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L’histoire en question: Le biais du narratif historique (Howard Zinn)

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Dans quelle mesure les livres d’histoire américains (mais pas seulement) sont-ils limités et orientés dans leur narratif ?

Entretien avec Howard Zinn en juillet 2008

Source vidéo et transcription en anglais:http://bigthink.com/videos/howard-zinn-on-the-limitations-of-american-history-books

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Question: En quoi les livres d’histoire traditionnels américains sont-ils limités ?

Howard Zinn: Le problème de base des livres d’histoire traditionnels est qu’ils sont nationalistes et élitistes. Par nationaliste, j’entends qu’ils regardent le monde d’un point de vue centré sur nous et qu’ils voient la politique américaine comme quelque chose de bénin.

Une histoire plus véritable et plus réaliste serait de regarder la politique étrangère américaine sur les quelques derniers siècles vraiment. Elle regarderait la politique étrangère américaine et la verrait pour ce qu’elle a été et est toujours: expansioniste, violente et militariste. En d’autres termes, ce serait une histoire qui serait vraiment honnête dans la mesure où nous nous attendons à ce que les individus soient honnêtes avec eux-mêmes et leur passé afin de rectifier leurs erreurs.

Faire cela n’est pas anti-patriotique ou anti-américain, à moins que vous ne pensiez qu’être américain veuille dire approuver tout ce que votre gouvernement fait ou qu’être patriote c’est soutenir tout ce que votre gouvernement fait ou dit.

Non, être honnête au sujet de notre passé, être honnête au sujet de ce que nous avons fait au monde, une histoire qui observe et analyse ce que nous avons fait du point de vue des indigènes natifs, des noirs, de spauvres, des femmes, du peuple qui en général a été complètement omis de l’histoire traditionnelle. Lorsque vous regardez notre histoire du point de vue du peuple, des gens de la base de la société, plutôt que du point de vue classique des gens “d’en haut”, tout est différent. Les politiques ne sont pas les mêmes. Vous avez soudainement un critère pour mesurer ce que le pays fait.

Question: Est-ce que les nations fortes comme les Etats-Unis ont intérêt à écrire des récits historiques justes et précis ?

Howard Zinn:  Les leaders de la nation n’ont pas intérêt. Les maisons d’édition des livres scolaires et universitaires n’ont pas non plus intérêt.

Les seules personnes qui ont intérêt sont les enseignants et les élèves / étudiants et les gens qui ne bénéficient en rien du système établi présentement. S’il doit y avoir un changement dans l’enseignement de l’histoire, cela devra se produire d’en-bas. Quel que soit le changement qui s’est produit jusqu’ici et il y a eu quelques changements dans la façon d’enseigner l’histoire, quelque changement que ce soit se produira parce que les profs et les élèves changeront d’attitude, ils lirons différentes choses, ils s’écarterons des livres teaditionnels, rejetteront les théories du “pas d’enfant laisser pour compte”, ses demandes, la standardisation des examens et des dates historiques et la vieille vision de regarder l’histoire au travers de l’œil des présidents, des hommes politiques et des généraux.

Cela viendra d’en-bas.

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« Être ignorant de l’histoire, c’est comme être né hier. » (Howard Zinn)

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“L’histoire des Hommes nous montre aussi l’équivalent du premier mouvement de révolte, celui des esclaves. Là où l’esclave se révolte contre son maître, il y a un homme dressé contre un autre, sur la terre cruelle, loin du ciel et des principes.”

~ Albert Camus ~

“Celui qui contrôle le passé contrôle le futur ; celui qui contrôle le présent contrôle le passé.”

~ George Orwell ~

“Des relations, nouvelles par leur ampleur, se sont nouées entre historiens professionnels et grande entreprise privée ou publique, industrielle ou financière.”

~ Annie Lacroix-Riz ~

 

Pourquoi les étudiants devraient étudier l’histoire

 

Extraits d’un entretien de l’historien Howard Zinn avec Barbara Miner de “Rethinking School”, Milwaukee, 1994

 

Source: Chapitre 12 du livre “Howard Zinn on Democratic Education”, Paradigm, 2005.

 

Traduit de l’anglais par Résistance 71, Mai 2015

 

Emphase de texte de notre chef et non des auteurs.

 

Miner: Pourquoi les étudiants devraient-il étudier l’histoire aujourd’hui ?

Zinn: J’ai commencé à étudier l’histoire avec une seule idée en tête: chercher des réponses aux affaires et aux problèmes du monde qui m’entoure. Au moment où je suis arrivé à l’université pour étudier, j’avais déjà travaillé dans un chantier naval, je m’étais enrôlé dans l’armée de l’air et j’avais été à la guerre en tant que bombardier. Je suis arrivé dans les cours d’histoire en posant des questions sur la guerre, la paix, la richesse, la pauvreté et la division raciale. Bien sûr, cela peut-être très intéressant d’explorer le passé, cela peut-être amusant, comme une sorte d’aventure de détective. Je peux argumenter juste pour l’argument ou la connaissance que cela implique, pour ajouter quelque chose à votre vie. Si cela est bon en soi, cela est infime en relation d’un objectif plus large qui serait d’essayer de comprendre et de faire quelque chose au sujet des problèmes auxquels nous devons faire face dans le monde actuel.

Les étudiants devraient-être encouragés d’entrer en histoire afin d’en sortir et ils devraient être découragés de faire de l’histoire et de s’y perdre comme certains historiens le font.

Miner: Que pensez-vous que sont les problèmes majeurs quant à l’enseignement de l’histoire américaine ici dans ce pays ?

Zinn: Un des problèmes majeur a été la focalisation intense et extrême sur l’histoire américaine en isolation totale avec le reste du monde. Toutes les nations en fait ont leur focalisation nationaliste sur leur propre histoire et ceci mène à des extrémités complètement absurdes. Il y a même des états ici, aux Etats-Unis, qui requièrent un cour d’une année sur l’histoire de cet état particulier.

Mais si vous voulez voir les Etats-Unis en relation avec l’histoire du monde, vous faites alors face à un problème, qui est que nous n’avons pas regardé, étudié le monde d’une manière équitable. Nous nous sommes concentrés sur le monde occidental. De fait, sur l’Europe occidentale.

[…]

Un autre problème qui saute aux yeux est l’emphase sur l’enseignement de l’histoire des Etats-Unis vue au travers des yeux des gens importants et puissants, au travers des présidents, du congrès, de la cour suprême des Etats-Unis, des généraux de l’armée ou des industriels. Les livres d’histoire ne disent pas: “Nous allons vous raconter l’histoire de la guerre contre le Mexique du point de vues des généraux”, mais ils nous expliquent les grandes victoires militaires […] En fait, bien trop souvent l’histoire d’une guerre est dominée par l’historiographie et l’analyse des batailles et ceci est en fait une façon de faire diversion des facteurs politiques qui se trouvent derrière chaque guerre.

[…]

Une autre chose qui est négligée dans l’histoire des guerres, celle contre le Mexique par exemple, c’est le point de vue des soldats eux-mêmes. […] En fait beaucoup de ces soldats désertèrent, par exemple, sept régiments sous les ordres du général Winfield Scott désertèrent sur la route de Mexico City.

[…] Il y a aussi le fait que je pense que c’est une bonne idée de raconter l’histoire sous un angle que personne n’a jamais approché dans ce pays et qui est: dites l’histoire d’une guerre du point de vue de l’autre côté… de “l’ennemi”. Reprenons notre exempe de la guerre contre le Mexique. Se posez la question de la vision de la guerre du point de vue des Mexicains en revient à se poser la question de savoir comment les Mexicains prennent-ils le fait que plus de 40% de leur territoire (NdT: qui appartient là encore aux Indiens ne l’oublions pas, Zinn ne l’oublie pas mais ce n’est pas le sujet ici….) leur ont été dérobés suite à cette guerre.

[…]

Miner: Comment empêchez-vous les leçons d’histoire de devenir des récitations de dates, de batailles, de membres du congrès et de présidents ?

Zinn: Vous prenez un incident ayant eu lieu dans l’histoire des Etats-Unis, vous l’enrichissez et vous trouvez des parallèles à faire avec la vie d’aujourd’hui. Une des choses des plus importantes est de ne pas se concentrer sur l’ordre chronologique des faits mais d’aller et venir dans les faits et trouver des similarités et des analogies. Vous devez souvent demander aux étudiants si un évènement historique particulier ne leur rappelle pas quelques choses qu’ils ont lu ou vu dans la presse, dans les médias récemment.

Quand vous insistez afin que les étudiants fassent des connexions entre ce qu’ils apprennent et le monde d’aujourd’hui, de se sortir d’un évènement historique particulier et parfois unique et d’essayer de trouver quelque chose qu’il aurait en commun avec un autre évènement passé, récent ou totalement présent, alors l’histoire devient vivante, elle n’est plus dans le passé mais s’actualise. Bien sûr vous devez posez les questions controversives aux étudiants, comme par exemple: “Etait-il juste que nous saisissions le territoire du Mexique ? Devons-nous en être fiers ? Devons-nous célébrer cet évènement ?” Les questions sur ce qui est “bien” ou “mal” doivent-être posées très souvent, tout comme celle sur la justice. Quand on demande aux étudiants “Ceci est-il bien ou mal ?” alors cela devient intéressant, ils peuvent alors avoir un débat tout particulièrement s’ils apprennent aussi qu’il n’y a pas de réponse simple, absolue, universelle et sur laquelle tout le monde est d’accord.

[…] Les enseignants doivent aussi s’occuper du problème que les gens ont été mal éduqués pour qu’ils deviennent dépendants du gouvernement, de penser que leur action suprême de citoyen est d’aller voter tous les deux, quatre ou cinq ans. C’est ici que s’inscrit l’histoire des mouvements sociaux… Ainsi ils doivent insister sur les mouvements sociaux de protestation, ce qui donne un aperçu aux étudiants qu’eux en tant que citoyens sont en fait les acteurs les plus importants de l’histoire.

[…]

Miner: Mais alors comment pouvez-vous promouvoir un sens de justice et éviter le piège de la relativité du style “Bon, certaines personnes disent ceci et d’autres cela” ?

Zinn: […] Je ne donne jamais deux facettes d’un évènement pour les laisser comme çà. Je prends position. Si par exemple je suis en train d’enseigner sur Christophe Colomb, je dis: “écoutez, il y a ces personnes qui disent qu’on ne peut pas juger Colomb avec nos standards du XXème siècle. (NdT: argument dit de “l’anachronisme”) Mais mon point de vue est que les standards moraux de base sont les mêmes que ce fusse au XVème siècle ou au XXème. Je ne donne pas des éléments historiques sur un plateau pour ensuite dire: ‘je me fiche de ce que vous choisissez de croire, les deux arguments sont valides’ ; non je leur fait savoir: ‘je suis concerné par votre choix, je ne pense pas que les deux arguements soient valides, mais vous avez parfaitement le droit de ne pas être d’accord avec moi.’ Je veux leur faire comprendre que si personne ne prend position, le monde demeurera inchangé et qui désire cela ?

Miner: Y a t’il des façons spécifiques par lesquelles des profs d’histoire peuvent promouvoir une perspective antiraciste ?

Zinn: Dans une grande mesure, l’objectif moral n’est pas considéré lorsqu’on enseigne l’histoire. Je pense qu’on doit donner aux gens les faits concernant l’esclavage, la ségrégation raciale, les faits liant la complicité du gouvernement avec la ségrégation raciale, les faits de la lutte pour l’égalité.

[…] Il est très important que les étudiants apprennent les relations entre le gouvernement des Etats-Unis et l’esclavage et l’aspect racial. Il est très facile de tomber dans le travers de croire et de faire croire que l’esclavage et la ségrégation étaient des phénomènes des états du sud. […] Il est important de savoir qu’Abraham Lincoln n’était en rien un précurseur ou un initiateur du mouvement anti-esclavagiste, mais juste un simple suiveur du mouvement qui vit le jour plus de 30 ans avant qu’il ne devienne président en 1860. Ce furent le président et le congrès des Etats-Unis qui ignorèrent les 13ème, 14ème et 15ème amendements de la constitution lorsqu’ils furent votés. Dans les années 1960, ce n’est pas Johnson et Kennedy qui furent les leaders et les initiateurs du mouvement pour l’égalité raciale, ce fut le peuple noir-américain.

Miner: En plus de s’intéresser aux mouvements sociaux et d’avoir une plus grande conscience de la perspective antiraciale, quelles seraient quelques méthodes thématiques pour changer la façon dont l’histoire est enseignée ?

Zinn: Je pense que le problème de classe sociale et de conflit de classes doit être plus honnêtement adressé, parce qu’il est quasiment ignoré dans l’histoire traditionnelle nationaliste. Ceci n’est pas valable qu’aux Etats-Unis, mais partout ailleurs en occident… Il y a une trop grande tendance à sous-estimer ces conflits de classes pour ne se concentrer que sur la création d’une identité nationale.

Miner: Comment l’enseignant peut-il interagir avec l’intersection de race, de classe et de genre en termes de l’histoire des Etats-Unis, en considérant que la classe laborieuse blanche a été complice consciemment ou inconsciemment de quelques actions absolument impardonnables ?

Zinn: La complicité de la classe blanche pauvre dans le racisme ou des hommes dans le sexisme sont des problèmes importants.

[…] On doit aussi reconnaître les problèmes de la classe laborieuse pauvre blanche afin de comprendre pourquoi elle s’est rendue coupable de racisme, parce qu’on ne naît pas raciste.

Lorsqu’ils discutent de la guerre civile/de sécession, les profs doivent dire qu’un très faible pourcentage de blancs des états du sud étaient propriétaires d’esclaves. Le reste de la population blanche était pauvre, voire très pauvre et ces gens furent poussés à soutenir l’esclavage et à être racistes au gré des messages de ceux qui contrôlent la société, disant que “c’était mieux pour eux si les nègres étaient mis en position inférieure” et que “ceux qui appelaient pour l’égalité des noirs menaçaient de facta les vies des gens blancs ordinaires.”

Il est important de montrer comment dans l’histoire de la lutte sociale, les noirs et les blancs ont été montés artificiellement les uns contre les autres ; d’expliquer que les ouvriers blancs se mettaient en grève et que des ouvriers noirs, Ô combien désespérés d’avoir du travail, étaient amenés dans les usines (par le patronat) pour remplacer les ouvriers blancs, comment les syndicats ouvriers blancs excluaient les ouvriers noirs, tout ceci menant à d’énormes antagonismes raciaux parfois meurtriers. Ainsi les questions de classe et de race sont imbriquées l’une dans l’autre, tout comme l’est aussi celle du genre pour le sexisme.

Une des façons trouvée pour donner une satisfaction aux hommes exploités et humiliés sur leurs lieux de travail est de leur donner le contrôle de la famille (patriarcat). Ainsi, humiliés au boulot, ils peuvent rentrer chez eux et humilier et abuser leurs épouses et leurs enfants.

[…] En toute circonstance de mauvais traitement racial et sexuel, il est important pour les étudiants et les élèves de comprendre que les racines d’une telle hostilité sont avant tout sociales, environnementales et situationnelles et ne sont pas inévitablement dûes à la nature humaine. Il est de surcroit très important de montrer que ces antagonismes divisent les gens les uns d’avec les autres, rendant ainsi très difficile pour eux de solutionner les problèmes communs en une action unifiée.

Miner: Comment peut-on expliquer les racines de cette complicité dans le racisme et le sexisme de la part de la classe laborieuse blanche sans tomber dans le piège de la justifier ?

Zinn: C’est toujours le problème semble t’il: comment expliquer quelque chose sans le justifier ? Ce problème est un problème théorique qui se doit d’être expliqué, parce qu’il mène souvent à la confusion. Vous devez impérativement dire et expliquer encore et toujours aux étudiants, qu’essayer de comprendre pourquoi les gens font telle ou telle chose ne veut pas dire que nous le justifions. Vous devez donner des exemples historiques spécifiques de ce problème ou comme je l’ai déjà suggéré, des exemples issus de la littérature.

Miner: Comment pouvez-vous enseigner à des étudiants blancs de prendre une perspective anti-raciste qui ne soit pas fondée sur la culpabilité par rapport aux mauvaises actions que des blancs ont faites à des personnes de couleur ?

Zinn: Si cette perspective est fondée sur la culpabilité, alors la fondation n’en est pas solide. Elle doit être fondée sur l’empathie, l’intérêt personnel qui en découle et sur la compréhension que la division entre les blancs et les noirs n’a pas seulement résulté en l’exploitation des noirs, bien qu’ils aient été les plus grandes victimes, mais que cela à empêcher les blancs et les noirs de s’allier afin d’amener un véritable changement social qui pourrait bien sûr leur être bénéfique à tous deux.

[…] De plus les gens devraient apprendre à ressentir de l’empathie pour les autres même s’il n’y a aucun effet ou intérêt personnel visible en prenière instance.

[…]

Miner: Est-il possible pour l’histoire d’être objective ?

Zinn: L’objectivité n’est ni possible, ni désirable.

Elle n’est pas possible parce que l’histoire est subjective, toute histoire, toute historiographie représente un point de vue. L’histoire est toujours une sélection parmi un grand nombre de faits et tout le monde fait cette sélection de manière différente, basée sur les valeurs de la personne et ce qu’elle pense être important. Comme ce n’est pas possible d’être objectif, il est nécessaire d’être honnête à ce propos.

L’objectivité n’est pas désirable parce que si nous voulons avoir un effet sur le monde, nous devons insister sur ces choses qui vont rendre les étudiants de plus actifs citoyens et des gens plus moraux.

[..]

Miner: Comment un professeur progressiste peut-il/elle promouvoir une perspective radicale au sein d’une institution bureaucratique et conservatrice ? Les enseignants poussent parfois les limites si loin qu’ils s’aliènent leurs collègues et se font virer ou ils ont si peur des conséquences qu’ils édulcorent ce qu’ils ont à dire. Comment un professeur peut-il/elle résoudre ce dilemme ?

Zinn: […] J’ai toujours pensé que le problème principal avec les profs d’université a été l’auto-censure (NdT: pour des raisons de carrières ou de fonds de recherche…). Je pense que la même chose doit être vraie pour les profs de Lycées, bien que nous devions être plus tolérants envers ces derniers car ils évoluent dans un environnement bien plus répressif que le notre. J’ai vue que bien des professeurs d’université n’ont pas de problèmes à utiliser mon livre “Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours” dans leur curriculum, ceci n’est pas vrai pour les profs d’histoires du secondaire. Ils ne peuvent pas avoir le bouquin officiellement adopté, ils doivent demander la permission de l’utiliser, ils doivent en photocopier des parties par eux-mêmes afin de les faire passer aux élèves, ils doivent se soucier des plaintes potentielles des parents et de ce que vont dire les chefs de leur département éducatif ou les directeurs/proviseurs des établissements.

[…] Les enseignants doivent prendre des risques. Le problème est de savoir comment minimiser ces risques. Une façon importante de le faire est de vous assurer qu’à chaque fois que vous présentez ces matériaux en classe, de dire et d’être clair sur le fait que ceci est subjectif, que c’est controversif, que vous n’établissez pas de lois pour les élèves. Une autre chose est aussi d’être extrêmement tolérant envers les élèves qui ne sont pas d’accord avec vous, vos vues ou envers des étudiants qui manifestent des propos ou attitudes racistes et/ou sexistes. Je ne veux pas dire tolérant au sens de ne pas défier ces idées, mais tolérant dans le sens de les traiter en êtres humains (NdT: Rappelons-nous qu’on ne naît pas raciste ni sexiste… On le devient par le jeu néfaste des circonstances sociales et politiques). Il est important de développer la réputation de ne pas donner de mauvaises notes aux élèves sur la base de leur désaccord avec vous. Vous devez créer une atmosphère de liberté dans la classe.

[…]

Miner: Les professeurs ne savent pas toujours où trouver ces autres perspectives, avez-vous des conseils là-dessus ?

Zinn: La perspective orthodoxe (Ndt: la doxa) est facile à obtenir et à suivre. Mais une fois que les enseignants commencent à regarder d’autres perspectives, une fois qu’ils commencent à quitter le “chemin”, ils vont très vite aller d’une chose à une autre.

Miner: Ce n’est donc pas si difficile et intimidant qu’on le pense ?

Zinn: Non. Tout est là. C’est dans la bibliothèque…

La fonction de l’histoire et de l’historien: Servir l’Homme dans la société… (Howard Zinn)

Posted in actualité, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, politique et social, résistance politique, sciences et technologies, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 31 août 2014 by Résistance 71

“Ceux qui pensent au sujet de l’histoire doivent décider au départ si l’histoire se doit d’être écrite et étudiée essentiellement pour le ‘bénéfice et l’utilisation des hommes’ ou plutôt principalement pour ‘un salaire et comme une profession”.

~ Howard Zinn citant Francis Bacon ~

“Refuser d’être l’instrument du contrôle social dans ce qui est essentiellement une société non-démocratique, commencer à vouloir jouer un petit rôle dans la création d’une véritable démocratie, voilà un boulot digne d’intérêt pour les historiens, pour les archivistes et finalement, pour nous tous.”

~ Howard Zinn, 1977 ~

 

Les historiens

 

Howard Zinn

 

Larges extraits du texte “The Historians”, publié en 1990 dans le livre “The politics of History”, University of Illinois Press.

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Même dans les années 1960, lorsque les étudiants, les noirs et les manifestants anti-guerre (du Vietnam) causaient certains troubles, ces historiens et philosophes qui philosophaient au sujet de l’histoire demeurèrent, à de rares exceptions près, impecablement académiques et dans le moule…

Carl Becker écrivit:

Pendant le siècle écoulé entre 1814 et 1914, une somme considérable et sans précédent de recherche a été effectuée, recherche concernant tous les domaines et champs d’action de l’histoire, une recherche minutieuse, critique, exhaustive et fatigante ! Nos bibliothèques sont remplies de cette connaissance emmagazinée du passé et jamais auparavant n’y a t’il eu une somme si importante de connaissance sur l’expérience humaine à la dispostion de l’humanité. Quelle influence a eu cette recherche experte sur la vie sociale de notre temps ? Cela a t’il fait quoi que ce soit pour restreindre la folie et l’imbécilité des politiciens ou pour améliorer la sagesse des hommes d’état ? Cela a t’il fait quoi que ce soit pour illuminer la masse des gens, ou leur a t’elle permis de penser et d’agir avec plus de sagesse ou de répondre aux questions de la société avec un sens plus aigu de la responsabilité ? Très peu en fait s’il y a eu quoi que ce soit en ce sens.

[…]

Nous qui pensons l’histoire, devons décider au départ si l’histoire doit-être écrite et étudiée principalement “pour le bénéfice et l’utilisation de l’Homme”, plutôt que primairement comme “un salaire et une profession”. De fait, la première question à poser à quelqu’un qui philosophe au sujet de quelque activité que ce soit est la suivante: Quel est le but ? Sans avoir d’objectif, comment pourrions-nous juger si un type de travail historique est préférable à un autre ?

[…]

Une question très pertinente serait en fait celle-ci: Dans quelle mesure les activités de l’American Historical Association et celles de ses membres ont elles focalisé la connaissance historique sur la solution des problèmes auxquels font face l’Amérique et le monde depuis les années 1950 ?

[…]

Dans bien des cas nous devons une fois de plus ne pas échouer à distinguer deux sortes de biais. Un de ceux-ci fait que l’historien penche vers certains buts humanistes (paix, santé, liberté etc…) et peut requérir de questionner les données d’une certaine manière, mais néanmoins de ne pas falsifier les réponses trouvées. L’autre biais se situe lorsqu’on est en charge de certains instruments (parti politique, nation, race, etc…), ce qui peut très facilement mener à la malhonnêteté dans l’évaluation des faits et à une certaine incongruité avec certains buts ultimes.

[…]

Par exemple nous trouvons un débat permanent parmi ces historiens qui insistent sur le fait que le boulot principal est un travail de narration et ceux qui insistent que le travail principal est un travail d’interprétation… Bien sûr la plupart des historiens font les deux, pourtant certaines histoires sont clairement plus narratives, tandis que d’autres sont plus interprétatives…

Pour moi, je dirai que l’historien, même lorsqu’il (elle) essaie de dire les détails d’un évènement aussi près de la réalité originale que possible, devrait avoir un but au-delà du fait de vouloir raconter quelque chose d’intéressant et ce but, décide pour lui ou elle, ce qu’il va décider de raconter, parmi le nombre infini d’évènements passés. Sa rhétorique est certes utile, quand l’histoire est une forme d’art, la narration d’une… histoire. Mais si l’histoire doit être plus que cela et j’argumente qu’elle doit l’être au vu de notre époque, alors cette rhétorique doit être utilisée pour mettre en valeur tout un set de valeurs humaines connectées avec les problèmes présents et urgents de l’Homme. Ceci demande plus par exemple que lorsque l’historien J.D. Hexter de l’université de Yale nous dit: “Mais le but de l’historien dans sa réponse aux données historiques est de rendre compte au mieux du passé comme il s’est déroulé.

[…]

Si nous partons de l’idée que l’histoire est connaissance et une connaissance pour le simple fait de connaître, alors Hexter est correct. Si nous partons de l’idée que la “méthode scientifique” est importante, en elle-même, alors l’historien théorique, “scientifique”, est sur la bonne voie. Mais si notre idée de départ est: Comment l’histoire peut-elle servir l’Homme aujourd’hui ? Alors cela n’a aucune importance de savoir si la méthode est narrative ou explicative. Car la question devient alors: Une narration de quoi ? Une explication de quoi ? Un narratif peut-être socialement tout à fait inutile ou au contraire révéler énormément de choses (de quelques questions qui se posent actuellement). Une explication peut-être sans aucune utilité ou extrêmement instructive.

[…]

Souvent, la réponse traditionnelle d’un historien que des gens harcelés supplient de les aider est la suivante: “Je contribue à augmenter votre quantité de connaissance au sujet du monde, mais mon travail n’est pas de vous aider à agir.” Ainsi l’historien allemand Gerhard Ritter dit: “… Le regard de l’historien est directement tourné vers le passé, celui de l’acteur (activiste) nécessairement vers le futur.

[…]

Ainsi, l’historien ne joue t’il pas inconsciemment un rôle de conserver la fabrique politique présente intacte en généralisant comme l’historien Gottcschalk le disait: “pour présenter une thèse à débattre” ? Comment peut-on échapper aux assomptions et aux rôles que notre propre culture nous presse de jouer ? Peut-être qu’en plongeant profond dans l’Histoire, nous pouvons nous rappeler ce que nous disait Francis Bacon: “La connaissance la plus ultime doit être au bénéfice et pour son utilisation par l’Homme.