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Domination, oppression, exploitation, coercition… L’église et l’état de Léon Tolstoï

Posted in actualité, altermondialisme, colonialisme, documentaire, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , on 16 avril 2021 by Résistance 71

L’église et l’état

Léon Tolstoï,

1882

« Quelle chose extraordinaire ! Il y a des gens qui semblent prêt à grimper dans les rideaux afin que les autres acceptent cette forme-ci de révélation, mais pas celle-là. Ils ne peuvent pas se reposer jusqu’à ce que les autres aient accepté leur forme de révélation, et aucune autre. Ils prononcent des anathèmes, persécutent et tuent ceux qu’ils peuvent des dissidents. D’autres groupes de gens font la même chose — prononcent des anathèmes, persécutent et tuent ceux qu’ils peuvent des dissidents. Et d’autres encore font la même chose. Ainsi, ils prononcent tous des anathèmes, se persécutent et se tuent – demandant que chacun croît comme eux. Et le résultat en est qu’il y a des milliers de sectes s’excommuniant, se persécutant et se tuant les unes les autres.

Au début, j’étais étonné qu’une telle absurdité évidente – une telle grossière contradiction – ne détruise pas la religion elle-même. Comment les gens pieux peuvent-ils rester si abusés ? Et vraiment, considéré d’un point de vue extérieur, général, c’est incompréhensible, et prouve de façon irréfutable que chaque religion est une fraude, et que toute l’affaire est pure superstition, comme le déclare aujourd’hui la philosophie dominante. Et regardant les choses de ce point de vue général, j’en suis venu inévitablement à reconnaître que toute la religion est une fraude. Mais je ne pouvais pas m’empêcher de penser que toute l’absurdité et l’évidence de la fraude, et le fait que néanmoins toute l’humanité y cède, indique que cette fraude doit être basée sur quelque chose qui n’est pas frauduleux. Autrement, nous ne pourrions pas la laisser nous décevoir –ce serait trop stupide. Le simple fait que toute l’humanité qui vit vraiment une vie humaine cède à cette fraude m’oblige à reconnaître l’importance du phénomène sur lequel la fraude est basée. Et, en conséquence de cette réflexion, j’ai commencé à analyser l’enseignement chrétien, lequel, pour toute la chrétienté, fournit la base de cette fraude.

C’était ce qui est apparent du point de vue général. Mais, du point de vue individuel –lequel nous montre que chaque homme (et moi-même) doit, pour vivre, toujours avoir une religion pour lui montrer le sens de la vie – le fait que la violence est employée dans les questions de religion est encore plus étonnant dans son absurdité.

En effet, comment pourrais-ce, et pourquoi devrais-ce concerner qui que ce soit de faire que quelqu’un d’autre, non seulement ait la même religion que lui-même, mais la professe aussi de la même manière qu’il le fait ? Un homme vit, et il doit donc savoir pourquoi il vit. Il a établi sa relation à Dieu, il connaît la vérité des vérités, et je connais la vérité des vérités. Notre expression peut différer ; l’essence doit être la même [ « Par la nature, les hommes se ressemblent ; c’est à la pratique qu’ils diffèrent. », dit Confucius, Ndt 1928] – Nous sommes tous les deux des hommes.

Alors pourquoi devrais-je – qu’est ce qui me pousse à – obliger qui que ce soit ou demander à qui que ce soit d’exprimer absolument sa vérité comme je l’exprime ?

Je ne peux pas contraindre un homme à altérer sa religion, soit par la violence, par la ruse ou par la fraude – les faux miracles.

Sa religion est sa vie. Comment pourrais-je lui prendre sa religion et lui en donner une autre ? C’est comme enlever son cœur et en mettre un autre à sa place. Je ne peux faire cela que si sa religion et la mienne sont des mots, et ne sont pas ce qui lui donne la vie ; si c’est une verrue et pas un cœur. Une telle chose est également impossible, parce qu’aucun homme ne peut tromper ou forcer un autre à croire ce qu’il ne croit pas lui-même ; parce que si un homme à ajusté sa relation à Dieu et sait que cette religion est la relation dans laquelle l’homme se tient envers Dieu, il ne peut pas désirer définir la relation d’un autre homme à Dieu en utilisant la force ou la fraude. C’est impossible, et néanmoins c’est fait et a été fait partout et toujours. C’est-à-dire que ce ne peut pas réellement être fait, parce que c’est en soi impossible ; mais quelque chose a été fait, et est fait qui ressemble à cela. Ce qui a été et est fait, c’est que certaines gens imposent aux autres une religion contrefaite et les autres acceptent cette contrefaçon – cette pseudo-religion.

La religion ne peut pas être forcée et ne peut pas être acceptée dans le but de quoi que ce soit, force, fraude, ou profit. Et cette fraude religieuse est une condition de l’homme qui dure depuis longtemps.

Quelle est cette fraude et sur quoi se base-t-elle ? Qu’est-ce qui induit les trompeurs à la produire ? Et qu’est-ce qui la rend plausible au trompeur ? Je ne vais pas discuter le même phénomène dans le Brahmanisme, le Bouddhisme, le Confucianisme, et le Mahométisme, même si n’importe qui ayant lu à propos de ces religions peut voir que la situation a été comparable à celle dans la chrétienté ; mais je parlerai seulement de cette dernière –étant la religion connue, nécessaire et chère pour nous. Dans la chrétienté, toute la fraude est construite sur la conception fantastique d’une Église ; une conception qui n’est basée sur rien, et qui, aussitôt que nous commençons à étudier la chrétienté nous étonne par son absurdité inattendue et inutile.

De toute les idées et les mots païens il n’y en a pas de plus païen que celui d’une Église. Il n’y a pas d’idée qui ait produit plus de mal, pas de plus opposée à l’enseignement du Christ, que celle d’une Église.

En réalité, le mot ekklesia signifie une assemblée et rien de plus, et c’est ainsi qu’il est utilisé dans les Évangiles. Dans le langage de toutes les nations modernes, le mot ekklesia (ou le mot équivalent « église » ) signifie une maison de prière. Au-delà de cela le mot n’a progressé dans aucun langage – malgré les quinze cents ans d’existence de la fraude-Église. Selon la définition du mot énoncé par les prêtres (pour qui la fraude-Église est nécessaire), ce n’est rien d’autre qu’une préface disant : « Tout ce que je vais dire est vrai, et si tu ne crois pas je te brûlerais, ou dénoncerais, ou te ferais toute sorte de tort. » Cette conception est un sophisme, nécessaire pour certains objectifs dialectiques, et elle est restée la possession de ceux pour qui elle est nécessaire. Parmi les gens, et pas seulement les gens ordinaires, mais aussi dans la société, parmi les gens instruits, il n’y a aucune conception telle qui est tenue, même si elle est enseignée dans les catéchismes. Aussi étrange que ce puisse sembler d’examiner cette définition, il faut le faire parce que tant de gens le proclament comme quelque chose d’important, alors qu’elle est absolument fausse. (Sans parler de l’inclusion fantastique des morts) ; si j’affirme que le chœur est une assemblée de vrais musiciens, je n’ai rien élucider à moins que je dise ce que j’entend par vrais musiciens. En théologie, nous apprenons que les vrais croyants sont ceux qui suivent l’enseignement de l’Église, c’est-à-dire qui font partie de l’Église.

Sans s’étendre sur le fait qu’il y ait des centaines de telles vraies Églises, cette définition ne nous dit rien, et semble au premier abord tout aussi inutile que la définition de « chœur » comme assemblée de vrais musiciens. Mais nous saisissons ici une vue de la queue du renard. L’Église est vraie, et elle est une, et en elle il y a des pasteurs et des troupeaux, et les pasteurs, ordonnés par Dieu, enseignent cette seule vraie religion. Ainsi, ça revient à dire : « Par Dieu, tout ce que nous allons dire est réellement toute vérité. » C’est tout. Toute la fraude tient là-dedans – dans le mot et l’idée d’une Église. Et la signification de la fraude est simplement qu’il y a des gens qui sont à coté d’eux-mêmes avec le désir d’enseigner leur religion aux autres.

Et pourquoi sont-ils si anxieux d’enseigner leur religion aux autres ? S’ils avaient une définition réelle ils sauraient que la religion est la compréhension de la vie, la relation que chacun et chacune établit à Dieu, et qu’en conséquence, vous ne pouvez pas enseigner une religion, mais seulement une contrefaçon de religion. Mais ils veulent enseigner. Dans quel but ? La réponse la plus simple serait que le prêtre veut des petits pains et des œufs, et l’archevêque un palais, des pâtés au poisson, et une soutane de soie. Mais cette réponse est insuffisante. Il n’y a pas de doute que c’est là le motif intérieur, psychologique de la déception – celui qui maintient la fraude. Mais, comme il serait insuffisant, quand on demande pourquoi un homme (un exécuteur) consent à en tuer un autre contre lequel il ne ressent aucune colère, —dire que l’exécuteur tue parce qu’il obtient ainsi du pain, du brandy et un gilet rouge est aussi insuffisant que de dire que le métropolitain de Kiev avec ses moines bourrent des sacs de pailles [Les célèbres catacombes du monastère de Kiev attirent des foules de pèlerins pour adorer les reliques des saints. On raconte qu’un feu s’est un jour déclaré dans une des chapelles, et que ceux qui se sont hâtés de sauver le « corps incorruptible » d’un des saints a découvert que la précieuse relique n’était qu’un sac bourré de pailles. Ceci n’est qu’un exemple parmi plusieurs faits similaires, certains étant vrais et d’autres inventés. —TR], et les appelle les reliques des saints, simplement pour obtenir un revenu annuel de trente milles roubles. L’un et l’autre de ces actes sont trop terribles et trop révoltants à la nature humaine pour qu’une explication si simple et si grossière soit suffisante. L’exécuteur et le métropolitains expliquant leurs actions auraient toute une série d’arguments basés principalement sur la tradition historique. Des hommes doivent être exécutés ; des exécutions ont eues lieu depuis que le monde a commencé. Si je ne le fais pas, un autre le fera. J’espère, par la grâce de Dieu, le faire mieux qu’un autre le ferait. De même, le métropolitain dirait : le Culte extérieur est nécessaire ; les reliques des saints ont été adorés depuis le commencement du monde. Les gens respectent les reliques des catacombes de Kiev et les pèlerins viennent ici ; moi, avec la grâce de Dieu, j’espère faire l’usage le plus pieux de l’argent obtenu de façon ainsi blasphématoire.

Pour comprendre la fraude religieuse, il est nécessaire d’aller à sa source et son origine.

Nous parlons de ce que nous connaissons de la chrétienté. Considérons le commencement de la doctrine chrétienne dans les Évangiles, et nous trouvons un enseignement qui exclu clairement le culte extérieur de Dieu, le condamnant : et qui, avec une clarté particulière, désavoue positivement le statut de maître. Mais depuis le temps du Christ, nous trouvons une déviation de ces principes établis par le Christ. Cette déviation commence à partir du temps des apôtres, et particulièrement avec ce grand envieux du statut de maître —Paul. Et plus la chrétienté avance dans l’histoire, plus elle dévie, et plus elle adopte les méthodes du culte externe et la fonction de maître que le Christ avait si catégoriquement condamnés. Mais dans les premiers temps de la chrétienté, la conception d’une église était employée pour référer à tous ceux qui partageaient les croyances que je considère vraies. La conception d’une église est tout à fait correcte si elle n’incluse pas ceux qui font une expression verbale de la religion plutôt que son expression dans la vie entière – parce que la religion ne peut pas être exprimée en mots.

L’idée d’une vraie Église a aussi été utilisée comme argument contre les dissidents. Mais jusqu’à l’époque de l’empereur Constantin et du concile de Nicée, l’Église était seulement une idée.

Depuis l’empereur Constantin et le concile de Nicée, l’Église devient une réalité et une réalité frauduleuse. La fraude des métropolitains avec les reliques, et des prêtres avec l’eucharistie, la Mère Ibérienne de Dieu [La Mère Ibérienne de Dieu est la plus célèbre des icônes de Moscou.— TR], les synodes, etc. qui nous étonnent et nous horrifient, et qui sont si odieux qu’ils ne peuvent pas être expliqués simplement par l’avarice de ceux qui les perpétuent. La fraude est ancienne et n’avait pas simplement commencée pour le profit d’individus privés. Personne ne serait un tel monstre d’iniquité au point d’être le premier à la perpétrer, si c’était la seule raison. Les raisons qui ont amené la chose à être faite sont le mal : « Par leurs fruits vous les connaîtrez. » La racine était le mal.— haine, orgueil, inimitié contre Arius et les autres ; et un autre mal encore plus grand, l’alliance de la chrétienté avec le pouvoir. Le pouvoir personnifié dans l’empereur Constantin qui, dans sa conception païenne des choses, se tenait au sommet de la grandeur humaine (il a été inscrit parmi les dieux), accepte la chrétienté, donne un exemple à tous les gens, convertis les gens, prête une main secoureuse contre les hérétiques, et au moyen du concile œcuménique établit la seule vraie religion chrétienne.

La religion chrétienne Catholique était établit pour tout le temps. Il était si naturel de se rendre à ses déceptions que, jusqu’à aujourd’hui, il y a des gens qui croient à l’efficacité du salut de cette assemblée. Cependant, ce fut le moment où la majorité des gens ont abandonné leur religion. À ce point tournant, la grande majorité des gens sont entré dans le chemin païen, qu’ils ont suivi depuis. Charlemagne et Vladimir ont continué dans la même direction [Vladimir adopta le christianisme en 988 après J.-C. Plusieurs habitants de la capitale, Kiev, n’étaient pas enclin à suivre son exemple, alors, il « agit vigoureusement » (comme le note un historien russe), c’est-à-dire que les gens furent conduits au fleuve Dniepr pour être baptisés. En d’autres parties du dominion, le christianisme fut répandu parmi la population païenne qui ne le voulait pas « par le feu et l’épée » —TR ]

Et l’Église fraude continue jusqu’à maintenant. La fraude consiste en ceci : que la conversion des autorités constituées au christianisme est nécessaire, pour ceux qui comprennent la lettre mais pas l’esprit du christianisme ; mais l’acceptation du christianisme sans l’abandon du pouvoir politique est une perversion et une satire contre le christianisme.

La sanctification du pouvoir politique par le christianisme est blasphématoire ; c’est la négation du christianisme.

Après quinze cents ans de cette alliance blasphématoire du pseudo-christianisme avec l’État, il faut un effort ferme pour se libérer de toutes les sophismes complexes par lesquels toujours et partout (pour plaire aux autorités), la sainteté et la droiture du pouvoir d’État, et la possibilité qu’il soit chrétien, ont été plaidées.

En vérité, les mots un « État chrétien » ressemblent aux mots « glace chaude ». Soit la chose n’est pas un état utilisant la violence, ou ce n’est pas chrétien.

Afin de comprendre ceci clairement, nous devons oublier toutes ces notions aberrantes dans lesquelles nous avons été si soigneusement élevés, et se demander franchement quel est le but d’une telle science historique et juridique comme il nous a été enseignée ? De telles sciences n’ont aucune base solide ; leur objectif est simplement de suppléer une justification de la violence.

En omettant l’histoire des Perses, des Mèdes etc., prenons l’histoire de ce gouvernement qui le premier forma une alliance avec le christianisme.

Un nid de voleur a existé à Rome. Il a grandi par le vol, la violence, les meurtres, et il a subjugué des nations. Ces voleurs et leurs descendants, conduits par leurs chefs (qu’ils appelaient parfois César, parfois Auguste) ont volé et tourmenté les nations pour satisfaire leurs désirs. L’un des descendants de ces chefs voleurs, Constantin (un lecteur de livres et un homme rassasié par une vie mauvaise), a préféré certains dogmes chrétiens à ceux des vieux credo : plutôt que d’offrir des sacrifices humains il a préféré la messe ; plutôt que du culte d’Apollo, Vénus et Zeus, il a préféré celui d’un Dieu unique avec un fils – Christ. Ainsi, il a décrété que cette religion devait être introduite parmi ceux sous son pouvoir.

Personne ne lui a dit : « Les rois exercent l’autorité parmi les nations, mais parmi vous, il n’en sera pas ainsi. Ne tuez pas, ne commettez pas d’adultère, n’emmagasinez pas de richesses, ne condamnez pas, ne résistez pas [par le mal] à celui qui est mauvais. »

Mais ils lui ont dit : « Tu souhaites être appelé un chrétien et continuer à être le chef du clan des voleurs – tuer, brûler, battre, convoiter, exécuter et vivre dans le luxe ? Tout cela peut être arrangé. »

Et ils ont arrangé un christianisme pour lui, et ils l’ont arrangé très doucement, mieux même que ce qu’ils pouvaient en attendre. Ils ont entrevu que, lisant les Évangiles, il pourrait en venir à réaliser tout cela (i.e. une vie chrétienne) est demandé —et non pas la construction de temples ou le culte en eux. Cela ils l’ont entrevu, et ils ont soigneusement planifié un tel christianisme pour lui qui le laisserait continuer sa vieille vie de païen sans embarras. D’un coté Christ, le Fils de Dieu, est seulement venu pour apporter le salut à lui et à tout le monde. Christ étant mort, Constantin peut vivre comme il veut. Et plus encore, — quelqu’un peut se repentir et avaler un petit morceau de pain et du vin, et cela lui apportera le salut, et tout sera pardonné.

Mais plus encore que cela : ils ont sanctifié son statut de chef du clan des voleurs et dit qu’il procédait de Dieu, et ils l’ont oint d’huile sainte. Et lui, de son coté, a organisé pour eux le congrès des prêtres qu’ils souhaitaient, et leur ordonna de dire quelle devait être la relation de chaque homme à Dieu, et ordonna à chacun de répéter ce qu’ils disaient.

Et ils ont tous commencé à répéter cela, et ils étaient content, et maintenant cette même religion a existé depuis quinze cents ans et d’autres chefs voleurs l’ont adopté, et ils ont tous été lubrifiés avec de l’huile sainte, et tous, ils ont été sacrés par Dieu. Si quelque voyou vole chacun et égorge plusieurs personnes, ils vont le huiler, et il sera alors de Dieu. En Russie, Catherine II, la femme adultère qui a tué son mari, était de Dieu ; il en fut ainsi en France avec Napoléon.

Pour balancer les affaires, les prêtres ne sont pas seulement de Dieu, mais presque des dieux, puisque l’Esprit saint repose en eux de même que dans le pape, et dans notre synode, avec ses officiers commandants.

Et aussitôt qu’un des chefs voleurs oints souhaite que son peuple et un autre commence à s’entre-égorger, les prêtres préparent immédiatement de l’eau bénite, aspergent une croix (que le Christ porta et sur laquelle il mourut parce qu’il désavoua de tels voleurs), prennent la croix et bénissent le chef voleur dans son travail de massacre, de pendaison et de destruction. [En Angleterre, l’eau bénite n’est pas utilisée mais un archevêque récite une sorte de prière pour le succès des armées de la reine, et un aumônier est assigné à chaque régiment pour enseigner aux hommes le christianisme —TR]

Et cela aurait pu être bien si seulement ils avaient été capable de s’entendre là-dessus, et si les oints n’avaient pas commencé à s’appeler les uns les autres voleurs, ce qu’ils sont en fait, et les gens n’avaient pas commencer à les écouter et à cesser de croire aux personnes ointes ou aux dépositaires de l’Esprit Saint, et n’avaient pas appris d’eux à les appeler comme ils s’appellent entre eux, par leur propre nom, i.e. voleurs et trompeurs.

Mais, incidemment, nous avons seulement parlé de voleurs parce que c’était eux qui ont induit les trompeurs en erreur. Ce sont les trompeurs, les pseudo chrétiens que nous devons considérer. Ils sont devenus tels à cause de leur alliance avec les voleurs. Il ne pouvait pas en être autrement. Ils se sont détournés de la route quand ils ont consacré le premier dirigeant en l’assurant que lui, par sa puissance, pourrait aider la religion. – la religion de l’humilité, du sacrifice de soi, et l’endurance au mal. Toute l’histoire, non pas de l’Église imaginaire, mais de la réelle, c’est-à-dire des prêtres sous la coupe des rois est une série d’efforts vains de ces prêtres infortunés pour préserver la vérité de l’enseignement, alors qu’il la prêchent par le mensonge et l’abandonnent en pratique. L’importance de la prêtrise dépend entièrement de l’enseignement qu’ils souhaitent répandre ; cet enseignement parle d’humilité, de sacrifice de soi, d’amour et de pauvreté ; mais il est prêché par la violence et les mauvaises actions.

Afin que le sacerdoce ait quelque chose à enseigner et qu’ils aient des disciples, ils ne peuvent pas se passer de l’enseignement. Mais afin de blanchir et de justifier leur alliance immorale, ils ont, avec les plus astucieux procédés, à cacher l’essence de l’enseignement, et dans ce but, ils ont à déplacer le centre de gravité de ce qui est essentiel dans l’enseignement à ce qui est externe. Et c’est-ce qui est fait par la prêtrise, la source de la fausse religion enseignée par l’Église. La source de l’alliance des prêtres (qui se nomment eux-mêmes l’Église) avec les autorités constituées, c’est-à-dire avec la violence. La source de leur désir d’enseigner une religion aux autres tient au fait que la vraie religion les expose, et ils veulent remplacer la vraie religion par une religion fictive arrangée pour justifier leurs actes.

La vraie religion peut exister n’importe où, sauf où elle est évidemment fausse, c’est-à-dire violente ; ça ne peut pas être une religion d’État.

La vraie religion peut exister dans toutes les soit disante sectes et les hérésies, seulement elle ne peut pas certainement pas exister où elle est jointe à un État utilisant la violence. Assez curieusement les noms de religions « grecque orthodoxe », catholique » ou « protestante », comme ces mots sont couramment utilisés, ne signifient que « religion alliée au pouvoir », — Religion d’État et donc fausse religion.

L’idée d’une religion comme union de plusieurs –de la majorité— en une croyance et dans la proximité de la source de l’enseignement n’était, dans les deux premiers siècles du Christianisme qu’un faible argument externe en faveur de l’exactitude de certaines vues. Paul a dit : « Je connais de Christ lui-même ». Un autre a dit : « Je sais de Luc ». Et tous ont dit : « Nous pensons droitement, et la preuve que nous avons raison est que nous sommes une grosse assemblée, ekklesia, l’Église ». Mais c’est seulement au moment du concile de Nicée, organisé par un empereur, que l’Église est devenu une fraude nette et tangible pratiquée par certaines personnes qui professent cette religion-là.

Ils ont commencé à dire : « Il a plu à nous et au Saint-Esprit ». L’ « Église » ne signifia plus simplement une partie d’un faible argument, mais « puissance dans les mains de certaines gens ». Elle s’est alliée avec les dirigeants, et a commencé à agir comme les dirigeants. Et tout ce qui s’unit au pouvoir et se soumet au pouvoir, cesse d’être une religion et devient une fraude.

Qu’est-ce que le christianisme enseigne, si on le comprend comme l’enseignement de n’importe laquelle de toutes les églises ?

Examinez-le comme vous le voulez, composez-le ou divisez-le, l’enseignement chrétien tombe toujours en deux parties nettement séparées. Il y a l’enseignement des dogmes : du Fils divin, du Saint-Esprit, et de la relation de ces personnes, — à l’eucharistie avec ou sans vin, et avec pain avec ou sans levain ; et il y a l’enseignement moral : d’humilité, liberté sans avidité, pureté de corps et d’esprit, clémence, liberté de l’esclavage et paix. Autant que les docteurs de l’Église ont travaillé pour mélanger ces deux côtés des enseignements, ils ne se sont jamais mélangés, mais comme l’eau et l’huile sont toujours resté séparées dans les plus grands et plus petits milieux.

La différence des deux côtés de l’enseignement est clair à chacun, et tous peuvent voir les fruits de l’un et de l’autre dans la vie des hommes, et par ces fruits peuvent conclure quel côté est le plus important, et (si on peut utiliser une forme comparative) plus vrai. Quelqu’un qui regarde l’histoire de la chrétienté de ce point de vue est saisi d’horreur. Sans exception, du début à la fin, regardez ce que vous voulez, examinez le dogme que vous voulez –du dogme de la divinité du Christ, à la manière de faire le signe de la croix [Un des points majeurs de divergence entre les « vieux croyants » et l’Église russe « orthodoxe » était à savoir si, en faisant le signe de la croix, deux doigts ou trois devaient être tendus.], et à la question de servir la communion avec ou sans vin, — le fruit des labeurs mentaux pour expliquer les dogmes a toujours été l’envie, la haine, les exécutions, les bannissements, le meurtre des femmes et des enfants, les bûcher et les tortures. Regardez de l’autre côté, l’enseignement moral, du fait d’aller dans la nature pour communier avec Dieu, à la pratique de fournir de la nourriture à ceux qui sont en prison : ces fruits là sont tous dans nos conceptions de la bonté, et tout ce qui est joyeux, réconfortant, et qui nous sert de balise dans notre histoire…

Les gens d’autrefois qui n’avaient pas encore pu être témoins des fruits de l’un et de l’autre côté du christianisme pouvaient être trompés. Et les gens pouvaient être égarés qui étaient entraînés dans des disputes à propos des dogmes, ne remarquant pas que de telles disputes servaient non pas Dieu mais le diable, ne remarquant pas que le Christ a dit nettement qu’Il venait pour détruire tout les dogmes ; pouvaient aussi être trompés ceux qui avaient hériter d’une croyance traditionnelle en l’importance de ces dogmes, et qui avaient reçu une formation mentale si perverse qu’ils ne pouvaient pas voir leur erreur ; d’autre part, ces gens ignorants pouvaient être égarés pour qui ces dogmes ne semblaient rien que des mots ou des notions fantastiques. Mais nous à qui le simple sens des Évangiles – répudiant tous les dogmes— est évident, nous devant les yeux de qui sont les fruits de ces dogmes dans l’histoire, ne pouvons pas être trompés. L’histoire est pour nous un moyen –même un moyen mécanique— de vérifier l’enseignement.

Est-ce que le dogme de l’Immaculé conception est nécessaire ou non ? Qu’est-ce qui en est sorti ? La haine, les abus, l’ironie. Et est-ce que cela a apporté quelque bénéfice que ce soit ? Pas du tout.

Est-ce que l’enseignement que l’adultère ne devrait pas être condamné était nécessaire ou non ? Qu’est-ce qui en est sorti ? Des milliers et des milliers de fois les gens ont été ramollis par ce souvenir.

Encore, est-ce que tout le monde s’entend à propos de n’importe lequel des dogmes ? Non. Est-ce que tout le monde est d’accord que cela est bon de donner à celui qui a besoin ? Oui, tous sont d’accord.

Mais d’un côté, les dogmes — à propos desquels tous sont en désaccord, et que personne ne requiert — est ce que le sacerdoce a distribué et distribue encore sous le nom de religion ; alors que de l’autre côté, ce à propos de quoi tous peuvent s’entendre, et qui est nécessaire à tous, et qui sauve les gens, est le côté que le sacerdoce, même s’ils n’ont pas osé le rejeter, n’ont pas osé non plus avancé comme un enseignement, parce que cet enseignement les répudie.

La religion est la signification que nous donnons à nos vies, c’est cela qui donne de la force et la direction à notre vie. Chacun qui vit trouve un tel sens, et vit sur la base de ce sens. Si l’homme ne trouve aucun sens dans la vie, il meurt. Dans cette recherche, l’homme utilise tout ce que les efforts précédents de l’humanité ont fourni. Et ce que l’humanité a atteint, on l’appelle révélation. La révélation est ce qui aide les hommes à comprendre le sens de la vie.
Telle est la relation dans laquelle l’homme se tient envers la religion… »

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Notre page Léon Tolstoï politique et religion, écrits choisis »

L’excommunication de Léon Tolstoï par la clique ensoutanée de l’église orthodoxe (Tolstoï, 1901)

Posted in actualité, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique with tags , , , , , , on 10 avril 2021 by Résistance 71

 

 

 

Le texte ci-dessous est extrait de notre récent PDF: « Léon Tolstoï, textes choisi »

 

Réponse au Synode*

 

Léon Tolstoï

 

1901

 

(*) R71 : Le synode dans l’église orthodoxe est un conseil permanent des évêques sous la direction d’un prima patriarche ou archevêque.

Suite à la publication de son livre “Le royaume de dieu est en vous, le christianisme non comme une religion mystique mais comme une nouvelle théorie de la vie” en 1893, Tolstoï a été “excommunié” (ou son équivalent) par l’église chrétienne orthodoxe d’Orient. Ce qui suit est la réponse de Tolstoï au Synode qui l’excommunia le 20 janvier 1901. Il est à noter qu’aujourd’hui, 120 ans plus tard, Tolstoï n’a toujours pas été réinstauré par la dite église, la mesure étant irréversible. Ce qui en dit suffisamment long donc sur l’imbécilité totale de ces guignols ensoutanés et ne fait que donner 1000 fois raison au vieux Léon, qui de toute façon ne voudrait pas être réintégré dans cette supercherie, comme le sont toutes les églises.

Nous joignons ci-dessous le PDF de l’original de la 1ère traduction française de ce texte de 1901, qui est en possession et nous a été communiqué par “Parabellum 666” qui en a fait le PDF et que nous remercions de nous l’avoir communiqué. Un document à préserver des dommages du temps et de l’ère “Fahrenheit 451” qui s’annonce pour nous et les générations futures…

Tolstoi_Reponse_au_Synode_original (PDF)

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Je ne me proposais pas, tout d’abord, de répondre à l’arrêté synodal qui me concerne. Mais il m’a valu, de la part de correspondants inconnus, de nombreuses lettres, où les uns me blâment vivement de nier ce que je ne nie pas, où d’autres m’exhortent à croire ce que je n’ai pas cessé de croire, où d’autres enfin, affirment entre eux et moi un accord de pensée, qui n’est probablement qu’une illusion, et m’assurent d’une sympathie à laquelle je n’ai probablement aucun droit. Je me suis alors décidé à répondre à l’arrêté lui-même, en dénonçant son injustice, et aux opinions exprimées à mon égard par tant de correspondants inconnus.

L’arrêté du Synode est entaché de vices nombreux. Il est illégal ou intentionnellement équivoque, il est arbitraire, injustifié, mensonger ; en outre, il contient une calomnie et constitue une excitation à des sentiments et à des actes mauvais.

Il est illégal ou intentionnellement équivoque. Car, s’il veut être un acte d’excommunication, il ne satisfait pas aux règlements ecclésiastiques, suivant lesquels peut être prononcée une sentence de ce genre, et s’il est simplement une façon de déclarer que quiconque ne croit pas à l’Église et à ses dogmes n’appartient pas à l’Église, personne ne s’avisant d’en douter, il n’a aucune raison d’être. Quel but pouvait-il donc avoir, si ce n’est, bien que n’étant pas en réalité une sentence d’excommunication, de paraître tel cependant ? Et, en effet, c’est bien comme une excommunication qu’on l’a compris. 

Il est arbitraire parce qu’il n’accuse que moi de ne pas croire aux points de doctrine qu’il énumère, alors que presque tous les hommes cultivés professent une incroyance égale à la mienne, et qu’ils l’ont exprimée, comme ils l’expriment encore, à toute occasion, dans leurs conversations, leurs conférences publiques, leurs brochures et leurs livres.

Il est injustifié, car le principal argument sur lequel il s’appuie est la propagation de ma doctrine mensongère et corruptrice. Or, je sais parfaitement que le nombre des personnes qui partagent mes opinions est, tout au plus, d’une centaine, et la censure a rendu si difficile la circulation de mes ouvrages que la plupart des gens qui ont lu l’arrêté du Synode n’ont pas la moindre idée de ce que j’ai écrit sur la religion. Les lettres que j’ai reçues en font foi.

Il contient une assertion manifestement inexacte, car il parle de tentatives, demeurées infructueuses, que l’Église aurait faites pour me ramener à elle. Or, je n’ai jamais été l’objet d’une semblable démarche.

Il représente ce qu’en langage juridique on appelle une calomnie, car on y a volontairement déguisé la vérité sous des affirmations qui tendent à me nuire.

Enfin, il constitue une excitation à des sentiments et à des actes mauvais, car il a provoqué contre moi, comme il fallait s’y attendre, la colère et la haine de ceux dont l’intelligence est obscure et incapable de raisonnement. Quelques-uns m’ont écrit des lettres où leur fureur s’emporte jusqu’à me menacer de mort. « Te voilà maintenant voué à l’anathème, tu seras précipité, après la mort, dans les tourments éternels et tu crèveras comme un chien… Anathème sur toi, vieux démon… Sois maudit. » Ainsi me parle un de ces hommes. Un autre reproche au gouvernement de ne pas m’avoir encore enfermé dans un monastère et remplit sa lettre d’injures grossières. Un troisième écrit : « Si le gouvernement ne te fait pas disparaître nous saurons bien, nous-mêmes, t’obliger à te taire. » La lettre se termine par des malédictions. « Pour t’anéantir, scélérat, me dit un quatrième, je me charge de trouver les bons moyens… » Suivent des invectives que la décence m’interdit de reproduire. Chez quelques personnes que j’avais rencontrées, depuis que s’était répandue la nouvelle de l’arrêté synodal, j’avais déjà remarqué les signes de cette violente colère. Le 25 février, le jour même où il fut publié, j’entendis en passant sur une place, les paroles suivantes : « Voilà le diable sous la forme d’un homme ». Et si la composition de la foule eût été différente, il se peut bien que l’on m’eût roué de coups, comme ce malheureux que l’on assomma, il y a quelques années, près de la chapelle Panteleïmonovskaïa.

Ainsi, dans son ensemble, l’arrêté du Synode est mauvais. Les quelques lignes de la fin, où les signataires annoncent qu’ils prient Dieu de faire de moi un de leurs semblables, ne sont pas propres à le rendre meilleur.

Il n’est pas moins injuste dans les détails que dans l’ensemble. On y peut lire : « Un écrivain célèbre dans le monde, russe par la naissance, orthodoxe par le baptême et l’éducation, le comte Tolstoï, obéissant aux séductions de son esprit orgueilleux s’est audacieusement révolté contre le Seigneur, contre Son Christ et Ses saintes institutions, et, a clairement renié devant tous sa Mère, l’Église orthodoxe, qui l’a nourri et élevé. »

J’ai renié l’Église qui se dit orthodoxe.

Mais je n’ai pas renié l’Église parce que je m’étais révolté contre le Seigneur. Je l’ai reniée, au contraire, parce que j’ai voulu, de toutes les forces de mon âme, servir Dieu.

Cela est absolument exact.

Ayant conçu certains doutes sur la vérité de l’Église, j’ai cru devoir consacrer plusieurs années à l’étude théorique et pratique de son enseignement, avant de la renier et de rompre avec un peuple auquel me liait un indicible amour. D’une part, je me suis efforcé de lire tout ce qui se rapporte à cet enseignement, je me suis attaché à l’étude et à l’examen critique de la théologie dogmatique ; d’autre part, je me suis scrupuleusement conformé, pendant plus d’un an, à toutes les prescriptions de l’Église, observant tous les jeûnes, assistant à tous les offices. Et je me suis convaincu que renseignement de l’Église est, théoriquement, un mensonge astucieux et nuisible, pratiquement, un composé de superstitions grossières et de sorcellerie, sous lequel disparaît absolument le sens de la doctrine chrétienne[1]. 

C’est alors que j’ai renié réellement l’Église. J’ai cessé d’accomplir ses rites et, dans mon testament, j’ai recommandé à mes proches de ne donner accès auprès de moi quand je mourrai, à aucun représentant de l’Église, mais de faire disparaître au plus vite mon cadavre, comme l’on fait d’une chose repoussante et inutile, afin qu’il ne soit pas une cause de gêne pour les vivants.

On m’accuse de consacrer toute mon activité littéraire et le talent que Dieu m’a donné à faire pénétrer dans le peuple des théories hostiles au Christ et à l’Église. On prétend que par mes écrits, répandus à profusion, par ceux, aussi, des disciples que je puis avoir dans le monde et en particulier dans les limites de notre chère patrie, je travaille avec une rage fanatique à ruiner tous dogmes de l’Église orthodoxe et le fond même de la foi chrétienne. Tout cela est faux. Je ne me suis jamais soucié de la propagation de ma doctrine. Il est vrai que j’ai composé des ouvrages, où j’ai tâché de formuler pour moi-même mon interprétation de l’enseignement du Christ, il est vrai que je n’ai pas caché ces ouvrages à ceux qui m’ont exprimé le désir de les connaître. Mais jamais je ne me suis occupé personnellement de les faire imprimer. Je n’ai dit ma façon de comprendre l’enseignement du Christ qu’à ceux qui m’ont interrogé à ce sujet. À ceux-là j’ai exposé mes pensées de vive voix et j’ai donné mes écrits, quand ils sont venus me trouver chez moi.

Il est dit dans l’arrêté du Synode, que je nie l’existence d’un Dieu en trois personnes, Créateur et Providence de l’univers ; que je nie Notre-Seigneur Jésus-Christ, Dieu fait homme, Rédempteur et Sauveur du monde, qui a souffert pour tous les hommes et pour leur salut, et qui est ressuscité d’entre les morts ; que je nie la conception miraculeuse de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; que je nie la virginité, avant et après la naissance de son fils, de la Très Sainte Mère de Dieu. Oui, c’est vrai je nie une trinité incompréhensible et la fable, absurde en notre temps, de la chute du premier homme, je nie l’histoire sacrilège d’un Dieu né d’une vierge pour racheter la race humaine, je nie tout cela, c’est vrai. Mais Dieu-esprit, Dieu-amour, Dieu unique principe de toutes choses, je ne le nie pas. Bien plus, je ne reconnais qu’en lui d’existence réelle, et je vois le sens de la vie dans l’accomplissement de sa volonté dont la doctrine chrétienne est l’expression.

On dit encore que je ne crois pas à une autre vie de l’idée du « Jugement dernier », l’éternité des peines et des châtiments.

Si l’on ne sépare pas la conception d’une autre vie de l’idée du « Jugement dernier », d’un enfer peuplé de démons où les damnés souffrent des tourments éternels et d’un paradis où les élus goûtent une perpétuelle félicité, il est très vrai que je ne crois pas à cette vie de l’au-delà. Mais je crois à la vie éternelle et je crois que l’homme est récompensé suivant ses actes ici et partout, maintenant et toujours. Je crois tout cela si fermement qu’à mon âge, me voyant sur le bord de la tombe, je dois souvent faire un effort pour ne pas appeler de mes vœux la mort de mon corps, c’est-à-dire ma naissance à une vie nouvelle. Et je suis convaincu que toute bonne action augmente le bonheur de ma vie éternelle, comme toute mauvaise action le diminue.

On dit que je nie tous les sacrements. Cela est parfaitement exact. Je considère tous les sacrements comme des sortilèges vils et grossiers, inconciliables avec l’idée de Dieu et l’enseignement du Christ, et, de plus, comme des transgressions des préceptes formels de l’Évangile. Dans le baptême des nouveau-nés, je vois une corruption du sens même que peut avoir le baptême pour des adultes qui embrassent consciemment le christianisme. Dans le sacrement de mariage administré à deux êtres qui se sont à l’avance volontairement unis, dans l’admission de cas de divorce et dans la consécration donnée au second mariage de personnes divorcées, je vois des contradictions formelles à l’esprit comme à la lettre de l’enseignement évangélique.

Dans le pardon périodique des péchés, acheté par la confession, je vois une dangereuse illusion, qui ne peut qu’encourager l’immoralité et faire disparaître toute hésitation devant la faute. Dans l’extrême onction et le sacre des souverains, dans le culte des icônes et des reliques, dans toutes les cérémonies, prières et incantations fixées par le rituel, je vois des pratiques de grossière sorcellerie. Dans la communion je vois une divinisation de la chair contraire à la doctrine chrétienne. Dans la canonisation je vois le premier acte d’une série d’impostures et de plus une transgression de l’enseignement du Christ qui a défendu à qui que ce fût de se faire appeler maître, père ou docteur (Matthieu XXIII, 8-10).

On dit enfin, comme pour mettre le comble à mon indignité, qu’après avoir insulté aux objets les plus sacrés de la foi je n’ai pas craint de diriger mes railleries contre le plus saint de tous les sacrements — l’Eucharistie. Il est très vrai que je n’ai pas craint de décrire simplement et objectivement tous les actes qu’accomplit le prêtre pour la préparation de ce prétendu sacrement. Mais que cette cérémonie constitue quelque chose de sacré et qu’il y ait sacrilège à la décrire, simplement telle qu’elle est célébrée, cela est absolument faux. Il n’y a pas sacrilège à appeler une cloison une cloison, et non un iconostase, à nommer une coupe une coupe, et non un calice. Mais on commet un sacrilège, et le plus horrible, le plus révoltant des sacrilèges, en se servant de tous les moyens dont on dispose pour tromper et hypnotiser les gens, en profitant de la simplicité des enfants et des hommes du peuple pour leur persuader que, si l’on rompt un morceau de pain d’une certaine façon, en prononçant certaines paroles, et qu’on le mette ensuite dans du vin, la nature divine se communique à ce morceau de pain, que le prêtre, suivant qu’il élève ce morceau de pain au nom d’un vivant ou d’un mort, assure à celui-là la santé, à celui-ci une amélioration de son sort dans l’autre monde, enfin que quiconque mange ce morceau de pain reçoit dans son corps Dieu lui-même.

Ne voit-on pas que tout cela est horrible ? L’enseignement du Christ est défiguré, transformé en une suite de grossiers sortilèges : bains, onctions, mouvements de corps, incantations, déglutition de morceaux de pain, si bien qu’il ne reste plus rien de cet enseignement. Et si quelqu’un s’avise de rappeler que toute cette sorcellerie, toutes ces prières, toutes ces messes, tous ces cierges, toutes ces icônes n’ont aucun rapport avec l’enseignement du Christ, que celui-ci commande seulement aux hommes de s’aimer les uns les autres, de ne pas rendre le mal pour le mal, de ne pas juger, de ne pas tuer leur semblable, tous ceux qui profitent du mensonge éclatent en protestations indignées et, avec une audace incroyable, proclament publiquement dans leurs églises, impriment dans leurs livres, leurs journaux, leurs catéchismes, que le Christ n’a jamais défendu le jurement (serment), qu’il n’a jamais défendu le meurtre (exécutions capitales, guerres), et que la doctrine de la non-résistance au mal est une invention, une ruse satanique des ennemis du Christ (1).

Le plus horrible est que les hommes qui profitent du mensonge ne trompent pas seulement les adultes, mais que, profitant du pouvoir qui leur est donné, ils induisent en erreur les enfants eux-mêmes, les enfants dont le Christ a dit que celui-là serait maudit qui voudrait les tromper. Il est horrible que pour servir leurs intérêts mesquins, ces gens consentent à faire une œuvre aussi mauvaise, et qu’ils cachent aux hommes la vérité révélée par le Christ, bien qu’elle dispense un bien mille fois plus précieux que le prix de leur triste besogne. Ils agissent comme ce brigand qui tua toute une famille de cinq ou six personnes pour voler une vieille souquenille et quarante kopeks. Les victimes lui auraient volontiers donné tous les vêtements et tout l’argent qu’elles possédaient pour qu’il leur laissât la vie sauve. Mais il ne pouvait pas agir autrement. Il en est de même des imposteurs en matière religieuse. Nous leur assurerions avec joie des revenus dix fois plus considérables, un luxe plus magnifique que ceux dont ils jouissent aujourd’hui, s’ils voulaient renoncer à perdre des hommes par leurs mensonges. Mais ils ne peuvent pas agir autrement. Voilà ce qui est terrible. Et c’est pourquoi, il n’est pas seulement en notre pouvoir, mais il est encore de notre devoir de dénoncer leur supercherie. S’il existe quelque chose de sacré, ce n’est pas leur prétendus sacrements, mais cette obligation de dénoncer, dès que nous l’avons aperçue, leur imposture religieuse.

Qu’un Tchouvache fouette son idole ou l’enduise de crème aigrie, je puis le regarder faire avec indifférence et sans être tenté de blesser ses croyances, parce qu’il agit ainsi au nom de superstitions qui me sont étrangères et qu’il ne porte pas atteinte à ce que je considère moi-même comme sacré. Mais quand des hommes pratiquent des sortilèges et professent des superstitions grossières, au nom de ce même Dieu par qui je vis et de cette doctrine du Christ qui m’a donné la vie et peut la donner à tous les hommes, je ne puis les considérer avec tranquillité. Et ni leur grand nombre, ni l’ancienneté de leur superstition, ni leur puissance ne sauraient imposer silence à mon indignation.

En donnant à leurs actes le nom qui leur convient, je ne fais que ce que je dois faire, ce que je ne puis pas ne pas faire, du moment que je crois en Dieu et à l’enseignement du Christ. S’ils crient au sacrilège parce qu’on dévoile leur mensonge, cela prouve seulement l’étendue du mal qu’ils ont fait et doit encourager ceux qui croient en Dieu et à l’enseignement du Christ à redoubler d’efforts pour dissiper l’illusion qui cache aux hommes le vrai Dieu.

Du Christ qui chassa du temple les bœufs, les brebis et les marchands, ils devraient dire aussi qu’il fut sacrilège. S’il revenait aujourd’hui et qu’il vît ce qui se fait en son nom, dans leur église, il ne manquerait pas, avec une plus grande et plus légitime colère, de jeter au loin corporaux, bannières, croix, coupes, cierges et icônes, tous les instruments de leurs sortilèges, tout ce qui les aide à détourner les hommes de Dieu et de son enseignement.

Voilà ce qu’il y a de vrai ou de faux dans l’arrêté du Synode qui me vise. Je ne crois pas, il est vrai, tout ce que ses signataires prétendent considérer comme article de foi. Mais je crois à bien des choses, sur lesquelles ils voudraient me faire soupçonner d’incroyance. 

Je crois en Dieu, qui est pour moi l’Esprit, l’Amour, le Principe de toutes choses. Je crois qu’il est en moi comme je suis en lui. Je crois que la volonté de Dieu n’a jamais été plus clairement, plus nettement exprimée que dans la doctrine de l’homme Christ ; mais on ne peut considérer Christ comme Dieu et lui adresser des prières, sans commettre, à mon avis, le plus grand des sacrilèges. Je crois que le vrai bonheur de l’homme consiste à l’accomplissement de la volonté de Dieu ; je crois que la volonté de Dieu est que l’homme aime ses semblables et agisse toujours envers les autres comme il désire qu’ils agissent envers lui, ce qui résume, dit l’Évangile, toute la loi et les prophètes. Je crois que le sens de la vie, pour chacun de nous, est seulement d’accroître l’amour en lui, je crois que ce développement de notre puissance d’aimer nous vaudra, dans cette vie, un bonheur qui grandira chaque jour et, dans l’autre monde, une félicité d’autant plus parfaite que nous aurons appris à aimer davantage ; je crois, on outre, que cet accroissement de l’amour contribuera, plus que toute autre force, à fonder sur la terre le royaume de Dieu, c’est-à-dire à remplacer une organisation de la vie où la division, le mensonge et la violence sont tout-puissants, par un ordre nouveau où régneront la concorde, la vérité et la fraternité, je crois que pour progresser dans l’amour nous n’avons qu’un moyen : la prière. Non pas la prière publique, dans les temples, que le Christ a formellement réprouvée (Matth. VI, 5-13). Mais la prière dont lui-même nous a donné l’exemple, la prière solitaire, qui consiste à rétablir, à raffermir en nous la conscience du sens de notre vie et le sentiment que nous dépendons seulement de la volonté de Dieu.

Il se peut que mes croyances offensent, affligent ou scandalisent les uns on les autres, il se peut qu’elles gênent ou déplaisent. Il n’est pas en mon pouvoir de changer mon corps. Il me faut vivre, il me faudra mourir et ce sera bientôt. Tout cela n’intéresse que moi. Je ne puis croire autre chose que ce que je crois, à l’heure où je me dispose à retourner vers ce Dieu, dont je suis sorti. Je ne dis pas que ma foi ait été la seule incontestablement vraie pour tous les temps, mais je n’en vois pas d’autre plus simple, plus claire, et qui réponde mieux aux exigences de mon esprit et de mon cœur.

Si tout à coup, s’en révélait une autre, qui fût plus propre à me satisfaire, je l’adopterais sur-le-champ, car rien n’importe à Dieu que la vérité. Quant à revenir aux doctrines, dont je me suis émancipé au prix de tant de souffrances, je ne le puis. L’oiseau qui a pris son essor ne rentrera plus dans la coquille d’œuf dont il est sorti.

« Celui qui commence par aimer le christianisme plus que la vérité, en viendra bientôt à aimer sa secte ou son église plus que le christianisme, et finira par aimer sa propre personne (son repos) plus que tout au monde. » J’ai traversé, mais en sens inverse ces phases dont parle Coleridge. J’ai commencé par aimer l’Église orthodoxe plus que mon repos ; puis, j’ai aimé le christianisme plus que l’Eglise orthodoxe ; maintenant, j’aime la vérité plus que tout au monde. Mais, jusqu’à présent, la vérité s’est confondue pour moi avec le christianisme tel que je le comprends. Je confesse donc le christianisme. Et c’est aux efforts que je fais pour conformer mes actes à mes croyances que je dois de vivre dans la paix et la joie, et de pouvoir aussi, dans la paix et la joie, m’acheminer vers la mort.

 

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Voir notre page Tolstoï sur Résistance 71

Nos PDF des textes de Léon Tolstoï, ici et

 

Léon Tolstoï, socialisme spirituel et esprit de société, textes choisis (PDF compilation)

Posted in actualité, altermondialisme, crise mondiale, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , on 5 avril 2021 by Résistance 71

D’un commun accord avec Jo, nous avons décidé de publier ce PDF compilation de textes choisis par nos soins du grand écrivain, essayiste et philosophe russe de renommée internationale, Léon Tolstoï en ce lundi de Pâques 2021. Nous le faisons comme symbole d’une main tendue vers cette unité de résistance que nous devons maintenant plus que jamais développer si nous voulons sortir de la dictature technotronique planétaire qui nous menace toujours un peu plus de jour en jour et de ses psychopathes aux manettes.
Nous l’avons dit à maintes reprises, nous sommes absolument contre tous les dogmes religieux quels qu’ils soient car n’étant que de la mythologie exploitant la grande faiblesse humaine par excellence : la peur de la finitude, mais sommes aussi convaincus de l’existence spirituelle dans laquelle est ancrée notre humanité en osmose avec la Nature. A ce titre, Léon Tolstoï et Simone Weil sont les deux penseurs et écrivains qui viennent directement à l’esprit pour soutenir cette thèse.
Vous trouvez donc ci-dessous une compilation faite par nos soins de textes d’une actualité frappante écrits par Tolstoï à la toute fin XIXème et début XXème siècles dans une mise en page sobre et incitante de Jo.
L’heure n’est plus à la division mais à l’Union pour notre émancipation finale.
A bas l’État ! A bas la marchandise ! A bas l’argent ! A bas le salariat !
Vive la Commune Universelle de notre humanité enfin réalisée en sa spiritualité ontologique de l’être organique pensant !
Bonne lecture !
Résistance 71
4 avril 2021

L’introduction de la compilation PDF

Léon Tolstoï: penseur, écrivain, essayiste russe (1828-1910), né comte Lev Nicolaïevitch Tolstoï. Écrivain mondialement célèbre à la fois pour sa littérature épique et profondément réflexive sur la nature humaine, il est l’auteur de deux des romans les plus lus et les plus traduits de l’histoire de la littérature: “Guerre et Paix” et “Anna Karénine”. Tolstoï fut un écrivain prolifique qui écrivit plus de nouvelles et d’essais que de longs romans. Plusieurs fois nominés pour les prix Nobel de littérature et de la paix, il n’en fut jamais honoré. 

Tolstoï fut un fervent avocat de la résistance non-violente à tout système oppresseur, y compris celui de l’église, qu’il analysa comme trahison des enseignements du christ, et eut un impact considérable (et controversé) dans sa relecture et interprétation des évangiles du Nouveau Testament à tel point qu’il fut dit de lui qu’il a établi une forme “d’anarcho-christianisme”. Son écrit : “Le royaume de dieu est en vous” en fut un clair exemple et une grande réussite spirituelle. Nous avons mis quelques uns de ses textes à cet effet ci-dessous. Socialisant par nature, il refusa de reconnaître toute forme de socialisme autoritaire et de parti qui fleurissait de son temps. Tolstoï, à l’instar du prince Pierre Kropotkine, délaissa les fastes de la vie de privilégié qu’il avait de naissance en Russie tsariste, pour se lancer sur le chemin d’un anarchisme spirituel. Il fut en contact par correspondance avec Gandhi et bien d’autres personnalités qui recherchaient ses conseils. Sa correspondance fut très abondante et bien conservée. Il écrivit : “La vérité est que l’État est une conspiration faite non seulement pour exploiter les citoyens, mais aussi pour les corrompre. De la sorte, je ne servirai jamais aucun gouvernement où que ce soit.”

En mars 1861, il visita Pierre-Joseph Proudhon alors en exil à Bruxelles et les deux hommes sympathisèrent grandement. Ils discutèrent longuement d’éducation et de l’importance de la presse et de l’information écrite (Proudhon était typographe de profession). Il rencontra également Victor Hugo en 1860.

Tolstoï, par sa relecture des évangiles, a remis la spiritualité chrétienne sur son chemin de radicalité, celui de la non-violence, de la compassion, de l’entraide et de l’aversion du monde marchand et de la décrépitude matérialiste, chemin et message tant dévoyés par toutes les églises dogmatiques de l’adoration et de la soumission aux “vicaires” du christ sur terre et seuls soi-disants détenteurs de la “vérité”. Un auteur et philosophe à redécouvrir en ces temps de déchéance et d’effondrement total.

~ Résistance 71 ~

Léon Tolstoï, textes choisis par Résistance 71 (PDF)
Leon_Tolstoi_Textes_Choisis

Lectures complémentaires :

Pierre Kropotkine « L’entraide, un facteur de l’évolution »

Pierre Kroptkine « La conquête du pain »

Gustav Landauer « Appel au socialisme »

Résistance 71 « Du chemin de la société vers son humanité réalisée »

Resistance politique: Léon Tolstoï, politique et religion (version pdf)

Posted in actualité, altermondialisme, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 7 octobre 2017 by Résistance 71

Résistance 71

7 octobre 2017

Jo de JBL1960 a compilé un très beau PDF des cinq textes de Léon Tolstoï que nous avons récemment publiés, à lire et diffuser sans aucune modération.

Leon_Tolstoi_Politique_et_Religion

 

Résistance politique: Sortir de la pseudo-religion et de la violence étatique (Léon Tolstoï)

Posted in actualité, altermondialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 5 octobre 2017 by Résistance 71

Une des raisons pour laquelle Tolstoï a souvent été crédité du titre “d’anarcho-chrétien” se trouve dans ce court texte ci-dessous, publié en 1908. Les deux termes sont absolument antinomiques, mais on peut concevoir une approche de la source chrétienne (la parole du personnage mythologique appelé Jésus Christ) sous l’angle de Tolstoï. Cette minorité de chrétiens là au moins, ne mettent pas le feu aux gens… Ce qui est tout à leur honneur, mais ils sont si peu nombreux.

~ Résistance 71 ~

 

S’affranchir et de la pseudo-religion et de la violence étatique

 

Léon Tolstoï

 

Extrait de “La loi de la violence et la loi de l’amour”, publié en 1908

 

La doctrine chrétienne dans son sens véritable, qui affirme que l’amour est la loi suprême, et n’admet en aucun cas la violence, correspond si bien au cœur humain, donne une telle garantie de liberté et de bonheur, si indépendant de tout désir, qu’on penserait qu’elle aurait été acceptée à partir du moment où elle a été connue.

En fait, les hommes essaient de la réaliser progressivement, en dépit des efforts que fait l’Eglise pour cacher son sens véritable. Malheureusement, quand le sens véritable de la doctrine chrétienne a commencé à apparaître, la plus grande partie du monde chrétien était déjà tellement accoutumée à voir la vérité dans ses formes extérieures qu’il n’était plus possible de percevoir le sens exact de cette doctrine, ou son désaccord avec la situation existante. C’est la raison pour laquelle ceux qui ont plus ou moins bien compris la doctrine chrétienne devraient s’affranchir non seulement des formes mensongères du pseudo-christianisme, mais également de la croyance à la nécessité d’un état social basé sur la fausse religion de l’Église.

C’est ainsi que les hommes d’aujourd’hui, qui ont rejeté les dogmes, les miracles, la sainteté de la Bible, et d’autres articles de foi, sont incapables de se libérer de la fausse doctrine étatique qui, grâce au pseudo-christianisme, voile la véritable doctrine.

D’un côté la grande masse des travailleurs continue à pratiquer le culte par tradition, à croire à l’Église dans une certaine mesure et à croire aussi à un gouvernement étatique fondé sur la religion officielle, si contraire au vrai christianisme. D’un autre côté, les classes soi-disant éduquées ont pour la plupart abandonné la religion officielle depuis longtemps, et en conséquence ne croient pas au christianisme, mais ils continuent à croire, aussi inconsciemment que le peuple, à l’organisation étatique, qui a pour principe la violence, et qui a été établi par le même christianisme d’Église auquel ils ne croient plus.

Ainsi, ni les uns ni les autres ne peuvent concevoir aucune autre organisation sociale que celle qui est fondée sur la violence.

C’est vraiment cette foi inconsciente, cette superstition du monde chrétien, selon laquelle la violence est le principe indispensable à toute organisation sociale, qui constitue le principal obstacle à la doctrine chrétienne dans son sens véritable.

Résistance politique: de l’objection de conscience à la conscience humaine renouvelée… (Léon Tolstoï)

Posted in 3eme guerre mondiale, actualité, altermondialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 1 octobre 2017 by Résistance 71

Comme le rappelle souvent Jo, cette citation de Coluche s’applique à bien des choses courantes, passées et à venir tant qu’on ne changera pas de paradigme politique:

“Ce n’est pas parce qu’ils sont nombreux à avoir tort qu’ils ont raison…”

Sur le texte per se de Tolstoï, il est lumineux, mais ici réside notre différent avec lui, lorsqu’il dit ceci: “Les hommes qui se comportent actuellement avec droiture et raisonnablement le font, non pas parce qu’ils suivent les prescriptions du Christ, mais parce que la ligne de conduite qui a été indiquée il y a dix-huit cents ans s’est assimilée à la conscience humaine.”

Il  pense de manière “christo-centriste”, il pense que la parole du “christ” est devenue conscience humaine, voilà qui nous paraît particulièrement arrogant ; en réalité, le christianisme n’a rien d’orignal, il ne fait que poser des concepts inhérents à la nature humaine que la pensée dite “païenne” avait elle aussi énoncée transcendant l’espace et le temps. De fait, c’est le christianisme qui n’est qu’une ligne de pensée de la conscience humaine universelle. Très vite du reste, le message de la figure allégorique qu’est le “christ” a été dilué dans une récupération autoritaire, dogmatique et sectaire, érigée en “église”, c’est à dire en la fin du christianisme et de sa pensée touchant à l’universel.

Ainsi nous rappellerons cet aphorisme bien à propos du même Coluche:

“Quelle différence y a t’il entre dieu et le père noël ?… Le père noël lui, il est vrai.”

Bonne lecture

~ Résistance 71 ~

 

Le commencement de la fin

 

Léon Tolstoï

 

Écrit le 8 janvier 1897

Au cours de l’année dernière, en Hollande, un jeune homme nommé Van der Veer a été appelé pour entrer dans la Garde Nationale. À la convocation du commandant, Van der Veer a répondu par la lettre suivante : –

« TU NE TUERAS PAS »

À M. Herman Sneiders, Commandant de la Garde Nationale dans le district de Midleburg.

Cher Monsieur,

La semaine dernière, j’ai reçu un document m’ordonnant de me présenter au bureau municipal afin d’être, selon la loi, enrôlé dans la Garde Nationale. Comme vous avez probablement remarqué, je ne me suis pas présenté, et cette lettre vise à vous informer, clairement et sans équivoque, que je n’ai pas l’intention de me présenter devant la commission. Je sais très bien que je prends une lourde responsabilité, que vous avez le droit de me punir, et que vous ne manquerez pas d’utiliser ce droit. Mais cela ne m’effraie pas. Les raisons qui me conduisent à cette résistance passive me semblent assez fortes pour l’emporter sur la responsabilité que je prends.

Moi qui, si vous voulez savoir, ne suis pas un chrétien, comprends mieux que la plupart des chrétiens le commandement qui a été placé en tête de cette lettre, le commandement qui est enraciné dans la nature humaine, dans l’esprit de l’homme. Quand je n’étais qu’un garçon, je me suis laissé enseigner le métier de soldat, l’art de tuer : mais maintenant, j’y renonce. Je ne tuerais pas aux ordres des autres, et avoir ainsi un meurtre sur la conscience sans motif personnel ni aucune raison.

Pouvez-vous mentionner quelque chose de plus dégradant pour un être humain que de commettre ce genre de meurtre, ce genre de massacre ? Je suis incapable de tuer, même de voir un animal tué; par conséquent je suis devenu végétarien. Et maintenant je suis pour me faire ordonner de tirer des hommes qui ne m’ont causé aucun tort; car je comprends que ce n’est pas pour tirer sur des feuilles et des branches d’arbres que les soldats se font enseigner à utiliser des armes à feu.

Mais vous répliquerez, peut-être, que la Garde Nationale est en dehors de cela, et spécialement pour maintenir l’ordre civique.

M. le Commandant, si l’ordre régnait réellement dans notre société, si l’organisme social était réellement en santé – en d’autres mots, s’il n’y avait plus d’abus criants dans nos relations sociales, s’il n’était pas établi qu’un homme mourra de faim alors qu’un autre gratifie tous ses caprices de luxe, alors vous me verriez dans les premiers rangs des défenseurs de cet état ordonné. Mais je refuse catégoriquement de contribuer à maintenir le prétendu « ordre social » actuel. Pourquoi, M. le Commandant, devrions-nous nous jeter mutuellement de la poudre aux yeux ? Nous savons très bien tous les deux que le « maintien de l’ordre » signifie : soutenir le riche contre les travailleurs pauvres, qui commencent à percevoir leurs droits. Ne savons-nous pas le rôle qu’a joué la Garde Nationale dans la dernière grève à Rotterdam ? Sans aucune raison, la Garde devait être en service des heures et des heures pour surveiller le bien des maisons commerciales qui étaient touchées. Pouvez-vous supposer un seul instant que je devrais descendre des travailleurs qui agissent tout à fait selon leurs droits ? Vous ne pouvez pas être si aveugle. Pourquoi alors compliquer le sujet? Il m’est certes impossible de me laisser être dressé en un obéissant soldat de la Garde Nationale, comme vous voulez et devez avoir.

Pour toutes ces raisons, et spécialement parce que je déteste le meurtre sur commande, je refuse de servir comme soldat de la Garde Nationale, et je vous demande de ne pas m’envoyer un uniforme ou des armes, parce que j’ai fermement résolu de ne pas m’en servir. – Je vous salue, M. le Commandant,

         J. K. Van der Veer.”

À mon avis, cette lettre a une grande importance. Les refus du service militaire dans les états chrétiens ont commencé quand le service militaire est apparu dans les états chrétiens. Ou plutôt quand les états, dont le pouvoir est basé sur la violence, se sont réclamés du christianisme sans abandonner la violence. En vérité, il ne peut pas en être autrement. Un chrétien, à qui la doctrine enjoint l’humilité, la non-résistance à celui qui est mauvais, l’amour de tous (même du plus malveillant), ne peux pas être un soldat; c’est-à-dire qu’il ne peut pas joindre une classe d’hommes dont l’occupation consiste à tuer leurs semblables. C’est pour cela que les chrétiens ont toujours refusé et refusent encore aujourd’hui le service militaire.

Mais il n’y a jamais eus que peu de vrais chrétiens. La plupart des gens dans les pays chrétiens mettent au nombre des chrétiens seulement ceux qui professent la doctrine d’une Église, dont les doctrines n’ont rien en commun, sauf le nom, avec le vrai christianisme. Qu’occasionnellement une recrue sur des dizaines de milliers refuse de servir n’a pas troublé les centaines de milliers, les millions d’hommes qui acceptent le service militaire chaque année.

Il est impossible que la totalité de l’énorme majorité des chrétiens qui entrent dans le service militaire soit dans l’erreur, et qu’il y ait seulement les exceptions, parfois des gens sans instruction, qui aient raison; alors que tous les archevêques et les hommes de savoir pensent que le service est compatible avec le christianisme. C’est ainsi que pense la majorité, et, nullement troublé de se considérer eux-mêmes chrétiens, ils entrent dans le rang des meurtriers. Mais voilà qu’apparait un homme qui, comme il le dit lui-même, n’est pas un chrétien, et qui refuse le service militaire, non pas pour des motifs religieux, mais pour des motifs des plus simples, des motifs intelligibles et communs à tous les hommes, de quelque religion ou nation qu’ils soient, Catholiques, Musulmans, Bouddhistes ou Confucianistes, espagnols ou japonais.

Van der Veer refuse le service militaire, non pas parce qu’il suit le commandement « Tu ne tueras point », non pas parce qu’il est chrétien, mais parce qu’il considère le meurtre comme contraire à la nature humaine. Il écrit qu’il déteste simplement toute tuerie, et ce au point d’être devenu végétarien seulement pour éviter d’avoir part à l’exécution d’animaux; et surtout, il dit qu’il refuse le service militaire parce qu’il pense que le « meurtre sur commande » c’est-à-dire l’obligation de tuer ceux qu’on nous ordonne de tuer (ce qui est la nature réelle du service militaire) est incompatible avec la droiture d’un homme.

Faisant allusion à l’objection habituelle que s’il refuse d’autres suivront son exemple, et que l’ordre social actuel sera détruit, il répond qu’il ne souhaite pas maintenir l’ordre social actuel, parce qu’il est mauvais, parce que dans celui-ci le riche domine le pauvre, ce qui ne doit pas être. De sorte que, même s’il avait n’importe quel autre doute quant à la justesse de servir ou ne pas servir, la seule considération du fait qu’en servant comme soldat il doive, en portant des armes et en menaçant de tuer, supporter les riches oppresseurs contre les pauvres opprimés, l’oblige à refuser le service militaire.

Si Van der Veer donnait comme raison de son refus son adhérence à la religion chrétienne, ceux qui joignent aujourd’hui le service militaire pourraient dire : « Nous ne sommes pas des sectateurs et ne reconnaissons pas le christianisme, par conséquent nous ne voyons pas le besoin d’agir comme vous le faites. »

Mais les raisons données par Van der Veer sont tellement simples, claires et universelles qu’il est impossible de ne pas les appliquer chacun à son propre cas. Les choses sont ainsi que pour nier la force de ces raisons dans son propre cas, quelqu’un doit dire : – « J’aime le meurtre, et je suis prêt à tuer, non seulement les gens disposés au mal, mais mes propres compatriotes infortunés, et je ne vois rien de mal dans la promesse de tuer aux ordres du premier officier que je rencontre, qui que ce soit qu’il me commande de tuer. »

Voici un jeune homme. Quel que soit l’environnement, la famille ou le credo dans lesquels il a été élevé, il a appris qu’il doit être bon, qu’il est mal de frapper et de tuer, non seulement des hommes, mais même des animaux; il a appris qu’un homme doit tenir à sa droiture, laquelle droiture consiste à agir selon sa conscience. Cela est également apprit par les confucéens en Chine, les shintoïstes au Japon, les bouddhistes et les musulmans. Soudainement, après avoir appris tout cela, il entre dans le service militaire, où il est tenu de faire exactement le contraire de ce qu’il a appris. On lui dit de se mettre en état de blesser et de tuer, non pas des animaux, mais des hommes; on lui dit de renoncer à son indépendance[1] en tant qu’homme, et d’obéir, dans la profession du meurtre, à des hommes qu’il ne connaît pas, absolument inconnus de lui.

À un tel commandement, quelle réponse juste un homme d’aujourd’hui peut-il donner? Assurément seulement celle-ci : « Je ne le veux pas, et je ne le ferai pas ».

Exactement la réponse que Van der Veer donne. Il est difficile d’imaginer une réplique pour lui ou pour ceux qui dans une position similaire font comme lui.

Quelqu’un peut ne pas voir ce fait, parce qu’il n’a pas exigé son attention; quelqu’un peut ne pas comprendre le sens d’une action, aussi longtemps qu’il demeure inexpliqué. Mais une fois montré et expliqué, personne ne peut plus ignorer, ou faire semblant de ne pas voir ce qui est évident.

Il peut encore y avoir des hommes qui ne réfléchissent pas à leur agissement en entrant dans le service militaire, et des hommes qui veulent la guerre avec les étrangers, et des hommes qui continueraient d’opprimer la classe laborieuse, et même des hommes qui aiment le meurtre pour le meurtre. De tels hommes peuvent continuer à être soldats; mais même eux ne peuvent pas ignorer maintenant qu’il y en a d’autres, les meilleurs du monde – pas seulement parmi les chrétiens, mais parmi les musulmans, les brahmanistes, les bouddhistes, les confucianistes, – dont le nombre s’accroît à chaque heure, qui considèrent la guerre et les soldats avec aversion et mépris. Aucun argument ne peut faire taire ce simple fait, qu’un homme avec le moindre sens de sa propre dignité ne peut pas s’asservir à un maître inconnu, ou même connu, dont l’occupation est le meurtre. Or c’est en cela seulement que consiste le service militaire, avec toute sa contrainte de discipline.

« Mais considèrez les conséquences pour celui qui refuse, » me dit-on. « C’est très bien pour vous, un vieil homme exempté de cette exaction,[2] et en sécurité par votre position, pour prêcher le martyre; mais qu’en est-il de ceux à qui vous prêcher, et qui, croyants en vous, refusent de servir et ruinent leurs jeunes vies? »

« Mais que puis-je faire? » – réponds-je à ceux qui parlent ainsi.- « Dois-je, en conséquence du fait que je suis vieux, ne pas indiquer le mal que je vois clairement, incontestablement, le voyant précisément parce que je suis vieux, que j’ai vécu et pensé pendant longtemps? Est-ce qu’un homme qui se tient de l’autre côté de la rivière, hors de l’atteinte du voyou qu’il voit en train d’obliger un homme à en tuer un autre, ne doit pas crier au meurtrier, lui dire de s’abstenir, pour la raison qu’une telle intervention va enrager encore plus le voyou? De plus, je ne vois pas pourquoi le gouvernement, persécutant ceux qui refusent le service militaire, ne retourne pas son châtiment contre moi, en reconnaissant en moi un instigateur. Je ne suis pas trop vieux pour la persécution, pour des châtiments quelconques de toutes sortes, et ma position en est une sans défense. Quoiqu’il arrive, blâmé et persécuté ou non, que ceux qui refusent le service militaire soient persécutés ou non, je ne cesserai pas, alors que je suis en vie, de dire ce que je dis maintenant : car je ne peux pas m’abstenir d’agir en accord avec ma conscience. » C’est justement en cela même que la vérité chrétienne est puissante, irrésistible; c’est-à-dire qu’en étant l’enseignement de la vérité, en agissant sur l’homme, elle ne doit pas être gouvernée par des considérations extérieures. Jeune ou vieux, persécuté ou non, celui qui adopte la conception chrétienne de la vie, la vraie, ne peux pas reculer devant les exigences de sa conscience. C’est en cela que se trouve l’essence et la particularité du christianisme, le distinguant de tous les autres enseignements religieux; et c’est en cela que se trouve son pouvoir indomptable.[3]

Van der Veer dit qu’il n’est pas un chrétien. Mais les motifs de son refus et son comportement sont chrétiens. Il refuse parce qu’il ne veut pas tuer un frère humain; il n’obéit pas, parce que les ordres de sa conscience sont plus obligatoires pour lui que les ordres des hommes. C’est précisément pour cette raison que le refus de Van der Veer est si important. Il démontre ainsi que le christianisme n’est pas une secte ou un credo que les uns peuvent professer et les autres rejeter; mais que ce n’est rien d’autre qu’une vie suivant la lumière de la raison qui illumine tous les hommes. Le mérite du christianisme n’est pas qu’il prescrive telle ou telle action aux hommes, mais qu’il voit d’avance et indique le chemin[4] par lequel toute l’humanité doit aller et va effectivement.

Les hommes qui se comportent actuellement avec droiture et raisonnablement le font, non pas parce qu’ils suivent les prescriptions du Christ, mais parce que la ligne de conduite qui a été indiquée il y a dix-huit cents ans s’est assimilée à la conscience humaine.

C’est la raison pour laquelle je pense que l’action et la lettre de Van der Veer sont très importantes.

De même qu’un feu allumé dans une prairie ou une forêt ne mourra pas qu’il n’ait brûlé tout ce qui est sec et mort, et donc combustible, la vérité, une fois articulée en langage humain, ne cessera pas son oeuvre jusqu’à ce que toute fausseté, destinée à être réduite à rien, enveloppant et cachant la vérité de toutes parts comme elle fait, soit réduite à rien. Le feu couvre longtemps; mais aussitôt qu’il éclate en flammes tout ce qui peut brûler brûle rapidement.

Ainsi en est-il avec la vérité, qui prend du temps pour parvenir à une expression droite, mais une fois exprimée clairement en parole,[5] la fausseté et l’erreur sont bientôt détruites. L’une des manifestations partielles du christianisme, – l’idée que les hommes peuvent vivre sans l’institution de l’esclavage, – même si elle était contenue dans la conception chrétienne, ne fut clairement exprimée, il me semble, que par des écrivains du dix-huitième siècle.[6] Jusqu’à cette époque-là, non seulement les anciens païens, comme Platon et Aristote, mais même des hommes plus près de nous dans le temps, et chrétiens, ne pouvaient pas imaginer une société humaine sans esclavage. Thomas More ne pouvait pas imaginer même une Utopie sans esclavage.[7] Tout comme les hommes du début du siècle ne pouvaient pas imaginer la vie de l’homme sans guerre. L’idée que l’homme puisse vivre sans guerre n’a été clairement exprimée qu’après les guerres napoléoniennes.[8] Aujourd’hui, cent ans sont passés depuis la première expression claire que l’humanité peut vivre sans esclavage : et il n’y a plus d’esclavage dans les nations chrétiennes. Il ne se passera pas encore un autre cent ans après l’expression claire que l’humanité peut vivre sans guerre, avant que la guerre ne cesse d’exister. Sans doute restera-t-il une forme de violence armée, de même que le travail salarié demeure après l’abolition de l’esclavage; mais, au moins, les guerres et les armées seront abolies dans la forme outrageuse, tellement répugnante à la raison et au sens moral, qu’elles existent présentement.

Les signes que ce temps est proche sont nombreux. Ces signes sont comme par exemple la position désespérée des gouvernements, qui augmentent de plus en plus leurs armements; la multiplication des taxes et le mécontentement des nations; le degré extrême d’efficacité avec lequel les armes mortelles sont fabriquées; l’activité des sociétés et des congrès de paix; et, par dessus-tout, les refus de la part d’individus de faire le service militaire. La clé de la solution du problème se trouve dans ces refus. Vous dites que le service militaire est nécessaire; que, sans soldats, il nous arrivera des désastres. C’est possible; mais, pour m’en tenir à l’idée du bien et du mal qui est universelle parmi les hommes aujourd’hui, y compris vous-mêmes, je ne peux pas tuer des hommes sur commande. De sorte que si, comme vous dites, le service militaire est nécessaire – alors arrangez-le de manière qu’il ne soit pas si contradictoire avec ma conscience, et la vôtre. Mais, d’ici à ce que vous l’ayez arrangé ainsi, ne me demandez pas ce qui est contre ma conscience, à laquelle je ne peux désobéir en aucun cas.

C’est ainsi que doivent répondre tous les hommes honnêtes et raisonnables, inévitablement et très bientôt; non seulement les hommes de la chrétienté mais aussi les musulmans, et les soi-disant païens, les brahmanistes, les bouddhistes et les confucéens. Peut-être que par la force de l’inertie la coutume de la profession de soldat va continuer encore pendant un certain temps; mais déjà maintenant la question est résolue dans la conscience humaine, et tous les jours, toutes les heures, de plus en plus d’hommes arrivent à la même solution; arrêter le mouvement à ce stade-là est impossible. C’est toujours à travers un conflit entre la conscience qui s’éveille et l’inertie de la vieille condition qu’un homme parvient à toute reconnaissance d’une vérité, ou plutôt à toute délivrance d’une erreur, comme dans le cas de l’esclavage sous nos yeux.[9]

Au début l’inertie est si puissante, la conscience est si faible, que le premier effort pour échapper à l’erreur fait seulement l’objet d’étonnement. La nouvelle vérité semble de la folie. Propose-t-on de vivre sans esclavage? Mais alors qui travaillera? Propose-t-on de vivre sans se battre? Mais alors tout le monde viendra nous conquérir.[10]

Cependant, le pouvoir de la conscience s’accroît, l’inertie s’affaiblit, et l’étonnement se change en mépris et en moquerie. « Les Saintes Écritures reconnaissent des maîtres et des esclaves. Ces rapports ont toujours existées, et voilà qu’arrivent ces prétendus sages qui veulent changer le monde entier »; c’est ainsi que les hommes ont parlé à propos de l’esclavage. « Tous les scientifiques et les philosophes reconnaissent la légalité, et même le caractère sacré de la guerre[11]; allons-nous croire directement que la guerre n’est plus nécessaire? »

C’est de cette manière que les gens parlent de la guerre. Mais la conscience continue de grandir et s’éclaircie; le nombre de ceux qui reconnaissent la nouvelle vérité s’accroît, et la moquerie et le mépris font place au faux-fuyant et la tromperie. Ceux qui supportent l’erreur ralentissent la compréhension, et ils admettent l’absurdité et la cruauté de la pratique qu’ils défendent, mais ils pensent que son abolition est impossible pour le moment, alors ils la retardent indéfiniment. « Qui ne sait pas que l’esclavage est un mal? Mais les hommes ne sont pas mûrs pour la liberté, et l’affranchissement produira de terribles désastres » – avait l’habitude de dire les hommes à propos de l’esclavage, il y a quarante ans.[12] « Qui ne sait pas que la guerre est un mal? Mais alors que l’humanité est encore tellement bestiale, l’abolition des armées fera plus de mal que de bien, » disent aujourd’hui les hommes à propos de la guerre.»

Néanmoins, l’idée fait son oeuvre; elle grandit, elle consume la fausseté; et le temps est arrivé où la folie, l’inutilité, la dangerosité et la méchanceté de l’erreur sont si évidentes (comme c’est arrivé avec l’esclavage en Russie et en Amérique dans les années soixantes) que déjà maintenant il est impossible de la justifier. Telle est la situation actuelle quant à la guerre. Exactement comme dans les années soixantes, alors qu’on ne faisait aucun effort pour justifier l’esclavage mais seulement pour le maintenir; de même aujoud’hui personne n’essaie plus de justifier la guerre et les armées, mais cherche seulement, en silence, à utiliser l’inertie qui les supporte encore, en sachant très bien que cette organisation immorale et cruelle pour le meurtre, qui parait si puissante, peut s’écrouler à tout moment, pour ne plus jamais se mettre en branle.

Une fois qu’une goutte d’eau suinte à travers le barrage, une fois qu’une brique se détache d’un grand édifice, une fois qu’une maille devient lâche dans le filet le plus solide – le barrage éclate, l’édifice tombe, le filet se détisse. C’est comme une telle goutte, une telle brique, une telle maille desserrée que m’apparait le refus de Van der Veer, rendu intelligible à toute l’humanité par des raisons universelles.

Suite au refus de Van der Veer des refus similaires doivent se présenter de plus en plus souvent. Aussitôt qu’ils deviennent nombreux, les hommes mêmes (leur nom est légion) qui, le jour précédent disaient : «  C’est impossible de vivre sans guerre, » diront tout d’un coup qu’ils ont déclaré depuis longtemps que la guerre est une folie et une immoralité, et ils conseilleront à tous le monde de suivre l’exemple de Van der Veer. Alors, de la guerre et des armées, telles qu’elles sont maintenant, il ne restera plus que le souvenir. Et ce temps s’approche.

Société contre l’État et son monopole de la violence: l’opinion publique comme pouvoir ultime (Léon Tolstoï)

Posted in actualité, altermondialisme, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 28 septembre 2017 by Résistance 71

Nous ne partageons pas le côté religieux de Tolstoï, mais son approche est intéressante dans la mesure où, de son propre aveu, il fut nihiliste pendant plus de trois décennies, pour finalement trouver une voie épurée du christianisme. Il est intéressant également de considérer un angle anarchiste au christianisme. Il est dit par certains que le “Christ” (dont l’existence historique est des plus aléatoires…), fut le premier anarchiste ; comment l’eût-il pu en étant asservi à une “volonté divine” ? Néanmoins, certains préceptes et principes peuvent être vu comme une forme “d’anarchisme” si on fait abstraction du référant permanent à “l’autorité divine suprême”… Mais le peut-on ?… Le texte ci-dessous est un extrait du libre de Tolstoï “Le salut est en vous” (1893), qui a au moins le mérite de fustiger toutes les églises et les réduit au rang de pseudos.

Quand on lit ce Tolstoï là, il  nous fait penser au grand réalisateur russe Andreï Tarkovsky, dont le panthéisme cinématographique atteignit une dimension épique, quasi “tolstoïenne” dans un de ses chefs-d’œuvre : “Andreï Roublev” (1966), Tarkovsky qui disait entre autre que “c’est évident que l’art est incapable d’enseigner quoi que ce soit à qui que ce soit, car en quatre mille ans, l’humanité n’a rien appris du tout…”

Pour apprendre, il faut essayer de s’immiscer dans l’origine et lâcher prise…

L’angle d’approche de Tolstoï est intéressant… Indubitablement…

~ Résistance 71 ~

 

Inutilité de la violence pour faire disparaître le mal

 

Léon Tolstoï

 

Extrait du “Salut est en vous” (1893)

 

Alphonse Karr, un écrivain français oublié aujourd’hui, a dit un jour en essayant de prouver l’impossibilité de l’abolition de la peine de mort : « Que messieurs les assassins commencent par nous donner l’exemple.» Et j’ai souvent entendu ce mot d’esprit cité par des personnes qui croyaient vraiment qu’elles utilisaient un argument convaincant et sensé contre la suppression de la peine de mort. Cependant, il n’y a pas de meilleur argument contre la violence des gouvernements.

« Que les assassins commencent en nous donnant l’exemple, » disent les défenseurs de l’autorité du gouvernement. Les assassins disent la même chose, mais avec plus de justice. Ils disent : « Que ceux qui se sont placés eux-mêmes comme professeurs et guides nous montrent l’exemple par la suppression de l’assassinat légal, et nous les imiterons. » Et ils ne disent pas cela en guise de provocation, mais très sérieusement, car tel est en réalité la situation.

«Nous ne pouvons pas cesser d’utiliser la violence alors que nous sommes entourés par ceux qui commettent des actes de violence.» Il n’y a pas de barrière plus insurmontable à l’heure actuelle contre le progrès de l’humanité, et l’établissement d’un système qui sera en harmonie avec sa conception actuelle de la vie, que cette argument erroné.

Ceux qui ont des positions d’autorité sont pleinement convaincus que les hommes doivent être influencés et contrôlés par la force seule, et par conséquent, pour préserver le système actuel, il n’hésite pas à l’employer. Et cependant, ce même système n’est pas supporté par la violence, mais par l’opinion publique, l’action de laquelle est compromise par la violence. L’action de la violence est en fait d’affaiblir et de détruire ce qu’il cherche à supporter.

Au mieux, la violence n’est pas employée comme un véhicule pour les ambitions de ceux dans des places élevées, condamnés dans la forme inflexible que l’opinion publique a probablement répudié et condamné il y a longtemps; mais il y a cette différence, qu’alors que l’opinion publique rejette et condamne tout acte qui est opposé à la loi morale, la loi supportée par la force répudie et condamne seulement un nombre limité d’actes, semblant ainsi justifier tout actes d’un tel ordre qui n’ont pas été inclus dans sa formule.

Depuis le temps de Moïse, l’opinion publique a considéré la cupidité, la luxure et la cruauté comme des crimes, et les a condamnés comme tels. Elle condamne et désavoue chaque forme que cette cupidité peut prendre, non seulement l’acquisition de la propriété d’un autre homme par la violence, la fraude et la ruse, mais aussi l’abus cruel de la richesse. Elle condamne toute formes de luxure, que ce soit l’impudicité avec une maîtresse, une esclave, une femme divorcée, ou avec sa femme; elle condamne la cruauté non seulement envers les êtres humains mais envers les animaux. Alors que la loi, basée sur la violence, s’attaque seulement à certaines formes de cupidité, telles que le vol et la fraude, et certaines formes de luxure et de cruauté, telles que l’infidélité conjugale, l’assaut et le meurtre; et elle semble ainsi appuyer (tacitement) ces manifestations de la cupidité, de la luxure et de la cruauté qui ne tombe pas dans ses limites étroites.

La violence démoralise l’opinion publique, et en plus, elle entretient dans l’esprit des hommes la conviction pernicieuse qu’ils avancent non par l’impulsion d’un pouvoir spirituel, – ce qui les aiderait à comprendre et réaliser la vérité en les amenant plus près de cette force morale qui est la source de tous les mouvements progressifs de l’humanité,- mais par ce même facteur qui non seulement entrave notre progrès vers la vérité, mais nous l’enlève. C’est une erreur fatale, dans la mesure où elle inspire dans l’homme du mépris pour le principe fondamental de sa vie,- l’activité spirituelle,- et le conduit à transférer toute sa force et son énergie sur la pratique de la violence extérieure.

C’est comme si les hommes voulaient mettre en branle une locomotive en tournant ses roues avec les mains, ne sachant pas que l’expansion de la vapeur était le principe moteur réel, et que l’action des roues était l’effet et non la cause. Si de leurs mains et leviers ils bougeaient les roues, ce n’est encore qu’un semblant de mouvement, ou brisant les roues et les rendant inutiles.

La même erreur est faite par ceux qui souhaitent changer le monde par la violence.

Des hommes affirment que la vie chrétienne ne peut s’établir que par la violence, parce qu’il y a encore des nations non civilisées en dehors du monde chrétien, en Afrique, en Asie (quelques-uns voient même les chinois comme une menace à notre civilisation), et parce que, selon les nouvelles théories de l’hérédité, il existerait dans la société des criminels congénitaux, sauvages et irrémédiablement vicieux.

Mais les sauvages que nous trouvons dans nos propres communautés, et ceux par-delà sa borne, avec qui nous nous menaçons nous-mêmes et les autres, n’ont jamais cédé par la violence, et ne s’y rendent pas maintenant. Un peuple n’en a jamais conquis un autre la violence seule. Si les victorieux se trouvait à un niveau de civilisation plus bas que les conquis, ils adoptaient toujours les mœurs et coutumes de ces derniers, n’essayant jamais de leur imposer leurs méthodes de vie. C’est par l’influence de l’opinion publique, et non par la violence, que les nations sont réduites à la soumission.

Quand un peuple a accepté une nouvelle religion, sont devenus Chrétiens, ou Mahométains, ce n’est pas arrivé parce que c’était rendu obligatoire par ceux au pouvoir (la violence produit exactement le résultat opposé) mais parce qu’ils étaient influencés par l’opinion publique. Les nations contraintes par la violence à accepter la religion des conquérants ne l’ont jamais réellement fait.

La même chose peut être dite de tous les éléments sauvages dans toutes les communautés; ni la sévérité, ni la clémence dans les questions de châtiments, ni la modification du système de prison, ni l’augmentation du nombre de policiers, n’ont diminué ou accru le total des crimes, qui ne diminuera qu’avec l’évolution de notre façon de vivre. La rudesse n’a jamais réussi à supprimer les vendettas, ou la coutume du duel dans certains pays. Peu importe le nombre de ses compagnons qui peuvent être mis à mort pour vol, le Tcherkess continue de voler par vanité. Aucune fille ne mariera un Tcherkess qui n’a pas prouvé son audace en dérobant un cheval, ou au moins un mouton. Quand les hommes ne se battront plus en duel et que les Tcherkess cesseront de voler, ce ne sera pas par peur d’un châtiment (le danger de la peine de mort ajoute au prestige de l’audace), mais parce que les mœurs publiques auront subit un changement. La même chose peut être dite de tous les autres crimes. La violence ne peut jamais supprimer ce qui est contenu dans la coutume générale. Si l’opinion publique ne faisait que désapprouver la violence, elle détruirait tout son pouvoir.

Ce qui arriverait si la violence n’était pas employée contre des nations hostiles et les éléments criminels de la société, nous ne savons pas. Mais que l’utilisation de la violence ne dompte ni l’un ni l’autre nous le savons à travers une longue expérience.

Et comment pouvons-nous espérer assujettir, par la violence, des nations dont l’éducation, les traditions, et même l’enseignement religieux tend à glorifier la résistance au conquérant et l’amour de la liberté comme les plus nobles des vertus ? Et comment est-il possible d’extirper le crime par la violence au cœur des communautés, où le même acte considéré comme criminel par le gouvernement est transformé en un exploit héroïque par l’opinion publique ?

Les nations et les races peuvent être détruites par la violence – cela est déjà arrivé. Mais elles ne peuvent pas être assujetties.

Le pouvoir qui transcende tous les autres et qui a influencé les individus et les nations depuis que le monde a commencé, ce pouvoir qui est la convergence de l’invisible, de l’intangible, des forces spirituelles de l’humanité, est l’opinion publique.

La violence sert mais affaiblit cette influence, la désintègre, et la remplace par une non seulement inutile mais pernicieuse au bien-être de l’humanité.

Pour gagner tous ceux qui sont en dehors des rangs chrétiens, tous les zoulous, (…), les chinois, que plusieurs considèrent barbares, et les barbares parmi nous, il n’y a qu’une seule façon. C’est par la diffusion d’un mode chrétien de pensée, ce qui ne peut être accompli que par une vie chrétienne, des actions chrétiennes, un exemple chrétien. Mais plutôt que d’utiliser cette seule façon de gagner ceux qui sont resté en dehors des rangs chrétiens, les hommes de notre époque ont fait exactement le contraire.

Pour convertir les nations barbares, qui ne nous font aucun mal, et que nous n’avons aucune raison d’opprimer, nous devons, par-dessus tout, les laisser en paix, et agir sur eux simplement en leur montrant un exemple des vertus chrétiennes de patience, douceur, tempérance, pureté et amour fraternel. A la place de cela, nous commençons par saisir leur territoire, et établir de nouveaux marchés pour notre commerce, dans le seul but de faire avancer nos propres intérêts – En fait nous les volons; nous leur vendons du vin, du tabac, et de l’opium, et de cette façon nous les démoralisons; nous établissons nos propres coutumes parmi eux, nous leur enseignons la violence et ses leçons; nous leur enseignons la loi animal des querelles, cette forme la plus basse de l’avilissement humain, et nous faisons tout pour cacher les vertus chrétiennes que nous possédons. Puis, leur ayant envoyé une foule de missionnaires, qui bredouillent un absurde jargon clérical, nous citons les résultats de nos tentatives pour convertir les infidèles comme une preuve indubitable que les vérités du christianisme ne sont pas adaptables à la vie de tous les jours.

Pour ce qui est ceux que nous appelons criminels, et qui vivent parmi nous, tout ce qui a été dit s’applique aussi bien à eux. Il n’y a qu’une façon de les convertir, et c’est par le moyen d’une opinion publique bâtie sur le vrai christianisme, accompagné par l’exemple d’une vie chrétienne sincère. Et à la place de l’évangile chrétien, quand par l’exemple nous emprisonnons, exécutons, guillotinons et pendons; nous encourageons les masses dans des religions idolâtres calculées pour les abrutir; le gouvernement autorise la vente de poisons qui détruisent le cerveau – le vin, le tabac, l’opium; la prostitution est légalisée; nous accordons la terre à ceux qui en ont le moins besoin; entourés de misère, nous étalons dans nos amusements une extravagance débridée; nous rendons ainsi impossible quelques semblances de vie chrétienne, et nous faisons de notre mieux pour détruire les idées chrétiennes déjà établies; puis, après avoir tout fait pour démoraliser les hommes, nous capturons et confinons les hommes comme des bêtes en des endroits d’où ils ne peuvent pas s’échapper, et où ils deviendront encore plus brutaux que jamais; ou nous tuons les hommes que nous avons démoralisés, et ensuite les utilisons comme un exemple pour illustrer et prouver notre argument que les gens peuvent seulement être contrôlés par la violence.

C’est ainsi que fait le médecin ignorant, qui, ayant placé son patient dans les conditions les plus insalubres, ou lui ayant administré des drogues poisons, prétend que son patient a succombé à la maladie, alors que s’il avait été laissé à lui-même il se serait rétabli depuis longtemps.

La violence, que les hommes regardent comme un instrument pour supporter la vie chrétienne, au contraire, empêche le système social d’atteindre son complet et parfait développement. Le système social est tel qu’il est, non pas à cause de la violence, mais malgré celle-ci.

Par conséquent, les défenseurs du système social existant se trompent eux-mêmes quand ils disent que, puisque la violence contient tout juste les éléments anti-chrétiens de la société en respect, sa subversion et la substitution de l’influence morale de l’opinion publique nous laisseraient impuissant en face d’eux. Ils sont dans l’erreur, parce que la violence ne protège pas l’humanité; mais elle prive les hommes de la seule chance possible d’une défense effective par l’établissement et la propagation du principe de vie chrétien.

«Mais comment quelqu’un peut mettre au rebut la protection tangible et visible du policier avec son bâton et faire confiance à l’invisible, intangible opinion publique ? Et, de plus, son existence même n’est-elle pas problématique ? Nous sommes tous familiers avec l’ordre actuel des choses; qu’il soit bon ou mauvais nous connaissons ses défauts, et y sommes habitués; nous savons comment nous conduire, comment agir dans les conditions actuelles; mais qu’arrivera t-il quand nous aurons renoncé à l’organisation présente et que nous serons confiné à quelque chose d’invisible, intangible, et complètement inconnu ?»

Les hommes ont peur de l’incertitude dans laquelle ils plongeraient s’ils renonçaient à l’ordre courant des choses. Certainement, si notre situation était assuré et stable, il y aurait lieu de craindre les incertitudes du changement. Mais loin de profiter d’une position solide, nous savons que nous sommes au bord de la catastrophe.

S’il nous faut connaître la peur, que ce soit avant quelque chose de réellement apeurant, plutôt que devant ce que nous imaginons pourrait l’être.

En craignant de faire un effort pour échapper des conditions qui nous sont fatales, seulement parce que le futur nous est obscur et inconnu, nous sommes comme les passagers d’un vaisseau qui coule qui s’entasse dans une cabine et refuse de le laisser, parce qu’ils n’ont pas le courage d’entrer dans le bateau qui les amènerait sur la rive; ou comme des moutons, qui apeuré d’un feu qui s’est déclaré dans la cours de la ferme, se blottissent dans un coin et ne sortent pas par la porte ouverte.

Comment pouvons-nous, sur le seuil d’une guerre sociale choquante et désolante, devant laquelle, comme ceux qui s’y préparent nous le disent, les horreurs de 1793 sembleront bien mince, parler sérieusement des dangers qui menacent de la part des indigènes du Dahomey, des zoulous et autres qui demeurent qui vivent très loin, et qui n’ont pas l’intention de nous attaquer; ou à propos des quelques milliers de malfaisants voleurs et meurtriers – des hommes que nous avons contribuer à démoraliser, et dont le nombre n’est pas diminué par toutes nos courts, prisons et exécutions ?

De plus, cette anxiété, que la protection visible de la police soit renversée, se limite principalement aux habitants des villes – c’est-à-dire à ceux qui vivent dans des conditions artificielles et anormales. Ceux qui vivent au milieu de la nature et ont affaire avec ses forces ne requièrent pas une telle protection; ils réalisent comment la violence est peu avantageuse pour nous protéger des dangers réels qui nous entourent. Il y a quelque chose de morbide dans cette peur, qui provient principalement de la condition fausse dans laquelle la plupart d’entre nous ont grandi et continue de vivre.

Un médecin des aliénés racontait comment, un jour d’été, alors qu’il s’apprêtait à quitter l’asile, les patients l’ont accompagné jusqu’à la porte qui menait à la rue.

« Venez avec moi à la ville ! » leur a-t-il proposé.

Les patients se sont mis d’accord et un petit groupe est allé avec lui. Mais plus ils allaient par les rues où ils rencontraient leurs compatriotes qui avaient toutes leur raison allant et venant librement, plus ils devenaient timides, et se pressaient autour du médecin. Finalement ils ont prié d’être ramené à l’asile, à leur vieux mode de vie d’aliénés, à leurs gardiens et leurs manières rudes, leurs camisoles de force et leur confinement solitaire.

Ainsi en est-il de ceux dont la christianité attend d’être mis en liberté, à qui elle offre la voie rationnelle non entravée du futur, le siècle qui vient; ils se serrent les uns contre les autres et s’attachent à leurs habitudes d’aliénés, à leurs usines, courts, prisons, leurs exécuteurs et leurs guerres.

Ils disent: « Quelle sécurité y aura-t-il pour nous quand l’ordre existant aura été balayé ? Quelle sorte de lois prendra la place de celles sous lesquelles nous vivons maintenant ? Nous ne ferons pas un seul pas vers le changement avant que nous sachions exactement comment notre vie sera organisée » C’est comme si un découvreur allait insisté sur une description détaillée d’une région qu’il est sur le point d’explorer. Si l’individu, en passant d’une période de sa vie à une autre, pouvait lire le futur et savoir juste qu’est-ce que toute sa vie sera, il n’aurait aucune raison de vivre. Et ainsi en est-il de la carrière de l’humanité. Si, sur le point d’entrer dans une nouvelle période, un programme détaillant les incidents de son existence future était possible, l’humanité stagnerait.

Nous ne pouvons pas connaître les conditions du nouvel ordre des choses parce qu’il nous faut les élaborer pour nous-mêmes. La signification de la vie consiste à découvrir ce qui est caché, puis de conformer notre activité à notre nouvelle connaissance..

C’est la voie de l’individu comme c’est celle de l’humanité.

Résister à l’État, son oppression et monopole de la violence… Réflexions lumineuses de Léon Tolstoï

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Un texte époustouflant et lumineux de Léon Tolstoï, publié en 1900 et qui est toujours on ne peut plus d’actualité, pour la simple et bonne raison que nous, les peuples, n’avons toujours pas adressé ces questions fondamentales… Quand le ferons-nous ? N’est-il pas grand temps ?…

Nous allons publier trois autres textes de cette veine de Tolstoï, auteur et penseur prolixe, peu connu en dehors de ses romans (« Guerre et Paix », « Anna Karénine », « Les cosaques » etc…), mais qui a en fait plus écrit sous forme de nouvelles, d’essais et d’une grande correspondance éclectique et internationale, que sous la forme de roman. (Re)découvrir Tolstoï le penseur et essayiste est vital de nos jours.

~ Résistance 71 ~

 

Tu ne tueras point

 

Léon Tolstoï

 

Écrit et publié en 1900

 

Quand on exécute, suivant les formes de la justice des rois : Charles Ier, Louis XVI, Maximilien du Mexique, ou quand on les égorge lors d’une révolution de cour : Pierre III, Paul Ier, divers sultans, shahs et empereurs de Chine, ce sont là des faits qu’on passe généralement sous silence. Mais lorsqu’on les supprime sans l’appareil de la justice et non pendant les révolutions de cours, tels : Henri IV, Alexandre II, l’Impératrice d’Autriche, le shah de Perse, et, récemment, le roi Humbert, ces meurtres provoquent, parmi les empereurs, les rois et leur entourage, l’indignation et la surprise générales, comme si ces souverains eux-mêmes ne participaient pas à des assassinats, n’en profitaient pas et ne les ordonnaient pas.

Pourtant, les rois assassinés, même les meilleurs, comme Alexandre II et Humbert, étaient auteurs ou complices du meurtre de milliers et de milliers d’hommes qui périrent sur les champs de bataille ; quant aux souverains mauvais, c’est par centaines de mille et par millions qu’ils ont fait périr les hommes.

La doctrine du Christ abolit la loi : « Œil pour œil, dent pour dent. » Mais les hommes qui professaient toujours cette loi et qui s’y conforment aujourd’hui encore, l’appliquent dans des proportions effrayantes sous forme de châtiments isolés ou s’exterminent pendant les guerres, et ne rendent pas seulement œil pour œil, mais, sans aucune provocation, ordonnent l’assassinat de milliers d’êtres. Ces hommes n’ont pas le droit de s’indigner qu’on leur applique cette loi à leur tour, et dans une proportion si infime qu’on compterait à peine un empereur ou un roi sur cent mille, peut-être un million d’individus tués par leur ordre ou avec leur consentement.

Loin de s’indigner du meurtre d’un Alexandre II ou d’un Humbert, les souverains doivent plutôt s’étonner, de ce que ces assassinats soient si rares, en raison de l’exemple constant et universel qu’ils en donnent eux-mêmes. Les masses populaires sont comme hypnotisées : elles ne comprennent pas la signification de ce qui se passe devant elles. Elles voient les monarques ou les présidents se préoccuper constamment de la discipline militaire, des revues, parades et manœuvres auxquelles ils assistent et dont ils tirent vanité ; des hommes accourent en foule pour voir leurs frères, affublés de vêtements bigarrés et brillants, transformés en machines, qui, au son des tambours et des trompettes et au commandement, exécutent simultanément un même mouvement sans en comprendre la signification.

Cette signification est pourtant simple et claire : ce n’est autre chose que la préparation à l’assassinat ; c’est l’abrutissement des hommes pour en faire des instruments de meurtre.

C’est l’occupation favorite et vaniteuse des seuls empereurs, rois et présidents. Or, ce sont eux qui, devenus les professionnels de l’assassinat, qui portent des uniformes militaires et des instruments de meurtre, ce sont eux qui s’indignent lorsqu’on tue l’un d’entre eux !

L’assassinat des souverains, tel celui tout récent du roi Humbert,[1] n’est pas horrible par la cruauté du fait lui-même. Les actes commis dans le passé par les rois et empereurs : la Saint-Barthélémy, les guerres de religion, la répression impitoyable des révoltes de paysans, autant que les exécutions gouvernementales actuelles, le martyre subi dans les prisons cellulaires et les compagnies de discipline, la pendaison, la guillotine, la fusillade et le carnage pendant les guerres, ne sauraient, par leur cruauté, être comparés aux attentats commis par les anarchistes.

Les crimes des anarchistes ne sont pas précisément effrayants, parce que ceux qui en sont victimes n’ont pas mérité leur sort. Si Alexandre II ou Humbert n’ont pas mérités d’être assassinés, les milliers de Russes qui ont péri sous Plevna, et d’Italiens en Abyssinie, l’avaient encore moins mérités.

Si les meurtriers des rois agissent sous l’influence d’une indignation personnelle, provoquée par les souffrances d’un peuple opprimé, ce dont ils jugent coupables un Alexandre, un Carnot ou un Humbert, ou s’ils agissent par un sentiment de vengeance, leurs actes, pour si immoraux qu’ils soient, sont compréhensibles. Mais une question se pose : comment les anarchistes ne peuvent-ils imaginer rien de mieux pour améliorer le sort des peuples que l’assassinat d’hommes dont la disparition est aussi vaine que si l’on coupait la tête à ce monstre fabuleux sur lequel une nouvelle tête repoussait à la place de l’ancienne ?

Alors, à quoi bon les tuer ?

Il suffirait de se remémorer que la même oppression, les mêmes guerres ont eu lieu de tous temps, sous n’importe quel chef de gouvernement : Nicolas ou Alexandre, Frédéric ou Guillaume, Napoléon ou Louis, Palmerston ou Gladstone, Mac Kinley ou tout autre, et l’on comprendrait que ce n’est nullement tel ou tel chef qui est spécialement cause des fléaux dont soutirent les peuples. Ces fléaux sont la conséquence d’une organisation sociale unissant tellement tous les membres de la société que tous subissent le joug de quelques hommes, le plus souvent d’un seul, et qui sont à tel point pervertis par leur pouvoir monstrueux, mettant, sous leur direction la vie de millions d’individus, qui se trouvent comme dans un état morbide, et sont possédés de la manie des grandeurs, ce dont on ne s’aperçoit pas, uniquement en raison de leur haute situation.

Dès leur enfance et jusqu’à la tombe, ces hommes sont environnés d’un luxe effréné et vivent dans une atmosphère de mensonge et d’hypocrisie qui l’accompagne. Leur éducation, toute leur activité n’ont qu’un but : l’étude des circonstances dans lesquelles furent commis les assassinats dans le passé, des meilleurs procédés de meurtre à notre époque et de la préparation de ces meurtres. Ils ne cessent de porter sur eux les instruments de la destruction : sabres ou épées ; ils s’affublent de toutes sortes d’uniformes, font passer des revues et des parades, se font des visites et des présents sous forme de décorations ou de titres militaires ; et non seulement personne n’appelle de son véritable nom ce qu’ils font, ne leur dit qu’il est odieux et criminel de se préparer à l’assassinat, mais ils reçoivent encore des encouragements et des félicitations. À chacune de leurs sorties, à toute revue de troupes qu’ils passent, une foule enthousiaste les suit, et ils croient que c’est le peuple tout entier qui approuve leur conduite.

Les seuls journaux qu’ils lisent et qui leur semblent l’expression des sentiments de toute la nation ou de ses meilleurs représentants, exaltent de la façon la plus servile leurs paroles et leurs actes, si stupides et si mauvais qu’ils soient.

Leur entourage, tant hommes que femmes, prêtres et laïques, tous ceux qui font bon marché de la dignité humaine, cherchent à l’envi à les encourager par la flatterie la plus raffinée, à les tromper sans leur laisser la possibilité de s’apercevoir du mensonge qui entoure leur existence. Ils peuvent vivre cent ans et ne jamais voir un seul homme réellement libre, n’entendre jamais la vérité. Parfois on frémit d’horreur en écoutant leurs paroles et en voyant leurs actes ; mais, si l’on réfléchit un instant à leur situation, on comprend qu’à leur place, tout autre agirait de même. Un homme sensé, qui se trouverait dans cette position, ne saurait prendre raisonnablement qu’un seul parti : s’en aller. S’il demeurait, il ferait comme eux.

On se demande, en effet, ce qui doit se passer dans la tête d’un Guillaume, — homme borné, d’instruction médiocre, vaniteux et n’ayant d’idéal que celui d’un hobereau allemand, — lorsque chacune de ses bêtises ou de ses vilenies est saluée par un hoch enthousiaste et commentée par la presse universelle, comme un événement de haute importance ? S’il dit que, sur un signe de lui, ses soldats doivent tuer jusqu’à leurs pères, on crie : « Hurrah ! » S’il dit que l’Évangile doit être répandu à coups de poing ganté de fer : « Hurrah ! Hurrah ! » encore s’il ordonne aux troupes qu’il envoie en Chine de ne pas faire quartier. Et, au lieu de l’enfermer dans une maison de correction, on vogue vers la Chine pour exécuter ses ordres.

Ou bien, c’est Nicolas II, de nature, pourtant modeste, qui commence son règne en déclarant à des anciens, hommes vénérables, que leur désir de gérer leurs propres affaires comme ils l’entendent n’est qu’un rêve insensé. Et les journaux qu’il lit, les hommes qu’il voit, l’approuvent et exaltent ses vertus. Il propose un projet de désarmement universel, enfantin et illusoire, et, en même temps, il augmente le nombre de ses soldats ; pourtant, on ne tarit pas d’éloges sur sa sagesse et sur ses vertus. Il offense et martyrise, sans nulle raison et sans la moindre nécessité, tout un peuple, les Finlandais, et il n’en est pas moins loué. Il organise enfin un carnage insensé en Chine et cela en opposition avec son propre projet de paix universelle ; pourtant, on vante de toute part et ses triomphes sanguinaires et sa fidélité à la politique pacifique de son père.

Aussi, doit-on se demander ce qui se passe dans la tête et dans le cœur de ces hommes ?

On peut dire que l’oppression des peuples et l’iniquité des guerres ne sont le fait ni des Alexandre, ni des Guillaume, ni des Himbert, ni des Nicolas, qui organisent ces meurtres, mais bien de ceux qui les ont placés et les maintiennent dans la position de dispensateurs de la vie humaine.

Aussi, ne sert-il de rien de tuer des Alexandre, des Nicolas, des Guillaume et des Humbert. Il faut simplement cesser de soutenir l’organisation sociale qui les engendre. Or, le régime actuel n’est maintenu que grâce à l’égoïsme et à l’abrutissement des hommes qui vendent leur liberté et leur honneur, en échange de mesquins avantages matériels.

Telle est la conduite des hommes qui sont placés sur les degrés inférieurs de la hiérarchie sociale, en partie parce qu’ils sont abrutis par une éducation faussée, en partie en raison de leur intérêt personnel, mais au bénéfice de ceux qui sont placés à un degré supérieur. De même agissent ceux qui se trouvent à un degré plus élevé de la société, pour les mêmes causes, en vue des mêmes avantages, et au bénéfice de ceux qui sont placés encore plus haut. Aussi atteint-on les plus hauts degrés de l’échelle sociale, jusqu’aux personnes, — ou à la personne, — qui se trouvent au sommet du cône et qui n’ont, — ou qui n’a, — plus rien à acquérir ; pour ceux-ci, l’unique motif d’agir est l’ambition et la vanité, et ils sont à ce point abrutis et corrompus par leur pouvoir discrétionnaire sur leurs semblables, par la courtisanerie et l’hypocrisie de leur entourage, que, tout en faisant le mal, ils sont absolument convaincus de leur rôle de bienfaiteurs de l’humanité.

Les nations, qui sacrifient leur dignité au profit de leurs intérêts matériels, donnent par cela même naissance à des hommes qui ne peuvent se conduire autrement qu’ils le font. Pourtant ces nations s’irritent contre les actes stupides ou méchants des maîtres qu’ils s’imposent. Or, les châtier, c’est fouetter des enfants qu’on a soi-même pervertis.

La solution est donc bien simple. Pour faire disparaître le joug qui pèse sur les peuples et les guerres inutiles, pour faire taire l’indignation contre ceux qui semblent en être les fauteurs, et pour qu’on cesse de les tuer, il suffirait de peu : comprendre les choses telles qu’elles sont, les appeler par leur nom : dire qu’une troupe en armes est un instrument d’assassinat, que l’organisation de l’armée, œuvre à laquelle président avec tant d’assurance les chefs d’États, est la préparation au meurtre.

Que tout empereur, roi, ou président de république se rende compte que sa fonction de chef de l’armée n’est nullement honorable, ni importante, comme le lui font croire ses courtisans, mais, au contraire, nuisible et honteuse ; que tout honnête homme comprenne que le paiement de l’impôt affecté à l’entretien et à l’armement des soldats et, plus encore, que servir personnellement dans l’armée ne constituent pas un acte indifférent, mais bien immoral et honteux, et, aussitôt, l’arbitraire des empereurs, rois et présidents ; qui nous indigne tant et qui provoque leur assassinat, disparaîtra de lui-même.

Il ne sert donc de rien de tuer les Alexandre, les Carnot, les Himbert et autres ; ce qu’il faut, c’est les convaincre qu’ils sont eux-mêmes assassins, mais surtout ne pas leur permettre de tuer, ou refuser de tuer sur leur ordre.

Si les hommes n’agissent pas encore ainsi, c’est simplement parce que les gouvernements, mus par l’instinct de la conservation, les maintiennent dans un état d’hypnose. C’est pourquoi il faut chercher à empêcher les meurtres auxquels se livrent les chefs d’États et à mettre un terme aux tueries entre les peuples, non par d’autres assassinats, — car, au contraire, ils ne font qu’accroître l’hypnose, — mais en provoquant le réveil qui détruira cette hypnose.

C’est ce que j’ai tenté de faire dans ce court article.

De l’esclavage moderne (Léon Tolstoï)

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Le grand écrivain russe Léon Tolstoï, plus connu du grand public pour ses romans fleuves remarquables de précision narrative (« Les Cosaques », « Guerre et Paix », « Anna Karénine », « Résurrection »…) et d’épisme fait partie d’une catégorie anarchiste particulière. En effet, si Tolstoï était contre l’État et toute forme de gouvernement, il n’en demeurait pas mois attaché à une forme épurée d’un christianisme vu hors des églises dogmatiques et coercitives. D’aucuns ont affublé Tolstoï de l’étiquette d’anarchiste-chrétien, termes antinomiques pour le moins, mais qui résume malgré tout assez bien la pensée de l’écrivain russe, dont la vision épurée des écritures saintes (évangiles) mérite une certaine attention.

En 1900, Tolstoï écrit ce texte sur l’esclavage moderne, qui a gardé toute sa fraîcheur tant il est toujours on ne peut plus d’actualité et s’il l’est toujours, c’est bien évidemment parce que l’humanité n’a toujours pas résolu son grand problème politico-économique issu de la vaste escroquerie étatico-capitaliste.

Texte à (re)découvrir tout en notant que sa dernière partie traitant de ce que devrait faire l’Homme, s’applique également directement à la solution au colonialisme, forme moderne d’esclavagisme s’il en est… Arrêtons de porter le blâme essentiellement sur la classe possédante et dominante, procédons à un retour sur nous-même, cessons de nous victimiser et prenons en compte nos pensées et actions critiques, qui ne peuvent être que la source de notre émancipation finale.

Tolstoï était un grand humaniste profondément ancré dans la véritable nature humaine, celle faite de compassion, d’entr’aide mutuelle, de pacifisme et de progressisme humaniste émancipatoire. Une grande voie, sans doute la seule, à explorer individuellement et collectivement par le jeu des associations libres.

La pensée anarchiste a deux penseurs plus emprunts de spiritualisme: Tolstoï et Voline. Tolstoï représente la branche « chrétienne », Voline possède quant à lui un côté taoiste, zen, sans toutefois le revendiquer. Deux auteurs à lire pour leur expérience humaniste propre à tous les penseurs anarchistes, une certaine dimension spirituelle en plus.

— Résistance 71 —

 

 

“Soyez le changement que vous voulez pour le monde”

~ Gandhi ~

 

L’esclavage de notre temps

 

Léon Tolstoï (1900)

 

L’indifférence de la société alors que les hommes périssent

(…) Il y a des statistiques qui montrent que la longévité parmi les gens des classes supérieures est de cinquante-cinq ans, et que la durée de vie moyenne parmi les gens travaillant dans des occupations malsaines est de vingt-neuf ans. Connaissant cela (et nous ne pouvons pas ne pas le savoir), nous qui prenons avantage du travail qui coûte des vies humaines ne devrions pas, pensons-nous (à moins qu’on ne soit des bêtes), être capable de jouir d’un moment de paix. Mais le fait est que nous, libéraux et humanitaires, très sensibles aux souffrances non seulement des gens, mais des animaux, utilisons sans cesse ce travail, et essayons de devenir de plus en plus riche – c’est-à-dire, prendre de plus en plus avantage d’un tel travail. Et nous restons tranquilles. (…)

Nous haussons les épaules et disons que nous sommes très désolés que les choses soient comme cela, mais que nous pouvons rien faire pour les changer, et nous continuons avec les consciences tranquilles d’acheter des produits de soie, à porter des chemises empesées et à lire le journal du matin. Nous sommes bien préoccupés des heures de l’assistant de boutique, et encore plus à propos des longues heures de nos propres enfants à l’école (…) et nous organisons même le sacrifice du bétail dans des boucheries pour que les animaux le sentent le moins possible. Mais [de façon tout a fait surréaliste] nous devenons merveilleusement aveugles dès que la question concerne ces millions de travailleurs qui meurent lentement, et souvent douloureusement, tout autour, à des labeurs que nous utilisons selon notre convenance et notre bon plaisir !

Justification de l’ordre existant par la science

Cet aveuglement étonnant dont sont victimes les gens de notre cercle ne s’explique que par le fait que quand les gens agissent mal, ils inventent toujours une philosophie de la vie qui représente leurs mauvaises actions non comme des mauvaises actions, mais comme le résultat de lois inaltérables au-delà de leur contrôle. Il y avait jadis une conception du monde, la théorie qu’une volonté de Dieu inaltérable et impénétrable prédestinait certains personnes à une humble position et au dur labeur, et d’autres à une position exaltée et aux bonnes choses de la vie.

Sur ce thème, une quantité énorme de livres fut écrit et de sermons prêchés. Le thème fut élaboré de tous les côtés possibles. Il fut démontré que Dieu créa différentes sortes de gens – les esclaves et les maîtres; et que les deux devaient être satisfaits de leur position. Il fut aussi démontré que ce serait mieux pour les esclaves dans l’autre monde; et par la suite il fut démontré que quoique les esclaves étaient des esclaves et devaient demeurer tels, que leur position ne serait pas si mauvaise si au moins les maîtres étaient gentils avec eux. Puis, la toute dernière explication, après l’émancipation des esclaves. [Les serfs de Russie et les esclaves d’Amérique furent émancipés en même temps, 1861-1864], fut que la richesse est confiée à certaine personne afin qu’il puisse en utiliser une partie dans les bonnes œuvres, et donc qu’il n’y a aucun mal à ce que certaines personnes soient riches et d’autres pauvres.

Ces explications ont satisfait les riches et les pauvres (particulièrement les riches) pendant longtemps. Mais le jour vint où ces explications devinrent insatisfaisantes, spécialement pour les pauvres, qui commençaient a comprendre leur position. Alors, il fallut des explications fraîches. Et juste au temps opportun ils furent produites. [Le premier volume du Capital de Karl Marx parut en 1867]. Ces nouvelles explications vinrent sous la forme de science – d’économie politique qui déclare qu’elle avait découvert les lois qui régulaient la division du travail et la répartitions des produits parmi les hommes. Ces lois, selon cette science, sont que la division du travail, et la jouissance de ses produits dépendent de l’offre et la demande, du capital, des rentes, salaires de travail, valeurs, profits, etc.; en général, sur des lois inaltérables gouvernant les activités économiques de l’homme. (…)

Une seule position fondamentale de cette science est reconnue par tous – à savoir que les relations entre les hommes sont conditionnés, non pas par ce que les gens considèrent bien ou mal, mais par ce qui est avantageux pour ceux qui occupent une position avantageuse.

Il est admis comme une vérité certaine que si dans la société, les voleurs et les cambrioleurs se sont manifestés qui prennent aux travailleurs le fruit de leur travail, cela arrive non pas parce que les voleurs et les cambrioleurs ont mal agis, mais parce que ce sont là les lois économiques inaltérables, qui ne peuvent être lentement changées que par un processus évolutif indiqué par la science; et par conséquent, selon la direction de la science, les gens appartenant à la classe des voleurs, cambrioleurs ou receveurs de biens volés peuvent tranquillement continuer à utiliser les choses obtenues par les voleurs et les cambrioleurs.

Même si la majorité des gens de notre monde ne connaissent pas les détails de ces explications scientifiques tranquillisantes plus qu’ils ne connaissaient jadis les détails des explications théologiques qui justifiaient leur position; reste qu’ils savent qu’une explication scientifique existe; que les hommes de science, hommes sages, ont prouvé de façon convaincante, et continuent de prouver, que l’ordre existant des choses est ce qui doit être, et que, par conséquent, nous pouvons vivre tranquillement dans cet ordre des choses sans essayer de le changer.

C’est seulement de cette façon-là que je peux expliquer l’étonnant aveuglement des bonnes gens dans notre société, alors qu’ils désirent sincèrement le bien-être des animaux, mais qu’ils ont la conscience tranquille, et dévorent néanmoins la vie de leur frères humains.

Pourquoi les économistes instruits affirment ce qui est faux

Aussi clairement injuste que soit l’affirmation des hommes de science selon laquelle le bien-être de l’humanité doit consister en ce qui précisément est répulsif aux sentiments humains – le travail monotone et forcé en usine – les hommes de science ont inévitablement été amené à la nécessité de faire cette affirmation clairement injuste, exactement comme les théologiens de jadis ont été amené à faire l’affirmation aussi évidemment injuste que les esclaves et leurs maîtres étaient des créatures de différentes sortes, et que l’inégalité de leur position dans le monde serait compensée dans le prochain.

La cause de cette affirmation évidemment injuste est que ceux qui ont formulée, et qui formulent, les lois de la science appartiennent aux classes fortunées, et sont si habitués à leurs conditions, avantageuse pour eux-mêmes, dans lesquelles ils vivent, qu’ils n’admettent pas la pensée que la société puisse exister dans d’autres conditions.

La condition de vie à laquelle les gens des classes aisées sont habituées sont celles d’une abondante production de produits variés nécessaires à leur confort et à leur plaisir, et ces choses sont obtenus seulement par l’existence des usines et de l’organisation actuelle du travail. Et, par conséquent, en discutant l’amélioration de la position des travailleurs, les hommes de science appartenant aux gens des classe aisées n’ont toujours en vue que des améliorations telles qu’elles ne remplacera pas la production d’usine et les commodités dont ils profitent.

Même les économistes les plus avancés – les socialistes, qui demandent le contrôle complet des moyens de production par les travailleurs – s’attendent à la production des mêmes, ou presque les mêmes articles que ceux qui sont produits maintenant pour continuer dans les usines actuelles ou d’autres semblables avec la division actuelle du travail. (…)

Le dilemme est devant eux : soit qu’ils voient que ce tout ce qu’ils utilisent dans leurs vies, du chemin de fer (…) aux cigarettes, représente du travail qui coûtent la vie à leurs frères humains, et que eux, ne prenant pas part à ce labeur et en l’utilisant sont des gens très déshonorables; ou ils doivent croire que tous ce qui arrive arrive pour l’avantage général en accord avec les lois inaltérables de la science économique. En cela se trouve la cause psychologique intérieure, poussant les hommes de science, des hommes prudents et instruits, mais non éclairés, à affirmer positivement et de façon tenace une fausseté si évidente que les travailleurs, pour leur propre bien, devraient laisser leur vie heureuse et saine en contact avec la nature, et aller ruiner leurs corps et leurs âmes dans des usines et des ateliers.

La faillite de l’idéal socialiste

« …Tout le monde souhaitera avoir tout ce que les riches possèdent maintenant, et donc, il est tout à fait impossible de définir la quantité de travail qu’une telle société requerra. Par ailleurs, comment les gens seront amenés à travailler à des articles que certains considèrent nécessaires et d’autres inutiles ou même dangereux ? S’il est trouvé nécessaire pour tout le monde de travailler, disons six heures par jour, afin de satisfaire les besoins de la société, qui dans une société libre peut forcer un homme à travailler ces six heures, s’il sait qu’une partie de ce temps se passe en produisant des choses qu’il considère inutiles ou mêmes dangereuses ? …canons…soie…parfums…poudre pour le teint…whiskey… (…) qui dans société libre, sans production capitaliste, compétition et sa loi de l’offre et la demande décidera quels articles doivent avoir la préférence ? Lesquels doivent être fabriqués en premier et lesquels après ? (…) La solution ne peut être que théorique : il peut être dit qu’il y aura des gens à qui le pouvoir sera donné pour réguler toutes ces questions. Quelques personnes décideront ces questions et les autres leur obéiront. (…)

il y aura une autre question, très importante, à propos du degré de division du travail qui peut être établi dans une société organisée de façon socialiste. (…) La division du travail est certainement très profitable et naturelle pour les gens : mais si les gens sont libres, la division du travail n’est possible que jusqu’à un degré très limité, qui a de loin été dépassé dans notre société. Si un paysan s’occupe principalement de faire des bottes, et sa femme tisse, et un autre paysan laboure, et un troisième est forgeron, et tous, ayant acquis une dextérité spéciale dans leur propre travail, échangent par la suite ce qu’ils ont produit, une telle division est avantageuse pour tous, et les gens libres diviseront naturellement leur travail de cette façon. Mais une division du travail dans laquelle un homme fait un centième d’un article, ou un chauffeur travaille a 150 degrés de température, ou est étouffé par des gaz dangereux, une telle division du travail est désavantageuse, parce que même si elle avance la production d’articles insignifiants, elle détruit ce qui est le plus précieux – la vie de l’homme. (…) Rodbertus [un leader du socialisme … allemand (1805-1875)] dit que la division communautaire du travail unit l’humanité. C’est vrai, mais c’est seulement la division libre du travail, celle que les gens adopte volontairement qui unit.

Et donc, avec la mise en œuvre communautaire de la production, si les gens sont libres, ils adopteront seulement une division du travail en autant que le bien qui en résultant surpassera les maux qu’elle occasionnent aux travailleurs. Et comme chaque homme voit naturellement du bien à étendre et à diversifier ses activités, une division du travail telle qu’il en existe une aujourd’hui sera évidemment impossible avec des hommes libres.

Supposer qu’en rendant communal les moyens de production il y aura une telle abondance de choses telles qu’elles sont produites aujourd’hui par la division obligatoire du travail c’est comme supposer qu’après l’émancipation des serfs les orchestres domestiques et théâtres…les dentelles et les jardins élaborés qui dépendent du travail des serfs continueraient d’exister comme avant. Aussi, la supposition que quand l’idéal socialiste sera réalisé chacun sera libre, et aura en même temps tout ou à peu près tot à sa disposition ce qui est actuellement utilisés par les riches, implique une contradiction évidente.»

Culture ou liberté

« Les lumières électriques et téléphones et expositions sont excellents, de même que tous les jardins de plaisance, avec concerts et performances, et tous les cigares, et les boites d’allumettes, et les bracelets, et les automobiles, mais ils peuvent tous aller à la perdition, et non seulement eux, mais les chemins de fer, et toutes les affaires usinés de chinzt et les vêtements du monde, si pour les produire il est nécessaire que quatre-vingt dix neuf pourcent des gens demeurent en esclavage et périssent dans les usines nécessaires à la production de ces articles. Si, pour que Londres ou Petersburg soient éclairés par l’électricité, ou afin que pour construire des bâtiment d’exposition, ou pour tisser des belles affaires rapidement et abondamment, il soit nécessaire que même quelques vies soient détruites, ou ruinées ou abrégées – et les statistiques nous montrent combien il en est qui sont détruites – que Londres et Petersburg soient plutôt éclairés au gaz ou à l’huile; qu’il n’y ait pas d’exposition, de peinture, ou de matériaux plutôt que de l’esclavage, et aucun destruction de vie humaine en résultant. (…)

« Si seulement il était compris que nous ne devons pas sacrifier les vies de nos semblables pour notre plaisir, il sera possible non seulement d’appliquer les améliorations techniques sans détruire la vie des hommes, et d’aménager la vie de telle façon que nous profitions de toutes ces méthodes qui nous donne un [certain] contrôle sur la nature, tel qu’imaginé et pouvant être appliqué sans garder nos frères humains dans l’esclavage. »

L’esclavage existe parmi nous

« Imaginez un homme d’un pays tout a fait différent du nôtre, qui n’a aucune idée de notre histoire et de nos lois, et supposez que, après lui avoir montré les divers aspects de notre vie, nous lui demandions quel est la principale différence qu’il ait remarqué dans les vies des gens de notre monde ? La principale différence qu’un tel homme remarquerait dans la façon que les gens vivent est que certaines personnes – un petit nombre – qui ont des mains blanches, propres, et sont bien nourris et vêtus et logés, font du travail léger et très peu, ou même ne travaillent pas du tout, et ne font que s’amuser, dépensant dans des amusements le résultat de millions de jours d’un dur labeur effectué par d’autres gens ; et ces autres gens, toujours sales, pauvrement vêtus et logés et nourris, avec des mains sales et calleuses, travaillent sans cesse du matin au soir, et parfois toute la nuit, travaillent pour ceux qui ne travaillent pas et qui s’amusent constamment.

Si entre les esclaves et les propriétaires d’esclaves d’aujourd’hui il est difficile de tracer une ligne de séparation aussi claire qu’entre les esclaves et les maîtres d’autrefois, et si parmi les esclaves d’aujourd’hui il en est qui sont seulement temporairement des esclaves et puis deviennent propriétaires d’esclaves, ou d’autre qui, en même temps sont esclaves et propriétaires d’esclaves, ce mélange des deux classes à leur point de contact ne change pas le fait que les gens d’aujourd’hui sont divisés en esclaves et en propriétaires d’esclaves aussi clairement qu’en dépit du crépuscule, chaque période de vingt-quatre heures est séparée en jour et en nuit.

Si le propriétaire d’esclave de nos jours n’a pas d’esclave, Jean, qu’il peut envoyer à la fosse d’aisance, à cinq shillings, du genre que des centaines de tels Jean sont dans le besoin et que le propriétaire d’esclave peut choisir n’importe lequel parmi des centaines de Jean et lui être un bienfaiteur en lui donnant la préférence, et lui permettant, plutôt qu’à un autre, de descendre dans la fosse d’aisance.

Les esclaves de nos jours ne sont pas seulement toutes ses mains d’usines et d’ateliers qui doivent se vendre au pouvoir de l’usine et du propriétaire de fonderie pour subsister, mais presque tous les travailleurs agricoles sont esclaves, travaillant, comme ils le font, sans cesse, pour faire pousser le maïs d’un autre dans le champ d’un autre, et le ramassant dans la grange d’un autre; ou labourant leur propre champs seulement pour payer à des banquiers les intérêts sur des dettes dont ils ne peuvent se débarrasser. Et esclaves aussi sont les innombrables valets, cuisiniers, portiers, servantes [ou femmes ou hommes de ménage], cochers, [« bathmen »], serveurs, etc., qui toute leur vie accomplissent les tâches les plus non naturelles pour un être humain, et qu’ils n’aiment pas eux-mêmes.

L’esclavage existe encore dans toute sa force, mais nous ne la percevons pas, comme en Europe à la fin du dix-huitième siècle l’esclave des serfs n’étaient pas perçus. Les gens de cette époque là pensaient que la positon des hommes obligés de labourer la terre pour leurs seigneurs, et les obéir, était une condition économique de la vie naturelle et inévitable, et ils ne l’appelaient pas esclavage. IL en est de même parmi nous; les gens d’aujourd’hui considère la position des travailleurs comme étant une condition économique naturelle et inévitable, et ils n’appellent pas ça de l’esclavage.

Et comme, à la fin du dix-huitième siècle, les gens de l’Europe ont commencé petit à petit à comprendre que ce qui semblait jadis une forme de vie économique naturelle et inévitable – soit la position des paysans qui étaient complètement au pouvoir de leurs seigneurs – était injuste, erronée, et immorale et demandait un changement, aussi les gens d’aujourd’hui commencent à comprendre que la position de travailleur engagé, et de la classe laborieuse en général, qui semblait autrefois tout a fait normale et naturelle, n’est pas ce qu’elle devrait être, et exige un changement. (…)

L’esclavage des travailleurs à notre époque ne fait que commencer a être reconnue par les gens avancés de notre société; la majorité est encore convaincue que l’esclavage n’existe pas parmi nous.

Qu’est-ce que l’esclavage

« En quoi l’esclavage de notre temps consiste-t-il ? Quels sont les forces qui rendent des gens esclaves des autres ? Si nous demandons aux travailleurs en Russie et en Europe et en Amérique dans les usines et diverses situations où ils louent leur travail, dans les villages et villes, qu’est-ce qui les a fait choisir la position dans laquelle ils vivent, ils diront tous qu’ils y sont été amenés soit parce qu’ils n’avaient pas de terre sur laquelle ils pouvaient et auraient aimé vivre et travailler (ce sera là la réplique de la plupart des travailleurs Russe et de beaucoup d’Européens), ou qu’on exigeait d’eux des taxes, directes et indirectes, qu’ils ne pouvaient payer qu’en vendant leur travail, ou qu’ils demeurent à l’usine pris au piège par les habitudes les plus luxueuses qu’ils ont adoptées, et qu’ils ne peuvent gratifier qu’en vendant leur travail et leur liberté.

Les premières deux conditions, le manque de terre et de taxes, conduit les hommes aux travail forcé; alors que le troisième, ses besoins croissants et non satisfaits, les y attachent et les y maintiennent.

Nous pouvons imaginer que la terre soit libérer des réclamations de propriétaires privés par le plan d’Henri George, et que, par conséquent, la première cause qui conduit les gens à l’esclavage – le manque de terre – disparaissent. En ce qui concerne les taxes, (outre le plan d’imposition unique), nous pouvons imaginer l’abolition des taxes, ou qu’elles soient transférées des pauvres aux riches, comme il se fait dans certains pays; mais dans l’organisation économique actuelle, on ne peut pas même imaginer un état de choses dans lequel des habitudes de plus en plus luxueuses, et souvent nuisibles, ne passeraient pas, petite à petit, aux classes plus basses, qui sont en contact avec les riches, de même que l’eau passe dans la terre sèche, et que ces habitudes deviennent si nécessaires aux travailleurs que pour les satisfaire ils ne soient prêts à vendre leur liberté.

Ainsi cette troisième condition, quoiqu’elle soit volontaire – c’est-à-dire qu’il semble qu’un homme puisse résister à la tentation – même si la science ne reconnaît pas qu’il s’agisse là d’une cause de la condition misérable des travailleurs, est la cause la plus ferme et la plus inamovible d’esclavage.

Les hommes qui vivent près des gens riches sont toujours infectés avec des nouveaux besoins, et obtiennent les moyens de satisfaire ces exigences seulement dans la mesure où ils vouent leur plus intense travail à cette satisfaction. Ainsi les travailleurs en Angleterre et en Amérique, recevant parfois dix fois plus qu’il n’est nécessaire pour leur subsistance, continuent d’être des esclaves, comme ils étaient avant.

Trois causes, telles que les travailleurs l’expliquent eux-mêmes, produisent l’esclavage dans lequel ils vivent; et l’histoire de leur asservissement et les faits de leurs positions confirment que cette explication est correcte.

Tous les travailleurs sont amenés à l’état actuel et y sont maintenus par trois causes. Trois cause agissant sur les gens de différentes manières. L’agriculteur qui n’a pas de terre, ou qui n’en a pas assez, devra toujours aller en esclavage perpétuel et temporaire au propriétaire terrien, afin d’avoir la possibilité de se nourrir lui-même de la terre. S’il obtenait d’une façon ou d’une autre assez de terre pour se nourrir lui-même de son propre travail, de telles taxes, directes et indirectes, sont demandés de lui que pour pouvoir les payer il doit aller en esclavage.

Si pour échapper à l’esclavage sur la terre il cesse de cultiver la terre, et, vivant sur la terre d’un autre, commence à s’occuper d’un art, ou à échanger ses produits pour ce qu’il a besoin, alors, d’un côté, les taxes, et de l’autre côté la compétition des capitalistes produisant des articles similaires à ceux qu’il fait, mais avec de meilleurs instruments de production, l’obligent à aller en esclavage temporaire ou perpétuel à un capitaliste. Si travaillant pour un capitaliste il peut établir des relations libres avec lui, et ne pas avoir à vendre sa liberté, encore, les nouveaux besoins qu’il assimile le prive d’une telle possibilité. Ainsi d’une façon ou d’une autre, le travailleur est toujours en esclavage de ceux qui contrôlent les taxes, la terre, et les articles nécessaires à la satisfaction de ses besoins.

Les lois concernant les taxes, la terre et la propriété

(…) Est-il vrai que les gens ne devraient pas avoir l’usage de la terre quand elle est considérée appartenir à d’autres qui ne la cultivent pas ? (…)

Concernant les taxes, il est dit que les gens doivent les payer parce qu’elles sont instituées avec le consentement général, quoique silencieux, de tous, et sont utilisées pour les besoins publics à l’avantage de tous. Est-ce vrai ? (…)

Est-il vrai que les gens ne devraient pas utiliser des articles utiles pour satisfaire leurs besoins si ces articles sont la propriétés de d’autres gens ? (…)

L’égalité du capitaliste et du travailleur et comme l’égalité de deux lutteurs quand l’un a les mains attachées et l’autres a des armes, mais durant le combat, certaines règles s’appliquent aux deux avec une stricte impartialité. Ainsi toutes les explications de la justice de la nécessité de ces trois ensembles de lois qui produisent l’esclavage sont aussi fausses que les explications données jadis sur la justice et la nécessité du servage. Tous ces trois ensembles de lois ne sont rien que l’établissement de cette nouvelle forme d’esclavage qui a remplacé la vieille forme. Comme les gens d’autrefois établissaient des lois pour acheter et vendre d’autres gens, et les posséder, et les faire travailler, et que l’esclavage existait, ainsi aujourd’hui, les gens ont établi des lois pour que les hommes n’utilisent pas la terre qui est considérée appartenir à quelqu’un d’autre, doivent payer les taxes qui leurs sont demandées, et ne doivent pas utiliser les articles considérés être la propriété des autres – et nous avons l’esclavage de notre temps. »

Ce que tout homme devrait faire

(…) « Dites-nous quoi faire, et comment organiser la société, voilà ce que les gens des classes aisées disent habituellement. »

Les gens des classes aisées sont si habitués à leur rôle de propriétaire d’esclaves que quand il y a des discussions sur l’amélioration des conditions des travailleurs, ils commencent tout de suite, comme nos propres propriétaires de serfs avant l’émancipation, à élaborer toutes sortes de plans pour leurs esclaves; mais ils ne leurs vient jamais à l’esprit qu’ils n’ont aucun droit de disposer des autres, et que s’ils souhaitent vraiment faire du bien aux autres, la seule chose qu’ils peuvent et doivent faire c’est d’arrêter de faire le mal qu’ils font maintenant. Et le mal qu’ils font est très bien défini et très clair. Ce n’est pas seulement qu’ils utilisent le travail d’esclave obligé, et ne souhaite pas cesser de l’employer, mais qu’ils prennent aussi part à l’établissement et au maintient de cette contrainte de travail.

Les travailleurs sont aussi si pervertis par leur esclavage forcé qu’il leur semble pour la plupart que si leur position en est une mauvaise, c’est la faute des maîtres, qui les paient trop peu et détiennent les moyens de production. Il ne leur vient pas en tête que leur mauvaise position dépend entièrement d’eux-mêmes, et que s’ils souhaitent améliorer leur condition et celle de leurs frères, et non seulement que chacun fasse le mieux qu’il peut pour lui-même, la grande chose qu’ils doivent faire est qu’eux-mêmes cesse de faire du mal. Et le mal qu’ils font est que désirant améliorer leur situation matérielle par les mêmes moyens qui les ont amenés à être asservis (dans le but de satisfaire les habitudes qu’ils ont contractées), sacrifiant leur dignité et leur liberté humaine, ils acceptent des emplois humiliant et immoraux ou produisent des articles inutiles et nuisibles, et surtout, ils maintiennent les gouvernements, y prennent part en payant des taxes et par service direct, et ainsi se rendent eux-mêmes esclaves.

Pour que l’état des choses puisse être amélioré, et les classes aisés et les travailleurs doivent comprendre que l’amélioration ne peut pas être effectuée en sauvegardant ses propres intérêts. Le service implique sacrifice, et, par conséquent, si les gens souhaitent réellement améliorer la position de leur frères humains, et pas seulement la leurs, ils doivent être prêt non seulement à changer le mode de vie auquel ils sont habitués, et perdre ces avantages qu’ils ont eus, mais ils doivent aussi être prêt à une lutte intense, pas contre les gouvernements, mais contre eux-mêmes et leurs familles, et être prêts a souffrir la persécution pour la non-exécution des demandes du gouvernement.

Par conséquent, répondre à la question, Que devons-nous faire ? est très simple, et pas seulement défini, mais toujours au plus haut degré applicable et praticable par chaque homme, même si ce n’est pas ce qui est attendu par ceux qui, comme les gens de la classe aisée, sont fermement convaincus qu’ils sont attitrés, pas pour se corriger eux-mêmes, (ils sont déjà bons), mais pour enseigner et corriger les autres; et par ceux qui, comme les travailleurs, sont certains qu’ils ne sont pas responsables (mais seulement les capitalistes) pour leur mauvaise position présente, et pensent que les choses peuvent être replacées seulement en prenant des capitalistes les choses qu’ils utilisent, et s’arranger pour que tous puissent utiliser ces commodités de la vie qui ne sont utiliser maintenant que par les riches.

La réponse est très défini, applicable et praticable, car elle demande l’activité de cette personne même sur laquelle chacun de nous a un pouvoir réel, légitime et incontestable – soi-même – et il consiste en cela, que si un homme, qu’il soit esclave ou propriétaire d’esclaves, souhaite vraiment améliorer non seulement sa propre position, mais la situation des gens en général, il ne doit pas faire ces choses qui l’asservissent ainsi que ses frères.

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Source:

http://fr.wikisource.org/wiki/L’Esclavage_de_notre_temps