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L’excommunication de Léon Tolstoï par la clique ensoutanée de l’église orthodoxe (Tolstoï, 1901)

Posted in actualité, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique with tags , , , , , , on 10 avril 2021 by Résistance 71

 

 

 

Le texte ci-dessous est extrait de notre récent PDF: « Léon Tolstoï, textes choisi »

 

Réponse au Synode*

 

Léon Tolstoï

 

1901

 

(*) R71 : Le synode dans l’église orthodoxe est un conseil permanent des évêques sous la direction d’un prima patriarche ou archevêque.

Suite à la publication de son livre “Le royaume de dieu est en vous, le christianisme non comme une religion mystique mais comme une nouvelle théorie de la vie” en 1893, Tolstoï a été “excommunié” (ou son équivalent) par l’église chrétienne orthodoxe d’Orient. Ce qui suit est la réponse de Tolstoï au Synode qui l’excommunia le 20 janvier 1901. Il est à noter qu’aujourd’hui, 120 ans plus tard, Tolstoï n’a toujours pas été réinstauré par la dite église, la mesure étant irréversible. Ce qui en dit suffisamment long donc sur l’imbécilité totale de ces guignols ensoutanés et ne fait que donner 1000 fois raison au vieux Léon, qui de toute façon ne voudrait pas être réintégré dans cette supercherie, comme le sont toutes les églises.

Nous joignons ci-dessous le PDF de l’original de la 1ère traduction française de ce texte de 1901, qui est en possession et nous a été communiqué par “Parabellum 666” qui en a fait le PDF et que nous remercions de nous l’avoir communiqué. Un document à préserver des dommages du temps et de l’ère “Fahrenheit 451” qui s’annonce pour nous et les générations futures…

Tolstoi_Reponse_au_Synode_original (PDF)

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Je ne me proposais pas, tout d’abord, de répondre à l’arrêté synodal qui me concerne. Mais il m’a valu, de la part de correspondants inconnus, de nombreuses lettres, où les uns me blâment vivement de nier ce que je ne nie pas, où d’autres m’exhortent à croire ce que je n’ai pas cessé de croire, où d’autres enfin, affirment entre eux et moi un accord de pensée, qui n’est probablement qu’une illusion, et m’assurent d’une sympathie à laquelle je n’ai probablement aucun droit. Je me suis alors décidé à répondre à l’arrêté lui-même, en dénonçant son injustice, et aux opinions exprimées à mon égard par tant de correspondants inconnus.

L’arrêté du Synode est entaché de vices nombreux. Il est illégal ou intentionnellement équivoque, il est arbitraire, injustifié, mensonger ; en outre, il contient une calomnie et constitue une excitation à des sentiments et à des actes mauvais.

Il est illégal ou intentionnellement équivoque. Car, s’il veut être un acte d’excommunication, il ne satisfait pas aux règlements ecclésiastiques, suivant lesquels peut être prononcée une sentence de ce genre, et s’il est simplement une façon de déclarer que quiconque ne croit pas à l’Église et à ses dogmes n’appartient pas à l’Église, personne ne s’avisant d’en douter, il n’a aucune raison d’être. Quel but pouvait-il donc avoir, si ce n’est, bien que n’étant pas en réalité une sentence d’excommunication, de paraître tel cependant ? Et, en effet, c’est bien comme une excommunication qu’on l’a compris. 

Il est arbitraire parce qu’il n’accuse que moi de ne pas croire aux points de doctrine qu’il énumère, alors que presque tous les hommes cultivés professent une incroyance égale à la mienne, et qu’ils l’ont exprimée, comme ils l’expriment encore, à toute occasion, dans leurs conversations, leurs conférences publiques, leurs brochures et leurs livres.

Il est injustifié, car le principal argument sur lequel il s’appuie est la propagation de ma doctrine mensongère et corruptrice. Or, je sais parfaitement que le nombre des personnes qui partagent mes opinions est, tout au plus, d’une centaine, et la censure a rendu si difficile la circulation de mes ouvrages que la plupart des gens qui ont lu l’arrêté du Synode n’ont pas la moindre idée de ce que j’ai écrit sur la religion. Les lettres que j’ai reçues en font foi.

Il contient une assertion manifestement inexacte, car il parle de tentatives, demeurées infructueuses, que l’Église aurait faites pour me ramener à elle. Or, je n’ai jamais été l’objet d’une semblable démarche.

Il représente ce qu’en langage juridique on appelle une calomnie, car on y a volontairement déguisé la vérité sous des affirmations qui tendent à me nuire.

Enfin, il constitue une excitation à des sentiments et à des actes mauvais, car il a provoqué contre moi, comme il fallait s’y attendre, la colère et la haine de ceux dont l’intelligence est obscure et incapable de raisonnement. Quelques-uns m’ont écrit des lettres où leur fureur s’emporte jusqu’à me menacer de mort. « Te voilà maintenant voué à l’anathème, tu seras précipité, après la mort, dans les tourments éternels et tu crèveras comme un chien… Anathème sur toi, vieux démon… Sois maudit. » Ainsi me parle un de ces hommes. Un autre reproche au gouvernement de ne pas m’avoir encore enfermé dans un monastère et remplit sa lettre d’injures grossières. Un troisième écrit : « Si le gouvernement ne te fait pas disparaître nous saurons bien, nous-mêmes, t’obliger à te taire. » La lettre se termine par des malédictions. « Pour t’anéantir, scélérat, me dit un quatrième, je me charge de trouver les bons moyens… » Suivent des invectives que la décence m’interdit de reproduire. Chez quelques personnes que j’avais rencontrées, depuis que s’était répandue la nouvelle de l’arrêté synodal, j’avais déjà remarqué les signes de cette violente colère. Le 25 février, le jour même où il fut publié, j’entendis en passant sur une place, les paroles suivantes : « Voilà le diable sous la forme d’un homme ». Et si la composition de la foule eût été différente, il se peut bien que l’on m’eût roué de coups, comme ce malheureux que l’on assomma, il y a quelques années, près de la chapelle Panteleïmonovskaïa.

Ainsi, dans son ensemble, l’arrêté du Synode est mauvais. Les quelques lignes de la fin, où les signataires annoncent qu’ils prient Dieu de faire de moi un de leurs semblables, ne sont pas propres à le rendre meilleur.

Il n’est pas moins injuste dans les détails que dans l’ensemble. On y peut lire : « Un écrivain célèbre dans le monde, russe par la naissance, orthodoxe par le baptême et l’éducation, le comte Tolstoï, obéissant aux séductions de son esprit orgueilleux s’est audacieusement révolté contre le Seigneur, contre Son Christ et Ses saintes institutions, et, a clairement renié devant tous sa Mère, l’Église orthodoxe, qui l’a nourri et élevé. »

J’ai renié l’Église qui se dit orthodoxe.

Mais je n’ai pas renié l’Église parce que je m’étais révolté contre le Seigneur. Je l’ai reniée, au contraire, parce que j’ai voulu, de toutes les forces de mon âme, servir Dieu.

Cela est absolument exact.

Ayant conçu certains doutes sur la vérité de l’Église, j’ai cru devoir consacrer plusieurs années à l’étude théorique et pratique de son enseignement, avant de la renier et de rompre avec un peuple auquel me liait un indicible amour. D’une part, je me suis efforcé de lire tout ce qui se rapporte à cet enseignement, je me suis attaché à l’étude et à l’examen critique de la théologie dogmatique ; d’autre part, je me suis scrupuleusement conformé, pendant plus d’un an, à toutes les prescriptions de l’Église, observant tous les jeûnes, assistant à tous les offices. Et je me suis convaincu que renseignement de l’Église est, théoriquement, un mensonge astucieux et nuisible, pratiquement, un composé de superstitions grossières et de sorcellerie, sous lequel disparaît absolument le sens de la doctrine chrétienne[1]. 

C’est alors que j’ai renié réellement l’Église. J’ai cessé d’accomplir ses rites et, dans mon testament, j’ai recommandé à mes proches de ne donner accès auprès de moi quand je mourrai, à aucun représentant de l’Église, mais de faire disparaître au plus vite mon cadavre, comme l’on fait d’une chose repoussante et inutile, afin qu’il ne soit pas une cause de gêne pour les vivants.

On m’accuse de consacrer toute mon activité littéraire et le talent que Dieu m’a donné à faire pénétrer dans le peuple des théories hostiles au Christ et à l’Église. On prétend que par mes écrits, répandus à profusion, par ceux, aussi, des disciples que je puis avoir dans le monde et en particulier dans les limites de notre chère patrie, je travaille avec une rage fanatique à ruiner tous dogmes de l’Église orthodoxe et le fond même de la foi chrétienne. Tout cela est faux. Je ne me suis jamais soucié de la propagation de ma doctrine. Il est vrai que j’ai composé des ouvrages, où j’ai tâché de formuler pour moi-même mon interprétation de l’enseignement du Christ, il est vrai que je n’ai pas caché ces ouvrages à ceux qui m’ont exprimé le désir de les connaître. Mais jamais je ne me suis occupé personnellement de les faire imprimer. Je n’ai dit ma façon de comprendre l’enseignement du Christ qu’à ceux qui m’ont interrogé à ce sujet. À ceux-là j’ai exposé mes pensées de vive voix et j’ai donné mes écrits, quand ils sont venus me trouver chez moi.

Il est dit dans l’arrêté du Synode, que je nie l’existence d’un Dieu en trois personnes, Créateur et Providence de l’univers ; que je nie Notre-Seigneur Jésus-Christ, Dieu fait homme, Rédempteur et Sauveur du monde, qui a souffert pour tous les hommes et pour leur salut, et qui est ressuscité d’entre les morts ; que je nie la conception miraculeuse de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; que je nie la virginité, avant et après la naissance de son fils, de la Très Sainte Mère de Dieu. Oui, c’est vrai je nie une trinité incompréhensible et la fable, absurde en notre temps, de la chute du premier homme, je nie l’histoire sacrilège d’un Dieu né d’une vierge pour racheter la race humaine, je nie tout cela, c’est vrai. Mais Dieu-esprit, Dieu-amour, Dieu unique principe de toutes choses, je ne le nie pas. Bien plus, je ne reconnais qu’en lui d’existence réelle, et je vois le sens de la vie dans l’accomplissement de sa volonté dont la doctrine chrétienne est l’expression.

On dit encore que je ne crois pas à une autre vie de l’idée du « Jugement dernier », l’éternité des peines et des châtiments.

Si l’on ne sépare pas la conception d’une autre vie de l’idée du « Jugement dernier », d’un enfer peuplé de démons où les damnés souffrent des tourments éternels et d’un paradis où les élus goûtent une perpétuelle félicité, il est très vrai que je ne crois pas à cette vie de l’au-delà. Mais je crois à la vie éternelle et je crois que l’homme est récompensé suivant ses actes ici et partout, maintenant et toujours. Je crois tout cela si fermement qu’à mon âge, me voyant sur le bord de la tombe, je dois souvent faire un effort pour ne pas appeler de mes vœux la mort de mon corps, c’est-à-dire ma naissance à une vie nouvelle. Et je suis convaincu que toute bonne action augmente le bonheur de ma vie éternelle, comme toute mauvaise action le diminue.

On dit que je nie tous les sacrements. Cela est parfaitement exact. Je considère tous les sacrements comme des sortilèges vils et grossiers, inconciliables avec l’idée de Dieu et l’enseignement du Christ, et, de plus, comme des transgressions des préceptes formels de l’Évangile. Dans le baptême des nouveau-nés, je vois une corruption du sens même que peut avoir le baptême pour des adultes qui embrassent consciemment le christianisme. Dans le sacrement de mariage administré à deux êtres qui se sont à l’avance volontairement unis, dans l’admission de cas de divorce et dans la consécration donnée au second mariage de personnes divorcées, je vois des contradictions formelles à l’esprit comme à la lettre de l’enseignement évangélique.

Dans le pardon périodique des péchés, acheté par la confession, je vois une dangereuse illusion, qui ne peut qu’encourager l’immoralité et faire disparaître toute hésitation devant la faute. Dans l’extrême onction et le sacre des souverains, dans le culte des icônes et des reliques, dans toutes les cérémonies, prières et incantations fixées par le rituel, je vois des pratiques de grossière sorcellerie. Dans la communion je vois une divinisation de la chair contraire à la doctrine chrétienne. Dans la canonisation je vois le premier acte d’une série d’impostures et de plus une transgression de l’enseignement du Christ qui a défendu à qui que ce fût de se faire appeler maître, père ou docteur (Matthieu XXIII, 8-10).

On dit enfin, comme pour mettre le comble à mon indignité, qu’après avoir insulté aux objets les plus sacrés de la foi je n’ai pas craint de diriger mes railleries contre le plus saint de tous les sacrements — l’Eucharistie. Il est très vrai que je n’ai pas craint de décrire simplement et objectivement tous les actes qu’accomplit le prêtre pour la préparation de ce prétendu sacrement. Mais que cette cérémonie constitue quelque chose de sacré et qu’il y ait sacrilège à la décrire, simplement telle qu’elle est célébrée, cela est absolument faux. Il n’y a pas sacrilège à appeler une cloison une cloison, et non un iconostase, à nommer une coupe une coupe, et non un calice. Mais on commet un sacrilège, et le plus horrible, le plus révoltant des sacrilèges, en se servant de tous les moyens dont on dispose pour tromper et hypnotiser les gens, en profitant de la simplicité des enfants et des hommes du peuple pour leur persuader que, si l’on rompt un morceau de pain d’une certaine façon, en prononçant certaines paroles, et qu’on le mette ensuite dans du vin, la nature divine se communique à ce morceau de pain, que le prêtre, suivant qu’il élève ce morceau de pain au nom d’un vivant ou d’un mort, assure à celui-là la santé, à celui-ci une amélioration de son sort dans l’autre monde, enfin que quiconque mange ce morceau de pain reçoit dans son corps Dieu lui-même.

Ne voit-on pas que tout cela est horrible ? L’enseignement du Christ est défiguré, transformé en une suite de grossiers sortilèges : bains, onctions, mouvements de corps, incantations, déglutition de morceaux de pain, si bien qu’il ne reste plus rien de cet enseignement. Et si quelqu’un s’avise de rappeler que toute cette sorcellerie, toutes ces prières, toutes ces messes, tous ces cierges, toutes ces icônes n’ont aucun rapport avec l’enseignement du Christ, que celui-ci commande seulement aux hommes de s’aimer les uns les autres, de ne pas rendre le mal pour le mal, de ne pas juger, de ne pas tuer leur semblable, tous ceux qui profitent du mensonge éclatent en protestations indignées et, avec une audace incroyable, proclament publiquement dans leurs églises, impriment dans leurs livres, leurs journaux, leurs catéchismes, que le Christ n’a jamais défendu le jurement (serment), qu’il n’a jamais défendu le meurtre (exécutions capitales, guerres), et que la doctrine de la non-résistance au mal est une invention, une ruse satanique des ennemis du Christ (1).

Le plus horrible est que les hommes qui profitent du mensonge ne trompent pas seulement les adultes, mais que, profitant du pouvoir qui leur est donné, ils induisent en erreur les enfants eux-mêmes, les enfants dont le Christ a dit que celui-là serait maudit qui voudrait les tromper. Il est horrible que pour servir leurs intérêts mesquins, ces gens consentent à faire une œuvre aussi mauvaise, et qu’ils cachent aux hommes la vérité révélée par le Christ, bien qu’elle dispense un bien mille fois plus précieux que le prix de leur triste besogne. Ils agissent comme ce brigand qui tua toute une famille de cinq ou six personnes pour voler une vieille souquenille et quarante kopeks. Les victimes lui auraient volontiers donné tous les vêtements et tout l’argent qu’elles possédaient pour qu’il leur laissât la vie sauve. Mais il ne pouvait pas agir autrement. Il en est de même des imposteurs en matière religieuse. Nous leur assurerions avec joie des revenus dix fois plus considérables, un luxe plus magnifique que ceux dont ils jouissent aujourd’hui, s’ils voulaient renoncer à perdre des hommes par leurs mensonges. Mais ils ne peuvent pas agir autrement. Voilà ce qui est terrible. Et c’est pourquoi, il n’est pas seulement en notre pouvoir, mais il est encore de notre devoir de dénoncer leur supercherie. S’il existe quelque chose de sacré, ce n’est pas leur prétendus sacrements, mais cette obligation de dénoncer, dès que nous l’avons aperçue, leur imposture religieuse.

Qu’un Tchouvache fouette son idole ou l’enduise de crème aigrie, je puis le regarder faire avec indifférence et sans être tenté de blesser ses croyances, parce qu’il agit ainsi au nom de superstitions qui me sont étrangères et qu’il ne porte pas atteinte à ce que je considère moi-même comme sacré. Mais quand des hommes pratiquent des sortilèges et professent des superstitions grossières, au nom de ce même Dieu par qui je vis et de cette doctrine du Christ qui m’a donné la vie et peut la donner à tous les hommes, je ne puis les considérer avec tranquillité. Et ni leur grand nombre, ni l’ancienneté de leur superstition, ni leur puissance ne sauraient imposer silence à mon indignation.

En donnant à leurs actes le nom qui leur convient, je ne fais que ce que je dois faire, ce que je ne puis pas ne pas faire, du moment que je crois en Dieu et à l’enseignement du Christ. S’ils crient au sacrilège parce qu’on dévoile leur mensonge, cela prouve seulement l’étendue du mal qu’ils ont fait et doit encourager ceux qui croient en Dieu et à l’enseignement du Christ à redoubler d’efforts pour dissiper l’illusion qui cache aux hommes le vrai Dieu.

Du Christ qui chassa du temple les bœufs, les brebis et les marchands, ils devraient dire aussi qu’il fut sacrilège. S’il revenait aujourd’hui et qu’il vît ce qui se fait en son nom, dans leur église, il ne manquerait pas, avec une plus grande et plus légitime colère, de jeter au loin corporaux, bannières, croix, coupes, cierges et icônes, tous les instruments de leurs sortilèges, tout ce qui les aide à détourner les hommes de Dieu et de son enseignement.

Voilà ce qu’il y a de vrai ou de faux dans l’arrêté du Synode qui me vise. Je ne crois pas, il est vrai, tout ce que ses signataires prétendent considérer comme article de foi. Mais je crois à bien des choses, sur lesquelles ils voudraient me faire soupçonner d’incroyance. 

Je crois en Dieu, qui est pour moi l’Esprit, l’Amour, le Principe de toutes choses. Je crois qu’il est en moi comme je suis en lui. Je crois que la volonté de Dieu n’a jamais été plus clairement, plus nettement exprimée que dans la doctrine de l’homme Christ ; mais on ne peut considérer Christ comme Dieu et lui adresser des prières, sans commettre, à mon avis, le plus grand des sacrilèges. Je crois que le vrai bonheur de l’homme consiste à l’accomplissement de la volonté de Dieu ; je crois que la volonté de Dieu est que l’homme aime ses semblables et agisse toujours envers les autres comme il désire qu’ils agissent envers lui, ce qui résume, dit l’Évangile, toute la loi et les prophètes. Je crois que le sens de la vie, pour chacun de nous, est seulement d’accroître l’amour en lui, je crois que ce développement de notre puissance d’aimer nous vaudra, dans cette vie, un bonheur qui grandira chaque jour et, dans l’autre monde, une félicité d’autant plus parfaite que nous aurons appris à aimer davantage ; je crois, on outre, que cet accroissement de l’amour contribuera, plus que toute autre force, à fonder sur la terre le royaume de Dieu, c’est-à-dire à remplacer une organisation de la vie où la division, le mensonge et la violence sont tout-puissants, par un ordre nouveau où régneront la concorde, la vérité et la fraternité, je crois que pour progresser dans l’amour nous n’avons qu’un moyen : la prière. Non pas la prière publique, dans les temples, que le Christ a formellement réprouvée (Matth. VI, 5-13). Mais la prière dont lui-même nous a donné l’exemple, la prière solitaire, qui consiste à rétablir, à raffermir en nous la conscience du sens de notre vie et le sentiment que nous dépendons seulement de la volonté de Dieu.

Il se peut que mes croyances offensent, affligent ou scandalisent les uns on les autres, il se peut qu’elles gênent ou déplaisent. Il n’est pas en mon pouvoir de changer mon corps. Il me faut vivre, il me faudra mourir et ce sera bientôt. Tout cela n’intéresse que moi. Je ne puis croire autre chose que ce que je crois, à l’heure où je me dispose à retourner vers ce Dieu, dont je suis sorti. Je ne dis pas que ma foi ait été la seule incontestablement vraie pour tous les temps, mais je n’en vois pas d’autre plus simple, plus claire, et qui réponde mieux aux exigences de mon esprit et de mon cœur.

Si tout à coup, s’en révélait une autre, qui fût plus propre à me satisfaire, je l’adopterais sur-le-champ, car rien n’importe à Dieu que la vérité. Quant à revenir aux doctrines, dont je me suis émancipé au prix de tant de souffrances, je ne le puis. L’oiseau qui a pris son essor ne rentrera plus dans la coquille d’œuf dont il est sorti.

« Celui qui commence par aimer le christianisme plus que la vérité, en viendra bientôt à aimer sa secte ou son église plus que le christianisme, et finira par aimer sa propre personne (son repos) plus que tout au monde. » J’ai traversé, mais en sens inverse ces phases dont parle Coleridge. J’ai commencé par aimer l’Église orthodoxe plus que mon repos ; puis, j’ai aimé le christianisme plus que l’Eglise orthodoxe ; maintenant, j’aime la vérité plus que tout au monde. Mais, jusqu’à présent, la vérité s’est confondue pour moi avec le christianisme tel que je le comprends. Je confesse donc le christianisme. Et c’est aux efforts que je fais pour conformer mes actes à mes croyances que je dois de vivre dans la paix et la joie, et de pouvoir aussi, dans la paix et la joie, m’acheminer vers la mort.

 

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Voir notre page Tolstoï sur Résistance 71

Nos PDF des textes de Léon Tolstoï, ici et

 

Léon Tolstoï, socialisme spirituel et esprit de société, textes choisis (PDF compilation)

Posted in actualité, altermondialisme, crise mondiale, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , on 5 avril 2021 by Résistance 71

D’un commun accord avec Jo, nous avons décidé de publier ce PDF compilation de textes choisis par nos soins du grand écrivain, essayiste et philosophe russe de renommée internationale, Léon Tolstoï en ce lundi de Pâques 2021. Nous le faisons comme symbole d’une main tendue vers cette unité de résistance que nous devons maintenant plus que jamais développer si nous voulons sortir de la dictature technotronique planétaire qui nous menace toujours un peu plus de jour en jour et de ses psychopathes aux manettes.
Nous l’avons dit à maintes reprises, nous sommes absolument contre tous les dogmes religieux quels qu’ils soient car n’étant que de la mythologie exploitant la grande faiblesse humaine par excellence : la peur de la finitude, mais sommes aussi convaincus de l’existence spirituelle dans laquelle est ancrée notre humanité en osmose avec la Nature. A ce titre, Léon Tolstoï et Simone Weil sont les deux penseurs et écrivains qui viennent directement à l’esprit pour soutenir cette thèse.
Vous trouvez donc ci-dessous une compilation faite par nos soins de textes d’une actualité frappante écrits par Tolstoï à la toute fin XIXème et début XXème siècles dans une mise en page sobre et incitante de Jo.
L’heure n’est plus à la division mais à l’Union pour notre émancipation finale.
A bas l’État ! A bas la marchandise ! A bas l’argent ! A bas le salariat !
Vive la Commune Universelle de notre humanité enfin réalisée en sa spiritualité ontologique de l’être organique pensant !
Bonne lecture !
Résistance 71
4 avril 2021

L’introduction de la compilation PDF

Léon Tolstoï: penseur, écrivain, essayiste russe (1828-1910), né comte Lev Nicolaïevitch Tolstoï. Écrivain mondialement célèbre à la fois pour sa littérature épique et profondément réflexive sur la nature humaine, il est l’auteur de deux des romans les plus lus et les plus traduits de l’histoire de la littérature: “Guerre et Paix” et “Anna Karénine”. Tolstoï fut un écrivain prolifique qui écrivit plus de nouvelles et d’essais que de longs romans. Plusieurs fois nominés pour les prix Nobel de littérature et de la paix, il n’en fut jamais honoré. 

Tolstoï fut un fervent avocat de la résistance non-violente à tout système oppresseur, y compris celui de l’église, qu’il analysa comme trahison des enseignements du christ, et eut un impact considérable (et controversé) dans sa relecture et interprétation des évangiles du Nouveau Testament à tel point qu’il fut dit de lui qu’il a établi une forme “d’anarcho-christianisme”. Son écrit : “Le royaume de dieu est en vous” en fut un clair exemple et une grande réussite spirituelle. Nous avons mis quelques uns de ses textes à cet effet ci-dessous. Socialisant par nature, il refusa de reconnaître toute forme de socialisme autoritaire et de parti qui fleurissait de son temps. Tolstoï, à l’instar du prince Pierre Kropotkine, délaissa les fastes de la vie de privilégié qu’il avait de naissance en Russie tsariste, pour se lancer sur le chemin d’un anarchisme spirituel. Il fut en contact par correspondance avec Gandhi et bien d’autres personnalités qui recherchaient ses conseils. Sa correspondance fut très abondante et bien conservée. Il écrivit : “La vérité est que l’État est une conspiration faite non seulement pour exploiter les citoyens, mais aussi pour les corrompre. De la sorte, je ne servirai jamais aucun gouvernement où que ce soit.”

En mars 1861, il visita Pierre-Joseph Proudhon alors en exil à Bruxelles et les deux hommes sympathisèrent grandement. Ils discutèrent longuement d’éducation et de l’importance de la presse et de l’information écrite (Proudhon était typographe de profession). Il rencontra également Victor Hugo en 1860.

Tolstoï, par sa relecture des évangiles, a remis la spiritualité chrétienne sur son chemin de radicalité, celui de la non-violence, de la compassion, de l’entraide et de l’aversion du monde marchand et de la décrépitude matérialiste, chemin et message tant dévoyés par toutes les églises dogmatiques de l’adoration et de la soumission aux “vicaires” du christ sur terre et seuls soi-disants détenteurs de la “vérité”. Un auteur et philosophe à redécouvrir en ces temps de déchéance et d’effondrement total.

~ Résistance 71 ~

Léon Tolstoï, textes choisis par Résistance 71 (PDF)
Leon_Tolstoi_Textes_Choisis

Lectures complémentaires :

Pierre Kropotkine « L’entraide, un facteur de l’évolution »

Pierre Kroptkine « La conquête du pain »

Gustav Landauer « Appel au socialisme »

Résistance 71 « Du chemin de la société vers son humanité réalisée »

Révolution sociale, lâcher-prise et non violence, 3 textes lumineux de Léon Tolstoï

Posted in actualité, altermondialisme, crise mondiale, gilets jaunes, média et propagande, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , on 26 février 2021 by Résistance 71


Gandhi et son mentor

L’ACTIVITÉ QUI AIDERA LE PLUS À LA FUTURE RÉVOLUTION

Léon Tolstoï

1906

La transformation sociale qui s’opère maintenant consiste en la délivrance de la tromperie de l’obéissance à tout pouvoir humain. L’objet de cette transformation étant tout autre que celui des révolutions qui eurent lieu dans le monde chrétien, l’activité des hommes qui y participent doit être aussi toute différente.

Le but des auteurs des révolutions anciennes était de renverser, par la force, le pouvoir et de s’en emparer. Le but de ceux qui participent à la révolution actuelle ne peut et ne doit être que d’obtenir la cessation de l’obéissance à n’importe quel pouvoir imposé, — obéissance qui a perdu tout sens — et d’organiser leur vie indépendamment de tout gouvernement.

Non seulement l’activité des révolutionnaires futurs doit être autre que celle des révolutionnaires d’autrefois, mais les hommes de cette révolution sont autres, le milieu où elle doit se passer est autre, et le nombre des participants n’est pas le même.

Les révolutionnaires de jadis appartenaient surtout aux professions libérales : c’étaient des hommes affranchis du travail physique qui entraînaient les ouvriers et les citadins ; tandis que les militants de la révolution future devront être et seront principalement les paysans.

Les anciennes révolutions commencèrent et se déroulèrent dans les villes, la révolution présente doit être essentiellement rurale.

Les participants des anciennes révolutions formaient 10, 20 % de la population ; le nombre de ceux qui prennent part à la révolution en Russie doit être de 80 à 90 %.

Il en résulte que l’activité des citadins qui bouleversent maintenant la Russie et qui, à l’instar de l’Europe, se groupent en unions, font des grèves, des démonstrations, des émeutes, inventent de nouvelles formes sociales — sans parler de ces malheureuses brutes qui commettent des meurtres pensant servir ainsi la révolution qui commence — toute cette activité, non seulement ne correspond pas à la révolution en marche, mais mieux que le gouvernement (sans même le savoir, ils en sont les aides les plus fidèles) arrête la révolution, la dirige faussement et lui fait obstacle.

Le danger qui menace maintenant le peuple russe n’a rien à voir avec la chute du gouvernement basé sur la violence et son remplacement par un autre gouvernement, basé également sur la violence — quel qu’il soit, démocratique ou même socialiste. Le seul danger, c’est que le peuple russe, appelé par sa situation particulière à indiquer la voie pacificatrice et sûre de la délivrance, ne soit entraîné, par des hommes qui ne comprennent pas tout le sens de la révolution actuelle, vers l’imitation servile des révolutions passées, et, abandonnant la voie salutaire où il se trouve, ne s’engage dans cette voie fausse où marchent à leur perte sûre les autres peuples du monde chrétien.

Pour éviter ce danger, les Russes doivent, avant tout, rester eux-mêmes, ne pas se renseigner ni prendre le mot d’ordre dans les constitutions européennes et américaines ou dans les projets socialistes ; ils n’ont qu’à interroger et écouter leur propre conscience. Que les Russes, pour exécuter la grande œuvre qui est devant eux, ne se soucient pas de la direction politique de la Russie et de la garantie de la liberté des citoyens russes, mais qu’avant tout ils s’affranchissent de la conception même de l’État russe, et, par conséquent, des soucis des droits de citoyen de cet État.

Les Russes, en ce moment, pour atteindre l’affranchissement, doivent, non seulement ne rien entreprendre, mais au contraire s’abstenir de toutes entreprises, aussi bien de celles dans lesquelles l’entraîne le gouvernement que de celles que pourraient tenter les révolutionnaires et les libéraux.

Le peuple russe, — sa majorité de paysans — doit continuer de vivre, comme il a toujours vécu, de la vie agricole, rurale, communale et supporter sans lutte, — c’est-à-dire se soumettre — toute la violence gouvernementale ou autre. Qu’il refuse d’obéir aux exigences de participation dans n’importe quelle violence gouvernementale, de payer volontairement l’impôt, de servir volontairement — dans la police, dans l’administration, dans la douane, dans l’armée, dans la flotte, dans n’importe quelle institution imposée. De même et encore plus strictement, les paysans doivent s’abstenir des violences auxquelles les poussent les révolutionnaires. Toute violence des paysans sur les propriétaires fonciers provoquera des représailles, et, en tout cas, se terminera par l’institution d’un gouvernement quelconque, mais toujours basé sur la force. Et avec un gouvernement de ce genre, comme il arrive dans les pays les plus libres d’Europe et d’Amérique, éclatent des guerres insensées et cruelles, et la terre reste la propriété des riches.

Seule la non-participation du peuple dans n’importe quelle violence peut anéantir tous les maux dont il souffre, faire cesser les armements sans fin et les guerres, et détruire la propriété foncière.

C’est ainsi qu’il faut qu’agissent les paysans agriculteurs pour que la révolution actuelle ait de bons résultats.

Quant aux hommes des classes citadines : gentilshommes, marchands, médecins, savants, ingénieurs, littérateurs, etc., qui sont maintenant occupés à faire la révolution, ils doivent avant tout comprendre leur insignifiance — au moins numérique : 1 % du peuple agricole. Qu’ils se persuadent bien que le but de la révolution actuelle ne peut et ne doit consister en l’institution d’un nouvel ordre politique, — basé sur la violence, — avec n’importe quel suffrage universel, ou quelle organisation socialiste perfectionnée, mais qu’il se trouve dans l’affranchissement de cent millions de paysans de la violence sous quelque forme qu’elle se présente : militarisme, exactions fiscales, propriété individuelle. Pour atteindre ce but, point n’est besoin de cette activité remuante, déraisonnable et mauvaise, qui est maintenant celle des libéraux et des révolutionnaires russes.

La révolution ne se fait pas sur commande : « Allons-y, faisons la révolution ! » On ne peut la faire selon un modèle tout prêt, en pastichant ce qui se faisait il y a cent ans, dans des conditions tout autres. La révolution, en effet, n’améliore le sort des hommes que si ces hommes, reconnaissant la faiblesse et le danger des anciennes bases de la vie, aspirent à la rétablir sur de nouvelles institutions pouvant leur donner le vrai bien, que s’ils ont un idéal de vie nouvelle, meilleure.

Or, les hommes qui désirent, maintenant, faire en Russie une révolution politique sur le modèle des révolutions européennes, n’ont ni nouvelles bases, ni nouvel idéal. Ils n’aspirent qu’à remplacer une vieille forme de la violence par une autre, qui apportera avec soi les mêmes maux que ceux dont souffre maintenant le peuple russe. C’est ce que nous voyons en Europe et en Amérique où existent même militarisme, mêmes impôts, même accaparement de la terre.

Et le fait que la majorité des révolutionnaires pose comme idéal l’État socialiste, qui ne peut s’obtenir que par la violence la plus cruelle, et qui, s’il était un jour atteint, priverait les hommes des dernières bribes de liberté, ce fait montre uniquement que ces hommes n’ont aucun nouvel idéal.

L’idéal de notre temps ne peut être la modification de la forme de la violence, mais son anéantissement complet, qu’on peut atteindre par la non-obéissance au pouvoir humain.

De sorte que si les hommes des classes citadines veulent réellement contribuer à la grande transformation qui s’opère, la première chose qu’ils doivent faire c’est de renoncer à cette activité révolutionnaire, cruelle, antinaturelle, inventée, qui est la leur maintenant, de s’établir à la campagne, y partageant les travaux du peuple ; puis, après avoir appris de lui la patience, l’indifférence et le mépris du pouvoir, et principalement l’amour du travail, non seulement ne pas exciter les hommes à la violence, comme ils le font maintenant, mais, au contraire, les garder de toute participation dans l’activité violente, de toute obéissance à n’importe quel pouvoir imposé, enfin, les aider, si besoin en est, de leurs connaissances scientifiques, dans l’explication des questions qui, inévitablement, surgiront avec l’anéantissement du gouvernement.

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L’ORGANISATION DE LA SOCIÉTÉ AFFRANCHIE DU GOUVERNEMENT PAR LA VIOLENCE

Léon Tolstoï

1906

Mais comment, sous quelle forme, peuvent vivre les hommes du monde chrétien s’ils ne vivent pas sous forme d’État, en obéissant au pouvoir gouvernemental ?

Ce sont ces mêmes qualités du peuple russe, grâce auxquelles j’estime que la révolution doit commencer et se faire non ailleurs, mais précisément en Russie, qui donnent la réponse à cette question.

L’absence de pouvoir, en Russie, n’empêcha jamais la constitution de communes agricoles. Au contraire, l’immixtion du pouvoir gouvernemental fit toujours obstacle à cette organisation intérieure, propre au peuple russe.

Le peuple russe, comme la plupart des peuples agricoles, s’est naturellement groupé, telles les abeilles dans les ruches, en certaines agglomérations sociales, satisfaisant entièrement aux besoins de la vie communale des hommes. Partout où les Russes s’installèrent sans l’immixtion du gouvernement, ils établirent entre eux une direction, non violente, mais basée sur l’entente réciproque, avec possession commune de la terre, et qui satisfaisait complètement aux besoins de la vie en commun.

De telles communes ont peuplé, sans aucune aide du gouvernement, toutes les frontières orientales de la Russie. Elles sont allées en Turquie, comme les Nekrassovtsé, et, gardant là leur caractère de commune chrétienne, ont vécu et vivent en paix sous le pouvoir du sultan. De pareilles communes, sans le savoir elles-mêmes, allèrent en Chine, en Asie Mineure, et vécurent là très longtemps, n’ayant besoin d’aucun gouvernement, sauf leur direction intérieure.

Ainsi vivent les agriculteurs russes, — la grande majorité de la population russe — sans avoir besoin du gouvernement, mais le supportant seulement. Pour le peuple russe, le gouvernement ne fut jamais un besoin, mais toujours un fardeau.

L’absence du gouvernement — de ce même gouvernement qui maintient par force, en faveur du propriétaire terrien, le droit de jouir de la terre — ne fera qu’aider à cette vie communale, rurale, que le peuple russe regarde comme la condition nécessaire de la bonne vie. Elle y aidera parce que, détruisant le pouvoir qui soutient la propriété foncière, elle affranchira la terre et donnera à tous les hommes des droits égaux sur elle.

C’est pourquoi les Russes n’ont pas besoin de renverser le gouvernement, et d’inventer de nouvelles formes de la vie communale destinées à remplacer les anciennes. Les formes communales, propres au peuple russe, existent déjà et ont toujours satisfait aux besoins de sa vie sociale.

Elles consistent dans cette direction commune, avec l’égalité de tous les membres du mir, dans cette formation d’artels pour les entreprises industrielles, et la propriété commune de la terre. La révolution qui se prépare dans le monde chrétien et qui commence maintenant chez le peuple russe se distingue des autres révolutions, précisément en ce que celles-ci détruisaient sans réédifier ou remplaçaient une forme de la violence par une autre, tandis que la révolution future ne doit rien détruire : il n’y a qu’à cesser de participer à la violence, à ne pas arracher la plante et la remplacer par quelque chose d’artificiel sans vie, mais à écarter ce qui gênait sa croissance. En conséquence, ce ne sont pas les hommes pressés, hardis, ambitieux, — qui, ne comprenant pas que la cause du mal contre lequel ils luttent est dans la violence, ne se représentent aucune forme de la vie sociale en dehors d’elle, attaquent aveuglément, sans réfléchir, la violence existante pour la remplacer par une nouvelle — qui aideront à la grande révolution qui va s’accomplir. Seuls les hommes qui, sans rien abattre, sans rien briser, arrangeront leur vie indépendamment du gouvernement, et qui, sans lutte, supporteront toute violence commise sur eux, mais ne participeront point au gouvernement, ne lui obéiront point, ceux-là seuls aideront à la révolution actuelle.

Le peuple russe, en immense majorité agricole, ne doit que continuer de vivre comme il vit maintenant, de la vie agricole communale, et ne point participer aux œuvres du gouvernement ni lui obéir.

Plus le peuple russe tiendra à cette forme de la vie qui lui est propre, moins le pouvoir gouvernemental, violateur, s’immiscera dans sa vie, et plus facilement il sera anéanti, car il trouvera toujours de moins en moins de prétextes pour s’immiscer et de moins en moins d’aide pour accomplir ses actes de violence.

Ainsi, à la question : Quelles seront les conséquences du refus d’obéissance au gouvernement ? on peut répondre avec assurance que ce sera l’anéantissement de cette violence qui force les hommes à entrer en guerre les uns contre les autres, et qui les prive du droit de jouir de la terre.

Et les hommes affranchis de la violence, ne se préparant plus à la guerre, ne se battant plus les uns contre les autres, et pouvant jouir de la terre, naturellement retourneront à ce travail agricole, propre à l’homme, au labeur le plus sain, le plus moral, avec lequel les efforts de l’homme sont dirigés vers la lutte contre la nature et non contre les hommes, à ce labeur sur lequel sont basées toutes les autres branches du travail et qui ne peut être abandonné que par les hommes soumis à la violence.

La cessation de l’obéissance au gouvernement doit amener les hommes à la vie agricole. Et la vie agricole les conduira à l’état communal le plus naturel, à cette vie de petites communes placées dans des conditions agricoles équivalentes. Il est très probable que ces communes ne vivront pas séparément et formeront entre elles, suivant les conditions économiques de race et de religion, de nouvelles unions libres, mais absolument différentes des anciennes communes gouvernementales basées sur la violence.

La négation de la violence ne prive pas les hommes de la possibilité de s’unir, mais les unions basées sur l’accord mutuel ne peuvent se former que quand seront détruites les unions basées sur la violence.

Pour construire une nouvelle maison solide à la place de celle qui tombe en ruines, il faut enlever de celle-ci jusqu’à la dernière pierre et bâtir tout à neuf.

De même avec ces unions qui pourront se former entre les hommes après la destruction de celles qui ont pour fondement la violence.

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CE QUE DEVIENDRA LA CIVILISATION

Léon Tolstoï

1906

Eh bien ! qu’adviendra-t-il de tout ce que les hommes ont élaboré ? Que deviendra la civilisation ?

« Le retour au singe, la lettre de Voltaire à Rousseau, disant qu’il faut apprendre à marcher à quatre pattes : le retour à une vie animale quelconque », disent les hommes qui sont tellement convaincus que la civilisation dont nous jouissons est un très grand bien qu’ils n’admettent pas même la pensée de renoncer à la moindre chose donnée par elle.

« Comment remplacer par la forme déjà dépassée par l’humanité — les communes agricoles, grossières, perdues au fond de la campagne — nos villes avec leurs chemins de fer électriques, souterrains et aériens, leurs phares électriques, leurs musées, leurs théâtres, leurs monuments ? » diront ces hommes. — « Oui, et avec leurs quartiers miséreux, les slums de Londres, de New-York, des grandes villes, avec leurs maisons de tolérance, les banques, les bombes explosives contre les ennemis extérieurs et intérieurs, avec leurs prisons, leurs échafauds, leurs millions de soldats » dirai-je, moi.

« La civilisation, notre civilisation, est un grand bien », disent les hommes. Mais ceux qui ont cette conviction appartiennent à cette minorité qui vit non seulement dans cette civilisation, mais par elle ; qui vit dans l’aisance, presque dans l’oisiveté, en comparaison du labeur des ouvriers, et ainsi uniquement parce que cette civilisation existe.

Tous ces hommes : rois, empereurs, présidents, princes, ministres, fonctionnaires, militaires, propriétaires fonciers, marchands, ingénieurs, médecins, savants, peintres, professeurs, prêtres, écrivains, sont si sûrs que notre civilisation est un grand bien qu’ils ne peuvent admettre la pensée de la voir disparaître ou même se modifier.

Mais demandez à la grande masse des peuples agriculteurs, des peuples slave, chinois, hindou, russe, aux neuf dixièmes de l’humanité, si cette civilisation, qui semble un bien supérieur à ceux qui vivent en dehors de l’agriculture, est un bien ou non ? Chose étrange, les neuf dixièmes de l’humanité répondront tout autrement. Ils savent qu’ils ont besoin de la terre, du fumier, de l’arrosage, du soleil, de la pluie, des forêts, des récoltes, de quelques instruments aratoires très simples, qu’on peut fabriquer sans abandonner la vie agricole. Mais de la civilisation ou ils ne savent rien, ou elle se présente à eux sous l’aspect de la débauche des villes, avec leurs prisons et leurs bagnes, ou sous l’aspect des impôts et des monuments inutiles, des musées, des palais, ou sous forme de douanes qui empêchent la libre circulation des produits, ou sous l’aspect des canons, des cuirassés, des armées, qui ravagent des pays entiers. Et alors ils disent que si c’est cela la civilisation elle ne leur est pas nécessaire ; et qu’elle est même nuisible.

Les hommes qui jouissent des avantages de la civilisation, prétendent qu’elle est un bien pour toute l’humanité, mais dans ce cas ils ne peuvent être témoin, étant juge et partie.

On ne peut nier que nous ne sommes maintenant loin dans la voie du progrès technique ; mais qui est loin dans cette voie ? Cette petite minorité qui vit sur le dos du peuple ouvrier. Et le peuple ouvrier, celui qui sert les hommes qui jouissent de la civilisation, dans tout le monde chrétien, continue de vivre comme il vivait il y a cinq ou six siècles, profitant seulement de temps en temps, des rogatons de la civilisation.

Si même il vit mieux, la distance qui sépare sa situation de celle des classes riches est plutôt plus grande que celle qui existait il y a six siècles. Je ne dis pas, comme pensent plusieurs, que la civilisation n’étant pas un bien absolu nous devons rejeter d’un coup tout ce que les hommes ont élaboré pour la lutte contre la nature, mais je dis que pour affirmer que ce que les hommes ont élaboré sert réellement à leur bien, il est nécessaire que tous, et non une petite minorité, en jouissent, il ne faut pas que certains soient privés par force de leur avoir pour les autres, sous prétexte que ces biens retourneront un jour à leurs descendants.

Nous regardons les pyramides d’Égypte et nous sommes stupéfiés de la cruauté et de la folie de ces hommes qui en ordonnèrent la construction et de ceux qui exécutèrent leurs ordres. Mais combien plus cruelle et plus inepte est la construction de ces maisons de dix, trente-six étages que les gens de notre monde civilisé construisent dans les villes, et dont ils sont fiers. Autour, la terre avec ses plantes, ses forêts, ses eaux limpides, son air pur, son soleil, ses oiseaux, ses animaux ; et les hommes, avec d’énormes efforts barrant aux autres le soleil, édifient des maisons de trente-six étages qui se balancent au vent, et où il n’y a ni herbe, ni arbre, où l’air et l’eau sont souillés, où toute la nourriture est falsifiée et corrompue et la vie difficile et malsaine. N’est-ce pas une preuve évidente de l’insanité de toutes les sociétés, qui, non seulement conseillent des folies pareilles mais encore en sont fières ? Et ce n’est pas un exemple unique. Regardez autour de vous, et à chaque pas vous verrez de pareilles maisons de trente-six étages qui valent les pyramides d’Égypte.

Les défenseurs de la civilisation disent : « Nous sommes prêts à réformer ce qui est mal, seulement que tout ce que l’humanité a élaboré reste intact. »

Mais c’est ce que dit à son docteur le débauché, qui, par sa mauvaise conduite, a gâché sa situation et sa santé, et qui est prêt à faire tout ce que le médecin lui ordonnera à condition qu’il puisse continuer sa vie de débauche. À un tel homme, nous disons que pour améliorer son état, il doit cesser de vivre comme il vit. Il est temps de dire la même chose à l’humanité chrétienne et de le lui faire comprendre.

L’erreur inconsciente — et parfois consciente — que commettent les défenseurs de la civilisation, c’est de la prendre pour but, tandis qu’elle n’est qu’un moyen, et de la considérer toujours comme un bien. Mais elle ne sera le bien que quand les forces dominantes de la société seront bonnes. Les substances explosibles sont très utiles pour construire une route, mais très dangereuses dans les bombes. Le fer est très utile pour les instruments aratoires mais très pernicieux quand il est employé pour les engins de guerre et les verrous des prisons. La presse peut répandre de bons sentiments et des idées sages, mais, avec un succès plus grand encore, des idées fausses et dépravantes. La civilisation est un bien ou un mal selon que le bien ou le mal domine dans la société. Dans notre société où la minorité exploite la majorité, elle est un grand mal. La civilisation, chez nous, n’est qu’une arme de trop de l’oppression de la majorité par la minorité dominante.

Il est temps que les hommes des classes supérieures comprennent que ce qu’ils appellent la civilisation — la culture — n’est qu’un moyen et la conséquence de cet esclavage dans lequel la petite minorité oisive du peuple tient l’immense majorité laborieuse. Notre salut n’est pas dans cette voie que nous avons suivie ; il n’est pas dans la conservation de tout ce que nous avons élaboré, mais il se trouve dans notre aveu de nous être engagés dans une voie fausse, d’être tombés dans l’ornière d’où il nous faut sortir, sans se soucier de retenir ce que nous avons, mais, au contraire, en jetant bravement tout ce qui nous est le moins nécessaire, ce que nous avons traîné avec nous, afin d’arriver d’une façon quelconque (même à quatre pattes) sur un sol ferme.

La vie bonne et raisonnable consiste à choisir, parmi beaucoup d’actes ou entre beaucoup de voies qui se présentent, les actes les plus raisonnables, la direction la meilleure. Or l’humanité chrétienne, dans sa situation présente, doit choisir entre ces deux choses : ou poursuivre dans cette mauvaise voie, où la civilisation existante donne les plus grands biens au plus petit nombre, retenant les autres dans la misère et l’esclavage ; ou immédiatement, sans le remettre à un avenir plus ou moins éloigné, renoncer en partie ou totalement aux avantages qu’a donnés cette civilisation à quelques privilégiés, et qui empêchent l’affranchissement de la majorité des hommes de la misère et du servage.