Archive pour james c scott l’art de ne pas être gouverné

Résistance politique: Les formes quotidiennes de la résistance paysanne de James C Scott (version PDF)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, documentaire, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , on 21 février 2020 by Résistance 71

 


James C Scott

 

Résistance 71

 

21 février 2020

 

Nous avons traduit et publié récemment ce texte de l’anthropologue politique (université de Yale) « Les formes quotidiennes de la résistance paysanne » sur Résistance 71 en 3 parties. Jo nous en a fait un très beau PDF que voici:

James_C_Scott_Les-formes-quoditiennes-de-la-resistance-paysanne

Bonne lecture !

 

 

 

Résistance politique: Les formes quotidiennes de la résistance paysanne 3/3 (James C Scott)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, colonialisme, crise mondiale, démocratie participative, documentaire, gilets jaunes, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , on 19 février 2020 by Résistance 71

« La machine de l’État est oppressive par sa nature même, ses rouages ne peuvent fonctionner sans broyer les citoyens, aucune bonne volonté ne peut en faire un instrument du bien public ; on ne peut l’empêcher d’opprimer qu’en le brisant. »
~ Simone Weil ~

“On peut dire qu’il n’y a pas encore eu de révolution dans l’histoire, il ne peut y en avoir qu’une qui serait une révolution définitive. Le mouvement qui semble achever la boucle en entame déjà une nouvelle à l’instant même où le gouvernement se constitue. Les anarchistes, Varlet en tête, ont bien vu que gouvernement et révolution sont incompatibles au sens direct. Il implique contradiction, dit Proudhon, que le gouvernement puisse être jamais révolutionnaire et cela pour la raison toute simple qu’il est gouvernement.’  […] S’il y avait une seule fois révolution, en effet, il n’y aurait plus d’histoire. Il y aurait unité heureuse et mort rassasiée.“
~ Albert Camus ~

“A quoi sert l’État ?… C’est la protection de l’exploitation, de la spéculation, de la propriété privée, — produit de la spoliation. Le prolétaire, qui n’a que ses bras pour fortune, n’a rien à attendre de l’État ; il n’y trouvera qu’une organisation faite pour empêcher à tout prix son émancipation.
Tout pour le propriétaire fainéant, tout contre le prolétaire travailleur : l’instruction bourgeoise qui dès le bas âge corrompt l’enfant, en lui inculquant les préjugés anti-égalitaires ; l’Église qui trouble le cerveau de la femme ; la loi qui empêche l’échange des idées de solidarité et d’égalité ; l’argent, au besoin, pour corrompre celui qui se fait un apôtre de la solidarité des travailleurs ; la prison et la mitraille à discrétion pour fermer la bouche à ceux qui ne se laissent pas corrompre. Voilà l’État.”

~ Pierre Kropotkine, “Paroles d’un révolté”, 1885 ~

 

 

 

Les formes quotidiennes de la résistance paysanne (larges extraits)

 

James C. Scott

 

2012

 

source:

https://libcom.org/history/everyday-forms-peasant-resistance-james-c-scott

 

~Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

1ère partie

2ème partie

3ème partie

 

III. Ce qui compte comme résistance

Mais peut-on voir les activités que nous avons décrites plus haut et autres comme de la résistance ? Pouvons-nous appeler un boycott qui ne fut même jamais annoncé, une résistance de classe ? Pourquoi devrions-nous considérer le vol de quelque sacs de riz comme une forme de résistance de classe ; pas d’action collective, ni même de défi ouvert au système de propriété et de domination. Bien des questions similaires pourraient être levées au sujet des commérages et des moqueries sur les personnes qui est un des principaux moyens par lequel les pauvres de Sedaka essaient d’influer constamment sur l’attitude de ceux qui veulent bien faire.

En première approximation, je propose la définition suivante de la résistance de la classe paysanne, une qui inclurait bon nombre des activités dont nous avons parlé. Le but derrière cette définition n’est pas de fixer artificiellement ces problèmes importants, mais plutôt d’insister les problèmes conceptuels auxquels nous devons faire face pour comprendre cette résistance et pour faire ce que je pense être un cas plausible de large compréhension de ceux-ci.

La résistance de la plus basse classe parmi les paysans représente tout acte de cette classe qui a pour but de mitiger ou de nier des postulats (ex: loyers, impôts, déférence…) imposés sur cette classe par des classes “supérieures” (ex: propriétaires terriens, état, propriétaires des machines, prêteurs sur gage etc…) ou pour faire avancer ses propres prérogatives (ex: travail, accession à la terre, charité, respect etc…) vis à vis de ces classes dites “supérieures”.

Trois aspects de la définition méritent un bref commentaire. D’abord, il n’y a aucune obligation que la résistance prenne la forme d’une action collective. Secundo et ceci est une affaire bien épineuse, les intentions sont construites dans la définition. Nous y reviendrons, mais pour le moment la formulation permet que des actes de résistance puissent se retourner contre la résistance et produisent des conséquences qui ne furent pas anticipées. Finalement, la définition reconnaît ce que nous pourrions appeler une résistance symbolique ou idéologique (par exemple sous la forme de rumeurs, de calomnie, de rejet de catégories imposées, de refus de la déférence), comme faisant partie intégrante de la résistance de classe.

Le problème d’intention est extrêmement complexe et pas simplement parce que des voleurs de riz qui courent toujours de notre exemple précédent refusent d’être identifiés, sans parler de discuter de leurs intentions une fois localisés. Le plus grand problème provient de notre tendance à penser la résistance comme étant des actions impliquant au moins un sacrifice individuel ou collectif afin d’apporter un gain collectif sur le long terme.  Les pertes immédiates d’une grève, d’un boycott ou même de refuser d’entrer en concurrence avec d’autres membres de classe pour la terre ou le travail sont évidemment évidentes à cet égard. Mais quand on parle d’action comme le vol par exemple, nous sommes confrontés à une combinaison de gain personnel immédiat et ce qui pourrait être une forme de résistance. Comment pouvons-nous préjuger duquel de ces deux buts est de première importance ? On ne parle pas ici de simple définition mais plutôt de l’interprétation de tout un panel d’actions qui me semblent être profondément et historiquement ancrées dans des relations de classe quotidiennes.

Le braconnier anglais du XVIIIème siècle résistait peut-être le droit exclusif de la noblesse à la chasse, mais il était plus que certainement tout autant intéressé si ce n’est plus, par un civet de lapin. Le paysan d’Asie du Sud-Est qui cache ses possessions de riz et autres du collecteur d’impôts a peut-être contesté la hausse des impôts et taxes, mais il était tout aussi intéressé de voir et de savoir que sa famille aurait assez à manger jusqu’à la prochaine récolte. Le conscrit paysan qui désertait l’armée était peut-être contre la guerre, mais il s’assurait tout autant de sauver sa peau sans aller au front. Lequel des ces motifs inexorablement imbriqués est-il le plus important ? Même si nous pouvions directement demander aux intéressés et même s’ils pouvaient répondre de manière candide, ce n’est pas sûr qu’ils puissent faire la part des choses et le dire clairement.

Ceux qui ont étudié de près l’esclavage, simplement le plus souvent parce que l’entraide était la seule option valable, ont eu la tendance à minimiser de telles actions comme étant une “véritable” résistance pour trois raisons. Toutes trois figurent dans l’analyse de la “rébellion” des esclaves de Gerald Mullin.

En évaluant les différences observables dans l’attitude des esclaves, les chercheurs se demandent habituellement si un style particulier de rébellion représentait une résistance aux abus dûe à l’esclavage ou une véritable résistance à l’esclavage en tant que tel. Quand l’attitude de l’esclave est examinée à la lumière du contenu politique, le petit travailleur, l’esclave des champs ne pèse pas bien lourd. Pour parler franc, leur “fainéantise”, futilité et larcins représentaient un type de rébellion limité et peut-être aussi surestimé. Leurs réactions à des abus imprévus ou à de soudains changements dans la routine de la plantation étaient au mieux de petits faits perpétrés contre l’esclavage. Mais les schémas d’obstruction planifiée des esclaves pensés pour faire obstruction aux travaux de la plantation, leurs actions persistantes de sabotage par grève du zèle contre les cultures et les stocks ainsi que les vols de nuit des coopératives qui alimentaient les marchés noirs locaux, étaient plus politiques dans leurs conséquences et représentaient une résistance à l’esclavage en lui-même. [Mullin, 1972: 35;] 

[…]

Il est dit que la “vraie” résistance est

a) organisée, systématique et coopérative

b) fondée sur le principe de l’abnégation

c) a des conséquences révolutionnaires et / ou

d) personnifie des idées ou des intentions qui nient la base et le fondement de la domination elle-même

Des activités aléatoires, incidentelles ou épiphénoménales par contraste sont:

a) désorganisées, non systématiques et indviduelles

b) opportunistes et égoïstes

c) n’ont pas de conséquences révolutionnaires et / ou

d) impliquent dans leur intention ou leur logique, une certaine accommodation avec le système de domination

Ces distinctions sont importantes pour toute analyse qui a pour objectif de tenter de délimiter les formes variées de résistance et pour montrer comment elles sont liées les unes aux autres et avec la forme de domination dans laquelle elles se produisent.

Je dispute ici le fait qu’on ne puisse considérer que les premières caractéristiques comme étant celles de la “vraie résistance” alors que les dernières ne seraient qu’inconséquentes et triviales.

Cette position, de mon point de vue, déconstruit fondamentalement la base même de la lutte politique et économique conduite par les classes subordonnées, pas seulement les esclaves, mais aussi les paysans et les ouvriers, dans des conditions de répression. Ceci est fondé sur une combinaison ironique à la fois de suppositions léninistes et bourgeoises de ce qui constitue l’action politique. Les trois premières comparaisons jumelées seront ici adressées. L’affaire finale de savoir si les intentions sont d’accommoder ou de révolutionner demanderait une analyse séparée bien plus longue.

[…]

Note des traducteurs: ici Scott illustre son point de vue avec 4 exemples historiques (la révolution russe, la révolution chinoise et la dissolution de l’armée de Chang Kaï Chek en 1948, la guerre du Vietnam et la révolution mexicaine d’Emiliano Zapata en 1910]. Se référer au texte original pour les détails…

Ignorer l’élément de self-intérêt dans la résistance paysanne, c’est ignorer le contexte déterminé, pas seulement de la politique paysanne, mais aussi de la politique de la plupart des strates basses. C’est précisément la fusion du self-intérêt et de la résistance qui est la force vitale qui anime la résistance des paysans et des prolétaires (NdT: le paysan étant un prolétaire par définition, la confusion et l’amalgame entre “prolétaire” et “ouvrier” étant assez irritante et limitatrice…) Lorsqu’un paysan planque une partie de sa récolte pour éviter de payer un impôt, il remplit à la fois son estomac et celui de sa famille et prive l’état de son grain. Quand un soldat paysan déserte l’armée parce que la nourriture y est mauvaise et que ses cultures à la maison doivent être moissonnées, il prend à la fois soin de lui-même et prive l’état de sa chair à canon. Quand de tels actes sont isolés, il y a peu d’intérêt ; mais lorsqu’ils deviennent des comportements récurrents (bien que non coordonnés, ni même organisés), alors nous avons à faire à des actes de résistance.

La nature intrinsèque et, dans un sens, la “beauté” de la vaste majorité de la résistance paysanne est qu’elle confère des avantages immédiats tout en refusant des ressources importantes à la classe appropriatrice et que cela ne requiert pas ou peu d’organisation manifeste. L’entêtement, la résilience et la force d’une telle résistance proviennent directement du fait qu’elles sont profondément enracinées dans un matériau de lutte partagé dont une classe entière fait l’expérience.

Demander à la résistance d’une strate plus pauvre qu’elle ait des “principes” ou soit “altruiste” est non seulement une insulte au statut moral des besoins fondamentaux humains, mais c’est plus fondamentalement, une mauvaise construction de la base de la lutte de classe qui est, avant tout, une lutte contre l’appropriation du travail, de la production, de la propriété et des taxes. Les problèmes de “gagne-pain” sont l’essence même de la politique et de la résistance des couches les plus défavorisées. La consommation, de cette perspective, est à la fois le but et le résultat de la résistance et de la contre-résistance.

[…]

De mon point de vue, bien trop d’attention théorique (essentiellement de manière ahistorique) a été donnée à la “classe” et pas assez à la “lutte de classe”. De fait, la lutte de classe est le premier et le plus universel des concepts. Pour le dire sans embage, les classes n’existent pas en tant qu’entités séparées, regardez autour de vous, trouvez une classe ennemie, puis commencez la lutte. Au contraire, les gens se retrouvent dans une société qui est structurée de manière particulière (crucialement, mais pas exclusivement en des relations de production), ils font l’expérience de l’exploitation (ou du besoin de maintenir le pouvoir sur ceux qui sont exploités) ils identifient des points d’intérêts antagonistes, ils commencent une lutte autour de ces problèmes et dans le processus de la lutte, ils se découvrent eux-mêmes en tant que classe, ils en viennent à identifier cette découverte comme étant une “conscience de classe”. Classe et conscience de classe sont toujours la dernière et non pas la première étape du véritable processus politique [1978: 149]

La tendance à négliger les actes individuels de résistance comme étant insignifiants et réserver le terme de “résistance” pour une action collective organisée est aussi trompeuse que l’insistance sur l’action “de principe”. Le statut privilégié aux mouvements organisés provient, je suspecte, de deux orientations politiques: la première essentiellement léniniste, qui ne regarde comme seule action de classe valide ce qui est mené par un parti d’avant-garde servant de “personnel général”, la seconde plus directement est dérivée d’une familiarité et d’une préférence pour une politique ouverte, institutionnalisée telle qu’elle est conduite par les “démocraties capitalistes”. Dans les deux cas, quoi qu’il en soit, il y a une déformation des circonstances politiques et sociales au sein desquelles la résistance paysanne est typiquement menée.

La qualité individuelle et le plus souvent anonyme de la vaste majorité de la résistance paysanne est, bien entendu, éminemment adaptée à la sociologie de la classe dans laquelle elle se produit. Etant dispersée dans de petites communautés et manquant généralement de moyens institutionnalisés pour agir collectivement, elle a plus de chance d’employer ces moyens de résistance locaux demandant très peu de coordination. Dans des circonstances historiques spéciales de privation matérielle démesurée, de cassure des institutions de répression, ou de protection de la liberté politique (plus rarement les trois), la paysannerie peut et a déjà été organisée en un mouvement politique de masse (NdT: grand exemple de la Mahkovichnya ukrainienne ou révolte paysanne anarchiste de Nestor Makhno de 1918 à 1923). de telles circonstances sont néanmoins très rares et le plus souvent de courte durée. Dans la plupart des endroits, la plupart du temps, ces options politiques ont simplement été empêchées. […] Ainsi, à l’encontre des organisations formelles organisées (de type marxiste), ce type de résistance ne présente pas de centre, pas de leaders, pas de structures identifiables qui puissent être infiltrées, cooptées ou neutralisées.

Ce qui manque en termes de coordination centralisée peut-être compensé par la flexibilité et la persistance. ces formes de résistance ne gagneront pas de batailles ouvertes mais elles sont admirablement adaptées pour de longues campagnes d’attrition. Si nous devions concentrer notre recherche pour une résistance paysanne dans une activité formellement organisée, nous pourrions chercher longtemps en vain, car en Malaisie, comme dans bien des pays du tiers-monde, de telles organisations sont le plus souvent absentes ou sont la création d’officiels et d’une certain élite rurale. Nous louperions simplement beaucoup de ce qu’il se passe. L’activité politique formelle et organisée est peut-être la norme des élites, de l’intelligentsia et des classes moyennes aussi bien dans le tiers-monde que dans le monde occidental, disposant d’un quasi monopole des techniques institutionnelles et d’accès, mais il serait plutôt naïf que de croire que la résistance paysanne adopterait la même voie. N’oublions pas non plus que les formes de résistance paysanne ne sont pas juste un produit de son écologie sociale. Les paramètres de résistance sont aussi déterminés, en partie, par les institutions de répression. Lorsque ces institutions fonctionnent normalement, elles peuvent empêcher toute autre forme de résistance qu’individuelle, informelle et clandestine.

Ainsi, il est parfaitement légitime et même important, de distinguer entre les niveaux et formes variés de résistance : formelle / informelle, individuelle / collective, publique / anonyme, ceux qui défient le système de domination / ceux qui ciblent des gains marginaux. Mais il doit en même temps être très clair que ce que nous pourrions mesurer en fait dans cette entreprise est le niveau de répression qui structure les options disponibles. Selon les circonstances auxquelles ils sont confrontés, les paysans peuvent osciller entre une activité électorale organisée et des confrontations violentes, en passant par des actions silencieuses et anonymes telles que trainer les pieds (grève du zèle), rechigner ou voler. Cette oscillation peut–être due en certains cas à des changements d’organisation sociale de la paysannerie, mais souvent due au changement dans le niveau de répression. Plus d’une paysannerie a été brutalement réduite d’une activité politique radicale ouverte pratiquée à un moment donné, à des actes résilients sporadiques de petite résistance l’instant suivant. Si nous permettons de n’appeler “résistance” que la première activité, nous simplement permettons à la structure dominante de définir pour nous ce qui est ou n’est pas de la résistance.

Bien des formes de résistance que nous avons examinées peuvent être des actions “individuelles”, mais cela ne veut pas dire qu’elles soient forcément non-coordonnées. Une fois de plus, une compréhension du concept de coordination dérivée du système bureaucratique officiel est de peu d’assistance dans la compréhension d’actions de petites communautés ayant des réseaux informels très importants et des sous-cultures de résistance riches, profondément ancrées dans l’histoire. Ce n’est par exemple pas une exagération que de dire qu’une grande partie de la culture folklorique de la “petite tradition” paysanne est constituée d’une légitimation voire même d’une célébration de juste quelques formes évasives intelligentes de résistance que nous avons examinées. Sous cette forme ou d’autres (par exemple les histoires de bandits, de paysans héros, de mythes religieux) la culture paysanne aide à écrire la dissimulation, le braconnage, le vol, l’évasion fiscale, la fuite de la conscription etc. Alors que la culture populaire n’est pas une coordination dans le sens formel du terme, elle parvient souvent à faire un “climat d’opinion” qui, dans d’autres sociétés plus institutionnalisées, demanderaient une campagne de relations publiques.

Ce qui est le plus marquant au sujet de la société paysanne est de constater que bien des choses sont le résultat d’efforts de réseaux de compréhension et de pratique coordonnés, de l’échange de travail aux fêtes de village en passant par les préparations de mariages et des déménagements. C’est la même chose en ce qui concerne les boycotts, les “négociations” de salaire, le refus des locataires d’entrer en compétition les uns avec les autres, ou l’omerta, la conspiration du silence autour des vols quand ils ont lieu. Aucune organisation formelle n’est créée pour la simple et bonne raison qu’aucune n’est nécessaire et pourtant il existe une forme de coordination qui nous indique que ce qui se passe n’est pas juste une action individuelle se produisant de manière spontanée. 

A la lumière de ces considérations, retournons alors brièvement sur la question de l’intention. Pour bien des formes de résistance paysanne, nous avons bon nombre de raisons de nous attendre à ce que les acteurs demeurent muets au sujet de leurs intentions. Leur sécurité dépend de leur silence et de leur anonymat ; la forme de résistance elle-même pourrait bien dépendre pour son efficacité d’avoir l’apparence de la conformité ; leurs intentions peuvent tout aussi bien être intégrées dans cette culture paysanne et dans la routine, la lutte évidente pour fournir sa subsistance et sa survie à son foyer afin de demeurer inarticulé. Le poisson ne parle pas de l’eau.

Dans un sens et de manière évidente, leurs intentions sont exprimées dans les actions elles-mêmes. Un paysan soldat qui, comme tant d’autres, déserte l’armée dit de facto par cet acte que les buts de cette institution et les risques qu’elle fait encourir aux personnes ne prévaudront pas sur sa famille ou ses besoins personnels. En d’autres termes, l’état et son armée ont suffisamment échoué dans leur entreprise de maintenir cet individu sous les drapeaux, à conserver son accord et son obéissance. Un ouvrier agricole lors des moissons qui vole du riz à son employeur dit de fait que son besoin de riz l’emporte sur les droits de propriété officiels de son patron.

Lorsqu’on en vient à ces établissements sociaux où les intérêts matériels des classes exploiteuses sont directement en conflit avec la paysannerie (loyers, salaires, emploi, taxes / impôts, conscription, division du travail de moisson) nous pouvons je le pense, déduire des intentions de la nature des actions elles-mêmes. Ceci est particulièrement le cas lorsqu’il y a un schéma systémique d’action qui discute ou nie une appropriation des surplus. L’évidence des intentions est bien entendu toujours la bienvenue, mais nous ne devrions pas trop compter dessus.

Pour cette raison, la définition de résistance donnée plus tôt place une insistance particulière sur l’effort de réduire les affirmations symboliques et matérielles de la classe dominante. Le but de la résistance paysanne n’est pas dans les grandes largeurs de renverser la classe dominante et de changer le système mais de simplement mieux vivre aujourd’hui, cette semaine, cette saison, en son sein. Le but après tout pour une grande partie de la résistance paysanne est de, comme l’a si bien dit Hobsbawn “travailler le système à leur désavantage minimum” [1973: 12]. Leurs tentative persistances de “grignoter pas à pas” peuvent échouer et se retourner contre eux, ils peuvent parfois alléger l’exploitation, ils peuvent parvenir à une renégociation des limites de leur exploitation et de l’appropriation, et ils peuvent bien plus rarement mettre à bas le système. Tout ceci n’est que possibles conséquence. Leur intention par contraste est presque toujours celle de la survie et de la persistance. La poursuite de ce but peut demander selon les circonstances, des actes de petite résistance comme nous l’avons vu, mais aussi de dramatiques actions d’auto-défense. Quoi qu’il en soit, leurs actions seront vues par la classe appropriatrice comme truculence, tromperie, arrogance, actions de canaille, bref seront affublées de tous les vocables pour dénigrer et mépriser la résistance quelque soit sa forme. La définition de la classe appropriatrice va arranger ce qui n’est qu’actions de subsistance en des actes de défis à l’ordre établi.

Il devrait être apparent que la résistance n’est pas simplement tout ce que font les paysans pour s’entretenir eux-mêmes et leurs foyers. La vaste majorité de ce qu’ils font doit être comprise comme étant de l’obéissance, même s’ils en tiennent rigueur et se plient à contre-cœur. Le pauvre laboureur sans terre qui vole un peu de riz à un autre pauvre homme ou qui le coiffe au poteau pour un métayage, survit mais il ne résiste certainement pas dans le sens défini ici. Une des questions clef qui doit être posée au sujet de tout système de domination est dans quelle mesure réussit-il à réduire la classe subordonnée à des stratégies purement de “mendicité envers le voisin” pour la survie. Certaines combinaisons d’atomisation, de diminution, de terreur, de répression et de besoin pressant de matériel peuvent de fait permettre à parvenir au rêve ultime de la domination :  avoir les dominés, les opprimés s’exploiter les uns les autres.

[…] En d’autres temps et d’autres lieux, les paysans se sont défendus contre les corvées, les impôts et autres taxes et la conscription imposés par l’état agraire, contre l’état colonial, contre les rouages du capitalisme (comme par exemple les loyers, l’intérêt de la dette, la prolétarisation, a mécanisation…), contre l’état capitaliste moderne et, devrait on ajouter, contre bien des états dits socialistes également. La révolution quand elle viendra et si elle vient jamais, pourra bien éliminer les pires maux de l’ancien régime en place, mais ce n’est que très rarement si jamais, la fin de la résistance paysanne. Car “l’élite révolutionnaire” qui capture l’état a le plus souvent des buts bien différents que ceux de leurs anciens supporteurs.

[…] Il devient alors possible pour un subtil observateur comme Goran Hyden de faire de remarquables parallèles entre la résistance paysanne tanzanienne d’auparavant au colonialisme et au capitalisme et sa résistance actuelle aux institutions et aux politiques d’un état socialiste de la Tanzanie moderne [Hyden, 1980: passim]. Il fournit un compte-rendu pointu du comment le “mode de production paysan”, en trainant les pieds, en privatisant la terre et le travail qui ont été appropriés par l’état, par l’évasion (fiscale), par la fuite et par le pillage des programmes gouvernementaux pour ses propres objectifs, ont affaibli les plans étatiques. Au Vietnam également, après que la révolution ait été consumée dans le sud aussi bien que dans le nord, les formes quotidiennes de résistance paysanne ont perduré.

L’expansion subreptice des lots de terre privés, le retrait du travail des entreprises d’état pour la production des foyers, l’échec de la livraison de grain et de stock à l’État, l’”appropriation” des crédits et des ressources d’état par les foyers et les équipes de travail et la croissance exponentielle du marché noir, attestent de la ténacité de la production de petite commodité sous les formes de l’état socialiste.  Les formes de résistance irréductibles, têtues et persistantes que nous avons examinées pourraient bien représenter les véritables armes durables du faible à la fois avant et après la révolution.

Fin

Lectures complémentaires:

James-C-Scott-Contre-le-Grain-une-histoire-profonde-des-premiers-etats

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Murray_Bookchin_Ecologie_Sociale_1982

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

Charles-Macdonald_Anthropologie_de_l’anarchie

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Manifeste pour la Société des Sociétés

 


James C. Scott sur Résistance 71

Résistance politique: Les formes quotidiennes de la résistance paysanne 2/3 (James C Scott)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, démocratie participative, documentaire, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 17 février 2020 by Résistance 71

 

 

“il faut sinon se moquer, en tout cas se méfier des bâtisseurs d’avenir. Surtout quand pour bâtir l’avenir des hommes à naître, ils ont besoin de faire mourir les hommes vivants. L’homme n’est la matière première que de sa propre vie. Je refuse d’obéir.”
~ Jean Giono ~

« Un homme vivant seul répond à une frappe à sa porte. Devant lui se tient Tyrannie, armée et toute puissante qui lui demande: ‘Te soumettras-tu ?’ L’homme ne répond pas et la laisse entrer. L’homme la sert durant des années, puis Tyrannie devient malade par empoisonnement de sa nourriture. Elle finit par mourir. L’homme ouvre alors sa porte, se débarrasse du corps encore chaud, retourne dans sa maison, ferme la porte derrière lui et dit: ‘Non ! »
— Bertold Brecht —

“La terre et l’esprit [Geist] sont donc la solution du socialisme… Les socialistes ne peuvent en aucune manière éviter le combat contre la propriété foncière. La lutte pour le socialisme est une lutte pour la terre ; la question sociale est une question agraire !”
~ Gustav Landauer ~

 

 

Les formes quotidiennes de la résistance paysanne (larges extraits)

 

James C. Scott

2012

 

source:

https://libcom.org/history/everyday-forms-peasant-resistance-james-c-scott

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

1ère partie

2ème partie

3ème partie

 

L’effort pour enrayer la moissonneuse-batteuse

L’introduction de la moissonneuse-batteuse, le plus soudain et le plus dévastateur des changements associé avec la double récolte, a aussi généré la plus active des résistances. Celle-ci alla bien plus loin que les arguments tenus au sujet de son efficacité, des plaintes au sujet des pertes salariales et la calomnie contre ceux qui louaient les services de la machine. De par toute la zone de riziculture de la province de Kedah, véritable grenier à riz du pays, il y eut des efforts pour physiquement empêcher les machines d’entrer sur les rizières. Il y eut des cas de sabotages et de vandalisme ainsi que des tentatives étendues d’organiser des “grèves” des transplanteurs envers ceux qui louèrent les machines en premier lieu. Toutes ces actions finirent par échouer d’empêcher la mécanisation des récoltes de la riziculture, bien que sans aucun doute elles la limitèrent et la retardèrent.

Le sabotage et l’obstruction des moissonneuses-batteuses commencèrent dès le début des années 1970 lorsque quelques machines prototypes furent utilisées à titre expérimental dans les champs. Ce ne fut qu’en 1976 qu’un gros effort de mécanisation commerciale commença ainsi que les actes de vengeance affiliés. Les fonctionnaires du Muda Agricultural Development Authority choisirent de ne parler que de simple “vandalisme”.

Des batteries furent enlevées des machines et jetées dans les fossés d’irrigation, des carburateurs et autres filtres à air furent détruits, du sable et de la boue furent introduits dans les réservoirs d’essence. Au moins une moissonneuse-batteuse fut brûlée. Un petit groupe réveilla de nuit le gardien qui dormait dans la cabine, lui demanda de sortir et mit le feu à l’engin avec du kérosen trouvé alentour.. Dans bien des villages, la rumeur de violence fit réfléchir voire dissuada les fermiers d’utiliser les services des machines.

De telles tactiques empêchèrent l’utilisation des machines dans les rizières pendant trois saisons complètes. Deux aspects de ce sabotage et des menaces associées méritent un intérêt particulier. Premièrement, il est clair que l’objectif des saboteurs n’étaient en rien le vol, rien ne fut jamais volé. Deuxièmement, tous les sabotages eurent lieu de nuit et furent commis par des individus ou de petits groupes qui agissaient de manière anonyme. Ils étaient de plus protégés par leurs compagnons villageois qui, même s’ils savaient de qui il s’agissait, clâmait toujours une parfaite ignorance lors des enquêtes de police. Ainsi, il n’y eut jamais de mise en accusation ni d’arrestation. La pratique de poster un veilleur de nuit avec les machines date de ces premiers évènements.

Dans le même temps, ll y eut les débuts d’un mouvement collectif plus discret, celui des femmes afin de mettre la pression sur les fermiers qui louaient les machines. Les hommes et les femmes, souvent de même famille, avaient bien entendu souvent perdu des revenus à cause de la machinerie, mais ce furent les femmes qui eurent une véritable puissance de négociation. Elles étaient toujours jusqu’à cette époque, en contrôle totale des transplants de riz (NdT: transplanter les jeunes pousses de riz dans les rizières, ceci est aujourd’hui entièrement mécanisé dans la plupart des pays d’Asie, par exemple aujourd’hui au Japon, pays industrialisé, une ferme de riz de dizaines d’hectares se gèrent entièrement en famille, 2 ou 3 personnes, tout étant hautement mécanisé… Il n’y a plus d’ouvriers agricoles depuis bien longtemps au Japon, ceci est aussi le fait d’une nécessité démographique). Les femmes qui glanaient les rizières après les récoltes étaient les mêmes qui transplantaient les jeunes pousses de riz en début de culture. Elles perdaient la moitié de leurs revenus saisonniers et elles étaient compréhensiblement reluctantes à transplanter le riz des fermiers qui utiliseraient des machines pour la moisson. Ces groupes de femmes s’organisèrent en opération de boycott qui refusait de transplanter le riz des fermiers qui louaient les moissonneuses-batteuses.

[…]

Le vol de rizière: la résistance routinière

La tentative de coup d’arrêt à la récolte par moissonneuses-batteuses bien que n’étant pas vraiment quelque chose de bien dramatique, sortait sans aucune doute de l’ordinaire. Ceci se produisit sur une toile de fond discrète de résistance routinière au sujet des salaires, de l’occupation des sols, des loyers et de la distribution des rizières qui est une caractéristique permanente dans le Sedaka et dans toute mise en place agraire stratifiée. Un examen rapproché de cette réalité de la lutte met en valeur une forme implicite de syndicalisme local qui est renforcé à la fois par l’entraide entre les pauvres et par une grande quantité de vol et de violence contre la propriété. Rien de cette activité ne pose une menace fondamentale à la structure de base des inégalités agraires, que ce soit matériellement ou symboliquement. Ce que cela représente néanmoins, est un processus constant de mise à l’épreuve et de renégociation des relations de production entre les classes.

Des deux côtés: propriétaire, métayer / paysan-ouvrier agricole, il y a cette quête sans fin de saisir le moindre petit avantage et de le maintenir, de tester les limites de la relation existante, de voir précisément ce qu’on peut en tirer et d’inclure la marge retirée comme partie d’un gain de territoire accepté ou du moins toléré. Aux cours des décennies, il est évident que tout ceci a favorisé les fortunes des grands fermiers et des propriétaires terriens. Ils ont non seulement absorbé une grande partie des terres arables défendues par les locataires et ouvriers agricoles, mais ce faisant, ils ont aussi réduit (en le marginalisant) le périmètre de la lutte. Même sur ce périmètre réduit, il y a une pression constante exercée par ceux qui espèrent regagner du terrain et ce qu’ils ont déjà perdu. Les résistants n’ont pas besoin d’une explication et d’une coordination explicites pour mener la lutte, car le simple impératif de vivre correctement est suffisant pour les motiver.

Les dimensions et modus operandi de cette résistance plus “routinière” pourraient remplir des volumes. Pour le but de notre discussion ici, la plupart des problèmes de base posés par une telle résistance peut être perçu dans la forme particulièrement “populaire” qu’ils prennent: le vol de riz. Le vol rural n’est en rien remarquable en lui-même, il est pratiquement une caractéristique permanente de la vie agraire stratifiée où et quand l’État et ses agents sont insuffisants pour contrôler. Quand le vol prend les dimensions de la lutte dans laquelle les droits à la propriété sont contestés, alors là cela peut devenir un élément essentiel pour toute analyse attentive des relations de classe.

La quantité de terres arables volées au cours d’une saison, bien que pas très grande en proportion de la récolte totale, est alarmante pour le grand fermier et de plus, on pense que cela est en croissance. Il n’y a pas de statistiques officielles disponibles bien sûr, mais j’ai fourni l’effort d’enregistrer toutes ces pertes de terres qui m’ont été rapportées durant la saison principale de 1979-80. La plus grande catégorie est celle du vol de riz complet non battu.

Rapport des vols de riz par sacs pour la saison 1979-80

Fanner Reported Loss

gunny sack(s)

Shahnon 1

Haji Kadir 1

Samat 1

Abu Hassan 2

Ghani Lebai Mat 1

Amin 2

Tok Long 2

Idris 1

Lebai Pendek 2

Fadzil 1

Total 14

(valeur marchande approximative = M$532.)

[…]

D’autres formes de résistance de la part des pauvres de Sedaka changent dans leurs détails mais pas dans l’aspect général. Une des marques de fabrique de pratiquement toute résistance dans le Sedaka est l’absence relative de toute confrontation ouverte de classe que ce soit. Là où la résistance est collective, elle est très prudente ; lorsqu’elle est le fait d’individus ou de petits groupes attaquant la propriété, elle est anonyme et très souvent nocturne. Par sa prudence calculée et son secret, elle préserve dans la plupart des cas, le théâtre du pouvoir qui domine la vie publique du Sedaka. Toute intention de prendre d’assaut la scène publique peut être désavouée et des options sont toujours maintenues de manière consciente. La déférence et la conformité bien que rarement rampantes, continuent d’être la position publique des pauvres. Mais aussi, derrière le décor, il est toujours possible de tester les limites.

La résistance au Sedaka n’offre pratiquement rien de ce qu’on pourrait s’attendre à trouver dans l’histoire typique du conflit rural. Il n’y a pas d’émeutes, pas de manifestations, pas de vandalisme, pas de délinquance sociale organisée, pas de violence ouverte. La résistance découverte n’a aucun lien avec des mouvements politiques extérieurs plus importants, d’idéologies ou de cadres révolutionnaires, bien qu’il soit clair que de telles luttes se soient tenues dans presque tous les villages de la région. Les formes de résistance ici notées ne demandent que très peu de coordination, encore moins d’organisation politique, bien qu’elles pourraient en bénéficier. Bref, elles sont des formes de résistance propres à un village et sa sphère indigène. Si nous sommes prudents avec l’utilisation de ce terme, elles pourraient être vues comme des formes de résistance primitive.

L’utilisation du mot “primitif” n’implique pas, comme le fait Hobsbawm, que ce sont des méthodes arriérées et destinées à évoluer vers des tactiques et idéologies plus élaborées. Cela implique simplement que ces formes de résistance sont les stratégies quasi permanentes, quotidiennes et continues de classes rurales subordonnées œuvrant dans des conditions difficiles. En temps de crise ou de changement politique, elles pourront être appuyées par d’autres formes de lutte qui sont plus opportunes. Il y a eu de chances néanmoins qu’elles disparaissent aussi loin que la structure social rurale demeure inégale et exploiteuse. Elles sont le lit même dans lequel d’autres formes de résistance peuvent grandir et il y a de très grandes chances qu’elles persistent après que de telles autres formes aient réussies ou échouées à leur tout de donner un nouveau schéma inégalitaire.

A suivre…

« La machine de l’État est oppressive par sa nature même, ses rouages ne peuvent fonctionner sans broyer les citoyens, aucune bonne volonté ne peut en faire un instrument du bien public ; on ne peut l’empêcher d’opprimer qu’en le brisant. »
~ Simone Weil ~

“On peut dire qu’il n’y a pas encore eu de révolution dans l’histoire, il ne peut y en avoir qu’une qui serait une révolution définitive. Le mouvement qui semble achever la boucle en entame déjà une nouvelle à l’instant même où le gouvernement se constitue. Les anarchistes, Varlet en tête, ont bien vu que gouvernement et révolution sont incompatibles au sens direct. Il implique contradiction, dit Proudhon, que le gouvernement puisse être jamais révolutionnaire et cela pour la raison toute simple qu’il est gouvernement.’  […] S’il y avait une seule fois révolution, en effet, il n’y aurait plus d’histoire. Il y aurait unité heureuse et mort rassasiée.“
~ Albert Camus ~

Lectures complémentaires:

James-C-Scott-Contre-le-Grain-une-histoire-profonde-des-premiers-etats

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Murray_Bookchin_Ecologie_Sociale_1982

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

Charles-Macdonald_Anthropologie_de_l’anarchie

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Manifeste pour la Société des Sociétés

 


Il n’y a pas de solution au sein du système !…

Résistance politique: Les formes quotidiennes de la résistance paysanne 1/3 (James C Scott)

Posted in actualité, altermondialisme, démocratie participative, documentaire, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société des sociétés with tags , , , , , , , , , , , on 5 février 2020 by Résistance 71

 

“Le pouvoir externe qui prive l’homme de sa liberté de communiquer ses pensées publiquement, le prive dans le même temps de sa liberté de penser.”
~ Emmanuel Kant ~

“Lorsque passe le grand seigneur, le paysan sage le salue bien bas et silencieusement… pète.”
~ Proverbe éthiopien ~ (cité par James c Scott dans son livre “Domination and the Arts of Resistance”, 1999) ~

 


Résistance paysanne…

 

Les formes quotidiennes de la résistance paysanne (larges extraits)

 

James C. Scott (anthropologue et professeur de science politique université de Yale, Council on South East Asia Studies)

2012

 

source:

https://libcom.org/history/everyday-forms-peasant-resistance-james-c-scott

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Février 2020

 

Partie de “Weapons of the weak, everyday forms of peasant resistance” (1987)

1ère partie

2ème partie

3ème partie

 

La résistance quotidienne est la forme la plus commune d’opposition à l’oppression. Elle consiste en traîner les pieds, résistance passive, désobéissance, larcin, désertion, ignorance feinte, calomnie, vandalisme, sabotage, fuite etc… Cet article de James C. Scott ci-dessous, est un classique portrait de cette “résistance quotidienne”.

I. L’histoire non-écrite de la résistance

L’argument qui s’ensuit a pris son origine dans un mécontentement croissant avec la plupart du travail (anthropologique) récent, le mien tout autant que d’autres, au sujet de la rébellion paysanne et de la révolution. Il n’est que trop apparent que l’attention inhabituelle pour une grande insurrection paysanne n’était, du moins en ce qui concerne l’Amérique du Nord, que stimulée par la guerre du Vietnam et quelque chose issue du romantisme académique de la gauche soutenant les guerres de libération nationale. Dans ce cas, l’intérêt et la source de matériel se renforçaient mutuellement. Car les documents historiques d’archives furent les plus riches durant ces moments précis où la paysannerie vint se poser en menace envers l’État et l’ordre international existant.[1] D’autres fois, en fait presque à chaque fois, la paysannerie est apparue dans les archives historiques non pas tant comme un acteur historique, mais plutôt comme modeste contributeur anonyme de statistiques sur la conscription, sur les impôts, le travail migratoire, la détention des terres et les productions agricoles.

Le fait est que malgré toute leur importance lorsqu’elles se produisent, les rébellions paysannes, sans parler des “révolutions”, ne sont pas bien nombreuses. Non seulement les circonstances favorisant un soulèvement paysan à grande échelle sont rares, mais lorsqu’elles apparaissent, les révoltes qui en découlent sont le plus souvent écrasées sans cérémonie. Soyons certains que même une révolte ayant échoué peut apporter quelque chose: quelques concessions de l’État et/ou des propriétaires terriens, un bref répit dans de nouvelles relations de production douloureuses.[2] et la mémoire d’une résistance et d’un courage qui peuvent bien se mettre en veilleuse pour le futur. De tels gains quoiqu’il en soit, sont incertains, tandis que le carnage, la répression et la démoralisation issus de la défaite sont eux bien réels.

Au sens plus large, on peut dire que l’historiographie de la lutte des classes a été systématiquement déformée dans une direction étatico-centrique. Les évènements qui marquent sont les évènements auxquels les états et les classes dominantes, dirigeantes, accordent le plus d’importance dans leurs archives. Ainsi, par exemple, une petite et futile rébellion clame une attention toute disproportionnée en rapport à son impact sur les relations de classe alors que des actions non mentionnées de sabotage, de vol ou autre qui ont pu avoir un impact bien plus important, sont totalement ignorées ou rarement notées. Une petite rébellion peut bien avoir une importance symbolique en ce qui concerne sa violence ou ses buts révolutionnaires mais pour la plupart des classes subordonnées historiquement de tels épisodes rares furent moins importants que la guérilla tranquille, sans coups d’éclat et indomptable qui prit place jour après jour.

Ce n’est peut-être que dans l’étude de l’esclavage qu’on donne une telle attention à ces formes de résistance et ceci parce qu’il y a clairement eu très peu de rébellion d’esclaves (dans le Sud d’avant la guerre de sécession quoi qu’il en soit) pour mettre en appétit les historiens. Il faut aussi rappeler que même durant ces moments historiques extraordinaires, lorsqu’une révolution appuyée par les paysans réussît à prendre le pouvoir, les résultats sont, au mieux, très mitigés pour la paysannerie. Quelque soit d’autre auquel parvient la révolution, cela crée presque toujours un appareil d’état hégémonique encore plus coercitif, un de ceux qui est capable de se rabattre contre les populations rurales comme personne auparavant. Trop souvent la paysannerie se retrouve t’elle dans la position ironique d’avoir aidé à mettre en place un pouvoir dont les plans d’industrialisation, d’imposition et de collectivisation sont le plus souvent en complet porte-à-faux avec ceux que les paysans pensaient avoir soutenus. [3]

Une histoire de la paysannerie qui ne se focaliserait que sur les révoltes (jacqueries) ne serait que comme une histoire des ouvriers de l’industrie qui ne mentionnerait que les grèves et les émeutes. Bien que ces évènements soient indubitablement importants, ils ne nous disent pas grand chose sur l’arène bien plus durable du conflit de classe et de la résistance: la lutte quotidienne, pied à pied dans les usines contre les cadences de travail, pour le gain de temps de loisirs supplémentaires, d’augmentation des salaires, de l’autonomie, de l’abolition de privilèges et du respect. Pour des travailleurs opérant, par définition, avec un désavantage structurel et étant soumis à la répression, de telles formes de résistance quotidiennes peuvent bien être les seules à disposition. La résistance de cette sorte ne rejette pas les manifestes, les manifestations et les batailles de rue qui d’accoutumée attire l’attention, mais un terrain vital est là aussi gagné et perdu. Pour la paysannerie, éparpillée aux quatre coins des campagnes et faisant face à des obstacles encore plus imposants à une action collective organisée, des formes de résistance quotidienne seraient particulièrement importantes.

Pour toutes ces raisons, il m’est apparu que l’insistance sur les rébellions paysannes était mal placée. En lieu et place, il semble bien plus judicieux de comprendre ce qu’on pourrait qualifier de formes paysannes de résistance quotidienne, la lutte constante mais prosaïque entre la paysannerie et ceux qui cherchent à toujours en extraire le travail, la nourriture, les impôts, les loyers et tout autre intérêt. La plupart de ces formes de lutte empruntées s’arrêtent bien avant le défi collectif ouvert. J’ai ici en tête les armes des plus ordinaires entre les mains de groupes souvent sans pouvoir: traîner les pieds (grève du zèle), le sabotage etc… Ces formes brechtiennes de lutte de classe ont certaines caractéristiques en commun. Elles ne demandent que peu ou pas de coordination ou de planification ; elles sont souvent des formes d’aides personnelles et elles évitent en générale toute confrontation directe avec l’autorité ou les normes de l’élite. Comprendre ces formes communes de résistance c’est comprendre mieux ce que la paysannerie fait “entre les jacqueries” pour défendre au mieux ses intérêts.

Ce serait une grosse erreur, comme ça l’est avec les rébellions paysannes, de romantiser ces “armes des faibles”. Elles n’ont que peu de chance de faire autre chose que de changer imperceptiblement les formes variées d’exploitation auxquelles les paysans doivent faire face. De plus, la paysannerie n’a aucun monopole sur ces “armes”, comme peuvent parfaitement l’attester tous ceux qui ont étudié un tant soit peu la résistance aux fonctionnaires et aux propriétaires terriens et la perturbation générée au bon fonctionnement de l’État.

D’un autre côté de tels modes de résistance brechtien ou schweiklien ne sont pas triviaux. La désertion des armées et l’évasion de la conscription obligatoire ainsi que des corvées ont sans aucun doute limité les aspirations impérialistes de bien des monarques d’Asie du Sud-Est [4] et aussi d’Europe. Le processus et son impact potentiel ne peut pas être mieux capturé que par le rendu de R. C Cobb sur la résistance à la conscription et la désertion des armées dans la France post-révolutionnaire et sous le 1er empire :

De l’an V à l’an VII, il y a des rapports de plus en plus fréquents en provenance de bon nombre de départements… de chaque conscrit d’un canton donné étant retourné à la maison et y vivant sans aucun trouble. Mieux, bon nombre d’entre eux ne retournèrent pas chez eux car ils n’étaient jamais partis. Aussi l’an VII vit une augmentation des doigts coupés à la main droite, la forme la plus commune d’auto-mutilation pour échapper à la conscription, ce qui peut être décrit comme un vaste mouvement de complicité collective, impliquant les familles, les paroisses, les autorités locales et les cantons.

Même l’empire, qui avait pourtant bien plus de police locale et rurale, n’eut pas de succès à stopper, si ce n’est en réduisant le flot de manière temporaire, l’hémorragie de conscrits qui, à partie de 1812 atteignit des proportions épiques. Il ne pourrait y avoir referendum plus éloquent sur l’impopularité universelle d’un tel régime oppresseur et il n’y a pas de spectacle plus encourageant pour un historien que de constater qu’un peuple a décidé de ne plus se battre et de retourner à la maison… Le peuple du commun, du moins à cet égard, a eu sa juste part dans le fait de mettre à bas le régime le plus méprisable qu’ait connu la France.” [5]

De la même manière, la fuite et l’évasion fiscale a classiquement freiné l’ambition et la portée d’états du tiers monde, qu’ils soient pré-coloniaux, coloniaux ou indépendants. Pas étonnant qu’une si large part des revenus fiscaux des états en voie de développement proviennent de prélèvement sur l’import-export, ceci est le résultat en grande partie, de la capacité de résistance à l’impôt développée par leurs sujets. On peut lire la littérature sur le développement rural qui fournit un grand nombre de plans gouvernementaux impopulaires qui ont été forcés à l’arrêt par la résistance passive de la paysannerie.[6]

En certaines occasions, la résistance est devenue active, parfois même violente. Mais le plus souvent, elle prend la forme d’une désobéissance passive, d’une grève du zèle et de sabotage subtil, d’évasion fiscale et de déception en tous genres. Les efforts persistants du gouvernement colonial en Malaisie pour décourager les paysans de planter du caoutchouc qui ferait de la concurrence au secteur des plantations est un cas d’école.[7] De très vastes plans légaux de restriction et d’utilisation des sols furent essayés entre 1922 et 1928 puis de nouveau dans les années 1930, qui n’eurent que des résultats très modestes à cause de la résistance massive des paysans à ces schémas de développement restrictifs. Les efforts des paysans dans des états socialistes free-style pour empêcher puis changer des formes impopulaires d’agriculture collective représentent un exemple marquant des techniques de défense disponibles à une paysannerie rusée. Une fois de plus en ces circonstances, la lutte est moins marquée par des confrontations directes de défi que par un évitement tranquille et subtil qui est tout aussi important et le plus souvent bien plus efficace.

Le style de résistance en question est sans doute le mieux décrit en contrastant des formes de résistance fonctionnant de concert, chacune ciblée vers le même but, le premier étant la “résistance quotidienne” dans ce que nous pensons et la seconde, plus ouverte de confrontation directe, qui typiquement domine l’étude sur la résistance. Dans une sphère réside le tranquille processus, la pièce de résistance si on veut, par lequel le paysan “squatter” s’est souvent incrusté sur des plantations et sur des terres forestières d’état ;  dans une autre, une mutinerie ouverte visant à éliminer ou à remplacer des fonctionnaires. Dans une sphère se trouve le larcin des stocks de grain privés ou publics, dans l’autre une attaque ouverte sur les marchés et les greniers visant à la redistribution des sources et des stocks de nourriture.

De telles techniques de résistance sont parfaitement adaptées aux caractéristiques particulières de la paysannerie. Etant une classe diverse de “basse classe”, géographiquement distribuée, souvent manquant de la discipline et du leadership qui encouragerait à une opposition de manière plus organisée, la paysannerie est mieux faite pour des campagnes de longues durées de style guérilla qui demande peu ou pas de coordination. Leurs actes individuels de trainage de pieds et d’évasion, renforcés souvent par une vénérable culture populaire de résistance, multiplié par des milliers, peuvent, en fin de compte, faire un sacré carton dans les politiques rêvées par ceux qui se croient supérieurs dans le capital. L’État peut répondre de plusieurs manières. Les politiques peuvent être réajustées avec des attentes plus réalistes. Elles peuvent être maintenues mais renforcées d’avantages positifs visant à encourager l’obéissance. Et bien entendu, l’État peut parfaitement choisir d’employer toujours plus de coercition.

Quelque soit la réponse, nous ne devons pas manquer le fait que l’action de la paysannerie a changé ou limité les options politiques disponibles. C’est de cette manière et non pas par les révoltes, encore moins par la pression légale, que la paysannerie a traditionnellement fait sentir sa présence et son action politiques. Ainsi, toute histoire ou théorie de la politique paysanne qui tente de rendre justice à la paysannerie en tant qu’acteur politique historique doit nécessairement en venir à saisir et à comprendre ce que j’ai choisi de nommer “les formes quotidiennes de résistance”. Pour cette raison essentielle, il est important à la fois de documenter et d’amener quelque ordre conceptuel dans ce qui semble être un chaos d’activité humaine.

Les formes quotidiennes de résistance ne font pas les manchettes des journaux ni les titres des médias. Tout comme des millions de polypes anthozoaires créent bon gré mal gré, un récif corallien, de même procèdent des milliers et des milliers d’actions individuelles d’insubordination et d’évasion qui créent une grande barrière de corail politique et économique par elles-mêmes. Il n’y a que très rarement des confrontations dramatiques ou un moment étant particulièrement digne d’intérêt pour les médias et pour poursuivre l’analogie, lorsque le navire étatique s’échoue sur le récif, on focalise généralement l’attention sur l’épave du navire et non pas sur la vaste agrégation de petits actes qui ont rendu possible ce naufrage. Il est très rare du reste que les auteurs de ces actes insignifiants veuillent attirer l’attention sur eux-mêmes. De fait, leur sécurité réside dans leur anonymat. Il est aussi très rare que des fonctionnaires du systèmes veuillent faire de la publicité aux actes d’insubordination rencontrés.[8] Le faire, serait admettre que leur politique est impopulaire et par dessus tout, exposerait la forme aléatoire de leur autorité dans les campagnes, ces deux choses n’étant en rien dans l’intérêt de l’État.[9]

La nature même de ces actes et l’intérêt mutuel de ne pas en parler conspirent donc à créer une sorte de silence complice qui ne fait que toujours plus expurger les formes quotidiennes de résistance des livres d’histoire et des archives. L’histoire et les sciences sociales, écrites par une intelligentsia utilisant des documents archivés écrits, qui sont eux-mêmes créés par des fonctionnaires eux-mêmes lettrés, ne sont simplement pas bien équipées pour mettre à jour le silence et les formes anonymes de lutte de classe qui sont typiques de la paysannerie.[10] Dans ce cas, les pratiquants de ces sciences rejoignent donc implicitement la conspiration des participants qui sont eux-mêmes dans le secret.

Collectivement, cette improbable cabale contribue à un stéréotype de la paysannerie érigée dans la littérature et dans l’histoire, comme une classe qui alterne entre de longues périodes d’abjecte passivité et de brefs, violents et futiles explosions de rage.

[…]

II. Deux exemples de diagnostique

Dans la poursuite de l’intérêt des analyses déclenchées par les formes quotidiennes de résistance, je fournis une brève description de deux exemples parmi tous ceux que j’ai rencontrés au cours de mes recherches de terrain dans un village de fermier du riz malais de 1978 à 1980. L’un implique la tentative des groupes de femmes transplanteuses de boycotter les propriétaires terriens qui avaient d’abord loué des moissonneuses-batteuses pour remplacer le travail manuel. Le second fut un cas de vols anonymes des rizières récoltées qui augmentaient en fréquence.

Chacune de ces deux activités avaient les caractéristiques marquantes de la résistance quotidienne. Ni le boycott, comme nous allons le voir, ni les vols ne présentaient un défi publique ou symbolique à la légitimité de la production et des arrangements sur la propriété qui avait résisté. Aucun ne demandait une organisation formelle et dans le cas des vols des rizières, la vaste majorité des activités se poursuivaient individuellement la nuit.. Peut-être qu’une des caractéristiques les plus marquantes de ces activités et de tant d’autres de ce style dans le village est que, strictement parlant, elles n’avaient aucun auteur qui voulait en prendre publiquement la responsabilité.

Toile de fond

Avant d’examiner plus en détail les deux exemples proposés de résistance, un rapide synopsis du village en question et de sa récente histoire économique devrait aider à situer toute l’affaire. Le village, que nous appellerons ici Sedaka, est une communauté de quelques 74 foyers (352 personnes) localisé dans la plaine de Muda dans l’état malais de Kedah. La région de Muda a été depuis le XIVème siècle, la zone productrice de riz la plus importante de la péninsule malaise et la production de riz est, et de loin, l’activité économique principale. La stratification du village de Sedaka peut être lue directement et pratiquement des données de propriétés des rizières et de la taille des fermes. La moitié non-propriétaire du village en 1979 possédait environ 3% des rizières cultivées par les villageois et cultivait 18% de la terre arable (incluant les terres louées).

La taille moyenne d’une ferme pour la moitié la plus pauvre du village faisait à peine 4000m2, moins de la moitié d’une terre à rizière jugé apte à nourrir convenablement une famille de 4 personnes. Dix familles sont totalement sans terre et un peu plus de la moitié des foyers de Sedaka ont un revenu sous le seuil de pauvreté établi par le gouvernement malais à l’époque. A l’autre bout de la stratification,les dix meilleurs foyers du village possèdent plus de la moitié des rizières cultivées par les villageois et cultivent, en moyenne, sur plus de huit acres de terre arable, c’est à dire plus de 32 000 m2. Ces foyers constituent l’élite économique du village. Sept de ces familles sont membres du parti politique malais dominant l’UMNO et gèrent tranquillement les contentieux politiques du village. Pour nos objectifs, le plus grand changement dans la vie socio-économique du village de Sedaka dans la dernière décennie furent le commencement d’une double culture en 1971 et la mécanisation de la moisson du riz qui vint dans son sillage.

La double production de culture en elle-même fut un gros bonus pour tout le monde et dans toutes les strates du village ; les propriétaires obtinrent un double loyer, les propriétaires-cultivateurs et les fermiers augmentèrent leur profit annuel et même les 28 familles vivant à la dure et qui dépendaient de travail dans les champs pour voir une augmentation substantielle de leurs revenus prospérèrent comme jamais auparavant, transplantant et moissonnant deux récoltes. Dans une brève période d’euphorie, les maisons furent réparées, certaines reconstruites, les chefs de famille qui étaient souvent contraints de partir travailler ailleurs hors saison pour augmenter leurs revenus se rendaient compte qu’ils pouvaient maintenant rester au village et tout le monde avait suffisamment de riz pour nourrir à l’aise toute la famille l’année durant. Autres conséquences de la double récolte furent néanmoins néfastes aux familles les plus pauvres notamment avec l’introduction des moissonneuses mécaniques.

En 1975, pratiquement toutes les rizières de Muda étaient entretenues à la main. En 1980, de grosses machines agricoles occidentales coûtant environ 200 000 RM (NdT: la monnaie malaise est le Ringitt), propriété d’un conglomérat d’hommes d’affaire, moissonnaient environ 80% des récoltes de riz. S’il est difficile d’imaginer l’impact visuel sur cette paysannerie de voir le passage technologique de la faucille et de la faux à ces géants agricoles aux barres de fauchage de 9m de large, on peut en revanche facilement calculer leur impact sur la distribution des revenus agricoles. Les factures de dépenses de travail humain dans les champs furent réduites de près de la moitié et la transplantation demeurait la seule opération des champs qui demandaient encore une main d’œuvre humaine. Les pertes en revenus ont bien entendu été pires parmi ceux qui en avaient le plus besoin: les petits métayers, les locataires des terres et par dessus tout… les paysans sans terre ne vivant que de leur salaire dans les champs.

Si l’impact de la mécanisation est ajouté aux effets des prix de production stagnants pour les producteurs, l’augmentation des coûts de production et l’augmentation des prix à la consommation, la moitié la plus pauvre de Sedaka a perdu pratiquement tout ses gains en provenance de la double récolte. La distribution des revenus pendant ce temps, s’est considérablement détériorée car les gains générés par la double récolte sont largement partis vers les gros fermiers qui possèdent la plupart des terres et de capital locaux.

Comme dans bien des cas de changement technologique, les effets secondaires de la mécanisation de la moisson ont été au moins aussi important que les effets primaires. Pour résumer ce qui est une affaire des plus complexes à son essentiel, les conséquences suivantes de la mécanisation des récoltes peuvent être notées:[12]

1- Cela a virtuellement éliminé le glanage car l’ensemble de la plante passe dans la machine, alors qu’auparavant une quantité de grain demeurait au sol. Le glanage a toujours été une bonne source de collecte de nourriture pour les foyers les plus pauvres.

2- Cela favorisa la substitution de la transplantation manuelle des plants de riz par l’implantation mécanique plus précise plus facile à récolter par les machines. Dès 1980, plus de la moitié des rizières étaient plantées de cette façon, ce qui élimina aussi la transplantation manuelle et donc suprima travail et revenus.

3- Celui réduisit fortement la demande pour ;e travail de moissonnage ce qui réduisit le ratio de salaire dans l’emploi toujours disponible.

4- Cela facilita l’expulsion des fermiers et métayers par les propriétaires dans et hors du village, gens qui louaient les terres pour les remplacer par des machines qui cultivaient la terre pour eux.

5- Cela créa une nouvelle strate de riches, de locataires entrepreneuriaux voulant louer en masse pour plusieurs saisons de rang, payant le loyer en avance d’un coup.

Les transformations de la riziculture depuis 1971 n’ont pas seulement eu pour résultat l’appauvrissement des strates les plus pauvres villageoises, mais aussi leur marginalisation en terme de relations productives. Jusqu’en 1975, les propriétaire et fermiers riches avaient plus de terre de riziculture qu’ils ne pouvaient en cultiver par et pour eux-mêmes. Ils avaient besoins de métayers locataires, de services de labourage, de transplanteurs, de moissonneurs et de batteurs. Pour assurer une bonne satisfaction de la demande de travail il était courant pour les villageois un peu plus aisés de “cultiver” la bonne volonté de leur force de travail tout comme celle de leur terre. Ils le faisaient en donnant des fêtes occasionnels, en extension du zhakat (don musulman) en bonus supplémentaire pour les ouvriers agricoles moissonneurs, en fournissant de petits emprunts (sans intérêts ou des cadeaux et ce dans une ambiance sociale pleine de tact et d’humanité. Maintenant les plus aisés n’ont plus aucun intérêt à prendre les plus pauvres comme locataires et de continuer à cultiver leur bonne volonté et la marginalisation des plus pauvres s’est reflétée dans un déclin constant des fêtes, du zhakat et de la charité ainsi que du respect des plus aisés envers les plus pauvres.

Les obstacles à une résistance collective ouverte

Malgré les revers économiques expérimentés par les pauvres de Sedaka, malgré la détérioration de la qualité des relations de classes évidente de derrière la scène, il n’y a pas eu de cas flagrant de conflit de classe ouvert. Les raisons du pourquoi ce silence  public devrait perdurer doivent être mentionnées brièvement précisément parce qu’elles sont je pense, communes a bien des contextes de relations de classe agraires et pour suggérer que la résistance qu’on trouvera dans ce milieu est la règle et non pas l’exception.

La situation que confronte les pauvres à Sedaka et dans la plaine de Muda est après tout, partie d’une lutte non-dramatique qui existe partout, contre les effets du développement capitaliste dans les campagnes ; le manque d’accès aux moyens de production (prolétarisation), le manque de travail (marginalisation) et de revenus et la perte du peu de respect et de demandes sociales qui allaient avec le statut précédent. Plus de lectures au sujet du développement capitaliste ou simplement un rapide regard aux probabiliités dans ce contexte, indiqueraient que cette lutte est une cause perdue. C’est peut-être juste. Si c’est le cas, la paysannerie pauvre de Sadaka se retrouve au nombre d’une compagnie historique bien distinguée. La résistance tranquille des victimes de cette affaire peut-être tracée à deux raisons essentielles: l’une concerne la nature des changements auxquels les pauvres ont du être confrontés ainsi que la nature même de leur communauté tandis qu’une autre concerne les effets de la répression.

Les formes de résistance à Sedaka réfléchissent les conditions et les contraintes sous lesquelles elles sont créées. Si elles sont ouvertes, elles sont rarement collectives et si elles sont collectives, elles sont rarement ouvertes. Ici l’analogie avec les escarmouches de guérilla défensives et à petite échelle, est une fois de plus appropriée. Les rencontres sont rarement plus que des “incidents”. Les résultats généralement inefficaces et les coupables agissent le plus souvent sous le couvert des ténèbres ou de l’anonymat, se fondant de nouveau rapidement dans la population civile pour s’y protéger.

[…]

Les obstacles à l’action collective présentés par la structure de classe locale sont augmentés par d’autres cassures et alliances au travers des classes. Ce sont les liens familiers de parenté, de faction, de patronage et de liens rituels qui troublent les eaux du rapport de classe dans pratiquement toutes les petites communautés. Elles opèrent toutes presque sans exception à l’avantage des paysans les plus riches en créant une relation de dépendance qui restreint le pauvre paysan ou la pauvre paysanne à agir selon des termes de classe purs.

Mais cela n’est pas tout, la peur de la répression joue également un grand rôle. On peut ici simplement noter que les efforts populaire de mettre un terme ou de freiner la croissance et le développement du moissonnage mécanisé se sont produits dans un climat de peur générée par les élites locales, la police, la “branche spéciale” des forces de sécurité intérieure, un schéma d’arrestations et d’intimidation à caractère politique. L’activité politique ouverte était à la fois rare et aussi réprimée. Une manifestation très populaire dans l’état de la capitale malaise Alor Setar au début des années 1980, demandant une augmentation du prix d’achat du riz aux fermes vit une masse d’arrestations des figures d’opposition, des menaces de mise en détention et des promesses d’actions encore plus draconiennes si les manifestations continuaient. La peur des représailles et d’être arrêté fut explicitement mentionnée comme étant une raison majeure de l’action indirecte discrète.

Un obstacle final au défi ouvert pourrait être appelé “la dureté du quotidien”. La perspective que j’ai en tête peut-être le mieux expliquée par les mots de Hassan, un pauvre qui recevait moins qu’escompté en salaire pour mettre la paille de riz en ballots. Quand on le demanda pourquoi il ne disait rien à son riche employeur, il répliqua: “Les pauvres ne peuvent pas se plaindre ; quand je serai malade ou que j’aurai encore besoin de travail, je devrais encore lui demander. Je suis en colère…” Ce qui se passe ici est ce que Marx avait appelé de manière appropriée “la compulsion idiote des relations économiques”, une compulsion qui ne peut se produire que dans un contexte de répression attendue. N’ayant que très peu de possibilités réalistes dans le moment de redresser directement ou indirectement la situation, les pauvres du village n’ont pas d’autre choix que de s’adapter, de s’ajuster du mieux qu’ils le peuvent, aux circonstances qu’ils doivent quotidiennement affronter. Les locataires peuvent bien être m´´contents du loyer qu’ils ont à payer pour leur petit lopin de terre, mais ils doivent payer ou perdre cette terre ; ceux qui ont peu de terres peuvent déplorer la perte de travail salarié, mais ils doivent s’arracher pour le peu qui reste ; ils peuvent avoir une profonde animosité envers ceux qui dominent le village et sa politique, mais ils doivent agir avec circonspection s’ils veulent continuer à bénéficier des petits avantages que cette clique dominante peut toujours conférer.

Au moins deux aspects de cette rancœur, adaptation pragmatique de la réalité méritent une insistance particulière. Le premier est que cela n’élimine pas certaines formes de résistance, bien que cela mette certaines limites que seuls les biens téméraires transgresseraient. Le second, c’est que c’est avant toute chose pragmatique, cela n’implique en aucun cas un consentement normatif de ces réalités. Comprendre cela est simplement comprendre ce qui est, en toute probabilité, la situation pour la plupart des classes historiquement subordonnées. Elles luttent sous des conditions qui sont largement en dehors de leur volonté et elles doivent s’accommoder des questions sur une base quotidienne. Si la plupart de la vie “conformiste” quotidienne et de l’attitude des pauvres de Sedaka réfléchissent les réalités des relations de pouvoir immédiates, il n’y a sûrement aucune nécessité d’assumer que cela provient d’une hégémonie symbolique, encore moins d’un consensus. La dureté du quotidien est juste suffisante.[13]

A suivre…

= = =

Lectures complémentaires:

James-C-Scott-Contre-le-Grain-une-histoire-profonde-des-premiers-etats

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Murray_Bookchin_Ecologie_Sociale_1982

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

Charles-Macdonald_Anthropologie_de_l’anarchie

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Manifeste pour la Société des Sociétés

 


Sans bouffe… pas de (r)évolution !

 

Anthropologie politique avec James C. Scott: « Quand la révolution devient l’État, elle devient de nouveau mon ennemie »…

Posted in actualité, altermondialisme, crise mondiale, documentaire, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, sciences et technologies, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 3 septembre 2019 by Résistance 71

 

Quand la révolution devient l’État, elle devient de nouveau mon ennemie”, un entretien avec l’anthropologue politique James C. Scott*

 

Juin 2018

 

url de l’article en français:

https://theconversation.com/lorsque-la-revolution-devient-letat-elle-devient-mon-ennemie-entretien-avec-james-c-scott-98748 

 

Note de R71: James C. Scott est directeur du département des recherches agraires d’anthropologie politique de l’université de Yale, professeur de science politique, auteurs de nombreux ouvrages dont “Seeing like a State”, “Two Cheers for Anarchism”, “The Art of Not Being Governed” et le très récent “Against the Grain, Deep Origins of the State”. Scott a été traduit et abondamment publié sur R71. Il est un des anthropologues politiques actifs les plus influents de ces dernières décennies.

Comment résister à l’État lorsqu’il compromet nos libertés ? Comment faire entendre sa voix quand on est réduit au silence ? L’anarchie est-elle une vaine utopie comme la qualifient souvent ses détracteurs ?

Voici seulement quelques-unes des questions posées au politologue, anthropologue et penseur anarchiste James C. Scott (Université de Yale).

Durant un entretien exclusif avec les professeurs Benjamin Ferron, Claire Oger et leurs étudiants de Master 2 « Communication politique et publique en France et en Europe » (UPEC, UFR LLSH), James Scott a débattu des stratégies de résistance politique de ceux que l’on nomme, à tort, les « sans-voix ». Des tribus montagnardes de l’Asie du Sud-est aux serfs français en passant par les anciens esclaves marrons du Grand Marais Lugubre de Caroline du Nord, Scott brosse une vaste histoire des résistances face aux tendances autoritaires ou plus couramment à l’emprise des États. Extraits édités pour The Conversation France.

Organisation et anarchisme

Q : En 2012 vous avez écrit un ouvrage intitulé Petit éloge de l’anarchisme expliquant que votre conversion à l’anarchisme résultait d’une déception vis-à-vis de l’idée de changement révolutionnaire. L’anarchisme, expliquez-vous, est avant tout une pratique mêlant un intérêt pour le débat politique contradictoire, un principe d’incertitude et la soif de connaissance.

Comment articulez-vous vos analyses portant sur les pratiques discrètes de résistance « infrapolitique », souvent de nature individuelle et aux effets de long terme, avec les logiques de l’action politique, davantage collective et de court terme ?

« La diversité des motivations et des formes d’organisation rend les gens plus difficilement contrôlables. »

James Scott : Je pense que la plupart des révolutions réussies ont d’abord été liées au rassemblement de personnalités dont les objectifs étaient très différents. L’analyse omet souvent les biais inconscients des événements. C’est seulement après coup, lorsqu’émerge un conquérant ou un vainqueur que l’histoire est réécrite en présentant un mouvement centralisé et bien plus organisé qu’il ne l’était.

Or, cette diversité des motivations et des formes d’organisation rend les gens plus difficilement contrôlables. Je l’ai observé à de nombreuses reprises en Asie du Sud-est. Il n’y a pas de chef avec qui il faut négocier. Un autre exemple nous vient de Pologne. Le mouvement anarchiste a été très fort, du fait qu’il n’existait pas de centralisation. Certes, au début les gens ont mis du temps à se mobiliser. Mais ensuite, ils sont restés solidaires et présents. Cette particularité propre aux mouvements anarchistes à l’échelle globale est à la fois leur point fort et leur point faible.

Q : Votre travail fait aujourd’hui écho à de très nombreux mouvements de résistance contemporains, remettant en cause à la fois l’autorité de l’État mais aussi le modèle capitaliste et l’homogénéisation des cultures. On pense à Occupy Wall Street, Nuit debout ou les ZAD en France. Comment les analysez-vous ?

J.S. : Je commencerais par réfléchir à la façon dont des mouvements sociaux similaires ont existé. Revenons en arrière. Je suis un soixante-huitard fortement influencé par la guerre du Vietnam. Et mon travail en Malaisie m’a amené à m’interroger sur le monde paysan, auquel j’ai finalement dédié toute ma vie.

La classe paysanne est la plus importante au monde, non seulement en termes démographiques mais aussi historiques. Que veut dire le « développement » ? Si ce terme signifie quelque chose alors il doit d’abord faire sens pour le monde paysan, sinon, au diable le développement !

En étudiant les paysans et leurs formes de résistance j’ai appris que les mouvements révolutionnaires centralisés finissent toujours à un moment ou à un autre par remplacer l’État ou l’autorité qu’ils ont pour but de combattre. Or, si la révolution devient l’État, elle devient mon ennemie.

C’est pour cela qu’il faut observer les méthodes par lesquelles les mouvements d’opposition prennent le pouvoir : comment ces mouvements s’organisent-ils ? Comment se développent-ils ? Comment les élites se comportent-elles ? Je suis contre les mouvements dits de résistance qui reproduisent un schéma hiérarchique car quelque part, ils ne font que reproduire les organisations étatiques en place.

Les arts secrets de la résistance

Q : Vous utilisez dans un article publié en 2012 des exemples historiques, et plus particulièrement un cas précis d’exhumation des corps durant la guerre civile espagnole pour montrer que les modes de résistances ne sont pas toujours frontaux, ce que vous appelez l’infrapolitique. Mais n’est-ce pas un acte politique public ?

J.S. : J’ai en effet utilisé l’exemple de l’exhumation de corps de membres du clergé durant la guerre civile de 1936 en Espagne afin de montrer qu’il s’agissait là d’un acte symbolique très puissant, public et éminemment politique. Ce n’est pas un acte caché. L’acte infrapolitique est celui qui ne peut être révélé, souvent parce que les acteurs sont soumis à des régimes autoritaires où leurs agissements peuvent avoir des conséquences fatales pour eux ou leurs familles. Prenons la désertion et la mutinerie. La mutinerie est un acte politique, public. Mais la désertion peut être un acte politique tout aussi efficace, sans pour autant apparaître en tant que tel.

En France, Emmanuel Le Roy Ladurie et d’autres ont montré que la résistance des paysans au cours du XVIIIᵉ siècle et dont je traite dans Decoding Subaltern Politics : Ideology, Disguise and Resistance in Agrarian Politics, passe par des tactiques assez similaires.

En plus des émeutes ou manifestations classiques, ils ont ainsi développé un nombre considérable de stratégies afin d’éviter la dîme comme cacher le grain, tromper le collecteur quant aux chiffres de la récolte, etc. J’ai vu la même chose se passer en Malaisie dans les années 1970, où les villageois, refusant de payer un tribut qu’ils estimaient inique, s’organisaient pour payer avec le plus mauvais des riz récoltés !

Q : Les actes illégaux sont-ils infrapolitiques ?

J.S. : Si vous étiez ne serait-ce qu’un quart anarchiste vous n’utiliseriez même pas ce terme d’illégal ! Blague à part, l’illégalité doit être constamment questionnée et remise dans son contexte. Pensez aux lois juives ou à l’apartheid !

L’absurdité de la légalité peut parfois prendre des formes triviales. En Allemagne où j’ai travaillé un temps dans une ferme, je prenais le train toujours au même endroit : près d’un feu rouge. Le soir il n’y avait strictement personne, aucune voiture à l’horizon sur des kilomètres. Pourtant les gens attendaient sept minutes que le feu passe au vert. Et si je ne faisais pas comme eux, ils me rappelaient à l’ordre.

C’est une anecdote mais elle révèle bien que, si toutes les lois ne sont pas aussi triviales, beaucoup renforcent et concentrent les structures du pouvoir qui permettent de contrôler les individus, et que ces lois, souvent illégitimes, doivent être remises en cause.

De la même façon, les outils illégaux ne sont pas en soi des outils infrapolitiques. Prenons l’exemple du dark web, cité par certains comme militant car garant d’anonymat. Si son usage se cantonne à envoyer des messages de haines, ou permettre à des individus de se venger, en dehors de toute action collective entreprise dans le but de défendre un groupe opprimé, alors il n’y a pas d’acte politique, juste un acte de malveillance.

Le rôle des médias

Q : De nombreux acteurs sociaux, y compris révolutionnaires, s’appuient désormais sur les nouveaux médias, attirent une audience différente de leur base, dans une tendance que certains interprètent comme une forme de communication politique propre au capitalisme. Se rebeller doit désormais passer par une étape « marketing ». En quoi cela a-t-il changé la façon dont les résistances « cachées » s’organisent ?

J.S : Je ne suis pas un spécialiste des nouveaux médias ou des réseaux sociaux mais avec la distance je dirais que ces formes de communication ont surtout accéléré le volume d’informations disponibles, les rumeurs et leurs sources. Or la vraie question est de savoir de quelle manière ces circulations répondent finalement à une attente des usagers ?

Martin Luther King Jr. a par exemple changé son discours d’années en années afin de répondre aux attentes de ses paroissiens. Dans une certaine mesure, ce sont eux qui ont donné forme à sa pensée aussi, qui l’ont nourrie. La parole des sans-voix est amplifiée lorsqu’elle fait écho aux attentes de son audience. Cette dernière donne corps au message au moins autant que celui le porte.

« La parole des sans-voix est amplifiée lorsqu’elle fait écho aux attentes de son audience. »

Q : Une jeune femme a récemment été l’objet de nombreuses critiques en France en raison du voile qu’elle porte alors qu’elle est représentante d’un syndicat étudiant. Comment interprétez-vous ce type de réaction, et selon vous, le port du voile peut-il être une forme de résistance, d’acte infrapolitique ?

J.S. : En tant que praticien des sciences sociales, je ne suis pas intéressé par le fait qu’elle porte un voile. Ce qui m’intéresse en revanche c’est de savoir si elle le fait avec une certaine intention ou revendication, mais là réside le problème : on ne peut jamais savoir ce qui se trame dans la tête d’un individu, ni lui prêter des intentions. En sciences sociales, ce qui importe c’est de comprendre l’impact social d’un acte individuel. Comment les autres (musulmans ou non) ont-ils réagi ? Et pourquoi ? C’est un problème public. Or, ce qui est intéressant ici, est le fait que même si elle porte un voile parce qu’elle a froid à la tête, et que le monde l’interprète comme une manifestation politique, alors cela devient une manifestation politique.

Au-delà de l’État

Q : Vous avez beaucoup écrit sur l’Asie du Sud-est et vous vous tournez aujourd’hui vers le Myanmar. Pouvez-vous nous en dire plus ?

J.S. : Je m’intéresse désormais au fleuve Irrawady. Les derniers développements socio-économiques dans la région en disent long sur la façon dont l’humain s’approprie les phénomènes naturels et les transgressent.

L’Irrawady est considérée comme la voie royale pour comprendre la culture birmane. En aval comme en amont, les habitants partagent la même langue, les mêmes pratiques culturelles. Mais si vous faites une vingtaine de kilomètres vers les montagnes, tout change.

C’est ce phénomène qui m’intéresse : ce qu’a déjà montré Fernand Braudel avec la Méditerranée. Les cultures se forgent grâce à l’eau. Les cartes terrestres n’ont qu’un rôle limité et c’est bien pour cela que les anciens états se construisaient près de sources d’eau qui leur permettaient de se développer mais aussi d’échapper aux autres systèmes étatiques.

Q : Vous avez d’ailleurs évoqué ce point avec Zomia en revenant sur les pirates échappant à l’état. Où en êtes-vous de cette réflexion désormais ?

J.S. : Si j’avais une autre vie, je travaillerais sur la « Zomia humide » ! Les marais, les étendues d’eau, les mangroves sont de formidables cachettes et poches de libertés.

Le Grand Marais Lugubre à la frontière de la Caroline de l’ouest et du nord de la Virginie, aux États-Unis, a été pendant des années une cachette idéale pour les esclaves marrons n’ayant pas pu rejoindre le Canada. 7000 d’entre eux ont vécu là, et certains sont nés sans avoir jamais vu d’hommes blancs ! Ils pouvaient chasser, cueillir des fruits et même récolter quelques denrées comme le maïs.

De même dans les eaux malaisiennes, les Orang Laut, nomades de la mer, ont longtemps sillonné les eaux pour se soustraire aux sultans malais, à qui ils vendaient parfois leurs services, comme les corsaires, mais à qui ils refusaient de payer l’impôt.

Les océans, comme les montagnes sont des espaces ouverts qui empêchent l’état de contrôler, taxer et enfermer les populations. Ce sont encore des espaces garants de liberté.

Lectures complémentaires:

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

James-C-Scott-Contre-le-Grain-une-histoire-profonde-des-premiers-etats

Marshall-Sahlins-La-nature-humaine-une-illusion-occidentale-2008

Manifeste pour la Société des Sociétés

Charles-Macdonald_Anthropologie_de_l’anarchie

Marcel-MAUSS-Essai-sur-le-don-1923-4

David Graber Fragments Anthropologiques pour Changer l’histoire de l’humanité

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

Appel au Socialisme Gustav Landauer

 


Porte de la perception…

La réversibilité de l’État ou l’Homo Domesticus de James C Scott

Posted in actualité, altermondialisme, économie, documentaire, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société des sociétés, technologie et totalitarisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 17 janvier 2019 by Résistance 71

Nous conseillons de lire cet ouvrage en entier. Nous en avons fait une traduction partielle l’an dernier, la voici pour se mettre l’eau à la bouche. Le livre de James C Scott est passionnant et nous explique que l’État n’est en rien irrémédiable et que notre évolution n’est pas linéaire, qu’on ne passe d’une période à une autre au cours des millénaires sans espoir de retour à ce qui a fonctionné dans le passé.

Notre rôle est de le comprendre et de l’adapter à notre réalité socio-politique actuelle pour enfin établir la Société des Sociétés émancipée et donc véritablement libre.

Notre version PDF de larges extraits de l’ouvrage de James C. Scott, anthropologue politique de l’université de Yale: « Contre le Grain, l’origine profonde des premiers états »: 2018

Autre ouvrage de James C. Scott en version PDF:

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

~ Résistance 71 ~

Homo domesticus. Une histoire profonde des premiers États

 

lundi 14 janvier 2019, par Ernest London

James C. Scott

Homo domesticus
Une histoire profonde des premiers États

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marc Saint-Upéry

Préface de Jean-Paul Demoule

La Découverte, 2019

302 pages

À la recherche de l’origine des États antiques, James C. Scott, professeur de science politique et d’anthropologie, bouleverse les grands récits civilisationnels. Contrairement à bien des idées reçues, la domestication des plantes et des animaux n’a pas entraîné la fin du nomadisme ni engendré l’agriculture sédentaire. Et jusqu’il y a environ quatre siècles un tiers du globe était occupé par des chasseurs-cueilleurs tandis que la majorité de la population mondiale vivait « hors d’atteinte des entités étatiques et de leur appareil fiscal ».

La première domestication, celle du feu, est responsable de la première concentration de population. La construction de niche de biodiversité par le biais d’une horticulture assistée par le feu a permis de relocaliser la faune et la flore désirables à l’intérieur d’un cercle restreint autour des campements. La cuisson des aliments a externalisé une partie du processus de digestion. Entre 8000 et 6000 avant notre ère, Homo sapiens a commencé à planter toute la gamme des céréales et des légumineuses, à domestiquer des chèvres, des moutons, des porcs, des bovins, c’est-à-dire bien avant l’émergence de sociétés étatiques de type agraire. Les premiers grands établissements sédentaires sont apparus en zones humides et non en milieu aride comme l’affirme les récits traditionnels, dans des plaines alluviales à la lisière de plusieurs écosystèmes (Mésopotamie, vallée du Nil, fleuve Indus, baie de Hangzhou, lac Titicaca, site de Teotihuacán) reposant sur des modes de subsistance hautement diversifiés (sauvages, semi-apprivoisés et entièrement domestiqués) défiant toute forme de comptabilité centralisée. Des sous-groupes pouvaient se consacrer plus spécifiquement à une stratégie au sein d’une économie unifiée et des variations climatiques entraînaient mobilité et adaptation « technologique ». La sécurité alimentaire était donc incompatible avec une spécialisation étroite sur une seule forme de culture ou d’élevage, requérant qui plus est un travail intensif. L’agriculture de décrue fut la première à apparaître, n’impliquant que peu d’efforts humains.

Les plantes complètement domestiquées sont des « anomalies hyperspécialisées » puisque le cultivateur doit contre-sélectionner les traits sélectionnés à l’état sauvage (petite taille des graines, nombreux appendices, etc.). De même les animaux domestiqués échappent à de nombreuses pressions sélectives (prédation, rivalité alimentaire ou sexuelle) tout en étant soumis à de nouvelles contraintes, par exemple leur moins grande réactivité aux stimuli externes va entraîner une évolution comportementale et provoquer la sélection des plus dociles. On peut dire que l’espèce humaine elle-même a été domestiquée, enchaînée à un ensemble de routines. Les chasseurs-cueilleurs maîtrisaient une immense variété de techniques, fondées sur une connaissance encyclopédique conservée dans la mémoire collective et transmise par tradition orale. « Une fois qu’Homo sapiens a franchi le Rubicon de l’agriculture, notre espèce s’est retrouvée prisonnière d’une austère discipline monacale rythmée essentiellement par le tic-tac contraignant de l’horloge génétique d’une poignée d’espèces cultivées. » James C. Scott considère la révolution néolithique récente comme « un cas de déqualification massive », suscitant un appauvrissement du régime alimentaire, une contraction de l’espace vital.

Les humains se sont abstenus le plus longtemps possible de faire de l’agriculture et de l’élevage les pratiques de subsistance dominantes en raison des efforts qu’elles exigeaient. Ils ont peut-être été contraints d’essayer d’extraire plus de ressources de leur environnement, au prix d’efforts plus intense, à cause d’une pénurie de gros gibier.

La population mondiale en 10000 avant notre ère était sans doute de quatre millions de personnes. En 5000, elle avait augmenté de cinq millions. Au cours des cinq mille ans qui suivront, elle sera multipliée par vingt pour atteindre cent millions. La stagnation démographique du néolithique, contrastant avec le progrès apparent des techniques de subsistance, permet de supposer que cette période fut la plus meurtrière de l’histoire de l’humanité sur le plan épidémiologique. La sédentarisation créa des conditions de concentration démographique agissant comme de véritables « parcs d’engraissement » d’agents pathogènes affectant aussi bien les animaux, les plantes que les humains. Nombre de maladies infectieuses constituent un « effet civilisationnel » et un premier franchissement massif de la barrière des espèces par un groupe pathogène.

Le régime alimentaire céréalier, déficient en acides gras essentiels, inhibe l’assimilation du fer et affecte en premier lieu les femmes. Malgré une santé fragile, une mortalité infantile et maternelle élevée par rapport aux chasseurs-cueilleurs, les agriculteurs sédentaires connaissaient des taux de reproduction sans précédent, du fait de la combinaison d’une activité physique intense avec un régime riche en glucides, provoquant une puberté plus précoce, une ovulation plus régulière et une ménopause plus tardive.

Les populations sédentaires cultivant des céréales domestiquées, pratiquant le commerce par voie fluviale ou maritime, organisées en « complexe proto-urbain », étaient en place au néolithique, deux millénaires avant l’apparition des premiers États. Cette « plate-forme » pouvait alors être « capturée », « parasitée » pour constituer une solide base de pouvoir et de privilèges politiques. Un impôt sur les céréales, sans doute pas inférieur au cinquième de la récolte, fournissait une rente aux élites. « L’État archaïque était comme les aléas climatiques : une menace supplémentaire plus qu’un bienfaiteur. » Seules les céréales peuvent servir de base à l’impôt, de par leur visibilité, leur divisibilité, leur « évaluabilité », leur « stockabilité », leur transportabilité et leur « rationabilité ». Au détour d’une note, James C. Scott réfute l’hypothèse selon laquelle des élites bienveillantes ont créé l’État essentiellement pour défendre les stocks de céréales et affirme au contraire que « l’État est à l’origine un racket de protection mis en œuvre par une bande de voleurs qui l’a emporté sur les autres ». La majeure partie du monde et de sa population a longtemps existé en dehors du périmètre des premiers États céréaliers, qui n’occupaient que des niches écologiques étroites favorisant l’agriculture intensive, les plaines alluviales. Les populations non céréalières n’étaient pas isolées et autarciques mais s’adonnaient à l’échange et au commerce entre elles.

Nombre de villes de Basse-Mésopotamie du milieu du troisième millénaire avant notre ère, étaient entourées de murailles, indicateurs infaillibles de la présence d’une agriculture sédentaire et de stocks d’aliments. De même que les grandes murailles en Chine, ces murs d’enceinte étaient érigés autant dans un but défensif que dans le but de confiner les paysans contribuables et de les empêcher de se soustraire.

L’apparition des premiers systèmes scripturaux coïncide avec l’émergence des premiers États. Comme l’expliquait Proudhon, « être gouverné, c’est être, à chaque opération, à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, coté, cotisé, patenté, licencié, autorisé, apostillé, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé ». L’administration étatique s’occupait de l’inventaire des ressources disponibles, de statistiques et de l’uniformisation des monnaies et des unités de poids, de distance et de volume. En Mésopotamie l’écriture a été utilisée à des fins de comptabilité pendant cinq siècles avant de commencer à refléter les gloires civilisationnelles. Ces efforts de façonnage radical de la société ont entraîné la perte des États les plus ambitieux : la troisième dynastie d’Ur (vers 2100 avant J.-C.) ne dura qu’à peine un siècle et la fameuse dynastie Qin (221-206 avant J.-C.) seulement quinze ans. Les populations de la périphérie auraient rejeté l’usage de l’écriture, associée à l’État et à l’impôt.

La paysannerie ne produisait pas automatiquement un excédent susceptible d’être approprié par les élites non productrices et devaient être contraintes par le biais de travail forcé (corvées, réquisitions de céréales, servitude pour dettes, servage, asservissement collectif ou paiement d’un tribut, esclavage). L’État devait respecter un équilibre entre maximisation de l’excédent et risque de provoquer un exode massif. Les premiers codes juridiques témoignent des efforts en vue de décourager et punir l’immigration même si l’État archaïque n’avait pas les moyens d’empêcher un certain degré de déperdition démographique. Comme pour la sédentarité et la domestication des céréales, il n’a cependant fait que développer et consolider l’esclavage, pratiqué antérieurement par les peuples sans État. Égypte, Mésopotamie, Grèce, Sparte, Rome impériale, Chine, « sans esclavage, pas d’État ». L’asservissement des prisonniers de guerre constituait un prélèvement sauvage de main-d’œuvre immédiatement productive et compétente. Disposer d’un prolétariat corvéable épargnait aux sujets les travaux les plus dégradants et prévenait les tensions insurrectionnelles tout en satisfaisant les ambitions militaires et monumentales.

La disparition périodique de la plupart de ces entités politiques était « surdéterminée » en raison de leur dépendance à une seule récolte annuelle d’une ou deux céréales de base, de la concentration démographique qui rendait la population et le bétail vulnérables aux maladies infectieuses. La vaste expansion de la sphère commerciale eut pour effet d’étendre le domaine des maladies transmissibles. L’appétit dévorant de bois des États archaïques pour le chauffage, la cuisson et la construction est responsable de la déforestation et de la salinisation des sols. Des conflits incessants et la rivalité autour du contrôle de la main-d’œuvre locale ont également contribué à la fragilité des premiers États. Ce que l’histoire interprète comme un « effondrement » pouvait aussi être provoqué par une fuite des sujets de la région centrale et vécu comme une émancipation. James C. Scott conteste le préjugé selon lequel « la concentration de la population au cœur des centres étatiques constituerait une grande conquête de la civilisation, tandis que la décentralisation à travers des unités politiques de taille inférieure traduirait une rupture ou un échec de l’ordre politique ». De même, les « âges sombres » qui suivaient, peuvent être interprétés comme des moments de résistance, de retours à des économies mixtes, plus à même de composer avec son environnement, préservé des effets négatifs de la concentration et des fardeaux imposés par l’État.

Jusqu’en 1600 de notre ère, en dehors de quelques centres étatiques, la population mondiale occupaient en majorité des territoires non gouvernés, constituant soit des « barbares », c’est-à-dire des « populations pastorales hostiles qui constituaient une menace militaire » pour l’État, soit des « sauvages », impropres à servir de matière première à la civilisation. La menace des barbares limitait la croissance des États et ceux-ci constituaient des cibles de pillages et de prélèvement de tribut. James C. Scott considère la période qui s’étend entre l’émergence initiale de l’État jusqu’à sa conquête de l’hégémonie sur les peuples sans État, comme une sorte d’« âge d’or des barbares ». Les notions de tribu ou de peuple sont des « fictions administratives » inventées en tant qu’instrument de domination, pour désigner des réfugiés politiques ou économiques ayant fui vers la périphérie. « Avec le recul, on peut percevoir les relations entre les barbares et l’État comme une compétition pour le droit de s’approprier l’excédent du module sédentaire “céréales/main-d’œuvre”. » Si les chasseurs-cueilleurs itinérants grappillaient quelques miettes de la richesse étatique, de grandes confédérations politiques, notamment les peuple équestres, véritables « proto-États » ou « empires fantômes » comme l’État itinérant de Gengis Khan ou l’Empire comanche, constituaient des concurrents redoutables. Les milices barbares, en reconstituant les réserves de main-d’œuvre de l’État et en mettant leur savoir-faire militaire au service de sa protection et de son expansion, ont creusé leur propre tombe.

Dans la continuité de Pierre Clastres et ouvrant la voie aux recherches de David Graeber, James C. Scott contribue à mettre à mal les récits civilisationnels dominants. Avec cette étude, il démontre que l’apparition de l’État est une anomalie et une contrainte, présentant plus d’inconvénients que d’avantages, raison pour laquelle ses sujets le fuyaient. Comprendre la véritable origine de l’État c’est découvrir qu’une tout autre voie était possible et sans doute encore aujourd’hui.

Ernest London,

le bibliothécaire-armurier

Bibliothèque Fahrenheit 451

10 janvier 2019.

= = =

Lectures complémentaires:

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Marshall-Sahlins-La-nature-humaine-une-illusion-occidentale-2008

Manifeste pour la Société des Sociétés

David Graber Fragments Anthropologiques pour Changer l’histoire de l’humanité

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

 


L’État, anomalie sociale contre-nature

Origine et critique de l’État avec James C. Scott 1ère partie: « L’art de ne pas être gouverné, une histoire anarchiste des hauts-plateaux d’Asie du Sud-Est » (version PDF)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, écologie & climat, économie, chine colonialisme, colonialisme, démocratie participative, documentaire, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, sciences et technologies, technologie et totalitarisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 8 septembre 2018 by Résistance 71

 

Nous avons traduit de larges extraits du professeur d’anthropologie James C. Scott « The Art of Not Being Governed, an Anarchist History of Upland South-East Asia » dans le but de faire mieux comprendre au plus large public une partie de l’histoire de l’État, son développement dans une zone donnée de la planète et comment des peuples depuis des siècles vont et viennent dans et hors des états, qu’un anthropologue hollandais a nommé « Zomia » et qui regroupe près de 200 millions de personnes au travers de 6 pays allant du Vietnam à l’Inde. Scott nous fait aussi comprendre que l’État, la centralisation et les institutions inhérentes ne sont pas inéluctables et que ce processus d’origine humaine est parfaitement réversible comme cela s’est déjà produit à maintes reprises dans l’histoire de l’humanité post-« révolution néolithique ».

Jo de JBL1960, comme à son habitude, nous en a fait un superbe pdf à télécharger et lire que vous pourrez trouver sous cette introduction.

Le livre existe dans une version française sous le titre de “Zomia, l’art de ne pas être gouverné”, édition Seuil, 2013. Nous encourageons bien évidemment les lecteurs à lire cet ouvrage dans sa totalité, il en vaut la peine.

(*) L’auteur James C Scott est professeur de science politique et d’anthropologie à l’université de Yale aux Etats-Unis. Il y est le co-directeur du programme sur les études agraires et membre de l’Académie des Arts et des Sciences des Etats-Unis.

James C Scott est devenu par ses recherches profondes et pertinentes, un universitaire spécialiste incontournable pour ceux qui désirent analyser et comprendre l’histoire de la société humaine depuis ses lointaines origines en battant en brèches les poncifs et dogmes de ce que l’anthropologie politique “orthodoxe” a prêché au service du statu quo oligarchique depuis des décennies. Scott s’inscrit dans la lignée anthropologique des Pierre Clastres, Marshall Sahlins et du plus jeune David Graeber. Clastrien revendiqué, Scott commence souvent ses livres et conférences avec cette citation de Clastres tirée de “La société contre l’État” (1974):

Il est dit que l’histoire des peuples qui ont une histoire est l’histoire de la lutte des classes. On pourrait dire avec au moins tout autant de véracité que l’histoire des peuples sans histoire est une histoire de leur lutte contre l’État.

James C Scott est l’auteur de 10 livres dont, outre cet ouvrage dont nous traduisons quelques extraits de l’anglais, les célèbres ‘Seeing like a State”, Yale U, 1998 et son tout dernier ouvrage dont nous traduirons également de larges extraits au plus tôt: “Against the Grain, a Deep History of the Eartliest States”, Yale U, 2017 (notre traduction est achevée et sera publiée sous format pdf sous peu). Il participe à de nombreuses conférences dans le monde et la plupart de celles-ci sont disponibles pour visionner gratuitement sur la toile.

Notons pour l’anecdote que le titre complet en anglais du livre de Scott est:

“The Art of Not Being Governed, an Anarchist History of Upland Southeast Asia” qu’on pourrait traduire par: “L’art de ne pas être gouverné, une histoire anarchiste des hauts-plateaux d’Asie du Sud-Est” or la traduction du titre du livre tel que publié en français aux éditions du Seuil en 2013 est comme suit: “Zomia, l’art de ne pas être gouverné”… Il est intéressant de constater que le mot “histoire anarchiste” du titre anglais et publié comme tel, en toute honnêteté et sans censure par les éditions de l’université de Yale, est passé à la trappe dans la traduction française “officielle”, est-ce bien surprenant ?… De quoi ont-ils donc si peur dans le pays qui fut si longtemps le berceau de l’anarchisme ?…

~ Résistance 71 ~


Zomia

La version PDF de notre traduction :

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

 


James C. Scott