Archive pour Israël guerres impérialistes

Guerre impérialiste en Syrie: les masques tombent… Il semblerait que ce soit maintenant Israël contre la Syrie… Quel jeu joue la Russie ?

Posted in actualité, colonialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, N.O.M, politique et lobbyisme, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , on 22 mars 2017 by Résistance 71

Révélations du dernier quart d’heure de la guerre en Syrie: Ben Salmane et Netanyahu
 dirigent ouvertement le Front al-Nosra…

 

Nasser Kandil

 

20 mars 2017

 

url de l’article en français:

http://www.comite-valmy.org/spip.php?article8387

 

D’une manière générale, l’opinion publique occidentale sait qu’il y a mensonge sur la Syrie, mais ne connaît pas la vérité. [Dr Bachar al-Assad, Président de la République arabe syrienne, ce 20 mars 2017 aux médias russes]

Le 14 mars courant, Donald Trump recevait le vice-prince héritier saoudien Mohamad ben Salmane à Washington. Le lendemain Damas était frappée par deux attentats terroristes extrêmement meurtriers à moins de deux heures d’intervalle, l’un en son palais de justice à une heure de grande affluence, l’autre dans un restaurant populaire très fréquenté dans l’ouest de la ville. Inutile de nous interroger, une fois de plus, sur l’émotion débordante d’indifférence des médias humanitaires occidentaux.

Au même moment se tenait la troisième session des pourparlers d’Astana, boycottée par les chefs des factions armées de ladite opposition syrienne modérée, présents lors des deux sessions précédentes et dont le garant est la Turquie selon l’accord tripartite conclu entre la Russie, l’Iran et la Turquie, lequel accord a abouti au plan de cessation des hostilités entré en vigueur le 29 décembre 2016 à minuit et adopté à l’unanimité par le Conseil de Sécurité sous la résolution 2336 du 31 décembre 2016.

Le 16 mars 2017, M. Nasser kandil commentait ces événements par une brève prémonitoire. [NdT] :

  • La coïncidence de la visite de Mohamad ben Salmane à Washington avec les déflagrations meurtrières à Damas, la tenue des pourparlers d’Astana 3 en l’absence des chefs des factions militaires et les déclarations russes parlant de parties étrangères les influençant parce qu’elles ne veulent pas régler la crise syrienne, n’est pas fortuite.
  • Le ressentiment saoudien devant la monopolisation des groupes armés par le gouvernement turc d’Erdogan, l’Arabie saoudite étant reléguée au rôle de financier et de conseiller, s’ajoute au fait que la Turquie n’est plus intéressante comme alliée depuis le désaccord américano-turc sur la guerre en Syrie et son exploitation de toutes les cartes, à son seul profit, dans le but de se débarrasser des Kurdes, au point d’oser conclure un accord tripartite avec Moscou et Téhéran.
  • En revanche, pour Riyad, l’alliance avec Israël présente l’avantage de proposer à Washington la séparation de la guerre entre le sud et le nord de la Syrie, étant donné que la priorité de cibler l’Axe de la Résistance et l’Armée syrienne, à la fois, répond à la volonté de Donald Trump d’« interdire toute influence iranienne » dans la région.
  • Ben Salmane s’est donc rendu à Washington emportant dans ses bagages ses lettres de créance trempées dans le sang des Syriens suite aux attentats terroristes à Damas, ainsi que la nouvelle du boycottage d’Astana 3 par les factions armées terroristes, pour dire que la priorité en Syrie se situe au sud et n’appartient plus aux Turcs.
  • D’où sa proposition à Trump de se contenter d’ententes concernant la sécurité avec les Russes et de ne surtout pas s’impliquer dans le règlement politique global de la crise syrienne.
  • Le projet de Ben Salmane proposé à Washington se résume donc à dire : « La guerre au nord de la Syrie contre Daech est votre affaire, la guerre au sud de la Syrie contre l’Axe de la résistance est notre affaire et la vôtre ».

Et voilà que le 17 mars un communiqué du Haut commandement des forces armées syriennes faisait savoir qu’alors que l’Armée syrienne poursuivait son offensive contre Daech à l’est de Palmyre :

  • Quatre chasseurs israéliens ont pénétré l’espace aérien syrien vers 02H40 dans la région d’Al-Breij, via le territoire libanais, et ont ciblé une position de l’Armée syrienne en direction de Palmyre à l’ouest de Homs.
  • Notre DCA a riposté et a abattu l’un des avions à l’intérieur des territoires occupés, a touché un deuxième avion et a obligé le reste à prendre la fuite.
  • Cette agression flagrante de l’ennemi sioniste est venue pour continuer à soutenir les gangs terroristes de Daech, tenter désespérément de remonter leur moral effondré, et brouiller les victoires de l’Armée arabe syrienne face aux organisations terroristes.
  • Le Haut commandement de notre Armée est déterminé à contrer toute tentative d’agression sioniste sur n’importe quelle partie du territoire de la République arabe syrienne et y répondra directement par tous les moyens possibles.

Le gouvernement israélien a nié ces faits, mais la réaction de son ministre de la Défense Avigdor Lieberman, deux jours plus tard, suggère le contraire à nombre d’analystes dont M. Nasser Kandil, lequel revient sur cet évènement largement commenté par les médias amis et ennemis, en faisant cependant le lien avec l’attaque massive de plusieurs factions inféodées à Al-Nosra [alias Fateh al-Cham / Tahrir al-Cham] ce 19 mars, attaque stoppée par l’Armée syrienne avec des centaines de terroristes encerclés dans les quartiers périphériques de Jobar, Qaboun et Douma :

Tout au long de ces six dernières années, les Turcs ont été les plus présents sur la scène syrienne parmi les États coalisés contre la Syrie derrière des façades qui se sont écroulées l’une après l’autre pour finir par révéler, en ce dernier quart d’heure de la guerre, les véritables visages de ses commanditaires.

En effet, l’allié américain qui avait retiré sa flotte de Méditerranée afin d’éviter de s’engouffrer dans une guerre sans trop savoir comment la terminer [référence à la fameuse nuit du 30 août 2013, NdT], n’est réapparu sur la scène syrienne qu’une fois que la « Guerre contre le terrorisme » est devenue une couverture commode lui réservant un rôle « calculé » aussi bien dans l’escalade guerrière que dans les éventuelles solutions ou ajustements politiques. Ce faisant, il a laissé le soin de mener cette guerre à ses alliés israéliens et saoudiens conformément à l’équation mettant en jeu leur propre survie, ainsi qu’à l’allié turc jouant sur toutes les cordes à la fois. Se dissimulant ainsi derrière le masque du trio israélo-saoudo-turc, il comptait s’approprier le solde positif des trois comparses, le solde négatif revenant sur le compte de chacun d’entre eux.

Quant au trio israélo-saoudo-turc qui a importé les deux versions de l’organisation Al-Qaïda en Syrie [Daech et Al-Nosra, Ndt], les a distribuées sur tous les fronts, les a financées, armées et dirigées, il s’est dissimulé derrière le masque de l’organisation Al-Qaïda, qu’il a elle-même dissimulée derrière le masque de ladite opposition syrienne. Ceci, en sachant parfaitement que la carte d’Al-Qaïda est inexploitable politiquement et que l’organisation terroriste peut se retourner contre lui, mais c’était son seul atout sur le terrain, vu que la médiocre opposition syrienne est incapable de tenir, ne serait-ce qu’une heure, face à l’Armée syrienne et ses alliés.

L’un des signaux indicateurs de l’entrée dans ce dernier quart d’heure de la guerre est l’implication directe des « grands joueurs », parce que les masques sont épuisés, qu’il n’y a plus de place à l’erreur et qu’il n’est plus possible de parier sur les petits joueurs devant l’énormité des enjeux.

En effet, voici qu’Al-Qaïda se bat ouvertement sur le terrain sans plus se dissimuler derrière une prétendue opposition ; voici que le Front al-Nosra et Faylaq al-Rahman annoncent par communiqués officiels leurs attaques sur Daraa, Al-Qaboun et Jobar à Damas ; et voici qu’Israël mènent tout aussi ouvertement son raid aérien sur des positions de l’Armée syrienne et de ses alliés à l’est de Palmyre sous le prétexte, prouvé mensonger, de détruire des convois de missiles destinés au Hezbollah.

En réalité, l’intervention militaire israélienne cherche à empêcher l’Armée syrienne de tenir la rive sud de l’Euphrate, alors que sa rive nord est à moitié tenue par Daech, lequel tente d’envahir son autre moitié en devançant les Kurdes et l’Armée syrienne du côté de Hassaké et de Deir ez-Zor.

En clair, l’objectif des Israéliens est de retarder l’avancée de l’Armée syrienne vers l’Euphrate, afin que des groupes armés de l’opposition [regroupés au sein de ladite « nouvelle armée syrienne », Ndt], qu’ils ont entraînés à cet effet, puissent atteindre la rive sud du fleuve après avoir franchi les frontières jordanienne et syro-irakienne ; lesquels groupes, déjà utilisés par les Américains dans les batailles d’Al-Tanaf à la frontière syro-irakienne, avaient échoué. Dans ce cas, ils sont supposés traverser le désert syrien jusqu’à l’Euphrate pour être rejoints par les Kurdes descendus de Hassaké, quand les Américains en donneront l’ordre.

C’est ainsi qu’ils espèrent couper la route de Deir ez-zor à l’Armée syrienne par l’introduction de groupes armés dirigés par les Américains et les Israéliens et, du même coup, rompre l’équation du triangle qu’elle a sécurisé entre Tadef [ville du nord de la Syrie située au sud d’Al-Bab, reprise à Daech le 26 février 2017 ; NdT], Palmyre et Deir ez-Zor.

L’échec du raid israélien en raison de la réponse foudroyante syrienne -laquelle a amené la confrontation à un niveau « stratégique » nettement supérieur aux prévisions du gouvernement de Benjamin Netanyahou- et la réaction russe consécutive à ce raid, ont restreint les choix des manœuvres israéliennes, élevé le niveau du défi, et mis la relation américano-russe à l’épreuve dans une situation ôtant toute chance d’un rôle israélien futur dans l’espace aérien syrien.

Car ce sont les Américains qui ont autorisé les Israéliens à mener ce raid et leur ont remis les clés de l’espace aérien syrien en leur permettant de voler dans le sillage de leurs avions au moment où ils menaient, eux-mêmes, un raid aérien sur des positions d’Al-Qaïda à l’ouest d’Alep [Autrement dit, ils ont profité de l’autorisation de survol du territoire syrien accordée par les russes aux avions américains du fait de la coordination établie pour éviter tout risque de collision aérienne ; NdT].

Le résultat est que cette manœuvre américano-israélienne censée rendre un service tactique aux Israéliens afin qu’ils puissent compter dans l’équation syrienne risque de les en écarter.

D’où la nécessité pour les Saoudiens de sauver la mise par l’intermédiaire du Front al-Nosra qui a donc intensifié ses attaques terroristes sur Damas, afin d’éviter que les Israéliens ne soient tentés de reculer et, surtout, convaincre les Américains qu’ils sont encore capables de modifier les équations en complément des actions menées par l’associé israélien.

Par conséquent, les Américains devraient accorder du temps au duo israélo-saoudien afin qu’il puisse mener la guerre du sud syrien, contre l’État syrien et ses alliés, loin de toute équation impliquant la coopération des Russes ou des équations impliquant l’accord ou le désaccord avec les Turcs dans le nord de la Syrie.

D’ailleurs, les principaux médias saoudiens ainsi que les chefs des délégations de la prétendue opposition syrienne du « Groupe de Riyad », à Genève ou Astana, ne condamnent pas ces attentats terroristes, ni ne cachent que les brigades du Front al-Nosra et de Faylaq al-Rahman en sont les auteurs. Ils ne cachent pas, non plus, que le moment choisi pour les mettre à exécution est destiné à empêcher l’Armée syrienne de cueillir les fruits de la « guerre des missiles » avec les Israéliens.

Les joueurs avancent à découvert. Désormais c’est Israël et la Syrie face à face. Tous les autres ne sont que des comparses !

Réflexion zinnienne sur l’histoire d’Israël avec l’historien Ilan Pappe

Posted in actualité, désinformation, documentaire, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, média et propagande, N.O.M, neoliberalisme et fascisme, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 13 janvier 2014 by Résistance 71

Conversation avec l’historien israélien Ilan Pappe (première partie)

 

12 janvier 2014 – 15h:04

 

LMaDO

 

url de l’article:

http://www.info-palestine.net/spip.php?article14330

 

LMaDO : Ilan, vous êtes professeur et historien, vous avez publié plusieurs livres, parmi lesquels le célèbre “Nettoyage Ethnique De La Palestine”, paru en 2006, qui a créé une certaine controverse. L’année suivante, en 2007, vous avez déménagé en Angleterre où vous enseignez l’histoire à l’université d’Exeter. Vous faites partie des « nouveaux historiens » israéliens qui donnent une version nouvelle de l’histoire du sionisme et de la création de l’État d’Israël, dont vous faites une critique radicale. Quand et pourquoi avez-vous choisi de vous positionner du côté du peuple palestinien ? Quelles conséquences cela a-t-il eu sur votre vie ?

Ilan Pappe : Changer de point de vue sur une situation aussi complexe est un long processus qui ne s’accomplit pas en un jour et n’est généralement pas déclenché par un seul événement. J’ai écrit un livre, « Out Of Frame »(1), dans lequel j’ai tenté de décrire ce trajet qui m’a mené de la sortie du sionisme à sa critique radicale. Si je devais choisir un moment, un événement déclencheur, ce serait l’attaque israélienne contre le Liban en 1982. Pour nous qui avons grandi en Israël, cette guerre fut la première à avoir été menée sans avoir obtenu un consensus. Cette guerre était la résultante d’un choix, le choix d’Israël d’attaquer. Et la première Intifada a suivi cette offensive. Ces deux événements combinés ont été une révélation pour de nombreuses personnes qui, comme moi, avaient déjà des doutes sur le sionisme et la version historique qu’on nous en avait donné à l’école.

C’est donc un long voyage, et une fois que vous vous décidez à l’entreprendre, vous êtes confronté à votre société, à votre propre famille même, et ce n’est pas une situation facile. Ceux qui connaissent Israël savent que la société israélienne est très unifiée et dynamique, alors quand vous vous y opposez cela a un impact sur tous les aspects de votre vie. Je pense que c’est une des raisons pour lesquelles il faut un peu plus de temps aux gens comme moi pour finalement franchir le pas jusqu’au point de non-retour. Ce moment où vous vous dites : je suis prêt à défendre mes idées et en assume toutes les conséquences et répercussions sur ma vie.

LMaDO : Ce que vous dites est très intéressant, car si il est de notoriété publique que tous les États ont un système de propagande très efficace, Israël semble l’avoir porté à un niveau encore supérieur. Nurit Peled-Elhanan, que nous connaissons tous les deux, a décrit dans un de ses livres la manière dont les arabes étaient décrits dans les livres d’école israéliens, pour montrer au monde combien le lavage de cerveau et la propagande étaient prégnants dans le système éducatif israélien et ce dès un très jeune âge. Comme vous l’avez vécu personnellement, pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce sujet ?

Ilan Pappe : En effet, l’endoctrinement est très important en Israël, probablement plus que dans n’importe quelle autre société. Cela n’est pas du à un système plus coercitif mais au fait que l’endoctrinement est pratiqué de votre naissance au jour de votre mort. Et personne ne s’attend à ce que vous en sortiez puisque vous y nagez continuellement. Comme le dit Nurit Peled-Elhanan dans son livre, c’est une situation comparable à celle d’une personne religieuse qui devient athée et continue de croire que peut-être Dieu existe, et qu’Il pourrait la punir si elle commettait un sacrilège. Il faut savoir que les gens sont éduqués et instruits pour croire que ce qu’on leur dit est vérité absolue et que cela est tellement puissant qu’ils doivent tout remettre en question, reprendre tout à zéro, tout désapprendre pour pouvoir s’en libérer.

Cependant, je pense que la situation est différente aujourd’hui, pour la génération de mes enfants ou ceux de Nurit. Ils en savent beaucoup plus que nous en savions à l’époque grâce aux nouveaux moyens de communication et à internet, notamment. Même si le système d’endoctrinement israélien est toujours très efficace, Israël ne peut plus seulement s’en remettre à cela pour manipuler sa population et il y a maintenant quelques jeunes qui commencent à critiquer le sionisme. J’espère d’ailleurs que le monde s’est un petit peu ouvert avec les récents soulèvements dans les pays arabes. On aurait pu penser que ces sociétés étaient très hermétiques et que les gens ne savaient rien de ce qui se passait autour d’eux, pourtant le mouvement s’est propagé.

J’espère alors que cela va permettre un changement d’envergure. Pour les gens de ma génération, c’était beaucoup plus compliqué car nous ne savions pas qu’il existait d’autres formes d’existences, nous étions dans une bulle et il était très difficile d’en sortir.

LMaDO : J’imagine qu’il est très difficile alors d’accepter que tout ce en quoi on a cru pendant 30 ou 40 ans était faux. Dans les diverses rencontres et conférences auxquelles je participe, je rencontre régulièrement les mêmes personnes, défenseurs d’Israël, qui en savent autant que moi sur l’histoire du conflit, qui connaissent les faits aussi et continuent néanmoins de soutenir Israël. Je me demande toujours comment cela est possible. En y réfléchissant, je me dis que revenir sur les croyances qui ont fondé sa propre existence est un trajet individuel si émotionnel et intime qu’il est extrêmement délicat d’admettre que l’on s’est trompé, que toute notre vie n’a été, en quelque sorte, qu’un mythe.

Ilan Pappe : Tout à fait. Je pense qu’il faut aussi mettre en évidence qu’à chaque fois qu’un mouvement anticolonialiste s’oppose à une entreprise coloniale, cela crée un climat de violence, crée de la violence. Quand vous avez été éduqué pour croire que ceux d’en face ne sont capables que de violence, quand votre gouvernement met tout en œuvre pour les pousser à des actes violents, et qu’ils sont contraints de commettre des attentats-suicides ou à envoyer des missiles depuis Gaza, vous en venez à penser que c’est vrai. Il est également primordial de comprendre que tout ça est analysé et débattu dans un contexte de violence permanente. Il est alors très difficile pour les Israéliens de séparer la violence et les raisons de cette violence. Une des choses les plus compliquées est d’arriver à expliquer aux Israéliens ce qui provoque cette violence. Tant qu’ils n’en comprennent pas les causes ils la croient sortie de nulle part et cela les conforte dans leurs opinions et les fige dans leurs positions.

LMaDO : C’est là tout le problème de l’éducation et du savoir conjugué au rôle que jouent les médias de masse, qui, en Israël tout particulièrement, ne font pas leur travail (en tout cas pas comme on pourrait imaginer le travail des médias dans une vraie démocratie). Alors on entend dire : « Mais qu’est-ce que vous voulez qu’Israël fasse d’autre quand le Hamas tire 150 missiles par jour sur Sderot ? Il faut bien se défendre ! » La tendance dans les médias est de réduire l’histoire au mois précédent, à la semaine précédente, de prendre le point de départ le plus arrangeant, le plus à même d’assurer que leur interprétation des faits sera acceptée par le plus grand nombre. Je pense que le cycle de violence ne s’arrêtera pas tant que les institutions éducatives et médiatiques ne feront pas leur travail.

Ilan Pappe : Absolument. Et je pense qu’un des défis les plus importants est de réussir à trouver le moyen de faire comprendre à la population israélienne et occidentale comment tout a commencé. Quand les premiers colons sionistes sont arrivés et se sont rendus compte que le territoire qu’ils croyaient vide, ou qu’ils croyaient leur appartenir, était en fait peuplé d’arabes, ils considéraient déjà ces derniers comme des barbares violents qui avaient envahi leur pays. C’est cette première image qu’ils ont fabriquée qui alimente aujourd’hui ce que pensent et croient les Israéliens. C’est cette déshumanisation des Palestiniens, qui a commencé à la fin du XIXème siècle et se poursuit encore aujourd’hui. Comment expliquer aux gens qu’ils sont le produit de cette construction ? Voilà une des tâches les plus difficiles pour ceux qui s’engagent dans une éducation alternative ou essaient de transmettre un message différent à la société israélienne.

LMaDO : C’est en cela que votre travail d’historien est primordial, permettant de comprendre le présent en analysant l’histoire, les faits et les archives. Pour revenir d’ailleurs un peu en arrière, certains disent que ce conflit a débuté en 1948 et d’autres en 1967. J’aimerais que vous nous parliez de ce que, historiquement, fut la première Intifada palestinienne, lancée dans les années 30 contre l’impérialisme anglais et l’importante immigration sioniste.

Ilan Pappe : Pour comprendre cet événement, il est important de remonter même plus tôt que 1936, il faut revenir à la fin du XIXème siècle et l’émergence du mouvement sioniste. Le sionisme avait deux nobles objectifs. Le premier était de trouver un lieu où les Juifs pourraient vivre en sécurité dans une période d’antisémitisme croissant. D’autre part, certains Juifs voulaient transformer leur groupe religieux en un groupe national. Les problèmes ont commencé quand ils ont choisi la terre de Palestine pour mener leur deux projets.

Comme le territoire était habité, il était évident qu’il faudrait en passer par la force et l’expulsion des populations indigènes locales. Les Palestiniens ont mis du temps à réaliser que tel était le plan des sionistes. La déclaration Balfour n’a pas immédiatement mis la puce à l’oreille des Palestiniens quand elle a été signée en 1917, elle n’a pas déclenché leur révolte contre la politique menée par les Britanniques ou contre la stratégie sioniste.

Une stratégie dont on voyait déjà les effets en 1936 : des Palestiniens étaient expulsés des terres achetées par les sionistes, d’autres perdaient leurs emplois car les sionistes prenaient progressivement le contrôle du marché du travail. Il était alors clair que le problème juif européen allait être résolu en Palestine.

C’est l’addition de ces trois facteurs (la signature de la déclaration Balfour, les premières expulsions et la prise de contrôle du marché du travail par les sionistes) qui a finalement poussé les Palestiniens à essayer de faire quelque chose et à tenter de se rebeller. Toute la puissance militaire de l’empire britannique a été nécessaire pour écraser cette révolte. Il leur a fallu trois ans et l’usage de tactiques aussi terribles que celles qui seraient utilisées plus tard par les Israéliens pour anéantir les Intifada palestiniennes de 1987 et 2000.

LMaDO : Le soulèvement de 1936 a été très important dans l’histoire. Ce sont les Falah, les paysans, qui ont pris les armes. Et, en lisant vos livres, j’ai réalisé que cette révolte, si durement réprimée, avait en fait aidé la Haganah (2) en 47/48. Les Palestiniens étaient très faibles à l’époque car tous leurs combattants et leaders potentiels avaient été tués ou forcés à l’exil en 1936.

Ilan Pappe : Exactement. L’élite politique palestinienne vivait dans les villes de Palestine mais c’est dans les campagnes que les victimes du sionisme étaient les plus nombreuses dans les années 30. C’est la raison pour laquelle la révolte a éclaté là-bas, même si des groupes des villes s’y sont joints. Comme vous l’avez dit, j’ai écrit dans un de mes livres que les Britanniques avaient tué ou emprisonné la plupart des leaders politiques et militaires palestiniens. En 1947, quand les premières actions sionistes ont été mises en œuvre, sachant que le mandat britannique allait prendre fin, la société palestinienne avait été rendue totalement inoffensive et sans défense. Je pense que cela a contribué à l’incapacité des Palestiniens à résister, un an plus tard, en 1948, au nettoyage ethnique de la Palestine.

LMaDO : Votre travail d’historien a permis de lever le voile sur la plupart des mythes construits autour d’Israël. Parmi ces mythes, celui qui prétendait qu’Israël avait été créé car il était écrit dans la Bible que cette terre avait été donnée au peuple juif. Pouvez-vous nous parler de Teodor Herzl, connu comme le fondateur du sionisme, qui n’était pas du tout religieux et ne parlait d’ailleurs même pas Yiddish ?

Ilan Pappe : Effectivement, un des éléments du sionisme est habituellement oublié par les historiens : le mouvement a été créé pour séculariser la vie juive. À partir de là, il est impossible d’utiliser la Bible pour justifier l’occupation de la Palestine. J’ai pris pour habitude d’appeler le sionisme le mouvement de ceux qui ne croient pas en Dieu mais à qui Il a tout de même promis la Palestine.

Je pense que c’est une composante essentielle des problèmes internes à la société juive israélienne aujourd’hui. Il faut aussi noter que même avant Herzl certaines personnes se considéraient comme sionistes mais étaient totalement conscientes de la présence de Palestiniens en Palestine.

Ceux-là n’envisageaient pas la Palestine de la même manière et imaginaient des solutions différentes pour le problème de l’insécurité des Juifs en Europe. Pour Ahad Ha’Am (3), par exemple, la Palestine aurait pu être un centre spirituel et les Juifs qui ne se sentaient pas en sécurité en Europe devaient en partir ou s’installer dans des pays européens où ils ne seraient pas en danger.

Mais les chrétiens sionistes, qui existaient déjà à l’époque, les en ont empêché. Eux croyaient que le retour des Juifs en Palestine faisait partie d’un plan divin. Ils voulaient absolument que les Juifs retournent en Palestine car cela accélérerait la seconde venue du Christ. Et comme ils étaient également antisémites, cela leur permettait de faire d’une pierre deux coups : ils se débarrassaient en même temps des Juifs d’Europe. Il est primordial de revenir sur cette période pour comprendre que la formidable force créée par l’association de l’impérialisme britannique, du christianisme sioniste et, évidemment, du nationalisme juif n’a laissé que très peu de chances aux Palestiniens quand la machine s’est mise en route à la fin du XIXème siècle.

LMaDO : Vous avez raison d’ajouter la notion d’antisémitisme à ce cocktail. Lord Balfour et une majorité des dirigeants politiques de l’époque préféraient que les Juifs aillent vivre en Palestine car ils n’en voulaient pas en Angleterre ni dans le reste de l’Europe. Nous parlions, un peu avant cette entretien, de la manière dont le savoir est transmis, de l’enseignement en général et de l’histoire en particulier. Si l’histoire, qui a une importance capitale, était correctement enseignée cela permettrait sans doute de faire avancer la lutte pour la justice en Palestine, non ?

Ilan Pappe : Comme je le disais plus tôt, si vous ne remettez pas les événements dans leur contexte historique, si vous n’avez aucune connaissance des faits du passé, des racines du conflit alors vous acceptez l’image négative que le monde et les Israéliens donnent des Palestiniens. Par exemple, l’invention du terrorisme palestinien par les Israéliens et les pays occidentaux, un terrorisme qui ne viendrait de nulle part. Ils disent : « On ne sait pas pourquoi ces gens sont violents, peut-être parce qu’ils sont musulmans, peut-être que c’est leur culture politique », etc…

Mais si vous connaissez l’histoire, vous pouvez vous mettre à la place des Palestiniens et dire : « Attendez une minute, moi je comprends les racines de cette violence, je comprends comment elle est née. Qu’on vienne prendre ma maison est en soi un acte violent. Que j’aie eu raison ou tort d’essayer de résister par la violence, cette violence est née en réaction à la violence de l’invasion de mon espace, de l’endroit où je vis. Et si, en plus, cette invasion est accompagnée d’un désir de se débarrasser de moi, physiquement, qu’est-ce que je peux faire d’autre ? »

La dimension historique est donc importante pour mieux comprendre pourquoi le conflit perdure. Mais il ne faut également pas perdre de vue que nous n’arriverons jamais à changer l’opinion politique sur la question palestinienne si nous n’expliquons pas aux gens comment les informations qu’on leur transmet sur la situation sont manipulées. Cela est essentiel car il faut pouvoir comprendre comment certains mots sont utilisés comme « processus de paix », et comment certaines idées sont véhiculées comme « Israël est la seule démocratie au Moyen Orient » ou le « primi-tivisme palestinien ».

Il faut être conscient que ce langage est un moyen de manipuler l’information et de fabriquer une image, une opinion tellement forte qu’aucune autre ne pourra émerger. Je pense donc qu’il faut à la fois connaître l’histoire du lieu mais aussi comprendre la puissance du récit, de la manière dont on nous raconte l’histoire, comment elle est (re)construite, comment elle est manipulée. Si l’on est conscient de cela on peut alors réfléchir aux moyens de questionner cette version, de la mettre en cause.

Par exemple, les Israéliens arrivent toujours à faire croire que ce territoire, même s’il n’était pas vide, était rempli de gens qui n’avaient pas vraiment de liens ou de connexions avec le lieu, du coup, ils perdent la légitimité de revendiquer cette terre. 
Ils perdent leur légitimité puisqu’ils n’y tenaient pas vraiment, ils n’étaient pas vraiment là, ils étaient des bédouins en quelque sorte, des nomades. Et puis ils perdent leur légitimité parce qu’ils sont violents. Et puis après le 11 septembre 2001, ils perdent leur légitimité parce qu’ils sont musulmans.

On nous ressert continuellement cette litanie d’idées et de mots pour nous convaincre que quoi que les Israéliens fassent, il importe peu que vous ne soyez pas d’accord, puisque que de toutes façons il n’y a personne de légitime en face pour proposer autre chose. Tout dépend alors de la gentillesse des Israéliens.

Si vous étudiez attentivement le discours en vigueur depuis Oslo, vous verrez qu’il s’agit uniquement de concessions israéliennes. On ne parle que de « concessions ». Les Israéliens vont faire des concessions et peut-être il y aura la paix. Si l’on se base là-dessus, il n’y aura jamais de réconciliation. J’ai envahi votre terre et pris votre maison mais je suis assez généreux pour vous laisser revenir pour prendre votre canapé et aller vous installer ailleurs. Ce n’est pas vraiment un discours propice à la résolution d’un conflit, c’est même encore plus humiliant que l’invasion elle-même.

(1) On pourrait traduire cela par « Hors Cadre », ce livre n’a pas été traduit en français. À noter que le sous-titre de ce livre est : Combat pour la liberté académique en Israël
(2) Mouvement paramilitaire israélien actif sous le mandat britannique entre 1920 et 1948, devenu plus tard les Forces de Défense Israéliennes (IDF), ndt.

31 décembre 2013 – Le Mur a des Oreilles – Source : http://lemuradesoreilles.files.word…