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Résistance au colonialisme: Palestine prison à ciel ouvert !

Posted in actualité, altermondialisme, colonialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, pédagogie libération, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , on 14 décembre 2017 by Résistance 71

Historien Illan Pappé: Comment Israël a fait de la Palestine la plus grande prison du monde

Entretien de l’historien I. Pappé avec Middle East Eye

 

11 décembre 2017

 

Source:

http://chroniquepalestine.com/ilan-pappe-israel-fait-palestine-plus-grande-prison-monde/

 

Une interview d’Ilan Pappé par Mustafa Abu SneinehUn ouvrage historique sur l’occupation israélienne en Cisjordanie et dans la bande de Gaza décrit les techniques militaires utilisées pour contrôler la vie des Palestiniens.

La guerre des Six jours de 1967 entre Israël et les armées arabes a entraîné l’occupation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza.

Israël a fait passer cette guerre pour une guerre fortuite. Mais de nouveaux documents historiques et minutes d’archives montrent qu’Israël l’avait, au contraire, bien préparée.

En 1963, des personnalités de l’armée, des autorités judiciaires et civiles israéliennes ont participé à l’Université hébraïque de Jérusalem à l’étude d’un plan global de gestion des territoires qu’Israël allait occuper quatre ans plus tard et du million et demi de Palestiniens qui y vivaient.

Ces recherches étaient motivées par l’échec d’Israël dans le traitement des Palestiniens de Gaza pendant sa courte occupation à l’occasion de la crise de Suez en 1956.

En mai 1967, quelques semaines avant la guerre, les gouverneurs militaires israéliens ont reçu des instructions légales et militaires sur la façon de contrôler les villes et villages palestiniens pour continuer à transformer la Cisjordanie et la bande de Gaza en de gigantesques prisons sous contrôle et surveillance militaires.

Les colonies, les points de contrôle et les punitions collectives faisaient partie de ce plan, comme le montre l’historien israélien Ilan Pappé dans La plus grande prison sur terre: Une histoire des territoires occupés, une étude circonstanciée de l’occupation israélienne.

Publié à l’occasion du 50ème anniversaire de la guerre de 1967, le livre a été présélectionné pour le Palestine Book Awards 2017, un prix qui sera décerné par Middle East Monitor à Londres le 24 novembre. Middle East Eye a interrogé Pappé sur son livre et sur ce qu’il nous apprend.

Middle East Eye: Dans quelle mesure ce livre s’appuie-t-il sur votre livre précédent, Le nettoyage ethnique de la Palestine, qui portait sur la guerre de 1948?

Ilan Pappé: Ce livre est évidemment la suite de mon livre précédent, Le nettoyage ethnique, qui décrivait les événements de 1948. Je vois tout le projet sioniste comme une structure, pas seulement comme un événement unique. Une structure de colonisation par laquelle un mouvement de colons colonise un pays. Tant que la colonisation n’est pas absolue et que la population indigène résiste à travers un mouvement de libération nationale, chaque période que j’étudie n’est qu’une phase de la même structure.

La plus grande prison est un livre d’histoire, mais cette histoire n’est pas finie, nous sommes toujours dans le même chapitre historique. D’ailleurs, il y aura probablement un troisième livre sur les événements du 21ème siècle et la manière dont la même idéologie de nettoyage ethnique et de dépossession est mise en œuvre dans ce nouveau siècle et celle dont les Palestiniens s’y opposent.

MEE: Vous parlez du nettoyage ethnique qui a eu lieu en juin 1967. Qu’est-il arrivé aux Palestiniens en Cisjordanie et dans la bande de Gaza? En quoi était-ce différent du nettoyage ethnique de la guerre de 1948?

IP: En 1948, le projet était clairement d’expulser autant de Palestiniens que possible d’autant de Palestine que possible. Les colons croyaient pouvoir créer en Palestine un espace juif complètement débarrassé des Palestiniens. Ils ont presque atteint leur objectif, comme vous le savez. 80% des Palestiniens qui vivaient dans ce qui est devenu l’Etat d’Israël sont maintenant des réfugiés.

Comme je le montre dans le livre, il y avait des décideurs politiques israéliens qui pensaient que nous pourrions refaire en 1967 ce que nous avions fait en 1948. Mais la grande majorité d’entre eux savait que la guerre de six jours de 1967 était trop courte. De plus il y avait déjà la télévision, et il y avait déjà les réfugiés de 1948.

Donc, je pense que la stratégie choisie n’a pas été le nettoyage ethnique comme en 1948. Ils ont décidé de procéder à ce que j’appellerais un nettoyage ethnique progressif. Dans certains cas, ils ont expulsé des foules de gens comme à Jéricho, dans la vieille ville de Jérusalem et autour de Qalqilya. Mais, le plus souvent, ils ont enfermé les Palestiniens sur leur propre terre et sous la botte d’un strict régime militaire, dans l’idée qu’un siège serait aussi efficace que des expulsions.

De 1967 à aujourd’hui, il y a un nettoyage ethnique très lent qui s’étend sur une période de 50 ans, si lent que, parfois, il peut ne toucher qu’une seule personne en une seule journée. Mais si on regarde l’ensemble de la situation de 1967 à aujourd’hui, on voit qu’il y a des centaines de milliers de Palestiniens qui ne sont pas autorisés à retourner en Cisjordanie ou dans la bande de Gaza.

MEE: Vous faites la différence entre deux techniques militaires utilisées par Israël : le modèle de prison ouverte en Cisjordanie et le modèle de prison à sécurité maximale dans la bande de Gaza. Comment définissez-vous ces deux modèles? Les termes que vous employez sont-ils les termes militaires officiels?

IP: J’utilise ces termes comme des métaphores pour expliquer les deux formes de la colonisation qu’Israël fait subir aux Palestiniens dans les territoires occupés. J’insiste pour utiliser ces termes parce que je pense que la solution à deux États correspond en fait au modèle de la prison ouverte.

Les Israéliens contrôlent les territoires occupés directement ou indirectement, et ils évitent d’aller dans les villes et villages palestiniens densément peuplés. Ils ont morcelé la bande de Gaza en 2005 et ils continuent de morceler la Cisjordanie. Il y a une Cisjordanie juive, et une Cisjordanie palestinienne qui n’a plus de cohérence territoriale.

A Gaza, les Israéliens sont des gardiens de prison qui privent les Palestiniens de tout contact avec le monde extérieur mais qui n’interfèrent pas avec ce qu’ils font à l’intérieur.

La Cisjordanie est une sorte prison à ciel ouvert pour petits délinquants qui ont le droit de sortir pour travailler à l’extérieur. Et même si à l’intérieur il n’y a pas de graves sévices, cela n’en reste pas moins une prison. Le président palestinien Mahmoud Abbas lui-même, s’il veut passer de la zone B à la zone C, doit demander aux Israéliens de lui ouvrir la barrière. Et c’est pour moi tout un symbole que le président ne puisse pas se déplacer sans que le geôlier israélien ouvre sa cage.

Cet état de choses provoque, bien sûr, des réactions palestiniennes. Les Palestiniens ne sont pas passifs et ils n’acceptent pas la situation. Nous avons eu la première Intifada et la deuxième Intifada, et peut-être verrons-nous une troisième Intifada. Les Israéliens disent aux Palestiniens avec leur logique de gardiens de prison : si vous résistez, nous supprimerons tous vos privilèges, comme nous le faisons en prison. Vous ne pourrez pas travailler à l’extérieur. Vous ne pourrez pas vous déplacer librement et vous serez punis collectivement. Les gardiens de prison utilisent communément la punition collective comme représailles.

MEE: La communauté internationale condamne du bout des lèvres la construction ou l’expansion des colonies israéliennes dans les territoires occupés. Elle ne les considère pas comme une partie essentielle de la structure coloniale israélienne comme vous dans le livre. Comment les colonies israéliennes ont-elles commencé et leur fondement est-il rationnel ou religieux?

IP: Après 1967, il y avait deux cartes des colonies ou de la colonisation. Il y avait une carte stratégique conçue par la gauche en Israël. Et le père de cette carte était feu Yigal Allon, le principal stratège qui a travaillé avec Moshe Dayan en 1967 sur un plan de contrôle de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. Leur objectif était stratégique, pas tellement idéologique, même si, dans leur esprit, la Cisjordanie appartenait à Israël.

Ils ne voulaient pas que les Juifs s’installent dans les zones arabes densément peuplées. Ils disaient que nous devions nous installer là où les Palestiniens ne sont pas trop nombreux. C’est pourquoi, ils ont commencé avec la vallée du Jourdain parce que dans la vallée du Jourdain il y a de petits villages mais le peuplement n’est pas aussi dense que dans d’autres parties de Palestine.

Mais ils ont rencontré un problème : au moment où ils dessinaient leur carte stratégique, un nouveau mouvement religieux messianique est né. Gush Emunim, ce mouvement religieux national juif, ne voulait pas s’inspirer de leur carte stratégique pour implanter des colonies. Ils voulaient suivre la carte biblique. Ils pensaient que dans la Bible on trouve le site exact des anciennes villes juives. Et selon la carte biblique, les Juifs devaient s’installer en plein milieu de Naplouse, Hébron et Bethléem, en plein milieu des plus importants lieux de vie palestiniens.

Au début, le gouvernement israélien a essayé de contrôler ce mouvement biblique pour qu’ils s’implantent de façon plus stratégique. Mais selon des journalistes israéliens, Shimon Peres, qui était ministre de la défense au début des années 70, a décidé d’autoriser les colonies bibliques. Les Palestiniens de Cisjordanie ont eu à subir l’implantation de deux sortes de colonies, les stratégiques et les bibliques.

La communauté internationale reconnaît que, selon le droit international, peu importe que ce soit une colonie stratégique ou biblique, elles sont toutes illégales.

Malheureusement, la communauté internationale de 1967 a accepté l’argument israélien selon laquelle « les colonies sont illégales mais temporaires, une fois la paix assurée, nous veillerons à ce que tout soit légal, mais tant que la paix n’est pas là, nous avons besoin des colonies parce que nous sommes toujours en guerre avec les Palestiniens. »

MEE: Vous dites que « occupation » n’est pas le terme juste pour décrire la réalité en Israël, en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza. Et dans Sur la Palestine, un entretien avec Noam Chomsky, vous critiquez le terme « Processus de paix ». Pourquoi ces termes ne sont-ils pas les bons?

IP: Je pense que le choix des mots est très important. La façon dont vous définissez une situation peut affecter votre capacité à la changer.

On a collé les mauvais mots sur la situation en Cisjordanie dans la bande de Gaza et à l’intérieur d’Israël. Le mot occupation implique normalement une situation temporaire.

La solution à l’occupation est la fin de l’occupation, l’armée d’invasion retourne dans son pays, mais ce n’est pas la situation en Cisjordanie ni en Israël ni dans la bande de Gaza. Le terme qui la décrit le mieux, à mon avis, est celui de colonisation, même si ce terme semble anachronique au XXIe siècle. Oui, Israël colonise la Palestine. Il a commencé à la coloniser à la fin du XIXe siècle et la colonise encore aujourd’hui.

Il y a un régime colonial qui implante des colonies et qui contrôle l’ensemble de la Palestine de différentes manières. Dans la bande de Gaza, il contrôle de l’extérieur. En Cisjordanie, le contrôle est différent selon les zones A, B et C. La politique est encore différente envers les Palestiniens vivant dans des camps de réfugiés qu’Israël ne laisse pas rentrer chez eux. Ne pas laisser les personnes expulsées revenir sur leurs terres est une autre façon de perpétuer la colonisation. Tout est lié, tout fait partie de la même idéologie.

Donc, je pense que les mots « processus de paix » et « occupation » donnent, quand on les met ensemble, l’impression fausse que la seule chose à faire pour avoir la paix entre Israël et la future Palestine, c’est de faire sortir l’armée israélienne de Cisjordanie et de la bande de Gaza.

Mais l’armée israélienne n’est pas dans la bande de Gaza ni dans la zone A. Elle est aussi très peu présente dans la zone B, où elle n’est pas nécessaire. Il n’y a pas pour autant de paix dans ces endroits-là. La situation y est même bien pire qu’avant les Accords d’Oslo de 1993.

Le soi-disant processus de paix a permis à Israël de poursuivre sa colonisation, mais cette fois avec le soutien international. Je suggère donc de parler de décolonisation, pas de paix. Je suggère de discuter d’un changement de la législation qui régit la vie des Israéliens et des Palestiniens.

Je pense qu’il faut parler d’un état d’apartheid. Il faut parler de nettoyage ethnique. Il faut trouver par quoi remplacer l’apartheid. Nous avons un bon modèle avec l’Afrique du Sud. Le seul moyen de remplacer l’apartheid est un système démocratique. Une personne, une voix, ou, au moins, un état bi-national. Je pense que c’est ce vocabulaire qu’il faut se mettre à utiliser, parce que si nous continuons à utiliser les anciens mots, nous continuerons à perdre notre temps et nos forces sans changer la réalité sur le terrain.

MEE: Qu’est qui va advenir de la domination militaire israélienne sur les Palestiniens? Va-t-il y avoir un mouvement de désobéissance civile comme celui de Jérusalem en juillet dernier?

IP: Je pense qu’il va y avoir de la désobéissance civile non seulement à Jérusalem mais dans toute la Palestine, et cela inclut les Palestiniens qui vivent en Israël. La société elle-même n’acceptera pas éternellement cette situation. Je ne sais pas quelle forme la désobéissance prendra. On ne sait ce qui peut arriver quand les autorités n’ont pas de stratégie claire et que les individus décident de mener leur propre guerre de libération.

Ce qui a été vraiment impressionnant à Jérusalem, c’est que personne ne croyait qu’une résistance populaire réussirait à forcer les Israéliens à annuler les mesures de sécurité qu’ils avaient mises en place à Haram al-Sharif. Je pense que cela peut être un modèle pour la future résistance. Une résistance populaire ponctuelle, pas partout à la fois mais partout où il faut.

La résistance populaire ne cesse jamais en Palestine, même si les médias n’en parlent pas. Les habitants manifestent contre le mur de l’apartheid, ils manifestent contre l’expropriation des terres, ils font des grèves de la faim parce qu’ils sont prisonniers politiques. Le petit peuple se bat obstinément. Les élites palestiniennes, elles, attendent de voir venir.

Réflexion zinnienne sur l’histoire d’Israël avec l’historien Ilan Pappe

Posted in actualité, désinformation, documentaire, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, média et propagande, N.O.M, neoliberalisme et fascisme, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 13 janvier 2014 by Résistance 71

Conversation avec l’historien israélien Ilan Pappe (première partie)

 

12 janvier 2014 – 15h:04

 

LMaDO

 

url de l’article:

http://www.info-palestine.net/spip.php?article14330

 

LMaDO : Ilan, vous êtes professeur et historien, vous avez publié plusieurs livres, parmi lesquels le célèbre “Nettoyage Ethnique De La Palestine”, paru en 2006, qui a créé une certaine controverse. L’année suivante, en 2007, vous avez déménagé en Angleterre où vous enseignez l’histoire à l’université d’Exeter. Vous faites partie des « nouveaux historiens » israéliens qui donnent une version nouvelle de l’histoire du sionisme et de la création de l’État d’Israël, dont vous faites une critique radicale. Quand et pourquoi avez-vous choisi de vous positionner du côté du peuple palestinien ? Quelles conséquences cela a-t-il eu sur votre vie ?

Ilan Pappe : Changer de point de vue sur une situation aussi complexe est un long processus qui ne s’accomplit pas en un jour et n’est généralement pas déclenché par un seul événement. J’ai écrit un livre, « Out Of Frame »(1), dans lequel j’ai tenté de décrire ce trajet qui m’a mené de la sortie du sionisme à sa critique radicale. Si je devais choisir un moment, un événement déclencheur, ce serait l’attaque israélienne contre le Liban en 1982. Pour nous qui avons grandi en Israël, cette guerre fut la première à avoir été menée sans avoir obtenu un consensus. Cette guerre était la résultante d’un choix, le choix d’Israël d’attaquer. Et la première Intifada a suivi cette offensive. Ces deux événements combinés ont été une révélation pour de nombreuses personnes qui, comme moi, avaient déjà des doutes sur le sionisme et la version historique qu’on nous en avait donné à l’école.

C’est donc un long voyage, et une fois que vous vous décidez à l’entreprendre, vous êtes confronté à votre société, à votre propre famille même, et ce n’est pas une situation facile. Ceux qui connaissent Israël savent que la société israélienne est très unifiée et dynamique, alors quand vous vous y opposez cela a un impact sur tous les aspects de votre vie. Je pense que c’est une des raisons pour lesquelles il faut un peu plus de temps aux gens comme moi pour finalement franchir le pas jusqu’au point de non-retour. Ce moment où vous vous dites : je suis prêt à défendre mes idées et en assume toutes les conséquences et répercussions sur ma vie.

LMaDO : Ce que vous dites est très intéressant, car si il est de notoriété publique que tous les États ont un système de propagande très efficace, Israël semble l’avoir porté à un niveau encore supérieur. Nurit Peled-Elhanan, que nous connaissons tous les deux, a décrit dans un de ses livres la manière dont les arabes étaient décrits dans les livres d’école israéliens, pour montrer au monde combien le lavage de cerveau et la propagande étaient prégnants dans le système éducatif israélien et ce dès un très jeune âge. Comme vous l’avez vécu personnellement, pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce sujet ?

Ilan Pappe : En effet, l’endoctrinement est très important en Israël, probablement plus que dans n’importe quelle autre société. Cela n’est pas du à un système plus coercitif mais au fait que l’endoctrinement est pratiqué de votre naissance au jour de votre mort. Et personne ne s’attend à ce que vous en sortiez puisque vous y nagez continuellement. Comme le dit Nurit Peled-Elhanan dans son livre, c’est une situation comparable à celle d’une personne religieuse qui devient athée et continue de croire que peut-être Dieu existe, et qu’Il pourrait la punir si elle commettait un sacrilège. Il faut savoir que les gens sont éduqués et instruits pour croire que ce qu’on leur dit est vérité absolue et que cela est tellement puissant qu’ils doivent tout remettre en question, reprendre tout à zéro, tout désapprendre pour pouvoir s’en libérer.

Cependant, je pense que la situation est différente aujourd’hui, pour la génération de mes enfants ou ceux de Nurit. Ils en savent beaucoup plus que nous en savions à l’époque grâce aux nouveaux moyens de communication et à internet, notamment. Même si le système d’endoctrinement israélien est toujours très efficace, Israël ne peut plus seulement s’en remettre à cela pour manipuler sa population et il y a maintenant quelques jeunes qui commencent à critiquer le sionisme. J’espère d’ailleurs que le monde s’est un petit peu ouvert avec les récents soulèvements dans les pays arabes. On aurait pu penser que ces sociétés étaient très hermétiques et que les gens ne savaient rien de ce qui se passait autour d’eux, pourtant le mouvement s’est propagé.

J’espère alors que cela va permettre un changement d’envergure. Pour les gens de ma génération, c’était beaucoup plus compliqué car nous ne savions pas qu’il existait d’autres formes d’existences, nous étions dans une bulle et il était très difficile d’en sortir.

LMaDO : J’imagine qu’il est très difficile alors d’accepter que tout ce en quoi on a cru pendant 30 ou 40 ans était faux. Dans les diverses rencontres et conférences auxquelles je participe, je rencontre régulièrement les mêmes personnes, défenseurs d’Israël, qui en savent autant que moi sur l’histoire du conflit, qui connaissent les faits aussi et continuent néanmoins de soutenir Israël. Je me demande toujours comment cela est possible. En y réfléchissant, je me dis que revenir sur les croyances qui ont fondé sa propre existence est un trajet individuel si émotionnel et intime qu’il est extrêmement délicat d’admettre que l’on s’est trompé, que toute notre vie n’a été, en quelque sorte, qu’un mythe.

Ilan Pappe : Tout à fait. Je pense qu’il faut aussi mettre en évidence qu’à chaque fois qu’un mouvement anticolonialiste s’oppose à une entreprise coloniale, cela crée un climat de violence, crée de la violence. Quand vous avez été éduqué pour croire que ceux d’en face ne sont capables que de violence, quand votre gouvernement met tout en œuvre pour les pousser à des actes violents, et qu’ils sont contraints de commettre des attentats-suicides ou à envoyer des missiles depuis Gaza, vous en venez à penser que c’est vrai. Il est également primordial de comprendre que tout ça est analysé et débattu dans un contexte de violence permanente. Il est alors très difficile pour les Israéliens de séparer la violence et les raisons de cette violence. Une des choses les plus compliquées est d’arriver à expliquer aux Israéliens ce qui provoque cette violence. Tant qu’ils n’en comprennent pas les causes ils la croient sortie de nulle part et cela les conforte dans leurs opinions et les fige dans leurs positions.

LMaDO : C’est là tout le problème de l’éducation et du savoir conjugué au rôle que jouent les médias de masse, qui, en Israël tout particulièrement, ne font pas leur travail (en tout cas pas comme on pourrait imaginer le travail des médias dans une vraie démocratie). Alors on entend dire : « Mais qu’est-ce que vous voulez qu’Israël fasse d’autre quand le Hamas tire 150 missiles par jour sur Sderot ? Il faut bien se défendre ! » La tendance dans les médias est de réduire l’histoire au mois précédent, à la semaine précédente, de prendre le point de départ le plus arrangeant, le plus à même d’assurer que leur interprétation des faits sera acceptée par le plus grand nombre. Je pense que le cycle de violence ne s’arrêtera pas tant que les institutions éducatives et médiatiques ne feront pas leur travail.

Ilan Pappe : Absolument. Et je pense qu’un des défis les plus importants est de réussir à trouver le moyen de faire comprendre à la population israélienne et occidentale comment tout a commencé. Quand les premiers colons sionistes sont arrivés et se sont rendus compte que le territoire qu’ils croyaient vide, ou qu’ils croyaient leur appartenir, était en fait peuplé d’arabes, ils considéraient déjà ces derniers comme des barbares violents qui avaient envahi leur pays. C’est cette première image qu’ils ont fabriquée qui alimente aujourd’hui ce que pensent et croient les Israéliens. C’est cette déshumanisation des Palestiniens, qui a commencé à la fin du XIXème siècle et se poursuit encore aujourd’hui. Comment expliquer aux gens qu’ils sont le produit de cette construction ? Voilà une des tâches les plus difficiles pour ceux qui s’engagent dans une éducation alternative ou essaient de transmettre un message différent à la société israélienne.

LMaDO : C’est en cela que votre travail d’historien est primordial, permettant de comprendre le présent en analysant l’histoire, les faits et les archives. Pour revenir d’ailleurs un peu en arrière, certains disent que ce conflit a débuté en 1948 et d’autres en 1967. J’aimerais que vous nous parliez de ce que, historiquement, fut la première Intifada palestinienne, lancée dans les années 30 contre l’impérialisme anglais et l’importante immigration sioniste.

Ilan Pappe : Pour comprendre cet événement, il est important de remonter même plus tôt que 1936, il faut revenir à la fin du XIXème siècle et l’émergence du mouvement sioniste. Le sionisme avait deux nobles objectifs. Le premier était de trouver un lieu où les Juifs pourraient vivre en sécurité dans une période d’antisémitisme croissant. D’autre part, certains Juifs voulaient transformer leur groupe religieux en un groupe national. Les problèmes ont commencé quand ils ont choisi la terre de Palestine pour mener leur deux projets.

Comme le territoire était habité, il était évident qu’il faudrait en passer par la force et l’expulsion des populations indigènes locales. Les Palestiniens ont mis du temps à réaliser que tel était le plan des sionistes. La déclaration Balfour n’a pas immédiatement mis la puce à l’oreille des Palestiniens quand elle a été signée en 1917, elle n’a pas déclenché leur révolte contre la politique menée par les Britanniques ou contre la stratégie sioniste.

Une stratégie dont on voyait déjà les effets en 1936 : des Palestiniens étaient expulsés des terres achetées par les sionistes, d’autres perdaient leurs emplois car les sionistes prenaient progressivement le contrôle du marché du travail. Il était alors clair que le problème juif européen allait être résolu en Palestine.

C’est l’addition de ces trois facteurs (la signature de la déclaration Balfour, les premières expulsions et la prise de contrôle du marché du travail par les sionistes) qui a finalement poussé les Palestiniens à essayer de faire quelque chose et à tenter de se rebeller. Toute la puissance militaire de l’empire britannique a été nécessaire pour écraser cette révolte. Il leur a fallu trois ans et l’usage de tactiques aussi terribles que celles qui seraient utilisées plus tard par les Israéliens pour anéantir les Intifada palestiniennes de 1987 et 2000.

LMaDO : Le soulèvement de 1936 a été très important dans l’histoire. Ce sont les Falah, les paysans, qui ont pris les armes. Et, en lisant vos livres, j’ai réalisé que cette révolte, si durement réprimée, avait en fait aidé la Haganah (2) en 47/48. Les Palestiniens étaient très faibles à l’époque car tous leurs combattants et leaders potentiels avaient été tués ou forcés à l’exil en 1936.

Ilan Pappe : Exactement. L’élite politique palestinienne vivait dans les villes de Palestine mais c’est dans les campagnes que les victimes du sionisme étaient les plus nombreuses dans les années 30. C’est la raison pour laquelle la révolte a éclaté là-bas, même si des groupes des villes s’y sont joints. Comme vous l’avez dit, j’ai écrit dans un de mes livres que les Britanniques avaient tué ou emprisonné la plupart des leaders politiques et militaires palestiniens. En 1947, quand les premières actions sionistes ont été mises en œuvre, sachant que le mandat britannique allait prendre fin, la société palestinienne avait été rendue totalement inoffensive et sans défense. Je pense que cela a contribué à l’incapacité des Palestiniens à résister, un an plus tard, en 1948, au nettoyage ethnique de la Palestine.

LMaDO : Votre travail d’historien a permis de lever le voile sur la plupart des mythes construits autour d’Israël. Parmi ces mythes, celui qui prétendait qu’Israël avait été créé car il était écrit dans la Bible que cette terre avait été donnée au peuple juif. Pouvez-vous nous parler de Teodor Herzl, connu comme le fondateur du sionisme, qui n’était pas du tout religieux et ne parlait d’ailleurs même pas Yiddish ?

Ilan Pappe : Effectivement, un des éléments du sionisme est habituellement oublié par les historiens : le mouvement a été créé pour séculariser la vie juive. À partir de là, il est impossible d’utiliser la Bible pour justifier l’occupation de la Palestine. J’ai pris pour habitude d’appeler le sionisme le mouvement de ceux qui ne croient pas en Dieu mais à qui Il a tout de même promis la Palestine.

Je pense que c’est une composante essentielle des problèmes internes à la société juive israélienne aujourd’hui. Il faut aussi noter que même avant Herzl certaines personnes se considéraient comme sionistes mais étaient totalement conscientes de la présence de Palestiniens en Palestine.

Ceux-là n’envisageaient pas la Palestine de la même manière et imaginaient des solutions différentes pour le problème de l’insécurité des Juifs en Europe. Pour Ahad Ha’Am (3), par exemple, la Palestine aurait pu être un centre spirituel et les Juifs qui ne se sentaient pas en sécurité en Europe devaient en partir ou s’installer dans des pays européens où ils ne seraient pas en danger.

Mais les chrétiens sionistes, qui existaient déjà à l’époque, les en ont empêché. Eux croyaient que le retour des Juifs en Palestine faisait partie d’un plan divin. Ils voulaient absolument que les Juifs retournent en Palestine car cela accélérerait la seconde venue du Christ. Et comme ils étaient également antisémites, cela leur permettait de faire d’une pierre deux coups : ils se débarrassaient en même temps des Juifs d’Europe. Il est primordial de revenir sur cette période pour comprendre que la formidable force créée par l’association de l’impérialisme britannique, du christianisme sioniste et, évidemment, du nationalisme juif n’a laissé que très peu de chances aux Palestiniens quand la machine s’est mise en route à la fin du XIXème siècle.

LMaDO : Vous avez raison d’ajouter la notion d’antisémitisme à ce cocktail. Lord Balfour et une majorité des dirigeants politiques de l’époque préféraient que les Juifs aillent vivre en Palestine car ils n’en voulaient pas en Angleterre ni dans le reste de l’Europe. Nous parlions, un peu avant cette entretien, de la manière dont le savoir est transmis, de l’enseignement en général et de l’histoire en particulier. Si l’histoire, qui a une importance capitale, était correctement enseignée cela permettrait sans doute de faire avancer la lutte pour la justice en Palestine, non ?

Ilan Pappe : Comme je le disais plus tôt, si vous ne remettez pas les événements dans leur contexte historique, si vous n’avez aucune connaissance des faits du passé, des racines du conflit alors vous acceptez l’image négative que le monde et les Israéliens donnent des Palestiniens. Par exemple, l’invention du terrorisme palestinien par les Israéliens et les pays occidentaux, un terrorisme qui ne viendrait de nulle part. Ils disent : « On ne sait pas pourquoi ces gens sont violents, peut-être parce qu’ils sont musulmans, peut-être que c’est leur culture politique », etc…

Mais si vous connaissez l’histoire, vous pouvez vous mettre à la place des Palestiniens et dire : « Attendez une minute, moi je comprends les racines de cette violence, je comprends comment elle est née. Qu’on vienne prendre ma maison est en soi un acte violent. Que j’aie eu raison ou tort d’essayer de résister par la violence, cette violence est née en réaction à la violence de l’invasion de mon espace, de l’endroit où je vis. Et si, en plus, cette invasion est accompagnée d’un désir de se débarrasser de moi, physiquement, qu’est-ce que je peux faire d’autre ? »

La dimension historique est donc importante pour mieux comprendre pourquoi le conflit perdure. Mais il ne faut également pas perdre de vue que nous n’arriverons jamais à changer l’opinion politique sur la question palestinienne si nous n’expliquons pas aux gens comment les informations qu’on leur transmet sur la situation sont manipulées. Cela est essentiel car il faut pouvoir comprendre comment certains mots sont utilisés comme « processus de paix », et comment certaines idées sont véhiculées comme « Israël est la seule démocratie au Moyen Orient » ou le « primi-tivisme palestinien ».

Il faut être conscient que ce langage est un moyen de manipuler l’information et de fabriquer une image, une opinion tellement forte qu’aucune autre ne pourra émerger. Je pense donc qu’il faut à la fois connaître l’histoire du lieu mais aussi comprendre la puissance du récit, de la manière dont on nous raconte l’histoire, comment elle est (re)construite, comment elle est manipulée. Si l’on est conscient de cela on peut alors réfléchir aux moyens de questionner cette version, de la mettre en cause.

Par exemple, les Israéliens arrivent toujours à faire croire que ce territoire, même s’il n’était pas vide, était rempli de gens qui n’avaient pas vraiment de liens ou de connexions avec le lieu, du coup, ils perdent la légitimité de revendiquer cette terre. 
Ils perdent leur légitimité puisqu’ils n’y tenaient pas vraiment, ils n’étaient pas vraiment là, ils étaient des bédouins en quelque sorte, des nomades. Et puis ils perdent leur légitimité parce qu’ils sont violents. Et puis après le 11 septembre 2001, ils perdent leur légitimité parce qu’ils sont musulmans.

On nous ressert continuellement cette litanie d’idées et de mots pour nous convaincre que quoi que les Israéliens fassent, il importe peu que vous ne soyez pas d’accord, puisque que de toutes façons il n’y a personne de légitime en face pour proposer autre chose. Tout dépend alors de la gentillesse des Israéliens.

Si vous étudiez attentivement le discours en vigueur depuis Oslo, vous verrez qu’il s’agit uniquement de concessions israéliennes. On ne parle que de « concessions ». Les Israéliens vont faire des concessions et peut-être il y aura la paix. Si l’on se base là-dessus, il n’y aura jamais de réconciliation. J’ai envahi votre terre et pris votre maison mais je suis assez généreux pour vous laisser revenir pour prendre votre canapé et aller vous installer ailleurs. Ce n’est pas vraiment un discours propice à la résolution d’un conflit, c’est même encore plus humiliant que l’invasion elle-même.

(1) On pourrait traduire cela par « Hors Cadre », ce livre n’a pas été traduit en français. À noter que le sous-titre de ce livre est : Combat pour la liberté académique en Israël
(2) Mouvement paramilitaire israélien actif sous le mandat britannique entre 1920 et 1948, devenu plus tard les Forces de Défense Israéliennes (IDF), ndt.

31 décembre 2013 – Le Mur a des Oreilles – Source : http://lemuradesoreilles.files.word…