lesquelles la prédisposition à constituer des institutions autonomes dans lesquelles les masses tentent de s’organiser. C’est là une tendance naturelle. Les avant-gardes auto-proclamées n’ont évidemment pas de place dans ce mouvement initial, mais elles font ce qui faut pour le récupérer : pour cela il leur faut aller dans le sens du poil, quitte ensuite à redresser la barre quand elles ont les choses bien en main. Dans le cas de la révolution russe, il n’est pas besoin de faire un dessin : l’histoire a montré quelle était la réalité du léninisme. Dans le cas de La guerre civile en France, il y a un moyen simple pour savoir ce que Marx pensait réellement : il suffit de se reporter à une lettre qu’il écrivit à son ami Sorge, dans laquelle il exprime sa fureur de constater que les communards réfugiés à Londres ne se sont pas ralliés à lui : « Et voilà ma récompense pour avoir perdu presque cinq mois à travailler pour les réfugiés, et pour avoir sauvé leur honneur, par la publication de La Guerre civile en France. »

Ce livre de Marx a beaucoup servi pour tenter de donner au marxisme un petit tour vaguement libertaire – au mépris de tout ce que son auteur a pu écrire par ailleurs – et il pourra encore éventuellement servir de manifeste libertaire aux marxistes qui voudraient ravaler la façade de leur doctrine. La lettre à Sorge révèle la réalité de ce que pensait Marx [13].

En matière de théorie de l’Etat et du pouvoir, on trouve en réalité à peu près tout ce qu’on veut chez Marx.

Le flirt libertaire de La Guerre civile est perçu, bien évidemment, comme parfaitement isolé par Franz Mehring ; mais Lénine, lui, en fait un dogme marxiste, parce que, à un moment donné, cela l’arrangeait et qu’il avait besoin de l’appui des anarchistes. Dans la Critique du programme de Gotha (1875), Marx ne dit pas un mot de la Commune comme forme de pouvoir révolutionnaire, tandis qu’Engels y fait une très vague allusion dans une lettre à Bebel sur la question : « Aussi proposerions-nous de mettre partout à la place du mot « Etat » le mot « Gemeinwesen », excellent vieux mot allemand répondant très bien au mot français « commune » [14]. »

Lorsque à l’occasion du vingtième anniversaire de la Commune, Engels écrit une préface à La Guerre civile, il s’exclame : « Le philistin social-démocrate a été récemment saisi d’une terreur salutaire en entendant prononcer le mot de dictature du prolétariat. Eh bien, messieurs, voulez-vous savoir de quoi cette dictature a l’air ? Regardez la Commune de Paris. C’était la dictature du prolétariat [15]. »

Cette expression recouvre des acceptions complètement différentes, puisque en 1850, elle signifiait dictature jacobine sans représentation populaire, c’est-à-dire le contraire de ce que dit Engels en 1891. La « dictature du prolétariat » est vidée de tout son sens puisqu’elle peut désigner à la fois un régime des plus autoritaires et des plus libertaires !

Mais ce n’est pas tout. Toujours en 1891, Engels fait la critique du programme que la social-démocratie allemande se donnait à Erfurt, et il écrit : « Une chose absolument certaine, c’est que notre parti et la classe ouvrière ne peuvent arriver à la domination que sous la forme de la république démocratique. Cette dernière est même la forme spécifique de la dictature du prolétariat, comme l’a déjà montré la grande Révolution française [16]. » La même année, Engels donne donc comme modèle de la dictature du prolétariat la Commune et la république démocratique, unitaire.

En fait, la formule « dictature du prolétariat » couvre au moins trois concepts :

– Dans le Manifeste et le programme d’Erfurt, elle signifie une république jacobine et démocratique ;

– Dans le 18 Brumaire et Les Luttes de classes en France, elle signifie une dictature révolutionnaire ultra-centralisée sans représentation populaire ;

– Dans La Guerre civile, elle signifie une fédération de type libertaire.

Les conceptions sur la forme du pouvoir ouvrier chez Marx et Engels sont déterminées beaucoup plus par les circonstances de temps et de lieu – quitte à changer d’avis au cours de la même année, comme le fit Engels en 1891 – que par des principes précis. Chacun peut donc y retrouver son compte, il suffit de piocher dans le bon texte.

A ce jeu-là, nous pouvons jouer aussi. Au cas où d’aucuns voudraient absolument nous convaincre que Marx et Engels parlaient sérieusement en matière d’abolition de l’Etat, on aurait toujours la ressource de rappeler ce qu’Engels écrivait à Carlo Cafiero le 1er juillet 1871 : « Pour ce qui est de l’abolition de l’Etat, c’est une vieille phrase philosophique allemande dont nous avons beaucoup usé lorsque nous étions des blancs-becs »…

CONCLUSION

Le marxisme et l’anarchisme se sont développés séparément, certes, mais conjointement à partir de préoccupations identiques et en formulant des conclusions différentes. Cela ne diminue en rien leurs oppositions, évidemment, mais le refus de considérer leur genèse à partir de conditions identiques empêche de percevoir les points sur lesquels ils se rejoignent, et en contrepartie, ne permet pas de saisir leurs différences dans leur véritable étendue et perspective. Une telle aperception des points de convergence conduit nombre d’anarchistes à un rejet du marxisme qui ne relève plus de la connaissance ou de la raison mais de l’attitude religieuse et mystique. Par ailleurs, une telle aperception des oppositions conduit à tenter des synthèses éclectiques et parfaitement inutiles du type « marxisme libertaire ».

Ainsi, marxisme et anarchisme ne sont pas deux courants qui se sont développés dans deux compartiments imperméables ; ils inter-agissent l’un sur l’autre, posent les mêmes questions en trouvant des réponses souvent différentes. Les manifestations les plus caricaturales de ces interactions se trouvent dans les tentatives faites par certains anarchistes de constituer un « marxisme libertaire », ou par certains marxistes de se convaincre que Marx était « anarchiste ». Une telle attitude provient du constat, fait par chacune des parties concernées, de carences théoriques supposées ou réelles de leur courant. Les anarchistes qui veulent introduire certaines touches de marxisme dans leur doctrine évoquent les carences de l’anarchisme en matière d’« analyse » et se gargarisent de « matérialisme historique » et autres tartes à la crème. Ils ne font que mettre au jour leur propre ignorance et leur propre absence de réflexion sur les thèses des grands auteurs libertaires.

L’expression de « marxisme libertaire » a été inventée par Daniel Guérin vers la fin de sa vie. De formation marxiste, il adhéra à la SFIO puis du PSOP. Il fut un moment tenté par le trotskisme. Il porta un regard critique sur les mouvements et les militants se réclamant du marxisme. Il pensait qu’un certain nombre de concepts libertaires devaient être réintroduits dans le corpus de l’idéologie socialiste afin d’éviter les erreurs de la social-démocratie ou du stalinisme. Sur la plupart des questions opposant marxisme et anarchisme : centralisme ou fédéralisme, parlementarisme ou action directe sociale, dictature du prolétariat ou démocratie directe, Guérin donnait raison à l’anarchisme, et en particulier à Bakounine.

Le marxisme libertaire de Guérin n’était pas une menace contre l’anarchisme. Il était plutôt une tentative d’introduire dans la doctrine marxiste des concepts anarchistes. L’idée cependant séduisit certains anarchistes qui, à leur tour, tentèrent d’introduire dans l’anarchisme des concepts marxistes. Aujourd’hui, de nombreux militants issus du communisme, conscients de la dévalorisation du marxisme, mais surtout des carences conceptuelles du marxisme pour expliquer la société actuelle, découvrent Proudhon et Bakounine. Parler de synthèse entre les deux mouvements me paraît cependant fortement exagéré.

La conclusion générale que je tirerai de mon propos est qu’il ne faut pas se tromper d’ennemi. Si effectivement nous avons à craindre une récupération de certains de nos thèmes par des marxistes, nous devrions aussi nous pencher sur les récupérations et les dénaturations – qui ne sont pas récentes et qui sont elles aussi liées aux ambiguïtés théoriques de certains de nos auteurs – effectuées par la droite et l’extrême droite. Des cercles proudhoniens d’extrême droite du siècle dernier aux libertariens d’aujourd’hui, le danger est plus que réel.

[1] Lénine, Matérialisme et empiriocriticisme, éditions du Progrès, p. 461.

[2] « Le parti est l’avant-garde politiquement consciente de la classe ouvrière. Nous en sommes maintenant au point où les ouvriers, à la fin de leurs épreuves, refusent désormais de suivre une avant-garde qui les mène à la bataille et au sacrifice… Devons-nous céder aux clameurs des travailleurs qui ont atteint les limites de leur patience mais qui ne comprennent pas leurs vrais intérêts comme nous le faisons ? Leur état d’esprit est maintenant franchement réactionnaire. Mais le parti a décidé que nous ne devons pas céder, que nous devons imposer notre volonté de vaincre à nos partisans épuisés et démoralisés. »

[3] Valentinov, N. My talks with Lenin.

[4] Lénine, Œuvres complètes, t. 17.

[5] In : Histoire et bilan de la révolution soviétique, Association d’études et d’informations politiques internationales, Paris, 1-15 oct. 1957, p. 140.

[6] R.V. Daniels, The Conscience of the Revolution, Oxford 1960, p. 28.

[7] es lignes ont été écrites il y a une quinzaine d’années. Il est évident que l’évolution de la composition du PC par l’arrivée de nouvelles générations de militants modifie ce point de vue, qui reste cependant encore valable pour ce qui concerne les vieux crabes qui s’accrochent à la vieille ligne du parti.

[8] Dans ce genre de propos, qui n’est pas isolé, se révèle le formalisme juridique selon lequel il va de soi que si une majorité de la population décide des mesures qui vont contre les intérêts effectifs du grand capital, celui-ci respectera le verdict populaire parce que c’est la loi. Il revient à Bakounine le mérite d’avoir montré que la démocratie en régime capitaliste ne fonctionne que si elle maintient la pérennité du système.

[9] En fait c’est surtout à la social-démocratie allemande que sa critique s’en prend. Bakounine n’a pas les informations suffisantes pour connaître les critiques que Marx et Engels eux-mêmes font du légalisme des socialistes allemands.

[10] Lors d’une émission sur Radio libertaire à laquelle Rubel et moi étions invités il semblait vouloir rapprocher Marx et Proudhon et il accordait à ce dernier un crédit qu’il semblait lui refuser dans les textes rassemblés par Payot dans Marx critique du marxisme.

[11] Inutile de dire qu’une telle argumentation est une véritable aberration du simple point de vue du matérialisme historique…

[12] III, 166. Bakounine Œuvres, Champ libre.

[13] Un marxiste comme Franz Mehring observe, à propos de La Guerre civile en France, dans sa Vie de Karl Marx : « Si brillantes que fussent ces analyses, elles n’en étaient pas moins légèrement en contradiction avec les idées défendues par Marx et Engels depuis un quart de siècle et avancés déjà dans le Manifeste communiste (…) Marx et Engels étaient naturellement parfaitement conscients de cette contradiction… »

[14] Lettre d’Engels à Bebel, 18-28 mars 1875. In Sur l’anarchisme et l’anarcho-syndicalisme, Marx, Engels, Lénine. Editions du Progrès, Moscou.

[15] Cf. éditions sociales, 1968, p. 302.

[16] Cf. Marx, Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt, éditions sociales, p. 103.

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Lectures complémentaires:

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

James-C-Scott-Contre-le-Grain-une-histoire-profonde-des-premiers-etats

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Proudhon_Quest_ce_que_la_propriete

Du_Principe_Federatif_Proudhon

Manifeste pour la Société des Sociétés

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

Bakounine_et_letat_marxiste_Leval

Sutton_Wall-Street_et_la_Révolution_Bolchévique

Appel au Socialisme Gustav Landauer

Vision politique: marxistes… « Take a walk on the wild side »…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 5 février 2018 by Résistance 71

« Candy came from out on the Island
In the back room she was everybody’s darling
But she never lost her head
Even when she was giving head
She says, « Hey, babe,
Take a walk on the wild side. »
Said, « Hey, babe,
Take a walk on the wild side. »
And the colored girls go
« Doo do doo do doo do do doo… »
(Walk on the Wild Side)
~ Lou Reed, Transformer, 1972 ~

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Le plus extraordinaire, c’est que ce que dit Ortiz dans cet article est ce que disent les anarchistes depuis toujours… Depuis le grand débat entre Bakounine et Marx lors de la première internationale (AIT), les anarchistes expliquent en long en large et en travers que le marxisme n’est qu’un capitalisme d’état, que Marx soi-même était un social-démocrate qui pensait faire arriver le “parti d’avant-garde” du prolétariat au pouvoir par les urnes… Dans la première section du “Manifeste du Parti Communiste”, K. Marx, F. Engels, 1848, les auteurs disent ceci: “Cette organisation des prolétaires en une classe et conséquemment en un parti politique [le parti communiste] est toujours empêché par la concurrence entre les travailleurs eux-mêmes. Mais elle resurgit toujours plus forte, plus ferme, plus puissante. Elle force une reconnaissance législative des intérêts particuliers des travailleurs en prenant avantage de la division au sein de la bourgeoisie elle-même. C’est ainsi que la loi sur les 10 heures fut passée en Angleterre…

Dans la section 2 ils disent ceci en parlant des mesures à prendre pour le prolétariat une fois sa suprématie politique achevée: “Ces mesures seront bien sûr différentes selon les pays, mais néanmoins dans les pays les plus avancés, ce qui suit sera généralement applicable: [s’en suit ici une liste de 10 points voici ce qui est dit en points 5, 6 et 7…]

5. Centralisation du crédit dans les mains de l’État au moyen d’une banque nationale avec un capital d’État et un monopole exclusif.

6. Centralisation des moyens de communication et des transports aux mains de l’État

7. Extension des usines et des instruments de production propriété de l’État…

Ainsi la “révolution prolétarienne” ne serait qu’un réformisme faisant passer l’État, ses mécanismes et ses institutions de mains d’oppresseurs à de nouvelles mains d’oppresseurs par le truchement de la dictature du “partie d’avant-garde” et de sa nomenclature à terme forcément corrompue si elle ne l’est pas dès le départ.

Certes les deux compères ont pondu une litanie de préfaces aux éditions suivantes de leur manifeste les adaptant aux circonstances historiques, mais ils n’ont jamais corrigé une ligne du texte per se ; Engels y allant même de ses propres préfaces après la mort de Marx. De fait Marx et Engels n’ont jamais résolu la contradiction de deux concepts qu’ils portaient dans leur idéologie: celui de la Commune révolutionnaire et celui fondé sur le suffrage universel… L’ont-ils seulement voulu ? Savaient-ils même que cette contradiction existait dans leur raisonnement ?…

Engels dans une lettre à Kaustsky datée du 29 juin 1891 sur la critique du programme d’Erfurt dit ceci concernant des “points délicats, mais essentiels”: “premièrement, une chose absolument certaine, c’est que notre Parti de la Classe Ouvrière ne peut arriver à la domination que sous la forme de la république démocratique. Cette dernière est même la forme spécifique de la dictature du prolétariat, comme l’a déjà démontré la grande révolution française. […] Deuxièmement: […] A mon avis, le prolétariat ne peut utiliser que la forme de la république une et indivisible. […] Ainsi donc, république unitaire. […] Comment organiser cette autonomie et comment on peut se passer de la bureaucratie, c’est ce que nous ont démontré l’Amérique et la première république française. (sic)…
Ne sont-ils pas beaux les “révolutionnaires” anti-bourgeois ?…

Une question à poser aux marxistes “repentis” est la suivante: pourquoi ne pas admettre l’Idée anarchiste qui prône les associations libres depuis le départ puisqu’elle correspond à ce en quoi ils tendent à penser aujourd’hui en essayant de le dire différemment et en essayant de vendre la salade de Marx et Engels ?

L’État et la fonction économique capitaliste qui l’a phagocyté depuis la première révolution industrielle sont des cellules politico-sociales cancéreuses en phase métastatique et doivent être éradiquées dans un changement radical qui amènera la société des sociétés où la complémentarité remplacera les antagonismes induits nourrissant la division initiale de la société humaine.

Qu’on en finisse avec Marx et la pseudo-révolution ! Qu’on en vienne à la société des sociétés qui aplatira la pyramide de la domination en rediluant le pouvoir dans le peuple, là où il est particulièrement et naturellement soluble.

~ Résistance 71 ~

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Le communisme ou la barbarie, Rosa Luxembourg déjà nous mettait en garde

 

Jean Ortiz

 

1er février 2018

 

url de l’article orignal:

https://www.legrandsoir.info/le-communisme-ou-la-barbarie-rosa-luxembourg-deja-nous-mettait-en-garde.html

 

Depuis, l’idée communiste a pris du plomb dans l’aile. Les sondages en témoignent. Faut-il pour autant céder à l’air du temps, militer en fonction des sondages ?

Le capitalisme fait montre quotidiennement de sa dangerosité, de son obsolescence, même s’il peut durer encore très longtemps. La crise majeure du système permet de vérifier la pertinence des idées de Marx, de décrypter la nouvelle phase de la mondialisation financière, les dégâts de la « sacro-sainte » loi du marché, du capitalisme mondialisé, qui porte les logiques de rentabilité à un niveau inouï. Le partage de la valeur ajoutée entre travail et capital devient de plus en plus vertigineusement inégal. Le système s’avère incapable de répondre aux besoins fondamentaux de l’humanité ; ce n’est d’ailleurs pas son objectif. Il a affaibli, brisé les liens sociaux, brouillé tous les repères, transformé la société en jungle, plongé l’humanité dans un gouffre abyssal…

Si la crise est systémique, elle ne peut donc que s’aggraver. Elle exige de nous, communistes, de mettre en œuvre un processus vers une autre organisation sociale, de caractériser les changements structurels majeurs que nous souhaitons, de donner un contenu nouveau à l’hypothèse communiste. Il convient de dire ce à quoi nous aspirons : la révolution communiste, même si cela est à contre-courant du quasi consensus « libéral » d’aujourd’hui. Ne pas lâcher sur les mots ni sur leurs contenus peut permettre de reconquérir une partie de ceux qui ont renoncé à la conscience et au combat politiques de classe et qui subissent ; ce, sans aucune nostalgie anachronique de ce qui a échoué, mais en réfléchissant à un communisme d’aujourd’hui. Il faut oser dire où nous voulons aller, sans peur des caricatures anti-communistes, persiflées et matraquées par les uns et des autres (le communisme serait par nature criminel…) ; s’il nous faut renouveler les questionnements, on ne saurait renoncer à des marqueurs idéologiques identitaires, aux valeurs communistes originelles, à un mouvement de fond, et permanent, vers une autre organisation sociale, plus horizontale, plus autogérée, plus humaine, pleinement démocratique, plus appuyée sur l’appropriation sociale des secteurs clés, les « communs », la socialisation du pouvoir, et sur une intervention constante (des salariés, des usagers…), un contrôle à tous les niveaux exercé d’en bas par les travailleurs et les citoyens.

L’idée communiste n’est pas invalidée par l’échec du « communisme d’Etat », où le Parti se substituait au peuple et finissait par coloniser l’Etat ; l’autoritarisme, perversion du communisme, n’était pas dans la nature du projet révolutionnaire. Nous, militants, avons trop souvent confondu le commun et la collectivisation. Le communisme reste une grande utopie concrète qui porte une critique radicale du capitalisme, et ouvre la possibilité, révèle la nécessité, de son dépassement. En cette année anniversaire de mai 1968 -j’avais alors 20 ans, et j’étais écartelé par la difficulté extrême de l’essentiel : la convergence, les actions communes entre la classe ouvrière et les étudiants-, en cette année anniversaire de mai 1968, il serait aussi incompréhensible que suicidaire de lâcher l’horizon communiste. Commémorer mai 1968, c’est aussi partir de l’idée communiste pour construire une alternative de rupture avec le capitalisme, c’est également travailler à l’insurrection la plus belle, celle des consciences. La révolution à laquelle je crois encore et toujours peut ouvrir la voie au communisme. Encore et toujours. Serais-je un archaïque qui a de l’avenir ?

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Lectures connexes:

Inevitable_anarchie_Kropotkine

Manifeste de la societe des societes

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

Errico_Malatesta_écrits_choisis

La Morale Anarchiste de Kropotkine)

Appel au Socialisme (PDF)

Contre le marxisme et pour la société anarchiste (G. Landauer)

Les marxistes et leur anthropologie (Pierre Clastres)

 

Politique, État et société: le marxisme contre la révolution russe (Emma Goldman)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, documentaire, militantisme alternatif, N.O.M, neoliberalisme et fascisme, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 27 novembre 2017 by Résistance 71

Un texte de plus pour comprendre qu’il n’y a pas de solutions au sein du système, qu’il n’y en a jamais eu et qu’il n’y en aura jamais…

Solution ? Petit précis ici:  Manifeste de la societe des societes

~ Résistance 71 ~

 

Le désillusionnement d’Emma Goldman avec le marxisme-léninisme (bolchévisme) et non pas la révolution russe

Le marxisme contre la révolution russe

 

Emma Goldman (1924)

 

Novembre 2017

 

Source:

https://robertgraham.wordpress.com/2017/11/18/emma-goldmans-disillusionment-with-marxism-leninism-not-the-russian-revolution/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Les critiques socialistes non bolchéviques (NdT: non marxiste-léniniste) de l’échec russe soutienne que la révolution n’aurait pas pu être un succès en Russie parce que les conditions industrielles n’avaient pas encore atteint le niveau supérieur nécessaire dans ce pays. Ils pointent vers Marx qui enseigna que la révolution sociale n’est possible que dans des pays ayant un haut système industriel couplé avec ses antagonismes sociaux attenants. Ils affirment donc que la révolution russe ne pouvait pas être une révolution sociale et qu’historiquement, elle devait évoluer le long de lignes constitutionnelles et démocratiques, complétées par une industrie croissante afin que le pays soit mûr pour un changement de base.

Cette vue marxienne orthodoxe ne tient pas compte d’un facteur, un facteur peut-être le plus vital à la possibilité de succès d’une révolution sociale, plus vital que l’élément industriel: celui de la psychologie des masses à une époque donnée. Pourquoi n’y a t’il pas par exemple, de révolution sociale aux Etats-Unis, en France ou même en Allemagne ? Ces pays ont certainement atteint le point culminant industriel établi par Marx. (NdT: en fait non, Goldman se trompe ici, le point culminant n’était pas atteint, la marchandise n’avait pas encore atteint le stade ultime de sa tyrannie… Comparons simplement avec aujourd’hui, nous en sommes bien plus proche, un siècle plus tard…) La vérité est que le développement industriel et les grands contrastes sociaux ne sont pas en eux-mêmes des moyens suffisants pour donner naissance à une nouvelle société ou appeler à une révolution. La conscience sociale nécessaire, la psychologie de masse requise manquent à l’appel dans des pays comme les Etats-Unis et autres cités. Cela explique pourquoi aucune révolution sociale ne s’y est tenue.

A cet égard, La Russie avait l’avantage sur d’autres terres plus industrialisées, plus “civilisées”. Il est vrai que la Russie n’était pas aussi industriellement avancée que ses voisins européens. Mais la psychologie des masses russes, inspirée et intensifiée par la révolution de février (1917) mûrissait à une telle vitesse qu’en quelques mois, le peuple fut prêt pour des slogans ultra-révolutionnaires tels que “Tout le pouvoir aux Soviets” et “La terre aux paysans, les usines aux ouvriers”.

La signification de ces slogans ne doit pas être sous-estimée. Exprimant de manière large la volonté instinctive et semi-consciente des gens, ils signifiaient pourtant la réorganisation sociale, économique, politique et industrielle de la Russie. Quel pays en Europe ou aux Amériques est préparé à interprété de tels slogans révolutionnaires pour les mettre en pratique dans la vie de tous les jours ? Pourtant en Russie, aux mois de juin et juillet 1917, ces slogans sont devenus populaires et de manière enthousiaste, active, mis en avant sous la forme de l’action directe, par la masse de la population agraire et industrielle de plus de 150 millions de personnes. Ceci fut la preuve suffisante pour dire que le peuple russe était “mûr” pour la révolution social.

Quant à la “préparation économique” dans le sens marxien, on ne doit pas oublier que la Russie est un pays essentiellement agraire. Le diktat de Marx présuppose l’industrialisation de la population paysanne dans tous les pays développés, comme une étape de santé sociale pour la révolution. Mais les évènements en Russie de 1917 ont démontré que la révolution n’attend pas ce processus d’industrialisation et, ce qui est le plus important, ne peut pas attendre. Les paysans russes ont commencé à exproprier les grands propriétaires terriens et les ouvriers ont commencé à prendre possession des usines sans attendre, sans avoir connaissance du diktat de Marx. Cette action populaire, par la vertu de sa propre logique interne, a poussé la révolution sociale en Russie, renversant tous les calculs marxiens. La psychologie slave a prouvé être plus forte que les théories socio-démocrates.

Cette psychologie a impliqué ce désir passionné de liberté entretenu par un siècle d’agitation révolutionnaire parmi toutes les classes de la société. Le peuple russe était heureusement demeuré politiquement non-sophistiqué et vierge de la corruption et de la confusion créées au sein du prolétariat des autres pays par la liberté “démocratique” et l’auto-gouvernement. Les Russes restèrent en ce sens, naturels et simples, étrangers aux subtilité de la politique politicienne, aux tricheries parlementaires et au bidouillage légal. D’un autre coté, son sens primordial de la justice et du droit était fort et vital, sans cette finesse de la désintégration de la pseudo-civilisation. Le peuple savait ce qu’il voulait et il n’a pas attendu “l’inéluctable raison historique” pour le faire: il a employé l’action directe. Pour lui, la révolution était un fait de la vie et non pas une théorie à discuter.

Ainsi la révolution sociale se produisit en Russie et ce malgré le retard industriel du pays. Mais faire la révolution n’était pas suffisant. Il était nécessaire qu’elle progresse et s’élargisse, qu’elle se développe en une reconstruction socio-économique. Cette phase de la révolution nécessitait la participation pleine de l’initiative personnelle et de l’effort collectif. Le développement et le succès de la révolution dépendaient du plus large exercice du génie créateur du peuple, sur la coopération du prolétariat intellectuel et manuel. L’intérêt commun est le leitmotiv de toute destinée révolutionnaire, spécifiquement dans son côté constructif. Cet esprit de but mutuel et de solidarité souffla sur la Russie en cette puissante vague dès les premiers jours d’octobre/novembre 1917. Inhérent à cet enthousiasme furent les forces qui auraient pu déplacer des montagnes si elles avaient été guidées par la considération exclusive du bien-être de tout un peuple. L’environnement pour une telle efficacité était possible: les organisations du travail et les coopératives agricoles qui abondaient en Russie et la recouvraient comme un réseau de ponts reliant les villes ; les soviets qui devinrent actifs et efficaces aux besoins du peuple russe et finalement, l’intelligentsia dont les traditions depuis un siècle exprimaient la dévotion héroïque à la cause de l’émancipation de la Russie.

Mais un tel développement n’était en aucun cas au programme des bolchéviques. Depuis plusieurs après Octobre, ils endurèrent la manifestation des forces populaires, de ce peuple qui portait la révolution dans des endroits toujours plus élargis. Mais dès que le parti communiste se sentit suffisamment fort sur la selle gouvernementale, il commença à limiter le champ d’action populaire. Toutes les actions bolchéviques qui s’en suivirent, toutes leurs politiques subséquentes, changements de politique, leurs compromis, leurs retraites et traîtrises, leurs méthodes de suppression et d’oppression, de persécution, leur terrorisme et l’extermination des autres idées politiques, ne furent que les moyens justifiés par la fin: la rétention du pouvoir d’état aux mains du parti communiste. En fait, les bolchéviques eux-mêmes, en Russie, n’en firent pas un secret. Le parti communiste dirent-ils, est l’avant-garde du prolétariat et la dictature doit rester entre ses mains. Hélas, les bolchéviques ne tinrent pas compte de leur hôte, sans la paysannerie que ni la razvyoriska, la Tchéka, ni les massacres, ne purent persuader de soutenir le régime bolchévique, la paysannerie est devenue la pierre sur laquelle les meilleurs plans de Lénine furent fracassés. Mais Lénine, agile acrobate, était performant dans l’action à marge de sécurité minimum. La “nouvelle politique économique” ou NEP fut introduite juste à temps pour éviter le désastre qui doucement mais sûrement, minait l’édifice communiste complet.

(NdT: La NEP fut une mesure de capitalisme d’état avec laquelle Lénine et Trotsky remplissaient leur part du contrat passé avec la City de Londres et sa succursale de Wall Street, faire de la future URSS un marché captif pour les financiers et industriels de l’empire qui émergera de la première guerre mondiale: l7empire anglo-américain)

Rappel historique: 1848… Quand Marx et Engels liquident le premier parti communiste de l’histoire…

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Si le marxisme sert à mieux comprendre le contexte économique européen à une époque donné, le XIXème siècle, il n’est ni une « science », ni un mouvement révolutionnaire, mais il n’est qu’une entité sociale-démocrate ne visant qu’à renforcer l’hégémonie industrio-financière sur les peuples. Le dogme ne remet pas en cause le fonctionnement de « marché », ni même ne remet en cause l’état oppresseur. Il en est le pourvoyeur. Après avoir liquidé le tout premier parti communiste issu de son propre « manifeste » en 1848, Marx s’assurera que les anarchistes, véritable force de révolution sociale, soient exclus de L’AIT ou 1ère Internationale une vingtaine d’années plus tard.
Marx, Engels et la clique de l’élite marxiste sont exposés ici par René Berthier, comme les traîtres qu’ils sont aux mouvements populaires et sociaux.

~ Résistance 71 ~

 

Quand Marx liquide le premier parti communiste de l’histoire… et s’en fait exclure

 

René Berthier

 

Source: http://monde-nouveau.net/spip.php?article602

 

Mars 2016

 

Dire que le Manifeste est l’expression de la « première irruption du prolétariat comme force politique indépendante sur la scène politique » est une exagération idéaliste. La publication du Manifeste, dont l’encre était à peine sèche lorsque débuta la révolution de 1848 en Allemagne, passa d’autant plus inaperçue que les auteurs firent tout ce qu’ils purent pour qu’il ne soit pas diffusé. Cela conduisit Marx à dissoudre le premier parti communiste de l’histoire, puis à en être exclu, comme on va le voir.

1848 : Le sacrifice du parti

La révolution allemande de 1848 constitue littéralement un test qui permet de vérifier le cadre conceptuel élaboré par Marx. Or, dès le début de la révolution de 1848, Marx et Engels tenteront de freiner le développement d’un mouvement ouvrier autonome en minimisant son importance relative. Les événements, en effet, ne peuvent que se plier à la matrice initiale de toutes les révolutions inspirée de la Révolution française, au schéma selon lequel la première tâche du prolétariat est d’oeuvrer à la constitution d’un État national libéré de l’absolutisme.

Pour cela, il faut que la bourgeoisie prenne d’abord le pouvoir. Or dans la mesure où l’accession de celle-ci au pouvoir est une condition incontournable de la révolution sociale ultérieure, la lutte aux côtés de la bourgeoisie libérale pour une constitution, pour les libertés démocratiques, devient une priorité, une tâche à laquelle le prolétariat doit s’associer, non pas conditionnellement, mais en abandonnant ses propres revendications, son propre programme.

La stratégie de Marx et d’Engels pendant le début de la révolution de 1848 fut de freiner le développement d’un mouvement ouvrier autonome parce que des revendications ouvrières trop radicales risquaient d’effrayer la bourgeoisie libérale ; ils préconisaient au contraire l’alliance du prolétariat avec cette bourgeoisie. Engels s’effrayait que la plate-forme en dix-sept points de la Ligue des communistes puisse être diffusée. Cette plate-forme, intitulée « Revendications du parti communiste en Allemagne », était directement inspirée du Manifeste communiste, lequel avait été rédigé à la demande de la Ligue des communistes pour servir de programme.

Or ce programme fut jugé beaucoup trop radical, car Engels tentait de récolter des fonds parmi les bourgeois libéraux pour financer la Nouvelle Gazette rhénane.

Engels écrit ainsi à Marx : « Si un seul exemplaire de notre programme en dix-sept points était diffusé ici, tout serait perdu pour nous. » C’est à cette époque qu’Engels fit part à Marx de sa crainte devant la montée de l’action des ouvriers du textile, qui risquaient de tout compromettre (1) : « Les ouvriers commencent à s’agiter un peu, d’une manière encore très rudimentaire, mais en masse. Ils ont aussitôt formé des coalitions. Mais voilà justement ce qui contrecarre notre action… (2) » On a bien lu : les ouvriers « commencent à s’agiter » ; ils s’agitent même « en masse » ; ils « forment des coalitions » ; « mais voilà justement ce qui contrecarre notre action »… En somme, l’encre du Manifeste est à peine sèche que ses rédacteurs entendent mettre une sourdine à leur programme, pour des raisons tactiques : il ne leur aura pas fallu longtemps pour trahir les dispositions qu’ils avaient manifestées :

« Les communistes ne s’abaissent pas à dissimuler leurs opinions et leurs projets. Ils proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que par le renversement violent de tout l’ordre social passé. Que les classes dirigeantes tremblent à l’idée d’une révolution communiste ! Les prolétaires n’y ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à y gagner. »

Ces conceptions résultent de la toute récente « trouvaille » de Marx et Engels, dont on trouve l’expression dans L’Idéologie allemande (1846) et dans « la Critique moralisante et la morale critique » (3). Cette « trouvaille », on l’appellera plus tard le « matérialisme historique », mais on oublie souvent de préciser que Marx n’utilise jamais cette expression pour désigner sa « méthode » (4).

Donc, s’inspirant des historiens de la Restauration (5), nos deux compères s’étaient mis en tête que le prolétariat, avant de faire sa révolution, devait laisser la bourgeoisie faire d’abord la sienne, après quoi il prendrait la relève. De là à dire que le prolétariat devait aider la bourgeoisie à faire sa révolution, il n’y avait qu’un pas (6).

Tout cela est dit très clairement dans « la Critique moralisante et la morale critique ». En Allemagne, dit Marx, la bourgeoisie a pris du retard parce qu’elle « commence sa lutte contre la monarchie absolue et cherche à fonder sa puissance politique au moment où, dans tous les pays évolués, la bourgeoisie est déjà engagée dans le combat le plus violent avec la classe ouvrière ». Il existe dans ce pays « des antagonismes modernes entre la bourgeoisie et la classe ouvrière », du fait du développement industriel : « La bourgeoisie allemande se trouve donc déjà en opposition avec le prolétariat ». C’est là un « état de choses contradictoire » puisque le régime politique qui domine est la monarchie absolue. L’alternative qui se pose est donc simple : ou le maintien de la monarchie absolue, ou la domination bourgeoise.

Pourquoi, dit Marx, les travailleurs « préféreraient-ils, dès lors, les vexations brutales du gouvernement absolu, avec sa suite mi-féodale, à la domination directe des bourgeois ? » Si la bourgeoisie dominait, elle serait obligée de faire des concessions politiques plus larges que la monarchie absolue. Conclusion : il faut donc la soutenir. Car, dit Marx, « au service de son commerce et de son industrie, elle fait naître, contre son gré, les conditions favorables à l’union de la classe laborieuse, et cette union des travailleurs est la première condition de leur victoire ».

Marx et Engels étaient membres de la Ligue des communistes, fondée en 1847, une petite organisation qu’on peut considérer comme le premier embryon de parti communiste. Le programme de la Ligue, intitulé « Les revendications du Parti Communiste d’Allemagne », appelait, entre autres, à créer une République, à l’armement de la population et à l’expropriation des terres paysannes.

En mai 1848 se tient à Cologne une réunion à laquelle participent quatre membres du comité central de la Ligue, dont Marx et Engels, et cinq membres de la commune de Cologne de l’organisation.

Minoritaire, Marx use néanmoins des pleins pouvoirs qui lui avaient été concédés et dissout la Ligue. Il s’opposera à sa reconstitution en février 1849. Il adhère à l’Association démocratique de Cologne, une organisation composée de libéraux bourgeois, et prend la direction de la Nouvelle Gazette rhénane, commanditée par des libéraux.

Liquidant le programme et l’organisation prolétariennes, il va dès lors tenter de réveiller la conscience de classe… de la bourgeoisie ; il va tenter de convaincre celle-ci de faire son 1789 (7).

Marx dissout bureaucratiquement en pleine révolution le premier parti communiste de l’histoire parce que selon un des membres de la Ligue, il considérait que « l’existence de la Ligue n’était plus nécessaire puisqu’il s’agissait d’une organisation de propagande et non d’une organisation pour conspirer et que, dans les nouvelles conditions de liberté de presse et de propagande, celle-ci pouvait se faire ouvertement, sans passer par une organisation secrète (8) ».

Ainsi, Marx et Engels n’envisageaient pas, pour l’organisation, d’autre alternative que d’être une « société secrète » ou une organisation de propagande. La notion de parti comme organisateur du mouvement ouvrier semble pour l’heure absente de leurs conceptions. Dans un régime où existe la liberté de la presse et de propagande, il n’y aurait pas besoin de parti communiste ! Voilà l’idée du parti défendue par Marx en 1848 ! On comprend mieux, dès lors, que le moindre regroupement un tant soit peu cohérent de militants actifs – comme fera Bakounine plus tard –, soit interprété par Marx comme une « société secrète ».

Pourtant, à en croire Engels dans « Quelques mots sur l’histoire de la Ligue des communistes » qu’il rédigea longtemps après, en 1890, la Ligue « eut un développement relativement rapide ». Il explique en détail l’activité de la Ligue, comment elle recrutait, comment elle s’établissait dans tous les pays d’Europe du Nord, comment, lorsque la loi interdisait les associations ouvrières, on utilisait les sociétés de gymnastique, de chant, comment les liaisons étaient maintenues entre les différentes « communes » de l’organisation. Bref, dit-il, la Ligue « prit une extension considérable » ! En Allemagne même où existaient « de nombreuses sections », et où les conditions étaient plus difficiles, celles qui disparaissaient renaissaient encore plus nombreuses.

Il est incroyable que Marx ait pu dissoudre une organisation aussi dynamique, dont Engels lui-même dit qu’elle fut « une excellente école d’action révolutionnaire » !

L’idée d’agir dans l’aile gauche du parti démocrate apparaît rétrospectivement étonnante. Fernando Claudin écrit qu’on ne connaît « aucun document digne de foi dans lequel Marx ou Engels expliquerait ce choix » (9).

L’attitude de Marx et Engels est d’autant moins compréhensible que tout montrait que la bourgeoisie allemande ne serait pas à la hauteur de son homologue française de 1789 : « Même les bourgeois radicaux de Cologne, écrit Engels à Marx, voient en nous leurs futurs ennemis mortels et ils ne veulent pas nous donner d’armes que nous retournerions très rapidement contre eux » (10) !

Bakounine reconnaît qu’en Allemagne « la question sociale commençait à peine à pénétrer par les filières occultes dans la conscience du prolétariat », et qu’elle « ne pouvait encore détacher le prolétariat allemand des démocrates auxquels les ouvriers étaient prêts à emboîter le pas sans discuter, pourvu que les démocrates voulussent bien les mener au combat » (11). Bakounine ne néglige donc pas l’hypothèse du manque de maturité du prolétariat allemand. Il s’agirait en somme moins d’une divergence d’analyse entre Marx-Engels et Bakounine qu’une opposition sur la stratégie.

Ce sont les leçons de 1848 qui conduisirent le Bakounine de la période anarchiste à considérer : 
1) que l’alliance du prolétariat avec les bourgeois radicaux conduit inévitablement les travailleurs à s’aligner sur le programme de la bourgeoisie ; 
2) que l’expérience pratique de la lutte est le meilleur accélérateur de la conscience ouvrière.

Pour Marx et Engels, l’établissement des libertés démocratiques, et en particulier du suffrage universel, devait être le prélude aussi bien que la condition de l’hégémonie de la classe ouvrière. Toute leur stratégie se fonde sur le fait que lorsque le suffrage universel sera établi, et puisque la classe ouvrière est majoritaire, celle-ci parviendra au pouvoir et pourra opérer ce que le Manifeste appelle des « empiétements despotiques » sur les privilèges de la bourgeoisie. On conçoit l’ampleur des illusions véhiculées par les socialistes de l’époque.

Engels, bien plus tard, déclara que la Ligue des communistes en 1848 était « trop faible comme levier » et que, « à l’instant même où cessaient les causes qui avaient rendu nécessaire la Ligue secrète, celle-ci cessait d’avoir une signification comme telle » (12). Il considérait en outre que le prolétariat était « incapable de s’organiser lui-même », ne sentant que confusément « l’opposition profonde entre ses intérêts et ceux de la bourgeoisie ». Inconscient de son rôle historique, il était « contraint de remplir, pour le moment, dans sa grande majorité, les fonctions de l’aile extrême gauche de la bourgeoisie » (13).

Cette opinion, émise en 1885, ressemble trop à une justification a posteriori pour être réellement prise en considération. Cela n’empêche d’ailleurs pas Engels de dire en 1893, au sujet de la révolution de 1848, que « partout cette révolution avait été l’oeuvre de la classe ouvrière » (14), ce qui contredit totalement ce qu’il avait déclaré quelques années plus tôt.

Le sacrifice du parti et du programme ouvriers à une alliance avec les libéraux bourgeois correspond à une analyse précise des étapes nécessaires de l’évolution historique, du progrès en histoire.

Bakounine était parfaitement conscient des raisons qui motivaient Marx et c’est sans doute en pensant à l’attitude de ce dernier en 1848 qu’il proclama plus tard son refus d’adhérer à la théorie de l’évolution des phases successives des modes de production, non parce qu’elle était fausse, mais parce qu’elle n’avait qu’une valeur relative et qu’elle conduisait dans la pratique à des positions inacceptables.

Rappelons que c’est en opposition à cette théorie que les bolcheviks se sont engagés dans la révolution russe : les autres socialistes russes pensaient que dans un pays où le prolétariat représentait 3 % de la population, il était nécessaire de passer en Russie par une phase de démocratie bourgeoise et d’implantation d’une économie capitaliste avant de passer à la révolution prolétarienne.

En 1850, Bakounine insiste sur le fait qu’il existait, en Allemagne, un grand nombre de fabriques et d’ouvriers d’industrie, « que le sort destine à être des recrues de la propagande démocratique ». Le prolétariat des villes constituait l’élément révolutionnaire le plus sérieux, dit-il encore en 1874, il a prouvé « en 1848 à Berlin, à Vienne, à Francfort-sur-le-Main, et en 1849 à Dresde, dans le royaume de Hanovre et dans le grand-duché de Bade, qu’il est capable de se révolter pour de bon et qu’il est prêt à le faire dès qu’il se sent un tant soit peu dirigé de façon intelligente et honnête » (15).

Bakounine parle d’expérience car, pendant que Marx tentait de réveiller la conscience de classe de la bourgeoisie libérale, le révolutionnaire russe fut l’un des principaux dirigeants de l’insurrection de Dresde et il put juger sur pièce. Engels rendit d’ailleurs hommage à Bakounine. En effet, il écrivit à ce sujet : « A Dresde, le combat des rues dura quatre jours. Les petits-bourgeois de Dresde – la « garde nationale » –, non seulement ne participèrent pas à cette lutte, mais ils appuyèrent la progression des troupes contre les insurgés. Ceux-ci, par contre, comprenaient presque exclusivement des ouvriers venus des quartiers industriels environnants. Ils trouvèrent un chef capable et de sang-froid dans la personne du réfugié russe Michel Bakounine, qui fut fait prisonnier par la suite… » (In Bakounine et les autres, Arthur Lehning, 10/18, p.170.)

Bakounine regrette que la volonté « nettement exprimée de révolution ou de transformation sociale » ait fait défaut, et que le prolétariat ait été sous l’influence directe des radicaux bourgeois, de ce qu’il appelle l’ »extrême démocratie », celle-là même que Marx voulait amener à la conscience révolutionnaire. C’est là une critique ouverte de la stratégie prônée par Marx à l’époque. L’opinion de Bakounine sur le prolétariat allemand comme élément révolutionnaire potentiel semble bien confirmée par les faits. Il a existé en effet une agitation révolutionnaire importante, qu’accrédite d’ailleurs Engels lorsqu’il écrit au sujet des ouvriers du textile : la masse y est, c’est justement ce qui nous gêne.

Deux membres de la Ligue, Willich et le docteur Gottschalk, avaient fondé à Cologne une Association ouvrière (16) qui organisajusqu’à 10 p. 100 de la population. Contredisant ce que dira plus tard Engels sur l’arriération du mouvement ouvrier allemand, celui-ci se constitue en classe non à travers un parti mais sous la forme d’associations ouvrières. En contradiction avec les orientations de Marx, Gottschalk applique le principe énoncé dans le Manifeste de ne négliger « à aucun moment de faire éclore chez les ouvriers une conscience aussi claire que possible de l’opposition hostile qui existe entre le prolétariat et la bourgeoisie », et de « refuser de dissimuler ses idées et ses projets ».

La première réunion de l’Association ouvrière, le 13 avril 1848, rassembla 300 ouvriers et artisans. Le 24, il y en a 3 000. Fin juin, il y en a 8 000 (17). Une floraison d’associations ouvrières regroupant des centaines de milliers de membres voient le jour, et des initiatives sont prises pour tenter de les unifier au plan national. A l’évidence, une instance capable d’unifier ces initiatives, d’en être le porte-parole, manquait tragiquement.

D’avril à mai, dit Claudin, « les lettres des membres du comité central de la Ligue et d’autres militants reflètent la forte poussée du tout jeune mouvement ouvrier mais aussi la faiblesse, quand ce n’est pas l’inexistence, de la Ligue des communistes ».

Contrairement à ce que dit Engels, ce n’est donc pas tant le prolétariat qui était « inconscient de ses tâches historiques » que la direction de la Ligue – à savoir Marx et Engels, précisément (18).

Stefan Born écrivit à Marx qu’il se trouvait à la tête d’une « sorte de parlement ouvrier formé de représentants de nombreuses corporations et usines » – ce qui ressemble furieusement à un conseil ouvrier –, et se plaint du manque d’organisation de la Ligue, dont les militants de base ne s’étaient sans doute pas tous dispersés. On pouvait résoudre le problème en sabordant celle-ci, comme l’a fait Marx. On pouvait aussi profiter du mouvement ascendant du prolétariat pour renforcer ses positions et permettre à la classe ouvrière sinon de « prendre le pouvoir » – ce qu’elle n’était évidemment pas en mesure de faire – mais au moins de faire l’expérience historique d’une action autonome.

Les chefs de la Ligue des communistes : Willich, Moll, Schapper pensaient réellement que la révolution prolétarienne était à l’ordre du jour ; Marx et Engels pensaient le contraire. Si on limite l’analyse de la situation à ce constat, il est évident que les premiers avaient tort et les seconds avaient raison. Marx s’en tient à l’idée que 1848 est le 1789 allemand et que la réalisation de l’unité nationale allemande libérée de l’absolutisme est la première tâche à l’ordre du jour.

Ce ne sera qu’en décembre 1848, constatant l’effondrement des parlements de Berlin et de Francfort, c’est-à-dire dans la phase descendante de la révolution, que Marx commence à s’intéresser à la situation des ouvriers et qu’il accepte, « pour rendre service », dit-il, la présidence de l’Association ouvrière. Quelques semaines avant de s’enfuir pour la France, Marx réadhère à la Ligue des communistes qu’il avait tout fait pour occulter pendant la révolution.

Marx exclu du premier parti communiste de l’histoire

Les communistes allemands demanderont d’ailleurs des comptes à Marx et à Engels, après les événements.

Ce fait est attesté dans un texte très curieux datant de 1850, connu sous le nom d’Adresse du comité central à la Ligue des communistes.

Ce texte a été très mal interprété, mais la technique argumentative de Marx y est pour une grande part, la mauvaise foi et la malhonnêteté de certains commentateurs marxistes également.

Lorsqu’on lit le texte au premier degré, on a l’impression que Marx fait une critique virulente, quasiment « gauchiste », de la politique menée par les démocrates bourgeois pendant la révolution.

Il s’en prend ainsi aux « petits bourgeois qui étaient dirigeants des associations démocratiques » et « rédacteurs des journaux démocratiques » pendant la révolution ; il appelle les travailleurs à refuser de « servir de claque aux démocrates bourgeois » et proclame la nécessité de « l’organisation autonome du parti du prolétariat ».

Mais en réalité, ce qu’il critique, c’est lui-même et l’action qu’il a menée pendant la révolution, mais sans jamais reconnaître personnellement ses erreurs. Il se désigne, lui et Engels, à la troisième personne. Il ne dit pas : « je » ou « nous », mais : « les petits bourgeois », « les démocrates bourgeois », etc.

Or, qui a adhéré à l’ »Association démocratique » constituée de bourgeois libéraux, qui a dirigé la Nouvelle Gazette rhénane d’orientation libérale, qui a appelé les ouvriers à « servir de claque », c’est-à-dire à soutenir la bourgeoisie libérale ? Marx.

La portée de ce texte ne peut donc être comprise si on ne dispose pas de la clé, et beaucoup de militants communistes qui ont lu ce texte n’ont pas compris de quoi il s’agissait réellement.

On trouve également dans l’Adresse une attaque contre ceux qui « ont cru que le temps des sociétés secrètes était passé et que l’action publique pouvait seule suffire », c’est-à-dire contre les positions mêmes que Marx avaient défendues en dissolvant la Ligue des communistes.

De même, les affirmations sur la nécessité de rétablir « l’indépendance des ouvriers » acquièrent un sens quelque peu ironique lorsqu’on songe à la crainte d’Engels devant l’éventualité de la diffusion du programme de la Ligue, c’est-à-dire le Manifeste communiste, jugé trop radical.

La méthode employée explique que l’autocritique soit passée inaperçue. C’est une méthode particulièrement perverse car pour le lecteur naïf ou peu au courant, Marx apparaît comme un authentique révolutionnaire et un vigoureux critique de toute concession alors qu’il ne fait que dresser le catalogue de ses propres concessions.

Cet épisode de la vie de Marx est intéressant pour le traitement idéologique qui en a été fait plus tard par l’orthodoxie communiste.

En effet, savoir que Marx a dissout le premier parti communiste de l’histoire en pleine révolution fait mauvais effet… Aussi les choses ne sont-elles jamais présentées de façon aussi triviale. Les historiens soviétiques ont soutenu que Marx avait dissout le comité central de la Ligue, mais pas la Ligue elle-même. E. Kandel, le principal historien de la Ligue, a recours à un subterfuge douteux : « La Ligue des communistes a continué de fonctionner sous la forme d’associations ouvrières ouvertes, elle a continué d’exister en tant que tendance idéologico-politique (19) ». Etienne Balibar fait encore mieux, il va même jusqu’à attribuer à Marx la paternité de l’Association ouvrière de Cologne !

La révolution vaincue, la répression s’était abattue en Allemagne.

La Ligue des communistes se reconstitue dans l’exil de Londres, avec entre autres Marx et Engels, mais des dissensions la divisent. Une tendance, avec Marx, estime, à partir d’une analyse de la conjoncture économique, qu’une nouvelle révolution n’est pas envisageable dans l’immédiat, ce qui est interprété par l’autre tendance comme un renoncement à la révolution. Les histoires officielles du marxisme passent sous silence le fait que Marx et Engels ont été exclus du premier parti communiste de l’histoire – la Ligue des communistes – par les membres de la section londonienne à laquelle ils étaient affiliés.

Cette exclusion, lorsqu’on en parle, est présentée – avec quelque raison – comme le fait d’une tendance « gauchiste » qui s’imagine pouvoir faire la révolution à tout moment, mais les attendus de l’exclusion vont plus loin que cela et sont particulièrement intéressants. Les motifs invoqués pour exclure Marx et Engels sont directement liés aux positions que les exclus avaient défendues pendant la révolution :

  1. Parce qu’il faut « rétablir une solide organisation de la Ligue, afin qu’on ne se contente pas de créer une opposition et d’éditer des gazettes » : allusion évidente à leur activité dans la libérale Nouvelle Gazette rhénane;
  2. « Parce que Marx et Engels ont sélectionné un groupe de semi-littérateurs pour en faire leurs partisans personnels et fantasmer sur leur futur pouvoir politique » ;
  3. « Parce que cette camarilla littéraire ne peut être utile à la Ligue et rend toute organisation impossible », et parce que Marx et Engels utilisent la Ligue à leurs fins personnelles, l’ignorant totalement lorsqu’elle ne leur est pas utile – allusion claire à la dissolution autoritaire de la Ligue dans le but de troquer leur titre de membres de comité central contre celui de rédacteurs de la Nouvelle Gazette rhénane (20).

On trouve là une préfiguration des débats qui auront lieu vingt ans plus tard dans l’AIT, à cette différence près que Marx ne sera pas exclu, c’est au contraire lui qui exclura de l’Internationale la presque totalité du mouvement ouvrier mondial…
Marx déclara à cette époque que le prolétariat ne pouvait pas prendre le pouvoir et que s’il l’avait fait, il aurait été contraint de réaliser un programme qui n’était pas le sien – sujet que les bolcheviks auraient dû méditer…

La remarque est parfaitement juste, et il semble évident que la classe ouvrière n’était pas en mesure de prendre, et encore moins d’assumer le pouvoir en 1848. Mais la question n’est pas là ; elle est dans le fait le mouvement ouvrier allemand, qui s’agitait « en masse » et « formait des coalitions », subissait alors une forte poussée, qui n’aurait certes pas suffi à en faire un élément hégémonique dans la révolution, mais qui lui aurait fourni l’expérience d’une pratique autonome, tant du point de vue de l’élaboration de ses revendications que de celui de la structure organisationnelle dans laquelle elle se regroupait. Rosa Luxembourg dira plus tard qu’il vaut mieux que la classe ouvrière fasse elle-même l’expérience de ses propres erreurs.

Mais la dissolution pure et simple d’une organisation révolutionnaire par ses dirigeants, au début d’une révolution, constitue, il faut bien le reconnaître, un handicap majeur pour le mouvement…

 

Notes

1 Engels, Correspondence, T. I, p. 543.

2 Correspondance, t. I, p. 540 et 543.

3 Deutsche-Brüsseler-Zeitung, 28 et 31 octobre, 11, 18 et 25 novembre 1847.

4 Au contraire de Bakounine, qui lui, se réfère explicitement au « matérialisme scientifique ».

5 Guizot, Augustin Thierry, Mignet et bien d’autres.

6 Cf. René Berthier : « 1848, ou le 1789 manqué de la bourgeoisie allemande », in Les Anarchistes et la révolution française, éditions du Monde libertaire, 1990.

7 Cf. René Berthier : « 1848, ou le 1789 manqué de la bourgeoisie allemande », in Les Anarchistes et la révolution française, éditions du Monde libertaire, 1990.

8 Fernando Claudin, Marx, Engels et la révolution de 1848, Maspéro, p. 133.

9 Cf. Marx, Engels et la révolution de 1848, Maspéro, p. 132.

10 Op. cit.

11 Bakounine, Etatisme et anarchie, IV, 322.

12 Engels, Quelques mots sur l’histoire de la Ligue, 1885, Œuvres complètes, III, p. 191-192.

13 Cf. Engels, « Marx et la Neue Reinische Zeitung », Œuvres complètes, III, p. 171-172.

14 Engels, préface à l’édition italienne du Manifeste, in : Karl Marx, Œuvres, La Pléiade, tome I, p. 1491.

15 Étatisme et anarchie, Champ libre, IV, 320

16 A ne pas confondre avec l’Association démocratique à laquelle adhéra Marx.

17 Cf. Claudin op. cit., p. 132.

18 Trotsky dira à peu près la même chose sur les dirigeants communistes pendant la révolution russe.

19 Cité par Claudin, p. 134.

Analyse politique: Quand des marxistes entendent raison…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, démocratie participative, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société libertaire, syndicalisme et anarchisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 11 novembre 2014 by Résistance 71

Certains marxistes évoluent et finissent par (re)venir aux concepts libertaires et autogestionnaires de la 1ère Internationale, celle qui vit le conflit entre Bakounine et Marx scinder les deux mouvements. Les Zapatistes du Chiapas au Mexique, le PKK parti ouvrier kurde en lutte pour la survie des communes libres de Rojava et de Kobané contre l’armée mercenaire de la CIA qu’est l’EI, étaient d’obédience marxiste et n’ont pu fonctionner efficacement sur une base populaire qu’en embrassant le concept anti-autoritaire de l’association libre…

Oui, l’espoir renaît ! Oui marxistes, revenez dans le giron du peuple libre pour la libération finale ! C’est ensemble, unis, que nous vaincrons l’oligarchie dégénérée et criminelle qui nous mène au chaos total. Cela réchauffe le cœur que de lire l’article de Tarik Bouafia ci-dessous…

— Résistance 71 —

 

Démocratie disent-ils

 

Tarik Bouafia

 

11 Novembre 2014

 

url de l’article original:

http://www.michelcollon.info/Democratie-disent-ils.html?lang=fr

 

Selon la célèbre phrase d’Abraham Lincoln, la démocratie se définit comme le pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple. Il semble pourtant que, dans les pays occidentaux censés être des exemples de démocratie, cette définition soit restée lettre morte. En effet, aujourd’hui plus que jamais, le pouvoir est détenu par une petite oligarchie politico-médiatico-financière, ces fameux 1% qui se sont arrogés le droit de décider du destin de peuples entiers, faisant de la démocratie un leurre.

Dans son célèbre ouvrage « Le Contrat Social », Rousseau écrit (1) : « La souveraineté ne peut être représentée par la même raison qu’elle ne peut être aliénée : elle consiste essentiellement dans la volonté générale et la volonté ne se représente point (…). Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires, ils ne peuvent rien conclure définitivement, toute loi que le peuple n’a pas ratifiée est nulle, ce n’est pas une loi. »

Cet appel à la participation du peuple dans les affaires de l’État ainsi que le rejet de la démocratie parlementaire ne semblent pas être la norme dans nos systèmes supposés démocratiques. En effet, la gestion des affaires publiques est aujourd’hui réservée à une petite caste de politiciens presque tous professionnels, passés pour la plupart d’entre eux dans les écoles de formation idéologique et politique que sont Science Po (2) ou l’ENA en France, Harvard aux États-Unis… Ces derniers « s’affrontent » dans les théâtres des parlements.

Enfermée dans un tel carcan parlementaire, la politique cesse d’être l’affaire de tous pour devenir l’affaire de quelques-uns. Un petit groupe de ministres, de députés, de sénateurs, soudés autour d’un même ordre socio-économique donne à travers débats et discussions l’impression qu’il existe réellement dans nos pays de véritables clivages partisans et en définitive une véritable démocratie. A l’intérieur comme à l’extérieur des lieux de pouvoir, la démocratie est mise en scène soigneusement et ressemble à une comédie dramatique qui, tous les quatre ou cinq ans selon les pays, voit disparaître des acteurs politiques, aussitôt remplacés par de nouveaux qui ne feront que perpétuer voire aggraver la gouvernance de leurs prédécesseurs. Et c’est ainsi que cette masse homogène de gérants du système qui se succèdent et se croisent se gardent bien de laisser paraître une quelconque ressemblance ou tout point de similitude sous peine de ternir leur prétendue « opposition de fond » ou leur « idéologie inconciliable ».

Les partis politiques dominants qui entretiennent le bipartisme s’opposent par médias interposés et se rencontrent face à face dans des simulacres de débats contradictoires mis en scène minutieusement par les médias. Ils se « combattent » agréablement, seuls les moyens d’appliquer leur politique sont débattus, le fond, lui, reste intact et fait consensus. Ils jouent le jeu de l’alternance, tout en conservant l’ordre établi. Le système tente à chaque élection de présenter de nouveaux visages, des hommes et femmes plus frais, plus modernes, plus dynamiques, plus rassembleurs, des personnalités qui incarneraient le renouveau, un renouveau d’acteurs, en somme. Un casting politique qui, tout compte fait, produit le même ordre, établit les mêmes règles voire les aggrave, modifie la forme et consolide le fond, enrichit les plus riches et appauvrit les pauvres, se soumet toujours un peu plus face à la puissance du capital et des pauvres entrepreneurs, ces fameux créateurs d’emplois sans qui nous ne serions rien, pris en otage par un « État obèse », prédateur, obligé de réduire ses dépenses publiques, de mener des politiques d’austérité et de payer sa dette car on le sait : l’État « a trop longtemps vécu au dessus de ses moyens ».

Il faut être réaliste, nous dit-on, on ne plus continuer à dépenser autant pour les services publics. Le réalisme ? Le mot préféré du personnel politique qui nous le répète à chaque interview, à chaque chronique, à chaque débat, un mot dont le but est de faire accepter par le peuple les politiques anti-sociales qu’on lui impose. Être réaliste, c’est en définitive accepter l’ordre naturel des choses, c’est être poussé à la résignation, au découragement, à l’idée bien ancrée « qu’il n’y a pas d’alternative ».

Ces politiciens carriéristes ne sont en fait que dans des postures et des démonstrations quasi théâtrales qui ne visent qu’à une chose : donner le sentiment aux peuples qu’ils vivent réellement dans des États démocratiques. Les figurants du système politique mettent constamment en exergue le « pluralisme démocratique », ils mettent l’accent sur les nombreuses « tendances » politiques qu’ils représentent. Des tendances oui, c’est le mot approprié pour décrire ce système qui est tout sauf démocratique. Pluralisme ? Oui, un « pluralisme des nuances », selon Alain Badiou. Et cette escroquerie intellectuelle qu’est la démocratie parlementaire continue à jouir encore aujourd’hui d’un crédit rarement remis en question. Elle constitue le dernier tabou. Et pour cause, tout se passe comme si nous vivions réellement en démocratie : nous votons, nous pouvons nous exprimer librement, nous « choisissons » nos partis, nos médias…

La démocratie se résume dans les pays occidentaux à glisser un bulletin dans l’urne et à attendre patiemment que les choses se passent. En procédant au vote, les soi-disant citoyens délèguent à ceux qui se présentent comme les représentants du peuple tout leur pouvoir, toute leur puissance souveraine. Car une fois élu, le « représentant » est libre de faire ce qu’il veut, de voter ce qu’il veut, il n’est soumis à aucun contrôle et ne peut être destitué par le peuple. Une fois élu, les promesses faites durant la campagne électorale devront s’incliner face à la réalité.

L’impuissance dominera donc et le cours des choses pourra reprendre son chemin. Nous savons qu’existe dans nos États un puissant consensus idéologique qui tend à enfermer les peuples dans la dictature de la pensée unique. Étant donné que l’expérience soviétique a failli et que le système capitaliste est toujours debout, il n’y a aucune place pour le doute : l’économie de marché et la démocratie parlementaire constituent la fin de l’histoire. Et plaider pour une remise en cause de ces instruments de domination serait « utopique », « irresponsable ». La finance, le néolibéralisme, la « libre entreprise », le système « représentatif » sont devenues les dogmes du XXIème siècle, aller à l’encontre de ces derniers constituerait un blasphème fait à l’encontre de la sacro-sainte doxa libérale.

Une autre idée bien ancrée dans nos sociétés tend à nous faire croire que le pouvoir politique serait le pouvoir suprême et que tout émanerait de lui. Mais les hommes et femmes politiques ne sont ils pas eux mêmes soumis à un autre pouvoir ? Le pouvoir politique est-il vraiment indépendant ? La réalité, c’est que l’État et dans une plus large mesure les partis dominants ne sont en fait que les défenseurs et les garants politiques et institutionnels de la classe économique dominante.

Déjà Karl Marx, en analysant les pouvoirs politiques français et anglais au XIXème siècle constata que les États n’étaient que les « fondés de pouvoirs du capital ». Car en effet, derrière les discours prônant la défense de l’intérêt général et collectif, c’est l’intérêt d’une petite poignée d’industriels, de financiers, de banquiers, de rentiers qui est savamment servi par le pouvoir politique. Les États, dans le système capitaliste et notamment dans les pays occidentaux, jouent en quelque sorte le rôle de zone tampon afin de protéger le pouvoir économique. L’hyper importance accordé au pouvoir parlementaire et surtout exécutif tend à diriger la colère des peuples vers les politiques, qui ne sont en fait que les serviteurs et les laquais du pouvoir économique et financier.

Aux États-Unis par exemple, pays du capitalisme roi, les sommes versées par les multinationales, les banques, les milieux d’affaires aux candidats pour financer leur campagne atteignent des milliards de dollars. En 1996, après quatre ans de gouvernance médiocre, Bill Clinton chercha des fonds afin de financer sa campagne électorale. Il se tourna donc vers des banquiers qu’il invita à prendre le café à la Maison Blanche(3).

Le deal était simple : en échange de millions de dollars, le président sortant s’engageait à mettre fin à la loi Glass-Steagall promulguée en 1933 en pleine crise financière par le président Roosevelt. Cette loi avait pour but d’interdire aux banques de dépôts de risquer l’argent de leurs clients. Fraîchement élu grâce aux généreux dons de ses amis banquiers, le président Clinton s’empressa de faire abroger la loi au Congrès, composé en majorité de Républicains. Encore un exemple qui montre que le pluralisme tant vanté cache en réalité un implacable monisme idéologique et politique des partis dominants.

Les candidats à la Maison Blanche, à l’Élysée, au 10 Downing Street, véritables pantins des puissances de l’argent symbolisent la vassalisation toujours plus indigne et honteuse des pouvoirs publics au pouvoir privé du profit. Pas étonnant qu’après avoir reçu des milliards de dollars de financement, les chef d’États renvoient l’ascenseur à leurs bienfaiteurs à coup d’exonérations fiscales, de baisse voire d’abrogation de l’impôt sur la fortune, de baisse du « coût du travail », de déclenchement de guerres afin de satisfaire les lobbies de l’armement comme ce fut le cas avec les nouvelles croisades lancées par George Bush fils contre l’« axe du mal ». Car, comme le remarquait très justement le candidat Républicain John Mc Cain, lobbyiste pour le secteur financier et ami des néo-nazis de Svoboda ukrainien ; « les pauvres ne font pas de donations ». Ils n’ont donc rien à attendre des pouvoirs en place.

Toujours aux États-Unis, 50% des anciens sénateurs deviennent des lobbyistes au service de grandes entreprises (4). En Angleterre, où le secteur financier compte pour 30% dans le Produit Intérieur Brut (PIB), sur les vingt neuf membres du cabinet de David Cameron, on compte dix-huit millionnaires (5). Peut-on croire alors un seul instant que des personnes de la haute société, de la classe dominante, aussi riches que puissantes vont s’atteler à l’établissement du bien commun et à la défense de l’intérêt général ?

En 1956, le sociologue états-unien Charles W.Mills publia l’Elite au pouvoir, un livre qui suscita beaucoup de controverses à l’époque. Et pour cause, il mettait en lumière l’accaparement du pouvoir par une étroite minorité composé de chefs d’entreprises, de patrons de presse, de hauts fonctionnaires dans des sociétés où le pouvoir était supposé se trouver dans les mains des citoyens.

« Les hommes des sphères supérieures sont impliqués dans un ensemble de « bandes » qui se recoupent et de « cliques » unies entre elles par des liens compliqués » écrivait-il. Cette description de la classe dominante semble bien convenir au rendez-vous que se donne un mercredi de chaque mois l’élite française, dans le très sélect dîner du Siècle. Ce dernier regroupe le gratin des 1% français. Selon son fondateur, Georges Bérard Quélin, collaborateur puis résistant, le dîner du Siècle a pour objectif de bâtir « un pont entre deux mondes qui s’ignorent trop en France (politiques, hauts fonctionnaires, journalistes, industriels, banquiers) ». « On va au dîner du Siècle pour le pouvoir » affirmera même M.Jean-Louis Buffa, conseiller auprès de la banque Lazard et ancien président de Saint-Gobain, grande entreprise française coté au CAC40(6).

La présence de représentants politiques au sein de l’institution élitiste bourgeoise est également très importante. On y trouve des personnalités de droite comme l’ancien président Nicolas Sarkozy, l’ancien premier ministre François Fillon, et l’ennemi proclamé des voleurs de pains au chocolat, Jean-François Copé. L’autre droite, représentée par le Parti Socialiste et Martine Aubry a également sa place dans les salons cossus du dîner. « J’aime beaucoup le Siècle ; J’ai cessé d’y aller lorsque je suis devenue ministre en 1997. C’était très intéressant. Je me retrouvais à table avec des gens extrêmement différents (…) L’initiative peut être perçue comme totalement élitiste, mais cela reste un vrai lieu de rencontre. J’y ai beaucoup appris. Car, pour moi, la vraie intelligence, c’est d’essayer de comprendre des gens qui ont une logique différente ». disait-elle. Logique différente ? Vraiment ? Allons, la tromperie a assez duré ! Il est temps de renvoyer les partis sociaux démocrates, notamment le parti socialiste français qui se réclame être de gauche, à ce qu’ils sont vraiment, c’est à dire une « droite complexée » selon les termes de l’économiste Frédéric Lordon.

Les partis sociaux-démocrates ont souvent fait pire en termes économiques que leurs homologues de la « droite décomplexée. » C’est le cas par exemple du chancelier allemand et chef du parti social-démocrate (SPD), Gerard Schroeder qui a littéralement détruit les derniers vestiges de l’État social allemand à travers la libéralisation du marché du travail, la baisse voire la disparition des allocations pour les chômeurs qui refusaient un emploi, l’instauration de jobs à 1 euro de l’heure… Autant de mesures qui ont provoqué une précarisation croissante de la population ainsi qu’un accroissement important des inégalités. Dans le fameux modèle allemand, tant vanté par les partis sociaux démocrates et conservateurs européens ainsi que par les médias dominants, les 10% les plus riches s’accaparent 53% de la richesse du pays. Plus de 16% de la population allemande vit sous le seuil de pauvreté.

En France, même son de cloche, le virage néolibéral pris par le président Mitterand en 1983 a marqué le début du ralliement idéologique et politique aux politiques impulsées par Margaret Thatcher et Ronald Reagan. Désengagement progressif de l’État dans les affaires économiques, privatisations à outrance, financiarisation croissante de l’économie, perte de souveraineté monétaire… En quittant le gouvernement en 1986, Laurent Fabius, alors premier ministre autoproclamé socialiste déclarera : « Nous faisons le sale boulot que la droite n’ose pas faire ». En effet, les partis dits de gauche n’ont été et continuent de n’être en réalité que les secondes mains de la domination bourgeoise. Des partis teintés d’un discours social et progressiste, même si on remarquera que ce discours évoluera jusqu’à ce que Lionel Jospin, alors candidat à l’élection présidentielle annoncera solennellement que son « programme n’est pas socialiste » ou encore « L’État ne peut pas tout ».

Les partis d’extrême droite, eux, qui se présentent comme des recours face aux politiques imposées par les institutions financières internationales, constituent en réalité des recours qui serait utilisés par les tenants de l’économie en cas de danger ultime ou de risque d’explosion du système. L’idéologie des droites extrêmes, de plus en plus teintée d’un discours social pris à la gauche, substitue de fait la nation à la classe sociale. Alors que l’anticapitalisme trouve ses racines dans la lutte des classes, l’idéologie nationaliste, elle, incorpore une dimension raciale dans la question sociale. Les discours anti-élites des partis comme le Front national sont en effet toujours accompagnés d’une stigmatisation et d’une accusation criminelle de l’immigré, de « l’assisté », des jeunes des banlieues, de l’islam… Les élites n’ont donc rien à craindre des partis d’extrême droite, xénophobes et racistes, qui ne déclencheront qu’une « révolution passive » selon les termes utilisés par le théoricien marxiste italien Antonio Gramsci, c’est à dire une révolution sans révolution. Un simple changement de personnel politique, qui ne remettrait absolument pas en cause les bases économiques du capitalisme ni la propriété privée des moyens de production. Quant aux partis de la « vraie » gauche, ceux qui réclament une rupture avec l’ordre politico-économique établi, ils ne sont que très peu audibles car très rarement invités sur les plateaux de télévision.

Nous le voyons bien, le système politique qui domine dans les pays occidentaux est un système totalement verrouillé, cadenassé qui ne laisse que des miettes à la pensée émancipatrice et alternative. La classe dominante, consciente de ses intérêts et des moyens pour parvenir à ses fins dispose de nombreux leviers d’asservissement comme les médias pour légitimer des politiques destructrices qui vont à l’encontre des peuples. Il est donc aujourd’hui urgent de remettre la démocratie au centre du jeu et de la renvoyer à ce qu’elle est vraiment dans les pays occidentaux, c’est à dire un instrument de domination politique et idéologique utilisé par la classe possédante à des fins d’assujettissement des citoyens. Dans un moment de crise institutionnelle, politique et économique sans précédent dans nos pays, il est essentiel de revenir au sens premier des mots et de leur rendre leur véritable signification, leurs lettres de noblesse. Car les mots démocratie, citoyenneté, politique sont aujourd’hui monopolisés et accaparés par ceux qui en sont les fossoyeurs. Monopolisés par les professionnels de la politique à des fins électorales.

Dans un système dominé par la dictature de la pensée unique, par les média-mensonges et les manipulations quotidiennes, par l’idée que l’austérité et le néolibéralisme sont les seules possibilités envisageables pour le futur, par l’idée que le capitalisme et son corollaire la démocratie représentative sont les seules structures économiques et politiques possibles pour l’humanité, il est primordial de penser et d’imaginer un système où la démocratie prenne tout son sens en tant que pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple et non pouvoir d’une élite.

Citoyenneté comme exercice direct et commun de la puissance souveraine par l’intérêt du peuple porté vers la chose publique. Politique comme la libre association de citoyens en vue de gérer et d’organiser la vie dans la cité et non ces batailles mesquines entre politiciens carriéristes. Penser, réfléchir, analyser sont aujourd’hui devenus des efforts considérables tant les messages de propagande véhiculés par les médias dominants aux mains, on le sait, de grands industriels et de banquiers sont puissants et poussent nombre de gens à la résignation dans une ambiance de morosité. Mais il serait vain de réclamer une plus grande participation des citoyens dans les affaires publiques de demain sans remettre fondamentalement en cause le système économique dominant. En somme, pas de démocratie politique sans démocratie économique. Pas de véritable démocratie sans bouleversement puis effondrement du capitalisme. Car comme le disait Marx : « la domination politique du producteur ne peut coexister avec la pérennisation de son esclavage social. »(7)

 

(1)Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat Social, Livre III

(2)Science Po, Laminoir des élites françaises, Manière de Voir, Avril-Mai 2012

(3)Serge Halimi, Le gouvernement des banques, Le Monde Diplomatique, Juin 2010

(4)Ibid

(5)Tony Wood, Enfin, le Royaume-Uni défie l’ombre de Thatcher, Manière de voir Août-Septembre 2014

(6)Ibid

(7)Karl Marx, La Guerre civile en France, III