Archive pour l’histoire sous influence

Petit retour historique sur les « barbares » et la « civilisation »…

Posted in actualité, crise mondiale, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, N.O.M, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique with tags , , , , , , , , , on 3 décembre 2016 by Résistance 71

« Barbares » et « civilisations »

 

Jean-Paul Demoule*

 

22 janvier 2016

 

url de l’article original:

http://www.jeanpauldemoule.com/barbares-et-civilisations/

 

(*) Jean-Paul Demoule est professeur émérite de protohistoire à la Sorbonne, membre de l’Institut Universitaire de France, ancien directeur de l’Institut National de Recherche en Archéologie Préventive (INRAP) et a collaboré au CNRS. Spécialiste de l’âge de fer, de l’histoire de l’archéologie, il est considéré comme le père de l’archéologie préventive en France. Le professeur Demoule est l’auteur ou co-auteur de 17 ouvrages publiés depuis la fin des années 1990, notamment de l’excellent « On a retrouvé l’histoire de France », paru en 2012.

En ces temps pessimistes, l’Histoire ne cesse d’être requise dans les médias et dans les discours politiques. On se souvient comment la « Fin de l’histoire » avait été annoncée à grand fracas au moment de la Chute du Mur de Berlin par l’idéologue conservateur américain Francis Fukuyama, usant du détournement d’un concept à l’origine hégélien : après la disparition du communisme d’État, le libéralisme économique et la démocratie (dans sa version occidentale) étaient voués à régner indéfiniment sur le monde. Mais la première guerre d’Iraq intervint juste après, et un autre idéologue, américain lui aussi, Samuel Huntington, annonça au contraire en 1996 un « Choc des civilisations » (« The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order »), théorie à laquelle la seconde guerre d’Iraq et l’invasion de l’Afghanistan après le 11 septembre 2001 auraient donné a posteriori un sens, mais pas forcément celui qui était prévu. Le développement depuis lors de mouvements islamistes terroristes et l’actuelle crise des réfugiés venus d’Afrique et du Proche-Orient ont rendu plus paroxystiques encore ces références historiques et leurs manipulations, opposant « civilisation » (sous-entendue occidentale) et « barbares » – et si « barbares » il y a, les plus mécaniquement connus d’entre eux sont bien sûr ceux des « Invasions barbares » qui mirent fin au monde antique.

Les barbares sont dans nos murs

Ainsi la présidente du Front national français déclarait-elle dans une réunion publique à Arcachon le 14 septembre 2015 : « Sans nulle action de la part du peuple français, l’invasion migratoire que nous subissons n’aura rien à envier à celle du IVe siècle et aura peut-être les mêmes conséquences ». Elle précisait cette référence historique (peut-être après consultation de son service de communication) dès le lendemain matin sur la radio France Inter : « J’ai dit – je n’ai pas d’ailleurs comparé [sic] – que nous pourrions assister dans les années qui viennent à l’équivalent des invasions vécues au IVe siècle, c’est-à-dire ces gigantesques mouvements migratoires, qui n’étaient pas en réalité des invasions au départ, mais qui étaient des installations. Voilà. Et je pense que gouverner c’est prévoir ».

Sa nièce, la députée Marion Maréchal-Le Pen, avait invoqué une actuelle « guerre de civilisation » dans un entretien au journal Présent (du 15 janvier 2015) ; et affirmé le 5 juillet dernier, dans une réunion publique au Pontet (Vaucluse), dont le nouveau maire appartient à son parti : « La Provence est une terre d’identité et de résistance. Résistance des princes provençaux face à l’invasion sarrasine, résistance face à la terreur révolutionnaire, face à la réforme protestante, face à l’occupant allemand, face au funeste projet de l’Union européenne en 2005. ». Elle devait d’ailleurs s’en excuser peu après auprès des autorités protestantes, arguant de ses propres origines partiellement protestantes.

Ces comparaisons avec les barbares d’antan n’étaient pas nouvelles. On la trouvait déjà quelques mois auparavant – comme je l’ai évoqué dans un texte précédent – dans la bouche de l’essayiste et nouvel académicien Alain Finkielkraut : entre ces fameuses « invasions barbares » du Haut Moyen Âge et les immigrations des dernières décennies, l’identité française serait restée intacte et inchangée. Les « quarante rois » ou les « quinze siècles » qui auraient « fait la France » maintes fois invoqués par nos dirigeants, du général de Gaulle à Nicolas Sarkozy, seraient un fait historique.

Qu’est-ce que la France ?

On le sait, l’histoire réelle est toute autre. À la fois parce que la « France » du Haut Moyen Âge n’existait pas en tant que telle, que le royaume franc de Clovis avait peu à voir avec les frontières françaises actuelles (la Bretagne et tout le quart sud-est en moins ; la Belgique et l’Allemagne du sud-ouest en plus), et qu’il faut attendre la fin du Moyen Âge pour que les frontières de « la France » commencent à ressembler un peu aux actuelles, encore qu’il y manquait, entre autres, toute la partie orientale – Lorraine, Alsace, Savoie, comté de Nice, Corse. Une large partie de cet actuel territoire n’est en outre que le résultat de conquêtes sur des populations parlant des langues bien différentes du « français », et donc d’une « identité » et d’une culture différentes – Occitanie, Catalogne, Pays basque, Bretagne, Alsace et Moselle, Flandres, Corse.

Symétriquement, des migrants n’ont cessé d’arriver de l’extérieur et de se mélanger dans ledit territoire depuis les fameuses « invasions barbares » du 4ème siècle : Bretons, Arabes et Vikings au cours du premier millénaire, Anglais à partir du 14ème siècle, tout comme Tziganes ou Roms, Juifs réfugiés d’Espagne puis Morisques aux 15ème et 16ème siècles, sans compter toutes les cours qui accompagnèrent les reines de France étrangères (d’Italie, d’Espagne, d’Autriche, de Pologne …) et surtout les mercenaires qui aux 17ème et 18ème siècles composaient au moins un quart des armées royales. Puis vinrent aux 19ème et 20ème siècles les travailleurs de l’industrie, italiens, belges, espagnols, portugais, polonais ; tout comme les réfugiés politiques fuyant les persécutions, au 19ème siècle d’abord, puis au 20ème siècle : Arméniens rescapés du génocide de Turquie, Russes Blancs, Juifs d’Europe orientale fuyant les pogroms, Républicains espagnols, allemands, italiens – la frontière entre réfugiés « politiques » et « économiques » restant bien souvent ténue.

À cela se sont ajoutés les mouvements dans l’autre sens : les protestants réfugiés en Angleterre et en Allemagne après la révocation de l’Édit de Nantes, et tous les colons partis de métropole vers l’Amérique du Nord et l’Inde dans le premier empire colonial français, en attendant évidemment le second empire colonial, commencé avec la conquête de l’Algérie de 1830 et parachevé par la Troisième République.

On le voit, il faut beaucoup ignorer l’histoire, ou beaucoup tenter de la manipuler, pour prétendre que les immigrations nord-africaines du dernier demi-siècle, « politiques » ou économiques », représenteraient un événement sans précédent, prélude à un « grand remplacement » dans une « France » inchangée depuis quinze siècles. Ces comparaisons hasardeuses sont d’autant plus surprenantes que, par exemple, le dernier recueil d’Alain Finkielkraut invoquait par son titre, emprunté à Charles Péguy, « La seule exactitude ». Et que précisément il s’y oppose, au nom de l’ « exactitude » historique et du « réel », aux comparaisons entre l’actuelle montée des mouvements d’extrême droite partout en Europe et le même phénomène pendant les années trente ; et, plus insupportable encore pour lui, la comparaison entre le rôle de boucs émissaires que jouaient les Juifs dans la phraséologie (avant passage à l’acte) des mouvements fascistes européens d’avant-guerre, et le rôle de boucs émissaires que jouent les immigrés dans la phraséologie actuelle des héritiers de ces mouvements.

C’est ce même souci d’ « exactitude » historique qui aura permis au nouvel académicien de faire, comme le veut la coutume sous la Coupole, l’éloge de son prédécesseur, Félicien Marceau, pseudonyme de Louis Carette, condamné en Belgique pour collaboration avec le nazisme et écrits antisémites, et dont l’élection en 1975 provoqua la démission de l’académie du poète résistant Pierre Emmanuel.

Quant aux comparaisons, on trouvera sans peine, par exemple, des invectives adressées dès la fin du 19ème siècle à l’encontre des travailleurs immigrés italiens (il y eut des massacres, comme à Aigues-Mortes en 1893), parfaitement superposables à celles qui fleurissent quotidiennement sur les immigrés d’Afrique du nord.

Lumpenproletariat

Les assassins manipulés qui ont commis les crimes de masse du 13 novembre 2015 à Paris sont-ils pour autant des « barbares », au sens historique du terme ? Et leurs crimes seraient-ils sans équivalent dans l’histoire ? Faut-il rappeler que les pires massacres et viols commis en Europe depuis la fin de la dernière guerre mondiale, relevant tant du crime contre l’humanité que du crime de guerre, et du crime tout court, l’ont été par des « chrétiens » « blancs », serbes et dans une moindre mesure croates, contre d’autres « chrétiens », mais surtout contre des « musulmans » ? – les guillemets n’ayant ici pour fonction que de disjoindre tradition culturelle et pratique religieuse.

À ce moment là, tout comme aujourd’hui, les victimes n’avaient et n’ont pas le même poids, ni ne reçoivent les mêmes témoignages de solidarité selon le pays où elles sont assassinées. Et, dans la Yougoslavie des années 1990 comme dans la France de 2015, les religions monothéistes sont aussi l’habillage idéologique visible des luttes de pouvoir et des luttes sociales. Les criminels de 2015 semblent bien relever d’une étrange alliance, sous couvert d’une déviation religieuse aberrante – mais toute religion n’est-elle pas d’abord, pour reprendre Freud, une névrose, encore que l’on ait ici plutôt affaire à des comportements psychotiques – alliance pathologique, donc, entre les luttes de pouvoir au Moyen-Orient et le ressentiment social de populations défavorisées, ex-colonisées, de l’Europe occidentale.

Une alliance monstrueuse où ce qui ressemble beaucoup à une insurrection sociale embryonnaire est passée, en dix ans, de l’incendie massif de voitures dans les quartiers pauvres, comme on l’a vu en 2005, à l’assassinat à bout portant de jeunes gens du même âge, appartenant aux classes sociales intermédiaires. Une insurrection sociale qui se trompe de cible, à la fois manipulée et réactionnaire, loin de toute revendication politique organisée et cohérente, bref typique à toutes époques des mouvements de ce que l’on peut continuer à appeler avec pertinence le « Lumpenproletariat ».

S’y ajoute sans doute l’effet de déréalité que confère la « société du spectacle », où les écrans – informations du monde ou jeux vidéos – ont remplacé la participation directe au monde réel, qu’aucune frontière nette ne sépare plus du monde virtuel, pas plus que le mal ne l’est du bien. Et s’y ajoute enfin, de la part de ceux qui manipulent les assassins, un sens certain de la communication moderne, sinon postmoderne, parfaitement contradictoire avec leur prétendu retour au sources d’un Islam médiéval fantasmé.

Les « invasions barbares » ont-elles existé ?

Mais revenons à l’histoire, à nos barbares historiques et à la « civilisation ». Ce dernier terme, qui émerge à l’époque les Lumières, est utilisé sous un sens laudatif dans toutes les classifications évolutionnistes, qui distinguent, comme Lewis Morgan repris par Friedrich Engels, les trois stades successifs de la « sauvagerie » (les chasseurs-cueilleurs du paléolithique), de la « barbarie » (les agriculteurs néolithiques et les sociétés à chefferie) et enfin de la « civilisation » (successivement antique, médiévale et moderne). Au 19ème siècle, la préférence allemande pour le mot « Kultur » influencera en retour la langue française, qui hésitera dorénavant entre « culture » et « civilisation » pour désigner aussi bien des sociétés précises que LA civilisation tout court (c’est à dire plus ou moins la nôtre). D’où les fluctuations, comme pour le titre du célèbre ouvrage de Freud de 1930, Das Unbehagen in der Kultur, traduit tantôt par « Malaise dans la culture » – tantôt par « … dans la civilisation ».

Si bien qu’il y a désormais une constante confusion, plus ou moins implicite, entre LA civilisation, comprise comme le plus haut degré d’achèvement de l’histoire humaine, et LES civilisations, dans le sens large d’un type de société. On se souvient des déclarations remarquées du ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, affirmant quelques semaines avant l’élection présidentielle de 2012 que « toutes les civilisations ne se valent pas ». Il fut soutenu, dans la polémique, par le président de la République qui n’y vit que « du bon sens ». Dans les medias occidentaux des débuts de l’année 2016, le « choc des civilisations » est devenu un terme d’emploi banal.

Mais l’ambigüité existe aussi chez les historiens. Bryan Ward-Perkins, un historien anglais, intitula son livre de 2005 The Fall of Rome and the End of Civilization, néanmoins traduit en 2014 en français sous le titre moins péremptoire de : La chute de Rome : Fin d’une civilisation. De même, le livre très médiatisé (et abondamment primé aux Etats-Unis) d’Eric Cline proclamait 1177B.C. : The Year civilization collapsed – ce qui fut traduit l’année suivante en 2015 par : 1177avant J.-C., le jour où la civilisation s’est effondrée. D’un point de vue historique, certes les archéologues ne trouvent plus après cette date de palais, de fresques, de masques en or ou de tablettes inscrites et parlent, déçus, d’Âges Sombres (Dark Ages). Mais, comme après l’effondrement de la civilisation de l’Indus ou des Mayas, ce sont toujours les mêmes communautés villageoises qui subsistent sur place, simplement sans la couche dirigeante qui vivait de leur exploitation. C’est pourquoi un autre livre très populaire, celui de Jared Diamond, Effondrements, comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie (2005), fut contesté dès l’année suivant sa parution lors d’un colloque d’archéologues : Questionning Collapse. Human Resilience, Ecological Vulnerability, and the Aftermath of Empire (publié en 2010 sous la direction de Patricia McAnany et Norman Yoffee).

De fait les « barbares » n’ont pas toujours été regardés de la même façon. Tacite avait fait des Germains de « bons sauvages », qu’il opposait aux mœurs dissolues de sa Rome antique. Le Moyen Âge a été sévère à leur égard et créa la légende de ces « fléaux de Dieu » ; mais cette époque fut à son tour « barbarisée » à l’âge classique, qui traita son art de « gothique », c’est-à-dire « digne des Goths », cependant que la noblesse d’Ancien Régime se réclamait d’une ascendance franque, et donc barbare. La Révolution, avec l’abbé Siéyès lui rendit la politesse en invitant ces « sauvages sortis des bois et des étangs de l’ancienne Germanie » à retourner là d’où ils venaient – ce que beaucoup firent, avant de revenir dans les fourgons de la Restauration. Le romantisme allemand au contraire, prenant Tacite au mot, réhabilita les barbares dont le sang neuf et viril aurait eu raison de la décadence romaine. Eric Michaud vient de montrer, dans un livre passionnant, « Les invasions barbares – une généalogie de l’histoire de l’art », comment l’histoire de l’art se construisit au 19ème siècle sur une telle réhabilitation.

Mais vient la Troisième République, née d’une défaite contre l’Allemagne, dont la victoire permit l’unification presque complète. Dans la construction du roman national français que va diffuser la toute nouvelle école publique, les barbares redeviennent barbares, et vont le rester durablement. Les pages des manuels scolaires illustrent en images éloquentes les hordes sauvages déferlant sur notre pays. Il faut aussi se tirer d’un douloureux paradoxe : les Francs, qui ont donné son nom à la France, à sa langue et à sa monnaie, sont des Germains. On tâche de gommer cette germanité des débuts de l’histoire officielle, tantôt en barbarisant les « rois fainéants » mérovingiens, tantôt en francisant ce qui pouvait être sauvé : Karl des Grosse devient Charlemagne, et Aachen Aix la Chapelle. Et l’on voit dans l’art roman une résurrection de l’art celtique, après une regrettable parenthèse barbare.

L’archéologie et les barbares

On en était là depuis un siècle quand, avec le développement de l’archéologie préventive durant les trois dernières décennies, le tableau changea radicalement – grâce aussi à une relecture critique des sources historiques qu’illustrent les travaux de Bruno Dumézil en France, de Walter Pohl en Autriche ou encore de Florint Curta aux Etats-Unis. L’archéologie ne témoigne en effet d’aucun cataclysme généralisé, dans lequel aurait péri, sous les coups des barbares, tout le monde civilisé. Si le style des objets se transforme, comme il se transformait dans le passé, les campagnes, leurs fermes et leurs grands domaines continuent d’être occupés. Les villes tout autant, même si elles diminuent parfois en taille, construisent ou renforcent leurs fortifications, indices de temps moins calmes que sous l’empire, et si les archéologues y rencontrent d’épaisses couches de terres organiques, les fameuses « terres noires », laissées par des zones non construites, ou construites en matériaux légers, ou encore vouées au rejet de détritus.

Les « barbares », on le sait, ne voulaient nullement détruire l’Empire, mais au contraire s’y intégrer, même s’il y eut parfois des mouvements violents, qu’il faut néanmoins relativiser. Les rois barbares se faisaient représenter en empereurs romains, Charlemagne compris, et tous les barbares se convertirent au christianisme, dans ses différentes variantes d’alors. La grande bataille des Champs Catalauniques où furent repoussées en 451 les armées d’Attila, officiellement emblématique du combat des forces du Bien contre le Fléau de Dieu, opposait en réalité deux coalitions de peuples germaniques, au gré de ralliements de circonstances. Un peu comme une autre bataille emblématique, celle du Champ des Merles à Kosovo Polje en 1389, qui vit les troupes du Sultan Bajazet prendre, face à l’armée serbe du prince Lazare, le contrôle des Balkans pour cinq siècles : elle opposait également deux coalitions, l’armée ottomane incluant des princes vassaux chrétiens, serbes et bulgares.

Et si l’on invoque les « racines chrétiennes de l’Europe », c’est précisément dans l’Europe barbare que ces racines s’enracinent.

Pourtant, la référence aux « invasions barbares » est omniprésente ces temps-ci. La dernière livraison du « Figaro Histoire » le confirme. Cette revue bimestrielle fondée en 2012 est dirigée par le journaliste Michel de Jaeghere, venu de la presse de l’extrême droite policée, successivement Valeurs Actuelles puis Spectacle du Monde, dont il a été directeur. On lui doit plusieurs livres, dont Le Livre blanc de l’armée française en Algérie (2002 : livre collectif destiné à réhabiliter le rôle civilisateur de notre armée pendant la guerre d’Algérie) ; Enquête sur la christianophobie (2005) ; La Repentance : Histoire d’une manipulation (2007). Et il vient justement de faire paraître aux Belles Lettres : Les derniers jours – La fin de l’empire romain d’Occident. C’est sur la base de ce livre que ce numéro du Figaro Histoire se consacre au thème : « Quand les Barbares envahissaient l’Empire romain », avec des sous-titres explicites en couverture : « Les barbares sont dans les murs » et « comment meurt une civilisation ». Toutes ces transparentes allusions à la présente situation géopolitique ne sont évidemment qu’au prix de singulières déformations de l’histoire. On pourra lire, en symétrique, le numéro spécial des Cahiers de Science et Vie qui, toujours sur les « invasions barbares », propose cette fois un dossier objectif et accessible. C’est possible.

Et sur les migrations dans l’histoire, des origines à nos jours, le colloque de l’Inrap qui leur a été consacré en novembre 2015 en collaboration avec la Cité de l’Immigration peut être suivi sur internet.

Les « races » dans l’histoire

Une ultime remarque historiographique, cette fois à propos des « races », puisqu’une polémique sur la « race blanche » a occupé, faute de mieux, pendant quelques semaines l’actualité médiatique, à la suite des déclarations de la députée européenne Nadine Morano, ancienne secrétaire d’État chargée de la Famille et de la Solidarité. Rappelant que la nation française était « de race blanche », elle se fondait non sans raison sur une déclaration du général de Gaulle, icône nationale. Ce dernier aurait confié à Alain Peyrefitte, qui fut ministre de l’Information et académicien : « Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne » – ce qui prouve incidemment que la locution désabusée « quand même », qui rythme de nos jours presque toute déclaration publique ou privée, n’est pas si récente.

Maints journalistes se sont contorsionnés, afin de sauver la mémoire du grand homme, en expliquant, soit que Peyrefitte aurait brodé, soit que le général aurait voulu dire autre chose. Il avait écrit pourtant bien avant, dans ses Mémoires d’espoir, à propos de l’Europe : « Pour moi j’ai, de tous temps, mais aujourd’hui plus que jamais, ressenti ce qu’ont en commun les nations qui la peuplent. Toutes étant de même race blanche, de même origine chrétienne, de même manière de vivre, liées entre elles depuis toujours par d’innombrables relations de pensée, d’art, de science, de politique, de commerce, il est conforme à leur nature qu’elles en viennent à former un tout, ayant au milieu du monde son caractère et son organisation ».

La « race » au sens moderne ne date que de la fin du 18ème siècle, quand les savants naturalistes comme Linné ou Blumenbach entreprennent de classer plantes, animaux, minéraux – et humains. L’anthropologie physique à prétention scientifique ne date, elle, que du milieu du 19ème siècle. Paul Broca, le grand médecin progressiste à qui l’on doit notre « zone de Broca », partie de notre cerveau qui nous permet de parler, la définissait comme « l’étude scientifique des races humaines », races par nature inégale. Leur définition reposait sur la mesure des crânes. Or, plus on mesurait de crânes (et jusqu’à 5.000 mesures sur un même crâne), plus les frontières entre groupes humains s’effaçaient – évidemment. Si bien qu’à la fin du 19ème siècle, l’un des principaux disciples de Broca, Paul Topinard, pouvait affirmer : « La race n’existe pas dans l’espèce humaine, […] elle est un produit de notre imagination et non une réalité brute, palpable ». Dès lors, la notion de « race » sortit progressivement du champ scientifique, même si elle survécut en France, avec l’école d’Henri-Victor Vallois, plus longtemps qu’ailleurs.

Mais en tant que terme idéologique, appuyé sur la fausse évidence du sens commun, elle continua, on le voit, une carrière prospère. Le président même de l’Académie des Sciences, Emmanuel Leclainche, pouvait ironiser en 1937 : « Il est entendu que pour les savants, il n’y a plus de races humaines. Mais, malheureusement ou heureusement, il n’est point que des savants sur terre. La masse des ignorants persiste à croire qu’il existe tout de même des Blancs, des Noirs et des Jaunes et qu’on les reconnaît sans trop de peine ». Les choses n’ont pas évolué depuis, malgré les manuels scolaires ou les expositions pédagogiques, comme celle du Musée de l’Homme, il y a quelques années : « Tous parents, tous différents ». L’ironie, si l’on peut dire, de l’histoire est que cette invocation de la « race blanche » a pour fonction actuelle de distinguer « Français de souche » et populations issues d’Afrique du Nord et du Proche-Orient, lesquelles sont pourtant, de par les classifications raciales, de … « race blanche ».

Mais on aurait tort de ne voir là que des résidus idéologiques. Le racisme « scientifique », s’il a abandonné la craniométrie, continue d’utiliser le QI, et surtout la génétique. Le livre de 1994 The Bell Curve: Intelligence and Class Structure in American Life du psychologue Richard Herrstein et du politologue Charles Murray a été un best seller aux Etats-Unis. Il expliquait que les Afro-Américains ayant « scientifiquement » un QI inférieur à celui des « blancs », il était inutile de gaspiller de l’argent dans des programmes sociaux d’éducation. Best seller aussi A Troublesome Inheritance du journaliste américain Nicholas Wade, paru en 2014, qui prétend sans aucune preuve tangible que les différences génétiques entre les populations du globe expliquent aussi leurs comportements, agressifs ou pacifiques ou généreux, etc – tout comme on « détecte » régulièrement le gène du crime ou de l’homosexualité. Le Wall Street Journal, entre autres, en fit une recension enthousiasme, que ne suffit pas à doucher une lettre collective de protestation, signée par près de 150 généticiens de renom.

Avec l’actuel prestige de la génétique et ses succès effectifs en médecine, dans les enquêtes policières ou encore dans la mise en évidence de migrations préhistoriques, on n’est pas prêt d’en finir avec le racisme biologique.

[…]

Temps de mettre les héros officiels de l’histoire au placard ?… (Howard Zinn)

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Ce que décrit avec précision Howard Zinn ci-dessous ne concerne pas que l’histoire du pays du goulag levant (ex-USA), mais pourrait être celle de tous les états-nations et leurs litanies mythologiques, idolâtries officielles. Mention spéciale à la France dans le domaine…

Qui sont les « héros » français à déboulonner et ceux dont le peuple et non l’oligarchie serait fier ?… La liste est sans doute longue.

— Résistance 71 ~

 

Les héros autour de nous

 

 Howard Zinn

 

 7 Mai 2000

 

 url de l’article:

http://howardzinn.org/the-heroes-around-us/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Récemment, j’ai rencontré un groupe d’élèves de Lycée, l’un d’eux m’a demandé: “J’ai lu dans votre livre “Une histoire populaire des Etats-Unis”, au sujet des massacres des Indiens, la longue histoire du racisme, la persistance de la pauvreté dans ce qui est devenu le pays le plus riche du monde, les guerres insensées. Comment puis-je me préserver d’être complètement aliéné et déprimé ?

Cette question m’a été posée bien des fois sous des formes différentes, l’une de ces formes étant: “Comment se fait-il que vous ne soyiez pas déprimé ?” Qui a dit que je ne le suis pas ?… Du moins brièvement ; pour une fraction de seconde, de telles questions me dépriment jusqu’à ce que je pense: la personne qui a posé cette question est la preuve vivante de l’existence partout de bonnes personnes, qui se sentent véritablement concernés par les autres. Je pense à toutes les fois où quelqu’un demande depuis l’audience des conférences que je fais dans ce pays: Où est le mouvement populaire aujourd’hui ? L’audience qui entoure cette personne, même dans une petite ville de l’Arkansas ou du New Hampshire ou de Californie, consiste en un millier de personnes !

Une autre question que me posent souvent des élèves ou des étudiants: Vous cassez souvent nos héros nationaux comme les pères fondateurs, Andrew Jackson, Abraham Lincoln, Theodore Roosevelt, Woodrow Wilson, John F. Kennedy. N’avons-nous pas besoin d’idoles nationales ? Oui je suis d’accord, il est bon d’avoir quelques figures historiques que l’on puisse admirer et émuler. Mais pourquoi tenir pour modèle les 55 hommes blancs et riches qui ont écrits la constitution des Etats-Unis comme une manière d’établir un gouvernement qui protégerait toujours les intérêts de leur classe, celle des propriétaires terriens propriétaires d’esclaves, des marchants, des industriels, des détenteurs de bons du trésor et des spéculateurs fonciers et autres ?

Pourquoi ne pas se rappeler de l’humanitarisme d’un William Penn, un des premiers colons qui fit la paix avec les Indiens Delaware au lieu de les harceler comme le firent les autres colons ? Pourquoi ne pas citer John Woolman, qui dans les années avant la révolution, refusa de payer ses impôts qui soutenaient les efforts de guerre de l’Angleterre et qui critiqua et s’en prit à l’esclavagisme. Pourquoi ne pas citer le capitaine Daniel Shays, vétéran de la guerre d’indépendance, qui mena une révolte de fermiers dans l’ouest du Massachussetts contre les impôts levés par les riches qui contrôlaient totalement la législature du Massachussetts ? Pourquoi glorifier comme le font nos livres d’histoire Andrew Jackson l’esclavagiste et massacreur d’Indiens ? Jackson fut un des architectes de la tristement célèbre piste des larmes, qui vit 4000 des 16 000 Indiens Cherokees mourir durant le voyage de leur déportation depuis leurs terres ancestrales en Georgie vers l’Oklahoma. Pourquoi ne pas le remplacer comme héro national par John Ross, un chef Cherokee qui résista à la déportation de son peuple et dont l’épouse mourut sur la piste des larmes ? Ou par le leader de la nation Seminole Osceola, emprisonné puis finalement assassiné pour avoir mené une campagne de guerilla pour empêcher lui ausi la déportation de son peuple de Floride ? Le memorial/musée Lincoln ne devrait-il pas être enrichi par la présence d’un memorial pour Frederick Douglass, qui a bien mieux représenté la lutte contre l’esclavage que Lincoln ? Ce fut cette croisade menée par les abolitionnistes noirs et blancs, ensemble, qui devint un mouvement national, qui poussa un Lincoln d’abord bien reluctant, à émettre une proclamation d’émancipation peu motivée et persuada le congrès de passer les 13ème, 14ème et 15ème amendements à la constitution.

Prenez un autre héros présidentiel, Theodore Roosevelt, qui est toujours près du top de l’infatigable liste de “nos meilleurs présidents”. Le voilà sculpté sur le Mont Rushmore, comme une réminiscence permanente de notre amnésie nationale, oubliant son racisme, son militarisme, son amour de la guerre. Pourquoi ne pas le remplacer comme héro, même si le virer du Mont Rushmore représente un gros boulot, par Mark Twain ? Roosevelt a félicité un général de l’armée qui, en 1906, a ordonné le massacre de 600 hommes, femmes et enfants sur une île des Philippines. Mark Twain l’a dénoncé et il a continuellement dénoncé les cruautés commises dans la guerre américaine aux Philippines sous le slogan de “Pour mon pays, à tort ou à raison”.

Quant à Woodrow Wilson, occupant lui aussi une place importante au Panthéon du libéralisme américain, ne devrions-nous pas rappeler à ses admirateurs qu’il insista sur l’application des lois de la ségrégation raciale dans les bâtiments fédéraux, qu’il fit bombarder la côte mexicaine, envoya une armée d’occupation en Haïti et en République Dominicaine, mena notre pays dans l’enfer de la 1ère guerre mondiale et fit jeter les manifestants anti-guerre en prison. Ne devrions-nous pas amener au statut de héros de la nation quelqu’un comme Emma Goldman, une de celles et ceux que Wilson fit jeter en prison, ou Helen Keller, qui parla sans peur et sans reproche contre la guerre ? Assez de l’idolâtrie pour JF Kennedy, un guerrier de la guerre froide, qui commença la guerre secrète en Indochine, fut d’accord avec le plan d’invasion de Cuba et fut très, très lent à agir contre la ségrégation raciale dans le sud des Etats-Unis. Ce ne fut que lorsque le peuple noir des états du sud prit les rues, firent face aux Sheriffs et forces de répression du sud, leurs passages à tabac et leurs assassinats, que tout cela mît finalement la conscience nationale en émoi, que les administrations de Kennedy et de Lyndon Johnson furent finalement suffisamment embarassées pour qu’elles interviennent dans la mise en place de la loi sur les Droits Civils et sur le vote.

Ne devrions-nous pas remplacer les portraits de nos présidents, qui souvent prennent trop de place sur les murs de nos salles de classe, par ceux de héros venus du peuple comme Fannie Lou Hamer, la partageuse de récolte du Mississippi ? Elle fut expulsée de sa ferme, arrêtée et torturée en prison après qu’elle eut rejoint le mouvement des droits civils, mais elle devint une voix très éloquente pour la liberté ; ou Ella Baker, dont les conseils avisés et le soutien guidèrent la jeunesse noire du Student Nonviolent Coordinating Committee, le bras militant du mouvement dans le sud profond des Etats-Unis ?

En 1992, année du cinq-centième anniversaire de l’arrivée de Christophe Colomb sur ce continent, il y eu des réunions partout dans le pays pour célébrer Colomb, mais aussi et pour la première fois, pour défier cette exaltation coutumière du “Grand Découvreur”. J’étais dans un symposium dans le New Jersey où je fis remarquer les terribles crimes commis par Colomb et ses sbires espagnols sur l’île d’Hispaniola. Après mon intervention, l’autre personne sur la scène avec moi, qui était le président de l’association du jour de la célébration de Colomb pour l’état du New Jersey me dit: “Vous ne comprenez pas… Nous, italo-américains avons besoin de nos héros.” Je lui ai répondu que oui, je comprenais parfaitement le désir d’avoir des héros, mais pourquoi choisir un assassin et un kidnapper pour de tels honneurs ? Pourquoi ne pas choisir Joe Di Maggio ou Toscanini ou Fiorello la Guardia ou Sacco et Vanzetti ? L’homme ne fut pas convaincu. Les mêmes fausses valeurs qui ont mis des propriétaires d’esclaves, des tueurs d’Indiens et des militaristes dans nos livres d’histoire ne sont-elles pas à l’œuvre aujourd’hui? Nous avons entendu les constantes références au sénateur John McCain, surtout lorsqu’il fut candidat à la présidentielle, comme un “héro de guerre”. Oui il est possible d’éprouver de la sympathie pour les souffrances de McCain lorsqu’il fut prisonnier de guerre et soumis à une certaine cruauté. Mais devons-nous appeler un héros quelqu’un qui a participé à l’invasion d’un pays si loin du notre et qui en tant que pilote, largua des bombes sur des hommes, femmes et enfants, dont le seul crime était de résister à l’invasion américaine ?

Je n’ai rencontré qu’une seule voix dans les médias de masse qui manifesta son désaccord avec l’admiration générale pour McCain, celle du poète, romancier et journaliste au Boston Globe, James Carroll. Carroll contrasta l’”héroisme” de McCain, le guerrier, avec celui de Philip Berrigan, qui a été en prison une bonne douzaine de fois pour avoir manifesté d’abord contre la guerre durant laquelle McCain largua des bombes sur des civils, puis contre le dangereux arsenal nucléaire maintenu par notre gouvernement. Jim Carroll écrivit alors: “Berrigan en prison est le véritable homme libre, tandis que McCain demeure emprisonné dans un sens de l’honneur martial qui n’est pas examiné…

Notre pays est rempli de héros et de gens héroïques qui ne sont ni présidents, ni commandants militaires, ni magiciens de Wall Street, de gens qui maintiennent en vie l’esprit de résistance à l’injustice et à la guerre. Je pense à Kathy Kelly et à toutes ces voix de Voices in the Wilderness, qui, défiant la loi fédérale (NdT: désobéissance civile…), ont voyagé en Irak plus d’une douzaine de fois pour y amener des vivres et des médicaments aux gens souffrant des sanctions économiques imposées par les Etats-Unis.

Je pense aussi à ces milliers d’étudiants de plus de cent universités et collèges du pays qui manifestent contre la connexion de leurs universités avec des fournisseurs de produits venant des usines d’exploitation du tiers monde. Récemment à l’université de Wesleyan, des étudiants ont squatté le bureau du président de l’université pendant trente heures jusqu’à ce que l’administration soit d’accord avec toutes leurs revendications. A Minneapolis, il y a le cas des quatre sœurs McDonald, nonnes de leur état, qui ont été incarcérées à plusieurs reprises pour avoir manifesté contre la production de mines anti-personnels de l’entreprise Alliant . Je pense aussi aux milliers de personnes qui se sont déplacées à Fort Benning en Georgie pour demander la fermeture de la tristement célèbre et meurtrière School of the Americas (NdT: l’école des forces spéciales de “contre-insurrection”, qui y enseignent les techniques de contre-guerilla et de contrôle des populations. Des programmes de torture scientifiquement contrôlé y sont enseignés. Parmi les premiers instructeur de cette “école” furent les intervenants militaires français ayant mené la “bataille d’Alger” en 1957. Le général Aussarès y enseigna, car le modèle français est resté longtemps le top de la contre-insurrection. Tous les tortionnaires des juntes militiares fascistes ayant exercé en Amérique du Sud de Pinochet à Videla sont passés par la School of the Americas…) et les pêcheurs de la côte ouest qui participèrent à un blocage de huit heures pour protester contre la peine infligée à Mumia Abu-Jamal et tant d’autres…

Nous connaissons tous des personnes, la plupart des sans-noms, non reconnues, qui ont, le plus souvent bien modestement, parlé ou agit pour leurs croyances en une société plus égalitaire, plus juste et plus pacifiste. Pour éloigner toute aliénation et noirceur, il faut juste se rappeler de ces héros du passé et rechercher autour de nous les héros non remarqués du présent.

Histoire politique… « Aux origines du carcan européen » (Annie Lacroix-Riz)

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Les piètres fondateurs de l’Europe, ces héros que nous célébrons, scrutin européen oblige

 

Jacques-Marie Bourget

 

16 Mai 2014

 

url de l’article:

http://www.afrique-asie.fr/menu/actualite/7647-les-pietres-fondateurs-de-l-europe-ces-heros-que-nous-celebrons-scrutin-europeen-oblige.html

 

A lire absolument : « Aux origines du carcan européen (1900-1960) » d’Annie Lacroix-Riz*

 

Annie Lacroix-Riz fait penser à Eric Hobsbawm le géant anglais de l’histoire, spécialiste des nations et du nationalisme. Un exemple : en 1994 ce savant écrit « L’Age des extrêmes », un livre qui vous cloue à la vérité, sans doute comme Archimède à l’instant de crier « Eureka ». Pour Hobsbawm, le XXe siècle n’a pas duré cent ans mais rien que soixante quinze, de 1914 à 1991. Avant la « Grande guerre », le XIX e achève son temps en piétinant son successeur, et après la « Guerre du Golfe », le XXIe est déjà à l’appel. L’historien anglais est fâché avec les calendriers même s’il a sa façon de les remettre à jour. Et qu’est-il arrivé à ce bouquin qu’on doit toujours tenir dans sa valise en cas d’exode ? En France rien. Il a fallu que Le Monde Diplomatique se mobilise pour qu’Hobsbawm soit traduit et édité par Complexe. A Paris, la camarilla qui tient la publication des livres d’histoire n’entendait pas livrer le point de vue de ce britannique. Pour eux disqualifié puisque marxiste, donc paléo et forcément complice du Goulag.

Annie Lacroix-Riz vit la même aventure au sein même d’une « communauté » réduite au caquet, celle de nos historiens officiels qui écrivent leurs œuvres en direct à la télévision, assis sur les genoux de BHL. En général ils ont un passé de durs militants du PCF et, comme tous les convertis, sont devenus des Savonarole. Tant pis, la chercheuse a une bonne réputation sur le reste de la planète et chez les anglo-saxons, même auprès de ses confrères les plus réacs. Ce que ces chercheurs apprécient c’est la capacité de travail de cette dame qui mange un sandwich dans les archives et finit par y dormir. Elle lit tout dans toutes les langues, avec Lacroix-Riz nous sommes dans la brutalité des faits, ses citations font des ses lecteurs les témoins de l’histoire.

Elle vient de publier un livre dont, soyez en certains, vous n’entendrez jamais parler : « Aux origines du carcan européen (1900-1960) » aux éditions Le Temps des Cerises. En cette période où l’on nous demande de voter sur le sujet, ses mots ont un sens. Rappelons- nous le postulat, celui qui justifie l’Union comme une évidence : « L’Europe c’est le moyen d’éviter la guerre »… En quelques phrases Lacroix-Riz fait règle son sort au slogan en rappelant les guerres Yougoslaves, les divisions violentes et aujourd’hui l’Ukraine qui est un drame exemplaire. Son ressort est toujours le même, pour avancer leurs intérêts les États-Unis continuent d’utiliser l’Europe comme un outil. Cette fois pour combattre la Russie.

Le travail de l’historienne remonte à la source de ce schéma, de ce qu’on pourrait appeler « Euramérique ». Car, cette Europe d’aujourd’hui, sa larve, ou son œuf, est bien plus ancienne que les mano à mano de De Gaulle ou Mitterrand avec les chanceliers Allemands. Au terme de ce livre, bilan des recherches : l’Europe n’est rien d’autre qu’une succession d’ententes opportunes entre les grands groupes financiers Allemands et Français, avec les États-Unis qui veillent au respect du contrat de mariage. D’abord une idylle cachée, au plus rude de la guerre de 1914. Un conflit qui va faire tuer les hommes mais prospérer l’industrie. Ainsi nous rappelle Lacroix-Riz, en août 1914, après l’entrée des Allemands à Briey, fut pris un accord secret de « non bombardement » des établissements de Monsieur de Wendel. Des pancartes « à protéger » furent même apposées afin qu’un bidasse casqué à pointe ne vienne entamer le patrimoine sacré de cette famille. Autre exemple d’entente très cordiale, celui d’Henry Gall et de son trust chimique Ugine. Celui-ci, par l’intermédiaire de son usine suisse de La Lonza, fournira à l’Allemagne toute sa production électrique et les produits chimiques nécessaires à la fabrique d’armes terribles comme la cynamide. Entre firmes, pendant la guerre la paix continue.

Autre démonstration de cette stratégie transfrontière, la mise à mal du traité de Versailles. Ce dernier, qui mettait fin à la guerre de 1914 et contraignait l’Allemagne à des sanctions, est consciencieusement saboté par les États-Unis qui redoutent « l’impérialisme » d’une France trop forte et trop laïque. Le 13 novembre 1923 Raymond Poincaré est contraint de céder à la pression de Washington. Le deal est le suivant : vous vous retirez de la Ruhr, vous acceptez un Comité d’experts et de financiers Américains, et nous cessons de spéculer contre votre franc. C’est le Secrétaire d’État Hugues qui présente cet ultimatum au nom du banquier JP Morgan, cette même banque que nous trouvons aujourd’hui à la source de crise financière mondiale. Dans cet ukase d’outre Atlantique on retrouve la main de l’ombre qui, petit à petit, va modeler l’Europe telle quelle est.

Une anecdote, en août 1928, quand Raymond Poincaré propose à Gustav Stresemann, le ministre Allemand des affaires étrangères (qui fut brièvement chancelier 1923) de faire un « front commun » contre « la religion américaine de l’argent et les dangers du bolchevisme », c’est un refus. Pour Lacroix-Riz, Stresemann est un « père de l’Europe » trop méconnu, le pion des banques de Wall Street, et justement de JP Morgan ou Young. En 1925, lors de la signature du pacte de Locarno, qui redessine l’Europe d’après guerre, c’est le même Stresemann que Washington adoube comme grand architecte, tandis qu’Aristide Briand et la France sont assis à la pointe de fesses sur un strapontin. Stresemann signe ce qu’il qualifie secrètement de « morceau de papier orné de nombreux cachets ». Le gouvernement du Reich a déjà signé des accords secrets avec les nationalistes étrangers, amis. Stresemann sait que ce Pacte est obsolète de naissance. Pourtant « Locarno », alors qu’Hitler pousse les portes, restera dans les discours des partis de droite et ceux des Ligues, le mot sacré. Un synonyme de paix alors qu’il n’est qu’un masque du nazisme.

La France ayant desserré son emprise sur la Ruhr, il est alors temps de signer la vraie paix, celle des affaires. C’est la naissance de « L’entente internationale de l’acier », qui donnera le « Pool charbon-acier », c’est-à-dire notre Europe made in banques. L’Allemagne obtient 40,45% de l’Entente, la France 31,8% : la guerre est finie et une autre peut commencer. Et elle vient. En 1943 les États-Unis et l’Angleterre mettent au point le « statut monétaire » qui devra être mis en place dès le conflit terminé. Le vainqueur (les États-Unis) « imposera aux nations adhérentes l’abandon d’une part de leur souveraineté par fixation des parités monétaires ». Ce souhait a mis un peu de temps se réaliser mais, avec les rôles joués aujourd’hui par les agences de notation et l’obligation qu’ont les États d’Europe de n’emprunter que sur le marché privé, le plan est finalement respecté.

Le 12 juillet 1947 s’ouvre à Paris la « Conférence des seize ». Les canons nazis sont encore chauds quand l’Allemagne et les États-Unis pleurent à nouveau sur le sort de la Ruhr. Si bien qu’en marge de la Conférence, Anglo-américains et Allemands tiennent des réunions parallèles afin de faire la peau aux désirs de la France. Pour une fois Paris tient bon. Furieux, les Américains envoient un émissaire afin de « réécrire le rapport général de la Conférence ». Dans le bon sens. En particulier six points sont dictés par Clayton, le Secrétaire d’État au Commerce. Ils résument le programme commercial et financier mondial, et donc européen, de Washington. Les États-Unis exigent la mise en place d’une « organisation européenne permanente chargée d’examiner l’exécution du programme européen ». Ce machin sera l’OECE. Il préfigure « notre » Europe. Et Charles-Henri Spaak, premier président de l’Organisation Européenne de Coopération Économique, n’est qu’un greffier appliquant les consignes américaines.

Quant aux héros que nous célébrons, scrutin européen oblige, « les pères de l’Europe », à la lecture de Lacroix-Riz on n’a guère envie d’être leurs enfants. Jean Monnet ? D’abord réformé en 1914, marchand d’alcool pendant la Prohibition, fondateur de la Bancamerica à San Francisco, conseiller de Tchang Kaï-Chek pour le compte des Américains. Puis, à Londres en 1940, Monet refuse de s’associer à la France Libre pour, en 1943, devenir l’envoyé de Roosevelt auprès du général Giraud… Voilà un homme au profil idéal pour mettre sur pied une Europe libre. Dans ce jeu de famille vous voulez un autre « Père » ? Voilà Robert Schuman, autre icône. Un détail de la vie du héros suffit à le qualifier : à l’été 1940 il vote les pleins pouvoirs à Pétain et accepte en bonus d’être membre de son gouvernement. Après guerre, Schuman sera mis en pénitence, ce qui est une pratique ordinaire pour un si bon catholique. Puis, le passé oublié, il va pousser à la roue d’une Euro-Amérique : capitaliste, chrétienne se développant sous la serre de l’OTAN.

Avant le scrutin « européen » du 25 mai prochain, il reste assez de temps pour lire « Aux origines du carcan européen », un livre qui laisse le roi nu. Ceux qui, comme François Hollande, sont convaincus que « Quitter l’Europe c’est quitter l’histoire », pourront constater que le Président dit vrai. Quitter une histoire écrite par les banquiers américains.

* Aux origines du carcan européen (1900-1960) coédition Delga-Le temps des cerises, avril 2014, 15 euros

Histoire et propagande… Pour une réappropriation populaire de l’histoire ~ 4ème partie ~

Posted in actualité, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, média et propagande, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique with tags , , , , , , , on 5 mai 2013 by Résistance 71

Quatrième article sur la recherche historique hors des sentier battus comme nous l’avions annoncé dans notre récent article « L’histoire science sociale, science primordiale », il faut nous réapproprier l’Histoire, l’historiographie des évènements et empêche la caste dominante de nous dicter son histoire, sa vision des plus utile de l’histoire…

Aujourd’hui avec l’historien américain Howard Zinn, qui nous montre en quoi l’histoire peut-être bien différente selon l’angle d’approche des évènements et comment l’histoire populaire, le narratif et les actions des sans noms ont en fait bouleversé la politique et la société au fil du temps.

Ne laissons jamais quiconque nous dire que nous ne sommes rien, que nous sommes ignorants et incapables de prendre de justes décisions pour nous-mêmes et notre société. Nous sommes en fait les seuls qui savent ce qui est bon pour nous. Réviser l’Histoire est une mesure de salubrité publique afin de nous remettre, nous les peuples au centre du pouvoir décisionnaire.

— Résistance 71 —

*  *  *

“Les gens devraient aller là où on leur interdit d’aller, devraient dire ce qu’il n’est pas bien de dire et rester lorsqu’on leur demande de partir.” (Howard Zinn)

 

La nouvelle histoire

 

Howard Zinn (1974)

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Il y a un changement très sain dans la manière d’écrire l’histoire ces jours-ci. Nous entendons bien plus parler des couches profondes de la société, ces mêmes couches qui ont été si longtemps submergées et réduites au silence sous des volumes de mémoires produits par l’élite politique et les histoires écrites par les intellectuels.

Des pages d’un nouveau livre intitulé “Tous les dangers de Dieu”, un noir américain non éduqué, Nate Shaw, nous parle de sa vie, avec grande sagesse, et avec les rythmes des terres du sud dans son langage. Et nous écoutons maintenant ceux que nous pensions morts. Dans le livre de Dee Brown “Enterrez mon cœur à Wounded Knee”, le chef Joseph défie les envahisseurs: “Peut-être pensez-vous que le créateur vous a envoyé ici pour disposer de nous comme bon vous semble.” Et Nuage Rouge nous parle des massacres dont son peuple a été victime.

Le graffiti est sorti du mur. C’est une évasion de prison. Tommy Trantino, un artiste et poète en prison pour la vie, commence son “Lock the Lock” avec une narration inoubliable de sa rencontre avec la loi en école primaire dans son “La culture de l’agneau”.

Des femmes parlant depuis le passé, disent leur histoire cachée dans la collection des mémoires d’Eve Merriam: “Growing up Female in America” et la nouvelle maison d’édition Feminist Press publie de vieux trésors comme “La vie dans les hauts-fourneaux”.

Des ouvriers parlent franchement à Studs Terkel, qui enregistre leurs voix dans “Temps difficiles” et “Travailler”.

Pourquoi recevons-nous maintenant plus d’histoires du fin fond de la société ? Peut-être à cause du tumulte du mouvement social en Amérique ces quinze dernières années. Peut-être parce que nous avons moins confiance ces jours, en la parole de ceux qui sont célèbres et reconnus.

Maintenant nous sommes offusqués de la définition de l’Histoire faite par Kissinger dans son livre “La restauration d’un monde” dans lequel il écrit ceci: “L’Histoire est la mémoire des états”.

Lire l’histoire de la guerre du Vietnam du point de vue de Henry Kissinger, c’est accepter que les troupes américaines furent retirées du Vietnam et qu’un armistice fut signé comme le fruit d’une bonne diplomatie bien sentie (la sienne, bien sûr) à Paris.

Une telle histoire ignorerait non seulement la résistance impressionnante du paysan vietnamien contre la plus puissante machine de guerre au monde, mais il éliminerait également des mémoires l’énorme mouvement anti-guerre qui se développa aux Etats-Unis entre 1965 et 1970. Dès 1968, la moitié des conscrits de la Californie du nord appelés dans l’armée, ne se présentaient plus à l’appel. Un jour de 1969, le 15 Octobre, le jour du moratoire, deux millions d’Américains se rassemblèrent dans des milliers d’endroits à travers la nation pour protester contre la guerre. Le mouvement se propagea dans les forces armées et vit des soldats en patrouille au Vietnam portant un brassard noir en signe de protestation.

Mr Nixon a dit que les manifestants n’eurent aucun effet sur lui. Mais les documents du Pentagone, documents qui n’étaient pas destinés à devenir public, racontent la véritable histoire: Qu’au début de 1968, le gouvernement de Lyndon Johnson fut dissuadé d’emprunter une voie politique d’escalade militaire au Vietnam, non seulement par l’esprit combatif vietnamien, mais aussi par la peur viscérale d’une augmentation de la résistance à la guerre aux Etats-Unis mêmes. Les archives du Watergate montrent un Nixon tellement inaffecté par l’opposition, qu’il entrait dans une transe quasie hystérique à la simple vue d’un groupe de manifestants près de la Maison Blanche.

Il est important que nous ayons plus d’histoire du bas de la société. Nous avons cru bien trop longtemps dans le fait que nous sommes inutiles et sans défense et la nouvelle histoire nous dit comment parfois, des mouvements de gens qui ne semblent pas avoir tant de pouvoir, peuvent sérieusement secouer les riches et puissants. Même les éjecter de leur siège de pouvoir. Même les mettre dans les prisons qu’ils préparaient pour d’autres.

 

Article publié dans le Boston Globe du 20 Décembre 1974 sous le titre “History Writing Changes” et repris dans son livre “On History” (2001)

 

Histoire et propagande… Pour une réappropriation populaire de l’histoire ~ 3ème partie ~

Posted in actualité, désinformation, pédagogie libération, politique et lobbyisme, politique française, résistance politique with tags , , , , , , , , , , on 29 avril 2013 by Résistance 71

Troisième article sur la recherche historique hors des sentier battus comme nous l’avions annoncé dans notre récent article « L’histoire science sociale, science primordiale », il faut nous réapproprier l’Histoire, l’historiographie des évènements et empêche la caste dominante de nous dicter son histoire, sa vision des plus utile de l’histoire…

Aujourd’hui avec l’historienne française Sonia Combe qui nous montre le deux poids deux mesures dans les autorisations de consultation d’archives… L’histoire est vraiment sous influence…

— Résistance 71 —

 

Entretien avec Sonia Combe (historienne)

 
Auteur de « archives interdites » ed. Albin Michel

(paru dans « différences » Février 2000).

url de l’article original:

http://felina.pagesperso-orange.fr/doc/arch/sonia%20combe.htm

 

Différences : Quelles sont les principales faiblesses de la loi actuelle concernant la communication des archives ?

Sonia Combe : La loi actuellement en vigueur, votée en 1979, était implicitement destinée à empêcher l’accès des citoyens et des historiens aux archives publiques de Vichy. Avant 79, au terme de cinquante ans, on pouvait accéder au document ; avec cette loi, des délais supplémentaires ont été rajoutés concernant les fonds dits sensibles, et cela au nom des principes du secret d’Etat, du secret défense et de la protection de la vie privée. Comme si les délibérations du gouvernement de Vichy en 1942 pouvaient porter atteinte à la sécurité de la France en 1990. Cette clause-là n’est plus fondée. En revanche, les citoyens ont bien évidemment le droit au respect de leur vie privée. Mais dans le cas des archives de Vichy, cette clause semble destinée à protéger la vie privée de l’Etat, c’est-à-dire celle de ses agents dans l’exercice de leur fonction. Par extension, dès qu’un document mentionne un nom propre, il n’est pas communicable. Ainsi, les dossiers concernant les décisions prises par les commandants de camps d’internement sous l’Occupation ne sont pas communicables, car leurs noms y figurent : on estime que leur vie privée est en cause. On voit très bien là l’hypocrisie de la loi de 79 qui prolonge la réservation des dossiers de l’Etat de Vichy et par extension celle des archives de la guerre d’Algérie au nom de clauses illégitimes. Autre incohérence de la loi : elle prévoit le principe de la dérogation à elle-même. Rappelons que c’est une « fuite » aux Archives de la Gironde qui a permis l’inculpation et le jugement de Maurice Papon. Ce système de la dérogation est contestable sur le plan de la déontologie comme sur le plan de l’établissement de la vérité historique. Les documents non communicables peuvent l’être sur dérogation. On donne accès aux documents non communicables à des « personnes fiables » du point de vue de la raison d’Etat : ce sont des personnes dont on sait, par leurs travaux antérieurs et par leurs titres, qu’elles ne divulgueront pas des noms propres ou des informations qui pourraient mettre en cause « l’honneur » de la France. C’est discriminatoire parce qu’on divise ainsi les citoyens en deux catégories : les privilégiés en qui l’Etat a confiance et tous les autres qui doivent se débrouiller sans ces documents pour écrire l’Histoire, si tel est leur désir. C’est grave parce que de cette façon on a empêché des générations d’étudiants et d’historiens de travailler sur Vichy, et on continue de le faire pour la guerre d’Algérie. Il faut ajouter que la loi stipule que toutes les institutions de l’Etat doivent déposer leurs archives aux Archives nationales ou départementales au terme d’un certain délai qui n’est d’ailleurs pas précisé. Or, la préfecture de police de Paris fait exception à cette règle, elle n’est pas tenue de verser ses archives, elle dispose d’un service propre. Donc l’historien, qui voudrait accéder à des documents mettant en question les agissements des agents de la préfecture, doit s’adresser à un fonctionnaire de cette même préfecture de police, qui est naturellement lié à l’institution.

Différences: Trier, conserver, communiquer les archives en toute sécurité exige malgré tout des règles qui entre autres respectent la vie privée des personnes…

Sonia Combe : Il faut des règles pour conserver et communiquer les documents d’archives, mais il faut définir les choses avec un peu plus de précision. La notion de vie privée est tout à fait floue et donc sujette à toutes les interprétations. On pourrait s’inspirer de la législation allemande qui, dès la fin de la guerre, a écarté de la vie privée des fonctionnaires ce qui a trait à leur vie professionnelle, sous l’uniforme ou dans l’exercice de leurs fonctions. Etablissons clairement cette distinction entre vie privée et vie professionnelle. Je ne vois pas pourquoi un haut fonctionnaire aurait droit à plus de secret autour des actes qu’il commet que le boulanger. Les archivistes qui brandissent l’étendard de la vie privée font preuve en réalité et le plus souvent d’hypocrisie, car ce qu’ils redoutent en fait ce sont les retombées politiques. Ce ne sont pas les noms qui intéressent les chercheurs, c’est le comportements de l’individu dans l’exercice de sa fonction. Un seul historien, Marc-Olivier Baruch, auteur d’un livre sur l’administration sous Vichy, a eu le droit de consulter la quasi-totalité des archives. Quel est son profil ? Il est énarque, polytechnicien, il a été détaché pendant cinq ans pour mener son travail à terme. Il a peut-être produit un travail très consciencieux, mais à contrario, Rita Thalmann, professeur d’université, s’est vu refuser des dossiers. Pourquoi Rita Thalmann n’a-t-elle pas le droit d’accéder à des dossiers communiqués à Marc-Olivier Baruch ? En accordant une dérogation à l’un et pas à l’autre, l’administration exprime sa confiance en un énarque, fonctionnaire de l’Etat français, et sa défiance en une universitaire, qui – de surcroît – a son franc parler. Dans ce cas de figure, ce ne sont même plus les titres qui entrent en jeu, car R. Thalmann est professeur d’université, c’est simplement la fonction

Q: Quel délai devrait-on adopter pour rendre les archives communicables ?

Sonia Combe: Il faut toujours un délai pour rassembler, collecteur, traiter. Il faudrait, comme le préconisait d’ailleurs, le rapport Braibant, que la plupart des archives soient communicables au bout de vingt-cinq ou trente ans. Selon nos informations, le projet de loi ramènerait le délai maximum à cinquante ans. A contrario, les délais des dossiers médicaux (cent cinquante ans aujourd’hui) devraient être tenus secrets toute la durée de vie de l’individu. Mais le projet de loi maintiendrait le système de la dérogation. Or, c’est une pratique malsaine : quand on vous donne accès à des documents en vous faisant comprendre que l’on vous accorde une faveur, vous avez nécessairement un sentiment de gratitude à l’égard de l’administration et de l’Etat qui vous donnent accès à un privilège. On ne peut pas écrire l’Histoire sous la contrainte.

Q: Vous êtes pour l’abolition pure et simple de la dérogation ?

Sonia Combe: Je suis pour l’abolition d’un privilège qui constitue une entrave à l’établissement de la discipline historique et une atteinte aux droits civiques. Il faut fixer des règles qui soient les mêmes pour tous. Je sais que l’Histoire est une discipline difficile à défendre pour les historiens. L’élévation du niveau culturel de la population est incontestable, et de plus en plus de gens, qui n’ont pas de diplôme d’historiens mais qui ont appris à lire et à écrire, qui ont fait des études poussées, ont envie de raconter un événement dont ils ont été témoins parce qu’ils pensent que ça a quelque chose à voir avec la grande Histoire. L’historien contemporain se sent à tort menacé par le témoin alors qu’ils pratiquent deux styles d’écriture radicalement différents et complémentaires. Et si on n’est pas d’accord, tant mieux, on débat. Je suis pour que tous les citoyens se réapproprient leur Histoire, pour que toute personne qui a le désir d’écrire l’Histoire ait accès aux mêmes documents que l’historien professionnel.

Q: Ne faut-il pas aussi évoquer la question des moyens ?

Sonia Combe: L’administration des archives devrait employer beaucoup plus de moyens pour imposer aux administrations le versement de leurs archives. Elle est, me semble-t-il, dans une situation délicate. A titre d’exemple, dans le cadre d’une émission pour France Culture, j’ai demandé au directeur des Archives de Paris pourquoi il ne disposait pas des archives de la préfecture de police de Paris, et il m’a répondu : « Je ne peut pas y aller avec un tank ».

Q: Vous évoquez dans votre livre le culte du secret de l’Etat français, n’est-ce pas le propre de tous les Etats ?

Combe Sonia : Tout les Etats préféreraient que leurs secrets soient bien gardés mais il y a des pratiques démocratiques plus ou moins ancrées. Tous les pays d’Europe ont une législation beaucoup plus libérale que la nôtre. En France, jusqu’à présent, on a traité la rétention d’archives comme une fatalité. Je rattache notre législation à celle de la Turquie concernant les archives ottomanes du début du siècle, seuls les historiens turcs y ont accès. Ils affirment ne trouver aucune trace qui ferait la preuve de l’ordre donné de décimer la population arménienne. Peut être, mais dans ce cas, qu’ils ouvrent les archives ottomanes à tous les chercheurs, turcs et étrangers, y compris les Arméniens.

Q: Pouvez-vous citer des exemples de traitement plus démocratique de cette question des archives ?

Sonia Combe : Aux Etats-Unis, la vie politique fonctionne par groupes de pression. Les historiens, organisés en différentes associations, forment des groupes de pression qui pèsent sur les décisions du gouvernement, ce sont donc eux qui régulent le système des archives. Tout se fait sous la surveillance et la vigilance des historiens. Par exemple, les documents manquant sont précisés et répertoriés dans les archives communicables. Chez nous, on n’inscrit rien : un document non communicable n’est même pas mentionné, et c’est comme cela que le fichier des juifs est passé aux oubliettes. Mis à part quelques restrictions, l’Allemagne se comporte mieux du point de vue des archives que la France. Il faut noter que l’ouverture des archives de la Stasi a été imposée par le mouvement des citoyens de l’ex-RDA, un mouvement dissident qui avait donc subi les surveillances de la Stasi. Ils ont obtenu que les archives soient conservées à Berlin et communicables à tout le monde. Le gouvernement de l’époque a cédé parce qu’il avait tout intérêt à ce que les crimes de la Stasi apparaissent au grand jour pour légitimer l’opération de réappropriation de la RDA, mais il ne l’a pas fait pour ce qui concerne les relations entre les deux Etats allemands, parce que cela met en cause les agissements de la RFA. L’ouverture des archives de la Stasi n’a pas troublé la paix sociale. Des personnes ont probablement été épinglées abusivement, mais beaucoup d’autres ont, à cause de leurs comportements, subi, à raison, l’opprobre de leurs concitoyens. La paix sociale n’a pas été menacée par ces révélations, elle l’est en revanche beaucoup plus par le chômage. Les Allemands ont trouvé une solution dont on pourrait s’inspirer pour protéger les personnes : les archivistes anonymisent le document, c’est-à-dire qu’ils barrent les noms propres d’un gros trait noir quand il s’agit d’informations relatives à leur vie privée. C’est ce que l’on devrait faire chez nous concernant en particulier les dossiers sur Vichy ou sur la guerre d’Algérie. Dans les pays scandinaves, les historiens assument également dans l’ensemble leur responsabilité civique. En France, on pèche par un fatalisme très ancré, on s’incline, on contourne la difficulté, on négocie dans les couloirs. Aucune situation n’est parfaite, mais on travaille mieux en Allemagne, aux Etats-Unis, en Espagne, et en Israël où a été édité le premier livre « Le septième million » de Tom Segev qui remet en cause l’idéologie sioniste à partir d’archives qui vont jusqu’en 1952. En France, on est vraiment en retard.

Q: Les historiens français seraient-ils trop raisonnables ?

Sonia Combe : La fonction de l’historien est de créer du consensus national, du sentiment national, il doit le savoir et être vigilant. Mais du fait peut-être que la France soit un vieil Etat nation où le sentiment national est très fort, l’historien français – celui qui obtient les postes de direction et qui encadre la discipline historique – est enclin à être un historien raisonnable et respectueux de la raison d’état. Heureusement, l’université française forme malgré tout des personnes qui conservent un esprit critique, qui ne plaisent pas aux pouvoirs publics, et qui ont la possibilité de s’exprimer car nous sommes encore en démocratie.

Entretien réalisé par Chérifa Benabdessadok et Jessica Moulin

Histoire et propagande… Pour une réappropriation populaire de l’histoire ~ 2ème partie ~

Posted in actualité, économie, ingérence et etats-unis, média et propagande, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, politique et social, politique française, résistance politique with tags , , , , , , , , , , on 25 avril 2013 by Résistance 71

Second article sur la recherche historique hors des sentier battus comme nous l’avions annoncé dans notre récent article « L’histoire science sociale, science primordiale », il faut nous réapproprier l’Histoire, l’historiographie des évènements et empêche la caste dominante de nous dicter son histoire, sa vision des plus utile de l’histoire…

Aujourd’hui avec l’historienne française Annie Lacroix-Riz

— Résistance 71 —

 

Cette indignation contre l’ignominie

 

Annie Lacroix-Riz

 

Septembre 2010

 

url de l’article original:

http://www.paperblog.fr/3575964/de-annie-lacroix-riz-cette-indignation-contre-l-ignomini/

 

 

Cette indignation contre l’ignominie est lyrique et émouvante, mais il convient de rappeler que la xénophobie, brandie pour la énième fois en France, n’a pas fonction idéologique : pratiquée avec intensité en temps de crise, avec une efficacité particulièrement redoutable dans les pays colonisateurs (la France le fut et le demeure de fait), elle a caractérisé la Troisième république finissante, particulièrement l’ère Daladier-Reynaud, et elle s’insère pleinement dans la lutte pour l’écrasement des salaires – c’est à dire pour le maintien, voire l’augmentation du profit ‑, rendue possible par la division des salariés (entre femmes et hommes, étrangers et Français, jeunes et vieux, etc.).

Elle a obtenu l’aval, alors officiel, de la « gauche de gouvernement », qui était précisément « aux affaires » ‑ différence (une des seules) avec la situation actuelle (nous sommes actuellement dans la phase d’assaut du genre Doumergue-Laval) ‑ et qui en prit donc l’initiative officielle.

Or, l’initiative alléguée fut dictée par les puissances d’argent – c’est la chambre de commerce de Paris, haut lieu du grand capital français, fief de la Confédération générale du patronat français (CGPF), ancêtre du MEDEF, qui dictait à Daladier et à ses ministres leurs textes de 1938-1940 contre les étrangers en général et les juifs étrangers en particulier. Je dis bien dictait, stricto sensu, comme s’en vantait alors le président de ladite chambre devant ses mandants en assemblée générale (preuves écrites à l’appui, puisqu’il comparait les textes soumis aux ministres aux décrets finalement pris) (cf. l’article joint paru dans le récemment défunt Siné Hebdo en mai 2009, « “La chasse aux clandestins ” de la 3e République agonisante »).

C’est aussi la dimension essentielle de la lutte contre les fonctionnaires, loi LRU comprise, dont ceux-ci n’ont pas pris la mesure.

Le sort de notre mouvement l’a démontré en 2009. A l’université, on a eu tendance à croire que l’offensive thatchérienne était idéologique, imputable à un analphabète ignorant des lettres (l’un n’empêche pas l’autre : il vaut mieux pour incarner la lutte contre l’intellect choisir autre chose qu’un fin lettré) et mise en œuvre par une administration débile, procédant à des réformes « absurdes » (pas de langue vivante au CAPES de langue, et autres fantaisies de la même farine, quelle idiotie !).

Quand, en haut, on veut tout casser, on pratique une politique d’apparence absurde, qui confronte ses victimes d’en bas à l’incompréhension totale, comme, par exemple, la semaine de six jours et les 48 h hebdomadaires légales rétablies en novembre 1938 dans une France où la moyenne de la semaine de travail était de l’ordre de 36 h.

Ce que Naomi Klein qualifie de « stratégie du choc » a une longue histoire, dans la guerre sociale, laquelle ne relève ni des sentiments ni des états d’âme qui sont au cœur du généreux texte cité par Ophélie Hetzel.

Georges Sadoul, dans son Journal de guerre, cite le cas de la suppression du congé dominical par « une grande banque » parisienne, congé remplacé par « deux demi-journées de congé qu’on ne pourrait jamais bloquer en une seule », ce qui accablerait les familles, « surtout les femmes ». Quand la jeune secrétaire « catholique bien-pensante [et…] bien élevée » de l’établissement réclama en 1939 à son sous-directeur le retour au repos dominical en arguant que « la banque n’en marcherait pas plus mal. Pourquoi prendre une mesure si inhumaine ? », il « rican[a] : “Mais parce que maintenant nous vous tenons, ma petite” » (Journal de guerre (2 septembre 1939-20 juillet 1940), Paris, Les Éditeurs français réunis, 1977, p. 105).

L’assaut contre les retraites a été lancé non pas parce que nous vivons plus vieux, mais parce que la « réforme », partagée par la droite prétendument « républicaine », l’extrême (dont la première ne se distingue plus guère) et la « gauche de gouvernement », qui y a souscrit quand elle était « aux affaires » et œuvrait aux traités « européens ». Il va nous ramener aux retraites de misère d’avant-guerre, et a exactement la même fonction que la gigantesque injustice fiscale, la chasse aux étrangers, le combat contre le statut de la fonction publique (désormais sérieusement entamé), etc.

Quand nous-mêmes et nos organisations de défense renouerons avec ces analyses couramment faites au cours de la crise systémique des années 1930 par la fraction radicale, très affaiblie aujourd’hui, du mouvement ouvrier – et avec l’action y afférente ‑, nous nous battrons plus efficacement contre l’ennemi commun aux Roms, français ou étrangers, aux étrangers (pauvres, pas riches) en général et à nous-mêmes.

Le capitalisme en crise ne « trahi[t pas ses] lois » en œuvrant comme il le fait actuellement, il les met en pratique, comme dans les crises de 1873 et 1929-1931.

La droite se fascise aujourd’hui comme elle s’est fascisée dans l’entre-deux-guerres, la gauche de gouvernement ne « baisse [pas] les yeux », elle est fidèle à elle-même, privée de politique de rechange parce qu’elle ne dispose d’aucun moyen contre le grand capital, qui la contrôle en large part : c’est un fait, pas un jugement idéologique – ceux qui en doutent n’ont qu’à faire un long stage dans les fonds BA et GA des Renseignements généraux aux archives de la Préfecture de police ou dans la série F7 du ministère de l’intérieur, aux Archives nationales, qui pourra les conduire jusqu’à une période assez récente pour certains dossiers des APP.

Cette gauche convaincue que le capitalisme relève de la même fatalité que la pluie et le beau temps ne se donnera pas davantage d’alternative en 2012, elle le reconnaît d’ailleurs avec une grande simplicité, et le Canard enchaîné (de la semaine dernière, à propos de F. Hollande) n’est pas le seul à le dire ‑ alors que Daladier, chef du parti radical, fit semblant de virer à gauche avant les élections de Front populaire.

La population française ou « le peuple de gauche » ignorait en 1936 que Blum et Vincent Auriol tenaient leur programme socio-économique de la Banque de France et des éléments français (issus de la Banque de France) de la Banque des règlements internationaux.

Nous n’avons pas l’excuse d’ignorer aujourd’hui que le Parti socialiste, même parmi les adversaires personnels de M. Strauss-Kahn, n’a pas d’autre politique que celle dictée par le FMI – c’est à dire par le club constitué depuis juillet 1944 par les classes dirigeantes de nos pays et celles des États-Unis, garantes en dernière analyse ‑ jusqu’à nouvel ordre ‑, du coffre-fort des premières.

Tant que nous considérerons qu’aborder ces questions signifie « sortir du cadre de la défense syndicale » ou assimilée, nous perdrons avec la même régularité que nous avons perdu, sans interruption, depuis 30 ans.

D’ailleurs, la victoire sociale de 1936 ne fut pas électorale – le programme social et économique de Blum était celui de l’austérité financière de la Banque de France ‑, mais elle fut exclusivement due à l’action de mai-juin 1936 des salariés français, favorisée par les « unitaires » et combattue par la majorité des « confédérés » (dont nos actuelles « directions syndicales » sont presque sans exception héritières) ; elle donna un répit, un vrai, aux familles d’immigrés, victimes depuis le début de la crise d’un véritable harcèlement, policier notamment, répit malheureusement très bref (voir plus haut). « La gauche de gouvernement » a bien vite, après ce grand succès mal préservé, préparé dans une mesure considérable la voie à Vichy, y compris en matière d’immigration, propos, je l’affirme, absolument non polémique.

Globalement, c’est nous qui, assurément sans le vouloir, trahissons nos propres intérêts au profit de ceux d’en face, lesquels ne trahissent jamais les leurs, parce qu’ils sont servis par des mandataires efficaces, parce que strictement contrôlés (nous ne pouvons en dire autant), ne cessent jamais de « raisonner », c’est à dire calculent tous leurs coups, au millimètre près (ça marche tant que nous ne bougeons pas). Ils n’abdiquent jamais.

Jusqu’ici, c’est dans le seul camp des salariés que l’abdication a régné. Il n’y a pas de « clercs » en général, il y a des « clercs » qui servent des intérêts de classe, et ceux qui nous accablent, réduisant nos salaires directs et indirects, choisissent, pour nous le faire accepter, ils ont bien raison, ceux et seulement ceux qui leur sont dévoués. Il ne nous reste qu’à recréer les instruments de défense qui rendront visibilité et écho aux « clercs » qui servent notre camp. Il y a du chemin à faire.

Nous avons autant ou davantage besoin de lucidité socio-économique et politique (et de connaissance froide de l’histoire) que d’indignation épique (relisant Les Misérables, je reconnais cependant ce que nous devons aux élans de Victor Hugo, et admire le vaillant Baudin, qui déclara : « Vous allez voir comment on meurt pour 25 francs [par jour] ! » avant de se livrer au feu des putschistes de décembre 1851).

Il s’impose naturellement de signer toutes les pétitions de défense des Roms, ce que j’ai fait, comme nous tous sans doute. Mais on les défendrait mieux, ainsi que la majorité des gens qui vivent en France, nous compris, en tenant compte de ce qui précède et en renonçant à rêver à 2012, le rêve ayant des chances de virer au cauchemar. Voir les cas grec, espagnol, etc.

 

Annie Lacroix-Riz,

Historienne

 

 

Histoire et propagande… Pour une réappropriation populaire de l’histoire ~ 1ère partie ~

Posted in actualité, guerres imperialistes, média et propagande, N.O.M, neoliberalisme et fascisme, politique et social, résistance politique with tags , , , , , , , , on 19 avril 2013 by Résistance 71

Premier article sur la recherche historique hors des sentier battus comme nous l’avions annoncé dans notre récent article « L’histoire science sociale, science primordiale », il faut nous réapproprier l’Histoire, l’historiographie des évènements et empêche la caste dominante de nous dicter son histoire, sa vision des plus utile de l’histoire…

Aujourd’hui avec l’historien britannique Michael Pinto-Duschinsky

 

— Résistance 71 —

 

Vendre le passé

Les dangers du financement extérieur dans la recherche historique

 

Michael Pinto-Duschinsky

Est-il déontologique pour des historiens d’accepter d’être rémunérés par des grandes entreprises, banques ou autres agences gouvernementales dont les expériences passées sont les sujets de leur travaux de recherche ? Ce défi à l’intégrité académique pose problème surtout quand dans le même temps ces compagnies allemandes sont confrontées à des actions en justice aux Etats-Unis, menées par les commissions historiques sur l’Holocauste, pour exploitation esclavagiste des travailleurs et pour pillage pendant les années de guerre. Les problèmes éthiques deviennent plus grands encore quand – comme c’est le cas – les entreprises elles-mêmes choisissent, paient et donnent un accès exclusif à leurs archives à des commissions  » indépendantes  » d’historiens. Mais le pouvoir de l’argent a de plus vastes effets dans la manière dont est étudiée, enseignée et publiée l’histoire. Traditionnellement, l’histoire de la guerre était écrite par les nations victorieuses. Le débat sur la mémoire collective n’est maintenant plus gagné par les vainqueurs. Fréquemment, il est écrit en faveur de ceux qui sont les plus influents ou en faveur de ceux qui ont le plus de motivations à fournir leur vision de l’histoire.

La campagne des grandes entreprises allemandes afin de protéger leurs employés des plaintes pour crime de guerre visant à justifier leur participation à la solution finale, commença dès 1946. Avec ces fonds corporatistes, un travail d’archives a été mis en place à l’Université de Göttingen ; l’objectif déclaré :  » L’accumulation de documents légaux, historiques et politiques qui pourraient aider à la réhabilitation des industriels allemands chez eux et à l’étranger. « (voir l’essai de Jonathan Wiesen  » Overcoming nazism : Big business, public relations and the politics of memory  » in Central European History, 1996, 206). Juste après cela, quand trois séries de procès d’industriels furent menés à Nuremberg, d’actifs efforts de relations publiques ont été organisé aux Etats-Unis. Même si les anciens membres de Flick, Krupp et I.G. Farben étaient en geôle, le lobbying permit leur relaxe anticipée et leur réhabilitation. D’autres figures du monde des affaires comme Hermann Abs, de la Deutsche Bank, échappèrent de peu aux poursuites, grâce aux Alliés qui souhaitaient utiliser l’industrie allemande pour combattre le camp soviétique dans le contexte de la Guerre Froide.

En ayant évité les poursuites criminelles à l’Ouest, Abs usa de sa position de négociateur auprès de Konrad Adenauer pour assurer, dans le London Debt Settlement de 1953, que les anciens travailleurs-esclaves auraient un minimum de droits pour réclamer une compensation aux entreprises qui les avaient opprimés. Quand les principales entreprises allemandes devaient se soumettre sous la pression politique (émanant la plupart du temps de groupes de pression américains), ils répondaient parfois en versant volontairement quelque argent à leurs anciennes victimes, paiements plus symboliques qu’importants. En 1985, un scandale de corruption conduisit à la poursuite du Flick et concerna la Deutsche Bank pour un montant de 5 millions de DM. Craignant des effets déstabilisateurs sur le marché des échanges de New-York, la Deutsche Bank accepta de payer un total de 5 millions de DM (soit environ 15 millions de francs) à de petits groupes d’anciens esclaves de chez Flick. Ce qui représente 1%0 du prix de revient.

En dépit du misérable montant de compensation, d’autres grandes entreprises ont senti qu’elles pourraient à leur tour être harcelées par leurs ex-travailleurs-esclaves. Volkswagen démarcha un des plus importants historiens allemands, Hans Mommsem, pour écrire un compte-rendu de ses souvenirs de guerre. Dans le même temps, une équipe de la  » société pour l’histoire des affaires  » produisit un volume en 1986 pour marquer le centenaire de Daimler-Benz. Comme le rapportait Michael Burleigh dans le numéro de novembre 1992 d’History today, l’équipe avait promis dans un mémo confidentiel de montrer qu’en ce qui concerne l’automobile, elle avait  » soutenue le régime nazi de manière incontournable pour une entreprise de cette importance « .

Parmi les critiques des chercheurs les plus radicaux, le fait que Daimler-Benz donna fréquemment à cette équipe d’historiens officiels un accès privilégié à ses sources.

L’histoire officielle de Volkswagen causa un scandale encore plus important. Sa publication prit dix ans. Le délai eu pour effet de prescrire l’accès aux archives de VW et de voir de nombreuses ex-victimes mourir. Evidemment, VW utilisa le rapport intérimaire de Mommsen afin de justifier son refus de verser un quelconque paiement individuel à ses anciens travailleurs-esclaves. L’historien afficha son accord, en partie parce que ses recherches avaient échouées dans la quête des  » noms et adresses  » des  » armées de réserve  » et parce que les ressources de l’industrie allemande étaient  » limitées « .

Lorsque le livre de Mommsen fut finalement publié en 1996, il avait été quelque peu revu. Quelques radicaux le condamnèrent comme étant une sauce immonde. Le résultat sur les atrocités de l’entreprise- » ferme d’enfants  » de Rühen était critiqué. Des centaines de nouveau-nés moururent juste après avoir été séparés de leur mère lorsqu’elles étaient réquisitionnées pour poursuivre leur travail. L’analyse de Mommsen adopte assez largement la position adoptée antérieurement par la défense lors des procès de crimes de guerre ; les juges anglais avaient rejeté la thèse selon laquelle les victimes étaient mortes suite à des épidémies, mais plutôt suite aux traitements des docteurs nazis employés par VW. Aussi, le rapport de Mommsen affirmant que les travailleurs étrangers de VW avaient constitué durant la guerre une  » société multiculturelle  » diverge considérablement des résultats donnés dans l’action de classe contre VW qui avait été mis à jour aux Etats-Unis par le juriste Mel Weiss.

Les pressions sur les banques allemandes, les compagnies d’assurance et les industries ont augmenté de concert avec les révélations sur l’or des nazis découvert dans les banques suisses. Le récent accord selon lequel les banques suisses s’apprêtaient à verser une compensation de près de 7 milliards de francs aux victimes de l’Holocauste, a ravivé l’espoir d’un plus large règlement de la part des milieux d’affaire allemands. Les compagnies et les banques ont communément répondu en désignant des historiens officiels. Cette tactique leur a permis de gagner du temps et permis de prétexter que les chercheurs indépendants n’auraient pas accès à leurs archives.

Degussa, la compagnie impliquée dans le vol des couronnes en or des juifs gazés dans les camps de la mort nazis, comme le rapporte le Times du 25 août 1998, aurait barré l’accès à un chercheur indépendant, Hersch Fischler, qui désirait en savoir plus après avoir découvert des détails sur l’implication de l’entreprise durant cet horrible procès. Degussa  » autorisa d’autres historiens à débuter leurs recherche, mais précisa que les résultats ne seraient pas connus avant la fin 1999.  »

La Dressner Bank et la Deutsch Bank, auxquelles il avait été enjoint de verser un dédommagement d’un montant de 18 milliards de dollars suite à des plaintes déposées aux Etats-Unis pour leur participation à des présumées activités de guerre, ont elles aussi initié des recherches historiques. La Deutsch Bank a reconnu ces relations avec ces historiens :

        Les accords conclus entre la Deutsch Bank et les historiens sont confidentiels. Cela confère des honoraires, des rencontres avec la commission et des protocoles… La Deutsch Bank réserve ses droits de décider quels chercheurs sont accrédités pour avoir accès aux documents d’Abs… La banque décide aussi quels seront les Professeurs qui feront partie de cette commission et qui prépareront les études détaillées.

En dépit de cela, les résultats intermédiaires de la recherche sur l’implication de la Deutsch Bank dans l’affaire de  » l’or des nazis « , publiés à la fin juillet, allèrent considérablement plus loin qu’auparavant dans la connaissance des pratiques coupables et dans la reconnaissance finale de ce qui était patent pour des chercheurs extérieurs depuis des années – ce qu’Abs (le directeur principalement responsable des opérations de la banque dans les territoires occupés par les nazis) devait avoir en mémoire, malgré le manque de preuves visuelles.

Cette dernière étude , conduite par cinq historiens renommés des principales universités anglaises, allemandes, israéliennes et américaines, illustre néanmoins les problèmes du sponsoring dans ce type de recherche. Premièrement, leur travail était largement fondé sur des archives de la banque elle-même. Déjà les officiels de la banque avaient intérêt, voyant que la guerre touchait à sa fin, d’éliminer les dossiers ; ils avaient de grandes opportunités de détruire ou d’annuler les preuves embarrassantes des cinquante dernières années. De ce fait, il n’était pas surprenant que les preuves à charge, relatives aux activités de guerre de la Deutsche Bank, du Credit Ansalt de Vienne, n’émergèrent qu’après que furent menées des recherches parallèles suite au rapport des historiens officiels de la Deutsche Bank.

Deuxièmement, l’étude de 1998 sur le rôle de la Deutsche Bank dans  » l’or des nazis  » souligne des éléments clés d’un précédent volume officiel publiés en 1995. Au regard de l’imbrication entre les chercheurs impliqués dans les projets de 1995 et 1998, il est difficile de fournir une explication. Si l’histoire officielle de 1995, rédigée par cinq historiens faisant autorité et approuvée par un comité de douze autres historiens, a été jugée respectable par les plaignants, comment expliquer ces derniers revirements dans l’interprétation ? Pourquoi l’information concernant les échanges de l’or des nazis entre banques ne fut-elle pas reportée en 1995 ? Les conclusions centrales, comme l’implication de la banque dans la construction d’Auschwitz, son rôle majeur au sein du cercle des amis d’Himmler, les dix années omises par Abs des crimes de guerre commis à Zagreb en 1945, et le fait qu’Abs ait été placé sur les listes des suspects comme criminel nazi, ont été au total atténuées ou ignorées dans les 967 pages du volume de 1995.

Comme indication des priorités de ce récit officiel et indépendant, la présence d’Abs sur l’organigramme de I.G. Farben durant la guerre ne tient qu’en six lignes. C’était à cette époque qu’I.G. Farben, qui était principalement financé par la Deutsche Bank, construisit la tristement célèbre notoriété du camp de travailleurs-esclaves de Buna. Primo Levi en fut l’un des heureux survivants. Des milliers de personnes travaillèrent jusqu’à leur extrêmes limites puis étaient dirigés vers les chambres à gaz. Même la localisation du camp autrichien est omis dans le volume de la Deutsche Bank. L’entreprise de Farben à Buna était à Monowitz (Auschwitz III), pas à Birkenau. Le livre inclut une description considérable d’une journée de train de Berlin à Hambourg, rapportée en février 1948, par le directeur économique de la banque, E.W. Schmidt. Il était obligé de voyager dans un wagon bondé et obscur :  » Il est presque impossible de décrire les conditions inhumaines et de torture de ce voyage « .

Les historiens qui ont accepté des honoraires des corporations allemandes afin d’établir leurs souvenirs de guerre sont bien naïfs quant aux dangers que cela constitue. Les autres qui sont impliqués dans ces projets rapportent qu’ils ont vivement fait connaître leur besoin de conserver leur indépendance. Dans le cas de l’étude de 1998 pour la Deutsche Bank, l’équipe historique alla aussi loin que possible dans la rédaction d’un protocole dans lequel seraient établies les  » règles du jeu  » (ce protocole est aussi confidentiel). Il y a aussi un séminaire privé dans lequel les conclusions éthiques soulevées par leurs travaux sont examinées par quelques quinze historiens couramment employés par diverses ex-compagnies et banques nazis.

Malgré ces bonnes intentions, la recherche sponsorisée de ce type est ouverte à tout type d’abus. Les pressions sur les chercheurs qui acceptent de participer sont subtiles mais persuasives, pour ces raisons suivantes : (1) Depuis que se sont les firmes clientes qui sélectionnent les historiens, les participants ne sont pas vraiment d’accord d’y inclure les historiens qui sont critiques à leur égard. Tom Bower, qui dans son livre Blind Eye to Murder avait exposé les activités d’Hermann Abs, ne fut pas inclus dans l’équipe de chercheurs critiques de la Deutsche Bank. (2) Les universitaires invités à rejoindre les commissions historiques, largement payées, n’ont pas eu besoin de se faire mettre au pas. L’espoir d’un travail lucratif futur était suffisant pour modifier leur discours et leur emphase. Bower a relevé les commentaires sur le langage officiel euphémisé employé dans l’histoire de la Deutsche Bank en 1995. (3) Pressés par le manque de temps, les chercheurs extérieurs auront tendance à faire confiance à la documentation sélectionnée par les archivistes des compagnies. (4) Les historiens  » officiels  » sont aussi trop souvent soumis au secret. (5) Les Professeurs et les administrateurs universitaires ont de sérieux mobiles pour éviter d’offenser de gigantesques entreprises comme VW, Siemens ou la Deutsche Bank, dont les fondations pour l’éducation financent des communautés universitaires et autres donations.

Le plus important de tout est l’effet potentiel de distorsion du financement sur l’agenda des recherches, sur les écrits et sur l’enseignement. Supposons qu’un universitaire ait un sujet au choix entre deux aires ou pays différents. Pour quelques uns le coût des recherches sera pris en charge, des dons seront octroyés , et des postes d’enseignement seront disponibles ; pour les autres, il n’y aura pas autant de mesures prises. Naturellement, les plus dévoués ou les plus talentueux des universitaires auront tendance à aller où l’argent se trouve.

L’élément de propagande dans le travail institutionnel, comme celui de la Société pour les affaires de l’histoire et l’Institut bancaire de la recherche historique basés en Allemagne, consiste dans leur accent mis sur des sujets tout autres que ceux de la 2ème guerre mondiale. Cas similaire, la fondation anglo-allemande pour l’étude des sociétés industrialisées, dont le fondateur principal fut le Ministère Allemand des affaires étrangères, avait obtenu des subventions avoisinant les 100 millions de francs. ; il ne fut pourtant pas donné un centime, au regard de leurs politiques de compensation, pour la recherche ou des projets concernant le passé des entreprises allemandes et concernant notamment le travail esclavagiste. Selon la Fondation, le sujet  » ne correspond pas avec la définition des recherches prioritaires « .

L’histoire de la seconde guerre mondiale ainsi que la période d’après guerre en Allemagne est un sujet où la prédominance des fonds publics émanant du gouvernement allemand ou des compagnies est largement la règle. Les problèmes de l’attribution irrégulière des fonds concerne aussi d’autres lieux. Les Universités sont un vaste champ de bataille pour la conquête de la définition de l’identité nationale britannique. La Commission Européenne a fait d’importants investissements dans des projets afin de créer un apprentissage de cours universitaires politiquement correct sur les institutions européennes. Les Départements de Politique et d’histoire moderne ont été généreusement pourvus par des professeurs et autres lecteurs fidèles de Jean Monnet. Combien en sont des euro-sceptiques ? Les Professeurs  » Jean Monnet  » sont tenus de participer à des cercles de réflexion sur des sujets tel que l’Euro. Selon la Comission Européenne,  » grâce à la contribution de ce réseau, la communauté scientifique et la société civile ont été encouragé à participer au débat sur les défis du calendrier européen « .

L’échelle du  » Projet Jean Monnet  » est gigantesque. Il y a près de 409 chaires universitaires Jean Monnet aux Etats-Unis, et 90 en Angleterre. Depuis 1990, le programme a soutenu 1722  » nouvelles activités d’enseignement « , y compris des cours universitaires et des modules sur les études européennes. Cent quarante-six initiatives (dont trente-neuf chaires) ont été consacrées à l’histoire de l’intégration européenne et 348 sur les études politiques européennes. Il y a un fond spécial pour la recherche sur  » le souvenir des personnes qui ont construit l’Europe « .

L’ » Europaeum « , qui lie Oxford avec un certain nombre d’universités, a été établi avec des fonds privés avec l’objectif avoué de créer une élite pro-européenne. Il ne semble pas qu’il y ait un tel équivalent dans le financement anti-fédéraliste.

Il y a une lutte financière entre pro-européens et Atlantistes, dans laquelle un combat d’arrière garde concernant la fondation d’Etudes Américaines a eu lieu. La Commission Fulbright a conduit des cours d’initiation sur les Etats-Unis dispensés dans des universités anglaises. Avec l’aide de l’argent de Mellon, un centre majeur d’études américaines est en train d’être construit à Oxford.

Les études sur le Moyen-Orient sont dominées par une lutte d’influence académique entre les intérêts arabes et israéliens. Il y a un certain nombre d’universités en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis où la rivalité entre financement arabe et israélien ou plutôt juif de l’enseignement est telle que des cours distincts sont donnés sur le conflit israélo-arabe au sein de la même université. Il y a quelques années, les diplômés de l’Université de Georgetown de Washington, avouèrent franchement qu’ils écrivaient leurs dissertations en présupposant que leurs notes seraient fonction de l’interprétation la plus appropriée sur les origines du conflit des Six-jours en fonction de l’origine arabe ou israélienne du professeur. Ces cas fournissent évidemment une intéressante expérience éducative. Néanmoins, cela illustre comment les cours dispensés dépendent de la collecte de fonds, et pas seulement de critères académiques.

Quelques intellectuels universitaires ont montré une certaine adresse à enrichir leurs institutions en jouant les deux parties l’une contre l’autre. Le problème académique est que de vastes champs d’étude qui ne bénéficient pas de riches ou de financements extérieurs sont ainsi négligés. La pauvreté en Europe de l’Est, combinée avec la fin de la Guerre froide, a rendu plus difficile la consolidation des recherches sur les anciens pays satellites de l’URSS. A l’opposé, les études sur certains pays du Moyen-Orient fleurissent, et de magnifiques immeubles sont érigés en institut en toute dévotion.

Les financements étrangers et le sponsoring des entreprises semblent immuables. Correctement gérés, ils ajoutent du pluralisme et de la prospérité à la vie académique. Mais des gardes-fous sont nécessaires, spécialement quand les études sur les champs controversés de l’histoire moderne et de la politique sont concernés.

Bien que les fonds étrangers soient bienvenus, ils ne doivent pas devenir la seule ou la principale source d’argent. Les gouvernements britanniques ont eu tendance à négliger leurs propres responsabilités financières. Ceci s’applique à l’histoire moderne comme à la recherche scientifique.

Cela nécessite que les sources de financement soient transparentes. Le Comité sur le niveau de la vie publique (le Comité Neill) a proposé la révélation et la régulation des dons attribués aux partis politiques britanniques. Les donations pour les recherches politiques universitaires a sans doute eu un impact aussi important auprès de l’opinion publique que les cadeaux attribués aux partis politiques. Il est raisonnable de demander un complément parallèle de règles concernant les contributions allouées aux institutions académiques. Si un historien a reçu des indemnités ou des honoraires d’une institution partenaire cela est significatif pour des lecteurs soucieux d’évaluer le produit.

Finalement, la communauté académique a besoin d’établir des codes de conduite pour ses membres dans le plus grand intérêt du public. Il devrait autant que possible être ouvert aux termes des rendez-vous des commissions historiques (y compris les arrangements financiers). Lorsque l’accès exclusif aux documents ou aux données scientifiques est impliqué, il doit y avoir des règles afin que les trouvailles soient vérifiées ou dupliquées de manière indépendante. Des codes de conduite ne devraient pas être sous la seule responsabilité des administrations universitaires mais par des bureaux indépendants composés de membres représentant une section mixte d’universitaires voire de personnes de la société civile.

 » L’histoire à vendre  » est une phrase émotive et bien trop simpliste. Ce ne sera qu’en faisant face aux dangers qu’il sera possible de les maîtriser.

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Title: Selling the past, the dangers of outside finance for historical research 
Author: Michael Pinto-Duschinsky 
Source: TLS October 23 1998 
Book Review:  » Fundraising and the Holocaust : Gert-Rudolf Flick’s contribution to Oxford University  » 
Author/Book: Alan Montefiore & David Vines 
Translator: Cyril Ceccaldi 
Date of translation: 15.01.99

 

url de l’article:

http://www.periwork.com/peri_db/traduction_db/2002_June_21_10_44_41/

Reconquérons l’Histoire, arme absolue contre toute tyrannie…

Posted in actualité, altermondialisme, démocratie participative, documentaire, France et colonialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, média et propagande, militantisme alternatif, N.O.M, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, sciences, sciences et technologies, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , on 10 avril 2013 by Résistance 71

« Un homme vivant seul entend qu’on frappe à la porte, il ouvre. Là devant lui se tient Mme Tyrannie, armée et toute puissante qui lui demande: ‘te soumettras-tu ?’ L’homme ne répond pas, fait un pas de côté et la laisse entrer. Tyrannie règne en maîtresse. L’homme la sert pendant des années. Puis, Mme Tyrannie devient malade du poison qu’elle a ingurgité dans sa nourriture. Elle finit par mourir. L’homme ouvre alors la porte, traîne le corps encore chaud et le jette dehors. Il referme la porte et dit fermement: ‘Non ! » (Fable de Bertold Brecht)

« Qu’ai-je appris ? Que de petits actes de résistance à l’autorité, commis avec persistance, peuvent souvent mener à de grands changements sociaux. Que les gens ordinaires sont capables d’un immense courage… Peut-être la chose la plus importante que j’ai apprise, est que la démocratie n’est pas le gouvernement, elle n’est pas la constitution, ou la structure légale. Ceux-ci sont le plus souvent des ennemis de la démocratie. » — Howard Zinn

*  *  *

L’Histoire science sociale, science primordiale

 

 

Résistance 71

 

10 Avril 2013

 

 

George Orwell disait: “Qui contrôle le passé contrôle le futur et qui contrôle le présent, contrôle le passé”. Le narratif historique ou historiographie a toujours été sujet à des pressions extrêmes. Pourquoi ? Parce qui contrôle l’historiographie des évènements contrôle l’histoire officielle, celle que les élites auto-proclamées désirent que les peuples sachent, se souviennent et s’imprègnent, car de là découle le contrôle de la vaste majorité par la minorité oligarchique. Pour que le système de contrôle oligarchique perdure, il faut que la masse ne se pose pas de questions. Il est ainsi vital pour la caste dominante depuis quelques siècles, de contrôler les secteurs qui influent sur le comportement des gens: les sciences en général, l’information (dont l’histoire fait partie), l’éducation et le développement technologique.

Qu’est-ce que l’Histoire ? Comment influe t’elle sur le monde d’aujourd’hui ? Peut-on anticiper le monde de demain par son analyse ? Toutes ces questions sont d’une importance capitale pour qui veut comprendre la course folle des évènements qui amène une fois de plus le monde au chaos depuis la fin du XXème siècle et ce tout début du XXIème.

Peut-on réduire l’histoire à ce que Kissinger en dit dans un de ses ouvrages, à savoir: “L’histoire c’est la mémoire des états” ? Quid du monde pré-étatique donc ? Il n’existe pas ? Il sombre dans l’oubli ? Il n’est pas “historique” Quid des sociétés sans états qualifiées de “primitives” (cf Pierre Clastres), elle n’appartiennent donc pas à l’histoire ?

Ethymologiquement, le mot “histoire” vient du grec ancient “historia” qui est la relation verbale ou écrite de ce que l’on a appris. Une des définitions les plus communes de l’Histoire est qu’elle est la conscience du passé. Avoir conscience du passé est donc le conceptualiser. Ainsi nous pouvons distinguer trois grands concepts analysant l’Histoire: le concept idéaliste, le concept nihiliste et le concept marxiste.

  • Le concept idéaliste de l’Histoire a été essentiellement élaboré par les pensées des philosophes allemands Emmanuel Kant et Friedrich Hegel. Pour ces deux penseurs classiques, l’histoire universelle tend vers un absolu. Pour Kant il s’agit de la réalisation de l’unité politique en vue de faire cesser les guerres, tandis que pour Hegel, l’Histoire est la réalisation de la Raison dans l’humanité. Pour Hegel, tout tend vers la liberté achevée avec la révolution française de 1789, la réalisation de l’État de droit et de ses institutions dont l’état prussien représentait, pour lui, l’épitôme et donc concrétisait la fin de l’Histoire.
  • Le concept nihiliste de l’Histoire a pour chef de file un autre philosophe allemand Arthur Schopenhauer, pour qui l’histoire n’a pas de but défini, car elle dépend des actions ératiques et égoïstes des humains. Elle ne saurait avoir de sens.
  • Le concept marxiste relève de la théorie du matérialisme historique élaborée par Karl Marx, autre philosophe allemand. Pour Marx, l’histoire est le résultat de l’interaction des forces productives. En transformant la Nature, l’Homme subit le progrès et induit la continuité de la lutte des classes. Le travail humain à la fois manuel et intellectuel, donc la production humaine est la somme du développement historique et aussi la source de l’aliénation de l’Homme. Pour Marx, la fin de l’Histoire viendra avec la fin de la lutte des classes (au cours de la période dite transitoire de la “dictature du prolétariat”).

Il semblerait qu’aucun de ces trois concepts ne soit juste en lui-même, mais que la réalité tendrait certainement à ce que le concept historique emprunte de fait aux trois à des degrés différents selons les époques traversées. La philosophie hégélienne nous enseigne la dialectique de la thèse, de l’anti-thèse et de la synthèse, dialectique qui, pour Hégel régit toute chaîne causale d’évènements. Nous avons déjà élaboré dans un article précédent, que nous nous trompions peut-être de dialectique et que nous pourrions voir en l’occurence, le concept idéaliste comme étant la thèse historique, le concept marxiste son anti-thèse et la synthèse historique résidant dans un concept anarchiste (pas nihiliste… anarchiste…) de l’Histoire où la fin de celle-ci serait la résultante de la continuité causale historique de la réalisation de la Liberté dans l’humanité passant par la suppression de la causalité de l’exploitation et de l’oppression politico-économique du vaste nombre par une minorité oligarchique, oppression politico-économique qui ne peut se réaliser que par la concentration de la propriété des moyens de productions, de distribution et de services dans le moins de mains privées ou étatiques possible. Ainsi la fin de l’Histoire serait l’émancipation totale de l’humain du joug de l’inégalité politique et sociale.

Dans cette chaîne causale, où se situe l’historien ? L’évidence se fait chaque jour plus forte, que l’histoire “officielle” est fondée sur une historiographie sinon falsifiée (elle l’est parfois…), du moins sévèrement biaisée. Depuis toujours le narratif historique se fait sous l‘angle des vainqueurs des guerres, des généraux, des hommes politiques, des banquiers et des industriels. L’historien(ne), lui-même exploité par un système qui ne peut agir que pour assurer sa survie, est le plus souvent assujetti à une certaine hégémonie culturelle de la classe dominante, qu’elle soit capitaliste privée (libérale, néolibérale) ou capitaliste d’état (marxiste), ce qui revient au même puisque tous et toutes répondent et obéissent aux mêmes payeurs. La suprématie de l’État et de l’oligarchie économico-financière dont il dépend est telle, que l’historien(ne) ne ressent le plus souvent plus de dilemne déontologique tant la servitude volontaire est de norme, institutionalisée.

Cependant, il est des historien(ne)s constituant certes  une minorité dans leur profession, qui questionnent les historiographies officielles et fouillent les archives et les écrits pour présenter l’histoire sous un angle différent, sous celui des victimes, des démunis, des laissers pour compte ou aussi plus simplement au travers de documents officiels existant mais totalement ignorés à dessein par le dogme prévalent pour qui les États se posent  en cerbères.

Ainsi, nous avons déjà traduit et présenté ici-même quelques travaux de l’historien américain Howard Zinn, professeur à l’université de Boston, dont l’ouvrage titanesque de recherche compilé dans son livre: “Une histoire populaire de l’Amérique de 1492 à nos jours”, demeure une référence en la matière ; de l’historien anglo-américain Antony C. Sutton, professeur à l’université de Stanford, Californie, dont nous avons traduit de larges portions de ses ouvrages: “Wall Street et la montée d’Hitler”, “Wall Street et la révolution bolchévique”, ainsi que son essai “Le meilleur ennemi que l’argent puisse acheter”.

Suite à cet article, nous introduirons des textes de réflexion émanant de différents historien(ne)s tels Sonia Combe, Annie Lacrox-Riz pour la France et Michael Pinto-Duschinsky pour la Grande-Bretagne.

Ces textes nous démontrerons que la partialité est une réalité de tous les jours dans le domaine historique et que le contrôle de l’information, renforcé d’une ligne propagandiste établie, dirigent l’histoire (et bien d’autres sciences) vers un vérouillage complet de l’information afin de priver le public de toute référence historique autre que le narratif choisi par l’oligarchie en place, pour qui la préservation des mythes et des dogmes est plus une question de survie que de désir profond de falsifier l’histoire. C’est devenu une obligation, une condition sine qua non de la pérennité d’un système dont la corruption n’est plus à démontrer, un système qui est fondé sur l’abus, le mensonge, l’usurpation et la falsification à tous les étages de l’édifice.

Ainsi l’objectivité historique ne peut se faire que par la pensée et la pédagogie critiques, détachées des contingences des intérêts particuliers représentés et protégés par l’État qui n’agit que comme le chien de garde des dogmes les plus inavouables et pour lesquels des horreurs  et des injustices ont été commises hier, sont commises aujourd’hui et seront commises demain. C’est par un accès à une Histoire libérée de toutes contraintes politico-financières, nous permettant de voir et de comprendre les turpitudes d’hier et d’aujourd’hui que nous pourrons anticiper demain et éviter enfin, le désastre qui se répète sans cesse au profit du petit nombre et aux dépends du bien grand nombre.

Nous vous invitons donc à lire très bientôt sur ce blog, les quelques écrits de ces historiens qui osent défier l’omerta et le muselage historique.

L’Histoire est une arme contre l’oligarchie. Nous devons nous en servir pour regagner notre autonomie. De plus, des centaines de milliers, des millions de personnes sont mortes au cours des siècles, personnes du commun, comme nous, à qui nous devons de rétablir la vérité historique sur bien des points. Merci à ces historien(ne)s d’œuvrer en ce sens au prix parfois, souvent, de leur carrière.

Résistance politique et activisme: L’histoire sous (bonne) influence…

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“La constitution a été écrite par les riches, qui établirent un gouvernement pour protéger leur propriété.”

“Les pères fondateur de cette nation n’étaient pas seulement des organisateurs intelligents d’une nation nouvelle, mais ils étaient également des blancs, propriétaires d’esclaves, des marchands, des actionnaires, qui avaient peur d’une rebellion de la classe inférieure ou comme le disait James Madison: ‘d’une division égale de la propriété’ “.

“Mes héros furent les fermiers de la rebellion de Shay, les abolitionistes noirs qui violèrent la loi pour libérer leurs frères et sœurs, les gens qui ont été jetés en prison pour s’être opposés à la 1ère guerre mondiale, les ouvriers qui se mirent en grève contre de puissantes corporations, défiant la police et les milices patronales, les vétérans de la guerre du Vietnam qui s’opposèrent directement à la guerre, aux femmes qui demandèrent l’égalité dans tous les aspects de la vie.”

– Howard Zinn –

 

Howard Zinn ou l’Histoire au service des peuples et non de l’oligarchie

Par Résistance 71

 

Le 12 Septembre 2012

 

Nous publions en deux parties (1ère partie / 2ème partie) la traduction du chapitre 5 du livre d’Howard Zinn et Donaldo Macedo “On Democratic Education” (2005): “Christophe Colomb et la civilisation occidentale”, chapitre concernant l’histoire de la découverte du continent américain par Christophe Colomb, ses suites, la démythification de son narratif et l’analyse du comment et pourquoi l’histoire officielle a renforcé le mythe progressiste de la “civilisation” occidentale.

Le monde de cette première décennie du XXIème siècle a été placé sous la domination sans précédent de l’empire anglo-américain, domination qui ne s’est exprimée qu’exponentiellement depuis la fin de la seconde guerre mondiale et surtout depuis la fin de la guerre froide en 1991.

La compréhension du monde dans lequel nous vivons, pour lequel nous sommes constamment exploités et spoliés, passe par une compréhension de l’histoire de la civilisation occidentale vue sous un angle différent: celui des participants de tous les jours, des démunis, des travailleurs, des opprimés et non pas comme cela l’est en ce qui concerne les livres d’histoire traditionnels, sous l’angle de vue des industriels, hommes/femmes politiques, présidents, grands généraux et autres “héros” d’une civilisation questionable à bien des égards.

Howard Zinn est sans aucun doute l’historien le plus connu, controversif pour l’establishment, que les Etats-Unis aient connu.

Professeur à l’université de Boston, sa carrière d’historien, de professeur, d’activiste pour les droits civiques et anti-guerre, puise sa force dans son origine prolétaire, ayant eu la possibilité de pousser ses études au retour de la seconde guerre mondiale sous les auspices de la “GI bill”, loi qui donnait la possibilité aux vétérans de l’armée de faire des études en bénéficiant d’une bourse d’état. L’ouvrier de chantier naval devint Docteur en Histoire après avoir poursuivi un cursus d’étude qui le vit être diplômé (Ph.D) de l’université de Colombia.

Zinn devint très vite un critique de l’histoire traditionnelle, dénonçant le bias systématique pris par les recherches et analyses des faits historiques dans le sens d’un consensus pro-establishment. Il passa le reste de sa carrière d’historien à éclairer les faits sous un angle systématiquement différent, déterrant ce faisant certaines vérités que personne dans l’orthodoxie anbiante ne voulait vraiment ni voir ni entendre.

Zinn représente le parfait exemple de ce qu’un historien se doit d’être: un chercheur contradictoire, quelqu’un fouillant les archives et exposant ce que les évènements historiques furent et non pas ce que certains désireraient qu’ils fussent, ce tout en admettant le fait que selon ses dires mêmes: “Dans tous les cas de figure, l’historien ne peut pas choisir d’être neutre, car il écrit dans un train en marche.”

L’histoire a toujours été écrite par la classe moyenne et la classe moyenne supérieure au profit du consesnsus du statu quo oligarchique. Les personnes relatant les faits n’ont que très peu souvent été capables d’évaluer la perception d’évènements du point de vue des classes ouvrières ou des laisser-pour-compte de la société. L’histoire se doit d’être dite de ce point de vue, qui le plus souvent met au défi l’évaluation orthodoxe de faits que l’on pense établis et qu’on nous présente toujours sous un angle favorable à la pensée dominante.

Howard Zinn symbolise ce que le révisionnisme historique, prit dans son véritable sens et non dans le sens amalgamé au négationisme promulgué à dessein par la pensée unique dogmatique refusant toute analyse rationnelle, se doit d’être:

 

Etymologie : du latin revisere, revoir.

Le révisionnisme désigne l’attitude critique de ceux qui remettent en cause de manière rationnelle les fondements d’une doctrine, d’une loi, d’un jugement, d’une opinion couramment admise en histoire, ou même de faits établis.

Le révisionnisme est une démarche naturelle de l’historien consistant à réviser en permanence le savoir historique, tout en utilisant les règles et méthodes scientifiques du métier. En se basant sur un apport d’informations nouvelles, sur un réexamen des sources, il propose une nouvelle interprétation de l’histoire.

Le terme a été, à l’origine, employé pour la remise en cause des conclusions rendues au sujet de l’affaire Dreyfus et pour demander la révision de son procès.

Le révisionnisme a plus particulièrement désigné la position de certains communistes qui étaient convaincus de la nécessité de réviser la doctrine marxiste avec l’évolution politique, sociale ou économique de la société, en remettant en cause une partie des thèses révolutionnaires et en s’écartant de l’orthodoxie marxiste-léniniste. C’est ainsi que le Parti communiste français fut traité de révisionniste par ceux-là mêmes qu’il qualifiait de gauchistes.

De nos jours, le révisionnisme désigne, à tort, une tendance à remettre en question les atrocités du nazisme dans les camps de concentration et à minimiser, voire à nier, le génocide des juifs. Il convient, dans ce cas d’utiliser le mot « négationnisme« .

 

Source dictionnaire:

http://www.toupie.org/Dictionnaire/Revisionnisme.htm

Pourquoi avons-nous choisi spécifiquement de traduire ce chapitre sur Christophe Colomb ? Parce que l’interprétation historique faite de cet évènement a conditionné le mythe du “progressisme” de la civilisation occidentale et a justifié depuis lors toutes les exactions commises en son nom. Il a suffi d’étiqueter la découverte de nouveau monde par Christophe Colomb, mercenaire à la solde de la couronne d’Espagne, comme un pas de géant pour le progrès humain et d’occulter officiellement toutes les atrocités commises par les conquistadores pour justifier toutes les atrocités et les crimes subséquents qui se sont abattus sur les natifs de l’endroit, puis sur les populations africaines, au nom de la “morale chrétienne” et de la “civilisation en marche”.

Si les Etats-Unis aujourd’hui sont ce qu’ils sont: un empire criminel hégémonique, c’est en grande partie à cause du mensonge par omission de l’histoire officielle de la découverte du continent. Dénoncer le bias narratif historique au profit de la pensée dominante est non seulement une nécessité déontologique pour l’historien, mais aussi une mesure salvatrice pour la conscience humaine.

Howard Zinn nous a laissé un énorme héritage, tant intellectuel qu’activiste, deux choses qu’il ne séparait jamais. Il a rendu l’histoire des Etats-Unis à son peuple. Bon nombre de ses ouvrages ont été traduits en français dont sa célèbre pièce maîtresse qui fut l’objet, en son temps, de tant de débats animés et de controverses: “Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours”, publié en France aux édition Agone.

A ce sujet, un projet de documentaire sur Zinn et son histoire populaire des Etats-Unis est en cours de réalisation.

Ce projet se réalise sous l’égide d’une SCOP (Société Coopérative Participative): Les Mutins de Pangée, coopérative qui lance des initiatives participatrices à ses réalisations. Ce sont les souscriveurs qui financent les projets (http://lesmutins.org/Howard-Zinn-Une-histoire-populaire.html) de manière indépendante. Ils ont déjà produit un excellent documentaire sur Noam Chomsky entr’autres, Zinn est en cours de réalisation.

Howard Zinn n’a pas vraiment d’équivalent en France (la plus proche serait sûrement l’historienne Annie Lacroix-Riz, qui par ses recherches serait pourtant plus proche d’Antony Sutton) et cela est bien dommage. C’est en découvrant son travail et son activisme que peut-être quelques historiens de l’hexagone pourraient devenir nos Howard Zinn et rendre notre histoire plus transparente et… populaire. Ce serait une mesure de salubrité publique !

Biographie d’Howard Zinn:

Source: Les Mutins de Pangée

http://www.lesmutins.org/Howard-Zinn-Une-histoire-populaire.html

Howard Zinn est né en 1922, à Brooklyn, dans une famille d’immigrés. Il est mort le 27 janvier 2010, laissant derrière lui de nombreux ouvrages importants dont l’incontournable Histoire populaire des Etats-Unis, de 1492 à nos jours (éditions Agone). Howard Zinn a traversé le XXème siècle sans se contenter de l’observer.

Formé à la lutte des classes dans les rues du New York de la grande dépression des années 30, jeune ouvrier d’un chantier naval, il s’est ensuite engagé dans la Seconde Guerre mondiale comme bombardier dans l’US Air Force, pour combattre le fascisme en Europe. Bouleversé par le bombardement (inutile) de Royan au napalm et par les conséquences de Hiroshima, il va s’engager toute sa vie contre la logique de guerre américaine.

Dans l’ambiance du maccarthysme d’après-guerre, Howard Zinn décide de se lancer dans des études universitaires d’Histoire, auxquelles il a accès gratuitement en tant que vétéran. Son premier poste de professeur, il l’obtient dans un collège d’étudiantes afro-américaines du sud des Etats-Unis. Il prend alors part activement dans les mouvements pour les droits civiques des noirs américains, contre la ségrégation raciale. Il prend part à la résistance non-violente des étudiants, les manifestations, les sit-in, les freedoms rides, les procès… La pratique de la désobéissance civile traverse les Etats-Unis des années 50 et 60 et marquent énormément la pensée de Howard Zinn.

Renvoyé pour « insubordination », il rejoint l’Université de Boston en 1964, au moment où la guerre du Vietnam éclate et s’engage immédiatement dans les mouvements anti-guerre, au début encore très marginaux. En tant que vétéran, Howard Zinn va jouer un rôle important dans la libération de soldats américains prisonniers, tout en donnant encore plus d’écho aux opposants à la guerre.

Howard Zinn apparait aussi comme témoin dans l’affaire des Pentagone Papers (l’ancêtre de wikileaks en quelque sorte…) qui a donné le coup de grâce à la propagande de guerre dans l’opinion publique américaine de l’époque.

Toujours attentif à s’exprimer pour le plus grand nombre, il est l’auteur de pièces de théâtre à succès : « Emma » (sur la militante libertaire Emma Goldman) et Marx in Soho (traduit en français par Karl Marx, le retour).

De ses souvenirs d’enfant de la « classe laborieuse » dans le New York des années 30 à l’élection de Barack Obama, l’oeuvre de Howard Zinn mêle sa propre expérience et l’histoire populaire, une mémoire qui met sur le devant de la scène les acteurs oubliés de l’Histoire officielle et qui restera comme un modèle de référence pour les générations futures.

 * * *

Livres d’Howard Zinn disponibles en français:

 

  • “Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours”
  • “La mentalité américaine”
  • “La bombe, de l’inutilité des bombardements”
  • “Désobéissance civile et démocratie”
  • “Une histoire populaire de l’empire américain”
  • “L’impossible neutralité: autobiographie d’un historien militant”
  • “Le XXème siécle américain de 1890 à nos jours”
  • “Karl Marx, le retour: une pièce historique en un acte”
  • “En suivant Emma: pièce historique en deux actes sur Emma Goldman, anarchiste et féministe américaine”
  • “Une histoire populaire des Etats-Unis pour les ados” (2 volumes)

A lire d’Howard Zinn sur Résistance 71:

– La désobéissance civile en 7 points essentiels

Propagande et falsification: l’Histoire sous influence…

Posted in actualité, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique with tags , , , , , , , , , , , , on 7 septembre 2012 by Résistance 71

Nous lançons ici une série d’articles de fond qui nous l’espérons amènerons le lectorat à mieux comprendre l’état actuel des choses. Pourquoi nos politiciens, supposés nous représenter, sont défaillant à apprendre de l’histoire, qui suivant le vieil adage populaire, semble se répéter sans cesse.

Le fait est, et nos traductions de l’historien Antony Sutton entr’autres l’ont prouvé, que l’histoire, le narratif des causes, origines et du déroulement des évènements nationaux et internationaux qui font l’histoire de l’humanité, est constamment manipulée afin de maintenir le consensus du statu quo de la domination de la même petite classe étriquée, exploiteuse et criminelle.

Une des questions évidente à se poser est « qui écrit l’histoire ? » C’est ce que cet article et le suivant se propose d’étudier. Ensuite nous publierons la semaine prochaine en deux parties une analyse du célèbre historien américain Howard Zinn sur la démythification de la découverte du « nouveau monde » par Christophe Colomb… Nous voyons déjà certains sourire: Pourquoi Colomb ?… Qu’est-ce qu’on en a à faire d’un truc qui s’est passé il y a plus de 500 ans ?… La réponse est simple: la falsification de l’histoire qui a toujours entourée cet évènement important de ce que beaucoup on présenté comme étant un avènement du progrès de notre civilisation, a servi à renforcer le dogme du nationalisme le plus raciste et le plus meurtrier que l’histoire ait connue. Les Etats-Unis (pays du goulag levant) se sont constamment inspirés du mensonge du narratif historique de la découverte du continent pour se draper dans le drapeau du juste et piller leur territoire par biais de génocide, avant que de piller le reste du monde. Ce qui se passe aujourd’hui dans le monde est lié à l’arrogance raciste sans borne de la « nation indispensable », et possède ses fondements même dans la falsification historique qui a entourée Colomb depuis le départ.

Rendez-vous la  semaine prochaine pour une expérience historique qui en décollera plus d’un(e) de sa chaise…

Nous devons nous réapproprier l’histoire, qui a été corrompue à dessein de contrôle depuis bien trop longtemps. C’est par la pensée critique et en rejetant la pensée unique imposée que nous y parviendrons. Comprendre l’histoire, c’est déjà pomper le rideau de fumée qui nous masque les véritables acteurs du marasme sociétaire qui nous accable. Rien n’est inéluctable, il suffit de dire non et de nous réaproprier notre patrimoine historique.

— Résistance 71 —

 

Qui “écrit” l’histoire ?

Historiens sous influence

 

Paul Labarique

 

url de l’article original:

http://www.voltairenet.org/Qui-ecrit-l-Histoire

 

Les opérations d’ingérence culturelle conduites en France par les États-Unis, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale et tout au long de la Guerre froide, ont eu un impact fort sur la vie intellectuelle du pays. Dans son dernier ouvrage, l’historienne Annie Lacroix-Riz dénonce la dérive de sa discipline où des chercheurs, en quête de reconnaissance et de financements, acceptent de s’écarter de la vérité pour produire des travaux à usage politique. Elle revient notamment sur la conversion de plusieurs universitaires, venus des rangs du PCF, à l’anticommunisme le plus primaire et sur la récriture de leur histoire par des entreprises liées au Reich ou à la Collaboration.

 

Depuis une vingtaine d’années, les médias français assurent une publicité démesurée à un groupe restreint d’intellectuels et à leurs œuvres, malgré la médiocrité scientifique de leurs publications. Ainsi Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut, Michel Wieviorka, ou encore Alain Touraine ont pu imposer une « pensée unique », malgré les protestations d’une myriade d’universitaires critiques évoluant dans le sillage de Pierre Bourdieu. Ces « nouveaux intellectuels » se cooptent au sein de clubs fermés comme la Fondation Saint-Simon. Leur fonction principale est de stériliser la réflexion pour prescrire des opinions. Ils assurent la promotion de leurs idées prêtes à penser en esquivant les débats contradictoires et en ne manquant jamais une occasion de se donner la réplique, voire de s’encenser mutuellement.

Ce groupe investit aujourd’hui la recherche en histoire contemporaine parce qu’elle permet à partir d’« analyses » du passé, de construire des grilles de lecture pour le présent et donc de prescrire des opinions. Leur méthode marketing, initialement mise au point pendant la Guerre froide pour promouvoir l’idéologie atlantiste anti-communiste, est tel qu’elle est désormais utilisée par d’autres groupes d’influence. En payant des chercheurs ou en assurant leur carrière, il est possible d’obtenir des travaux historiques aux conclusions flatteuses pour le commanditaire.

Annie Lacroix-Riz, professeur d’histoire contemporaine aux universités de Toulouse et de Paris, a observé l’évolution de sa discipline depuis le début des années 1980 [1], marquée par un anticommunisme virulent et une fascination croissante pour le modèle états-unien de la « démocratie libérale ». On trouve la preuve la plus évidente de ce phénomène dans l’historiographie du communisme, notamment avec François Furet.

Celui-ci, décédé en 1995, est l’auteur d’un essai qualifié de « majeur » par les médias et les Instituts d’études politiques, à défaut de l’être par les historiens, sur « l’illusion communiste » [2]. Ancien communiste convaincu, Furet a initié une école historique antimarxiste, apparue en France au milieu des années 1970 et principalement relayée par d’anciens « compagnons de route » repentis de l’URSS stalinienne.

Cette appartenance passée au camp marxiste confère, à des universitaires tels que François Furet ou Annie Kriegel, une apparente légitimité à en dénoncer les excès puisqu’ils sont sensés les connaître « de l’intérieur ». Pourtant, dans le contexte de la Guerre froide pendant laquelle la France était ancrée dans le camp atlantique, leur parcours était celui de la facilité. Ils n’ont pas cherché à critiquer le marxisme parce qu’ils s’étaient convertis à la pensée libérale, mais ils se sont rachetés une image en critiquant le marxisme. Leurs ouvrages ont été explicitement produits en vue d’une exploitation politico-médiatique dans des luttes partisanes. Il se sont ostensiblement éloignés des méthodes scientifiques de recherche de la vérité pour entrer subrepticement dans le domaine de la propagande.

Ce glissement des « historiens du temps présent » n’a pas manqué d’agacer les autres universitaires. Ainsi, en prologue d’un ouvrage consacré aux Brigades internationales pendant la guerre d’Espagne, Rémy Skoutelsky écrit-il que « contrairement à la majorité (la totalité ?) des historiens qui tracent aujourd’hui un signe d’égalité entre fascisme et communisme – quand ils ne cherchent pas à relativiser les crimes du premier pour mieux faire ressortir ceux du second – ; je n’ai jamais appartenu au Parti communiste (ou à une organisation maoïste)… Il n’en reste pas moins que je n’ai toujours pas le moindre doute sur le camp dans lequel il fallait se trouver à Stalingrad en 1943. À Madrid en 1936 » [3].

Cette remarque s’adresse directement à François Furet, auteur du Passé d’une illusion déjà cité, mais aussi à Stéphane Courtois, qui a dirigé l’ouvrage collectif Le Livre Noir du communisme, et à Annie Kriegel. Celle-ci, dans un article du Figaro du 29 décembre 1992, écrivait à propos des Brigades rouges que « l’antifascisme était un concept à l’abri duquel les communistes se faisaient fort de déployer la classique stratégie léniniste de conquête révolutionnaire du pouvoir ». L’ensemble de leurs œuvres semble construit autour d’un seul objectif : combattre le communiste et, plus largement le marxisme ; et de deux stratégies argumentatives : d’une part, tracer un lien direct entre marxisme et stalinisme afin de disqualifier les théories politiques développées par Karl Marx , d’autre part, mettre sur un même plan les atrocités du régime soviétique et le génocide perpétré par les nazis, pour englober nazisme et communisme sous une même dénomination de « totalitarisme ».

Par exemple, François Furet, dans Penser la Révolution française [4], compare le passage d’un mouvement de libération populaire en 1789 à la Terreur en 1793, avec le passage des mouvements bolcheviques au léninisme, puis au stalinisme. Dans les deux cas, il postule que la perversion des idées originelles par les processus révolutionnaires était inévitable. Sa conclusion est simple : ces idées originelles de renversement de l’ordre établi par la force doivent être rejetées. Il ne s’agit pas de tirer des leçons du passé, mais d’y trouver des arguments pour justifier ses opinions du moment.

Le cas de François Furet est intéressant, non seulement parce qu’il incarne ce que Diana Pinto appelle « le nouveau regard des historiens » marqué par « la conversion intellectuelle à l’antisoviétisme », mais aussi parce qu’il représente, mieux que quiconque, le ralliement au « pro-américanisme » qu’elle constate chez nombre de ses confrères. Ainsi Furet a reçu 470 000 dollars de la très réactionnaire Fondation Olin afin de financer son programme de recherche sur les révolutions américaine et française, au moment de la commémoration du bicentenaire de la Révolution française.

François Furet était proche d’un historien allemand, Ernst Nolte, avec lequel il a publié un recueil de correspondances intitulé Fascisme et communisme [5]. D’après Annie Lacroix-Riz, Nolte est « placé à la tête du courant de l’extrême droite intellectuelle (et non pas historiographique) allemande, victimisant les nazis et accablant les bolcheviques barbares ». Il est notamment l’auteur de « la thèse de l’attaque préventive de l’URSS par le Reich, que pulvérise la consultation, même superficielle, des archives internationales entre le 19e siècle et 1941 ». L’inscription de ses ouvrages au programme de l’Agrégation d’histoire laisse donc songeur.

Cette tendance historiographique française suscite bien des critiques aux États-Unis. Ainsi, après Diana Pinto en 1985, c’est Arno Mayer qui, en 2000, fustige ces « « contre-révolutionaire » rénovés » et ironise sur l’union sacrée des « conservateurs modérés » et « démocrates libéraux nouveau style », sans oublier les « ex-communistes renégats » qui ont, depuis, acquis « droit de cité dans les salons des VIe et VIIe arrondissements » [6]. La prégnance de ces nouvelles analyses des phénomènes révolutionnaires antimarxistes est attestée par les difficultés qu’a rencontrées l’historien anglais Eric Hosbawm pour faire traduire The Age of Extremes en France. Il lui a fallu attendre cinq ans, de 1994 à 1999, après avoir reçu cet avis négatif de son collègue français Pierre Nora, de Gallimard : selon ce dernier, les reliques du marxisme d’Hosbawm « passe[raient] mal en France, (…) pays le plus longtemps et le plus profondément stalinisé [ :] la décompression, du même coup, a accentué l’hostilité à tout ce qui, de près ou de loin, peut rappeler cet âge du philosoviétisme ou procommunisme de naguère, y compris le marxisme le plus ouvert ». Il sera finalement disponible chez les éditions Complexe et du Monde Diplomatique, remportant un succès considérable.

Annie Lacroix-Riz se pose une double interrogation : en France, qui finance la recherche en histoire ? sur quels sujets ? L’historienne constate en effet que se multiplient les commissions ad hoc, créées à l’initiative de l’État, voire d’entreprises privées. Elle cite le cas de la commission Matteoli, sur la spoliation des biens juifs, dont la présidence devait être précisément confiée à François Furet. Sa mort, le 12 juillet 1997, l’empêcha d’assister à la formation de cette commission, dont l’objectif officieux était de revisiter les responsabilités françaises dans la déportation des juifs pour déterminer des modalités de restitution sans réparation.

Au-delà des considérations idéologiques anticommunistes, qui relèvent de la Guerre froide, Annie Lacroix-Riz s’interroge sur la pertinence des travaux réalisés dans le cadre des commissions créées par l’État, des entreprises publiques ou des entreprises privées. Elle cite notamment l’embauche, en Allemagne, de nombreux historiens prestigieux, sous les auspices de la Deutsche Bank ou de Volkswagen, pour travailler sur le rôle du patronat dans l’Allemagne nazie. D’après le politologue britannique Pinto-Duschinski, des historiens anglo-saxons et allemands ont reçu, à cette occasion, « des paiements de sociétés, banques ou agences gouvernementales dont la conduite dans le passé constitue le sujet de leurs recherches ». Ils ont accepté, en contrepartie, des limitations d’accès aux archives. En les payant et en conditionnant leur travail, les financiers comptaient obtenir des conclusions utilisables comme arguments pour limiter l’indemnisation des travailleurs forcés sous le régime nazi.

Les mêmes comportements sont observables en France, non autour de l’enjeu du travail forcé ou du génocide, mais à propos de la collaboration et de la déportation. Ainsi, le célèbre colloque de Besançon, organisé en mars 1999, s’intéressait au rôle des patrons sous l’Occupation pour les dédouaner majoritairement de toute responsabilité. Jean-Claude Daumas conclut même, au terme de cette entreprise, qu’il faut abandonner « la notion de collaboration » encline à « épouser les taxinomies d’époque ». Le plus étrange dans cet exemple, est que ce colloque n’a pas été financé par de grandes sociétés pour s’acheter des certificats de bonne conduite, voire de résistance, mais s’est tenu dans un cadre universitaire. Il montre que de nombreux historiens français se sont soumis aux exigences du politiquement correct, soit parce qu’ils sont devenus dépendants de leurs financiers au point de se conformer à leurs exigences en toutes circonstances, soit par simple conformisme, ce qui implique la reconnaissance du triomphe de la mercantilisation de la pensée. Les organisateurs de colloque, abandonnant les règles de la recherche universitaire, ont écarté de leurs débats les travaux qui leur posaient problème, dont bien sûr ceux d’Annie Lacroix-Riz. Tout au plus, pour éviter un unanimisme suspect, ont-ils donné la parole à l’Allemand Arne Radtke-Delacor qui fut autorisé à s’interroger sur la véracité des « innombrables récits d’un sabotage indirect [du patronat] au moyen d’un freinage délibéré, colportés après coup par les entreprises intéressées », au regard du zèle qu’il a pu constater de la part de l’industrie française au service du IIIe Reich.

L’extermination des juifs et la spoliation de leurs biens, la collaboration avec les nazis et l’échec des politiques de dénazification sont des thèmes particulièrement mal traités par les nouveaux historiens, qui travaillent sous l’influence soit de l’État, peu disposé à reconnaître la participation française à un génocide, soit d’entreprises souhaitant dissimuler des faits de collaboration. Ces sujets ne sont pas pour autant ignorés : plutôt que le silence, les commissions ad hoc d’historiens permettent de donner des visions parcellaires et excessivement modérées. C’est le cas de la commission Rémond, chargée de plancher sur l’épisode Paul Touvier. Elle a été constituée à la demande du cardinal-archevêque de Lyon, Mgr Decourtray, pour attester l’innocence de l’Église de France dans la longue soustraction à la justice du milicien Paul Touvier. Pour répondre à la question posée avec la réponse souhaitée, les historiens ont accepté une méthode de travail contraire aux principes scientifiques de base. D’une part, ils se sont appuyés sur des archives ecclésiastiques qu’ils étaient les seuls autorisés à consulter, de sorte qu’il n’est pas possible d’en discuter pleinement leur interprétation. D’autre part, ils ont accepté de se fonder sur des archives incomplètes, le Vatican leur ayant interdit la consultation d’une partie de son fonds. Dans des circonstances comparables, comme on l’a vu avec la Commission internationale chargée par le Saint-Siège d’examiner les relations entre le Vatican et le IIIe Reich, des historiens plus scrupuleux ont préféré refuser de cautionner une pseudo-recherche.

Tel ne fût pas le cas de l’équipe de René Rémond qui s’est fort satisfaite des conditions de travail imposées par ceux sur lesquels elle était précisément supposée enquêter. Elle a rendu sans surprise un rapport extrêmement flou sur les responsabilités de l’Église catholique dans la déportation des juifs de France et sur l’exfiltration des protagonistes français du dispositif, tels que Paul Touvier. Ici, René Rémond n’a pas été payé en monnaie sonnante, mais s’est vu élevé au rang d’académicien pontifical ; ce que l’on appréciera, selon les points de vue, comme une autre forme de reconnaissance ou de rémunération.

Une autre commission a également été confiée à René Rémond, pour vérifier ce qu’était devenu le « fichier juif » élaboré sous Vichy, en 1940. En 1991, Serge Klarsfeld, qui a cherché toute sa vie à retrouver tous les noms des juifs français déportés, affirme l’avoir retrouvé. La conservation de ce document au sein des archives du ministère des Anciens combattants suscite un scandale. D’autant que le ministre qui l’aurait décidée à la Libération ne pouvait être que François Mitterrand. La commission Rémond, nommée par le même François Mitterrand devenu président de la République, est alors chargée d’éplucher les archives préfectorales pour, d’une certaine manière vérifier son authenticité. Après quatre ans de « recherches prétendument monacales, réellement non conduites », selon Annie Lacroix-Riz, les commissionnnaires se déclarent « à peu près certains que le fichier du recensement [des juifs] d’octobre 1940 a été détruit » en 1948. Le document retrouvé ne serait qu’un fichier destiné à l’indemnisation des juifs déportés. Une conviction – très peu étayée – qu’affirmait déjà René Rémond avant d’entamer ses recherches : dans une lettre adressée à Jack Lang, le 1er juillet 1992, avant le début de ses travaux, l’historien fétiche de Sciences-Po se disait déjà convaincu que « le fichier de la honte, […] ce fichier maudit a[vait] disparu ». En réalité, selon les recherches effectuées ultérieurement par Sonia Combe, ces fiches proviennent bien du fichier de 1940, mais elles ne correspondent qu’aux juifs arrêtés par la police française, et ne comprennent plus celles des déportés qui étaient ôtées au fur et à mesure.

Annie Lacroix-Riz termine par un dernier exemple, celui de l’indemnisation des déportés juifs, qui fait l’objet d’importantes querelles judiciaires internationales, entre banques allemandes, états-uniennes et suisses. La France elle-même, qui a participé à l’aryanisation des biens juifs du temps de l’occupation nazie [7], a dû constituer une commission d’indemnisation en 1997. Comme nous l’avons vu, elle devait être présidée par l’historien François Furet, mais celui-ci ayant subitement décédé, il fut impossible de lui trouver un collègue aussi « sûr » pour le remplacer. On fit donc appel à un grand commis de l’État, Jean Mattéoli. Cette commission a demandé l’accès à l’ensemble des archives sur la question. Elle a néanmoins été soumise à un grand nombre de restrictions, notamment au sein de la Caisse des dépôts et consignations, où une partie de la documentation reste encore aujourd’hui soustraite au public. D’après l’historienne, le travail de la commission a été largement influencé par la vision états-unienne de cette question éminemment politique et juridique, et a orienté ses recherches en conséquence.

Science sans conscience…

Cette série d’exemples, accompagnée d’une réflexion épistémologique sur la méthodologie de l’histoire et l’accès aux archives, démontre la spécificité de la recherche historique française, axée sur l’anticommunisme et la défense de l’ « honneur de la France », en s’écartant, s’il le faut, des règles de base de la méthode scientifique. Il suffit pour cela de constater la popularité des travaux des « historiens du temps présent », tels que Michel Winock ou Jean-Pierre Azéma, dont les thèses répondent plus à des enjeux politiques contemporains qu’à une quelconque démarche scientifique [8]. Le livre d’Annie Lacroix-Riz peut aussi illustrer l’efficacité de structures d’ingérence culturelle états-uniennes telles que le Congrès pour la Liberté de la Culture [9] ou la Fondation Saint-Simon [10], deux associations marquées par un financement occulte venu des États-Unis et, en conséquence, par un anticommunisme virulent.

Les historiens ne sont pas évidemment les seuls à subir cette influence. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, selon Noam Chomsky, la vie intellectuelle française est anesthésiée par le refus de la France de revenir sur son expérience collaborationniste. On pourrait y ajouter la fascination exercée par les États-Unis sur les intellectuels français au terme d’une série d’opérations de propagande intellectuelle. La manière dont les deux plus grandes figures intellectuelles françaises de la fin du XXe siècle, Michel Foucault et Pierre Bourdieu, ont pu rayonner dans le monde entier tout en étant marginalisées – au moins médiatiquement – en France, est un exemple frappant de cette anémie du champ intellectuel français. Le livre d’Annie Lacroix-Riz fait enfin ressortir cette tendance singulière de manipulation de la science par le pouvoir politique ou les grandes entreprises, pour défendre leurs intérêts, tendance que l’on retrouve dans toute une série de domaines tels que le réchauffement climatique, les ressources énergétiques ou la sécurité alimentaire [11]. Les remèdes que propose Annie Lacroix-Riz sont simples : premièrement, permettre le libre accès de tous aux sources archivées ; deuxièmement, garantir l’indépendance du traitement des données. Pour cela, le financement de la recherche, surtout en sciences sociales, ne peut pas être laissé aux seules entreprises privées.

Paul Labarique (2004)

[1] L’Histoire contemporaine sous influence, d’Annie Lacroix-Riz, Le Temps des Cerises, 2004.

[2] Le Passé d’une illusion, de François Furet, Robert Laffont, 1995.

[3] « L’espoir guidait leurs pas – Les volontaires français dans les Brigades internationales 1936-1939, de Rémy Skoultelsky », par Maurice Roth, Carré rouge, octobre 1998.

[4] Penser la Révolution française, de François Furet, Gallimard, 1978.

[5] Fascisme et communisme, de François Furet et Ernst Nolte, 1998.

[6] Les Furies, terreur, vengeance et violence, 1789, 1917, d’Arno Mayer, Fayard, Paris, 2002.

[7] Voir notre enquête, « Histoire secrète de l’Oréal », Voltaire, 3 mars 2004.

[8] Voir la critique virulente de l’ouvrage de Jean-Pierre Azéma sur le « fichier juif » par Philippe Grand. « Le fichier juif : un malaise », de Philippe Grand, Revue d’histoire de la Shoah, n°167, novembre-décembre 1999.

[9] Voir « Quand la CIA finançait les intellectuels européens », Voltaire, 27 novembre 2003.

[10] Voir « La face cachée de la Fondation Saint-Simon », Voltaire, 10 février 2004.

[11] Une tendance particulièrement présente aux États-Unis. Voir « Bush écarte les scientifiques », Voltaire, 27 février 2004.