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1871-2021 : 150 ans de la Commune. Les manifestations de la Commune en province d’août 1870 à mai 1871

Posted in actualité, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, documentaire, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , on 12 avril 2021 by Résistance 71

Commune_1871-2021

La Commune, ses manifestations en province d’août 1870 à mai 1871

Article publié originellement en 1977

Source:
https://www.commune1871.org/la-commune-de-paris/histoire-de-la-commune/chronologie-de-la-commune-a-paris-et-province/441-chronologie-des-evenements-en-province

Août 1870

8. Manifestation au Creusot.

7-9. Marseille, des milliers de manifestants avec Gaston Crémieux, Rouvier, Naquet s’emparent de l’hôtel de ville.

13. Lyon, le notaire Lentillon proclame la déchéance de l’Empire. Emeute écrasée.

23-24 Manifestation à Arquian (Nièvre].

Septembre 1870

4. A Lyon, à Marseille, la République est proclamée, avec installation de comités de salut public. Le drapeau rouge apparaît à Foix, Varilhes, Pamiers (Ariège), à Nantes, à Rennes, à Avignon. A Grenoble, la foule oblige le maire à démissionner.

5. Marseille arbore le drapeau rouge, création d’une commission départementale et d’une garde civile.

A Grenoble, expulsion du conseil municipal.

A Bordeaux, formation d’une commission municipale provisoire.

6. A Grenoble, création d’une commission municipale provisoire.

A Lyon, arrivée de Challemel-Lacour.

7. A Marseille, arrivée d’Esquiros.

13. Bakounine quitte Locarno pour Lyon.

15. Lyon, élections municipales. Le Comité de salut public se transforme en un Comité central fédératif qui demeure auprès du conseil municipal élu.

18. Marseille, formation de la Ligue du Midi pour la défense de la République.

20. A Saint-Étienne, les Internationaux forment un comité central républicain.

22-24. A Rouen, formation par les Internationaux d’un comité de vigilance.

24. A Nîmes, réunion des délégués départementaux de la Ligue du Midi.

28. Emeute à Lyon, dispersée par la Garde nationale.

Octobre 1870

1-3. A Marseille, constitution définitive de la Ligue du Midi.

7. Garibaldi acclamé à Marseille.

16. A Marseille, Esquiros est révoqué par Gambetta.

17-19 Marseille, manifestation en faveur d’Esquiros et contre Dufraisse, désigné par la délégation de Tours.

Lille, manifestation organisée par un comité républicain socialiste.

25. A Toulouse, déclaration de principes de la Ligue du Sud-Ouest.

27. Bazaine capitule à Metz.

29. A Lyon, formation d’une commission départementale.

A Grenoble, manifestation contre le commandant militaire Du Barral.

30. A Grenoble, manifestation à la nouvelle de la capitulation de Metz.

31. Manifestations à Nîmes, Toulouse, Grenoble, Saint-Etienne.

Novembre 1870

1. Réunion publique à Rouen.

A Marseille, à l’appel de Cluseret, Bastelica, proclamation de la Commune.

2. Marseille, heurts entre gardes civiques et gardes nationaux. Arrivée de Gent, commissaire extraordinaire de Gambetta.

3. Toulouse, le préfet Duportal, ancien déporté de 1848, révoque tous les magistrats qui ont, pendant l’Empire, siégé dans les « commissions mixtes  » .

3-4. Lyon, échec d’une insurrection conduite par le Comité central fédératif.

6. Bordeaux, projet de proclamation d’une Commune.

Lyon. Challemel-Lacour dissout le Comité central fédératif et arrête 32 de ses membres. Challemel-Lacour sera ministre de Jules Ferry et président du Sénat.

7. A Marseille, les gardes civiques, chassés de la préfecture, sont fondus dans la Garde nationale.

13. Marseille, élections municipales (les révolutionnaires sont battus).

Décembre 1870

5. Rouen, échec d’une tentative insurrectionnelle pour s’emparer de l’hôtel de ville.

6. Bordeaux, mutineries dans la Garde nationale.

10. À Lyon, dissolution des Chantiers nationaux.

19. Nuits-Saint-Georges, les deux légions de volontaires lyonnais sont écrasées.

20. Lyon, émeute.

23. Agitation à Saint-Étienne.

25-31. Tumultes à Lyon.

28. Dissolution officielle de la Ligue du Midi.

Janvier 1871

1. Bordeaux, manifestation de la Garde nationale.

Limoges, début de la grève des ouvriers porcelainiers.

9. Marseille, Esquiros quitte la ville.

28. Conclusion de l’armistice.

29. Bordeaux, manifestation contre l’armistice.

Marseille, le préfet des Bouches-du-Rhône écrit à Jules Favre : « Je n’obéis pas au capitule de Bismarck  ».

30. Lyon, démission du préfet du Rhône Challemel-Lacour.

31. Gent, préfet des Bouches-du-Rhône, refuse de publier le décret annonçant les élections législatives.

Février 1871

3. Lyon, désordres.

6. Bordeaux, démission de Gambetta.

Marseille, démission de Gent.

8. Elections à l’Assemblée nationale.

11. Le Comité central républicain des vingt arrondissements de Paris décide l’envoi de délégués en province, parmi lesquels Albert Leblanc, membre de l’Internationale.

12. Réunion de l’Assemblée nationale à Bordeaux.

17. Thiers désigné comme chef du pouvoir exécutif de la République française.

21. Agitation à Saint-Étienne.

26. Préliminaires de paix conclus à Versailles.

Agitation à Saint-Étienne.

Mars 1871

3. Lyon, en signe de deuil, pour trois jours, le drapeau noir remplace le drapeau rouge sur la mairie.

8-9. Grève à Roubaix.

10. Le drapeau rouge est planté à La Charité-sur-Loire.

12. A Epinac, les mineurs arborent un drapeau tricolore sur un arbre de la liberté.

13. A Epinac, les mineurs en grève.

22. Mouvement insurrectionnel à Marseille.

23. Proclamation de la Commune à Lyon et à Marseille.

24. Manifestation à Nîmes.

Proclamation de la Commune à Narbonne.

A Toulouse, les officiers de la Garde nationale se prononcent pour la Commune. Mais l’ordre est rétabli rapidement.

25. A Saint-Etienne, l’hôtel de ville est envahi.

Manifestations à Tarbes et Chalon.

26. A Auch, manifestation.

A Saint-Etienne, le préfet, M. de l’Espée, est tué.

Proclamation de la Commune au Creusot.

27. Commune de Perpignan.

Des troupes venues de Lyon arrivent à Saint-Etienne.

Landeck et May, délégués du comité central de la Garde nationale, arrivent à Marseille accompagnés d’Amouroux, membre de la Commune.

28. A Saint-Etienne, les insurgés doivent quitter l’hôtel de ville et un hobereau local, Vital de La Rochetaillée, enlève le drapeau rouge.

L’ordre est rétabli au Creusot.

30. La Garde nationale de Marseille reste neutre dans le conflit armé.

31. L’armée donne l’assaut à la Commune de Narbonne.

Crémieux dissout le conseil municipal de Marseille et convoque les électeurs.

Avril 1871

3. « La Tribune de Bordeaux » lance l’idée d’un congrès des villes républicaines.

4. Troubles à Limoges. Le général Espivent de Villeboisnet donne l’assaut à la Commune de Marseille.

5. Au Havre, le club Bernardin-de-Saint-Pierre se prononce pour la Commune.

Manifestation à Vierzon.

9. Manifestation de chômeurs à Laval. Manifestation d’ouvriers à Auxerre.

10. Montereau, émeute en faveur de la Commune.

Mouvement insurrectionnel à La Charité-sur-Loire.

11. Manifestation à Boulogne-sur-Mer, à Compiègne, à Annonay (Ardè¬che).

11-13 Périgueux, manifestations. Les gardes nationaux et les cheminots résistent pendant deux jours aux forces de l’ordre.

12-15. Nouvelles manifestations à Boulogne.

14. Rouen, Internationaux et radicaux décident d’aller soutenir la Commune les armes à la main.

15. Manifestation à Auxerre.

15-18. Mouvement insurrectionnel à Cosne (Nièvre) et à Saint-Amand (Cher).

16. Manifestations à Pouilly, Castres, Annecy, Grenoble.

17. Manifestation à Bordeaux.

Tentative de Commune à Voiron, Tullins, Saint-Marcellin.

18-19. Le drapeau rouge est aboré à Neuvy (Nièvre).

19. Déclaration de la Commune au peuple français. (voir l’affiche)

Manifestations plus ou moins importantes à Bayonne, Fleury-sur-Loire, Arquian, Saint-Amand-en-Puisaye, Clamecy, Gien.

21. Grève et manifestation à Moreuil (Somme). Intervention des troupes prussiennes.

Tulle arbore le drapeau rouge.

25. Manifestations à Montlucon et à La Palisse ..

La ville de Bordeaux lance des invitations pour un congrès des municipalités.

27. Castres, échec d’une manifestation.

28. Manifestation au Havre.

La Commune de Paris lance sa proclamation «  Au peuple des campagnes  ».

30. Premier tour des élections municipales.

Manifestations à Sarlat, Agen, Vallières (Creuse), Nice, Carpentras, Maurs (Cantal), Reims.

Tentative d’insurrection au faubourg de la Guillotière, à Lyon.

Thiers (Puy-de-Dôme), occupation de l’hôtel de ville.

Mai 1871

1. Un drapeau rouge flotte au fronton du théâtre de Montargis.

3. Opposition au départ des trains de canons pour Versailles à Foix et à Varilhes (Ariège).

7-8. Mouvement insurrectionnel à Montereau.

8-9. Drapeau rouge à Vierzon.

12-15. Des envoyés de la Commune de Paris essayent de soulever la Nièvre.

14. A Lille, manifestation anti-versaillaise de soldats du 75e de ligne.

14. Lyon, congrès « privé » des conseillers municipaux de la vallée du Rhône.

17-24. Anzin, grève des mineurs.

17. Emeute paysanne à Parthenay (Deux-Sèvres).

17-18. Moulins, congrès des journalistes radicaux.

19. Sablé (Sarthe), troubles sur le marché.

20. Les délégués du congrès de Lyon sont reçus à Versailles et à Paris.

21. Saint-Pierre-des-Corps, agitation parmi les troupes que l’on envoie sur Paris.

22. A Blois, manifestations de ces mêmes troupes.

A Tours, tentatives pour empêcher les soldats d’aller à Versailles.

Troubles à Romans, à Albi.

22-30. Troubles à Pamiers. Ils du¬rent pendant neuf jours. Il faut l’intervention de la troupe.

24. Nouvelle émeute paysanne à Parthenay.

Manifestation à Vienne. Troubles à Voiron.

En dehors des lieux cités dans la chronologie qui précède, voici, classées par département, les agglomérations où on enregistre des témoignages de sympathie pour la Commune :

Allier : Montluçon ; Alpes-de-Provence : Digne, Manosque, Oraison, Riez, Valensole ; Ardennes : Nouzon ; Ariège : Lavelanet ; Aude : Carcassonne ; Bouches-du-Rhône : Aix ; Calvados : Bayeux ; Charentes-Maritimes : Rochefort ; Cher : Bourges, Néronde ; Corrèze : Ussel ; Creuse : Aubusson, Bourganeuf ; Doubs : Besancon Montbéliard ; Ille-et-Vilaine : Renne ; Indre : Issoudun ; Isère : Voiron ; Haute-Loire : Le Puy ; Loiret : Dordives, Gien, Nogent-sur-Vernisson ; Mayenne : Laval ; Meurthe-et-Moselle : Nancy ; Morbihan : Hennebont ; Nièvre : Fourchambault, Guérigny ; Nord : Saint-Soupplets, Templeuve, Valencienne ; Oise : Creil, Senlis ; Orne : Argentan ; Pas-de-Calais : Calais, Montreuil ; Pyrénées-Atlantiques : Pau ; Hautes-Pyrénées : Tarbes ; Pyrénées-Orientales : Céret ; Saône-et-Loire : Cluny, Mâcon ; Sarthe : Pontvallain ; Seine-et-Marne :

Château-Landon, Coulommiers, Nemours, Souppes ; Somme : Amiens ; Tarn : Mazamée ; Var : Brignoles, Cuers, Draguignan, Le Lude ; Vaucluse : Avignon, Pernes, Saint-Didier ; Sarrians, Veilleron ; Yonne : Tonnerre, Dixmont.

Evidemment les témoignages en faveur de la Commune ont des dimensions bien différentes. Dans quelques villes, il y a eu des Communes. Ailleurs il s’agit de manifestations ou d’attroupements. Ici on arbore le drapeau rouge. Là on s’efforce d’empêcher les soldats de partir pour Versailles. Dans certaines agglomérations à dominance ouvrière, les revendications se mêlent à la solidarité en faveur des Communards de Paris. Quoi qu’il en soit, la Commune a été moins isolée qu’on ne le dit. Nous avons cité bien des noms de lieux. Nous souhaitons pouvoir la compléter grâce aux recherches de nos lecteurs. Les manifestations en province ne sont pas seulement des manifestations de solidarité envers Paris. Elles ont leur caractère propre. On a pu parler avec raison d’un communalisme provincial. Il est marqué par une profonde tradition républicaine (souvent plus républicaine que socialiste). Ce n’est pas par hasard que réapparaissent dans cette chronologie des départements dont en 1851 les habitants (paysans, artisans, petits bourgeois) s’étaient fait remarquer par leur hostilité au coup d’Etat.

Toutefois, il ne convient pas de s’en tenir à la filiation républicaine. On constate aussi que, comme l’a écrit Maurice Moissonnier, « les Mouvements les plus importants ont bien lieu là où l’Internationale bénéficie d’une implantation réelle et là où l’action gréviste des années 1869-1870 a laissé des traces en aguerrissant et en éduquant les travailleurs ».

Jean Bruhat

vivelacommune

150 ans de la Commune : programme des jours à venir + textes pdf à diffuser

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Programme cent-cinquantenaire Commune de Paris

Le 18 mars

  • 8h : Rassemblement sur la butte Montmartre au square Louise Michel avec banderoles et pancartes pour accueillir Hidalgo dans la joie et la bonne humeur. Croissants bienvenus.
  • 14h : Manifestation entre Bastille et Hôtel de Ville par les ami.e.s de la Commune.
  • 16h : Rassemblement des Gilets jaunes de Montreuil à Croix de Chavaux /Place Jacques Duclos. Chorales, articulation Gilets Jaunes et Communard.e.s, rassemblement

Le 20 mars

13h : Manif contre les violences et le racisme. Place Edmond Rostand, Paris 6e, pour le départ.

Le 21 mars

  • 14h : Rassemblement Place des Fêtes. Chorales, soupes, rassemblement.

A lire et diffuser sans modération :

Mars-1871-Mars-2021-lesprit-communard-de-la-commune-en-marche

1871-2021-Esprit_communard_de_la_Commune_aux_Gilets_Jaunes

Reflexions-sur-le-peuple-en-armes-la-resistance-et-la-rebellion-3 textes

Collectif_Junius_Au-delà_du_parti

Quelle-connexion-entre-la-mort-du-capitalisme-et-le-nouvel-ordre-mondial

Victor_Considerant_Manifeste_de_la_démocratie_2e_edition_1847

Résistance 71-Du-chemin-de-la-société-vers-son-humanité-realisée

Mars 1871 ~ Mars 2021 La Commune a 150 ans et n’est certainement pas morte ! Place au peuple !… Enfin !…

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Vive la Commune Universelle de notre humanité
enfin réalisée !…

 

Note de Résistance 71 : 

Cent-cinquantenaire de la Commune !  18 mars 1871 ~ 18 mars 2021

Demain sera le commencement de la célébration du cent-cinquantenaire de la Commune de 1871, cette première tentative historique d’un peuple à s’émanciper de l’oppression étatico-marchande en s’auto-organisant. Les Communards, héritiers des luttes sociales remontant aux révoltes d’esclaves de l’antiquité, de Spartacus aux Sans-Culottes de 1790 de la France des sections en passant par toutes les jacqueries paysannes et les chartes des communes médiévales révoquant les “droits” féodaux localement, en Europe, s’étalant  du XIème au XIVème siècles, ont été animés du même esprit réfractaires et combattants que leurs aînés et qu’on peut qualifier “d’esprit communard” sur lequel nous reviendrons dès demain plus en détail.

Comment la Commune a t’elle fonctionné ? Quelles furent ses forces et ses faiblesses ? En quoi fut-elle et ne fut-elle pas un modèle ? Nous reproduisons ci-dessous un article de mars 2020 résumant très bien la situation historico-politique de la Commune, ses tenants et aboutissements, son héritage.

Alors…

Place au peuple !

Les ami(e)s de la Commune

Mars 2020

Source :

https://www.commune1871.org/nos-actualites/actualites/846-place-au-peuple

Le 28 mars 1871, la Commune est officiellement proclamée devant une foule joyeuse rassemblée sur la place de l’Hôtel-de-Ville. Pendant une brève période, la capitale se dote d’un mode de gestion inédit, par ses acteurs comme par ses choix. Jusqu’alors tenu en lisière, le peuple de Paris est désormais aux manettes.
Le texte qui suit n’entend énoncer aucune vérité officielle. Il veut simplement faire réfléchir sur une tentative qui n’a pas fini de stimuler notre intelligence et nos passions citoyennes. La Commune a voulu que la place soit enfin laissée au peuple lui-même. Qu’entendait-elle par là et comment s’y prit-elle? Qui pourrait nier que cette question n’est pas au cœur des dilemmes de notre temps?

« Paris est un vrai paradis ! Point de police, point d’exaction d’aucune façon, point de disputes ! Paris va tout seul comme sur des roulettes […]. Tous les corps d’État se sont établis en fédération et s’appartiennent […] La Commune de Paris a un succès que jamais aucune forme de gouvernement n’a eu »
(Gustave Courbet)

Si la Commune a occupé une telle place dans la mémoire collective populaire, malgré sa brièveté, c’est qu’elle fut la première tentative pour installer un pouvoir à l’image de la société et agissant pour elle. Elle a refusé de se détacher d’elle et de se constituer en organisme étatique à part, sourd aux demandes venues d’en bas. En cela, si elle n’est pas un modèle, elle est une référence d’une étonnante actualité.

1. Avant la Commune, la démocratie confisquée

Quand la Commune se met en place, la République n’a existé que pendant un peu moins de onze ans[1]. Dans ces courtes phases républicaines, le peuple est certes un acteur central, mais sa place dans la vie politique institutionnelle est limitée. Son droit de vote est restreint la plupart du temps et, qu’il vote ou non, il est écarté en pratique des assemblées élues qui sont demeurées le domaine réservé des catégories fortunées.

En outre, de janvier 1852 au 4 septembre 1870, les Français ont vécu sous un régime autoritaire, né d’un coup d’État brutal, le Second Empire de Louis-Napoléon Bonaparte. Le suffrage universel masculin y est théoriquement la règle, mais les élections sont contrôlées à l’avantage exclusif des candidats officiels, les réunions sont longtemps interdites, la presse n’est pas libre et les opposants se voient soumis à une surveillance tatillonne et à une répression soutenue.

L’exigence démocratique s’exprime pourtant. Dès que les réunions publiques sont autorisées, à l’été 1868, les comités et les clubs se multiplient, mêlant les républicains d’hier et les membres des organisations nouvelles, comme l’Association internationale des travailleurs qui s’est créée en 1864. Du foisonnement des clubs[2], on dira qu’il a constitué « l’école du peuple ». En tout cas, les « citoyennes » et les « citoyens » sont de retour.

Le mouvement s’accentue après la défaite de Sedan, la capitulation de l’Empereur (2 septembre 1870), la proclamation imposée par le peuple de la République (4 septembre) et le siège de Paris par les armées prussiennes puis allemandes (17 septembre 1870-26 janvier 1871). Les Parisien-ne-s s’organisent, créent des associations et des comités de tous types pour assurer la vie quotidienne et la défense de la capitale.

C’est ainsi que la Garde nationale (300 000 hommes) est une fois de plus l’expression d’un peuple en armes. En février-mars 1871, les représentants des bataillons se constituent en Fédération républicaine de la Garde nationale qui se dote d’une direction élue, Comité exécutif provisoire puis Comité central (10 mars). C’est ce même1. Avant la Commune, la démocratie confisquée Comité central[3] qui organise la vie de Paris insurgé entre le 18 mars 1871 et l’installation officielle de la Commune à l’Hôtel-de-Ville, le 28 mars.

Quelque temps auparavant, le 5 janvier, une autre structure populaire[4], la Délégation des vingt arrondissements, a fait placarder sur les murs de Paris une « Affiche rouge » appelant le 5 janvier 1871 à la formation de la Commune : « Place au peuple ! Place à la Commune ! ».

Au moment où la Commune se déclenche, l’exigence d’une citoyenneté étendue est décidément de plus en plus à l’ordre du jour. Les acteurs de la Commune vont s’en emparer et essayer de la faire entrer dans la vie. Ils le font avec d’autant plus de force qu’ils savent la République fragile. Alors que Paris a voté massivement pour la gauche républicaine en février 1871, l’Assemblée nationale installée à Versailles est composée pour deux tiers par des députés monarchistes et des bonapartistes. Née du sursaut provoqué par la défaite, la République est à la merci de la grande revanche dont rêvent ses détracteurs.

2. Les racines de la démocratie communale

Les communard-e-s héritent d’une double tradition : celle des jacobins et des sans-culottes de la Révolution française (l’exemple de la Commune révolutionnaire de 1792 est au cœur de l’imaginaire communard), et celle du mouvement ouvrier alors en expansion. On ne trouvera donc pas une vision communarde unique de la révolution, de la République, de la démocratie et de l’avenir social. Le mouvement communaliste est fondamentalement divers dans ses conceptions de la société et de la politique. Au sein de la Commune, on se dit « démocrate socialiste », franc-maçon et proudhonien comme Charles Beslay, on se réclame des Jacobins comme Charles Delescluze, Félix Pyat ou Ferdinand Gambon, de Blanqui comme Raoul Rigault, Théophile Ferré, Émile Eudes, Émile Duval ou Gustave Tridon, on est membre de l’Internationale comme Benoît Malon, Eugène Varlin, Albert Theisz, Édouard Vaillant ou Léo Fränkel, sans compter les révolutionnaires inclassables à l’image de Jules Vallès et de Jean-Baptiste Clément.

Il ne faut pas pour autant exagérer les dissensions qui séparent les protagonistes de la Commune. Il est vrai que les uns et les autres n’apprécient pas de la même manière les glorieux ancêtres de la première République. Les jacobins encensent Robespierre, les blanquistes préfèrent Hébert, un des porte-parole de la sans-culotterie la plus radicale. On évoque la centralisation rigoureuse de la période du gouvernement révolutionnaire de l’an II ou au contraire l’aspiration populaire parisienne à ce que nous appelons aujourd’hui la démocratie directe.

Mais l’écart entre ces références historiques n’est pas nécessairement si grand que l’on croit.

    • Le robespierrisme jacobin est réputé centralisateur et autoritaire, mais la proposition de Déclaration des droits déposée par Robespierre en avril 1793 dit expressément : : « Art. 14. Le peuple est le souverain ; le gouvernement est son ouvrage et sa propriété ; les fonctionnaires publics sont ses commis. Le peuple peut, quand il lui plaît, changer son gouvernement et révoquer ses mandataires. […] Art. 19. Dans tout État libre, la loi doit surtout défendre la liberté publique et individuelle contre l’autorité de ceux qui gouvernent. Toute institution qui ne suppose pas le peuple bon et le magistrat corrompu est vicieuse ».
    • Robespierre n’est pas en cela si éloigné de ce qu’écrit son adversaire sans-culotte et « enragé » Jean-Théophile Leclerc : « Souverain, mets-toi à ta place ; préposés du souverain, descendez des gradins, ils appartiennent au peuple ; occupez la plaine de l’amphithéâtre. Là, à ses pieds et sous ses yeux, ses regards surveillants se promèneront sur vous et son bras sera rémunérateur ou vengeur, suivant que vous aurez fixé par vos actions son opinion sur votre conduite » (L’Ami du peuple par Leclerc, 21 août 1793).
    • Ne retrouve-t-on pas l’écho de tout cela dans le journal du Club des Prolétaires (club Ambroise du XIe arrondissement) ? « Ne vous pressez pas de juger et de décider au nom du peuple et à sa place. Restez dans votre rôle de simples commis […] Serviteurs du peuple, ne prenez pas de faux airs de souverains ; cela ne vous sied pas mieux qu’aux despotes auxquels vous avez succédé. Vos personnes sont de peu de poids dans les balances de la Commune. Le peuple est las des sauveurs ; il entend désormais discuter leurs actes. » (Le Prolétaire, 19 mai 1871).

Les communard-e-s ont en commun l’insatisfaction profonde devant les libertés bafouées et la critique d’une démocratie trop exclusivement représentative, qui avait d’ailleurs piteusement capitulé en décembre 1851 devant le coup d’État de « 1. Avant la Commune, la démocratie confisquéeNapoléon le Petit ». Dans l’esprit des premières ébauches du mouvement ouvrier, leur aspiration les porte vers la « véritable République[5] » qui équivaut pour eux à l’idéal d’un « gouvernement direct de la République » (Charles Renouvier, 1851). Ce qui les sépare est sans doute leur manière de penser les contours de cette République vraie et les méthodes pour aller dans s²a direction.

De la même façon, il ne faut pas non plus outrer les clivages qui, avant la Commune, opposent les courants du mouvement ouvrier naissant. Marx, qui évoque la nécessité d’une provisoire « dictature du prolétariat » pour briser le pouvoir de la bourgeoisie, se heurte à Proudhon qui se réclame du « non-gouvernement » et prône « l’anarchie » comme « forme des sociétés adultes ». Mais l’un et l’autre se situent dans la perspective de sociétés dans lesquelles l’émancipation réalisée et la disparition des antagonismes des classes rendront inutile la régulation de la société par ce corps séparé d’elle que constitue l’État. Là encore, ce qui les distingue à l’époque n’est donc pas l’objectif anti-étatiste qu’ils partagent tous deux, mais la manière dont on parvient à cet idéal d’un « non-État ». L’histoire ultérieure du XXe siècle ouvrira bien d’autres débats sur ce point…

3. La Commune, un pouvoir du peuple, par le peuple

a. Un pouvoir à l’image de la société

La référence à la « commune » comme base d’une nouvelle démocratie est courante dans le mouvement ouvrier et républicain depuis 1848. Elle se multiplie après le 4 septembre 1870. C’est elle qui resurgit tout naturellement quand se déclenche l’insurrection du 18 mars 1871. Trois jours après avoir été élu, sur proposition du blanquiste Émile Eudes, le nouveau conseil communal décide le 29 mars prendre le nom de « Commune de Paris ». Un autre blanquiste, Arthur Ranc, soutient ce choix en expliquant que « le nom de Commune de Paris peut seul indiquer que la grande ville veut ses franchises municipales pleines et entières, en un mot le Self-government ».

La composition de la nouvelle assemblée élue est inédite : la participation massive des quartiers populaires à l’élection du 26 mars permet en effet l’accès aux responsabilités de catégories sociales qui en étaient jusqu’alors écartées.

Qui sont les nouveaux représentants de la ville ? Le groupe le plus nombreux (une trentaine) vient du monde du labeur : ils sont cordonniers, chapelier, orfèvres, relieurs, ciseleur en bronze, dessinateur sur étoffe, peintre en laque, peintre sur porcelaine, ouvrier menuisier, sculpteur sur bois, chaisier, vannier, tourneur en bronze, tourneur sur métaux, mouleur en cuivre, chaudronnier, mécaniciens, peintre en bâtiment, ouvrier teinturier. Ouvriers qualifiés ou artisans, ils sont à l’image d’un travail toujours dominé par l’artisanat.

À ceux-là s’ajoutent de petits boutiquiers, une quinzaine d’employés et vingt-cinq travailleurs intellectuels, journalistes, instituteurs, professeurs, artistes, médecins, avocats, ingénieurs, étudiant, pharmacien, vétérinaire, architecte. Au total, ils sont plus proches de celles et ceux qui les ont élus que ne l’ont été toutes les assemblées, nationales ou locales, qui se sont succédé depuis 1789.

b. Une citoyenneté enfin populaire

Comme dans la période ascendante de la Révolution française, entre 1789 et 1794, la mise en place d’un nouveau pouvoir au printemps de 1871 s’accompagne d’une intense politisation des couches populaires parisiennes. L’effervescence qui précède le déclenchement de l’insurrection communale est en effet avivée par l’affirmation d’une souveraineté populaire renforcée. La multiplication des clubs[6], notamment dans le centre de la capitale, en est l’expression la plus forte. Vingt-cinq se réunissent régulièrement et une vingtaine d’autres de façon plus épisodique voire éphémère, rassemblant des milliers de femmes et d’hommes. Ouverts à toutes et à tous, ils se fixent un triple objectif d’éducation, d’information et d’expression. À parts égales et indépendamment de leur sexe, de leur condition sociale ou de leur nationalité, toutes et tous peuvent ainsi travailler à l’œuvre commune. Si elles n’ont pas le droit de vote, les femmes contribuent au débat citoyen, multiplient les propositions et participent publiquement à l’activité des commissions communales, alors même qu’elles n’ont pas été élues[7].

La Commune n’a pas eu le temps d’inscrire ses ambitions dans une constitution. Mais ses mots et ses actes relèvent d’une originalité institutionnelle indéniable. La pyramide classique des pouvoirs est renversée de fait. À la base de la souveraineté se trouve un peuple qui vote et qui, entre les scrutins, agit par le biais de la Garde nationale (l’expression du peuple en armes) et des groupements politiques organisés (comité des vingt arrondissements, clubs, AIT, associations de femmes).

Au-dessus — mais sous le contrôle étroit des précédents — se trouvent l’Assemblée communale[8], les neuf commissions qui facilitent ses travaux[9] et une commission exécutive de sept membres qui coordonne la mise en œuvre du tout. Le 20 avril, le dispositif est resserré : neuf « délégués » élus et responsables devant l’assemblée communale dirigent les commissions et forment la commission exécutive. Le 1er mai, enfin, l’urgence des combats est invoquée pour raccourcir encore le processus de décision, avec la création d’un Comité de salut public de cinq membres « ayant les pouvoirs les plus étendus sur toutes les commissions ».

Cette décision provoque une division profonde à l’intérieur de la Commune, une majorité de 45 membres votant pour le Comité de salut public et une minorité de 23 membres le refusant parce qu’ils y voient « un pouvoir dictatorial qui n’ajoutera aucune force à la Commune ». Les contraintes de la guerre civile ont ainsi pesé davantage que les divergences idéologiques pour limiter en pratique l’expérience communarde de démocratie élargie. Elles n’ont pas pour autant annulé l’effort de mobilisation citoyenne continue.

c. Un peuple décideur et informé

Le lien entre les électeurs et leurs élus se fait par le biais de l’information, qui transite par le Journal officiel (diffusé chaque jour dans le public, en deux éditions), par les affiches et par la presse. Pendant la Commune, 71 titres de journaux apparaissent, soit un par jour en moyenne. En tout, une centaine de titres ont été diffusés, soit près de 1 500 numéros, parfois à des milliers d’exemplaires. Certains journaux sont éphémères, réduits même à un numéro unique. D’autres subsistent sur la totalité ou la quasi-totalité de la séquence communarde. Comparés à la réalité sociale parisienne[10], les chiffres de diffusion de la presse sont exceptionnels. Les trois titres les plus vendus (le Cri du Peuple de Jules Vallès, le Mot d’ordre de Henri Rochefort, le Père Duchêne d’Alphonse Humbert, Jules Vermersch et Maxime Vuillaume) tireraient à plus de 150 000 exemplaires à eux seuls.

4. Gouvernement ou assemblée communale ?

La Commune a-t-elle été un gouvernement ou s’est-elle pensée comme une simple assemblée communale ? Il n’est pas possible de répondre de manière trop simple à cette question.

a. L’autonomie communale

L’idée qui a l’assentiment de toutes les sensibilités politiques est celle de l’autonomie communale. Son affirmation est proposée avant même l’élection du 26 mars, par le Comité central de la Garde nationale qui publie dans le Journal officiel ses « Recommandations ». Le Comité insiste sur « le droit imprescriptible de toute cité, comme de tout pays, de s’administrer lui-même ». « Il n’y aurait pas de République en France, ajoute-t-il , si la capitale du pays n’avait pas le droit de s’administrer elle-même ». Il énonce par ailleurs le principe selon lequel le conseil communal sera « responsable et révocable » et placé « sous la surveillance continuelle des citoyens ». Ces idées sont alors largement celles de l’AIT qui, le 27 mars, publie une adresse dans le Journal officiel, expliquant : « L’indépendance de la commune est le gage d’un contrat dont les clauses librement débattues feront cesser l’antagonisme des classes et assureront l’égalité sociale ». « La délégation communale », ajoute l’AIT, est la « garantie » de « l’émancipation des travailleurs ».

La Commune ne reviendra jamais sur ces idées partagées. Le 19 avril, elle rédige une « Déclaration au peuple français ». Elle est l’œuvre d’un comité composé du jacobin Charles Delescluze, du socialiste Jules Vallès, de l’internationaliste Albert Theisz, la plume étant tenue par le proudhonien Pierre Denis. Elle reflète donc le point de vue commun aux différentes sensibilités communardes, qu’elles soient réputées « centralisatrices » (à l’image de la majorité qui désigne un Comité de salut public le 1er mai) ou au contraire plus « fédéralistes » (à l’image des adeptes de Proudhon).

Tous se retrouvent dans un texte qui redit sans ambiguïté le choix énoncé précédemment. L’objectif retenu est bien « l’autonomie absolue de la Commune étendue à toutes les localités de France, et assurant à chacune l’intégralité de ses droits ». Comment se fera le lien entre les diverses communes qui constituent le territoire national ? Le texte reste vague sur ce point, n’évoquant que « la grande administration centrale, délégation des communes fédérées » issue du « contrat » reliant Paris et « toutes les autres communes (…) dont l’association doit assurer l’unité française ».

b. Pouvoir local ou national ?

Dans l’esprit des communards, les compétences de la Commune sont larges : « le vote du budget communal, recettes et dépenses ; la fixation et la répartition de l’impôt ; la direction des services locaux ; l’organisation de sa magistrature, de la police intérieure et de l’enseignement ; l’administration des biens appartenant à la Commune ». La Commune se considère-t-elle donc comme un gouvernement ? Officiellement, elle s’en défend. Le 6 avril, elle rédige une « Adresse aux départements » pour affirmer que « Paris n’aspire qu’à fonder la République et à conquérir ses franchises communales, heureuse de fournir un exemple aux autres communes de France ». La capitale se veut un simple « exemple » ou un « modèle ».

Rien de plus ? Dans les faits, en décrétant dès les premiers jours la fin des armées permanentes, la séparation de l’Église et de l’État ou l’adoption du drapeau rouge, la Commune empiète sur les compétences théoriquement réservées à l’État national. « Si la Commune de Paris est sortie du cercle de ses attributions normales, c’est à son grand regret, c’est pour répondre à l’état de guerre provoqué par le gouvernement de Versailles » : l’Adresse aux départements explique par les circonstances exceptionnelles l’extension du champ d’action de la Commune. Mais, quand il s’agit de relancer le Journal officiel, on ne le présente pas comme celui de la Commune, mais comme celui de « la République française »…

Quelle que soit la manière — nécessairement bien incertaine — dont elle conçoit l’étendue de sa compétence, la Commune décrète, arrête et légifère de fait. Gouvernement de Paris ou gouvernement de la République ? Au fond, peu importe : à partir du 29 mars 1871, on trouve face-à-face deux pouvoirs issus d’une élection. D’un côté, un gouvernement appuyé sur une majorité législative monarchiste, élue à la hâte, dans le contexte trouble d’un désastre national ; de l’autre un gouvernement local, massivement choisi par la population de la capitale, à l’issue d’un long siège éprouvant. Ce sont bien deux gouvernements et, en tout cas, deux manières de concevoir le gouvernement qui s’affrontent, à vingt kilomètres de distance…

c. Le peuple à la manœuvre

Qu’elle soit simple assemblée communale ou embryon de gouvernement républicain, la Commune se présente comme une ébauche de pouvoir sans équivalent jusqu’alors.

Si la Commune est un État, elle ne se considère pas comme une puissance au-dessus de la société : dans son esprit les élus ne sont que des « mandataires » et les fonctionnaires sont de simples « commis »[11], que les électeurs peuvent choisir et démettre à leur guise. Les électeurs ne se contentent donc pas de désigner régulièrement des représentants. Comme à l’époque de la Convention montagnarde de 1793-1794, ils contrôlent leurs élus. Théoriquement, ils peuvent même les révoquer, s’ils estiment qu’ils ne respectent pas le mandat qui leur a été donné. Le mandat impératif et le droit de révocation font alors partie des demandes diffuses qui s’expriment dans les sociétés et les clubs de la capitale.

En outre, la Commune considère qu’elle partage avec les électeurs l’initiative législative, c’est-à-dire le droit de contribuer à la loi. Dans la courte période du pouvoir communal, ce droit s’est exprimé au travers de la multiplication des propositions et adresses envoyées à la Commune par les individus, les clubs, les sections de l’Internationale et les comités de quartiers. À quoi peut s’ajouter l’abondant courrier des lecteurs de la presse, qui témoigne d’un engagement citoyen que la guerre civile ne décourage pas.

Pouvoir législatif et pouvoir exécutif se confondent en pratique, comme au temps de la Convention révolutionnaire : l’assemblée communale définit la loi avec les électeurs et la met en application, sous le contrôle de ces mêmes électeurs. Le peuple ne délègue ses pouvoirs qu’à la condition qu’ils ne lui échappent jamais et il n’accepte une administration qu’à la condition qu’il participe lui-même à une certaine auto-administration.

Il est difficile de ranger la Commune selon les catégories classiques des pouvoirs institués. La volonté de mettre au centre le contrôle populaire l’identifie certes de façon fondamentale, mais la brièveté de son expérience et l’environnement dramatique de son action ont rendu impossible sa stabilisation. La Commune est un processus révolutionnaire et n’a pas eu le temps de devenir un régime. Elle n’en indique pas moins des possibles, que sa fin tragique nous laisse dans leur inachèvement tout autant que dans leur fulgurance.

5. Un pouvoir pour le peuple

C’est ainsi que ce pouvoir populaire, élu par la composante masculine du peuple et placé sous son contrôle, ne se contente pas des pouvoirs régaliens qui sont alors le cœur des attributs de l’État. La Commune s’inscrit en effet dans une tradition qui insiste sur le caractère indissociable de la trilogie républicaine de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Cette tradition est celle de « l’Égalité sainte » des sans-culottes et de la « République sociale », de la « République démocratique et sociale » ou plus simplement de la « Sociale » du mouvement ouvrier. Comme le dit « l’Appel aux travailleurs des campagnes », fortement inspiré par la romancière et journaliste André Léo, « Ce que Paris veut, en fin de compte, c’est la terre au paysan, l’outil à l’ouvrier, le travail pour tous. La guerre que fait Paris en ce moment, c’est la guerre à l’usure, au mensonge, et à la paresse ».

Dans cette conception, la République est une abstraction vide de sens si elle ne satisfait pas aux exigences les plus élémentaires de ceux qui, à l’écart de la propriété, sont voués à des destins précaires. « Tant qu’un homme pourra mourir de faim à la porte d’un palais où tout regorge, il n’y aura rien de stable dans les institutions humaines », déclarait Eugène Varlin en mai 1868, devant le tribunal chargé de juger l’Association internationale des travailleurs.

La Commune, sur ce point, doit agir dans l’urgence, plus qu’elle ne bâtit sur le long terme : le moratoire sur les loyers et les échéances ou la restitution des objets du Mont-de-piété en sont les exemples les plus visibles. Mais d’autres mesures commencent à aller au-delà, pour répondre à des demandes anciennes (comme l’interdiction du travail de nuit des boulangers et la suppression des amendes dans les entreprises) ou à des besoins plus immédiats (comme la réquisition des ateliers abandonnés).

Si elle en avait eu le temps, la Commune aurait sans nul doute poussé plus loin ce socialisme de l’association qui est en germe dans le développement des chambres syndicales (ébénistes, tapissiers…) et des coopératives de production (mécaniciens, cordonniers…) qui s’observent pendant la brève expérience communarde. C’est très officiellement que la Commune a cherché, avec Fränkel, à s’appuyer sur 42 associations ouvrières de production installées à Paris. De même, l’Union des Femmes de Nathalie Le Mel et Elizabeth Dmitrieff contribue activement à la mise en place des ateliers qui doivent fournir aux femmes du travail à domicile (6 mai).

Enfin, la Commune s’est efforcée d’installer un peu plus l’idée qu’une République ne peut être au service de la société, qu’elle ne peut être véritablement populaire si elle ne s’adosse pas à des valeurs qui sont à la fois des repères et des guides. Depuis la fin du XVIIIe siècle, les mouvements populaires modernes, de la sans-culotterie au mouvement ouvrier, ont reproché souvent aux institutions républicaines, formellement démocratiques, de mépriser les valeurs qu’elles étaient censées faire vivre.

En opposition avec ces politiques vivement critiquées, la Commune s’attache à promouvoir une conception du peuple qui tranche avec les images du passé. Le peuple du Paris insurgé n’est ni le peuple de la docilité ni celui du ressentiment. Dans l’esprit des Communards, il n’est pas le peuple chauvin criant parfois sa haine contre l’étranger, mais un peuple attaché à l’idée de « République universelle », accordant la citoyenneté à ceux qui venaient le rejoindre. Ce n’est pas un peuple vindicatif et ivre de sang, mais un peuple brûlant la guillotine sur la place Voltaire et s’attachant à abattre les symboles anciens de l’oppression et du despotisme. Ce n’est pas un peuple qui accepte de fait sa position subordonnée, mais qui aspire à sa promotion collective et individuelle, par l’accès réel à l’instruction égale et gratuite, dispensée aux deux sexes, et par la possibilité donnée à tou-te-s d’accéder à ce que Courbet et la Fédération des artistes appellent le « luxe communal ».

6. Forces et limites d’une expérience démocratique

Entre le moment où la Commune entre officiellement en fonction et les ultimes combats de la Semaine sanglante, on ne compte que soixante-trois jours[12]. Quatre à cinq seulement ont bénéficié d’un calme relatif ; tous les autres ont été dominés par la guerre civile. À partir du 21 mai, la Commune ne tient plus de réunion régulière à l’Hôtel-de-Ville. En tout, elle n’aura tenu que 54 séances ordinaires.

En cinq jours, la Commune a pourtant multiplié les mesures sociales, mis en place les dix commissions organisant son travail de long terme, décrété la séparation de l’Église et de l’État et fixé un traitement maximum pour les fonctionnaires. Le reste du temps, elle a dû tout à la fois poursuivre son œuvre de fond et mener une guerre de plus en plus déséquilibrée.

On dit parfois que la Commune a souffert de son manque de préparation, qu’elle a bavardé plus qu’elle n’a réalisé. On insiste souvent sur ses divisions réelles, qui ont pesé sur ses capacités à gouverner de façon cohérente. On s’attarde à juste titre sur la coupure dramatique qui s’établit, à partir de 1er mai, entre les partisans du resserrement des pouvoirs autour d’un Comité de salut public et ceux qui s’y refusent, craignant une confiscation de fait de la souveraineté populaire.

Mais qui pourrait nier que la capacité à gouverner suppose le temps serein de l’apprentissage des affaires publiques, locales ou nationales ? Or le temps alloué à la Commune n’a été ni étendu ni serein. Les communards ont eu à gérer les affaires courantes, à impulser des réformes et à conduire une guerre qu’ils ne pouvaient pas gagner, dès l’instant où le mouvement qu’ils incarnaient n’avait pas pu s’étendre durablement à l’échelle de la nation tout entière. Ils n’ont eu le temps ni de s’engager dans un véritable processus constituant, ni de produire les normes légales nécessaires au fonctionnement stable et durable d’un espace public refondé. Ils ont su toutefois prendre plusieurs mesures démocratiques et sociales, qu’ils ont même commencé à mettre en application, malgré la brutalité de la situation.

Quant aux dissensions, on a vu qu’on ne peut ni les nier ni les surestimer. La rigueur jacobine et la fibre contestataire sans-culotte, le sens de l’opportunité et l’impatience radicale, l’esprit qui commence à peine à se dire « libertaire » et le réalisme du combat contre la classe dirigeante : ces tensions fonctionnent bien avant l’expérience du printemps 1871. On les retrouve tout naturellement à l’œuvre pendant la Commune. C’est ainsi que les « jacobins » et les « blanquistes » sont davantage au cœur de l’expérience du Comité de salut public, tandis que les « internationaux » de l’AIT sont l’axe de la minorité hostile à la répétition de 1792-1793. Mais le choix qu’il faut alors faire est si complexe qu’il divise les sensibilités elles-mêmes : on trouve des jacobins dans le refus minoritaire et des internationaux dans le choix majoritaire. L’internationaliste Fränkel vote pour le Comité de salut public et le blanquiste Vermorel vote contre, au motif que « ce n’est qu’un mot et le peuple s’est trop longtemps payé de mots ».

En fait, la pression de la guerre et de ses contraintes gigantesques attise des dissensions qui, au départ, s’avéraient pourtant secondes par rapport à l’engagement commun. Or, sauf à capituler sans combattre, comment la Commune aurait-elle pu s’émanciper de cette pression impitoyable ? Ce n’est pas un hasard si les conflits les plus difficiles à dénouer se sont déployés dans le domaine militaire : conflit entre la règle démocratique étendue à la Garde nationale et l’exigence de discipline, conflit entre les chefs militaires et les commissions de l’Hôtel-de-Ville, conflit entre la Commune et le Comité central de la Garde nationale qui veut pouvoir peser à tout moment sur la direction des opérations militaires.

Les fossoyeurs de la Commune ont voulu en faire un anti-modèle, parenthèse apocalyptique qu’il faudrait à tout prix conjurer. Ce n’est pas pour autant qu’on doit en faire un modèle qu’il suffirait de reproduire à l’identique. La Commune a agi dans le contexte d’un Paris mobilisé, mais toujours assiégé et isolé du reste d’un pays accablé par la défaite. Elle a dû travailler l’existant avec des moyens limités et innover dans un environnement défavorable. 

Dans les pires conditions, elle a eu à gérer la contradiction entre l’exigence démocratique (qui suppose le temps de la délibération, de la décision, de la mise en œuvre et de l’évaluation) et une situation de guerre qui demande une prise de décision et une exécution dans les plus brefs délais.

La Commune nous lègue toutefois une ambition et un état d’esprit que d’autres républicains avaient parfois formalisés dans les mots, mais qu’elle a cherché à faire entrer dans les actes. La Commune a essayé de transposer dans les faits la célèbre et belle formule : un gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple. Dans nos démocraties en crise, tout montre qu’un pouvoir qui se substitue de fait au peuple souverain conduit les sociétés modernes à la division, aux déchirements violents et à la désespérance. Or tout cela a nourri les fascismes du XXe siècle et stimule toujours les extrêmes droites du siècle suivant. La Commune essaya au contraire de faire des citoyens, jusqu’aux plus modestes, des fractions agissantes du peuple souverain.

La Commune n’est pas allée jusqu’au bout de ses rêves. Elle a eu d’incontestables limites. Mais ne payons-nous pas chèrement, aujourd’hui encore, qu’elle ait été noyée dans le sang, alors qu’elle aurait dû être encouragée et prolongée nationalement. ?

7. Un avenir pour la République ?

Beaucoup des idées qui portèrent en avant la Commune n’étaient pas l’œuvre des seuls communard-e-s. Au printemps de1869, par exemple, Léon Gambetta prononça dans le quartier de Belleville un discours-programme qui évoquait la séparation de l’Église et de l’État, l’instruction primaire laïque, gratuite et obligatoire, la suppression des armées permanentes, l’élection des fonctionnaires et « les réformes économiques qui touchent au problème social »[13].

Le mérite de la Commune est d’avoir cherché à mettre en application ce qui n’était que mots, et cela bien avant que d’autres républicains s’attachent à faire entrer ces mots dans la vie. Ce ne sont pas les républicains portés au pouvoir le 4 septembre qui proclament que « la République est le seul gouvernement possible ; elle ne peut être mise discussion » : c’est la Fédération de la Garde nationale républicaine dans ses statuts publiés au Journal officiel du 21 mars 1871.

Il faut attendre la loi constitutionnelle du 15 août 1884 pour que la République enfin consolidée se décide à en faire autant, en déclarant illégitime toute proposition de réforme mettant en cause « la forme républicaine des institutions ». Et ce n’est qu’en 1884, encore, qu’une loi municipale institue un régime communal républicain qui attribue une clause de compétence générale aux communes et décide définitivement de l’élection du maire par le conseil municipal. Or chacun s’accorde à reconnaître que cette inscription de la République dans la vie communale concrète fut une condition majeure de la victoire de l’idée républicaine dans notre pays.

De même, si le programme de Belleville promettait la séparation de l’Église et de l’État, si la Commune la décrète officiellement dès le 2 avril, ce n’est qu’en 1905 qu’est aboli le régime du Concordat dans les départements alors français[14]. Quant à la politique sociale, qui entend faire entrer dans l’État de droit le principe d’égalité inclus dans notre Déclaration des droits, elle a attendu plus longtemps encore, et pour une période relativement courte qui est malheureusement en train de se refermer aujourd’hui.

La Commune a été à la fois la dernière des grandes révolutions insurrectionnelles de la séquence 1789-1871 et l’amorce d’une longue période de structuration du mouvement ouvrier et de la gauche, en France et dans toute l’Europe. Elle a été une source de réflexion et d’optimisme pour une part non négligeable de la société française. Elle n’a certes jamais été l’objet de consensus, même chez celles et ceux qui s’en sont proclamés les héritiers. La diversité même de la Commune s’est retrouvée dans sa mémoire, si heureusement cultivée.

Certaines controverses se sont perpétuées, une fois asséchés les flots de sang des communard-e-s massacré-e-s. Le conflit de Marx et de Proudhon s’est prolongé dans le heurt des socialistes, puis des communistes et des anarchistes, des forces réputées « centralistes » et des « autogestionnaires » ou des « fédéralistes ». Paradoxalement, ces disputes ne font que confirmer que la Commune n’est pas morte, qu’elle est toujours un objet « chaud », une source de passion et de réflexion citoyenne intense.

Quelle qu’ait été parfois la violence des débats anciens, elle n’a jamais effacé le bien commun de la Commune, qui doit être encore le bien partagé de celles et ceux qui s’en réclament toujours. 

Notre pays déchiré par les inégalités et les discriminations, notre démocratie si malade nous disent plus que jamais ce qui devrait être une évidence. Une société ne peut fonctionner de façon apaisée, si elle ne repose pas sur l’égalité, la solidarité, l’esprit de partage et le souci du bien commun. Une démocratie est infirme si le peuple est méprisé, rejeté, s’il ne participe pas de façon plus directe et entière à l’exercice de la souveraineté.

Aujourd’hui, les communard-e-s ajouteraient sans nul doute : le monde ne peut survivre, si de nouveaux équilibres non destructeurs ne s’établissent pas entre les hommes et la nature qui est leur cadre de vie.

En bref, rien ne peut aller de l’avant si l’on ne donne pas sa place au peuple tel qu’il est et aux individus qui le composent. Avec sa portée et ses limites, c’est cette conviction que nous devons à la Commune. Voilà pourquoi notre association entend répercuter, encore et encore, le cri de l’Affiche rouge : Place au peuple ! Place à la Commune !

Bibliographie sommaire

    • Pierre Boisseau, “La République démocratique et sociale de 1871 : une forme originale de gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple”, dans G. Larguier et J. Quaretti, La Commune de 1871 : utopie ou modernité ?, Presses universitaires de Perpignan, 2000.
    • René Bidouze, La Commune de Paris telle qu’en elle-même, Le Temps des Cerises, 2008.
    • Marc César et Laure Godineau (dir.), La Commune de 1871. Une relecture, Créaphis éditions, 2019.
    • Quentin Deluermoz, Le crépuscule des révolutions 1848-1871, Le Seuil, 2012.
    • Laure Godineau, La Commune de Paris par ceux qui l’ont vécue, Parisgramme, 2010.
    • Bernard Noël, Dictionnaire de la Commune, Mémoire du Livre, 2000.
    • Claudine Rey, Annie Gayat et Sylvie Pépino, Petit dictionnaire des femmes de la Commune. Les oubliées de l’histoire, 2013
    • Jean-Louis Robert (dir.), Le Paris de la Commune 1871, Belin, 2015.
    • Kristin Ross, L’imaginaire de la Commune, La fabrique éditions, 2015
    • Jacques Rougerie, Paris libre 1871, Seuil, 1971-2004.
    • Jacques Rougerie, “La Commune et la gauche”, (J.-J. Becker, G. Candar [dir.], Histoire des gauches en France, La Découverte, vol. 1, 2004.

[1] La première a duré du 22 septembre 1792 au 18 mai 1799, la seconde du 24 février 1848 au 2 décembre 1851. La République a été proclamée une troisième fois le 4 septembre 1870.

[2] On en comptera une trentaine entre l’automne 1870 et le début de la Commune.

[3] Il est élu le 15 mars 1871 par 1 325 délégués de 215 bataillons.

[4] Le 5 septembre 1870, à l’initiative de la section parisienne de l’Association internationale des travailleurs, entre 400 et 500 délégués ouvriers décident de créer comités de vigilance dans chaque arrondissement. Le 11, ces comités se coordonnent dans un Comité central des vingt arrondissements. En janvier 1871, il prend le nom de Délégation des vingt arrondissements. Se réclamant du socialisme, largement inspirée par les idées de Proudhon, cette structure s’ouvre sur d’autres courants du mouvement républicain et ouvrier.

[5] « Préparez donc et faites de suite vos élections communales et donnez-nous pour récompense la seule que nous ayons jamais espérée, celle de vous voir établir la véritable République » (Appel du Comité central « Aux gardes nationaux », 18 mars 1871).

[6] Sur les clubs, voir Georges Beisson, « Les clubs sous la Commune », https://www.commune1871.org/la-commune-de-paris/histoire-de-la-commune/chronologie-au-jour-le-jour/448-les-clubs-sous-la-commune

[7] C’est ainsi que la commission du travail, animée par Léo Fränkel, s’appuie sur l’activité de Nathalie Le Mel, Elizabeth Dmitrieff, Aline Jacquier, Aglaé Jarry, Thérèse Collin et Blanche Lefèvre.

[8] Le 26 mars, les électeurs parisiens désignent 91 élus, dont quelques-uns sont élus dans plusieurs arrondissements (dont Blanqui, alors emprisonné à la prison de Cahors). À la suite de nombreuses démissions et disparitions au combat, le Conseil est amputé d’un tiers de ses membres. Des élections complémentaires ont donc lieu le 16 avril. Au total, 81 conseillers ont effectivement rempli leur rôle, à un moment ou à un autre.

[9] Commission des finances, militaire, justice, sûreté générale, subsistances, travail-industrie-échange, services publics, enseignement, relations extérieures.

[10] 1,8 million d’habitants, 440 000 ouvriers, 485 000 inscrits sur les listes électorales, 230 000 votants, 162 000 votes en faveur de la Commune

[11] La mandataire est celui qui a reçu un mandat d’une personne ou d’un groupe de personnes ; le commis est celui qui est chargé par un autre d’une mission dont il doit rendre compte.

[12] Les dernières barricades de l’Est parisien tombent le 28 mai, mais le fort de Vincennes ne se rend que le 29 mai. À ce compte, la Commune n’a pas duré 72 jours, mais 73.

[13] Ces propositions sont reprises dans L’Avenir national, le 15 mai 1869. On les retiendra sous le nom de « Programme de Belleville ». Elles constitueront la base d’identification du Parti radical jusqu’au début du XXe siècle.

[14] On sait que le régime concordataire est resté en vigueur en Alsace, après son retour dans le territoire national en 1918.

= = =

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir ! (Résistance 71)

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

+

4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

 


A bas l’État ! A bas la marchandise ! A bas l’argent ! A bas le salariat !

Colloque cent-cinquantenaire de la Commune de Paris 1871-2021 au Lycée autogéré de Paris les 23 et 24 janvier

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, gilets jaunes, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , on 21 décembre 2020 by Résistance 71


La Commune 1871-2021

150 ans… ça fait long à attendre sa renaissance qui pourtant s’en vient. Mieux comprendre pour agir mieux, ce colloque des 23-24 janvier 2021 sera une occasion pour le faire au plus tôt dans cette année qui s’annonce cruciale pour la suite des évènements.

Lycée Autogéré de Pris, 393 rue de Vaugirard, Paris 15ème, Métro Porte de Versailles

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

+

4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

21-28 mai 1871… La semaine sanglante de la république criminelle met fin à la grande expérience sociale de la Commune de Paris…

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Commune de Paris 1871

 

L’an prochain sera la 150ème anniversaire de cette si riche expérience de la Commune de Paris (mais aussi de celles de Lyon et autres villes de France), ne serait-il pas historiquement correct de fêter dignement sa mémoire en… remettant en place la révolution sociale des communes d’associations libres ?
Balançons par dessus bord cette fange étatico-capitaliste qui n’a que trop duré et qui arrive au bout de son rouleau mortifère…
Chiche ?… Vive la Commune Universelle de notre humanité enfin réalisée contre toutes les impostures et dictatures de la marchandise et de la société divisée facticement dans ce report dominant / dominé n’ayant absolument aucun lieu d’être…
Qu’on se le dise et qu’on agisse en conséquence  !
~ Résistance 71 ~

 

Commune de Paris : Le 21 mai 1871 débutait la semaine sanglante

 

Paris Luttes Info

 

21 mai 2020

 

Source: 

https://paris-luttes.info/le-21-mai-1871-debutait-la-semaine-11832?lang=fr

 

Retour de l’ordre bourgeois dans le sang, la Semaine sanglante reste l’un des évènements les plus sombres du mouvement révolutionnaire français. Pas moins de 30 000 communard·e·s seront tué·e·s dans les combats et 46 835 seront fait prisonnier·e·s. En une semaine Adolphe Thiers et ses sabre-peuple décapitent Paris la Rouge. Mais si la Commune tombe, sa mémoire perdure.

Retour de l’ordre bourgeois dans le sang, la Semaine sanglante reste l’un des événements les plus sombres du mouvement révolutionnaire français. Environ 30 000 communard·e·s seront tué·e·s dans les combats et 46 835 seront fait prisonnier·e·s. Ils et elles seront ensuite 95 à être condamné·e·s à mort, 4 586 seront déporté·e·s, pour beaucoup en Nouvelle-Calédonie, 1 247 seront condamné·e·s à la réclusion perpétuelle et 3 359 à des peines de prison variables. Si elle avait débuté dans la liesse populaire et l’union entre le peuple de Paris et les bataillons de l’armée [1], la Commune finit dans le sang. L’espoir suscité par l’expérience révolutionnaire régnant sur Paris depuis déjà deux mois était une défiance impardonnable pour le vieux monde. La réponse d’Adolphe Thiers fut sans pareille dans l’histoire de Paris. En une semaine, du dimanche 21 mai au dimanche 28 mai, l’armée versaillaise reprend Paris dans ce qui reste l’événement le plus meurtrier de l’histoire de la ville.

Déroulement de la Semaine sanglante

Dimanche 21 mai

Le dimanche 21 mai, entre 14 et 15 heures, Jules Ducatel, piqueur des Ponts et Chaussées et indicateur de l’armée versaillaise, découvre que la porte de Saint-Cloud et ses environs ne sont plus gardés. Il alerte les lignes versaillaises positionnées dans des tranchées creusées en contrebas, du côté du parc des Princes. Informé par le capitaine de frégate Auguste Trève, le général Douay en réfère à Adolphe Thiers, qui ordonne à l’armée régulière de pénétrer dans Paris. Libéré sur ordre de Douay après avoir été brièvement arrêté par les soldats qui craignaient une ruse des fédérés, Ducatel guide ensuite la division Vergé, alors commandée par le colonel Piquemal, vers le Trocadéro.

Le Conseil de la Commune, qui est en train de juger Cluseret, ancien délégué à la guerre tombé en disgrâce pour incompétence, n’envoie aucun renfort, malgré la demande qu’avait formulée le général Dombrowski qui commande le secteur.

Le Comité de salut public dépêche un observateur qui est fait prisonnier par les versaillais. L’armée de la République occupe Auteuil et Passy. Ils fouillent systématiquement les maisons, procèdent sur dénonciation à des arrestations et commencent à fusiller les gardes nationaux du secteur, qui seront ensuite conduits au cimetière de Longchamp. Au même moment se déroule la dernière réunion du Conseil de la Commune.

Lundi 22 mai

Au matin, les versaillais occupent les 15e et 16e arrondissements. Le reste de Paris apprend enfin la nouvelle par une affiche signée de Charles Delescluze, délégué à la Guerre. À la suite de cette proclamation, une grande partie des combattants de la Commune se replie dans leurs quartiers pour les défendre, abandonnant toute lutte coordonnée et rendant impossible toute contre-attaque pour repousser les versaillais. Des barricades s’érigent un peu partout dans Paris dans une ultime volonté défensive. L’armée de Thiers prend dans la journée le 7e, 8e et 17e arrondissement, durant leur offensive, les troupes versaillaises procèdent à de très nombreuses exécutions sommaires. Tout communard combattant est abattu.

Mardi 23 mai

Implacablement les forces versaillaises continuent à envahir Paris. Sur leur route les exécutions sommaires sont nombreuses. Face au chaos et à la débandade des forces communardes, le Comité de salut public publie, en vain, un appel à la fraternisation entre les troupes versaillaises et le peuple. Pendant les combats le général Jaroslaw Dombrowski est tué rue Myrha. Cet ancien général de l’armée russe avait offert ses compétences à la Commune de Paris et avait commandé la 11e légion de la Garde nationale. Il était, avec son compatriote polonais Walery Wroblewski, en exil à Paris après avoir participé aux insurrections polonaises de 1861-1864. Il y réclamait déjà la démocratie, la fin du servage et l’indépendance polonaise face à l’Empire russe.

Dans la soirée débutent les premiers incendies de grands bâtiments parisiens.

Mercredi 24 mai

Les incendies, qui débutèrent la veille, continuent et s’amplifient. Les dirigeants communards évacuent et font incendier volontairement l’Hôtel de Ville, la Préfecture de police et le Palais de justice. À la prison de la Roquette, les communards exécutent l’archevêque de Paris Georges Darboy et cinq autres otages, dont le président Bonjean. Face à l’implacable répression, l’espoir de changer le vieux monde s’est transformé en politique de la terre brûlée.

Jeudi 25 mai

Des combats acharnés à la Butte-aux-Cailles font rage. Le général Wroblewski résiste tant bien que mal face aux forces versaillaises. Place du Château d’Eau Charles Delescluze, délégué à la Guerre de la Commune, est tué. Wroblewski est proposé pour le poste de commandement en chef des forces de la Commune. Il le refuse, arguant du peu d’hommes restants capables de se battre de manière disciplinée et coordonnée, et terminera la Semaine sanglante en se battant comme simple soldat.

Vendredi 26 mai

Pendant la journée du 26 mai, toutes les forces communardes sur la rive gauche de la Seine sont tuées, arrêtées ou mises en déroute. Seul le nord-est de la ville continue le combat autour des Buttes-Chaumont et du cimetière du Père-Lachaise. Les exécutions sommaires sont nombreuses dans les deux camps. Au Panthéon de nombreux·ses communard·e·s sont massacrés et 52 prisonniers de la Roquette soupçonnés de sympathie pour Thiers sont exécutés au 85 de la rue Haxo.

Samedi 27 mai

Large offensive versaillaise au cimetière du Père-Lachaise où l’on combat à l’arme blanche entre les tombes. 147 Fédérés, combattants de la Commune, sont fusillés et jetés dans une fosse ouverte au pied du mur des Fédérés. Ce mur deviendra le lieu habituel de la commémoration de la Commune. Les Buttes-Chaumont tombent aussi sous la coupe des troupes versaillaises. Le soir même il ne reste plus que le quartier de Belleville aux mains des communards.

Dimanche 28 mai

Dans une ultime bataille, les dernier·e·s Communard·e·s tombent à Belleville. Si le lieu de la dernière barricade est incertain, une plaque commémorative des derniers combats se trouve rue de la Fontaine-au-Roi, dans le 11e arrondissement de Paris. Face aux 130 000 soldats versaillais déployés pour l’opération de reprise de la ville, entre 25 000 et 30 000 communard·e·s combattant.es auront résisté tant bien que mal. Il ne reste plus que le fort de Vincennes encerclé par les Allemands, il se rendra sans combattre le lundi 29 mai.

Répressions et conséquences de la Commune

Le bilan officiel, rapporté par le général Appert devant l’Assemblée nationale en 1875, fait état de 43 522 arrestations, dont 819 femmes et 538 enfants. 7 700 qui avaient été arrêtés par erreur sont relâchés. Mais au camp de Satory où sont parqués beaucoup des arrêtés, le calvaire continue : aucune hygiène, peu de soins pour les blessés, les épidémies se développent. On abat 300 prisonniers pour tentative de fuite dans la nuit du 27 au 28 mai. Des prisonniers fédérés furent transférés dans les pontons et ports de l’ouest de la France ; à Brest, Lorient, Cherbourg et Rochefort, ces transferts eurent lieu dans des wagons à bestiaux dans des conditions sanitaires volontairement déplorables. Environ 20 000 y furent détenu·e·s pendant plusieurs mois, au moins 1 000 y moururent. 

Aucun bilan officiel ne vient par contre établir le nombre exact de morts durant la Semaine sanglante. Il est vrai qu’entre les exécutions sommaires et les morts des combats, il a longtemps été compliqué d’établir un nombre qui fasse consensus. Ainsi le nombre de morts a été longtemps gonflé artificiellement pour rendre le massacre encore plus sanglant qu’il ne l’était, ou alors minimisé par les autorités responsables du massacre. Choisir un chiffre dans la large fourchette entre 10 000 et 100 000 morts était alors un choix politique de ralliement ; au même titre qu’aujourd’hui, choisir de retenir les chiffres de la préfecture ou les chiffres de la CGT pour une manifestation n’est pas politiquement neutre. Avec les années et le recul, on considère généralement qu’il y aurait eu environ 30 000 morts. Un tiers serait mort au combat, les deux tiers restants étant tués lors d’exécutions sommaires.

Car c’est là que la Semaine sanglante fut la plus horrible. Car à l’arrière des combats et après avoir reconquis chaque quartier, l’armée versaillaise a systématiquement fait appel à des mouchards pour débusquer les sympathisants de la Commune. La reconquête militaire s’accompagnant d’une purge politique de tous les opposants au régime de Thiers. Le tout dans l’urgence la plus totale. Car le gouvernement souhaitait restaurer l’État de droit une fois la ville reprise. Il fallait donc exécuter le plus rapidement possible le maximum de Communard·e·s pour éviter que la justice puisse être indulgente avec les insurgés. Ainsi sur les 46 835 communard·e·s fait·e·s prisonnier·e·s, « seulement » 95 seront condamné·e·s à mort quand il y aurait eu environ 20 000 exécutions sommaires. Cette même « justice » préfèrera en fin de compte déporter massivement les communard·e·s vers la Nouvelle-Calédonie afin de s’assurer qu’ils ne « contamineraient » plus la société.

La répression des différentes insurrections de 1870-1871 continua année après année. Empêcher toute résurgence insurrectionnelle devient le leitmotiv du gouvernement de Thiers. Si Paris est purgée des révolutionnaires tués, déportés, emprisonnés ou en exil, le gouvernement cherche à affaiblir tout mouvement révolutionnaire, et criminalise ainsi l’appartenance à l’Internationale le 14 mars 1872 [2], provoquant un fort recul de l’organisation. Adolphe Thiers se souvient que la Commune de Paris fut précédée par la Commune de Lyon ; où Mikhail Bakounine et d’autres membres de l’AIT avaient proclamé la Commune de Lyon au balcon de l’Hôtel de Ville. La répression exacerbe les débats déjà houleux entre bakouniniens et marxistes au sein de l’organisation. Mikhail Bakounine en sera exclu lors du congrès de La Haye (du 2 au 9 septembre 1872) et la Première Internationale finira par disparaître en 1876, marquant une scission définitive du mouvement socialiste entre antiautoritaires et autoritaires.

Mais si la Commune et ses aspirations sont écrasées, ses idées ne craignent pas la mitraille. La IIIe République, devenue républicaine après la fin du gouvernement de Thiers, s’inspirera des réalisations de la Commune de Paris pour mettre en place ce qui reste encore de ses plus grandes réformes démocratiques. La séparation de l’Église et de l’État, la scolarité gratuite pour tous, le droit d’association ou encore la loi Waldeck-Rousseau autorisant les syndicats, la réaffirmation de la liberté de la presse, etc. ; mais tout en renforçant les dispositifs légaux et policiers de répression contre toute contestation politique radicale. 

Ainsi les lois scélérates de 1893-1894 modifient la loi de 1881 sur la liberté de la presse qui ne punissait que la provocation directe ; désormais la provocation indirecte est condamnable, la fameuse « apologie » qui permet encore aujourd’hui la répression à tout va de tout discours non conforme à la normalité républicaine. Le tout sans compter toutes les boucheries orchestrées, organisées et perpétrées par cette fameuse République civilisatrice lors de sa vaste campagne de colonisation en Afrique, en Asie et dans le Pacifique ; ou pendant les deux guerres mondiales. 

La Semaine sanglante fut ainsi une expérience concentrée de ce que fut la Troisième République dans son ensemble, entre réalisation démocratique, répression et bain de sang.

Une mémoire musicale de la Commune

La Semaine sanglante fut un événement qui marqua profondément le monde ouvrier et révolutionnaire, mais derrière la grande Histoire, l’événement marqua aussi les poètes et auteurs qui y participèrent. 

Eugène Pottier et Jean-Batiste Clément furent deux d’entre eux. Rapidement après la fin de la Commune, ils écrivirent chacun un poème, qui fut ensuite mis en chanson : l’Internationale d’Eugène Pottier, qui devint célèbre dès le congrès d’Amsterdam de la IIe internationale en 1904, avant de devenir l’hymne de l’URSS en 1922 ; et la Semaine sanglante de Jean Baptiste Clément, qui dénonce les horreurs et crimes des versaillais pendant la période éponyme.

Avant d’être l’hymne officiel de l’Union soviétique de 1922 à 1944, et d’être charcuté par de nombreux gouvernements et groupes pour mieux coller aux doctrines et régimes qui la récupérèrent, L’Internationale fut bien écrite dans le sillage de la Commune. 

Eugène Pottier, membre de la Garde nationale durant le siège de Paris de 1870, rejoint la Commune et siège à la Comission des Services publics dans le deuxième arrondissement où il est élu. Il participe aux combats de la Semaine sanglante contre les troupes versaillaises. C’est suite à ces événements qu’il devra se cacher dans Paris pour éviter la répression qui s’abat sur la ville. C’est lors de cet exil intérieur qu’il écrira L’Internationale. Il fuit ensuite en Angleterre, mais, condamné à mort par contumace le 17 mai 1873, il décide de s’exiler aux États-Unis et rejoint le Parti ouvrier socialiste d’Amérique. Il ne rentrera en France qu’en 1880, suite à la loi d’amnistie du 11 juillet 1880 qui amnistie les Communard·e·s et permet le retour de nombre d’entre eux en France. En 1888, un an après la première édition imprimée des paroles du poème, la chorale lilloise du Parti ouvrier demande à un de ses membres, Pierre Degeyter, de composer une musique originale pour L’Internationale. Le 23 juillet 1888, pour la première fois, la chorale de la Lyre des Travailleurs interprète le chant sur l’air nouveau. Sa partition est publiée en 1889.

Écrite juste après les événements et chantés sur l’air du Chant des Paysans de Pierre Dupont, le premier couplet de La Semaine sanglante s’ouvre avec le froid constat des événements :

« Sauf des mouchards et des gendarmes,
On ne voit plus par les chemins,
Que des vieillards tristes en larmes,
Des veuves et des orphelins.
Paris suinte la misère,
Les heureux mêmes sont tremblants.
La mode est aux conseils de guerre,
Et les pavés sont tout sanglants.
 »

Mais si Jean-Baptiste Clément dépeint la triste situation de Paris après la Semaine sanglante, ville reconquise dans le sang par tous les représentants du vieux monde : militaires, politiciens, religieux, bourgeois, capitalistes, vendus et autres mouchards ; il exprime aussi le futur retour de l’ordre dans une fête morbide des décorations militaires et des bénédictions de curetons. Si chacun de ces couplets, à l’exception du dernier, est une triste description de la situation, il ponctue chacun d’entre eux par un refrain qui appelle encore et toujours à la révolution.

« Oui mais !
Ça branle dans le manche,
Les mauvais jours finiront.
Et gare
 ! à la revanche
Quand tous les pauvres s’y mettront.
Quand tous les pauvres s’y mettront.
 »

La chanson, écrite ainsi juste après les événements, ne se contente pas d’une amère description d’une défaite, mais vise bien à exhorter à continuer le combat, considérant que des des dizaines de milliers de morts et d’arrestations ne suffiraient jamais à stopper l’enthousiasme du poète qui se demande « à quand enfin la République de la Justice et du Travail ? »

Si la chanson La Semaine sanglante fut une réponse immédiate et explicite au massacre, une autre chanson de Jean-Batiste Clément rentrera dans l’Histoire comme un hommage à la Commune et plus particulièrement à tous les épisodes révolutionnaires qui finirent dans les larmes et le sang. Car avant d’être jouée par les chœurs de l’armée française en 2016, place de la République, en l’honneur des victimes des derniers attentats ; le Temps des cerises fut avant tout dédicacé « à la vaillante citoyenne Louise, l’ambulancière de la rue Fontaine-au-Roi, le dimanche 28 mai 1871 », communarde rencontrée aux hasards des rues par le poète, alors tenancier d’une barricade comme tant d’autres cette semaine-là. 

De simple chanson d’amour perdu, écrite en 1866 et chantée sur un air mélancolique, le Temps des cerises devint un symbole pour tous ceux et celles qui vécurent intensément la lutte contre la République bourgeoise, contre le capitalisme sauvage et contre le fascisme. Elle devint alors une classique pour toutes les familles du socialisme, de l’anarchisme et du communisme, traversant le temps et les clivages politiques. 

L’appropriation populaire et collective de la chanson en fera un classique repris autant par Coluche, la jouant au violon avec des gants de boxe, que dans Porco Rosso, film d’animation japonais de Hayao Miazaki de 1992, se déroulant dans l’Italie fasciste des années 1920.

Se souvenir, c’est déjà lutter !

Si la Commune de Paris reste aujourd’hui une référence commune de toutes les familles de gauche, toujours critiquée, revisitée, réinterprétée, mais bien partagée [3], c’est autant par l’espoir suscité par ses réalisations que par la répression sans pareille dont elle fut la victime. 

À une époque où le « Roman national » fait son grand retour et où chaque événement de l’Histoire française est réinséré dans un roman à visée normalisatrice d’une pseudo « Identité nationale », il faut rappeler qu’encore aujourd’hui, presque 150 ans après les faits, la Commune reste une oubliée des programmes scolaires et de l’histoire française. Aujourd’hui, le nouveau discours au centre, à droite et même à l’extrême-droite essaye de refaire de la Troisième République la référence idéologique par excellence et continuant ainsi à faire de la Commune une oubliée volontaire. Surtout quand la laïcité de 1905 sert à l’extrême-droite pour stigmatiser toute population non catholique, et que les débats sur les « bienfaits » de la colonisation sont rouverts. Il serait dommage de perturber cette foire à la saucisse idéologico-historique en rappelant que la Troisième République est née dans un bain de sang.

Face à l’oubli volontaire des politicards et de l’État, comme symptôme d’une ultime répression, la mémoire de la Commune, une mémoire révolutionnaire et internationaliste, est donc une arme pour rappeler que de tout temps le vieux monde peut vaciller, mais que plus il vacille, plus ses chiens montrent les crocs et mordent au sang. Que toute action révolutionnaire entraine une action contre-révolutionnaire et que la violence de l’État est toujours liée à son désir de maintenir une société d’exploitation et de contrôle. Quel que soit le régime ou quel que soit le numéro de la République en place, la lutte des classes perdure à tous les niveaux de la vie.

Note

Sur la Commune de 1871 :

• le web officiel des Amis de la Commune : Association qui cherche à faire vivre l’histoire et la mémoire de la Commune en proposant de nombreux textes, images, photographies, chansons, bibliographies, filmographies sur leur site.

• Initialement publié sur Rebellyon.info

Notes

[1] Article sur le 18 mars 1871 : Le 18 mars 1871 : Le peuple et la Garde nationale fraternisent contre la République bourgeoise

[2] Article de Rebellyon sur la criminalisation de l’appartenance à l’AIT : https://rebellyon.info/L-appartenance-a-l-A-I-T-devient

[3] Sur la Commune de l’Internationale Situationiste : https://infokiosques.net/lire.php?i…

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Dans l’esprit de la Commune :

Michel_Bakounine_La_Commune_de_Paris_et_la_notion_detat

Pierre_Kropotkine_La_Commune_de_Paris_PDF

Louise-Michel_De-la-commune-a-la-pratique-anarchiste

3ri-et-societe-des-societes-du-chiapas-zapatistes-aux-gilets-jaunes-en-passant-par-le-rojava-fevrier-2019

zenon_pourquoi suis je anarchiste ?

Pierre_Bance_Lheure_de_la_commune_des_communes_a_sonne

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Emile_Pouget_textes-choisis-anarchistes-du-pere-peinard

Un monde sans argent: le communisme

Inevitable_anarchie_Kropotkine

Le_monde_nouveau_Pierre_Besnard

L’anarchie pour la jeunesse

Erich_Mühsam la liberté de chacun est la liberté de tous

Appel au Socialisme Gustav Landauer

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir !

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

+

4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

 

Gilets Jaunes 19ème round: Temps de penser à l’avenir sous forme de vision…. commune (avec Pierre Kropotkine version PDF)

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« Associez-vous aux compagnons dont la terre est menacée comme la vôtre par les usiniers, les amateurs de chasse, les prêteurs d’argent ; oubliez toutes vos petites rancunes de voisin à voisin, et groupez-vous en communes où tous les intérêts soient solidaires, où chaque motte de gazon ait tous les communiers pour défenseurs. À cent, à mille, à dix mille, vous serez déjà bien forts contre le seigneur et ses valets ; mais vous ne serez pas encore assez forts contre une armée. Associez-vous donc de commune à commune et que la plus faible dispose de la force de toutes. Bien plus, faites appel à ceux qui n’ont rien, à ces gens déshérités des villes qu’on vous a peut-être appris à haïr, mais qu’il faut aimer parce qu’ils vous aideront à garder la terre et à reconquérir celle qu’on vous a prise. Avec eux, vous attaquerez, vous renverserez les murailles d’enclos ; avec eux, vous fonderez la grande commune des hommes, où l’on travaillera de concert à vivifier le sol, à l’embellir et à vivre heureux, sur cette bonne terre qui nous donne le pain. »
~ Élisée Reclus ~

 

Résistance 71

 

22 mars 2019

 

Les rounds s’enchaînent et se durcissent. Quel avenir pour le mouvement des Gilets Jaunes ? Au-delà quelle avenir pour notre société ?

Depuis le 17 novembre 2018, et bien avant pour certains, il est devenu absolument évident que solutions il n’y a point dans le système étatico-capitaliste, résultante de l’oppression mise en place par la minorité sur la majorité quelque part au cours du néolithique, pour plus d’infos là-dessu, voir ici et

Alors que faire ? Connaître l’histoire, l’analyser, en tirer les leçons et aller de l’avant pour l’émancipation de la société humaine à l’échelle PLANETAIRE.
Nous vous proposons ici une présentation et une analyse d’un concept et son application pratique: celui de la Commune. Si celle de 1871 a échoué dans un contexte historique particulier, l’idée n’en est pas moins valide et fut mise en place en d’autres lieux, d’autres temps: les premiers soviets russes de 1905 à 1917, les conseils ouvriers italiens de 1920, l’Espagne révolutionnaire de 1936, les conseils ouvriers de Budapest en 1956, une certaine partie de mai 1968, ces brouillons ont tous échoué non pas parce qu’ils n’étaient pas viables , mais parce que la conjoncture politico-historico-économique ne s’y prêtait pas et aussi parce que des forces étatiques parfois antinomiques se liguèrent pour les défaire.

Plus près de nous, le concept de Commune, certes adaptés aux besoins culturels des endroits, existe et perdure depuis 1994 au Chiapas zapatiste et depuis 2011 au Rojava kurde avec le Confédéralisme Démocratique.
Ceci n’enlève rien à la force et à la justesse de l’idée de la commune libre, du peuple s’organisant solidairement pour retrouver son essence organique, son être noyé depuis des millénaires dans l’avoir.

A cet effet, Gilets Jaunes et sympathisants, nous vous proposons cette (re)lecture de Pierre Kropotkine sur le concept de la « Commune » et son analyse de la « Commune de Paris de 1871 », textes parus en 1880 et 1881 dans une mise en page de Jo de JBL1960.

Texte à lire et diffuser sans aucune modération ! Bonne lecture !

Pierre_Kropotkine_La_Commune_de_Paris (PDF)

 

 

Note de R71: de manière tout à fait coïncidentelle, cette présentation du PDF de Kropotkine sur la Commune constitue le 5000ème article publié sur Résistance 71 depuis Juin 2010…

Résistance politique: Pour que le souffle et l’esprit de la Commune renaissent…

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« Au nord de la France, toutes les villes
industrielles, aussi bien que les villes
du Midi, voulaient leur Commune. »
~ Louise Michel, 1898 ~

Pour renouer avec l’esprit communard:

Manifeste de la societe des societes

 

La Commune de Paris, toujours si actuelle

 

Claude Willard

Président de l’association des Amis de la Commune

 

Source:

http://www.commune1871.org/?La-Commune-de-Paris

Repris par LGS: https://www.legrandsoir.info/hommage-a-claude-willard-et-a-la-commune-de-paris.html

 

Agé de 95 ans Claude Willard vient de nous quitter. Historien, professeur à Paris 8, Président des Amis de la Commune de Paris, il a participé au Maitron, la Pensée, les Cahiers d’Histoire … Il nous rappelle ici que l’œuvre de la Commune demeure d’une extraordinaire actualité car porteuse de valeurs combattues par les héritiers de ceux qui massacrèrent les communards. – Claire Vérilhac

Une œuvre toujours au cœur de l’actualité

La Commune demeure ensevelie sous une chape de silence, bien qu’elle soit ou plutôt parce qu’elle est porteuse de valeurs, valeurs battues en brèche par les héritiers de ceux qui massacrèrent les Communards.

Une révolution ouvrière

L’insurrection communarde naît d’un sursaut patriotique contre la faillite, voire la trahison, des équipes dirigeantes durant la guerre franco-prussienne de 1870-1871, et d’un puissant réflexe républicain contre les périls d’une restauration monarchique. Comme le proclame le Journal officiel du 21 mars 1871,  » Les prolétaires de la capitale, au milieu des défaillances et des trahisons des classes gouvernantes, ont compris que l’heure était arrivée pour eux de sauver la situation en prenant en main la direction des affaires publiques.  » Cette révolte, réponse à la provocation de Thiers du 18 mars, se transforme en révolution ouvrière.

Ouvrière par la masse de ses combattants (84% des Communards arrêtés sont des travailleurs manuels), par le fort pourcentage d’ouvriers (environ 30%) au sein du Conseil général de la Commune, par la constante pression exercée du dehors, enfin par sa législation sociale. Mais cette classe ouvrière est fille de son temps, d’un capitalisme en pleine ascension, intermédiaire donc entre l’artisanat sans-culotte et le prolétariat d’usine, une classe ouvrière adolescente, mal structurée, se lançant  » à l’assaut du ciel « . Cette hétérogénéité, jointe à sa naissance spontanée du 18 mars, explique largement l’inexpérience, l’isolement, les rivalités paralysantes de la Commune, mais aussi sa diversité foisonnante (néo-jacobins, proudhoniens, néo-proudhoniens, blanquistes, bakounistes, marxistes, francs-maçons…), source d’un héritage pluriel.

La démocratie citoyenne

Au nom de la souveraineté populaire et dans le droit fil de la Constitution de 1793, la Commune engendre une vraie démocratie. Le Comité central de la Garde nationale, installé à l’Hôtel de Ville depuis la soirée du 18 mars, précise, dans son appel du 22 mars aux électeurs, sa conception de la démocratie :  » Les membres de l’assemblée municipale, sans cesse contrôlés, surveillés, discutés par l’opinion, sont révocables, comptables et responsables  » ; et, le 24 mars :  » Quand nous pourrons avoir les yeux partout où se traitent nos affaires, partout où se préparent nos destinées, alors, mais alors seulement, on ne pourra plus étrangler la République.  »

Les élus de la Commune, révocables, corsetés par un mandat impératif, demeurent sous la férule d’un véritable  » ministère des masses  » : chambres syndicales, clubs, comités de femmes, presse maintiennent une forte pression, à laquelle convie le club Nicolas-des-Champs :  » Peuple, gouverne-toi toi-même par tes réunions publiques, par ta presse ; pèse sur ceux qui te représentent ; ils n’iront jamais trop loin dans la voie révolutionnaire.  » Lorsque les ouvriers boulangers, obtenant la suppression du travail de nuit, se rendent à l’Hôtel de Ville remercier la Commune, ils sont vertement tancés par le journal Le prolétaire :  » Le peuple n’a pas à remercier ses mandataires d’avoir fait leur devoir […] Car les délégués du peuple accomplissent un devoir et ne rendent pas de services.  »

Donc une démocratie au sens étymologique du terme (démo = peuple ; kratos = pouvoir), le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple, la démocratie la plus authentique qui ait jamais existé à travers l’histoire, une démocratie directe reposant sur une citoyenneté active, à l’échelle, il est vrai d’une ville et durant une soixantaine de jours. Mais quelle remise en cause de la délégation du pouvoir et de la bureaucratie !

Cette souveraineté populaire, pleinement assumée, s’inscrit fort bien dans la filiation de la Constitution de 1793, qui proclamait  » le droit à l’insurrection  » comme  » le plus sacré des droits et le plus imprescriptible des devoirs « .

Prémisses de l’autogestion

La démocratie s’étend à l’entreprise. L’atelier de réparation d’armes du Louvre se dote d’un règlement autogestionnaire : chaque atelier élit, pour quinze jours, au conseil de direction, un ouvrier chargé de transmettre les réclamations et d’informer ses camarades des décisions prises. Dans l’orbite des chambres syndicales ou de comités de l’Union des Femmes surgissent de nombreux ateliers coopératifs. Cette pratique inspire le décret du 16 avril, prévoyant la remise en marche par les ouvriers associés des ateliers que leurs patrons ont désertés.

Vers l’émancipation féminine

Constituant vital de cette démocratie directe, les femmes. Elles sont sur le devant de la scène depuis le 18 mars (Louise Michel à Montmartre). Jules Vallès, dans Le Vengeur du 12 avril 1871, décrit avec enthousiasme :  » J’ai vu trois révolutions, et, pour la première fois j’ai vu les femmes s’en mêler avec résolution, les femmes et les enfants. Il semble que cette révolution est précisément la leur et qu’en la défendant, ils défendent leur propre avenir.  »

Est alors créé le premier mouvement féminin de masse, l’Union des Femmes, qu’animent Elisabeth Dmitrieff, aristocrate révolutionnaire russe de 20 ans, et Nathalie Le Mel, une bretonne de 45 ans, ouvrière relieuse.

Après des siècles de phallocratie, balayant son dernier avatar en date, le proudhonisme (adepte de la femme au foyer), dont plusieurs de ses membres pourtant se réclament, la Commune ouvre une brèche vers la libération des femmes. Les projets d’instruction pour les filles visent à affranchir les femmes des superstitions et de l’emprise de l’Eglise, considérée comme l’âme de la contre-révolution. Les femmes obtiennent à travail égal, salaire égal , et créent de nombreux ateliers autogérés. Dans quelques quartiers les élus appartenant à l’Internationale associent des femmes à la gestion municipale. En cette époque où règne, étouffant,  » l’ordre moral « , la Commune officialise l’union libre, conférant à la famille constituée hors mariage (concubins, enfants naturels) sa première reconnaissance légale. Enfin, la Commune bannit la prostitution considérée comme une forme de  » l’exploitation commerciale de créatures humaines par d’autres créatures humaines.  »

Durant la Semaine sanglante, les femmes combattent sur les barricades, à l’image de Jeanne-Marie que glorifie Arthur Rimbaud, et de Louise, l’infirmière de la Fontaine-au-Roi, à qui J. B. Clément dédie Le Temps des Cerises.

Ce rôle pionnier des Communards suscite la haine des Versaillais, qui forgent le mythe des  » pétroleuses « . Et Alexandre Dumas fils, auteur de La Dame aux Camélias, ose écrire :  » Nous ne dirons rien de leurs femelles par respect pour toutes les femmes à qui elles ressemblent quand elles sont mortes.  »

Les étrangers

Dans notre monde gangrené par le racisme, la xénophobie, le nationalisme, la Commune incarne la devise que Marx avait inscrite au bas du Manifeste communiste de 1848 :  » Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !  »

Nombreux sont les étrangers qui participent à la Commune : les travailleurs immigrés, nombreux, surtout Belges et Luxembourgeois, les Garibaldiens et les révolutionnaires qui cherchaient asile dans le pays incarnant les Droits de l’homme. Fait unique dans l’histoire mondiale, plusieurs étrangers occupent une place dirigeante. Un juif hongrois, ouvrier bijoutier, Léo Frankel, siège au Conseil général de la Commune. La commission des élections, le 30 mars 1871, valide ainsi son élection :  » Considérant que le drapeau de la Commune est celui de la République universelle ; considérant que toute cité a le droit de donner le titre de citoyen aux étrangers qui la servent […], la commission est d’avis que les étrangers peuvent être admis, et vous propose l’admission du citoyen Frankel..  » Léo Frankel est promu ministre du Travail et inspire toute l’œuvre sociale de la Commune. Des généraux polonais, Dombrowski et Wrobleski, assument des commandements militaires. Elisabeth Dmitrieff dirige l’Union des Femmes.

En retour, la Commune est entourée, durant son existence et après sa défaite, de la solidarité agissante du mouvement ouvrier international.

Une œuvre très novatrice

Bien que bornée par le temps et absorbée par les impératifs militaires, l’œuvre de la Commune est d’une richesse foisonnante.

La Commune entend réaliser l’aspiration du mouvement ouvrier français du XIXe siècle :  » l’émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes « . Fidèle à la Constitution de 1793, qui assignait à la société politique l’objectif d’établir  » le bonheur commun « , la Commune se veut  » la Sociale « . Répondant aux aspirations populaires, elle abolit le travail de nuit, interdit les amendes et retenues sur les salaires, combat le chômage, interdit l’expulsion des locataires (par ailleurs exonérés des termes encore dus), exerce un droit de réquisition sur les logements vacants.

L’armée est remplacée par la Garde nationale, c’est-à-dire le peuple en armes, élisant ses officiers et sous-officiers.

La Commune établit la gratuité de la justice, la liberté de la défense, supprime le serment politique des fonctionnaires et magistrats, eux aussi élus et révocables.

Les Églises séparées de l’Etat, la Commune instaure l’école laïque, gratuite et obligatoire, crée un enseignement professionnel, y compris pour les filles, et entame une réforme de l’enseignement. Pour en débattre démocratiquement, se réunissent dans plusieurs écoles instituteurs, parents d’élèves et membres de la Société pour l’Education nouvelle (soucieuse de rénover l’enseignement).

La Commune est aussi pionnière de l’éducation populaire. Elle instaure des cours publics, que Louise Michel évoquera avec enthousiasme :  » Partout les cours étaient ouverts, répondant à l’ardeur de la jeunesse. On y voulait tout à la fois, arts, sciences, littérature, découvertes, la vie flamboyait. On avait hâte de s’échapper du vieux monde.  » La Commune rouvre bibliothèques, musées, théâtres. Les concerts donnés aux Tuileries sont très prisés. Dans cet épanouissement de la culture populaire, un rôle important est dévolu à la Fédération des Artistes (avec Courbet, Daumier, Manet, Dalou, Pottier…), qui place en tête de son programme  » la libre expansion de l’art, dégagé de toute tutelle gouvernementale et de tous privilèges « .

Tout, certes, n’est point réalisé. Mais que d’anticipations !

La Commune n’est pas morte !

La répression est féroce, à la mesure de la peur et de la haine des classes dirigeantes : 25 000 à 30 000 massacrés (dont femmes et enfants), 36 000 prisonniers, 4586 déportés en Nouvelle-Calédonie.

Et pourtant, comme le chante Eugène Pottier,

 » Tout ça n’empêch’pas, Nicolas,

qu’la Commune n’est pas morte « 

Victor Hugo exprime la même pensée :  » Le cadavre est à terre, mais l’idée est debout.  »

Dans le court terme, le spectre de la Commune hante les  » réalistes  » (tel le Versaillais en chef, Thiers) et, par là, contribue à faire échouer les tentatives de restauration monarchique. Comme le prévoyait Jules Vallès :  » Avec nos fusils d’insurgés, nous avons calé la République.  » Sans parler des futures réalisations de la IIIe République, en premier lieu, la laïcité de l’école, longtemps propre à la France.

Mais surtout, comme la Révolution française, la Commune constitue un événement fondateur. Elle inspire le mouvement ouvrier international, de la Commune de Carthagène en 1873 à la Révolution russe de 1917, à la Révolution spartakiste, à la Commune de Canton de 1927 et à la révolte du Chiapas aujourd’hui. Elle marque en profondeur tout le mouvement ouvrier français de la fin du XIXe et du XXe siècle, élément de ses spécificités. Elle hante encore la genèse du Front populaire, la Résistance et mai 1968, nos combats d’aujourd’hui et demain.

L’œuvre de la Commune demeure d’une extraordinaire actualité parce que, viscéralement démocratique, elle a su, dans les termes de son époque, poser et essayer de résoudre des problèmes qui nous tenaillent toujours. Certes, à temps nouveaux, solutions neuves. Si jamais l’histoire ne se répète, un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir.

Dans notre univers inégalitaire, inhumain, dominé par le pouvoir de l’argent, prônant le culte de la réussite individuelle, et où le ventre de la  » bête immonde  » engendre toujours racisme, xénophobie, fanatisme, redonnons chair et vie au triptyque gravé de façon très formaliste au fronton de nos édifices publics : Liberté, Égalité, Fraternité.

L’association des Amis de la Commune de Paris, héritière de La Fraternelle créée par les Communards à leur retour d’exil, a pour but de faire fleurir son héritage, si fécond pour nos combats d’aujourd’hui et de demain.

Texte de Claude Willard, président de l’association « Les Amis de la Commune de Paris ».


« J’appartiens toute entière à la
révolution sociale…Ce que je réclame
de vous qui vous affirmez conseil de guerre,
c’est le champs de Satory où sont déjà
tombés nos frères… »
~ Louise Michel, 16 décembre 1871 ~

La voie du peuple: Une bonne partie de la solution au marasme étatique fut posée par la Commune de 1871… Actualisons son héritage !

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Des anarchistes et de la Commune de Paris

 

Joël Delhom

 

Mars 1996

 

Source:
http://dwardmac.pitzer.edu/Anarchist_Archives/pariscommune/anarsetcommune.html

 

Communication présentée au Colloque national du 125e anniversaire de la Commune de Paris

Université de Perpignan – 28-30 mars 1996. Les Actes paraîtront prochainement.

L’idée que la Commune de Paris a fait l’objet de diverses tentatives de récupération idéologique est tellement répandue que personne ne se soucie plus d’en vérifier le bien-fondé. Si La Guerre civile en France, rédigée par Karl Marx en 1871, constitue bien un revirement par rapport aux écrits antérieurs de l’auteur et réactualise certaines conceptions trop étatistes du Manifeste communiste de 1848[ (1)], il n’en va pas de même des analyses de Michel Bakounine et des continuateurs de sa pensée. Leurs réflexions sur la révolution parisienne étant largement méconnues, nous proposons ici une approche diachronique, non exhaustive, de textes produits par quelques-uns des plus éminents représentants de l’anarchisme, entre les années 1870 et 1930.

Il faut d’abord préciser que, d’un point de vue doctrinal, les Communes provinciales et parisienne n’ont pas pris les théoriciens anarchistes au dépourvu. Le Suisse James Guillaume (1844-1916) avait écrit en 1870 Une Commune sociale, où il présentait la thèse d’une commune libre à l’état initial. Avant lui, en 1865, puis à nouveau en 1868, Michel Bakounine (1814-1876) faisait de la commune autonome, définie comme la fédération des associations ouvrières de production agricole et industrielle, « la base de toute organisation politique d’un pays »[ (2)]. Il réaffirmait ainsi le principe fédératif, auquel Pierre Joseph Proudhon (1809-1865) avait consacré un ouvrage en 1863. A l’Etat centraliste, unitaire, bureaucratique et militariste devaient se substituer les fédérations libres des communes, des provinces, des régions et des nations, organisées « de bas en haut et de la circonférence au centre », ayant pour objet l’administration des services publics et non le gouvernement. Cette organisation politique reposait sur l’élection au suffrage universel direct des fonctionnaires et des représentants, investis de mandats impératifs, responsables et révocables à tout moment. Bakounine avait même imaginé ce que devait être la commune en pleine période insurrectionnelle :

« Pour l’organisation de la Commune, la fédération des barricades en permanence et la fonction d’un Conseil de la Commune révolutionnaire par la délégation d’un ou deux députés par chaque barricade, un par rue, ou par quartier, députés investis de mandats impératifs, toujours responsables et toujours révocables. Le Conseil communal ainsi organisé pourra choisir dans son sein des comités exécutifs, séparés pour chaque branche de l’administration révolutionnaire de la Commune »[ (3)].

Postulant la vitalité révolutionnaire des masses, cette conception anti-étatique, impliquait une condamnation définitive du socialisme « autoritaire » des jacobins et des blanquistes, soupçonnés de vouloir imposer une nouvelle centralisation de type dictatorial. Après avoir affirmé que ces deux groupes étaient devenus socialistes par nécessité, non par conviction, et que le socialisme était pour eux un moyen et non le but de la Révolution, Bakounine concluait : « Donc le triomphe des jacobins ou des blanquistes serait la mort de la Révolution. Nous sommes les ennemis naturels de ces révolutionnaires, futurs dictateurs, réglementateurs et tuteurs de la révolution […] »[ (4)]. Il pressentait donc le conflit qui allait diviser les communards deux ans plus tard. Bakounine estimait, en outre, que les révolutions ne pouvaient réussir qu’à condition d’être à la fois politiques et sociales et d’entraîner les masses des campagnes aussi bien que celles des villes dans un mouvement fédératif s’étendant au-delà des frontières. Lucide, il entrevoyait encore une des causes de l’échec de la Commune de Paris : « Mais restant isolée, aucune commune ne pourra se défendre. Ce sera donc une nécessité pour chacune de propager la révolution au-dehors, de soulever toutes les communes voisines et, à mesure qu’elles se soulèveront, de se fédéraliser avec elles pour la défense commune »[ (5)].

Arthur Lehning a montré que Bakounine s’attendait à une révolte sociale en France, en province d’abord, à Marseille et à Lyon principalement[ (6)]. Le révolutionnaire chevronné avait senti, dès juillet 1870, qu’elle serait la conséquence de la défaite contre les Prussiens et il exhortait les Internationaux à s’y préparer. Dans sa Lettre à un Français sur la crise actuelle (septembre 1870, 43 p.), Bakounine refusait toute collaboration avec un gouvernement de défense nationale qui ne pouvait avoir d’autre but que le maintien de l’ordre ; il préconisait de continuer la guerre, tout en menant une révolution sociale contre le régime républicain bourgeois. Contrairement aux hommes de la Première Internationale, aux blanquistes et aux jacobins, l’anarchiste russe craignait que la question nationale ne supplante la question sociale, car il voyait dans l’affaiblissement de l’Etat une opportunité pour la révolution. « Il est évident, écrit A. Lehning, que Bakounine fut seul, parmi les révolutionnaires de l’Internationale, à envisager ainsi la situation politique et les perspectives révolutionnaires »[ (7)].

La participation de Bakounine à la tentative avortée de soulèvement de Lyon (septembre 1870) est suffisamment connue pour ne pas y revenir ici[ (8)]. Si son action directe sur les événements fut très réduite, on ne peut nier, en revanche, l’influence globale de ses idées communalistes et fédéralistes qui imprègnent les proclamations de la Commune de Paris.

Voyons maintenant quel a été, a posteriori, le jugement de Bakounine sur l’insurrection. Dès avril 1871, il estime que « ce qui donne de la valeur à cette révolution, c’est précisément qu’elle a été faite par la classe ouvrière ». Juste après l’écrasement de la Commune, le 10 juin, il écrit une lettre à son ami James Guillaume où il énonce une ligne de conduite que suivront avec plus ou moins de fidélité les anarchistes de l’époque : « nous ne devons pas diminuer le prestige de ce fait immense, la Commune, et nous devons défendre à outrance, dans ce moment, même les jacobins qui sont morts pour elle »[ (9)].

Quelques jours plus tôt, Bakounine avait effectivement commencé sa défense de la Commune, qui sera publiée après sa mort dans une version très libre par Elisée Reclus (1878) et réimprimée ensuite sous le titre La Commune de Paris et la notion de l’Etat. On peut y lire : « Je suis un partisan de la Commune de Paris, […] surtout parce qu’elle a été une négation audacieuse, bien prononcée, de l’Etat », et aussi que Paris a porté « un coup mortel aux traditions politiques du radicalisme bourgeois ». La Commune est ainsi analysée comme la première concrétisation révolutionnaire du socialisme anti-étatique, auquel elle a donné « une base réelle »[ (10)]. Par conséquent, sa valeur ressortit davantage à sa signification idéologique qu’à ses réalisations concrètes.

Dans La Commune de Paris et la notion de l’Etat, Bakounine a donc cherché à justifier l’échec des communards et à exprimer sa propre opinion critique sans jamais accabler les révolutionnaires[ (11)]. Si la Commune, explique-t-il, n’a même pas élaboré théoriquement un programme radical, c’est en raison du faible nombre de socialistes (quatorze ou quinze). Ceux-ci ont fait ce qu’ils pouvaient, mais les circonstances étaient défavorables : il leur fallait mener une double guerre contre les Prussiens et les Versaillais, en plus d’une « lutte journalière contre la majorité jacobine ». Bakounine exprime des regrets : « pour combattre la réaction monarchique et cléricale, ils [les socialistes convaincus] ont dû, oubliant et sacrifiant eux-mêmes les premières conditions du socialisme révolutionnaire, s’organiser en réaction jacobine », mais il se démarque résolument de ceux qui leur reprochent de n’avoir pas été assez radicaux[ (12)]. En effet, pour éviter que la Commune ne devienne une révolution politique, Varlin et les siens ont préféré laisser l’initiative au peuple plutôt qu’imposer leurs propres personnalités. Ainsi, à la conception des « communistes autoritaires » d’une révolution décrétée et dirigée d’en haut, qui aboutit « au rétablissement de l’esclavage politique, social, économique des masses » au moyen de l’Etat, Bakounine oppose les vertus bienfaisantes de « l’action spontanée et continue des masses, des groupes et des associations populaires », qui exprime la diversité des intérêts, des aspirations, des volontés et des besoins. La révolution sociale, assure-t-il, doit chercher à détruire « une fois pour toutes, la cause historique de toutes les violences, la puissance et l’existence même de l’Etat ». C’est ce qu’ont essayé de faire les Parisiens.

Il est remarquable que Bakounine ait aussi fait l’éloge des jacobins de la Commune, qui, dit-il, furent « capables de sacrifier et leur unité et leur autorité bien-aimées aux nécessités de la Révolution. » Il rétablit ainsi habilement l’équilibre : les deux camps ayant été contraints de renoncer en partie à leur idéal, aucun ne peut prétendre l’avoir emporté sur l’autre ou avoir davantage sacrifié à la révolution. L’anarchiste voit dans les jacobins des « héros, les derniers représentants sincères de la foi démocratique de 1793 », et les oppose aux républicains tels que Gambetta, qui ont « livré la France populaire aux Prussiens, et plus tard à la réaction indigène ». Ce sont donc les hommes que Bakounine salue, abstraction faite de leur idéologie, ceux qui se montrèrent dévoués à la cause révolutionnaire jusqu’au sacrifice suprême, en particulier Delescluze, « une grande âme et un grand caractère ». Ils sont décrits comme des individus poussés malgré eux vers le socialisme, « invinciblement entraînés par la force irrésistible des choses, par la nature de leur milieu, par les nécessités de leur position, et non par leur conviction intime ». Tenaillés par une « lutte intérieure » qui eut pour conséquence d’entraver l’action de la Commune, les jacobins portent ipso facto une grande part de responsabilité dans son échec. Mais, magnanime, Bakounine, ne peut se résoudre à les condamner :

« Delescluze et bien d’autres avec lui signèrent des programmes et des proclamations dont l’esprit général et les promesses étaient positivement socialistes. Mais comme, malgré toute leur bonne foi et toute leur bonne volonté, ils n’étaient que des socialistes bien plus extérieurement entraînés qu’intérieurement convaincus, comme ils n’avaient pas eu le temps, ni même la capacité, de vaincre et de supprimer en eux-mêmes une masse de préjugés bourgeois qui étaient en contradiction avec leur socialisme récent, on comprend que, paralysés par cette lutte intérieure, ils ne purent jamais sortir des généralités, ni prendre une de ces mesures décisives qui eussent rompu à jamais leur solidarité et tous leurs rapports avec le monde bourgeois.

Ce fut un grand malheur pour la Commune et pour eux ; ils en furent paralysés et ils paralysèrent la Commune ; mais on ne peut pas le leur reprocher comme une faute. Les hommes ne se transforment pas d’un jour à l’autre, et ne changent ni de nature ni d’habitudes à volonté. Ils ont prouvé leur sincérité en se faisant tuer pour la Commune. Qui osera leur en demander davantage?

Ils sont d’autant plus excusables que le peuple de Paris lui-même, sous l’influence duquel ils ont pensé et agi, était socialiste beaucoup plus d’instinct que d’idée ou de conviction réfléchie »[ (13)].

La cruauté de la répression et le courage dont firent preuve les insurgés ne pouvaient qu’inciter le vieux combattant à de la bienveillance.

Début avril 1871, l’anarchiste jurassien James Guillaume tenait, lui aussi, l’anti-étatisme pour la caractéristique majeure de la révolution parisienne :

« La révolution de Paris est fédéraliste […]. Le fédéralisme, dans le sens que lui donne la Commune de Paris, et que lui a donné il y a bien des années le grand socialiste Proudhon […] est avant tout la négation de la Nation et de l’Etat […]. Il n’y a plus d’Etat, plus de pouvoir central supérieur aux groupes et leur imposant son autorité ; il n’y a que la force collective résultant de la fédération des groupes […]. L’Etat centralisé et national n’existant plus, et les Communes jouissant de la plénitude de leur indépendance, il y a véritablement an-archie« [ (14)].

Après la Semaine sanglante, deux acteurs de la Commune qui s’en firent les historiens, Arthur Arnould (1833-1895) et Gustave Lefrançais (1826-1901), partageaient le même point de vue que Bakounine et Guillaume. Ainsi, Arnould écrivait-il en 1872-1873 : « Pas d’Unité ! – Pas de Centralisation ! – Pas de Pouvoir fort ! – L’Autonomie du Groupe et l’Union des Groupes autonomes. Ces paroles, ce sont celles que la Commune vint proclamer à son tour pour la première fois, en essayant de les faire passer dans les faits ». Plus loin, il renchérissait :

« Le 18 mars, le peuple rompit définitivement avec la vieille tradition monarchique et jacobine, également affolée d’unité, également intoxiquée de l’idée empoisonnée d’un Pouvoir fort. Le 18 mars, le peuple déclara qu’il fallait sortir du cercle vicieux, couper le mal dans sa racine, non plus changer de maître, mais cesser d’avoir des maîtres, et avec une admirable vision de la vérité, du but à atteindre, des moyens qui pouvaient y conduire, il proclama l’autonomie de la Commune et la fédération des communes » [(15)].

  1. Lefrançais, encore plus radical, affirmait en 1871 que la Commune « n’avait pas seulement pour but de décentraliser le pouvoir, mais de faire disparaître le pouvoir lui-même »[ (16)].

D’une manière générale, les anarchistes de cette première époque se retrouvent dans l’aspiration à l’émancipation et à l’égalité sociale des insurgés ; ils partagent leur haine de l’Etat, de l’Eglise, de l’armée et du capital. Par son caractère collectiviste, fédéraliste et le recours à la démocratie directe, la Commune constitue pour eux, la première révolution authentiquement socialiste et prolétarienne. D’où un parti pris de montrer ce qui a uni les communards – leur désir de transformation sociale, leur courage – plutôt que ce qui les a divisés – leurs divergences doctrinales. Lors de son VII[e] Congrès universel (Bruxelles, septembre 1874), l’Internationale « antiautoritaire » adressa à tous les ouvriers un manifeste d’inspiration bakouninienne qui fait référence à la Commune (la troisième des quatre parties y est consacrée)[ (17)]. Ce texte, signé pour le Congrès par les secrétaires Adhémar Schwitzguebel et J. N. Demoulin, est totalement vierge de critiques. Cet esprit de conciliation est encore perceptible en 1897 dans un article de la célèbre propagandiste Louise Michel (1830-1905), où elle déclare : « A la Commune, majorité révolutionnaire, minorité socialiste, reconnaissant enfin le néant des discussions théoriques pures, s’étaient tendu la main et chacun, pour mourir, avait rejoint son quartier » [(18)].

Toutefois, l’éloignement dans le temps et peut-être le contexte idéologique d’opposition-concurrence entre marxistes et anarchistes[ (19)], a aussi permis l’émergence d’un discours plus ouvertement critique une dizaine d’années après l’événement. En 1880, le géographe Elisée Reclus (1830-1905), lui-même acteur de la Commune, a ainsi pu affirmer : « Jusqu’à maintenant, les communes n’ont été que de petits Etats, et même la Commune de Paris, insurrectionnelle par en bas, était gouvernementale par en haut, maintenait toute la hiérarchie des fonctionnaires et des employés. Nous ne sommes pas plus communalistes qu’étatistes, nous sommes anarchistes… » [(20)]. Pour éviter toute confusion, le congrès annuel de la Fédération jurassienne à la Chaux-de-Fonds, en octobre 1880, précisa donc ce qu’il entendait par la « commune », la cellule de base de la société future :

« Les idées émises sur la commune peuvent laisser supposer qu’il s’agit de substituer à la forme actuelle de l’Etat, une forme plus restreinte, qui serait la commune. Nous voulons la disparition de toute forme étatiste, générale ou restreinte, et la commune n’est pour nous que l’expression synthétique de la forme organique des libres groupements humains«  [(21)].

Le théoricien du communisme libertaire Pierre Kropotkine (1842-1921), s’est exprimé à la même époque dans deux articles complémentaires, « La Commune de Paris » (1881) et « Le gouvernement révolutionnaire » (1880-82). Avec les commentateurs de la première période, il convient que, « sous le nom de Commune de Paris, naquit une idée nouvelle, appelée à devenir le point de départ des révolutions futures » et qu’en raison des circonstances « la Commune de 1871 ne pouvait être qu’une première ébauche ». Il pense même qu’elle serait devenue une véritable révolution sociale si elle avait vécu. Cependant, Kropotkine en énonce les faiblesses sans le moindre artifice oratoire :

« […] elle n’osa se lancer entièrement dans la voie de la révolution économique ; elle ne se déclara pas franchement socialiste, ne procéda ni à l’expropriation des capitaux ni à l’organisation du travail ; ni même au recensement général de toutes les ressources de la cité. Elle ne rompit pas non plus avec la tradition de l’Etat, du gouvernement représentatif, et elle ne chercha pas à effectuer dans la Commune cette organisation du simple au complexe qu’elle inaugurait en proclamant l’indépendance et la libre fédération des Communes »[ (22)].

Comme c’était « une période transitoire, alors que les idées de socialisme et d’autorité subissaient une modification profonde », le peuple s’est laissé aller au « fétichisme gouvernemental »[ (23)] et :

« Enfermés à l’Hôtel-de-Ville, avec mission de procéder dans les formes établies par les gouvernements précédents, ces révolutionnaires ardents, ces réformateurs se trouvèrent frappés d’incapacité, de stérilité. Avec toute leur bonne volonté et leur courage, ils n’ont pas même su organiser la défense de Paris. Il est vrai qu’aujourd’hui on s’en prend pour cela aux hommes, aux individus ; mais ce ne sont pas les individus qui furent la cause de cet échec, c’est le système appliqué »[ (24)].

Kropotkine critique le système représentatif adopté par la Commune comme étant intrinsèquement inopérant, en situation révolutionnaire, pour guider les masses vers le but à atteindre : « La solution pratique ne se trouvera, ne se précisera que lorsque le changement aura déjà commencé : elle sera le produit de la révolution elle-même, du peuple en action, ou bien elle ne sera rien, le cerveau de quelques individus étant absolument incapable de trouver ces solutions qui ne peuvent naître que de la vie populaire ». Le suffrage universel, explique-t-il, éloigne de la population la minorité qui a les idées nettes et stérilise son action :

« Ces hommes, qui seraient si nécessaires au milieu du peuple, et précisément dans ces journées de révolution, pour semer largement leurs idées, pour mettre les masses en mouvement, pour démolir les institutions du passé, se trouvent cloués là, dans une salle, discutant à perte de vue, pour arracher des concessions aux modérés, pour convertir des ennemis, tandis qu’il n’y a qu’un seul moyen de les amener à l’idée nouvelle, c’est de la mettre à exécution »[ (25)].

Le système gouvernemental, fût-il révolutionnaire, conduit progressivement aux luttes intestines entre factions jalouses de leurs pouvoirs et à la tentation dictatoriale, donc à l’affaiblissement de la révolution elle-même. Gouvernement et révolution, conclut Kropotkine, sont incompatibles : « une vie nouvelle demande des formes nouvelles » et « en dehors de l’anarchie, il n’y a pas de révolution »[ (26)].

Il insiste aussi sur ce qu’il croit être l’erreur stratégique fondamentale des communards, imputable à leur manque de maturité idéologique. Trop timorés, ceux-ci tombèrent, d’après lui, dans une certaine inconséquence :

« L’indécision régnait dans les esprits, et les socialistes eux-mêmes ne se sentaient pas l’audace de se lancer à la démolition de la propriété individuelle, n’ayant pas devant eux de but bien déterminé. Alors on se laissa berner par ce raisonnement que les endormeurs répètent depuis des siècles. – « Assurons-nous d’abord la victoire ; on verra après ce qu’on pourra faire. » S’assurer d’abord la victoire ! Comme s’il y avait moyen de se constituer en Commune libre tant qu’on ne touche pas à la propriété ! […] On cherchait à consolider d’abord la Commune en renvoyant à plus tard la révolution sociale, tandis que l’unique moyen de procéder était de consolider la Commune par la révolution sociale ! Il en arriva de même pour le principe gouvernemental. En proclamant la Commune libre, le peuple de Paris proclamait un principe essentiellement anarchiste ; mais, comme à cette époque l’idée anarchiste n’avait que faiblement pénétré dans les esprits, il s’arrêta à moitié chemin et, au sein de la Commune il se prononça encore pour le vieux principe autoritaire, en se donnant un Conseil de la Commune, copié sur les Conseils municipaux« [ (27)].

Kropotkine cherche à déterminer clairement les causes de l’échec de la Commune, afin d’en tirer les meilleurs enseignements pour l’avenir. N’oublions pas que l’on croit alors imminente la grande Révolution et que l’on en perçoit des signes avant-coureurs, en Espagne notamment[ (28)]. Kropotkine définit d’ailleurs dans ce sens l’utilité des commémorations annuelles du 18 mars :

« Ils [les prolétaires réunis ce jour-là dans les meetings] discutent l’enseignement qu’il faut tirer de la Commune de 1871 pour la prochaine révolution ; ils se demandent quelles étaient les fautes de la Commune, et cela non pour critiquer les hommes, mais pour faire ressortir, comment les préjugés sur la propriété et l’autorité qui régnaient en ce moment au sein des organisations prolétariennes, ont empêché l’idée révolutionnaire d’éclore, de se développer et d’éclairer le monde entier de ses lueurs vivifiantes. L’enseignement de 1871 a profité au prolétariat du monde entier et, rompant avec les préjugés anciens, les prolétaires ont dit clairement et simplement, comment ils entendent leur révolution. Il est certain désormais que le prochain soulèvement des Communes ne sera plus simplement un mouvement communaliste. Ceux qui pensent encore qu’il faut établir la Commune indépendante et puis, dans cette Commune, faire essai de réformes économiques, sont débordés par le développement de l’esprit populaire. C’est par des actes révolutionnaires socialistes, en abolissant la propriété individuelle, que les Communes de la prochaine révolution affirmeront et constitueront leur indépendance« [ (29)].

Kropotkine met aussi l’accent sur un autre aspect fondamental de l’insurrection parisienne : l’abîme creusé entre bourgeois et prolétaires par la cruauté de la répression[ (30)]. Déjà en 1874, l’Internationale bakouniniste avait affirmé que les massacres et les déportations avaient rendu impossible toute conciliation entre ces deux classes irrémédiablement opposées[ (31)]. La même année, Gustave Lefrançais avait aussi pu noter : « Le caractère principal, en effet, du mouvement du 18 mars, c’est que ce mouvement aura été le point de départ d’une rupture complète et sans retour possible d’avec les divers partis politiques qui, à différents titres, avaient eu jusqu’alors la prétention de représenter la révolution »[ (32)]. Alors que les républicains radicaux avaient su gagner le soutien d’un grand nombre d’ouvriers sous l’Empire, le peuple pouvait maintenant constater que les antagonismes de classes sont irréductibles. L’anarchiste français Jean Grave (1854-1939) a clairement expliqué le lien qui unissait la Commune aux aspirations républicaines :

« Le mouvement qui, à Paris, avait abouti à la Commune, était dû, cela ne fait aucun doute, à un besoin de réaliser les espérances contenues dans le mot République. Car, à cette époque, République signifiait plus qu’un changement politique, signifiait, aussi, un changement économique quelconque, certainement plus de bien-être pour tous. Par quels moyens ces améliorations devaient-elles s’opérer ? Par quelles transformations devait passer l’Etat social pour produire ces résultats ? Cela, il faut l’avouer, très peu, dans ce que l’on est convenu d’appeler la « masse », en avaient une idée, et s’en étaient préoccupés. Et, parmi ceux qui la menaient, ils étaient peu ceux qui avaient quelques idées nettes là-dessus. […] Ce que les autres [les républicains] n’avaient su – ou voulu – faire, la Commune le ferait ! »[ (33)].

Comme le suggère le cas de l’Espagne, il est problable que le souvenir de la barbarie de la répression versaillaise ait joué un rôle, conscient ou inconscient, dans le basculement d’une partie du mouvement anarchiste vers le terrorisme.

  1. Grave, qui avait dix-sept ans lorsqu’il vécut la Commune parisienne, en avait plus de soixante quand il rédigeait ses mémoires, entre 1914 et 1920. Il y déplore le manque total de sens révolutionnaire du Comité central de la Garde nationale, puis adresse le même reproche aux membres de la Commune, avant de souligner les divergences qui opposaient ces deux groupes :

« Mais s’ils furent honnêtes, les hommes du Comité Central furent loin d’être à la hauteur de la situation. Tout le temps qu’ils gardèrent le pouvoir ils ne surent prendre aucune des mesures qu’exigeait la situation […]. Beaucoup de ces mesures, il aurait été encore temps de les prendre lorsque fut nommée la Commune, mais, celle-ci, tout aussi incapable que le Comité Central, ne sut pas réparer les bêtises de son prédécesseur. […] Parmi elle, il y avait trop de vieux jacobins qui en étaient restés aux vieilles formules de 93, et qui croyaient qu’en imitant le jargon des révolutionnaires de cette époque ils allaient renouveler la société. La Commune discourut, parlementa, légiféra, mais ne sut faire oeuvre utile. Même ceux qui avaient compris que la question devait sortir de la politique pour devenir économique, n’eurent que des aspirations, des intuitions, rien de précis, capable de se transformer en faits »[ (34)].

Comme Kropotkine, J. Grave place donc la « question économique », autrement dit la collectivisation, au centre du débat sur le mouvement révolutionnaire parisien.

Hors d’Europe, un des plus illustres représentants de l’anarchisme latino-américain, l’intellectuel péruvien Manuel González Prada (1844-1918), voit lui aussi dans la sauvegarde de la propriété privée la principale faiblesse de la Commune. Dans un article publié probablement entre 1906 et 1910, il écrit :

« La Commune a commis l’erreur gravissime d’avoir été un mouvement politique plutôt qu’une révolution sociale ; et si elle n’était pas morte étouffée dans le sang, elle aurait peut-être sombré dans un coup d’Etat, comme il advint de la République de 48. Ses hommes, aussi redoutables et destructeurs qu’ils aient pu paraître aux habitants honnêtes, éprouvaient à l’égard des institutions sociales et de la propriété un respect véritablement bourgeois. N’osant pas provoquer une crise financière d’une ampleur colossale, ils se sont transformés en gardiens de la richesse entassée dans les banques, ils ont défendu ce Capital – inhumain et égoïste – qui excitait et lâchait contre eux la féroce soldatesque de Versailles » [(35)].

Et González Prada de conclure que la Commune, plus menaçante que dangereuse, a surtout péché par excès d’indulgence.

Après la Révolution russe, dans les années 1930, l’historien libertaire autrichien Max Nettlau (1864-1944) revient sur la dimension politique et porte des jugements encore plus sévères que les précédents[ (36)]. On peut estimer qu’ils sont excessifs ou injustes, puisque Nettlau va jusqu’à nier l’influence de l’esprit fédéraliste pour qualifier la Commune de « microcosme autoritaire », au sein duquel « il y avait des restes indélébiles de gouvernementalisme municipal, local, et une méfiance envers l’anarchisme. En somme, affirme l’auteur, de même qu’existait la théorie de l’Etat minimum, on croyait à la Commune minimum, gouvernée le moins possible, mais néanmoins gouvernée. Les libertaires qui combattaient avec ces communalistes furent attirés et à la fois repoussés par eux »[ (37)]. Cependant, ces appréciations ne sont pas dénuées d’intérêt quant au sujet qui nous occupe, le regard des anarchistes sur cette révolution. Elles sont d’autant plus pertinentes que Nettlau était un érudit qui avait connu personnellement bon nombre de militants de premier plan. « A cause de la fin héroïque de la Commune, écrit-il, ces faits furent souvent considérés comme secondaires par les libertaires qui les connurent pourtant bien et qui, du reste, pouvaient les contrôler de près au contact des nombreux réfugiés, à Genève par exemple ». D’après lui, chez Lefrançais, « l’antiétatisme était total » ; en revanche, Paul Brousse finit par se laisser absorber par le gouvernementalisme. Et l’historiographe poursuit :

« D’autres, comme Elisée Reclus (qui fut combattant et ardent partisan de la Commune et resta ami de ses défenseurs) ne se laissèrent pas séduire par le communalisme et devinrent toujours davantage des anarchistes clairvoyants. Louise Michel, la combattante la plus enthousiaste de la Commune, après avoir vu se développer les erreurs et l’autoritarisme chez ses meilleurs partisans, devint anarchiste […] quand elle put réfléchir à ce qu’elle avait vu. Une autre combattante, Victorine Rouchy, devint aussi une des premières anarchistes communistes de Genève. Bakounine ne fut pas absorbé, ni complètement fasciné par la Commune de Paris, comme tant d’autres dont le champ visuel resta limité par ce grand événement. En Italie et en Espagne on n’eut généralement pas cette limitation de vue, mais elle se fit ailleurs et, à mon avis, cela entraîna une certaine désagrégation de l’Internationale »[ (38)].

En ce qui concerne l’influence de la Commune sur l’Internationale, Nettlau fait ici référence au développement des sections de l’A.I.T. dans les deux pays latins, alors qu’ailleurs le mouvement s’affaiblissait. Il semble vouloir indiquer que les militants ouvriers y surent mieux tirer des enseignements de l’insurrection parisienne et se garder ainsi de la tentation purement politique du communalisme (cf. notre article sur la Fédération espagnole).

 

Loin de modifier les conceptions doctrinales des anarchistes, la Commune les a plutôt confirmées ou même renforcées. Cela est vrai à propos du pouvoir et de la propriété, mais aussi du parlementarisme et de l’antagonisme des classes, la cruauté de la répression ayant démontré aux travailleurs qu’ils n’avaient rien à attendre de la bourgeoisie, fût-elle républicaine, et que l’Etat – monarchie, empire ou république -, protègerait toujours les intérêts des privilégiés. L’essor et la radicalisation du mouvement libertaire au cours des deux décennies suivantes résultent, de manière indirecte, de l’échec de la révolution parisienne et de l’éclatement, peut-être prématuré, de l’Internationale[ (39)].

La Commune ayant été la preuve des « capacités ouvrières », comme aurait dit Proudhon, les anarchistes y ont logiquement vu la préfiguration d’une nouvelle forme d’organisation politique et sociale non étatique, fédéraliste, collectiviste, égalitariste et internationaliste. Mais ce n’est pas là une tentative d’appropriation idéologique. Tout de suite après les faits, les libertaires se sont employés à définir ce qui distinguait une véritable révolution anarchiste du communalisme, leurs critiques tournant autour de deux axes : l’un politique, suppression du pouvoir ; l’autre social, abolition de la propriété. Malgré ce point commun, on a pu constater qu’il n’y avait pas d’interprétation monolithique de la Commune, et encore moins de sacralisation, mais bien des appréciations différentes, dont la sévérité augmentait avec le temps. En somme, ni mythification, ni mystification de l’Histoire ; simplement liberté d’analyse.

Et aujourd’hui ? Difficile de dire ce que représente la Commune pour le mouvement anarchiste ou anarcho-syndicaliste. Pas un mythe, en tout cas. L’événement est salué pour ce qu’il est, « un jalon dans l’histoire de l’émancipation humaine », dont il faut savoir tirer les leçons[ (40)]. Certes, la Commune reste plutôt considérée comme la première révolution fondamentalement anti-étatiste, antiautoritaire, proudhonienne, porteuse de vraies transformations sociales et d’un immense espoir. André Nataf, par exemple, dans son livre La Vie quotidienne des anarchistes en France, analyse les mesures prises par la Commune comme étant « on ne peut plus libertaires dans l’ensemble ». Il écrit que l’« on réalise l’autogestion sans le savoir… » et affirme : « Mais, en 1871, qu’ont fait les ouvriers parisiens une fois au pouvoir ? Qu’ont-ils fait lorsqu’ils furent livrés à eux-mêmes ? Ils ont mis l’anarchisme en actes. D’instinct, leur action se situa du côté de Proudhon. Liberté, organisation de la vie économique et de la société du bas vers le haut, abolition de l’Etat… »[ (41)]. Mais, dans l’imaginaire collectif, un événement plus récent, la révolution espagnole de 1936, est probablement venu la détrôner.

Quoi qu’il en soit, pour un anarchiste ou un anarcho-syndicaliste, redonner vie à la Commune en restant fidèle à l’esprit qui l’animait, implique de lui faire quitter les chaires universitaires et les tables des colloques élitistes, pour la ramener là où elle a pris naissance et où elle conserve toute sa place, toute sa valeur exemplaire, toute sa modernité : dans les quartiers déshérités, au milieu des « exclus ». Là, nous ferons véritablement oeuvre éducative – à défaut d’être révolutionnaire – et nous démontrerons que la Commune peut encore nourrir notre action, questionner notre quotidien :

« D’ailleurs, écrivait Albert Ollivier il y a bientôt soixante ans, ce n’est pas en allant déposer des couronnes sur les tombes des communards, en allant discourir le long du mur des fédérés, que nous maintiendrons vivant l’esprit de la Commune. Trop facile de se donner de la majesté et un faux air de grandeur en allant s’incliner au-dessus des victimes ! La leçon est plus dure, elle exige davantage de nous. C’est par nos actes seuls que nous pourrons maintenir vivant l’esprit de la Commune, en quelque sorte la continuer »[ (42)].

Voilà le véritable défi que nous lancent les communards, n’en déplaise aux fossoyeurs !

 

1) Voir la « Préface à l’édition allemande de 1872 » du Manifeste du Parti communiste de Karl MARX et Friedrich ENGELS – Paris : Ed. Sociales, 1976, p. 75 ; l’introduction de Daniel Guérin, « Bakounine et Marx sur la Commune », in D. GUERIN : Ni Dieu ni Maître. Anthologie de l’anarchisme, tome II. – Paris : Maspero, 1976, p. 16-21, et l’extrait de La Guerre civile en France qu’il donne p. 28-33. Marx y célèbre « cette nouvelle Commune, qui brise le pouvoir d’Etat moderne » et déclare : « La Constitution communale aurait restitué au corps social toutes les forces jusqu’alors absorbées par l’Etat parasite qui se nourrit de la société et en paralyse le libre mouvement. Par ce seul fait, elle eût été le point de départ de la régénération de la France » (p. 31-32). Un an auparavant, dans une lettre du 20 juillet 1870, le philosophe allemand écrivait à son ami Engels ces phrases déplorables : « Les Français ont besoin d’être rossés. Si les Prussiens sont victorieux, la centralisation du pouvoir de l’Etat sera utile à la concentration de la classe ouvrière allemande. […] La prépondérance, sur le théâtre du monde, du prolétariat allemand sur le prolétariat français serait en même temps la prépondérance de notre théorie sur celle de Proudhon », cité par Jean MAITRON : Le Mouvement anarchiste en France, tome I. – Paris : Gallimard, 1992 (col. Tel ; 196), p. 54, note 39.

2) Dans les textes qui constituent les statuts et le programme de sa Société (ou Fraternité) internationale révolutionnaire, en particulier le Catéchisme révolutionnaire (1865), puis dans le programme de l’organisation secrète des Frères internationaux (1868). Cf. GUERIN : Ni Dieu ni Maître, tome I. – Paris : Maspero, 1974, p. 169 sq., notamment p. 190-191 et 224-225.

3) Ibid., p. 224-225.

4) Ibid., p. 223.

5) Ibid., p. 183.

6) Arthur LEHNING : « Michel Bakounine. Théorie et pratique du fédéralisme anti-étatique en 1870-1871 », in 1871. Jalons pour une histoire de la Commune de Paris ; publié ss. la dir. de Jacques Rougerie, avec la collaboration de Tristan Haan, Georges Haupt et Miklos Molnar. – Paris : PUF, 1973, p. 455-473.

7) Ibid., p. 460. Le Conseil général londonien, y compris Karl Marx, pensait que la paix républicaine faciliterait l’organisation de la classe ouvrière et était donc hostile à tout soulèvement. Le Conseil fédéral parisien, y compris Eugène Varlin, opta quant à lui pour la guerre avant la révolution dans sa circulaire aux Internationaux de province.

8) Cf. LEHNING, op. cit. et Jeanne GAILLARD : Communes de province, Commune de Paris, 1870-1871. – Paris : Flammarion, 1971, 186 p. (col. Questions d’histoire ; 26).

9) Cité par LEHNING, op. cit., p. 468-469.

10) In GUERIN, op. cit., t. II, p. 21. Notre analyse de La Commune de Paris et les citations renvoient aux p. 21-28.

11) L’historien Max Nettlau a noté que Bakounine avait pris la défense de la Commune « et celle de tout le socialisme contre Mazzini qui l’avait outragée. La défense de la Commune procura à Bakounine de nombreuses relations en Italie et l’Internationale fut enfin profondément implantée dans ce pays, conquis à fond par les idées du collectivisme anarchiste et par la tactique préconisée par Bakounine, et en août 1872, la Fédération italienne fut créée. La même année, Bakounine entra en contact plus étroit avec l’Espagne », Max NETTLAU : Histoire de l’anarchie ; traduction, annotations et commentaires de Martin Zemliak. – Paris : Artefact, 1986, p. 126.

12) « Je sais que beaucoup de socialistes, très conséquents dans leur théorie, reprochent à nos amis de Paris de ne s’être pas montrés suffisamment socialistes dans leur pratique révolutionnaire […] ; je ferai observer aux théoriciens sévères de l’émancipation du prolétariat qu’ils sont injustes envers nos frères de Paris ; car, entre les théories les plus justes et leur mise en pratique, il y a une distance immense qu’on ne franchit pas en quelques jours », in GUERIN, op. cit., t. II, p. 25.

13) Ibid., p. 23-24.

14) Extrait d’un article paru dans La Solidarité, organe des sections de la Fédération romande de l’Internationale, le 12 avril 1871. Cité par Jacques ROUGERIE : Procès des Communards. – Paris : Julliard, 1964 (col. Archives ; 11), p. 14.

15) Arthur ARNOULD : Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris [Bruxelles, 1878]. – Lyon : Ed. Jacques-Marie Laffont et associés, 1981 (col. Demain et son double), p. 285-286, souligné dans le texte. Dans les dernières pages de son livre, il compare la révolution de 1789 et la Commune en disant qu’elles ont toutes deux une portée universelle : « La première fois, en 1789, c’était la rupture avec le droit divin, – le ciel ! La seconde fois, c’est la rupture avec l’Etat, – l’oligarchie ! La première Révolution s’appela : la proclamation des droits de l’homme, – la THÉORIE ! La seconde s’appelle : la Commune, – la PRATIQUE ! L’une était politique, l’autre est sociale ! Sa formule se réduit à ces trois termes qu’on ne peut séparer : AUTONOMIE ; FÉDÉRATION ; COLLECTIVISME ! » (p. 295). Arnould, qui fut l’un des exécuteurs testamentaires de Bakounine, est aussi l’auteur d’un ouvrage sur le fédéralisme et l’idée communale publié en 1877, L’Etat et la Révolution.

16) Gustave Lefrançais, dans son Étude sur le mouvement communaliste à Paris en 1871 (Neuchâtel, 1871), p. 368. Cité par LEHNING, op. cit., p. 470. Lefrançais entra à la Fédération jurassienne en décembre 1871, puis il devint le collaborateur d’Elisée Reclus.

17) Cf. Anselmo LORENZO : El Proletariado Militante. Memorias de un Internacional, tome II, Continuación de la Asociación Internacional de los Trabajadores en España. – Toulouse : Editorial del Movimiento Libertario Español-CNT en Francia, 1947, p. 149-159.

18) Cité par William SERMAN : La Commune de Paris (1871). – Paris : Fayard, 1986, p. 566. Dans sa fresque historique La Commune [1898], la « Vierge rouge » raconte qu’elle s’est convertie à l’anarchisme sur le bateau qui la conduisait en déportation en Nouvelle-Calédonie (Paris : Stock, 1970, p. 407) et elle affirme : « Si un pouvoir quelconque pouvait faire quelque chose, c’eût été la Commune composée d’hommes d’intelligence, de courage, d’une incroyable honnêteté, qui tous de la veille ou de long temps, avaient donné d’incontestables preuves de dévouement et d’énergie. Le pouvoir, incontestablement les annihila, ne leur laissant plus d’implacable volonté que pour le sacrifice, ils surent mourir héroïquement. C’est que le pouvoir est maudit, et c’est pour cela que je suis anarchiste » (p. 192).

19) Au congrès de La Haye, en septembre 1872, les socialistes « autoritaires », qu’on a appelé plus tard marxistes, avaient voté l’exclusion de Bakounine et de J. Guillaume de l’Internationale, ce qui provoqua la scission de l’organisation.

20) Le Révolté, ndeg. 17, du 17 octobre 1880, cité par MAITRON, op. cit., t. I, p. 84.

21) Ibid.

22) Pierre KROPOTKINE : « La Commune de Paris », in Paroles d’un révolté [1885]. – Paris : Flammarion, 1978 (col. Champ politique ; 52), successivement p. 103 et 106. L’auteur écrit aussi p. 109 : « La Commune enthousiasme les coeurs, non par ce qu’elle a fait, mais par ce qu’elle se promet de faire un jour. »

23) Ibid., p. 111-112.

24) KROPOTKINE : « Le gouvernement révolutionnaire », in Paroles d’un révolté, op. cit., p. 190. Tandis que Bakounine s’attache aux individus, Kropotkine juge les systèmes.

25) Ibid., p. 191.

26) Ibid., p. 192.

27) KROPOTKINE : « La Commune de Paris », op. cit., p. 110-111.

28) Kropotkine écrit : « Mais sachons aussi que la prochaine révolution qui, en France et certainement aussi en Espagne, sera communaliste, reprendra l’oeuvre de la Commune de Paris là où l’ont arrêtée les assassinats des Versaillais », ibid., p. 106.

29) Ibid., p. 113.

30) « Les massacres inouïs, lâches et féroces par lesquels la bourgeoisie a célébré sa chute, la vengeance ignoble que les bourreaux ont exercée pendant neuf ans sur leurs prisonniers, ces orgies de cannibales ont creusé entre la bourgeoisie et le prolétariat un abîme qui jamais ne sera comblé. Lors de la prochaine révolution, le peuple saura à qui il a affaire ; il saura ce qui l’attend s’il ne remporte pas une victoire décisive, et il agira en conséquence », ibid., p. 112.

31) Dans le manifeste du VII[e] Congrès à tous les ouvriers. Voir LORENZO, op. cit., t. II, p. 156.

32) Cité par LEHNING, op. cit., p. 470.

33) Jean GRAVE : Quarante ans de propagande anarchiste. – Paris : Flammarion, 1973 (col. L’Histoire), p. 111.

34) Ibid., p. 108-114.

35) Manuel GONZÁLEZ PRADA : Anarquía. – Santiago de Chile : Ed. Ercilla, 1940, 3[[ordfeminine]] ed. (col. Documentos sociales), p. 160. C’est nous qui traduisons. Sur cet écrivain, on pourra consulter notre thèse de Doctorat : Manuel González Prada et ses sources d’influence. De la philosophie à la politique. – Université de Perpignan, 1996, 697 p., 2 vol.

36) Il n’est pas exclu qu’ils aient pu être, en partie, déterminés par le contexte idéologique de l’époque. En effet, l’auteur devait avoir à l’esprit l’élimination physique des militants anarchistes par les bolcheviks, notamment de 1919 à 1921, et la suprématie de Staline.

37) NETTLAU, op. cit., p. 126-127. Nettlau écrit aussi : « Il y eut […] le regroupement des forces ouvrières et socialistes durant le siège, qui se termina en une sorte de dictature militaire du prolétariat armé, lequel s’opposait à la dictature féroce des généraux. Il y avait de tout, sauf l’esprit fédéraliste, et encore moins l’esprit franchement antiétatiste désireux de substituer à l’Etat français la Fédération des 40.000 communes que Elisée Reclus, dans son discours de Berne (1868) avait définies comme des satrapies […]. Considérée en elle-même, la Commune, contrariée et poussée vers l’autoritarisme dans sa défense désespérée contre des ennemis féroces qui l’étouffaient dans le sang, fut un microcosme autoritaire, plein des passions du parti, de bureaucratisme et de militarisme. »

38) Ibid., p. 127.

39) « La Commune de Paris, en renforçant Karl Marx dans sa conviction que le mouvement prolétarien international doit être centralisé, a indirectement été à l’origine de l’éclatement de la I[re] Internationale et a précipité la rupture entre le courant représenté par Marx et le courant qui se groupe autour de Bakounine », Jean TOUCHARD : Histoire des idées politiques, tome II. – Paris : PUF, 1962 (col. Thémis), p. 723.

40) Edward SARBONI : « Dossier histoire : La Commune, 1871 », Infos & analyses libertaires, Revue de l’Union Régionale Sud-Ouest de la Fédération Anarchiste, Perpignan, ndeg. 42, septembre 1996, p. 7-16.

41) André NATAF : La Vie quotidienne des anarchistes en France. 1880-1910. – Paris : Hachette, 1986, p. 52-58. Au mois de février 1996, nous nous sommes livré à un petit sondage, simplement à titre indicatif, dans le milieu anarcho-syndicaliste de la Confédération Nationale du Travail, affiliée à l’A.I.T. : sur douze personnes interrogées en France, une moitié jugeait que la Commune tenait une place importante dans leur imaginaire, l’autre moitié qu’elle occupait une place peu importante, mais personne n’a coché la case « aucune importance » ; ils étaient deux fois plus nombreux à considérer que la Commune avait été une expérience plutôt libertaire que ceux qui la trouvaient autant libertaire qu’autoritaire ; une majorité des personnes avait lu plus de deux ouvrages sur le sujet.

42) Albert OLLIVIER : La Commune. – Paris : Gallimard, 1939 (col. Idées, sciences humaines ; 95), p. 363.

Résistance politique: La Commune de Paris inspire toujours…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, politique et social, politique française, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 29 mars 2015 by Résistance 71

En 1881, soient 10 ans après la Commune, Pierre Kropotkine écrivit ceci à propos de celle-ci dans le journal  « Le Révolté » qu’il fonda: « … Ils y opposaient cet idéal nouveau, l’anarchie, c’est à dire l’abolition complète des États et l’organisation du simple au composé par la fédération libre des forces populaires, des producteurs et des consommateurs. »

Puis plus loin: « D’où vient cette force irrésistible qui attire vers le mouvement de 1871 les sympathies de  toutes les masses opprimées ?.. La réponse est facile: la révolution de 1871 fut un mouvement éminemment populaire, fait par le peuple lui-même, né spontanément au sein des masses et c’est dans la grande masse populaire qu’elle a trouvé ses défenseurs et ses héros, ses martyrs et surtout ce caractère « canaille » que la bourgeoisie ne lui pardonnera jamais […] Jamais on a travaillé comme on travaillera le jour où le travail sera devenu libre, où chaque progrès du travailleur sera une source de progrès et de bien-être pour la commune entière… » Est-il nécessaire de rappeler que Résistance 71 tient son nom de ce grand brouillon de la révolution sociale que fut la Commune.. Alors aujourd’hui plus que jamais:
VIVE LA CANAILLE !

— Résistance 71 —

 

L’imaginaire de la Commune

 

samedi 28 mars 2015, par Franz Himmelbauer

 

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Kristin Ross
. L’Imaginaire de la Commune
traduit de l’anglais (États-Unis) par Étienne Dobenesque
La fabrique éditions, Paris, 2015, 186 pages

William Morris, Élisée Reclus, Pierre Kropotkine : ce ne sont pas les premiers noms qui viennent à l’esprit s’agissant de la Commune de Paris. S’ils tiennent dans ce livre un rôle important, c’est que pour Kristin Ross la Commune déborde l’espace-temps qui lui est habituellement attribué, les soixante-douze jours écoulés et les fortifications sur lesquelles elle a combattu.

On attribue d’ordinaire à la Commune de Paris une durée de soixante-douze jours — du 18 mars 1871, lorsque des Parisiennes et Parisiens de Montmartre empêchèrent la réquisition des canons de la ville par les troupes d’Adolphe Thiers, à la sinistre « Semaine sanglante » au cours de laquelle ces mêmes troupes assouvirent la soif de vengeance de la bourgeoisie française en massacrant les insurgé•e•s.

Cette réduction temporelle est cohérente avec le récit qui fait de la Commune une réaction nationaliste contre les Prussiens et leurs « collabos » versaillais. Cette histoire à tendance républicaine (la Commune serait la mère de la IIIe République, alors qu’en réalité cette dernière naquit de son écrasement [1]) escamote commodément une réalité pourtant bien comprise, à l’époque, jusque par les anticommunards. Ainsi, comme le rapporte Kristin Ross, l’un d’entre eux imputait-il « les événements qui v[enai]ent de se dérouler à Paris aux clubs et aux réunions […], au désir de ces gens de vivre mieux que leur condition ne le permet (p. 21) ». Ces mots indiquent sans ambiguïté qu’il s’agissait là de lutte des classes, et pas seulement d’une réaction nationaliste.

La fin du Second Empire (parfois appelée « Empire libéral », par contraste avec ses premières années, dites « Empire autoritaire ») voit monter l’effervescence révolutionnaire dans les milieux populaires. « S’il fallait faire remonter l’histoire de la Commune à un unique point de départ, il ne serait pas idiot de choisir le 19 juin 1868, date de la première réunion publique non autorisée à Paris sous le Second Empire (p. 21) », dit l’historien Robert Wolfe cité par Kristin Ross. « Dès les premiers mois de 1869, poursuit-elle, on en appelait à la Commune dans toutes les réunions, et “Vive la Commune” était le cri qui ouvrait et concluait les séances dans les clubs du nord de Paris, les plus révolutionnaires […] (p. 26) ». Ainsi, lorsque le peuple prit le pouvoir durant le siège de Paris, le nom de Commune s’imposa-t-il tout naturellement. La Commune commence donc bien avant la guerre de 1870, mais encore, elle perdure bien au-delà de sa défaite militaire — et cet article et surtout le livre auquel il se réfère n’en sont que des énièmes traces supplémentaires. En effet, l’événement va survivre et connaître de nouveaux développements dans les esprits, les écrits, les actions des communards exilés et de leurs camarades — Kristin Ross s’intéresse ici surtout à trois d’entre eux : William Morris, Élisée Reclus et Pierre Kropotkine. À Genève et à Londres, ces trois-là et beaucoup d’autres ont non seulement commémoré, mais célébré la Commune, et développé ses idées et intuitions essentielles. Cette belle étude de Kristin Ross étudie ainsi la généalogie du communisme anarchiste qui réunit ces trois auteurs. Arrêtons-nous donc sur quelques « actes importants », bien que rarement mis en avant, de la Commune.

« […] Loin d’indiquer un retour aux principes de la révolution bourgeoise de 1789, le mot d’ordre de la République universelle lancé par les communards marque leur rupture avec l’héritage de la Révolution française, en faveur d’un véritable internationalisme ouvrier. Trois actes importants devaient montrer à quel point ce mot d’ordre avait été repensé pour servir des fins nouvelles : l’incendie de la guillotine sur la place Voltaire le 10 avril : la destruction, le 16 mai, de la colonne Vendôme, édifiée à la gloire des conquêtes napoléoniennes : et la création le 11 avril de l’Union des femmes.
Quand un groupe constitué principalement de femmes traîna une guillotine sous la statue de Voltaire et y mit le feu, il s’agissait vraisemblablement de briser toute équivalence entre révolution et échafaud. La destruction de la colonne Vendôme fut, d’après le communard Benoît Malon, un acte de protestation contre les guerres entre les peuples et de défense de la fraternité internationale. (p. 30-31.) »

« L’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés se développa rapidement en mettant sur pied des comités qui se réunissaient quotidiennement dans presque tous les arrondissements de Paris. Elle devint la plus grande et la plus efficace des organisations de la Commune. […] Ses membres venaient des corps de métier les plus divers mais les travailleuses de l’habillement — couturières, blanchisseuses, tailleuses, drapières — étaient les plus nombreuses. […] L’Union imaginait une réorganisation complète du travail des femmes et la fin de l’inégalité économique fondée sur le genre en même temps qu’elle répondait, comme l’indique son nom complet, à l’urgence de la situation de combat et à la nécessité de participer à l’ambulance, de fabriquer des sacs de sable pour les barricades et de servir sur ces mêmes barricades. “Nous voulons le travail, mais pour en garder le produit. […] Plus d’exploiteurs, plus de maîtres […] Le travail et le bien-être pour tous.” [2] (p. 36-37). »

Il n’est pas indifférent de savoir que la fondatrice de l’Union des femmes était une jeune Russe de vingt ans, Élizabeth Dmitrieff qui, avant de venir à Paris au moment de la proclamation de la Commune, venait de passer trois mois à Londres à discuter avec Marx « des organisations rurales traditionnelles russes, l’obscina et l’artel (p. 32) » — formes de coopératives « spontanées » entre travailleurs des champs et de l’artisanat. L’Union des femmes, ensuite, projeta d’organiser des ateliers autonomes de femmes, qui s’intégreraient, tout en préservant leur indépendance, à l’organisation fédérative de la Commune…

Les versaillais firent de la participation d’étranger•ère•s à la Commune un thème récurrent de leur propagande : ainsi, « le Chevalier d’Alix, auteur d’un dictionnaire anticommunard, note à l’entrée “étranger” : “Ce qui constitue la majorité des insurgés parisiens. — On les évalue à trente mille de toutes les nationalités”. Et Taine, dans une lettre écrite en mai 1871, parle d’“environ cent mille insurgés aujourd’hui, dont cinquante mille étrangers.” (p. 39) ». Même si ces chiffres sont exagérément grossis, il est bien vrai que la Commune s’était donné pour idéal la République universelle. Il faut cependant bien préciser ce qu’elle entendait sous ce terme : une « association volontaire de toutes les initiatives locales [3] » — ou, comme l’entendait Reclus, une « libre confédération de collectivités autonomes ». Et au cas où ces définitions ne seraient pas encore suffisamment claires, Gustave Lefrançais, autre communard, ajoute : « Le prolétariat n’arrivera à s’émanciper réellement qu’à la condition de se débarrasser de la République, dernière forme, et non la moins malfaisante, des gouvernements autoritaires. (p. 49) »

Kristin Ross étudie ensuite les actions et les idées de la Commune qui furent reprises et développées par les trois « communistes anarchistes » déjà cités, Morris, Reclus et Kropotkine. Dans le chapitre intitulé « Luxe communal », elle examine « les idées sur l’art et l’éducation qui circulaient pendant la Commune et les actions menées par les communards dans ces deux domaines (p. 51) ». Là comme ailleurs, l’élément essentiel est celui de la polyvalence des hommes et des femmes, et du refus de la séparation entre eux-mêmes et le contenu de leur activité. Cela commence par la revendication d’une école « polytechnique » qui en finit avec la division entre « manuels » et « intellectuels ». Par ailleurs, la Commune instaure l’éducation publique, gratuite, obligatoire et laïque. Plus tard, la IIIe République s’en inspirera pour son projet d’école publique. Mais bien sûr, les contenus et le style ne seront plus les mêmes — il suffira de rappeler que la Commune se voulait internationaliste, tandis que la IIIe République mena une politique impérialiste et développa l’exploitation coloniale.

Réunis au sein de la Fédération des artistes, les artistes et artisans remirent en cause les barrières entre leurs métiers (ainsi de la peinture et de la gravure ou de la sculpture et de la fonderie, par exemple, ou des beaux-arts et des arts décoratifs). Des cordonniers revendiquaient le nom d’« artistes chaussuriers » tandis que des artistes, loin de se préoccuper, comme on aurait pu s’y attendre, de patrimoine artistique ou de statut de l’artiste, voulaient, comme l’affirmait le manifeste de leur Fédération, concourir « à notre régénération, à l’inauguration du luxe communal et aux splendeurs de l’avenir et à la République universelle » ; ainsi, commente Kristin Ross, « dans son sens le plus étendu, le “luxe communal” que le comité tendait à inaugurer suppose de transformer les coordonnées esthétiques de l’ensemble de la communauté (p. 73) ».

William Morris, l’auteur anglais du roman utopiste Nouvelles de nulle part, et l’un des « principaux soutiens britanniques de la mémoire de la Commune », reprit ces orientations révolutionnaires dans sa conférence « L’art en ploutocratie » (dans Contre l’art d’élite) : « Au préalable, je vous demanderai d’étendre l’acception du mot “art” au-delà des productions artistiques explicites, de façon à embrasser non seulement la peinture, la sculpture et l’architecture, mais aussi les formes et les couleurs de tous les biens domestiques, voire la disposition des champs pour le labour et la pâture, l’entretien des villes et de nos chemins, voies et routes : bref, d’étendre le sens du mot “art”, jusqu’à englober la configuration de tous les aspects extérieurs de notre vie. (p. 80) » Contre la propagande versaillaise, qui prétendait que partager, c’était « nécessairement partager la misère », le « luxe communal » ripostait « en proposant un type de monde absolument différent : un monde où chacun prenait sa part du meilleur (p. 81) ».

Kropotkine, quant à lui, décida à l’automne 1871 d’abandonner ses études scientifiques et géographiques pour se consacrer au militantisme politique. Lors d’un voyage d’étude en Suède et en Finlande, il réalisa, en observant les conditions de vie des paysans pauvres, qu’il ne servirait à rien d’imaginer de meilleurs systèmes de production agricole à partir des plus récentes découvertes scientifiques, tant que leur condition misérable les empêcherait ne serait-ce que d’envisager de les mettre en œuvre. « Tant qu’une transformation sociale complète ne donnerait pas aux paysans le loisir de penser et de développer leur vie intellectuelle la contradiction entre sa propre situation et la leur serait trop grande […] Il refusa le poste à la Société [impériale] de géographie [qu’on venait de lui proposer à Saint-Pétersbourg]. (p. 85) »

À peu près au même moment, William Morris marchait en Islande. « C’est parmi les pêcheurs et les paysans d’Islande, écrivit-il plus tard, qu’il “apprit une leçon […] : que la misère la plus noire est un mal dérisoire à côté de l’inégalité des classes”. (p. 86) ». Kropotkine, lui, tira de ce voyage et de quelques autres (en Sibérie particulièrement) les bases de sa « théorie évolutionniste de la coopération qu’il développa dans L’Entraide ». Et la Commune elle aussi nourrit sa réflexion : « À quoi voulez-vous que les deux millions de Parisiens et de Parisiennes s’appliquent quand ils n’auront plus à habiller et à amuser les princes russes, les boyards roumains et les dames de la finance de Berlin ? », demandait-il. « Sa réponse », nous dit Kristin Ross, « est une vision extrêmement détaillée de Paris résolvant ses problèmes d’approvisionnement par l’emploi de méthodes horticoles intensives dans tout le département de la Seine et de la Seine-et-Oise (p. 87) ». Les conditions de contrainte extrême d’un siège comme celui de Paris et celles qui règnent sur les étendues glacées des pays nordiques ont ainsi amené aussi bien Morris (qui voyagea lui aussi en 1871, mais en Islande) que Reclus (dont les périples géographiques le menèrent à travers la terre entière) et Kropotkine à réfléchir à une voie véritablement communiste, seule possibilité de les affronter tout en transformant la vie des hommes et des femmes d’une façon désirable.

Tous les trois étaient aussi d’accord sur le refus de toute autorité centralisée (État), qu’elle soit justifiée par des nécessités géographiques ou politiques. Leur modèle resta toujours celui de la Commune, soit une fédération de communes libres. Mais attention : « commune » n’a pas nécessairement pour eux une signification géographique — il s’agit simplement d’un regroupement d’égales et d’égaux qui peut se produire sur de tout autres bases que territoriales. Surtout, ils mettaient en garde contre l’isolement de ces communes, qui leur ferait courir un grave danger d’anéantissement par l’État et le capital. Ici, nous retrouvons une ambivalence que nous connaissons encore aujourd’hui : comment de petites « communes libres », souvent indispensables pour créer et maintenir des bases et des ressources d’opposition radicale au capitalisme (on peut regrouper sous ce nom des communautés, des coopératives, des groupes divers et variés) peuvent-elles échapper à la « contamination par des institutions extérieures comme la propriété privée et la subjugation des femmes » ? « C’est qu’on ne s’isole point impunément, prévenait Reclus : l’arbre que l’on transplante et que l’on met sous verre risque fort de n’avoir plus de sève, et l’être humain est bien plus sensible encore que la plante. La clôture tracée autour de lui par les limites de la colonie ne peut que lui être mortelle. Il s’accoutume à son étroit milieu et, de citoyen du monde qu’il était, il se rapetisse graduellement aux simples dimensions d’un propriétaire. (p. 147) »

Pour terminer, Kristin Ross évoque le rôle de précurseurs de la pensée écologiste qui est aujourd’hui reconnu à nos trois penseurs anarchistes. Cependant, observe-t-elle, il est rare qu’on fasse allusion à la Commune lorsqu’on évoque cette dimension.

« Pourtant, si l’on doit avancer des hypothèses sur ce qui peut attirer des militants et des théoriciens d’aujourd’hui vers ce corpus de pensée, il faut souligner non seulement son appréhension visionnaire de la nature antiécologique du capitalisme, mais aussi le caractère singulièrement intransigeant de cette appréhension. Et c’est là, selon moi, qu’on peut attirer l’attention sur une autre conséquence majeure, pour les penseurs en question […], du fait d’avoir vécu l’événement récent de la Commune, l’ampleur de ses aspirations aussi bien que la sauvagerie de son anéantissement. Pour aucun d’entre eux il n’était question de réforme ou de solution partielle. La réparation de la nature ne pouvait venir que du démantèlement complet du commerce international et du système capitaliste. (p. 171.) »

Nous étions déjà redevables à Kristin Ross d’un bel essai sur Mai 68 et ses vies ultérieures [4] dans lequel elle s’élevait contre l’interprétation réductrice qui fait de mai 68 le tremplin du néolibéralisme. Elle nous donne aujourd’hui un (petit, 186 pages) livre important et tout à fait passionnant, à lire d’urgence pour qui se doute que l’événement de la Commune ne fut pas ce miracle révolutionnaire que l’on nous présente parfois, pour mieux le couper de ses ascendants et de l’imaginaire qu’il continue d’engendrer.