Archive pour Ilan Pappe antisionisme

Revue du dernier livre de l’historien israélien Ilan Pappé « Ten Myths about Israel »

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« Au moment où le ministre des affaires étrangères britannique, Lord Balfour, donna sa promesse au mouvement sioniste en 1917 d’établir une patrie pour les juifs en Palestine, il ouvrit la porte à un conflit sans fin qui engouffrerait bientôt le pays et son peuple. »

« Les villageois palestiniens furent déshumanisés afin d’en faire des ‘cibles légitimes’ pour la destruction et l’expulsion… »

« De fait, si vous étiez un juif sioniste en 1948, ceci ne voulait dire qu’une seule chose: implication totale dans la des-arabisation de la Palestine. »

~ Ilan Pappe, 2006 ~

-[]- Voici ce que nous écrivions en préambule de la traduction d’une analyse de Gilad Atzmon sur Ilan Pappe en mai 2013, l’auteur de l’article ci-dessous nous rejoint pour faire remarquer l’interchangeabilité de la situation entre les Palestiniens et avant eux, les Amérindiens (du nord et du sud), Les Aborigènes d’Australie, la Maoris de Nouvelle-Zélande, les peuples et nations originels d’Afrique du Sud, malheureusement toujours d’actualité:

« Excellente analyse de G. Atzmon. Stupéfiant de constater également que les ressorts du colonialisme sont identiques partout. Remplaçons les mots « Palestine » et « Palestiniens » par « indigènes », « natifs », « indiens, « amérindiens » ou tout autre peuple colonisé, et nous nous apercevons avec effroi que les fondements racistes et suprémacistes sont identiques. Les sionistes pratiquent en Palestine les vieilles recettes coloniales de contrôle et de construction hégémonique que les autres nations coloniales ont appliquées à partir de 1492 avec l’effet génocidaire que nous connaissons…

Plus au sujet de la colonisation bientôt sur ce blog… »

— Résistance 71 —

 

A lire aussi: « L’Egypte antique n’a connu ni pharaons ni Israélites »

 

Dix mythes au sujet d’Israël: Génocide et racisme démasqués

Revue du dernier livre de l’historien israélien Ilan Pappe

 

Irwin Jerome

 

21 mai 2017

 

url de l’article original:

http://www.globalresearch.ca/ten-myths-about-israel-genocide-and-racism-unmasked/5591225

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Est-ce qu’Israël et son tristement célèbre mur de la séparation (NdT: mur de l’apartheid) est représentatif d’un état démocratique moderne évoluant, fondé sur des principes et des enseignements bibliques, comme appliqués envers le peuple palestinien, originel de l’endroit appelé Palestine, ou n’est-ce qu’un exemple de plus d’un de ces états d’apartheid, de nettoyage ethnique possédant les mêmes tendances racistes et génocidaires des puissances coloniales impérialistes du XIXème siècle, comme les Etats-Unis, le Canada, l’Australie et l’Afrique du Sud, qui envahirent jadis également des terres où vivaient ancestralement des peuples et nations indigènes et commirent une destruction sans nom à leur égard, détruisant leurs modes de vie, déportant leurs survivants dans des “réserves” ou des états de styles du Bantoustan afin d’y être éventuellement ignorés puis oubliés?

Le professeur d’histoire Ilan Pappe, un des historiens les plus radicaux d’Israël, qui enseigne et écrit maintenant depuis son exil [en Grande-Bretagne], répond amplement à ces question dans son dernier livre “Ten Myths about Israel”. Ouvrage ne faisant que quelques 148 pages, mais un chef-d’œuvre historique qui se lit comme une épopée volumineuse, offrant des réflexions et des témoignages d’archives éloquents, clairs, concis, sans faille, au sujet de la véritable histoire indigène de la Palestine, des Palestiniens et du nettoyage ethnique dont ils sont les victimes aux mains des juifs depuis la Nakba (NdT: la “catastrophe” en arabe) de 1948.

La Nakba, un temps où: 700 000 arabes palestiniens furent violemment expulsés de leur terre ; 400 à 600 villages furent pillés et/ou détruits et 11 des 12 villes majeures détruites, ce qui annihila de fait toute vie urbaine en Palestine. Pour les Israéliens, ceci correspond à leur “déclaration d’indépendance” ; mais pour les Palestiniens arabes, ceci est simplement connu sous le triste vocable du “temps de la catastrophe” (Nakba), qui quelques 60 ans plus tard, en 2008, mena à la guerre de Gaza et à l’opération “Plomb Durci” d’Israêl, qui tua plus de 1400 Palestiniens, dont 107 d’innocentes victimes civiles, suivie plus tard par l’Opération “Protective Edge”, qui tua plus de 2300 Gazaouis dont 1492 civils non combattants dont 551 enfants et 209 femmes, laissant plus de 10 000 Palestiniens blessés dont 3371 enfants ; opération qui détruisit quelques17 000 maisons et en détruisit partiellement plus de 30 000 autres.

De tels faits et statistiques sont tirés des écrits de Pappe et ce qui les causa, donne au monde une plateforme importante pour le XXIème siècle de laquelle nous pouvons à la fois regarder en arrière et vers le futur, vers les véritables origines historiques et l’identité de non seulement Israêl et le sionisme, mais aussi des peuples arabes indigènes du moderne Eretz Israel, ainsi que des états contemporains similaires de biens des puissances coloniales et impérialistes de longue date et de leur propre traitement des peuples indigènes vivant sur leurs terrres {NdT: usurpées) et dont les territoires et ressources naturelles continuent aujourd’hui d’être convoités et exploités par ces puissances mondiales le tout dans le but de l’expansion et de la construction perpétuelle de leur empire.

Avi Shlaïm du journal britannique du “Guardian” déclare Ilan Pappe être “un des rares élèves israéliens du conflit de Palestine qui écrit au sujet de la version palestinienne de l’histoire et ce avec une véritable connaissance des faits et une certaine et véritable empathie.” Le magazine du New Statesman reconnaît Pappe être “Avec Edward Saïd, l’écrivain le plus éloquent sur l’histoire palestinienne”. John Pilger, célèbre journaliste d’enquête australien nomme Pappe “l’historien le plus brave, honnête et incisif d’Israël”, tandis que l’auteur de ces lignes voit Pappe plus comme le I.F. Stone ou le Howard Zinn israélien, osant exposer et élucider du côté obscur d’Israël l’histoire sordide que très peu d’autres ont osé même toucher.

En cela, quoi qu’on en pense, “Ten Myths about Israel” va très loin dans le démembrement de la fausse information et de la désinformation ainsi que de la mythologie qui est quotidiennement propagée par les Dr La Pirouette de la pressetituée occidentale, qui essaient de continuer à faire croire cette mythologie telle que: “La Palestine était une terre vide d’habitants”, que “les juifs étaient un peuple sans terre”, que le “sionisme est le judaïsme”, que le “sionisme n’est pas un colonialisme”, que “les Palestiniens ont volontairement quitté leur terre/patrie en 1948”, que “ la guerre de 1967 était une guerre sans choix”, qu’”Israël est la seule démocratie du Moyen-Orient”, que “les accords d’Oslo de 1993 furent un véritable processus de paix”, que “de la seconde Intifada des années 1980 commença un mouvement terroriste contre Israël” et que finalement “La victoire du Hamas dans les élections de 2006 commença un mouvemet terroriste à l’encontre d’Israël.”

Les étudiants en civilisation occidentale, ayant connaissance de politiques génocidaires similaires et de mythologies perpétrées dans des pays commes les Etats-Unis, le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et l’Afrique du Sud, contre leurs propres peuples indigènes, qui ont supporté l’impact de l’impérialisme et du colonialisme occidental et soufferts la même perte d’auto-détermination, d’indépendance nationale et du “droit de retour et de réclâmer leur héritage ancestral”, reconnaîtront instantanément dans les écrits de Pappe les mêmes schémas culturels qui se répètent dans l’Israël moderne.

Longtemps après le fait du quand les peuples indigènes ont finalement été conquis (NdT: tous ne l’ont pas été, notemment en Amérique du nord où la notion de “conquête” est une vue de l’esprit et un narratif exclusivement colonial…) et privés de la plupart sinon de tous leurs territoires ancestraux et de leurs ressources naturelles, qui que soit l’envahisseur / agresseur , celui-ci s’en sort toujours en faisant peu ou prou les mêmes réponses aux questions posées. Peu importe l’étendue de la destruction, du viol, du meurtre, des assassinats et des massacres qui furent commis contre les peuples et nations indigènes en question, une fois le chaos perpétré se dissipant et que l’affaire devient un point réthorique, les envahisseurs et bourreaux en arrivent toujours à engager un débat pour enclancher des “actes de réconciliation”, des déclarations publiques “d’excuses” et des appels pour des “réparations”. Mais malgré parfois les bonnes intentions, tout ceci ne sonne que trop souvent bien creux. Mais même là, par les très nombreux problèmes que soulèvent Pappe au sujet de l’attitude des plus racistes des gouvernements successifs israéliens envers les Palestiniens et les Arabes et le déni de toute faute et de tout acte malveillant concernant leurs actes abominables, des mots d’excuses israéliens sont encore bien loin d’être prononcés.

Mais, comme le fait remarquer Pappe, le bon côté réside dans le fait que dans la société civile existante, à la fois du côté israélien que du côté palestinien, les gens parlent de ce que leur leadership politique refuse, ignore ou néglige de placer au centre de leur agenda national. Ils savent aussi, que malgré les réticences qui existent parmi les gens les dissuadant d’en parler, la majorité des juifs et des palestiniens savent exactement ce qu’il s’est passé sur le terrain pendant bien des décennies depuis 1948. Ils ne sont pas, comme le déclare à juste titre Pappe, “sourds à tous ces cris, cette douleur et dévastation de ceux qui ont été tués, violés ou blessés depuis 1948, arrêtés, mis en prison dans les années 1950… massacrés dans le village de Kafir Qassim en 1956… ou lorsque des citoyens de l’état furent assassinés par l’armée simplement parce qu’ils étaient Palestiniens…

Ils savent au sujet des crimes de guerre commis durant la guerre de 1967 et les bombardements des camps de réfugiés en 1982… Ils n’ont pas oublié les abus physiques infligés à la jeunesse palestinienne dans les territoires occupées dans les années 1980… Les juifs israéliens ne sont pas sourds et peuvent toujours aujourd’hui entendre les voix des officiers ordonnant l’exécution de gens innocents et les rires des soldats présents et témoins de la scène… Ils ne sont pas non plus aveugles.. Ils ont vu les restes des 531 villages palestiniens détruits et des voisinages en ruines…

Ils voient ce que tout Israélien peut voir mais que la plupart, choisit de ne pas voir… Les restes de villages sous les maisons construites des kiboutzim et sous les sapins des forêts du Fond de la Jeunesse Juive. Ils n’ont pas oublié ce qu’il s’est passé même si le reste de leur société l’a… Peut-être à cause de tout cela comprenent ils pleinement la connexion entre le nettoyage ethnique de 1948 et les évènements qui s’ensuivirent jusqu’à aujourd’hui… Ils refusent aussi d’ignorer la connexion évidente entre la construction du mur et de la politique plus large du nettoyage ethnique…

Les expulsions de 1948 et l’emprisonnement du peuple derrière les murs aujourd’hui sont les conséquences inévitables de la même idéologie ethnique raciste… Dans et hors d’israël, des ONG palestiniennes comme BADIC, ADRID et Al-Awada coordonnent leurs luttes afin de préserver la mémoire de 1948 et d’expliquer pourquoi il est crucial d’engager les évènements de cette année là au nom du futur.

Le petit livre d’Ilan Pappe qui parle de ces “Ten Myths about Israel” est de la dynamite qui devrait être lu par chaque être humain de cette planète qui se considère être membre de sa propre société civile. Plus que cela, il est encore plus important de le lire pour ceux qui ne se sentent pas (encore) membres de la société civile.

Colonialisme ethnocide et génocide… Israël et le nettoyage ethnique

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A lire le livre d’Ilan Pappe: « Le nettoyage ethnique de la Palestine »…

— Résistance 71 —

 

Le nettoyage ethnique par d’autres moyens

 

Ilan Pappe

 

7 Juin 2014

 

url de l’article:

http://www.info-palestine.net/spip.php?article14597

 

Le terme Nakba est devenu, à juste titre, une entrée sacrée dans le dictionnaire national palestinien. Il restera probablement le premier terme par lequel les terribles événements de 1948 seront commémorés et rappelés dans les années à venir. Toutefois, sur le plan conceptuel, il s’agit d’un terme problématique. Nakba signifie une catastrophe. Les catastrophes produisent généralement des victimes, mais sans agresseurs. Ce qui laisse de côté la question des responsables et des responsabilités.

C’est pour cette raison entre autres, qu’il était facile pour les tenants cyniques ou sincères du soi-disant processus de paix d’ignorer dans « la question de la Palestine » cet événement monumental. Ce terme a également permis à ceux qui sont plus attentifs à la situation désespérée des Palestiniens de voir la Nakba comme un événement lointain, se déroulant plus ou moins au moment de la Seconde Guerre mondiale – un événement qui peut représenter de l’intérêt pour les historiens mais qui a très peu à voir avec la situation en Israël et en Palestine aujourd’hui.

C’est pourquoi j’ai proposé en 2007 d’employer le terme de « nettoyage ethnique » pour décrire à la fois les événements de 1948 et les politiques israéliennes qui ont été imposées depuis. Les définitions juridiques, académiques et communes de nettoyage ethnique correspondent parfaitement aux développements en Palestine en 1948. La dépossession planifiée et systématique des Palestiniens qui s’est conclue par la destruction de la moitié des villes et villages de Palestine et l’expulsion de 750 000 Palestiniens, ne peut être décrite que comme un nettoyage ethnique.

Mais le terme est non seulement important pour comprendre correctement les événements particuliers de cette année-là, mais il représente aussi un concept qui explique la pensée sioniste à propos de la population indigène en Palestine avant 1948 et la politique israélienne envers les Palestiniens depuis.

Dès la première rencontre entre les tenants du projet colonialiste sioniste et les Palestiniens indigènes, ceux-ci ont été considérés, au mieux, comme un obstacle et au pire, comme des étrangers qui avaient usurpé par la force ce qui appartenait au peuple juif. Les sionistes à l’esprit plus libéral ont toléré la présence de Palestiniens, en petit nombre, mais avec la conviction profonde, implantée depuis dans les générations de Juifs israéliens depuis 1948, que pour prospérer et non seulement survivre, avoir un futur État exclusivement juif sur une grande partie de la Palestine était le scénario idéal pour l’avenir.

Le silence international face au nettoyage ethnique de la Palestine en 1948 a transmis un message clair à l’État juif nouvellement né : l’État juif n’allait pas être jugé comme n’importe quel autre entité politique et le monde fermerait les yeux et lui fournirait l’immunité pour ses politiques criminelles sur le terrain. C’est l’Europe qui a ouvert la voie, imaginant pouvoir être lavée du terrible chapitre de l’histoire de ses Juifs par l’octroi d’une carte blanche au mouvement sioniste pour « désarabiser » la Palestine .

Ces deux évolutions – la conviction sioniste que son succès en Palestine dépendait de sa capacité à réduire le nombre de Palestiniens dans un futur État juif à un strict minimum, et la complicité internationale qui permettait à cette ambition d’être mise en œuvre en 1948 – ont ancré l’idéologie de nettoyage ethnique dans l’ADN de ce qui allait devenir Israël.

La vision était d’un État sans Palestiniens, mais les tactiques sur la façon de mettre cela en œuvre ont changé avec le temps. Alors que le mouvement idéologique, le sionisme a pu – dans les circonstances particulières produites par la décision britannique de quitter rapidement la Palestine – mettre en œuvre une opération brutale et massive de nettoyage ethnique de la population palestinienne native, les étapes qui allaient suivre devaient être plus sophistiquées.

Une vérité simple a été comprise par les responsables de la planification stratégique à l’égard de la présence des Palestiniens sur le terrain : expulser les gens et leur interdire de se déplacer en les enclavant, produisent le même effet sur le plan démographique : la population indésirable est alors hors de vue, soit au-delà des frontières de l’État, soit à l’intérieur de l’État.

Le nettoyage ethnique de 1948 était resté incomplet. À l’intérieur de la zone devenue Israël, une petite minorité de Palestiniens est restée. Ces Palestiniens sont restés parce qu’ils vivaient dans le nord et le sud, dans des régions où les forces juives arrivées épuisées, incapables d’expulser une population qui savait bien, au contraire de ceux qui avaient été dépossédés au tout début des opérations, quelle était la véritable intention des occupants. Ou alors ils ont été épargnés par la décision d’un commandant local de les laisser pour une décision à prendre après la guerre. La résistance des natifs (le soumoud) et la lassitude des bandes sionistes ont fait qu’une minorité palestinienne a pu rester en Israël. Les accords politiques ont permis à la Jordanie de prendre en charge la Cisjordanie et des considérations militaires ont permis à l’Égypte de gérer la bande de Gaza.

Le nettoyage ethnique brutal a cependant continué entre 1948 et 1956 et un nombre assez considérable de villages ont encore été vidés de leurs habitants durant cette période. Mais après 1956, il est apparu que le nettoyage ethnique pouvait être réalisé par d’autres moyens en imposant un régime militaire à la population palestinienne où la première interdiction était celle de circuler librement dans les quartiers juifs, et la seconde, informelle mais très stricte, était d’y vivre. Ceci s’est accompagné d’un confinement de l’espace vital de cette communauté.

Lorsque le régime militaire imposé aux Palestiniens en Israël a pris fin en 1966, il a été remplacé par un système d’apartheid qui a empêché les mouvements dans l’espace pour la communauté palestinienne. C’était au début avec un grand succès, mais en s’avérant moins efficace au cours des dernières années. Aucun nouveau village ou quartier n’a été construit pour la communauté palestinienne qui représente 20% de la population, en même temps que son espace agricole et naturel était systématiquement judaïsé dans le nord et le sud de l’État.

Dans les zones qu’Israël a occupées en 1967, le nettoyage ethnique par d’autres moyens a pris des formes similaires. Immédiatement après la guerre, le cabinet israélien a sérieusement envisagé la répétition de la purification ethnique de 1948, mais l’idée en a été écartée. Il a choisi de procéder à la colonisation des territoires occupés. Cette stratégie a été utilisée non seulement dans le but de modifier l’équilibre démographique, mais surtout de créer des ceintures de colonies de peuplement qui enclavent les villes et villages palestiniens d’une manière qui leur interdirait toute expansion, les étranglerait et encouragerait l’émigration. L’armée, comme l’a récemment exposé la journaliste Amira Hass, a créé des terrains d’entraînement en Cisjordanie pour vider ce territoire de sa population palestinienne. Ariel Sharon a mis au point en 2005 une version originale et plus sophistiquée de ce nettoyage ethnique en transformant en ghetto la bande de Gaza.

Aujourd’hui Israël est tout aussi idéologiquement prêt à recourir à un nettoyage ethnique brutal comme cela ressort du plan Prawer dans le Naqab (Néguev) et de sa volonté de nettoyer ethniquement la population arabe de la vieille d’Acre (Akka). Le processus de paix a fourni un parapluie international pour ce nettoyage ethnique à la fois brutal et sophistiqué.

L’histoire nous enseigne que le nettoyage ethnique ne va pas s’essouffler parce que ses auteurs se lasseraient ou changeraient d’opinion. Trop d’Israéliens en bénéficient et sont impliqués dans ce processus.Le nettoyage ethnique s’arrête quand il est arrivé à terme ou quand il est stoppé. La paix en Israël et en Palestine implique comme condition préalable à toute réconciliation, que l’on mette fin au nettoyage ethnique.

* Auteur de plusieurs ouvrages, Ilan Pappe est historien israélien et directeur de l’European Centre for Palestine Studies à l’Université d’Exeter

Du même auteur :

Quand le déni israélien de l’existence des Palestiniens devient politique génocidaire… – 27 avril 2014

Boycott académique israélien : l’affaire Tantura – 17 février 2012
 2012 : Faire face aux intimidations, agir pour la justice en Palestine – 1er janvier 2012
 Enterrement de la solution des deux Etats aux Nations unies – 17 septembre 2011
 Goldstone retourne sa veste – 6 avril 2011
 La révolution égyptienne et Israël – 16 février 2011
 Soutenir le droit au retour des réfugiés, c’est dire NON au racisme israélien – 12 janvier 2011
 Tambours de guerre en Israël – 30 décembre 2010
 Ce qui guide la politique d’Israël – 6 juin 2010
 L’enfermement mortel de la psyché israélienne – 12 juin 2010

 

 

 

 

Sionisme, histoire et censure: Les historiens muselés d’Israël…

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La censure universitaire en pays d’apartheid… Deux historiens israéliens de premier plan en sont les victimes: Ilan Pappé et Schlomo Sand.

Illan Pappé témoigne ici… et nous reconfirme si besoin était, que la vérité historique est vitale à l’éveil de le pensée critique et à l’action progressiste qui en découle. Ceux qui ont jusqu’ici écrit l’histoire des nations et ont été capables de contrôler le narratif historique, ont l’outil fondamentale de la propagande pour forger les esprits. Le révisionnisme historique est la capacité d’aborder chaque évènement marquant de l’histoire sous les angles d’approche des différents intervenants. De fait, comme le disait Howard Zinn, tout véritable historien est révisionniste, doit l’être, s’il veut approcher la vérité historique.

L’oligarchie a manipulé les consciences pour faire assimiler  le « révisionnisme » historique avec le « négationnisme des évènements de l’holocauste de la seconde guerre mondiale ». Ainsi tout historien a peur de « réviser » l’angle de perception des évènements historiques et est incité à demeurer dans la « ligne du parti »…

Nauséabond ?… Vous avez dit nauséabond ?…

— Résistance 71 —

Ilan Pappé parle de la liberté universitaire en Israël et de la campagne BDS

Entretien de l’historien Iilan Pappé avec Alex Shams

 

27 février 2014

 

url de l’article: http://www.info-palestine.net/spip.php?article14421

 

Ilan Pappé est un historien et militant politique israélien. Bon nombre de ses travaux universitaires traitent de l’expulsion en 1948 de 700 000 à 800 000 Palestiniens de leurs foyers, dans ce qui devint l’État d’Israël.

Il a récemment annoncé qu’il allait commencer la traduction de son livre « Le nettoyage ethnique de la Palestine » par l’intermédiaire de l’externalisation ouverte sur Facebook. Cette idée lui est venue après s’être heurté pendant des années à l’impossibilité de trouver un traducteur ou un éditeur en Israël.

Ma’an l’a récemment interviewé afin de discuter de sa décision de faire appel à l’externalisation ouverte pour traduire son livre, du statut de la liberté académique en Israël et de la décision de l’Association des études américaines (ASA) de boycotter les institutions universitaires israéliennes.

Alex Shams : Qu’est-ce-qui vous a amené à décider de traduire votre livre via Facebook ? Vous avez indiqué sur Internet que vous n’aviez pour l’instant pas réussi à trouver un éditeur en Israël.
Comment s’est déroulée votre tentative de publication du livre en hébreu ? Quels ont été les principaux obstacles que vous avez rencontrés ? Selon vous, étaient-ils davantage liés à de potentielles répercussions financières négatives pour les éditeurs ou à des facteurs idéologiques ?

Ilan Pappé : La rédaction du livre était terminée dès 2006. À cette époque, j’étais déjà conscient que les chances de pouvoir le publier en hébreu étaient minces, mais j’ai contacté plusieurs éditeurs qui m’ont donné une réponse franche et idéologique.

Ils refusaient de publier un tel livre. En plus, la principale chaîne de librairies israélienne, Steimatzky, avait déjà boycotté mes livres depuis un moment. Il ne me restait donc plus qu’à espérer que les gens le liraient en anglais ou à chercher des alternatives.

A.S : Selon vous, quelle est la position de l’industrie de l’édition à l’égard des œuvres qui critiquent le sionisme ? En quoi est-elle similaire ou différente de l’atmosphère qui règne au sein des institutions universitaires ? 
Pouvez-vous nous décrire les obstacles que vous avez rencontrés en travaillant au sein d’une université israélienne ?

I.P : Dans les mondes universitaire et de l’édition, et dans d’autres milieux culturels similaires, il existe des limites invisibles que vous ne découvrez que lorsque vous les franchissez.

D’une manière générale, je dirais qu’il est interdit de baser votre critique du sionisme sur vos qualifications et votre savoir-faire professionnels. Ainsi, vous pouvez enseigner, étudier ou publier des œuvres critiquant le sionisme en fonction de vos convictions ou de votre militantisme. Un pharmacien peut donc critiquer les politiques gouvernementales, ou même l’idéologie de l’État. Peu nombreux sont ceux qui agissent de la sorte, mais ceci est davantage lié à l’autocensure qu’à autre chose.

Cependant, la critique du sionisme en tant que hobby ou activité politique (sous réserve d’être citoyen juif, bien sûr) est en quelque sorte tolérée. Toutefois, si vous prétendez que le sionisme est une idéologie moralement corrompue et que ses politiques constituent des crimes de guerre sur la base de vos qualifications professionnelles – si vous êtes un historien formé à l’histoire d’Israël et de la Palestine, par exemple – vous franchissez la limite. Évidemment, ceci est lié au fait que vous risquez de l’enseigner à vos étudiants ou aux futurs enseignants de l’État.

De la même manière, si vous accusez votre propre milieu de référence de participer à l’oppression, vous franchissez la limite – et vous aggravez bien sûr votre cas si vous pensez qu’il devrait être boycotté en raison de sa complaisance.

C’est la raison pour laquelle même les plus téméraires des journalistes israéliens ne s’en prendraient pas à leur propre travail et au rôle qu’il joue dans le maintien de l’oppression, et c’est pour cela que si peu d’universitaires israéliens se risquent à poser la question de l’implication de leurs institutions dans la réalité criminelle sur le terrain.

Enfin, si vous ne vous limitez pas à critiquer les politiques de l’État mais sa nature même, et que vous mettez publiquement en doute sa légitimité et ses fondements moraux, vous sortez du cadre « toléré ». Et si vous vous permettez d’établir des comparaisons entre les moments les plus sombres de l’histoire juive et de l’histoire européenne avec la situation actuelle, vos travaux ne seront pas tolérés.

J’ai franchi toutes ces limites, et me suis par conséquent trouvé dans l’impossibilité de travailler au sein des institutions universitaires israéliennes, qui, au lieu de constituer des bastions de la liberté d’expression, sont des bastions de la censure.

Dans mon cas, ceci s’est traduit de la manière suivante : on m’a interdit de participer à des conférences universitaires ou laissé les organiser seul, j’ai été harcelé en raison de problèmes administratifs fictifs, on s’en est pris à mes étudiants et la communauté étudiante a été montée contre moi (en organisant des manifestations devant ma salle de classe). Enfin, on a réclamé publiquement ma démission et un procès m’a été intenté devant la Cour de discipline en raison de mon manque de patriotisme et d’esprit collégial.

Le plus extraordinaire est que ce harcèlement s’est poursuivi en Grande-Bretagne ou j’ai commencé à travailler en 2007. Pendant des années, l’ambassadeur d’Israël à Londres a exercé une pression (qui a bien sûr été écartée) auprès de mon université pour obtenir mon licenciement ! Même au plus fort de l’apartheid, l’ambassadeur de l’Afrique du Sud n’a pas demandé aux universités britanniques de licencier les membres du personnel ayant pris position contre l’apartheid.

A.S : À ce sujet, comment percevez-vous les obstacles que vous avez rencontrés en raison de la décision récente de l’ASA de boycotter les institutions universitaires israéliennes ? Considérez-vous ceci comme une avancée positive qui pourrait enhardir les voix dissidentes au sein des institutions israéliennes ?

I.P : Je pense qu’il s’agit d’un exemple particulièrement inspirant de bravoure universitaire (bien souvent considérée comme un paradoxe) qui envoie un message positif aux universitaires israéliens en leur montrant que les personnes qu’ils estiment le plus et les institutions qu’ils vénèrent presque religieusement ne peuvent comprendre ni accepter leur complaisance dans le maintien de l’oppression et leur indifférence quant aux atrocités perpétrées à quelques kilomètres des lieux d’enseignement bâtis en leur nom.

Cette décision établit un lien intéressant entre la liberté académique des universitaires américains (concernant la critique des politiques israéliennes) et la liberté académique des universitaires palestiniens.

A.S : Comment comprenez-vous le concept de « liberté académique » d’après votre propre expérience ? Pensez-vous que cette décision est préjudiciable à la liberté académique des universitaires israéliens ? Quelle est votre perception de la liberté académique en Israël en tant qu’universitaire israélien dissident ?

I.P : Tout d’abord, le lien est évident mais devait être explicité pour le public américain. Je suis convaincu que si les universitaires américains comprenaient les implications de la vie d’universitaire ou d’étudiant sous l’occupation en Cisjordanie ou l’état de siège à la bande de Gaza, ils seraient bien plus nombreux à soutenir la cause de la paix et de la justice en Palestine.

En réalité, ce genre de choses met en valeur la liberté académique. Elles ouvrent les frontières du dialogue universitaire délimitées au niveau idéologique par le monde universitaire israélien. La liberté d’expression académique en Israël est comparable à la conception de l’État d’Israël en tant que démocratie juive.

Prenez un concept universel – tout le monde dispose de la liberté d’opinion et d’appartenance à une démocratie – à une seule condition : que ce caractère universel n’inclue pas la critique du sionisme et que la démocratie soit toujours à majorité juive, indépendamment des réalités démographiques et géographiques.

Le mouvement « boycott, désinvestissement et sanctions » (BDS), y compris le soutien qu’il a reçu récemment de la part de différentes sociétés universitaires américaines, met un terme à cette parodie. Soit vous approuvez les concepts de liberté académique et de démocratie et leur caractère universel, soit vous censurez les débats et imposez un régime d’apartheid (ce qui implique que les Palestiniens ne disposent d’aucune liberté académique sous l’occupation). Il n’existe pas de compromis. Les derniers événements constituent la meilleure des leçons de liberté académique que les Israéliens aient reçue depuis la création de leur État.

A.S : En conclusion, comment se déroule le travail de traduction de votre livre en hébreu via Facebook ? Comment les lecteurs peuvent-ils vous apporter leur soutien ?

I.P : J’ai déjà publié trois chapitres, le quatrième est en cours de traduction, et les retours sont positifs. Ceci m’a également permis de prendre part à des débats en direct à propos du livre et de publier des documents et des ressources.

Mon but est qu’un maximum d’Israéliens s’informent sur le sujet, et mes amis Facebook font de leur mieux pour faire passer le message, ce qui est une belle récompense pour 2014.

21 février 2014 – Ma’an News – Vous pouvez consulter cet article à : 
http://www.maannews.net/eng/ViewDet…
Traduction : Info-Palestine.eu – Claire L.

Réflexion zinnienne sur l’histoire d’Israël avec l’historien Ilan Pappe ~ 2ème partie ~

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Conversation avec l’historien israélien Ilan pappe ~ seconde partie ~

 

16 janvier 2014

 

url de l’article:

http://www.info-palestine.net/spip.php?article14331

 

 

LMaDO : Le point de vue des historiens ne peut être que subjectif, non ? Par exemple, comment Benny Morris et vous-même puissiez être d’accord sur les événements de 47/48 et arriver à des conclusions si différentes ?

Ilan Pappe : Il y a tout d’abord une base factuelle que nous devons tous connaître. Il est d’ailleurs très bien que Benny Morris ait finalement affirmé qu’il fallait arrêter de dire que les Palestiniens étaient partis de leur plein gré en 1948. C’était un débat sur des faits : sont-ils partis volontairement ou ont-ils été expulsés ? En fin de compte, l’impression que laisse ce débat est qu’il ne posait pas la question la plus importante puisque avant que les historiens apparaissent en Israël, nous savions que les Palestiniens se faisaient expulser.

C’est juste que nous ne croyions pas les Palestiniens. Cinq millions de réfugiés palestiniens nous répétaient : « Nous avons été expulsés » et nous répondions : « Non, vous êtes Palestiniens, nous ne vous croyons pas. »

C’est seulement lorsque les historiens israéliens ont eu des documents qui confirmaient ce que disait les Palestiniens et ont dit : « Vous savez quoi ? Ils ne mentent pas » qu’on les a finalement crus. 
C’était seulement un premier pas car le plus important n’était pas de savoir ce qui s’était passé mais quels enseignements on en tirait, quelles étaient nos conclusions. Là se posait alors un débat moral et idéologique. Faire croire que les historiens ne doivent s’en tenir qu’aux faits et ne pas prendre position sur leurs conséquences, donc être objectifs, est totalement artificiel. D’ailleurs, nous voyons dans les travaux de Morris qu’un historien peut prendre des positions contradictoires en s’appuyant sur les mêmes faits.

Il écrit, dans son premier livre, qu’il est un peu désolé pour ce qu’il s’est passé en 48, et dans son dernier, qu’il regrette que les Israéliens n’aient pas terminé le nettoyage ethnique. Il se base sur la même analyse factuelle mais les livres sont écrits de manières très différentes. Un n’aime pas du tout l’idée de nettoyage ethnique, l’autre le justifie, pas seulement comme une stratégie nécessaire dans le passé mais également comme une excellente stratégie future.

LMaDO : Vous avez déménagé à Exeter, Royaume-Uni en 2007 mais retournez régulièrement en Israël, comment la situation a-t-elle évoluée là-bas ces dernières années ?

Ilan Pappe : Changer la société juive de l’intérieur est un pari formidable car elle semble être de plus en plus ancrée sur ses positions. Plus j’y pense, plus l’idée de réussir à gagner ce pari me décourage. La tendance en Israël aujourd’hui est à toujours plus de chauvinisme, d’ethnocentrisme et d’intransigeance. Ce qui prête à penser qu’il est peine perdue d’imaginer la paix et la réconciliation en ne comptant que sur un changement en interne. Cependant, de plus en plus de jeunes israéliens semblent en mesure de pouvoir poser un regard différent sur la réalité de leur pays. Ils sont encore très peu nombreux mais je n’ai pas souvenir d’un tel phénomène en Israël. Alors, même si les chances de changer la société de l’intérieur sont très minces, l’existence de cette génération nous permet d’espérer, qu’avec une pression extérieure, elle sera capable, dans le futur, de créer une société différente.

LMaDO : Devons-nous alors concentrer nos efforts sur cette pression extérieure ou devrions-nous continuer d’essayer de discuter avec les Israéliens pour tenter de les faire changer de positions ?

Ilan Pappe : C’est une question que nous nous posons uniquement parce que, sur le terrain, la machine à détruire ne s’arrête pas une seconde. On ne peut donc pas se permettre d’attendre plus. Le temps n’est pas de notre côté. Nous savons que pendant que nous tergiversons il se passe des choses terribles. Nous savons également qu’il y a corrélation entre ces choses-là et la prise de conscience des Israéliens qu’ils devront payer pour leurs exactions. Si ça ne leur coûte rien, ils vont même accélérer le processus de nettoyage ethnique. Il nous faut donc à la fois trouver le moyen de mettre un terme le plus rapidement possible à ce qui se passe, en ce moment même, sur le terrain, et la stratégie qui permettra d’empêcher les crimes futurs.

Nous avons besoin d’un puissant modèle de pression extérieure, et je pense qu’en ce qui concerne la société civile, le mouvement BDS est le plus efficace et le plus à même de jouer ce rôle de catalyseur.

Je pense que deux facteurs additionnels pourront en assurer le succès. Le premier est l’urgence, pour les Palestiniens, de régler la question de leur représentation. Deuxièmement, il est nécessaire que soit mis en place, à l’intérieur d’Israël, un système éducatif qui prenne le temps d’apprendre aux Israéliens qu’une réalité différente est possible et les bénéfices qu’ils en retireront. Si tous ces facteurs s’additionnent correctement, s’imbriquent d’une manière cohérente pour permettre une approche plus holistique de la question de la réconciliation, alors les choses pourraient changer.

LMaDO : En tant que professeur, ne seriez-vous pas plus utile en Israël qu’à l’étranger ? Pourriez-vous être le professeur que vous êtes au Royaume-Uni en Israël ?

Ilan Pappe : Je vais vous dire : que ce soit au Royaume-Uni ou en Israël, je ne pense pas vouloir être un professeur d’université. Les universités ne sont pas les meilleurs endroits pour enseigner la réalité de la vie aux gens, ni pour ouvrir leurs horizons ou changer leur vision du monde. Les universités sont aujourd’hui des passages obligés pour faire carrière, plus pour le savoir ou l’éducation. Dans tous les cas, j’enseigne également en Israël, à ma manière, par le biais des articles que j’écris ou des quelques conférences qu’on m’autorise à donner. Et j’entends bien poursuivre cela. J’ai le sentiment que mon travail en Grande- Bretagne a un impact plus important sur cette « pression de l’extérieur » que sur l’éducation. Il est impossible de porter une campagne BDS sans expliquer aux gens pourquoi cela est nécessaire. Il faut leur donner le bagage historique et les outils qui leur permettront de comprendre le mouvement. C’est la manière de le légitimer. Nous sommes constamment à la fois éducateurs et activistes et il est important de trouver le bon équilibre pour pouvoir accorder du temps à ces deux rôles. Il ne faut pas s’impatienter si les gens ne comprennent pas tout tout de suite, mais au contraire faire preuve de la plus grande patience et expliquer notre point de vue encore et encore, jusqu’à être compris.

LMaDO : La question de la solidarité m’intéresse tout particulièrement en ce moment. Quel est son sens réel ? Qu’est-ce que cela signifie d’être solidaire en tant que non- Palestinien ? Avec qui sommes-nous solidaires ? Pour essayer de répondre à ces questions je m’en pose une autre : imaginons que la personne qui représentera les Palestiniens accepte un État sur 11% de la Palestine historique et décide de mener une politique néo-libérale. Comment puis-je être solidaire d’une telle décision ?

Ilan Pappe : Tout d’abord, vous êtes solidaires avec les victimes d’une certaine politique et d’une certaine idéologie même si ces victimes ne sont pas représentées. Vous êtes solidaires avec leur souffrance et soutenez leur tentative d’en sortir. Maintenant, vous soulevez une question intéressante. Je pense que la solidarité est, dans une certaine mesure, comparable à une relation d’amitié. En tant qu’ami vous pouvez dire à vos amis que vous comprenez ce qu’ils essaient de faire mais que vous pensez qu’ils se trompent.

Nous, qui sommes solidaires avec le peuple palestinien, nous trouvons en désaccord avec nos bons amis qui soutiennent toujours le processus de paix et la solution à deux États. Une des choses que nous devons faire est de leur dire que nous pensons qu’ils ont tort.

L’hypothèse que vous posez dans votre question n’est pas réaliste. Pas un seul Palestinien n’accepterait ces conditions. Mais imaginons tout de même que cela arrive, à ce moment là peut-être nous faudra-t-il effectivement repenser entièrement l’idée de solidarité. Ce sont des questions fondamentales qui émergent de la situation, elles ne sont pas nouvelles. Si vous prenez position sur la solution à un ou deux États ou sur les moyens de défense que les Palestiniens devraient adopter, alors vous êtes en connexion avec les problématiques devant lesquelles se trouvent les Palestiniens eux-mêmes, vous êtes avec eux. Vous trahiriez votre solidarité si vous arrêtiez de vous poser ces questions, actuelles et importantes, et de prendre position.

Je sais qu’il y a parfois une tendance nationaliste qui veut que si vous n’êtes pas Palestinien vous n’avez pas de commentaires à faire ni à prendre part aux débats. Ce n’est pas mon avis. Quelles sont les limites à l’implication des gens de l’extérieur ? Je pense qu’il n’y a pas de réponse dogmatique à cette question. La plupart du temps, si quelqu’un dit que vous ne pouvez pas soutenir la solution à un État si vous n’êtes pas Palestinien ou Israélien, ce n’est que pour étouffer le débat. Il ne faut pas perdre trop de temps sur cette question. Je pense que toutes les personnes impliquées aujourd’hui savent ce qu’être solidaire signifie et ce que cela vous autorise à faire ou à ne pas faire.

LMaDO : Parlons de la « solution », il y a-t-il vraiment débat aujourd’hui entre un ou deux États ? Il semblerait que pour les institutions internationales la seule alternative possible aujourd’hui soit la solution à deux États. Quand on parle d’un seul État, les gens nous disent utopiste ou opposé à l’auto-détermination des Juifs. Même les soi-disant représentants politiques palestiniens continuent de soutenir la solution à deux États malgré la situation sur le terrain. La solution la plus rationnelle et humaine, qui serait un seul État, n’est toujours pas pensée ni débattue en termes de mise en œuvre pratique ni du chemin à emprunter pour y parvenir.

Ilan Pappe : Il y a deux paramètres importants à mon avis. Le premier est la question de la représentativité palestinienne. Ceux qui prétendent représenter les Palestiniens de Cisjordanie sont considérés comme les représentants de tous les Palestiniens. La solution à deux États est effectivement très intéressante pour les Palestiniens de Cisjordanie, cela pourrait mettre un terme au contrôle militaire de leurs vies. Et nous pouvons comprendre qu’ils préfèrent ça. Cependant, cela ne tient pas compte des autres Palestiniens, ceux de Gaza, les réfugiés, ceux qui vivent en Israël. 
C’est une des difficultés. Certains groupes palestiniens croient, à mon avis à tort, que ce serait le moyen le plus rapide de mettre un terme à l’occupation. Je ne le pense pas. Les accords d’Oslo ont assuré la pérennité de l’occupation, pas sa fin.

Le second paramètre est que la solution à deux États s’inscrit dans une certaine logique. C’est une idée très occidentale, l’idée de partition. Une invention colonialiste qui a été appliquée en Inde, en Afrique. Alors la solution à deux États est devenue une sorte de religion, au point qu’elle n’est même plus remise en question. Je trouve personnelle -ment très surprenant que même des personnes très intelligentes aient adopté cette religion. Si vous en questionnez la rationalité, vous êtes critiqué et attaqué. C’est pour cela que beaucoup, en Occident, maintiennent cette position. Rien de ce qu’il se passe sur le terrain ne pourrait les faire changer d’avis. Pourtant vous avez raison, il suffit d’aller sur le terrain cinq minutes pour réaliser que la solution à un État est déjà en place. C’est le régime qu’il faut changer. Parce qu’il n’est pas démocratique. Il n’est pas nécessaire de réfléchir à une solution à deux États, il suffit de réfléchir aux moyens de changer le régime, à la manière de modifier les relations entre les deux communautés et de faire bouger la structure du pouvoir en place.

LMaDO : Comme vous l’avez dit, de nombreuses personnes très intelligentes et très rationnelles continuent de dire que le passage par deux États est une étape obligatoire et inévitable vers quelque chose de mieux. J’ai assisté à de nombreuses conférences sur le sujet et ne comprends toujours pas comment cela pourrait-être possible en pratique.

Ilan Pappe : Encore une fois, cela repose sur une vision occidentale très rationnelle de la réalité. L’idée est que l’on peut seulement prétendre à ce que l’on peut avoir, pas à ce que l’on voudrait avoir. En ce moment, il semble y avoir une coalition tellement importante autour de la solution à deux États que les gens s’y associent sans même en évaluer les dimensions morale et éthique. C’est comme la blague juive de l’homme qui perd sa clé et ne la cherche que là où il y a de la lumière, pas à l’endroit où il l’a égarée. La solution à deux États est la lumière, pas la clé. Il y a de la lumière, allons-y ! C’est sûrement une question d’éclairage. On nous dit que c’est une idée très raisonnable. Bien sûr c’est raisonnable, jusqu’à un certain point. Mais c’est totalement insensé parce que ça n’a rien à voir avec le conflit. Ça a à voir avec cette idée qu’Israël a émise en 1967 et veut faire accepter au monde : nous avons besoin de la grande majorité du territoire que nous avons occupé mais sommes prêts à accorder une certaine autonomie aux Palestiniens sur ce territoire.

Voilà sur quoi porte le débat en Israël, jamais sur les principes fondamentaux. 
Israël a toujours eu besoin du support international, que ses politiques soient tamponnées par la communauté internationale. Les Israéliens ont également besoin d’un représentant palestinien. En 1993, l’OLP les a surpris en acceptant de garder une petite région autonome en Cisjordanie et de leur céder tout le reste. Voilà la solution à deux États que l’on nous vend comme l’unique issue. Le problème c’est qu’aucun palestinien ne peut vivre dans ces conditions. Alors le conflit se poursuit.

 

LMaDO : Voilà dix ans qu’Edward Saïd est décédé, il était, avec Mahmoud Darwich, un des derniers modèles pour le peuple palestinien. Je sais que vous le connaissiez bien, alors est-ce que vous pouvez nous dire quelques mots sur votre ami Edward Saïd et sur le rôle qu’il a joué ?

IP : Il nous manque énormément, c’était un des plus brillants esprits de la deuxième moitié du XXème siècle. Je pense qu’il n’inspirait pas que les Palestiniens mais nous tous sur les questions de savoir, de moralité, d’activisme. Son approche holistique nous manque, sa capacité à analyser les choses dans leur ensemble. Quand on n’a pas quelqu’un comme lui, capable de faire cette analyse globale, on se retrouve à la merci de gens qui font de la fragmentation qu’Israël impose sur les Palestiniens une réalité immuable. Ce que nous devons faire, et ce serait un bel hommage à Edward, c’est dépasser les clivages intellectuels, physiques et culturels qu’Israël nous impose, à nous Israéliens et Palestiniens, et de tout faire pour revenir à quelque chose de plus organique, fondamental, essentiel pour permettre un futur commun à la troisième génération de colons juifs et de palestiniens autochtones.

LMaDO : Dernière question, Ilan, est-ce que vous travaillez sur un nouveau livre en ce moment ?

Ilan Pappe : Sur plusieurs en fait. L’un va sortir l’hiver prochain et s’intitule « The Idea Of Israël  » (éd.Verso). C’est une étude de l’histoire de la production du savoir en Israël. Un autre, qui analyse l’histoire israélienne de l’occupation de la Cisjordanie et a pour titre « Mega Prison of Palestine », sortira en 2015.

Réflexion zinnienne sur l’histoire d’Israël avec l’historien Ilan Pappe

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Conversation avec l’historien israélien Ilan Pappe (première partie)

 

12 janvier 2014 – 15h:04

 

LMaDO

 

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LMaDO : Ilan, vous êtes professeur et historien, vous avez publié plusieurs livres, parmi lesquels le célèbre “Nettoyage Ethnique De La Palestine”, paru en 2006, qui a créé une certaine controverse. L’année suivante, en 2007, vous avez déménagé en Angleterre où vous enseignez l’histoire à l’université d’Exeter. Vous faites partie des « nouveaux historiens » israéliens qui donnent une version nouvelle de l’histoire du sionisme et de la création de l’État d’Israël, dont vous faites une critique radicale. Quand et pourquoi avez-vous choisi de vous positionner du côté du peuple palestinien ? Quelles conséquences cela a-t-il eu sur votre vie ?

Ilan Pappe : Changer de point de vue sur une situation aussi complexe est un long processus qui ne s’accomplit pas en un jour et n’est généralement pas déclenché par un seul événement. J’ai écrit un livre, « Out Of Frame »(1), dans lequel j’ai tenté de décrire ce trajet qui m’a mené de la sortie du sionisme à sa critique radicale. Si je devais choisir un moment, un événement déclencheur, ce serait l’attaque israélienne contre le Liban en 1982. Pour nous qui avons grandi en Israël, cette guerre fut la première à avoir été menée sans avoir obtenu un consensus. Cette guerre était la résultante d’un choix, le choix d’Israël d’attaquer. Et la première Intifada a suivi cette offensive. Ces deux événements combinés ont été une révélation pour de nombreuses personnes qui, comme moi, avaient déjà des doutes sur le sionisme et la version historique qu’on nous en avait donné à l’école.

C’est donc un long voyage, et une fois que vous vous décidez à l’entreprendre, vous êtes confronté à votre société, à votre propre famille même, et ce n’est pas une situation facile. Ceux qui connaissent Israël savent que la société israélienne est très unifiée et dynamique, alors quand vous vous y opposez cela a un impact sur tous les aspects de votre vie. Je pense que c’est une des raisons pour lesquelles il faut un peu plus de temps aux gens comme moi pour finalement franchir le pas jusqu’au point de non-retour. Ce moment où vous vous dites : je suis prêt à défendre mes idées et en assume toutes les conséquences et répercussions sur ma vie.

LMaDO : Ce que vous dites est très intéressant, car si il est de notoriété publique que tous les États ont un système de propagande très efficace, Israël semble l’avoir porté à un niveau encore supérieur. Nurit Peled-Elhanan, que nous connaissons tous les deux, a décrit dans un de ses livres la manière dont les arabes étaient décrits dans les livres d’école israéliens, pour montrer au monde combien le lavage de cerveau et la propagande étaient prégnants dans le système éducatif israélien et ce dès un très jeune âge. Comme vous l’avez vécu personnellement, pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce sujet ?

Ilan Pappe : En effet, l’endoctrinement est très important en Israël, probablement plus que dans n’importe quelle autre société. Cela n’est pas du à un système plus coercitif mais au fait que l’endoctrinement est pratiqué de votre naissance au jour de votre mort. Et personne ne s’attend à ce que vous en sortiez puisque vous y nagez continuellement. Comme le dit Nurit Peled-Elhanan dans son livre, c’est une situation comparable à celle d’une personne religieuse qui devient athée et continue de croire que peut-être Dieu existe, et qu’Il pourrait la punir si elle commettait un sacrilège. Il faut savoir que les gens sont éduqués et instruits pour croire que ce qu’on leur dit est vérité absolue et que cela est tellement puissant qu’ils doivent tout remettre en question, reprendre tout à zéro, tout désapprendre pour pouvoir s’en libérer.

Cependant, je pense que la situation est différente aujourd’hui, pour la génération de mes enfants ou ceux de Nurit. Ils en savent beaucoup plus que nous en savions à l’époque grâce aux nouveaux moyens de communication et à internet, notamment. Même si le système d’endoctrinement israélien est toujours très efficace, Israël ne peut plus seulement s’en remettre à cela pour manipuler sa population et il y a maintenant quelques jeunes qui commencent à critiquer le sionisme. J’espère d’ailleurs que le monde s’est un petit peu ouvert avec les récents soulèvements dans les pays arabes. On aurait pu penser que ces sociétés étaient très hermétiques et que les gens ne savaient rien de ce qui se passait autour d’eux, pourtant le mouvement s’est propagé.

J’espère alors que cela va permettre un changement d’envergure. Pour les gens de ma génération, c’était beaucoup plus compliqué car nous ne savions pas qu’il existait d’autres formes d’existences, nous étions dans une bulle et il était très difficile d’en sortir.

LMaDO : J’imagine qu’il est très difficile alors d’accepter que tout ce en quoi on a cru pendant 30 ou 40 ans était faux. Dans les diverses rencontres et conférences auxquelles je participe, je rencontre régulièrement les mêmes personnes, défenseurs d’Israël, qui en savent autant que moi sur l’histoire du conflit, qui connaissent les faits aussi et continuent néanmoins de soutenir Israël. Je me demande toujours comment cela est possible. En y réfléchissant, je me dis que revenir sur les croyances qui ont fondé sa propre existence est un trajet individuel si émotionnel et intime qu’il est extrêmement délicat d’admettre que l’on s’est trompé, que toute notre vie n’a été, en quelque sorte, qu’un mythe.

Ilan Pappe : Tout à fait. Je pense qu’il faut aussi mettre en évidence qu’à chaque fois qu’un mouvement anticolonialiste s’oppose à une entreprise coloniale, cela crée un climat de violence, crée de la violence. Quand vous avez été éduqué pour croire que ceux d’en face ne sont capables que de violence, quand votre gouvernement met tout en œuvre pour les pousser à des actes violents, et qu’ils sont contraints de commettre des attentats-suicides ou à envoyer des missiles depuis Gaza, vous en venez à penser que c’est vrai. Il est également primordial de comprendre que tout ça est analysé et débattu dans un contexte de violence permanente. Il est alors très difficile pour les Israéliens de séparer la violence et les raisons de cette violence. Une des choses les plus compliquées est d’arriver à expliquer aux Israéliens ce qui provoque cette violence. Tant qu’ils n’en comprennent pas les causes ils la croient sortie de nulle part et cela les conforte dans leurs opinions et les fige dans leurs positions.

LMaDO : C’est là tout le problème de l’éducation et du savoir conjugué au rôle que jouent les médias de masse, qui, en Israël tout particulièrement, ne font pas leur travail (en tout cas pas comme on pourrait imaginer le travail des médias dans une vraie démocratie). Alors on entend dire : « Mais qu’est-ce que vous voulez qu’Israël fasse d’autre quand le Hamas tire 150 missiles par jour sur Sderot ? Il faut bien se défendre ! » La tendance dans les médias est de réduire l’histoire au mois précédent, à la semaine précédente, de prendre le point de départ le plus arrangeant, le plus à même d’assurer que leur interprétation des faits sera acceptée par le plus grand nombre. Je pense que le cycle de violence ne s’arrêtera pas tant que les institutions éducatives et médiatiques ne feront pas leur travail.

Ilan Pappe : Absolument. Et je pense qu’un des défis les plus importants est de réussir à trouver le moyen de faire comprendre à la population israélienne et occidentale comment tout a commencé. Quand les premiers colons sionistes sont arrivés et se sont rendus compte que le territoire qu’ils croyaient vide, ou qu’ils croyaient leur appartenir, était en fait peuplé d’arabes, ils considéraient déjà ces derniers comme des barbares violents qui avaient envahi leur pays. C’est cette première image qu’ils ont fabriquée qui alimente aujourd’hui ce que pensent et croient les Israéliens. C’est cette déshumanisation des Palestiniens, qui a commencé à la fin du XIXème siècle et se poursuit encore aujourd’hui. Comment expliquer aux gens qu’ils sont le produit de cette construction ? Voilà une des tâches les plus difficiles pour ceux qui s’engagent dans une éducation alternative ou essaient de transmettre un message différent à la société israélienne.

LMaDO : C’est en cela que votre travail d’historien est primordial, permettant de comprendre le présent en analysant l’histoire, les faits et les archives. Pour revenir d’ailleurs un peu en arrière, certains disent que ce conflit a débuté en 1948 et d’autres en 1967. J’aimerais que vous nous parliez de ce que, historiquement, fut la première Intifada palestinienne, lancée dans les années 30 contre l’impérialisme anglais et l’importante immigration sioniste.

Ilan Pappe : Pour comprendre cet événement, il est important de remonter même plus tôt que 1936, il faut revenir à la fin du XIXème siècle et l’émergence du mouvement sioniste. Le sionisme avait deux nobles objectifs. Le premier était de trouver un lieu où les Juifs pourraient vivre en sécurité dans une période d’antisémitisme croissant. D’autre part, certains Juifs voulaient transformer leur groupe religieux en un groupe national. Les problèmes ont commencé quand ils ont choisi la terre de Palestine pour mener leur deux projets.

Comme le territoire était habité, il était évident qu’il faudrait en passer par la force et l’expulsion des populations indigènes locales. Les Palestiniens ont mis du temps à réaliser que tel était le plan des sionistes. La déclaration Balfour n’a pas immédiatement mis la puce à l’oreille des Palestiniens quand elle a été signée en 1917, elle n’a pas déclenché leur révolte contre la politique menée par les Britanniques ou contre la stratégie sioniste.

Une stratégie dont on voyait déjà les effets en 1936 : des Palestiniens étaient expulsés des terres achetées par les sionistes, d’autres perdaient leurs emplois car les sionistes prenaient progressivement le contrôle du marché du travail. Il était alors clair que le problème juif européen allait être résolu en Palestine.

C’est l’addition de ces trois facteurs (la signature de la déclaration Balfour, les premières expulsions et la prise de contrôle du marché du travail par les sionistes) qui a finalement poussé les Palestiniens à essayer de faire quelque chose et à tenter de se rebeller. Toute la puissance militaire de l’empire britannique a été nécessaire pour écraser cette révolte. Il leur a fallu trois ans et l’usage de tactiques aussi terribles que celles qui seraient utilisées plus tard par les Israéliens pour anéantir les Intifada palestiniennes de 1987 et 2000.

LMaDO : Le soulèvement de 1936 a été très important dans l’histoire. Ce sont les Falah, les paysans, qui ont pris les armes. Et, en lisant vos livres, j’ai réalisé que cette révolte, si durement réprimée, avait en fait aidé la Haganah (2) en 47/48. Les Palestiniens étaient très faibles à l’époque car tous leurs combattants et leaders potentiels avaient été tués ou forcés à l’exil en 1936.

Ilan Pappe : Exactement. L’élite politique palestinienne vivait dans les villes de Palestine mais c’est dans les campagnes que les victimes du sionisme étaient les plus nombreuses dans les années 30. C’est la raison pour laquelle la révolte a éclaté là-bas, même si des groupes des villes s’y sont joints. Comme vous l’avez dit, j’ai écrit dans un de mes livres que les Britanniques avaient tué ou emprisonné la plupart des leaders politiques et militaires palestiniens. En 1947, quand les premières actions sionistes ont été mises en œuvre, sachant que le mandat britannique allait prendre fin, la société palestinienne avait été rendue totalement inoffensive et sans défense. Je pense que cela a contribué à l’incapacité des Palestiniens à résister, un an plus tard, en 1948, au nettoyage ethnique de la Palestine.

LMaDO : Votre travail d’historien a permis de lever le voile sur la plupart des mythes construits autour d’Israël. Parmi ces mythes, celui qui prétendait qu’Israël avait été créé car il était écrit dans la Bible que cette terre avait été donnée au peuple juif. Pouvez-vous nous parler de Teodor Herzl, connu comme le fondateur du sionisme, qui n’était pas du tout religieux et ne parlait d’ailleurs même pas Yiddish ?

Ilan Pappe : Effectivement, un des éléments du sionisme est habituellement oublié par les historiens : le mouvement a été créé pour séculariser la vie juive. À partir de là, il est impossible d’utiliser la Bible pour justifier l’occupation de la Palestine. J’ai pris pour habitude d’appeler le sionisme le mouvement de ceux qui ne croient pas en Dieu mais à qui Il a tout de même promis la Palestine.

Je pense que c’est une composante essentielle des problèmes internes à la société juive israélienne aujourd’hui. Il faut aussi noter que même avant Herzl certaines personnes se considéraient comme sionistes mais étaient totalement conscientes de la présence de Palestiniens en Palestine.

Ceux-là n’envisageaient pas la Palestine de la même manière et imaginaient des solutions différentes pour le problème de l’insécurité des Juifs en Europe. Pour Ahad Ha’Am (3), par exemple, la Palestine aurait pu être un centre spirituel et les Juifs qui ne se sentaient pas en sécurité en Europe devaient en partir ou s’installer dans des pays européens où ils ne seraient pas en danger.

Mais les chrétiens sionistes, qui existaient déjà à l’époque, les en ont empêché. Eux croyaient que le retour des Juifs en Palestine faisait partie d’un plan divin. Ils voulaient absolument que les Juifs retournent en Palestine car cela accélérerait la seconde venue du Christ. Et comme ils étaient également antisémites, cela leur permettait de faire d’une pierre deux coups : ils se débarrassaient en même temps des Juifs d’Europe. Il est primordial de revenir sur cette période pour comprendre que la formidable force créée par l’association de l’impérialisme britannique, du christianisme sioniste et, évidemment, du nationalisme juif n’a laissé que très peu de chances aux Palestiniens quand la machine s’est mise en route à la fin du XIXème siècle.

LMaDO : Vous avez raison d’ajouter la notion d’antisémitisme à ce cocktail. Lord Balfour et une majorité des dirigeants politiques de l’époque préféraient que les Juifs aillent vivre en Palestine car ils n’en voulaient pas en Angleterre ni dans le reste de l’Europe. Nous parlions, un peu avant cette entretien, de la manière dont le savoir est transmis, de l’enseignement en général et de l’histoire en particulier. Si l’histoire, qui a une importance capitale, était correctement enseignée cela permettrait sans doute de faire avancer la lutte pour la justice en Palestine, non ?

Ilan Pappe : Comme je le disais plus tôt, si vous ne remettez pas les événements dans leur contexte historique, si vous n’avez aucune connaissance des faits du passé, des racines du conflit alors vous acceptez l’image négative que le monde et les Israéliens donnent des Palestiniens. Par exemple, l’invention du terrorisme palestinien par les Israéliens et les pays occidentaux, un terrorisme qui ne viendrait de nulle part. Ils disent : « On ne sait pas pourquoi ces gens sont violents, peut-être parce qu’ils sont musulmans, peut-être que c’est leur culture politique », etc…

Mais si vous connaissez l’histoire, vous pouvez vous mettre à la place des Palestiniens et dire : « Attendez une minute, moi je comprends les racines de cette violence, je comprends comment elle est née. Qu’on vienne prendre ma maison est en soi un acte violent. Que j’aie eu raison ou tort d’essayer de résister par la violence, cette violence est née en réaction à la violence de l’invasion de mon espace, de l’endroit où je vis. Et si, en plus, cette invasion est accompagnée d’un désir de se débarrasser de moi, physiquement, qu’est-ce que je peux faire d’autre ? »

La dimension historique est donc importante pour mieux comprendre pourquoi le conflit perdure. Mais il ne faut également pas perdre de vue que nous n’arriverons jamais à changer l’opinion politique sur la question palestinienne si nous n’expliquons pas aux gens comment les informations qu’on leur transmet sur la situation sont manipulées. Cela est essentiel car il faut pouvoir comprendre comment certains mots sont utilisés comme « processus de paix », et comment certaines idées sont véhiculées comme « Israël est la seule démocratie au Moyen Orient » ou le « primi-tivisme palestinien ».

Il faut être conscient que ce langage est un moyen de manipuler l’information et de fabriquer une image, une opinion tellement forte qu’aucune autre ne pourra émerger. Je pense donc qu’il faut à la fois connaître l’histoire du lieu mais aussi comprendre la puissance du récit, de la manière dont on nous raconte l’histoire, comment elle est (re)construite, comment elle est manipulée. Si l’on est conscient de cela on peut alors réfléchir aux moyens de questionner cette version, de la mettre en cause.

Par exemple, les Israéliens arrivent toujours à faire croire que ce territoire, même s’il n’était pas vide, était rempli de gens qui n’avaient pas vraiment de liens ou de connexions avec le lieu, du coup, ils perdent la légitimité de revendiquer cette terre. 
Ils perdent leur légitimité puisqu’ils n’y tenaient pas vraiment, ils n’étaient pas vraiment là, ils étaient des bédouins en quelque sorte, des nomades. Et puis ils perdent leur légitimité parce qu’ils sont violents. Et puis après le 11 septembre 2001, ils perdent leur légitimité parce qu’ils sont musulmans.

On nous ressert continuellement cette litanie d’idées et de mots pour nous convaincre que quoi que les Israéliens fassent, il importe peu que vous ne soyez pas d’accord, puisque que de toutes façons il n’y a personne de légitime en face pour proposer autre chose. Tout dépend alors de la gentillesse des Israéliens.

Si vous étudiez attentivement le discours en vigueur depuis Oslo, vous verrez qu’il s’agit uniquement de concessions israéliennes. On ne parle que de « concessions ». Les Israéliens vont faire des concessions et peut-être il y aura la paix. Si l’on se base là-dessus, il n’y aura jamais de réconciliation. J’ai envahi votre terre et pris votre maison mais je suis assez généreux pour vous laisser revenir pour prendre votre canapé et aller vous installer ailleurs. Ce n’est pas vraiment un discours propice à la résolution d’un conflit, c’est même encore plus humiliant que l’invasion elle-même.

(1) On pourrait traduire cela par « Hors Cadre », ce livre n’a pas été traduit en français. À noter que le sous-titre de ce livre est : Combat pour la liberté académique en Israël
(2) Mouvement paramilitaire israélien actif sous le mandat britannique entre 1920 et 1948, devenu plus tard les Forces de Défense Israéliennes (IDF), ndt.

31 décembre 2013 – Le Mur a des Oreilles – Source : http://lemuradesoreilles.files.word…