Archive pour kropotkine cooperation et entr’aide

Une mise au point toujours Ô combien d’actualité sur la science…

Posted in actualité, altermondialisme, écologie & climat, économie, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, science et nouvel ordre mondial with tags , , , , , , , on 17 mai 2013 by Résistance 71

La science moderne et l’anarchisme

 

Pierre Kropotkine (1903)

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~ Mai 2013 ~

 

Quelle est donc la position occupée par l’anarchisme dans le grand mouvement intellectuel du XIXème siècle ?

L’anarchisme est un concept mondial fondé sur l’explication mécanique de tout phénomène, embrassant la nature dans son entièreté, incluant la vie des sociétés humaines ainsi que leurs problèmes économiques, politiques et moraux. Sa méthode d’étude est la même que celles des sciences naturelles, par lesquelles toute conclusion scientifique doit être vérifiée. Son but est de construire une philosophie synthétique comprenant en une généralisation tout phénomène naturel, et donc la vie de toute société, en évitant les erreurs dans lesquelles se sont fourvoyés Auguste Comte et Herbert Spencer.

Il est ainsi naturel que pour toutes les questions de la vie moderne, l’anarchisme doive donner de nouvelles réponses et s’en tenir à une position différente de celle de la politique et dans une certaine mesure, de tous les partis socialistes, qui ne se sont pas encore libérés des fictions métaphysiques anciennes.

Bien entendu, l’élaboration d’une conception mondiale complète n’a pour ainsi dire pas commencé dans sa phase sociologique, c’est à dire dans la partie qui a à faire avec la vie et l’évolution des sociétés. Mais le peu qui a été fait, porte indubitablement la marque, même si faiblement, d’un caractère certain. Dans le domaine de la philosophie du droit, de la théorie de la moralité, de l’économie politique, de l’histoire (à la fois des nations et des institutions), l’anarchisme a déjà montré qu’il ne se satisferait pas de conclusions métaphysiques, mais recherchera, dans tous les cas, une fondation dans les sciences-naturelles. Il rejette la méthaphysique de Hegel, de Schelling et de Kant, il démonte les commentateurs de la loi romaine et canonique, ainsi que les apologistes de l’État; il ne considère pas l’économie politique métaphysique comme une science et il aspire à gagner une compréhension claire sur toute question soulevée dans ces secteurs de la connaissance. Fondant sa méthode de recherche sur les multiples exemples qui ont été révélés ces trente ou quarante dernières années dans le domaine naturaliste.

De la même manière que les conceptions métaphysiques d’un esprit universel ou de la force créative de la Nature, de l’incarnation de l’Idée, du but de la Nature, du sens de la vie, de l’Inconnu, de l’Humanité (conçue comme ayant une existence spirtituelle séparée) etc, de la même manière que tous ces concepts ont été balayé par la philosophie matérialiste d’aujourd’hui, tandis que les embryons des généralités cachés sous ces termes nébuleux sont traduits dans le langage concret des sciences naturelles, nous procédons alors à nous intéresser aux faits de la vie sociale. Nous essayons là encore d’enlever les toiles d’araignées et de voir quels embryons de généralités, s’il y en a, auraient bien pu se cacher en dessous de tous ces mots nébuleux.

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 Quand les métaphysiciens essaient de convaincre le naturaliste que la vie mentale et morale de l’humain se développe en accord avec de certaines “lois immanentes de l’esprit”, ce dernier hausse les épaules et continue son étude physiologique du phénomène mental et moral de la vie, avec pour but de montrer qu’elle peut être résolue par des phénomènes chimiques et physiques. Il aspire à découvrir les lois naturelles qui en sont la base. De manière similaire, lorsqu’on dit aux anarchistes, par exemple comme Hegel le disait, que chaque développement se constitue d’une thèse, d’une anti-thèse et d’une synthèse ou que “le but de la loi est l’établissement de la Justice qui représente la réalisation de l’idée la plus haute”; ou une fois de plus lorsqu’on leur demande, qu’est-ce qui constitue à leur avis le “sens de la vie” ? Ils haussent simplement les épaules et se demandent dans l’état actuel des choses de la science naturelle, comment peut-on encore trouver des gens si rétrogrades pour croire en pareils mots et s’exprimant toujours dans un langage emprunt d’un anthropomorphisme primitif (conception de la nature comme étant quelque chose de gouverné par une entité à laquelle on prête des attributs humains). La pédantrie verbale n’impressionne pas les anarchistes parce que ceux-ci savent que les mots ne font que cacher une ignorance, c’est à dire une connaissance incomplète ou pire, de vulgaires superstitions. Ils continuent ainsi leur étude des idées sociales présentes et passées et des institutions en fonction de la méthode de recherche inductive. Ce faisant, ils découvrent bien évidemment, que le développement d’une vie sociale est bien plus complexe et bien plus intéressant sur un plan pratique, qu’il ne paraîtrait d’une telle formule.

Nous en avons entendu pas mal au sujet de la “méthode dialectique”, qui fut recommandée pour formuler l’idéal socialiste. Nous ne reconnaissons pas une telle méthode, la science moderne n’a  rien à faire avec elle non plus. “La méthode dialectique” rappelle au naturaliste moderne quelque chose qui n’a plus court depuis bien longtemps, quelque chose de dépassé et maintenant joyeusement oublié par la science. Les découvertes du XIXème siècle en physique, mécanique, technologie, chimie, biologie, psychologie physique, anthropologie, psychologie des nations etc, l’ont été non pas par la méthode dialectique, mais la méthode de la science-naturelle, la méthode d’induction et de déduction. Et comme l’Homme fait partie intégrante de la Nature et comme la vie de son “esprit”, personnel et social, n’est juste qu’un phénomène naturel tout comme l’est la croissance d’une fleur ou l’évolution de la vie sociale au sein d’une fourmilière ou d’une ruche, il n’y a aucune raison pour soudainement changer notre méthode d’étude en passant de l’étude des fleurs à celle de l’Humain ou d’une colonie de castors à une ville humaine.

La méthode inductive-déductive a si bien prouvé ses mérites au XIXème siècle, qui par son application a forcé la science à avancer bien plus en cent ans que les deux mille ans qui ont précédés et lorsque cette méthode a commencé à être appliquée à la recherche sur la société humaine, jamais atteignit-on le point où il devenait nécessaire de l’abandonner et d’adopter encore la scolastique médiévale, révisée par Hegel.

De plus, lorsque les naturalistes philistins par exemple, se basant sur le “darwinisme”, commencèrent à enseigner: “Ecrasons les plus faibles que nous, c’est la loi de la nature”, il fut facile pour nous de prouver par la même méthode scientifique qu’une telle loi n’existait pas; que la vie dans le règne animal nous apprend quelque chose de totalement différent et que les conclusions tirées par les Philistins étaient complètement non-scientifiques. Ils étaient autant anti-scientifique que, par exemple, la suggestion que l’inégalité de richesse est une loi de la nature ou que le capitalisme est la meilleure organisation sociale calculée pour promouvoir le progrès. Précisément, cette méthode de la science-naturelle, appliquée aux schémas économiques, nous permet de prouver que les soi-disantes “lois” de la sociologie de la classe-moyenne, incluant aussi leur économie politique, ne sont pas du tout des lois, mais de simples suppositions, ou plutôt des assertions qui n’ont jamais été vérifiées. De plus, toute recherche ne porte ses fruits que lorsqu’elle a un but défini, lorsqu’elle est effectuée dans le but d’obtenir une réponse à une question bien définie et bien posée. Ainsi l’observateur voit le plus clairement la connexion qui existe entre le problème et son concept général de l’univers, la place qu’occupe le problème dans l’univers.

Mieux il comprend l’importance du problème dans le concept général et plus facile sera la réponse. La question donc, que l’anarchisme se pose peut-être formulée ainsi:Quelles formes de vie sociale assurent à une société donnée et au-delà à l’humanité de manière générale, la plus grande somme de bonheur et donc de vitalité ?” Quelles formes de vie sociale permettent une telle quantité de bonheur de croître et de se développer, quantitativement tout autant que qualitativement et de la sorte, devenir plus complètes et plus variées ?” (desquelles, soit dit en passant, une définition du progrès est dérivée). Le désir de promouvoir l’évolution dans cette direction détermine à la fois l’activité scientifique, sociale et artistique de l’anarchiste.

 

Source:

http://dwardmac.pitzer.edu/anarchist_archives/kropotkin/science/scienceVII.html

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La mystification par le malthusianisme et le darwinisme-social: Pour une compréhension progressiste de la nature humaine… 3ème et dernière partie…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, résistance politique, science et nouvel ordre mondial with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 9 juillet 2012 by Résistance 71

« Le Prince de l’évolution » (Lee Alan Dugatkin) 3ème partie

1ère partie

2ème partie

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« La terre ne nous appartient pas, nous ne faisons que l’emprunter à nos enfants »

(Proverbe Lakota Sioux)

« Mitakuye Oyasin » (Nous sommes tous inter-connectés) – Lakota Sioux –

« La machine d’État, dans toutes les sociétés occidentales, devient de plus en plus étatique, c’est à dire qu’elle va devenir de plus en plus autoritaire ; et de plus en plus autoritaire, pendant un bon moment au moins, avec l’accord profond de la majorité, qu’on appelle souvent la majorité silencieuse… La machine étatique va aboutir à une espèce de fascisme, pas un fascisme de parti, mais un fascisme intérieur. »

(Pierre Clastres, pensée visionnaire de 1975, dans un entretien avec l’Anti-Mythes)

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Chapitre 6

Nous sommes tous inter-reliés

[…] Les conséquences politiques de l’entr’aide mutuelle s’étendaient bien au-delà de la Révolution Française. Les discussions sur l’entr’aide, sous une forme ou une autre, permirent la plupart des écrits de Kropotkine sur la politique, mais furent particulièrement importantes dans son livre “La conquête du pain” (1892), son pamphlet “La science moderne et l’anarchisme” (1908) et son article “Les bases scientifiques de l’anarchisme” (1887), qui parurent dans la revue XIXème Siècle.

Les racines de l’anarchisme, que Kropotkine définissait comme étant “un système de socialisme non-gouvernemental”, étaient comme rhizomes à l’entr’aide mutuelle. Bien que Pierre pensait sans aucun doute beaucoup de bien des implications philosophiques de l’anarchisme, le concept lui-même n’était pas une abstraction reliée aux lieux d’étude de philosophes. Au lieu de cela, l’anarchie et sa théorie sous-jacente de l’entr’aide mutuelle, trouvaient leur place au sein des sciences naturelles. “Le penseur anarchiste ne recourt pas à des conceptions métaphysiques comme les droits naturels et les devoirs de l’État”, assurait Kropotkine à ses lecteurs. Au contraire, la théorie de l’anarchisme repose sur la science et plus particulièreement sur la science de la biologie évolutionniste. L’Homme était partie intégrante de la Nature et ses instincts sociétaires pouvaient être étudiés de la même manière qu’on étudie les poissons ou les grenouilles. “Il n’y a aucune raison de changer soudainement notre méthode de recherche lorsque nous passons de la fleur à l’humain ou d’une colonie de castors à une ville humaine”, clamait Kropotkine.

Dans les écrits de Darwin, Kropotkine trouva les éléments de cohésion qui reliaient l’entr’aide mutuelle et la politique chez les humains. Dans “La Filiation de l’Homme”, publié douze ans après son “Origine de l’Homme”, Darwin offrait des explications quant au pourquoi quelques communautés humaines florissaient et d’autres échouaient. Et la réponse était: l’entr’aide mutuelle. La lecture de Darwin par Kropotkine impliquait que ces communautés qui incluaient le plus grand nombre d’altruistes florissaient. Voici qui était le véritable Darwin, comme Pierre le comprenait: “Le chapitre consacré par Darwin à ce sujet aurait pu être la base d’une vision bien différente et plus complète, englobante de la nature et du développement des sociétés humaines.”

Les efforts de Kropotkine pour promouvoir un système politique bâti sur l’entr’aide mutuelle représentaient à ses yeux bien plus que la connexion entre ses passions scientifiques et politiques ; il avait le sentiment profond que cela était matière à la survie même de l’espèce humaine […]

[…] De manière conceptuelle, le défi était très direct. Pour parvenir à établir une bonne société, nous devons simplement suivre les règles de la nature: “La voie tracée par la philosophie moderne de l’évolution”, comme Kropotkine aimait l’appeler.

Lorsque les gens comprendront le processus de l’évolution, ils pourront être convaincus des aspects organiques de la société, un organisme qui ne demandait qu’à “trouver le meilleur moyen de combiner les désirs de l’individu avec ceux de la coopération pour le bien-être de l’espèce”.

Si une telle société était étudiée de la façon qu’un scientifique de l’histoire naturelle étudierait, disons un escargot, les observations considéreraient aussi nécessairement la question des parasites. Dans la société humaine, les parasites vinrent d’une forme d’individus qui essayèrent de pomper la société et de coopter toutes les ressources pour eux-même. Bien que ces parasites mirent en danger l’existence même du super-organisme sociétaire, ils fournirent également une cible. Eliminons les parasites en même temps que l’environnement dans lequel ces parasites prolifèrent et le résultat sera une société où règnera suprêmement l’entr’aide mutuelle.

La question pratique devenait alors comment réaliser cela et surtout où commencer ?

Kropotkine argumentait que les anarchistes devaient se concentrer sur les sociétés européennes, où il y avait à la fois une abondance de richesses, menant potentiellement à une société prospère et un foyer de parasites capitalistes. Les richesses de la société occidentale, clamait Pierre, étaient accumulées par le biais des mains et du travail de millions de travailleurs sur une longue période de temps. Au début, cela impliqua de construire une infrastructure dans laquelle, “chaque hectare de terrain a son histoire de travaux forcés”, se lamentait Pierre “d’un labeur intolérable de la souffrance des gens. Chaque kilomètre de rail de chemin de fer a reçu sa part de sang humain.” Alors que les temps changeaient, ainsi le fit également la source d’abondance. “Avec la coopération de ces êtres intelligents, les machines modernes, elles-mêmes le fruit de trois ou quatre générations d’inventeurs, pour la plupart inconnus, cent personnes fabriquent de quoi habiller dix mille personnes pour une période de deux ans”, écrivait Kropotkine ; mais les gens dont le travail a généré la richesse, ceux qui ont véritablement construit l’infrastructure et créé les machines, ne partagent que très peu les récompenses qui ont émergées de leur travail. Les parasites économiques ont volé toute la richesse, acheté toute la terre et moyens de production, laissant les travailleurs dans le néant. Les produits et dividendes de la masse ont été usurpés par quelques tricheurs, proclamait Kropotkine. “De quel droit quelqu’un peut-il s’approprier le plus petit morceau de ce tout immense et dire: ceci m’appartient et ne vous appartient pas ?” demandait Pierre. Cette apropriation des plus injuste était anti-naturelle aussi loin que Kropotkine envisionnait les choses. Cela allait à l’encontre des forces évolutionnaires qui font bouger les sociétés vers des actions justes et bonnes pour le bien de tous.

La solution au problème du parasitage économique humain était l’expropriation, la redistribution de la richesse accumulée par le petit nombre au grand nombre. Ceci seulement pourra rétablir l’équilibre naturel  des choses dans l’évolution.

“Ceci ne pourra pas être accompli par des actes parlementaires, mais seulement en prenant possession immédiate et effective de tout ce qui est nécessaire pour assurer le bien-être de toutes et tous, ceci est la seule méthode scientifique de travailler”, écrivait Kropotkine.

Il ne voyait pas la violence comme un moyen nécessaire à cette fin altruiste. Le système capitaliste est un système contre-nature et il est par définition instable et facile à mener à l’extinction. Un mélange de grèves générales et de fermetures, pensait Kropotkine, causeraient la désorganisation complète du système fondé sur l’entreprise privée et le salariat. La société serait forcée de prendre la production en compte elle-même, dans sa totalité et de réorganiser l’ensemble pour suffire aux besoins de tous. Au même moment, les gens prendraient le contrôle de la distribution des biens de consommation et alimentaires, des vêtements, du logement, des transports et des moyens de productions, de distribution et de services. Cela prendrait un certain temps, mais libérée des chaînes de l’économie parasitaire et avec la puissance de la propriété commune, l’entr’aide mutuelle reprendrait ses droits. Le super-organisme résultant de ce processus “ne serait pas cristallisé dans des formes rigides et définitives, mais continuerait à modifier ses aspects parce qu’il sera un organisme vivant et évoluant”, nota Kropotkine

(NdT: Plusieurs exemples se sont déroulés dans l’histoire de ce processus. Le plus marquant ayant été la révolution libertaire espagnole de 1936-39, elle-même le résultat d’une culture anarchiste espagnole qui éduqua les gens dès 1869. Un exemple toujours actif aujourd’hui est la Commune d’Oaxaca au Mexique et le mouvement du Chiapas. Bien évidemment, les médias n’en parlent JAMAIS, il ne faut pas donner de mauvaises idées aux moutons occidentaux…).

Une telle société dans laquelle une journée de 4 ou 5 heures de travail jusqu’à l’âge 45 ou 50 ans, permettrait de produire facilement tout ce qui est nécessaire pour le confort de la société, cette société éduquerait tous ses membres et donneraient le choix de carrière. Les bénéfices évidents de l’entr’aide mutuelle encourageraient les gens a accomplir ce qui est bon pour la communauté, ce qui en retour, serait une justification de l’entr’aide mutuelle […]

[…] Les racines de l’éthique ont émergé de la biologie évolutioniste; pas la biologie du “chien qui mange le chien” promue par les “faux darwinistes” tel Huxley, des idées, pensait Kropotkine, qui menaient les gens à panser que “le mal était la seule leçon que l’Homme pouvait tirer de la nature”. Au lieu de cela, ce fut Darwin lui-même qui écrivit sur l’évolution de l’altruisme humain et ses effets sur les communautés dans son ouvrage “La filiation de l’Homme”, qui donna à Pierre une explication naturaliste de l’éthique. Kropotkine écrivit dans son magnus opus sur le sujet: “Ethique: origine et développement”:

“Etant ainsi nécessaire pour la préservation, le bien-être et le développement progressif de chaque espèce, l’instinct d’entr’aide mutuelle est devenu ce que Darwin a décrit comme ‘un instinct permanent’… il est toujours à l’œuvre dans tout animal social et spécifiquement chez l’Homme.”

L’entr’aide mutuelle, comme tous les traits favorisés par la sélection naturelle, peut-être représenté sous la forme d’un arbre […]

[…] Au cours de l’évolution, les organismes qui agissent de manière éthique seraient favorisés par la sélection naturelle. Kropotkine pensait que les animaux et les humains agissaient pour maximiser le plaisir et le bien-être et minimiser la douleur et la souffrance et parce que l’entr’aide mutuelle était bénéfique aux espèces, la sélection naturelle favoriserait les organismes qui associeraient l’action éthique avec le plaisir et l’absence d’action éthique avec la douleur. “Quand une bande de singes voient un de leur membre tomber des suites d’un tir de chasseur, ces singes obéissent à un sentiment de compassion plus fort que toutes leurs considérations personnelles pour la sécurité”, écrivait Kropotkine… Il nare le même phénomène concernant des fourmis qui se précipitent dans les flammes pour sauver leurs petits camarades. “le monde animal… des insectes à l’humain, sait parfaitement ce qui est bien et ce qui est mal et ce sans consulter une bible ou toute autre philosophy..” expliquait Kropotkine à ses lecteurs.

La science et la politique de Pierre Kropotkine touchaient à tant de problèmes fondamentaux concernant la place de l’humanité dans la nature, cela n’etait pas du tout surprenant de voir que beaucoup de gens voulaient entendre bien plus sur ce qu’il avait à en dire. Ainsi, le temps était venu pour Pierre de prendre son entr’aide mutuelle pour un tour académique. Heureux de parler avec quiconque voudrait l’écouter et discuter avec lui, Kropotkine s’en fut en 1897 pour le premier de ses deux tours académiques aux Etats-Unis.

Chapitre 7

Un Russe bien préservé

Kropotkine l’éclectique fit le tour de l’Amérique du Nord en 1897 puis de nouveau en 1901. Là-bas, durant des mois et au travers de milliers de kilomètres de voies ferrées, le plus souvent devant des parterres d’audience complets se comptant par milliers, il donna des douzaines de discours sur des sujets tels que: l’entr’aide mutuelle, la géographie, la géologie, la littérature russe et sur la chrétienté. D’autres anarchistes, russes ou autres, tels que Michel Bakounine, Serge Kravchinski et Alexandre Berkman, avaient déjà visité ou immigré en Amérique du Nord, au début du XXème siècle, mais l’impact qu’ils eurent sur les gens au Canada ou aux Etats-Unis fut minimum comparé à la réception qui fut faite à Kropotkine […]

[…] Quatre mois après le second départ de Kropotkine des Etats-Unis, le président William McKinley fut assassiné à l’exposition Panaméricaine des chutes du Niagara dans l’état de New York, par l’anarchiste Léon Czolgosz…

Une vague anti-anarchiste déferla sur les Etats-Unis. Bien qu’absolument aucune preuve n’ait pu être faite là dessus, des rumeurs commencèrent à circuler disant que Kropotkine ainsi qu’Emma Goldman, avaient ourdi le complot de l’assassinat de McKinley lorsque Pierre était à Hull House. Peu de temps après, en réponse directe à l’assassinat du président, le congrès des Etats-Unis passa la loi d’immigration de 1903 qui étendait le banissement d’immigrants pour y inclure “les anarchistes ou toute personne qui croit ou fait état que renverser par force le gouvernement ou l’état des Etats-Unis ou tout gouvernement que ce soit.” Il n’y aura pas de troisième visite en Amériqie du Nord pour Pierre Kropotkine.

Chapitre 8

Le vieux fou

“Du point de vue de la liberté, quel système serait le mieux ? Dans quelle direction doivent bouger les forces du progrès ? Je n’ai pas de doute que le meilleur système serait un système pas très éloigné de ce que propose Kropotkine.” (Bertrand Russel)

De retour à Londres en 1901, Pierre avait du mal à trouver du travail. Il avait du mal à trouver une maison d’édition pour son dernier livre “Idéaux et réalités dans la littérature russe” et de plus il était toujours en convalescence après une crise cardiaque, ce qui limitait sa capacité de travail […]

[…] Kropotkine était aussi frustré du calage du mouvement révolutionnaire anarchiste basé sur l’entr’aide mutuelle. La cause n’était pas aidée par l’augmentation du nombre d’assassinats de leaders politiques aux mains de soi-disants anarchistes. Bien qu’il refusait de condamner publiquement des actes spécifiques de terrorisme si les terroristes faisaient partie d’un groupe oppressé, Kropotkine voyait les actes de violence terroriste comme étant à la fois barbares et contre-productifs à la cause anarchiste. Au lieu de soutenir la faction armée de groupes anarchistes autour du monde, Pierre s’aligna avec les syndicalistes, un groupe unifié similaire à ses yeux aux guildes médiévales qu’il adorait tant.

Les sociétés anarchistes n’avaient pas le vent en poupe, de plus une thérorie rivale gagnait du terrain aux dépends de l’anarchisme biologique de Kropotkine. Bien que l’anarchisme et le marxisme partageaient le même but général d’une distribution équitable des ressources, Pierre détestait l’approche marxiste pour parvenir à ce but. Kropotkine se considérait lui-même comme un véritable communiste, dans le sens de la commune, vue comme un groupe d’individus partageant propriété et revenu communs, avec un corps décisionnaire non-hiérarchique et non pas comme marxiste, ayant une solution centrée sur l’État pour chaque problème, petit ou grand. De petites sociétés, coordonnées, coopératives entr’elles, autonomes, mais connectées, où “chaque région devient son propre producteur et son propre consommateur de biens produits”, sont le seul chemin vers un monde meilleur. Les expériences empiriques de sa vie et sa connaissance de la biologie de l’évolution ainsi que de la philosophie l’avaient convaincu que l’État était une grosse partie du problème et en aucun cas une solution.

Marx tout comme Kropotkine, avait essayé d’enrober sa théorie politique de biologie, mais Pierre ne voulait pas être partie prenante de cela. Kropotkine argumentait que le marxisme était très superficiel en matière biologique, car il ne focalisait que sur les sociétés humaines et leurs dynamiques; ceci était trop étriqué pour être valide. Au lieu de cela, c’était l’anarchie par son concept d’entr’aide mutuelle, qui représentait le seul lien véritable entre la politique et la biologie. “La méthode de recherche anarchiste est celle des sciences exactes, son but est de construire une philosophie synthétique comprenant en une généralisation toute la phénoménologie de la nature”, écrivit Kropotkine. Le marxisme, engoncé dans sa philosophie centrée sur l’État et sa caractéristique biologique étriquée, ne pouvait pas proposer cela. De plus Kropotkine voyait le marxisme comme un culte. “Leur mecque est à Berlin, leur religion catholique est le marxisme, quant au reste… Je m’en fiche”, écrivait-il.

Puis vint la révolte des paysans russes de 1905, comme résultat de la répression du gouvernement tzariste contre les travailleurs qui étaient de plus en plus en grève à St Petersbourg et dans le centre de la Russie, incluant une grève massive à St Petersbourg en Janvier 1905, impliquant quelques 120 ou 150 000 travailleurs. Le “dimanche sanglant” marqua le début de la révolte […]

[…] Bien que le tzar fit quelques concessions en conséquence de la révolution de 1905, dans les deux ans qui s’ensuivirent, le gouvernement russe regagna peu ou prou le contrôle total du pouvoir […]

[…] Pierre avait compris, que même si le gouvernement du tzar était déposé, le cours de ces évènements seul ne mènerait pas nécessairement à une société fondée sur l’entr’aide mutuelle. Pour s’assurer que cela puisse se faire dans le futur, il continua à écrire sur la philosophie et la morale de l’anarchisme, ceci inclua une entrée dans la renommée avec sa définition de l’anarchisme qu’on lui demanda d’écrire dans l’édition de 1910-11 de l’Encyclopedia Britannica: “L’anarchie est le principe ou la théorie de la vie, la conduite sous laquelle la société est conçue sans gouvernement”. Dans les sociétés anarchistes, qui sont une sorte de “vie organique dans les grandes largeurs, l’harmonie est obtenue non pas par la soumission à la loi ou par l’obéissance à une autorité quelconque, mais par les accords libres conclus entre des groupes variés.. pour la satisfaction de la variété infinie de besoins et d’aspirations de l’être civilisé, incluant bien sûr, la satisfaction d’un nombre toujours croissant de besoins dans les domaines scientifique, artistique, littéraire et sociable”, dit Kropitkine à ses lecteurs.

Bien que son entrée pour l’Encyclopedia Britannica ne fut pas à propos de la Russie per se, le message de Pierre au lecteur en ce qui concerne la Russie et la révolution était clair: “les anarchistes reconnaissent, que comme toute évolution de la nature, la lente évolution de la société est suivie de temps en temps par des périodes d’accélération de l’évolution qui sont appelées des révolutions et ils (les anarchistes) pensent que l’ère des révolutions n’est pas encore terminée.” Kropotkine était persuadé que plus de révolutions se produiraient dans son pays natal.

Avec sa philosophie de l’entr’aide mutuelle comme guide principal, Kropotkin voyait la révolution non-violente comme le chemin vers la société anarchiste. Des gens mourraient sûrement dans une telle révolution, mais la violence à grande échelle ne faisait absolument pas partie de la stratégie de Kropotkine […]

[…] Alors qu’il était en convalescence, Pierre entendit parler de la révolution de Février 1917 en Russie, qui déposa pour de bon le tzar Nicolas II et la dynastie des Romanov. C’était presque trop beau à croire pour Pierre.

La révolution de Février n’avait pas de leader et fut relativement pacifique, menée en partie par des grèves, des manifestations et des soulèvements étudiants. De manière encore plus remarquable, l’armée rejoignit la révolution, ce qui stoppa le pouvoir tzariste […]

[..] Les Kropotkine (NdT: Pierre et son épouse Sophie) arrivèrent à Pétrograde le 30 Mai 1917 et étaient attendus par une foule de plusieurs milliers de personnes qui attendaient leur arrivée, incluant deux officiels du gouvernement: Kerensky et Skobolev. Peu de temps après son retour en Russie, le premier ministre Kerensky offrit à Kropotkine le ministère de l’éducation du gouvernement provisioire russe, mais Pierre refusa, citant son dédain pour l’état et le gouvernement. Bien qu’il refusa toute position officielle, Kropotkine travailla avec Kerensky afin d’essayer de sécuriser des ressources suffisantes pour les necessiteux de la nation. Dès le mois d’Août, les Kropotkine quittèrent Pétrograde pour Moscou. Deux mois plus tard, le rêve de Kropotkine pour une Russie anarchiste s’évanouît pour de bon ; avec la révolution d’Octobre 1917 et la montée en puissance de Lénine et de son gouvernement sous contrôle et complètement centralisé, la Russie se dirigeait maintenant dans la direction opposée de celle que Kropotkine avait travaillé si dur pour.

Après la révolution d’Octobre, Kropotkine et Lénine échangèrent quelques lettres et se rencontrèrent même au moins une fois. Kropotkine en appela à Lénine pour qu’il laisse le peuple russe s’autodiriger, de sécuriser des ressources pour aider les paysans russes qui n’avaient plus assez à manger et de mettre fin aux exécutions des “ennemis de l’État”. Lénine fut cordial dans ses réponses et demandant même à Pierre s’il désirait que son livre sur la Révolution Française soit publiée par les presses d’état, mais il n’honora aucune des requêtes de Kropotkine. En fait, Lénine regardait ses échanges avec Kropotkine comme un moyen de garder quelque soutien de la part des paysans, mais en privé, Lénine était bien moins cordial, écrivant: “Je suis fatigué de ce vieux fou (Kropotkine). Il ne comprend rien à rien en politique et s’impose avec ses conseils, qui pour la plupart sont très stupides.” Trotski lui aussi, faisait peu de cas de Kropotkine, le dégradant comme un “anarchiste suranné”.

En Juin 1918, les Kropotkine s’établirent dans une petite maison dans le village de Dmirrov, à quelques soixante kilomètres au nord de Moscou […]

[…] Le 15 Octobre 1920, le New York Times publia un papier indiquant que “Kropotkine était en train de mourir de faim”… Le 9 Février 1921, le New York Times rapporta que Pierre Kropotkine s’était éteint (NdT: Emma Goldman passa quelque temps avec lui peu avant sa mort). Sa dépouille fut envoyée à Moscou, ses funérailles furent décidées pour le 12 Février. Lénine offrit des funérailles d’État, mais la famille de Kropotkine refusa. Une collecte fut rapidement organisée par des groupes anarchistes pour payer la cérémonie.

Une foule de plusieurs milliers de personnes alla à la rencontre du train qui ramenait le corps de Kropotkine à Moscou. La foule transporta le cercueil au palais du travail où il fut disposé dans le hall des colonnes avant son inhumation.

Épilogue

[…] En plus du fait que Kropotkine fut un des plus célèbres anarchistes politiques de l’histoire, il était une figure très importante en termes de sa science. Il fut la première personne qui proposa que la coopération animale était cruciale pour comprendre les processus de l’évolution. Il mit au défi le principe darwinien dominant qui prétendait que l’évolution n’était que le strict fait de la survie du plus fort. Ceci aurait déjà été assez remarquable si Kropotkine avait fait tout cela dans l’obscurité, mais bien au contraire, à son époque, il était la face publique de ces idées et une des personnes les plus reconnaissable de la planète, dissertant et donnant des conférences sur un nombre incroyable de sujets autour du monde.

Il y a aujourd’hui une sub-discipline à part entière de la biologie qui est dévouée à l’étude de la coopération et de l’altruisme chez les animaux. Ceci n’est pas une mince affaire. E.O. Wilson a nomément dit que comprendre la coopération et l’altruisme dans le règne animal est un des problèmes fondamentaux de l’étude de l’attitude animalière et qu’une insistance à ce sujet peut-être constatée dans les laboratoires de bon nombre de chercheurs qui se spécialisent dans ce domaine aujourd’hui et ce des laboratoires de UCLA à Princeton en passant par les universités du Texas ou d’Helsinki. Le travail de Kropotkine de la fin des années 1880 marque la date de naissance de ce champ de recherche.

Beaucoup des idées qui sont le point de focalisation de recherches dans les laboratoires modernes sur la coopération animalière sont basées sur la permutation d’idées qui ont d’abord été édictées par Pierre Kropotkine. Il y a littéralement des centaines d’articles scientifiques qui sortent chaque année sur la coopération animale, beaucoup dans des revues et magazines importants pour la recherche comme Nature ou Science et autant de ces articles prouvent que Kropotkine était un prophète en son domaine. Il parla de la coopération de divers animaux lorsqu’ils avaient pour tâche de surveiller et d’alerter, aujourd’hui des laboratoires des universités de Cornell et de Cambridge ont quelques douzaines de personnes qui recherchent en ce domaine particulier et tous peuvent remercier Kropotkine d’avoir amener ce sujet à la surface et d’avoir convaincu les gens de son importance.

Il ne fut pas seulement la première personne qui démontra clairement que la coopération était importante parmi les animaux, il fut aussi la première personne à argumenter fortement que comprendre la coopération chez les animaux mettrait en lumière la coopération chez l’humain et de fait permettrait à la science de promouvoir la coopération humaine et peut-être de permettre à notre espèce de se sauver elle-même de son auto-destruction. De nos jours, des anthropologues, des scientifiques de la politique, des économistes, et des psychologues publient des centaines de recherches chaque année sur la coopération humaine, et les chercheurs dans ces domaines commencent seulement à réaliser que beaucoup des sujets qu’il recherchent et étudient de près ont été suggérés et promus en première instance par Pierre Kropotkine.

Fin

La mystification par le malthusianisme et le darwinisme-social: Pour une compréhension progressiste de la nature humaine… 2ème partie

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, documentaire, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, science et nouvel ordre mondial, société libertaire with tags , , , , , , , , , , , , on 2 juillet 2012 by Résistance 71

« Le Prince de l’évolution » (Alan Lee Dugatkin) 2ème partie

1ère partie

3ème partie

*  *  *

« Mais que l’on refuse cette néo-théologie de l’histoire et son continuisme fanatique et dès lors les sociétés primitives cessent d’occuper le degré zéro de l’histoire, grosses qu’elles seraient en même temps de toute l’histoire à venir, inscrite d’avance en leur être. Libérée de ce peu innocent exotisme, l’anthropologie peut alors prendre au sérieux la vraie question du politique: pourquoi les sociétés primitives sont-elles des sociétés sans État ? Comme sociétés complètes, achevées, adultes et non plus comme embryons infra-politiques, les sociétés primitives n’ont pas l’État parce qu’elles le refusent, parce qu’elles refusent la division du corps social en dominants et dominés…

… Détenir le pouvoir, c’est l’exercer, c’est dominer ceux sur qui il s’exerce, voilà très précisément ce dont ne voulurent pas (plus), les sociétés primitives, voilà pourquoi les chefs y sont sans pouvoir et pourquoi le pouvoir ne se détache pas du corps de la société… L’exemple des sociétés primitives nous enseigne que la division n’est pas inhérente à l’être du social et qu’en d’autres termes, l’État n’est pas éternel… »

(Pierre Clastres)

*  *  *

Chapitre 4

Les fourmis n’ont pas lu Kant

[…] Dès son arrivée à Hull en Angleterre, Kropotkine commença immédiatement à chercher du travail. Après une brève incartade à Edimbourg en Ecosse, il retourna à Londres, où sous le nom de “Mr Levashov”, il obtint le travail d’analyste littéraire pour la revue “Nature” (NdT: aujourd’hui la plus grosse publication des sciences naturelles anglo-saxonne). Bien que le travail dura, son pseudonyme ne tint pas longtemps. Dans un moment comique de la carrière de Kropotkine, J. Scott Keltie, un des éditeurs de la revue “Nature”, demanda à Mr Levashov de commenter sur les livres de géographie d’un certain Pierre Kropotkine. Pierre, dans son honnêteté qu’il eut toute sa vie, confessa qu’il était en fait le nommé Kropotkine et qu’il se devait de se récuser lui-même d’être l’analyste de ses propres livres. Keltie, qui avait entendu parler de l’évasion de Kropotkine, dit alors à Kropotkine de commenter sur ses propres livres en utilisant son alias et de “simplement dire aux lecteurs de quoi il s’agit”.

Tout en travaillant pour “Nature”, il continua ses écrits géographiques. Ce qu’il manquait à l’ex-prince, c’était une chance pour l’action directe politique, alors que le mouvement anarchiste n’avait pas encore émergé en Angleterre. Dès qu’il trouva des tâches géographiques qu’il put effectuer en Suisse, Kropotkine déménagea là-bas, où il se refamiliarisa avec la fédération du Jura et s’installa dans le village de la Chaux-de-Fonds. Il sympathisa de suite avec quelques anarchistes prominents de l’époque dont Elisée Reclus, qui comme lui était géographe. C’est au sien de la fédération du Jura que Kropotkine écrivit un des ses essais les plus célèbre: “Aux jeunes gens”, dans lequel comme toujours, il marie la politique et la science […]

[…] (NdT: après avoir été expulsé de Suisse à la demande expresse du nouveau tzar Alexandre III, Kropotkine retourna en Angleterre, puis vint s’installer à Nice en France.)

La police française surveillait Pierre bien que celui-ci n’ait quasiment aucune attache avec le milieu anarchiste français à son grand dam. Le gouvernement russe maintint également une surveillance étroite de l’ex-prince, qui nota que “des espions russes commencèrent à parader de nouveau et en nombre signifiant dans notre petite ville”. Kropotkine fut encore arrêté en Décembre 1882, lors d’une raffle qui mis sous les verrous 65 anarchistes, cette fois-ci pour être membre de l’internationale ouvrière une organisation anarcho-socialiste illégale en France. Kropotkine savait que ses espoirs étaient minces car “une cour de police prononce toujours les sentences qui sont demandées par le gouvernement”.

Alors qu’il attendait son procès, On offrit à Kropotkine un ticket pour la liberté qu’il refusa. Un mystérieux ami britannique eut vent des problèmes de Kropotkine et envoya un messager en France “celui-ci était en possession d’une somme d’argent considérable pour monnayer ma libération”. Tout ce qui lui était demandé en échange était de “quitter la France immédiatement” pour ma propre sécurité. Bien que très touché par ce geste magnanime, Kropotkine déclina l’offre, sentant qu’il se devait de rester avec ceux qui avaient été arrêtés avec lui dans la raffle.

Bien que le procureur n’ait eu virtuellement aucune preuve pour soutenir le cas, Kropotkine fut jugé coupable en Janvier 1883 et condamné à cinq ans d’emprisonnement à la prison de Clairvaux. Cela ne toucha pas particulièrement Pierre, celui-ci ayant déjà été soumis aux dures conditions d’emprisonnement à Pierre & Paul en Russie et il était déterminé de tirer le maxinum de cette situation. On lui accorda un minimum dont du papier et des crayons ; il utilisa son temps et ses ressources pour écrire quelques articles pour l’ Encyclopedia Britannica.

Kropotkine avait toujours beaucoup d’amis dehors. L’ange gardien britannique du début ne fut pas le seul étranger qui jouera un rôle dans l’aventure carcérale de Kropotkine en France. Victor Hugo présenta une pétition au gouvernement français pour la libération de Kropotkine. Les signataires de la pétition incluaient un groupe de parlementaires britanniques, des douzaines de professeurs, les responsables du British Museum, les éditeurs de l’Encyclopedia Britannica et une suite de rédacteurs et rédacteurs en chef de journaux. Néanmoins, pas tout le monde manifestait le désir de joindre leur nom à la cause. Thomas Henry Huxley, de loin le scientifique le plus connu en Grande-Bretagne à l’époque, refusa catégoriquement de signer le document. Les idées politiques de Kropotkine prenaient Huxley à rebrousse-poil et bien que Kropotkine ne le sût point encore, Huxley allait bientôt devenir sa bête noire (NdT: en français dans le texte original).

Devant les demandes continues de la communauté internationale, le gouvernement français relâcha Kropotkine en 1886, celui-ci retourna en Angleterre où un nouveau mouvement socialiste et anarchiste prenait racine […]

[…] En Février 1888, Kropotkine ouvrit l’édition courante du magazine populaire victorien “Le XIXème siècle” et ce qu’il y lut le sidéra. Thomas Huxley, le même qui avait refusé de signer la pétition demandant sa libération, avait écrit un long et laborieux article intitulé: “La lutte pour l’existence: un programme” dans lequel il proclamait que la nature était un endroit ou les chiens mangeaient les chiens dans un bain de sang perpétuel et non pas une Mèque d’entr’aide mutuelle. La réponse de Kropotkine à ce qu’il appela “l’horrible article d’Huxley”, le convainquît de formaliser ses idées sur l’entr’aide mutuelle, ce qui éventuellement mènera à l’écriture de son ouvrage le plus connu: “L’entr’aide mutuelle, un facteur de l’évolution”. Les parades et réponses de Kropotkine à l’atroce article d’Huxley feront également de Pierre une célébrité internationale.

Thomas Henry Huxley était le plus jeune de six enfants, né le 4 Mai 1825 […]

[…] Les intérêts très éclectiques d’Huxley connurent une nouvelle sphère d’influence lorsqu’il créa le X-club en 1864, un groupe qui sera une force considérable derrière la science victorienne pendant les trente années qui suivirent.

En 1888, Huxley publia l’essai qui rendit furieux Kropotkine. “La lutte pour l’existence: un programme” fut écrit en même temps que l’oraison funèbre que Thomas composa pour son ami et collègue Charles Darwin. En publiant son essai dans le “XIXème siècle”, Huxley gagnait une audience considérable et une audience éduquée: bien qu’elle eut une circulation plus que respectable la revue “XIXème siècle” n’était pas un tabloïd britannique et comptait parmi ses contributeurs des gens comme Alfred Lord Tennyson, Beatrix Potter, le Baron de Rotschild et le premier ministre britannique Gladstone.

Dans son article, Huxley ne perdit pas de temps pour étaler sa thèse à propos de monde naturel: “Du point de vue du moraliste, le monde animal est à peu près au même niveau qu’un combat de gladiateurs. Les créatures sont bien traitées et affütées au combat, où le plus fort, le plus rapide, le plus malin survit pour combattre un autre jour. Le spectateur n’a pas besoin de tourner le pouce vers le bas, car il n’y a pas de quartier…” La même chose vaut pour l’homme primitif dans son état “sauvage”: “Les plus faibles et les plus stupides étaient éliminés, alors que les plus forts, robustes et astucieux, ceux qui étaient les plus aptes à gérer les circonstances, mais pas les meilleurs en d’autres circonstances, survivaient. La vie était une lutte continuelle et au-delà des relations temporaires et limitées de la famille, la guerre hobbesienne de chacun contre tous était la condition normale de l’existence.”

Ceci devint connu sous le vocable de “l’essai gladiateur” et la transition d’Huxley pour décrire les forces façonnant le règne animal, pour mettre en évidence la condition politique de l’Homme était très habile. Huxley passa facilement des “créatures raisonnablement traitées et affûtées au combat” à la description de la nature vers “l’effort de l’homme éthique à évoluer vers une fin morale… n’a presque pas changé, les impulsions organiques profondément ancrées, qui poussent l’homme naturel à suivre le cours d’une existence non-morale” pour décrire la condition humaine. “La nature cosmique (évolution) n’est pas une école de vertu, mais le quartier général de l’ennemi de la nature éthique”, dira plus tard Huxley […]

[…] Pour Huxley, la lutte pour l’existence était énorme et “aucune façon d’interférer avec la distribution de la richesse ne delivrerait la société de la tendance à être détruite par le reproduction en son sein.” Huxley pensait qu’ultimement, rien ne pourrait arrêter cette force, mais il n’était pas sans espoir, du moins il avait l’espoir que nous pourrions réfreiner notre tendance auto-destructrice pour une période signifiante […]

[…] Thomas Huxley voulait “faire comprendre une fois pour toute, que le progrès éthique de la société dépend, non pas de l’imitiation du processus cosmique (évolution), encore moins de s’enfuir devant lui, mais de le combattre.” L’Homme se doit de se révolter contre une nature amorale, et non pas y retourner.

Pour Kropotkine, rien ne pouvait être plus éloigné de la vérité, nous ne devons pas nous enfuir de quoi que ce soit concernant notre évolution, et de fait, même nos racines les plus contemporaines, car tout cela s’affirme à la lumière de l’entr’aide mutuelle. Ses cinq années passées en Sibérie convainquirent Kropotkine qu’Huxley, aussi brillant soit-il, était puissemment détourné de la réalité au sujet de l’évolution et de la société, qu’elle soit animale ou humaine dans la nature. Pierre était irrité que le scientifique le plus acclamé de Grande-Bretagne utilise cette boîte à savon (feuille de chou) pour publier un essai tel que son “essai du gladiateur”. Fort heureusement, Kropotkine était ami avec le rédacteur en chef de la revue “XIXème siècle”, James Knowles et requît un droit de réponse. Knowles lui accorda ce droit avec sa “plus grande sympathie”, pensant qu’il n’aurait à publier qu’une brève critique de la description huxleyéenne de la nature. Au lieu de cela, Pierre lui fit parvenir un essai total intitulé: “L’entr’aide mutuelle parmi les animaux”. De fait, ce long article devint le premier d’une série sur “L’entr’aide mutuelle…” qui sera publiée dans “XIXème siècle”, mais pour Kropotkine, c’était le plus important.

Si la Sibérie enseigna une chose à Kropotkine, ce fut celle-ci : “Si nous nous résolvons à un test indirect et demandons à la Nature: ‘qui sont les plus aptes’, ceux qui sont continuellement en guerre avec les autres ou ceux qui se soutiennent l’un l’autre, nous voyons immédiatement que ceux des animaux qui ont acquis l’entr’aide mutuelle, sont incontestablement les plus aptes.” […]

[…] Kropotkine dit à ses lecteurs : “Il était nécessaire d’indiquer l’importance manifeste que les habitudes sociales (entr’aide mutuelle) jouent dans la nature et dans l’évolution progressive des espèces animales et des êtres humains.” Ceci était nécessaire parce que comme le disait l’article de Pierre “L’entr’aide mutuelle chez les animaux” : “Le nombre important des adeptes de Darwin ont réduit la notion de lutte pour la survie à ses limites les plus étriquées. Ils en sont arrivés à concevoir le règne animal comme un monde de lutte perpétuelle parmi des créatures à demi-affamées, ayant soif du sang des autres. Ils ont fait résonner la littérature moderne des cris de guerre et des malheurs aux vaincus, comme si cela était les derniers mots de la biologie moderne.” Pierre argumenta que ceci était “un non sens total, oui il est vrai qu’il y a compétition que cette notion est réelle, mais celle-ci est une force relativement faible et ce que la nature montre vraiment à chaque tournant est que “la sociabilité est autant une loi de la nature que la lutte pour la survie”. Pour Kropotkine, “sociabilité et intelligence vont toujours la main dans la main”.

Les exemples de Kropotkine décrivant l’entr’aide mutuelle chez les animaux incluent des descriptions détaillées tout comme de vagues généralités.

Note des traducteurs: S’ensuit ici une liste d’exemples répertoriés par Kropotkine pour illustrer la notion d’entr’aide mutuelle comme facteur de l’évolution.

[…] Dans les quelques derniers mots de Kropotkine de son exposé sur l’entr’aide mutuelle chez les animaux, nous voyons Pierre le poète résumant les conclusions de Pierre l’historien de la nature sur l’entr’aide mutuelle : “N’entrez pas en compétition ! La compétition est toujours néfaste aux espèces et vous avez plein de ressources pour l’éviter ! Ceci est la tendance de la nature, pas toujours réalisée pleinement, mais toujours présente. Ceci est le mot clé qui nous vient des buissons, des forêts, des rivières et des océans. De fait, combinez, pratiquez l’entr’aide mutuelle ! Ceci est le meilleur moyen de donner à tout à chacun la meilleure des sécurités, la meilleure garantie d’existence et de progrès, corporellement, intellectuellement et moralement. C’est ce que la Nature nous enseigne, et c’est ce que tous les animaux qui ont atteints la plus haute position dans leur classe respective ont fait.”

Bien que Kropotkine fut de loin le plus vocal des portes-parole pour l’entr’aide mutuelle chez les animaux, il ne fut pas le seul ; il ne fut pas non plus l’instigateur de cette idée. Le fondateur de l’école de l’entr’aide mutuelle dans le règne animal et de la pensée évolutionnaire russe était le biologiste Karl Fedorovitch Kessler […]

[..] En décembre 1879, Kessler fit un discours sur “La loi de l’entr’aide mutuelle” à la société des naturalistes de St Petersbourg. Pour Kessler la notion de lutte darwinienne de “l’individu contre l’individu” était secondaire à l’entr’aide mutuelle que les organismes affichaient. Lorsque Kessler mourut en 1881, Kropotkine prit sa place comme leader du camp de l’entr’aide mutuelle.

Kropotkine et l’école russe qu’il suivait admiraient Darwin. Ils pensaient que ce n’était pas Darwin mais ses disciples qui pervertirent ses idées pour en faire cette sorte de doctrine du bain de sang naturel. Emmené par Kropotkine, ce groupe argumentait que les “faux darwinistes” comme Huxley, étaient omni-présents et que ces “vulgariseurs des enseignements de Darwin avaient réussi à convaincre les hommes que le dernier mot de la science était cette pathétique lutte individuelle pour la survie.”

Pour Darwin, la lutte pour l’existence était parfois une lutte au sens propre du terme […]

[…] “La rareté de la vie, la sous-population et non pas la surpopulation”, nota Kropotkine, causait “de sérieux doutes sur la réalité de cette terrible compétition pour la nourriture et la vie au sein de chaque espèce, ce qui est un acte de foi chez la plupart des darwininstes et par conséquent, à la partie dominante que cette sorte de compétition était supposée jouer dans l’évolution de nouvelles espèces.” Les “vulgarisateurs” de Darwin, argumentait Kropotkine, ne se préoccupait essentiellement que de la surpopulation et ainsi de la compétition. Mais l’expérience de Pierre en Sibérie suggérait que la sous-population représentait mieux l’état de nature, qui faisait de l’entr’aide mutuelle le résultat par défaut du processus évolutionnaire. La véritable question n’était pas de savoir si Darwin avait “raison” – “La vie est une lutte” – écrivit Kropotkine, “et dans cette lutte, le plus apte survit. Mais les réponses à ces questions ‘par quel bras s’effectue la lutte ?’ et ‘Qui sont les plus aptes dans la lutte ?’ différeront beaucoup en accord avec l’importance que l’on donne aux deux différents aspects de la lutte, celle directe pour la nourriture et la sécurité parmi des individus séparés et la lutte que Darwin décrivait comme étant “métaphorique”, la lutte, souvent collective, contre des circonstances difficiles et défavorables.” […]

[…] La communauté intellectuelle russe, dans la plupart des cas, rejetait la notion malthusienne de surpopulation, non seulement parce que le monde dans lequel il vivait ne reflétait aucunement le travail de Malthus, mais aussi parce que son travail puait à plein nez l’individualisme britannique. Comme l’un des scientifiques russes les plus fameux écrivit un jour : “La caractéristique dominante et essentielle du caratère national anglais est l’amour de l’indépendance, le développement de la personalité et l’individualisme, qui se manifeste dans une lutte contre tous les obstacles présentés par la nature extérieure ou d’autres personnes. La lutte, la compétition libre, sont la vie de l’Anglais, il l’accepte dans toutes ses conséquences, les déclare sont droit et n’en tolère aucune limite.”

Les Russes faisaient face à un dilemme. D’un côté, ils avaient en haute estime l’idée de l’évolution de Darwin, mais en même temps, pour la plupart des Russes, le lien de Darwin avec le concept malthusien de surpopulation était inacceptable, créant ainsi une problématique: comment accepter l’un tout en rejetant l’autre ? […]

Chapitre 5

D’étranges compagnons de chambre

Pour Kropotkine, l’entr’aide mutuelle était naturelle, tant chez les oiseaux que chez les paysans ; mais il devait convaincre les autres de cela […]

[…] Pour cela, Il se tourna vers les idées de l’économiste Adam Smith, qui était déjà regardé comme un des fondateurs de la science économique. Son livre écrit en 1776, “Une étude sur la nature et les causes de la richesses des nations”, dans lequel il développa sa théorie sur le capitalisme, était une lecture obligatoire pour toute l’intelligentsia de l’époque de Kropotkine. Bien sûr, pour les anarcho-socialistes comme lui-même, les théories du livre épousaient exactement le mauvais système économique et étaient réfutées et haïes comme une arme dangereuse utilisée pour étouffer les masses. Mais Pierre avait une certaine tendresse pour un plus jeune Adam Smith, celui qui en 1759 écrivit “La théorie des sentiments moraux”, dont Kropotkine disait “qu’il était un bien meilleur livre que ceux publiés plus tard par Smith sur l’économie politique… Là, Smith cherchait une explication de la moralité dans un fait physique de la nature humaine.” Ce fut dans cette moralité trouvée dans un fait physique de la nature humaine, que Pierre trouva une théorie causale de l’entr’aide mutuelle à la fois dans le monde animal et dans le monde humain.

Dans sa “Théorie des sentiments moraux”, Adam Smith argumentait que c’est parce que l’humain désire minimiser sa propre souffrance et parce que nous sommes naturellement des êtres emplis de compassion, que nous agissons parfois pour alléger la souffrance des autres et ce afin de minimiser notre propre souffrance induite par compassion […]

[…] Alors que Kropotkine n’était pas naturellemnt enclin à s’allier avec le fondateur du capitalisme, il vît néanmoins le bon côté de le faire et de faire bouger les choses au delà des seules théories évolutionnistes. Kropotkine trouva les idées de Smith sur la compassion et l’entr’aide nutuelle à la fois très fortes et en même temps très simples… Mais pour Pierre, le seul inconvénient dans “La théorie des sentiments moraux” était que Smith ne poussait pas la théorie suffisamment loin.

En effet, tous les exemples d’Adam Smith illustrant la compassion et l’entr’aide mutuelle étaient des exemples de la vie humaine. Pourquoi donc, se demanda Kropotkine, une explication si forte et convaincante de l’entr’aide mutuelle devrait forcément se limiter à l’espèce humaine ? Pierre écrivit à ce sujet: “La seule erreur d’Adam Smith, fut de ne pas avoir compris que ce sentiment de sympathie dans son état habituel, existe également parmi les animaux tout autant que chez les humains. Le même mécanisme de la compassion instinctive expliquait pourquoi les animaux et les humains se venaient en aide.

La compassion était le moteur de la solidarité animale et de la solidarité s’ensuivît le succès de l’évolution, parce que cela mena à la certitude que l’aide viendrait lorsqu’elle serait nécessaire: “sans confiance mutuelle, aucune lutte n’est possible ; il n’y a pas de courage, pas d’initiative !.. La défaite est certaine”, écrivit Kropotkine. De la compassion à la solidarité à l’entr’aide mutuelle. Ceci représentait une puissante formule pour Kropotkine […]

[…] En y regardant de plus près, “L’entr’aide mutuelle, un facteur de l’évolution” a six chapitres complets sur la coopération parmi les humains: L’entr’aide mutuelle chez les sauvages, l’entr’aide mutuelle ches les barbares, l’entr’aide mutuelle dans la cité médiévale ( I & II) et l’entr’aide mutuelle parmi nous (I & II).

Kropotkine dû composer avec le fait que le lectorat avait embrassé les thèses de Thomas Hobbes, qui dans son “Léviathan”, avait décrit la vie de l’Homme comme étant “solitaire, pauvre, méchante, courte et brutale”. De fait, Thomas Huxley avait érigé “la guerre hobbesienne de chacun contre tous” comme étant “l’état normal de l’existence” pour toutes les créatures, l’humain compris. Kropotkine lui, pensait qu’une telle description de la nature humaine était “non seulement indéfendable, improbable et non-philosophique… mais également sans fondement en rapport à une analyse profonde de l’histoire humaine.”

Kropotkine commença sa revue de l’entr’aide mutuelle humaine en argumentant que Hobbes, Malthus, Huxley et bien d’autres philosophes politiques, scientifiques et historiens, s’étaient égarés en assumant que les premières sociétés humaines avaient tourné autour de l’unité familiale. “La science a établi sans l’ombre d’un doute, que l’humanité n’a pas commencé sa vie sous la forme de petites familles isolées, aussi loin que nous pouvons remonter la paléo-ethnologie de l’humanité, nous trouvons les Hommes vivant en sociétés, en tribus similaires à celles des plus grands mammifères”, écrivit Kropotkine.

Dans une organisation tribale, l’entr’aide mutuelle peut-être dispensée sans aucun rapport avec les liens de sang, la rendant puissante, omniprésente et en faisant une force de l’évolution […]

[…] Les cités médiévales libres par exemple étaient comme des entités vivantes, des organismes qui respiraient d’après Kropotkine ; elles maintenaient leur homéostasie au travers de l’entr’aide mutuelle de leurs composants. Ces cités présentaient à Pierre la même dualité morale qui avait minée ses pensées à propos des étapes précédentes de l’histoire humaine. L’entr’aide mutuelle florissait parmi des groupes, mais était parfois protégée violemment contre des étrangers à l’endroit: “En réalité, la cité médiévale était un oasis fortifié au milieu d’un pays plongé dans la soumission féodale et elle a dû faire sa place par la force de ses armes”, admet Kropotkine […]

[…] Kropotkine voyait les cités libres médiévales (NdT: Kropotkine parlait des cités régies par les chartes du XIIème au XVème siècles, ces grandes cités indépendantes de la fange féodale et qui s’étaient fédérées entr’elles pour une plus grande efficacité de développement, citons pour exemple les cités libres les plus connues à cet effet telles Laon, Florence, Fribourg, Hambourg, Bruges, Novgorod, Rostock, les systèmes féodaux et monarchiques n’eurent de cesse de les détruire, ce qui fut fait au XVIème siècle avec l’avènement de la monarchie absolue et des états-nations…) comme une grande expérience, dont les résultats illuminèrent les Hommes pour les siècles qui suivirent ; elles représentaient “une union étroite pour l’entr’aide mutuelle et le soutien, pour la production et la consommation et pour la vie sociale dans son ensemble, sans imposer à ses participants les fers et diktats de l’État, mais en leur donnant la totale liberté d’expression créative et de génie de chaque groupe d’individus pris séparément que ce soit dans le domaine des arts, de la construction, de la confection, du commerce, des sciences ou de l’organisation politique.” […]

[…] Kropotkine trouva des vestiges de l’entr’aide mutuelle, une preuve qu’elle n’avait pas été détruite avec la disparition des cités libres médiévales. Il nota “qu’elle est toujours présente même maintenant et elle cherche de nouvelles manières de s’exprimer qui ne serait pas au travers de l’État, ni des cités médiévales, ni des communautés villageoises, ni du clan primitif, mais qui procéderait de tout cela à la fois, mais qui lui serait en même temps supérieur dans un sens plus large des conceptions humaines.” Pour Kropotkine, cette “nouvelle expression” était l’anarcho-socialisme.

Une fois qu’il eut amené ses lecteurs au mouvement anarcho-socialiste, Kropotkine avait complété son tour-de-force de rendre compte de l’histoire de l’entr’aide mutuelle à la fois dans le règne animal et dans le règne humain […]

A suivre…

Solution au marasme societaire: Anarchisme et cooperation naturelle, clefs pour un renouveau social universel

Posted in actualité, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société libertaire with tags , , , , , , on 21 septembre 2011 by Résistance 71

Nous avons traduit ici un article d’Eric Johnson paru ce mois-ci dans la revue Scientific American, qui met en evidence l’importance de l’œuvre scientifique du grand theoricien anarchiste Pierre Kropotkine, vu par beaucoup comme un des peres fondateurs de la socio-biologie.

Nous avions deja publie il y a quelques mois, une traduction de longs extraits d’un ouvrage non reedite en francais de Pierre Kropotkine « Evolution and Environment », que nos lecteurs peuvent consulter sur ces liens:

Evolution et environnement 1ere partie

Evolution et environnement 2eme partie

L’œuvre et les recherches de Kropotkine sont un antidote contre le poison du darwinisme-social qu’on nous sert jusqu’a plus soif, pseudo-science au gout frelate de malthusianisme, qui est le credo et le dogme de l’oligarchie en place pour continuer a semer discorde, division, chaos et misere sociale sous couvert d' »ineluctabilite » socio-biologique renforcant ainsi par la creation d’une fatalite illusoire leur pouvoir usurpe aux peuples par le biais de la tromperie, et maintenu par l’oppression et l’exploitation.

Nous devons lire et relire Kropotkine comme l’ont fait et le font toujours nombre de scientifiques qui refusent que la science soit detournee au profit du seul petit nombre.

— Resistance 71 —

 

Le prince de l’évolution: Lee Alan Dugatkin sur Pierre Kropotkine, anarchisme et la coopération dans la Nature

 

 

par Eric Michael Johnson | September 13, 2011 

 

 

Url de l’article original:

 

http://blogs.scientificamerican.com/primate-diaries/2011/09/13/prince-of-evolution/

 

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

 

 

Le biologiste évolutioniste Lee Alan Dugatkin a fait de l’étude de la coopération sa carrière, ainsi il va de soi que le sujet de son dernier ouvrage soit un anarchiste. Dans  The Prince of Evolution Dugatkin raconte l’histoire du prince russe, théoricien de l’évolution et aux idées politiques radicales Peter Alexeyevich Kropotkin dont la théorie darwinienne de l’entr’aide ( mutual aid ) fut la première à argumenter que la coopération faisait partie intégrante de la sélection naturelle. Aujourd’hui, la quête pour la compréhension de savoir comment le comportement coopératif a évolué est un des points chauds des sciences de la vie, bien que peu de chercheurs réalisent de fait que la plupart de leurs questions furent d’abord posées par Kropotkine il y a plus de cent ans.

“Kropotkine fut non seulement la première personne qui démontra clairement que la coopération était très importante dans le monde animal”, écrit Dugatkin, “mais il fut également la première personne qui argumenta véhémentement sur le fait que comprendre les mécanismes de la coopération chez les animaux, permettrait de faire la lumière sur la coopération humaine.”

Le livre de Dugatkin (dont un extrait est posté ici sur Scientific American) est un précis sur la vie et l’œuvre de Kropotkine, une revue des points primordiaux qui illustrent le thème commun à la fois de ses idées scientifiques et politiques: l’entr’aide mutuelle. Certains peuvent déjà être familier avec Kropotkine le théoricien anarchiste, expliquant un système politique où les gens organisent eux-mêmes leurs propres affaires sans l’interférence d’un gouvernement externe, mais peu comprennent que le “prince anarchiste” commença sa carrière comme géographe et comme géologue dont les travaux ont été reconnus de par le monde. Les découvertes de Kropotkine sur les formations glaciaires du quaternaire en Russie ont été internationalement reconnues et lui ont valu des invitations à rejoindre la Société Impériale de Géographie de toutes les Russies, l’association britannique pour le progrès de la science, ainsi qu’une chaire de géographie à l’université de Cambridge (qu’il refusa, car l’offre vint avec la clause qu’il devait abandonner son engagement politique).

Le livre “The Prince of Evolution” nous ouvre les portes de la vie et des idées d’un homme que Dugatkin appelle: “une des toutes premières célébrités internationales”, quelqu’un qui remplissait des auditoriums à travers l’Europe continentale, en Angleterre et aux Etats-Unis avec des séminaires et lectures portant aussi bien sur la biologie, l’anarchie ou la littérature russe. Kropotkine était un penseur aux idées si larges, qu’une seule discipline ne pouvait les contenir; des idées si controversives et dangereuses qu’il fut arrêté plusieurs fois, passa de longues périodes en prison en Russie et en France pour les avoir divulgué. Une des raisons pour lesquelles il était vu comme un tel danger par les monarques européens, suggère Dugatkin, était que Kropotkine refusait toute autorité qui n’était pas basée sur des principes scientifiques. Il poussait les gens partout où il passait à repousser et à rejeter la tyrannie illégitime et à utiliser les outils de la pensée critique et de la science afin de bâtir une meilleure société égalitaire pour eux-mêmes. Ainsi, Kropotkine écrivait en 1880 dans son adresse “Aux jeunes gens”:

Nous devons par dessus tout diffuser les vérités déjà maîtrisées par la science, en faire des parties intégrantes de nos vies quotidiennes, faire de ces vérités une propriété commune. Nous devons organiser les choses de manière à ce que l’ensemble de l’humanité soit capable de les comprendre et de les appliquer; nous devons faire de la science non plus un luxe mais le fondement de la vie de chaque être humain. C’est ce que demande la justice. J’irai même plus loin: Je dis que les intérêts de la science elle-même vont dans la même direction. La science ne fait de véritable progrès que lorsqu’une nouvelle vérité trouve un terrain propice et bien préparé à la recevoir.

Lee Alan Dugatkin a également endorsé cette position de promotion de la science. Comme professeur et universitaire distingué du département de biologie de l’université de Louisville dans le Kentucky, il a publié huit livres et plus d’une centaine d’articles scientifiques dans des journaux de haute renommée tels Nature, Quaterly Review of Biology, Proceedings of the National Academy of Science et Proceedings of the Royal Society of London. Il a aussi écrit pour Scientific American [« How Females Choose Their Mates, » April, 1998; « Jefferson’s Moose and the Case against American Degeneracy, » Feb., 2011], as well as New Scientist, BioScienceThe Huffington Post and The Wilson Quarterly.

J’ai eu l’opportunité de m’assoir quelques instants avec le Dr. Dugatkin la semaine dernière pour discuter de son dernier projet sur la science de Pierre Kropotkine et de ce que nous pourrions apprendre d’un fameux anarchiste dont les idées continuent d’inspirer bon nombre et d’en provoquer d’autres jusqu’à aujourd’hui.

Eric Michael Johnson: Une des choses qui m’a toujours le plus frappé concernant le travail de Kropotkine est la façon dont il regarda toujours le monde à travers le prisme de la science. Il a toujours insisté que toute philosophie politique se devait d’être basée sur des principes scientifiques et il réfutait Karl Marx pour cette raison même. Il a même appelé le marxisme un culte.

Lee Alan Dugatkin: Non seulement Kropotkine pensait que le marxisme était un culte, mais il référait même Berlin comme étant sa Mecque. Il a bon nombre de citations de ce style. Tout le travail qu’il a fourni en biologie, en géologie, jusqu’à son travail sur l’anarchie, sur les prisons ou sur la révolution française a été fait à travers le prisme de la science. Il mettait toujours un point d’honneur à dire qu’une des choses qui séparait l’anarchisme et sa philosophie des autres systèmes politiques, incluant le marxisme, est que l’anarchisme était fondé sur des principes scientifiques, spécifiquement ceux qui étaient dérivés de la pensée évolutioniste. Alors que le marxisme prétendait être une discipline scientifique, il n’était absolument pas fondé sur une compréhension biologique du monde.

Une chose qu’il détestait par dessus tout dans le marxisme est que celui-ci était basé sur l’idée d’un contrôle étatique absolu et ultime, alors que Kropotkine lui, ne voulait aucune chaînes gouvernementales sur quiconque. Il pensait qu’il était bien qu’ils voulaient distribuer les ressources de manière plus équitable, mais il ne pensait pas que le gouvernement devait avoir ce rôle. Il pensait que cette distribution devait se faire sans gouvernement et que cela se passerait ainsi bien plus naturellement. Kropotkine ne se faisait pas l’avocat de l’expropriation violente des ressources, même s’il ne fustigeait pas particulièrement la violence, mais lui-même ne voyait pas la violence comme étant le moyen d’y parvenir.

Johnson: Kropotkine était aussi très critique des excès du capitalisme. Néanmoins, comme vous le dites dans votre livre, il utilisa le travail de l’économiste Adam Smith pour argumenter contre la concurrence dont la plupart des gens pensaient que Smith se faisait le promoteur. Pourquoi un anarchiste se tournerait-il vers le père du capitalisme moderne pour soutenir sa thèse ?

Dugatkin: Oui, c’est une excellente question. Kropotkine voyait le vieux Adam Smith et le jeune Adam Smith comme deux personnes dramatiquement différentes. L’Adam Smith qui écrivit “La richesse des nations” n’était pas quelqu’un dont Pierre Kropotkine aimait particulièrement à la fois les raisons politiques et philosophiques. Mais Adam Smith a aussi écrit un livre intitulé “La théorie des sentiments moraux” où il y argumentait que l’empathie était la clef pour bien comprendre le comportement humain. Que c’était pour cette raison que les gens étaient bons les uns envers les autres. Qu’ils assumaient ce que Kropotkine appellerait une entr’aide parce qu’ils étaient capables de voir le monde à travers les yeux de quelqu’un d’autre.

Kropotkine aimait beaucoup cet Adam Smith là. Mais pour Kropotkine, Smith n’est pas allé assez loin dans son raisonnement parce qu’il ne se focalisait que sur les sentiments moraux en regard des humains. Kropotkine commença à penser que cette même empathie était ce qui dirigeait l’entr’aide mutuelle chez les animaux et il était convaincu que cela finirait par jouer un rôle critique dans la compréhension de la coopération animalière ainsi que des humains. Ainsi il prit d’Adam Smith mais seulement de celui qui écrivît “La théorie des sentiments moraux”, pas celui de “La richesse des nations” qu’il contemplait comme un fauteur de troubles capitaliste.

Johnson: Vous avez beaucoup écrit sur le rôle de l’imitation et des traditions comportementales chez les différentes espèces. Comment cela et la science moderne de l’épigénétique sont-elles liées à la façon dont Kropotkine a discuté de la théorie de l’héritage biologique proposé par Jean Baptiste Lamarck ? Pensez-vous que la perspective de Kropotkine serait entièrement déplacée aujourd’hui ?

Dugatkin: Kropotkine, surtout à la fin de sa carrière, est devenu très intéressé par l’aspect de l’héritage lamarckien. Ce fut une idée qui acquérit des caractéristiques, des traits de caractère qui étaient obtenus à travers l’existence d’un individu et qui pouvait être passé à travers les générations. Je pense qu’il s’y intéressa car il recherchait un mécanisme qui pouvait reproduire le facteur de l’entr’aide mutuelle très rapidement. Kropotkine voyait cette coopération émerger à chaque fois que les conditions de l’environnement devenaient plus dures, mais ceci se passait dans une échelle de temps qui était trop rapide pour être endorsé par la lenteur méthodique de la sélection naturelle qui favorisait certains aspects plutôt que d’autres. Il utilisa l’héritage lamarckien des caractéristiques acquises comme un mécanisme qui pourrait toujours encourager l’entr’aide mutuelle avec une sous-jacence évolutioniste, mais à un rythme plus soutenu.

Kropotkine voyait presque tous les changements biologiques ou politiques comme quelque chose qui se produisait par à-coups. Quand cela se produisait, cela se produisait rapidement et intensément. Mais il y avait aussi des périodes où il ne se passait pas grand-chose.

Johnson: Ceci ressemble de beaucoup à la théorie de l’équilibre interrompu qui serait proposé plus tard par Stephen Jay Gould et Niles Eldredge.

Dugatkin: Oui. C’est une sorte de version politique de l’équilibre interrompu. Kropotkine vît qu’il y avait une nature épisodique au changement politique majeur qui s’inscrit très bien dans le concept de l’équilibre interrompu du changement biologique.

Johnson: Et l’épigénétique ? Kropotkine était un darwiniste convaincu et rejettait l’idée que les caractéristiques physiques évoluaient de la manière dont Lamarck le proposait. Mais, comme vous l’avez justement fait remarquer, sa théorie de l’entr’aide était basée sur la connaissance animale et l’empathie.. Il y a récemment eu pas mal de travaux réalisés, plus remarquablement ceux du biologiste Michael Meaney de l’université McGill de Montréal, qui a identifié des changements non-génétiques qui peuvent être hérités dans le domaine de l’attitude coopératrice et qui se passent selon des influences de l’environnement. Que pensez-vous que les épigénéticiens diraient des idées de Kropotkine ?

Dugatkin Je pense que les épigénéticiens d’aujourd’hui seraient assez contents des travaux de Kropotkine. Il y a un petit groupe de personnes qui pense que l’héritage de caractéristiques acquises peut jouer un rôle dans le changement évolutioniste parmi les non-humains. Mais quand on parle de coopération humaine, je pense que chacun comprend qu’à la fois le concept classique de sélection naturelle darwinien mais aussi ce qui est hérité des caractéristiques acquises régissent l’évolution du comportement humain. C’est une dynamique entre l’évolution culturelle et génétique. Bien que la plupart des comportementalistes animaliers d’aujourd’hui réfuteraient le côté lamarckien de Pierre Kropotkine comme étant quelque chose dont on ne devrait même plus parler, les socio-biologistes seraient en fait bien plus tendres avec lui.

Johnson: Dans votre livre vous écrivez: “Pendant plus de 80 ans, jusqu’aux années 1960, les idées de Kropotkine sur l’entr’aide mutuelle ont joué une rôle prédominant et critique dans l’étude du comportement et de l’évolution.” Par cela je présume que vous référez au travail de George C. Williams, de William Hamilton et de John Maynard Smith qui critiquèrent sévèrement le concept de sélection de groupe et inaugurèrent ce qui est parfois référé au “néo-darwinisme”, thèse la plus connue à travers la théorie du gène égoïste de Richard Dawkins.

Dugatkin: Absolument. La naissance de la socio-biologie et de l’écologie comportementale des années 1960 est aussi la mort du travail de Pierre Kropotkine au sein des sciences comportementales animales. Jusqu’à ce moment précis, il y avait toujours quelqu’un pour faire attention au travail de Kropotkine, pas assez, mais il y avait une certaine attention. Ceci se passait dans ce qu’on appelait l’école de Chicago du comportement animal et qui incluait des gens comme W.C. Alee, Alfred Emerson et leurs collègues. Ceux-ci firent vraiment attention aux travaux de Kropotkine. Quand des gens comme G.C. Williams, Hamilton, Richard Dawkins et E.O. Wilson apparurent, ce fut le glas pour Kropotkine parce que l’idée que les caractéristiques physiques d’un individu puissent bénéficier aux autres et ce à ses propres dépends fut sévèrement critiquée, justement dans la plupart des cas. Mais je pense que Kropotkine fut jetté avec l’eau du bain. Je ne pense pas que beaucoup de membres de ce groupe du gène égoïste aient vraiment lu Kropotkine. Je suis presque certain qu’ils ne l’avaient pas lu.

Johnson: Kropotkine semble se faire l’avocat d’une forme primordiale de la sélection de groupe. Mais Darwin ne le disait-il pas lui-même ? Il y a une citation connue de son livre La descendance de l’Homme” qui dit ceci: “Ces communautés qui inclurent le plus grand nombre de membres les plus sympathiques furent celles qui furent le plus développées et qui produirent la plus grande descendance.” Puis il continue à argumenter comment ces groupes réussissent mieux que les autres groupes, une définition d’école de la sélection de groupe.

Dugatkin: Oui, ceci est la citation la plus célèbre sur la sélection de groupe associée avec Darwin. J’ai travaillé avec des chercheurs qui ont développés en partie cette théorie de la sélection de groupe, et ils sont certainement très familier avec cette citation. Darwin, je pense, croyait que la sélection de groupe jouait un rôle dans le développement structurel des sociétés humaines. Quoi qu’il en soit, la quantité d’espace qui est utilisée au niveau de la sélection de groupe et de communauté est très petite et cela est presque déjà en totalité dans la La descendance de l’Homme. Ceci est une dispute que les adeptes de la sélection de groupe et les adeptes de la théorie du gène égoïste ont toujours eu. A cet égard, Darwin a une qualité très jeffersonnienne. Les esclavagistes et les abolitionnistes peuvent dire que Jefferson a dit ceci ou cela sur l’esclavage et qu’il est de fait le fondateur de leur mouvement. Mais Darwin a certainement parlé de sélection de groupe et Kropotkine a surenchéri. Il l’a ensuite amené à un point de développement plus profond que Darwin n’avait jamais fait, mais il put remonter à cela et le fit du reste à Charles Darwin lui-même.

Johnson: Kropotkine argumentait que les communautés, laissées à elles-mêmes, renforceraient l’entr’aide mutuelle et il voyait dans les seigneurs féodaux et les premiers capitalistes, des parasites qui exploitaient la communauté pour leur bénéfice particulier. A voir l’évidente corruption et exploitation qui se trouvent aujourd’hui au cœur du système financier américain, croyez-vous qu’il y ait eu quelque chose de vrai dans cette supposition de Kropotkine ?

Dugatkin: Kropotkine n’aurait pas été surpris outre-mesure de ce qui se passe aux Etats-Unis ces dernières anneees. Il avait généralement une vision négative du capitalisme, mais, ce qui est plus important, fut son travail sur l’entr’aide et la coopération dans l’évolution humaine, des premiers moments jusqu’à la période médiévale. Ses recherches ont montré qu’encore et toujours les gens ont trouvé un moyen de créer de petits groupes interactifs et coopératifs comme les guildes du Moyen-Age; mais le problème qu’il mit en évidence fut qu’à chaque fois que ces groupes émergèrent historiquement, cela a immédiatement créé des pressions sur la sélection qui ont favorisées les parasites. Ces parasites s’incrustèrent et pompèrent ce dont ils avaient besoin des individus, qui étaient justes et bons les uns envers les autres et cela provoqua l’éventuel effondrement de la société. Certainement que Kropotkine n’aurait pas été surpris de voir ce qu’il se passe aujourd’hui.

Je pense que tout cela se dirige vers la nature épisodique du changement social dans la vision de Kropotkine. Dès que vous établissez une société dont la coopération est le fondement, vous créez immédiatement ces forces dramatiques qui favorisent la triche et le trucage. La question du comment arrêter ce processus était une question obsessionnelle pour Kropotkine. Il pensait que le système carcéral était une terrible solution pour résoudre ce problème; que tout ce que cela faisait n’était que de créer encore plus de gens qui devenaient encore plus parasitiques quand ils sortaient à cause des conditions terribles qu’ils avaient à gérer de l’intérieur de la prison.

Mais je ne sais pas s’il fut satisfait avec quelque solution qu’il préconisa. Il savait que cela serait un des gros problèmes auquel on se buterait de manière consistante. Mais dans son cœur, je pense qu’il envisageait qu’une société anarchiste, convenablement conçue avec certaines règles pour contenir cette tricherie, fonctionnerait. Quelles seraient ces règles, il est difficile de savoir. Il avait des idées mais je ne pense pas qu’il fut entièrement satisfait avec celles-ci.

Johnson: Au XIXème siècle, Kropotkine pressentait que posséder une connaissance scientifique de la politique communautaire (avec pour but de promouvoir une société toujours plus coopérante), était d’une importance capitale pour le futur de l’espèce humaine. Mais il vivait aussi dans une période où les frontières entre les disciplines étaient toujours assez flexibles et qu’un naturaliste avait toujours la possibilité de contribuer effectivement dans le domaine du développement des idées politiques. Pensez-vous que son projet ait toujours un sens au XXIème siècle ?

Dugatkin: Je le pense absolument oui. Je dirai même que cela est un des nombreux points qui dénote la force prophétique de Kropotkine. Ce que nous voyons essentiellement aujourd’hui, ce que les gens comme E.O. Wilson appelèrent la “Consilience”, est la réunification des sciences, des sciences sociales et des humanités avec une explication naturaliste sous-jacente, pour tout ce qui se passe sur la planète, incluant les interactions politiques. La ligne de démarcation entre les gens qui étudient l’évolution, l’économie, la science politique, la psychologie, l’anthropologie etc, est en train de gentillement disparaître parce que les gens réalisent que le cadre théorique sous-jacent de toutes ces disciplines et l’évolution. Kropotkine le savait à l’époque. Il fut vraiment la première personne qui montra que la consilience pouvait être réalisée et il le montra, non seulement aux autres scientifiques, mais à quiconque voulait bien écouter. Il y eut beaucoup de gens qui le firent.

 

A propos de l’auteur:

Eric Michael Johnson a un Masters en anthropologie évolutive spécialisé dans l’écologie comportementale des grands primates. Il est actuellement étudiant en doctorat de l’histoire des sciences à l’université de Colombie Britannique (Canada) spécifiquement analysant l’inter-relation entre la biologie évolutioniste et la politique.