Archive pour Howard Zinn histoire révisionnisme et activisme civique

Colombus Day aux Amériques: Fêter le colonialisme et le génocide…

Posted in actualité, altermondialisme, France et colonialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, média et propagande, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , on 15 octobre 2013 by Résistance 71

Ceux qui fêtent encore le « jour de Christophe Colomb » le 14 Octobre de chaque année, fêtent en fait le génocide, meurtre et pillage en règle d’un continent qui commença sur ce que sont aujourd’hui les Bahamas (Guahani) et Haïti et le République Dominicaine (Ispañola) en 1492.

Allons amis américains du nord et du sud… N’est-il pas plus que grand temps de réviser les « libres d’histoire » oligarchiques ? Il en va de même pour l’histoire de la colonisation européenne en Afrique et ailleurs dans les « livres d’histoire » écrit par les historiens sbires des comités d’entreprises idoines…

A lire (disponible en français): « Histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours » d’Howard Zinn. Son chapitre sur Christophe Colomb avait secoué et secoue encore l’Amérique…

Les Indiens des Amériques luttent, véritablement eux, contre le terrorisme d’État et religieux depuis 1492 ! Il est plus que temps de leur donner enfin justice.

— Résistance 71 —

 

Mutilation et autre carnage: Les 7 pires atrocités commises par Christophe Colomb

 

ICTMN

 

14 Octobre 2013

 

url de l’article original:

http://indiancountrytodaymedianetwork.com/2013/10/14/mutilation-and-other-carnage-7-worst-atrocities-committed-columbus-151747

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Aujourd’hui, le continent américain célèbre un homme qui a commis un esclavage obscène et inhumain, le viol et le génocide à grande échelle, comparable à ce qu’après lui, fit un Adolf Hitler. Indian Country Today Media Network fait la liste de quelques unes des cruautés les plus innommabales perpétrées par Christophe Colomb, infligées aux habitants des îles Caraïbes où il arriva.

RELATED: Myths and Atrocities About Columbus

1. Il fit couper les mains d’environ 10 000 autochtones sur ce qui est aujourd’hui Haïti (Hispañola) et la république Dominicaine. Colomb obligea tout indien Taino de 14 ans et plus de lui fournir “une cloche à faucon” d’or tous les trois mois. (NdT: les cloches à faucons étaient de petites cloches utilisés dans la chasse fauconière. Colomb fit distribuer des cloches aux indiens, car ceux-ci devaient remplir une cloche de poudre d’or tous les trois mois faute de quoi…) Ceux qui ne lui fournissait pas leur quota d’or étaient punis en “ayant leurs mains coupées et laissés mourir d’hémorragie”, rapporta le fils de Colomb Fernando.

2. Colomb faisait punir les petites offenses à sa loi draconienne en faisant couper le nez et les oreilles des indiens.

3. Colombus combattit la résistance à sa tyrannie en faisant lâcher des chiens de chasse sur les Indiens, qui étaient déchiquetés vivant. Des gens furent “mangés vivants” et “20 chiens de chasse furent lâchés et commencèrent à immédiatement déchiqueter les Indiens”, écrivit l’historien espagnol et prêtre catholique Bartolomé De La Casas, qui fut le témoin direct et oculaire de ce carnage.

4. Colomb et ses hommes chassaient les Indiens pour le sport et utilisaient les cadavres comme nourriture pour chiens. Si les cheins avaient faim, “Des bébés Arawak étaient tués pour les nourrir”, rapporta De las Casas.

5. Colomb fut un précurseur de la traite d’esclaves trans-atlantique. Alors qu’il exterminait une race complète en Haïti et en République Dominicaine, il commença également à enlister les Indiens des autres îles. Il les envoyait également en Europe comme esclaves. Un grand nombre d’Indiens moururent durant les traversées, tant et si bien que les Espagnols se tournèrent vers l’Afrique pour les esclaves. Le fils de Colomb fut en charge du premier échange d’esclaves de l’Afrique vers les Caraïbes en 1505.

6. Colomb encouragea ses hommes à violer les femmes autochtones aussi jeunes que dès l’âge de 9 ou 10 ans.

Dans un évènement particulièrement bien documenté, Colomb donna une jeune indienne adolescente à son homme d’équipage Miguel Cuneo, lorsqu’ils s’en retournèrent en Espagne. Elle “résista de toutes ses forces” à ses tentatives de la posséder sexuellement, alors “il la fouetta sans pitié et la viola”.

7. Colomb ordonnait à ses hommes de “couper les jambes des enfants qui se sauvaient afin de tester l’aiguisage de leurs lames”, d’après le rapport de De Las Casas. Les envahisseurs “grillaient” aussi les enfants “à la broche” et “hâchaient les enfants et les démembraient”.

References: Phillymag.com, Washington Post, University of North CarolinaL’holocauste américain: Christophe Colomb et la conquête du Nouveau Monde: démythifier une légende.

Résistance politique et désobéissance civile…

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Ce discours qu’Howard Zinn fit à Boston en 1971 en pleine guerre du Vietnam est d’une actualité on ne peut plus brûlante. Il est pathétique de constater que depuis plus de 40 ans, rien n’a changé. Il ne tient qu’à nous en fait de le faire et de reprendre la société en main…

— Résistance 71 —

 

Discours contre la guerre du Vietnam (larges extraits)

Discours donné au parc central du Boston Common le 5 Mai 1971

 

Howard Zinn

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~ Septembre 2013 ~

 

Six jeunes personnes furent jettés en prison avec moi hier à Washington DC, ils le furent pour avoir marché dans la rue ensemble en chantant “America is Beautiful”. Si Thomas Jefferson avait été à Washington hier marchant dans la rue, il aurait été arrêté également. Il était trop jeune et il avait de long cheveux et si Jefferson avait porté avec lui la Déclaration d’Indépendance hier à Washington, il aurait été inculpé pour conspirer de renverser le gouvernement avec ses co-complotistes George Washington, John Adams, Tom Paine et bien d’autres. De manière évidente, les mauvaises personnes sont en charge de la machine de la justice et les mauvaises personnes sont derrière les barreaux tandis que les mauvaises personnes sont aussi en position de prendre les décisions à Washington D.C […]

Beaucoup de gens sont troublés par la désobéissance civile. Dès que vous parlez de commettre des actes de désobéissance civile, ils deviennent énervés. Mais cela est exactement le but de la désobéissance civile, énerver les gens, de les déranger dans leur confort. Ceux qui commettent la désobéissance civile sont également perturbés et nous avons besoin de déranger ceux qui sont en charge de la guerre, parce que le président, par ses mensonges, essaie de créer une atmosphère de calme et de tranquilité dans l’esprit des gens alors qu’il n’y a aucun calme ni aucune tranquilité en Asie du Sud-Est et nous ne pouvons pas laisser les gens oublier cela.

Les gens qui s’engagent dans la désobéissance civile, s’engagent dans le plus petit dérangement de l’ordre qui soit afin de protester contre le meurtre, les assassinats de masse. Ces gens violent de petites lois insignifiantes, comme celles du passage sur la voie publique ou privée, ou celles du code de la route, afin de protester contre  la violation par leur gouvernement de la plus sacrée des lois, “tu ne tueras point”. Ces gens qui commettent la désobéissance civile ne font de mal à personne, ils ne font que protester contre la violence du gouvernement.

[…]

Nous grandissons dans une société sous contrôle et le langage même que nous utilisons est corrompu depuis le temps où nous apprenons à parler et à écrire. Ceux qui ont le pouvoir décident du sens des mots que nous utilisons. Ainsi on nous dit que si une personne tue une autre personne, cela s’appelle un meurtre, mais si un gouvernement tue des centaines de milliers de personnes, c’est du patriotisme.

On nous dit que si une personne entre sans invitation dans la maison d’une autre personne, ceci représente une entrée en force ou une effraction, mais que si un gouvernement envahit un autre pays, cherche et détruit les villages, les maisons de ce pays, ceci est en fait la marque qu’il remplit sa responsabilité vis à vis du monde.

[…]

Alors les anciens combattants vont jeter leurs médailles et les soldats vont refuser de se battre et les jeunes hommes refuseront de se laisser enrôler et les femmes défieront l’état et nous refuserons de payer nos impôts et nous désobéirons. Et ils diront que nous perturbons la paix publique, mais il n’y a pas de paix. Ce qui les dérange vraiment est que nous dérangeons la guerre.

[…]

Soyons non-violents. Nous allons manifester et protester contre la violence. Nous enfreindrons quelques lois dans le processus. Nous allons interférer avec le statu quo. Mais ceci ne représente pas de terribles crimes. Il y a en revanche de terribles crimes commis, mais s’assoir en se tenant les bras, ce n’est pas un terrible crime. La guerre est le grand crime de notre âge.

Nous serons peut-être mis en état d’arrestation, mais il n’y a aucune honte d’être arrêté et d’aller en prison pour une juste cause. La honte c’est de faire le boulot de ceux qui perpétuent la guerre. Vous les policiers, vous tous policiers ici présents à qui on demandera demain de procéder à des arrestations, rappelez-vous que ce sont vos fils qui sont également enrôlés pour aller se faire tuer à la guerre et que ce sont vos fils aussi bien que les nôtres, qui iront mourir pour le grand profit de General Motors et de Lockheed Martin. Que ce sont vos fils également dont ils veulent la mort pour le profit politique de maires comme Daleys and Spiro Agnews…

Ainsi vous les policiers devez jeter vos matraques, vos armes et vos gaz lacrymogènes. Devenez non-violents et apprenez à désobéir aux ordres de la violence pour la violence. Vous, les agents du FBI, qui circulez en civil dans la foule ici présente, hey, ne voyez-vous pas que vous violez l’esprit même de la démocratie par vos actions ? Ne voyez-vous pas que vous vous comportez comme la police secrète d’un état totalitaire ? Pourquoi obéissez-vous à J. Edgar Hoover ? Pourquoi obéissez-vous aux mensonges d’un bourreau, qui agit comme le dictateur d’un pays comme le Paraguay au lieu d’un fonctionnaire au service du public dans un état soi-disant démocratique ? Rappelez-vous membres du FBI, vous êtes les membres d’une police secrète et vous devez apprendre ce que la police secrète allemande n’a pas appris à temps: désobéir.

Donc vous policiers et vous membres du FBI, si vous voulez arrêter des gens qui ont violés et violent toujours les lois, alors vous ne devriez-pas être ici. Vous devriez être à Washington DC… Vous devriez y aller immédiatement et mettre en état d’arrestation le président des Etats-Unis et ses conseillers et les faire inculper pour dérangement et de bris la paix du monde.

Source: “Howard Zinn Speaks, collected speeches 1963-2009” Anthony Arnove, 2012, Haymarket Books

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Howard Zinn (1922-2010), historien, dramaturge, activiste américain. Professeur d’histoire et de science politique à l’université de Boston, il est l’auteur de nombreux livres dont celui qui revolutionna l’enseignement de l’histoire aux Etats-Unis: “Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours. Il a été grandement impliqué dans le mouvement des droits civiques dans les années 1960 et dans le mouvement contre la guerre du Vietnam dont il fut un des leaders marquant dans les années 1970.

Zinn se définissait comme un “socialiste démocrate”, proche de l’anarchisme sans le dire. De ses propres mots: “Un socialisme sans prisons”. Il dira aussi qu’il “prendrait de l’anarchisme sa contestation de l’autorité et la pratique de la société décentralisée”.

A voir sur la philosophie politique d’Howard Zinn, cet entretien en anglais (activez le sous-titrage français…)

http://www.youtube.com/watch?v=RF7GoDYEbfQ

Le rôle de l’histoire dans la résistance politique… et inversement… (Howard Zinn)

Posted in actualité, documentaire, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, N.O.M, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique with tags , , , , , , on 22 juillet 2013 by Résistance 71

“Si la démocratie avait un sens, si elle devait aller au delà des limites du capitalisme et du nationalisme, ce ne viendrait pas, si l’histoire nous sert de guide, d’en haut. Cela viendrait des mouvements citoyens, éduquant, organisant, agitant, faisant grève, boycottant, maifestant et menaçant ceux au pouvoir de déranger la stabilité dont ils ont besoin.”

* * *

“Si la période coloniale de notre histoire constitue notre naissance et notre enfance, nous ne sommes pas nés ‘libres’. Nous sommes nés au milieu de l’esclavage, du semi-esclavage, de la pauvreté, du monopole foncier, des privilèges de classe et des conflits de classe; ceci n’est même pas le dire le plus durement que nous le pourrions, car l’histoire a toujours été écrite par les classes moyennes et supérieures et n’a que très rarement été capable de capturer ne serait-ce qu’un flash de la misère réelle de la vie de la classe d’en bas.”

~ Howard Zinn ~

 

Postface “Une Histoire Populaire des Etats-Unis” (Extraits)

 

Howard Zinn

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 depuis l’édition américaine de 2005 ~

 

[…] Lorsque je me suis mis à écrire ce livre, j’enseignais l’histoire et ce qui est pompeusement appelé la “science politique” depuis plus de vingt ans. La moitié de ce temps, j’ai été impliqué dans le mouvement des droits civiques dans le Sud (durant mon temps d’enseignement au Spelman College d’Atlanta en Georgie) ; puis il y a eu dix ans d’activisme contre la guerre du Vietnam. Ces expériences ne furent pas vraiment une recette pour la neutralité quant à l’écriture et l’enseignement de l’histoire.

Mais mon parti-pris a sans aucun doute été façonné bien plus tôt, par mon environnement familial, celui d’une famille ouvrière immigrante à New York, par mes trois années de travail comme ouvrier de chantier naval et par mes fonctions de guerre dans l’US Air Force sur le théâtre des opérations européen durant la seconde guerre mondiale, où je fus personnel navigant de bombardier. Ceci se passa avant que je fasse mes études universitaires sous la loi du GI bill of rights et que je commence à étudier l’histoire.

Dès le moment où j’ai commencé à enseigner et à écrire, je n’avais aucune illusion quant à “l’objectivité”, si cela voulait dire éviter un point de vue. Je savais qu’un historien (ou un journaliste, ou quiconque racontant une histoire) était forcé de choisir parmi un nombre infini de faits, ce qu’il devait présenter, ce qu’il devait omettre et que cette décision inévitablement reflèterait, consciemment ou non, les intérêts de l’historien.

[…]

Il n’y a pas quelque chose qu’on peut qualifier de fait pur, qui n’est pas sujet à interprétation. Derrière chaque fait présenté au monde par un enseignant, un écrivain, quiconque, il y a un jugement, une opinion. Le jugement qui a été passé en l’occurence est que ce fait est important et que d’autres, omis, ne le sont pas.

Il y avait des thèmes d’importance profonde pour moi que je ne trouvais pas dans les histoires orthodoxes qui dominaient la culture américaine. La conséquence de ces omissions n’a pas été simplement de nous donner une vue tronquée du passé, mais ce qui est plus important, de nous induire totalement en erreur au sujet du présent.

Par exemple, il y a le problème de classes. Il est prétendu, comme dans le préambule de la Constitution, que c’est “Nous, le peuple”, qui avons écrit ce document, plutôt que cinquante-cinq hommes blancs privilégiés dont les intérêts de classe demandaient un gouvernement fort et centralisé. Cette utilisation du gouvernement pour des objectifs de classe, pour servir les riches et les puissants, a continué tout au long de l’histoire américaine, jusqu’à ce jour. Ceci est travesti par un langage qui suggère que nous tous, riches et pauvres et classe moyenne, avons un intérêt commun.

[…]

Lorsque le président déclare joyeusement que “notre économie est forte et en bonne santé”, il ne reconnaîtra pas le fait que cela n’est pas vrai pour 40 ou 50 millions de personnes qui galèrent pour survivre, bien que cela soit modérément juste pour la classe moyenne et très juste pour le 1% des plus riches qui possèdent plus de 40% de la richesse de la nation.

Des étiquettes sont mises sur les périodes de notre histoire qui reflètent le bien-être d’une classe et ignore complètement le reste de la société. Quand j’ai étudié les archives du député Fiorello LaGuardia des années 1920 et qui représentait le district de East Harlem (New York), j’ai lu des lettres de femmes au foyer désespérées, leurs maris sans travail, leurs enfants affamés, incapables de payer leur loyer, et tout ceci dans la période dite de “L’âge du Jazz” ou des “rugissantes années vingt”.

Ce que nous apprenons du passé ne nous donne pas la vérité absolue sur le présent, mais cela peut nous inciter à scrutiniser plus avant les déclarations faites par les leaders politiques et les “experts” cités dans la presse.

L’intérêt de classe a toujours été masqué derrière le voile passe-partout de “l’intérêt national” ou de la “raison d’état”…

[…]

Y a t’il un “intérêt national” quand juste quelques personnes décident d’une guerre et qu’un grand nombre d’autres personnes, ici et à l’étranger, sont tués ou mutilés en résultat d’une telle décision ? Les citoyens ne devraient-ils pas demander dans l’intérêt de qui faisons-nous ce que nous faisons? Dès lors, pensais-je, pourquoi ne pas raconter les histoires des guerres non pas vues par les yeux des généraux et des diplomates, mais par ceux du simple soldat, des parents qui reçoivent le télégramme bordé de noir, et même de “l’ennemi”.

Ce qui me frappa le plus lorsque j’ai commencé à étudier l’histoire, c’est de constater comment la ferveur nationaliste, inculquée dès l’enfance par les serments d’allégeance, les hymnes nationaux, l’agitation de petits drapeaux et la propagande réthorique, avait envahi les systèmes éducatifs de tous les pays, incluant le notre. Je me demandais à quoi ressemblerait la politique étrangère des Etats-Unis si on éliminait les frontières dans le monde, du moins dans nos esprits et si nous pensions que chaque enfant quel qu’il soit, est le notre. On ne pourrait alors plus lâcher de bombe atomique sur Hiroshima ou de napalm sur le Vietnam, ou faire la guerre n’importe où, parce que les guerres, spécifiquement en notre époque, sont toujours des guerres contres les enfants, et en fait, nos enfants.

Et puis il y a, même si nous voudrions l’effacer, le problème irréductible des races. Cela ne m’est pas apparu de suite quand je me suis immergé dans l’histoire, de constater à quel point l’enseignement et l’écriture de l’histoire étaient détournés par l’escamotage des personnes non blanches. Oui, les Indiens étaient là, puis ils étaient partis. Les noirs étaient visibles comme esclaves, puis libres, sont devenus invisibles. C’était une histoire de l’homme blanc.

Du CP au Doctorat, il ne m’a été donné aucune indication que l’arrivée de Christophe Colomb dans le nouveau monde initia un génocide sans précédent, dans lequel la population indigène d’Espagnola (NdT: Aujourd’hui Haïti) fut annihilée.

[…]

Je fus invité en 1998 à faire un discours dans un symposium au Faneuil Hall historique de Boston au sujet du massacre. J’ai dit que je serai heureux de le faire aussi loin que je n’ai pas à parler du massacre. Mon discours ne fut pas au sujet du meurtre de cinq colons par les troupes anglaises en 1770; je pensais que je devais attirer l’attention sur quelque chose d’autre que ce qui avait servi de fonction patriotique pour plus de deux cents ans. Donc, je décidais de parler des massacres de gens qui n’étaient pas blancs et qui eurent lieu au cours de notre histoire, ce qui ne renforcerait pas le sentiment patriotique mais nous rappellerait la longue tradition et héritage de racisme dans notre pays, toujours couvant sous la braise et dont on doit faire attention.

Tous les élèves américains apprennent à l’école au sujet du massacre de Boston. Mais qui apprend du massacre de 600 hommes, femmes, enfants, vieillards de la tribu des Péquots en Nouvelle-Angleterre en 1637 ? Ou du massacre en pleine guerre de sécession de centaines de familles indiennes à Sand Creek, Colorado par l’armée américaine ? Ou de l’attaque par 200 cavaliers de la cavalerie US qui détruisit et massacra les occupants d’un village des Indiens Piegan dans le Montana en 1870 ?

Ce ne fut pas avant que je rejoigne la faculté du Spelman College d’Atlanta, une université pour jeunes femmes noires, que je commençais à lire les historiens afro-américains, qui n’apparurent jamais sur la liste des auteurs à lire lors de mes études doctorales, des auteurs tels W.E.B Du Bois, Rayford Logan, Lawrence Reddick, Horace Mann Bond ou John Hope Franklin. Nulle part dans mon éducation d’historien n’avais-je appris au sujet des massacres de noirs qui eurent lieu encore et toujours au cours de notre histoire, dans le silence retentissant d’un gouvernement national ayant juré sur la constitution de protéger les droits et l’égalité de tous.

Ce fut dans l’Est de St Louis en 1917 que se déroula une des émeutes raciales qui eurent lieu dans ce que les livres d’histoire blancs classifient de l’ère “progressiste”. Là, des travailleurs blancs, courroucés par la venue de travailleurs noirs, massacrèrent environ 200 personnes, provoquant un article de dénonciation retentissant de W.E.B Du Bois intitulé: “le massacre d’East St Louis” et qui fit dire à la célèbre artiste Joséphine Baker: “Rien que l’idée de l’Amérique me fait trembler de toute part et me donne des cauchemars.”

J’ai voulu, en écrivant ce livre, éveiller une plus grande conscience sur le conflit de classes, sur l’injustice raciale, sur l’inégalité des sexes et sur l’arrogance nationale.

[…]

Oui, nous avons dans ce pays, dominé par la richesse des corporations et la puissance militaire et deux partis politiques antiques, ce qu’un conservateur appeuré a qualifié de “culture antinomique permanente”, défiant le présent et demandant un nouveau futur.

C’est une course à laquelle nous pouvons tous choisir de participer ou de juste regarder. Mais nous devons savoir que notre choix aidera au résultat final.

Je pense à ces mots du poète Shelley, récités entre elles par des ouvrières du textile de New York au début du XXème siècle:

« Rise like lions after slumber / Lever vous comme les lions au sortir de leur torpeur

In unvanquishable number ! / En nombre invincible !

Shake your chains to earth, like dew / Telle la rosée, secouez vos chaînes au sol

Which in sleep had fallen on you / Qui sur vous sont tombées en votre sommeil

Ye are many; they are few ! / Vous êtes nombreux; ils sont peu ! »

 

=  =  =

 

Nous avons une question pertinente à poser, elle est la suivante:

 

OU EST LE HOWARD ZINN FRANCAIS ?…

Histoire et propagande… Pour une réappropriation populaire de l’histoire ~ 4ème partie ~

Posted in actualité, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, média et propagande, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique with tags , , , , , , , on 5 mai 2013 by Résistance 71

Quatrième article sur la recherche historique hors des sentier battus comme nous l’avions annoncé dans notre récent article « L’histoire science sociale, science primordiale », il faut nous réapproprier l’Histoire, l’historiographie des évènements et empêche la caste dominante de nous dicter son histoire, sa vision des plus utile de l’histoire…

Aujourd’hui avec l’historien américain Howard Zinn, qui nous montre en quoi l’histoire peut-être bien différente selon l’angle d’approche des évènements et comment l’histoire populaire, le narratif et les actions des sans noms ont en fait bouleversé la politique et la société au fil du temps.

Ne laissons jamais quiconque nous dire que nous ne sommes rien, que nous sommes ignorants et incapables de prendre de justes décisions pour nous-mêmes et notre société. Nous sommes en fait les seuls qui savent ce qui est bon pour nous. Réviser l’Histoire est une mesure de salubrité publique afin de nous remettre, nous les peuples au centre du pouvoir décisionnaire.

— Résistance 71 —

*  *  *

“Les gens devraient aller là où on leur interdit d’aller, devraient dire ce qu’il n’est pas bien de dire et rester lorsqu’on leur demande de partir.” (Howard Zinn)

 

La nouvelle histoire

 

Howard Zinn (1974)

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Il y a un changement très sain dans la manière d’écrire l’histoire ces jours-ci. Nous entendons bien plus parler des couches profondes de la société, ces mêmes couches qui ont été si longtemps submergées et réduites au silence sous des volumes de mémoires produits par l’élite politique et les histoires écrites par les intellectuels.

Des pages d’un nouveau livre intitulé “Tous les dangers de Dieu”, un noir américain non éduqué, Nate Shaw, nous parle de sa vie, avec grande sagesse, et avec les rythmes des terres du sud dans son langage. Et nous écoutons maintenant ceux que nous pensions morts. Dans le livre de Dee Brown “Enterrez mon cœur à Wounded Knee”, le chef Joseph défie les envahisseurs: “Peut-être pensez-vous que le créateur vous a envoyé ici pour disposer de nous comme bon vous semble.” Et Nuage Rouge nous parle des massacres dont son peuple a été victime.

Le graffiti est sorti du mur. C’est une évasion de prison. Tommy Trantino, un artiste et poète en prison pour la vie, commence son “Lock the Lock” avec une narration inoubliable de sa rencontre avec la loi en école primaire dans son “La culture de l’agneau”.

Des femmes parlant depuis le passé, disent leur histoire cachée dans la collection des mémoires d’Eve Merriam: “Growing up Female in America” et la nouvelle maison d’édition Feminist Press publie de vieux trésors comme “La vie dans les hauts-fourneaux”.

Des ouvriers parlent franchement à Studs Terkel, qui enregistre leurs voix dans “Temps difficiles” et “Travailler”.

Pourquoi recevons-nous maintenant plus d’histoires du fin fond de la société ? Peut-être à cause du tumulte du mouvement social en Amérique ces quinze dernières années. Peut-être parce que nous avons moins confiance ces jours, en la parole de ceux qui sont célèbres et reconnus.

Maintenant nous sommes offusqués de la définition de l’Histoire faite par Kissinger dans son livre “La restauration d’un monde” dans lequel il écrit ceci: “L’Histoire est la mémoire des états”.

Lire l’histoire de la guerre du Vietnam du point de vue de Henry Kissinger, c’est accepter que les troupes américaines furent retirées du Vietnam et qu’un armistice fut signé comme le fruit d’une bonne diplomatie bien sentie (la sienne, bien sûr) à Paris.

Une telle histoire ignorerait non seulement la résistance impressionnante du paysan vietnamien contre la plus puissante machine de guerre au monde, mais il éliminerait également des mémoires l’énorme mouvement anti-guerre qui se développa aux Etats-Unis entre 1965 et 1970. Dès 1968, la moitié des conscrits de la Californie du nord appelés dans l’armée, ne se présentaient plus à l’appel. Un jour de 1969, le 15 Octobre, le jour du moratoire, deux millions d’Américains se rassemblèrent dans des milliers d’endroits à travers la nation pour protester contre la guerre. Le mouvement se propagea dans les forces armées et vit des soldats en patrouille au Vietnam portant un brassard noir en signe de protestation.

Mr Nixon a dit que les manifestants n’eurent aucun effet sur lui. Mais les documents du Pentagone, documents qui n’étaient pas destinés à devenir public, racontent la véritable histoire: Qu’au début de 1968, le gouvernement de Lyndon Johnson fut dissuadé d’emprunter une voie politique d’escalade militaire au Vietnam, non seulement par l’esprit combatif vietnamien, mais aussi par la peur viscérale d’une augmentation de la résistance à la guerre aux Etats-Unis mêmes. Les archives du Watergate montrent un Nixon tellement inaffecté par l’opposition, qu’il entrait dans une transe quasie hystérique à la simple vue d’un groupe de manifestants près de la Maison Blanche.

Il est important que nous ayons plus d’histoire du bas de la société. Nous avons cru bien trop longtemps dans le fait que nous sommes inutiles et sans défense et la nouvelle histoire nous dit comment parfois, des mouvements de gens qui ne semblent pas avoir tant de pouvoir, peuvent sérieusement secouer les riches et puissants. Même les éjecter de leur siège de pouvoir. Même les mettre dans les prisons qu’ils préparaient pour d’autres.

 

Article publié dans le Boston Globe du 20 Décembre 1974 sous le titre “History Writing Changes” et repris dans son livre “On History” (2001)

 

Résistance politique: Coopérative audiovisuelle… Soutenez la réalisation d’un grand documentaire en français sur Howard Zinn !

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, documentaire, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, Internet et liberté, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique with tags , , , , , , , , , , on 29 janvier 2013 by Résistance 71

Tant que les lapins n’auront pas d’historien…

 

 

Par Daniel Mermet

 

 

Les Mutins de Pangée

 

 

20 Janvier 2013

 

A propos du documentaire: “Howard Zinn, une histoire populaire”, documentaire en cours de production d’Olivier Azam et Daneil Mermet.

 

L’histoire sera racontée par les chasseurs. Des histoires de victoires et de clairons tout en faisant discrètement nettoyer les trainées de larmes et de sang sur le parking du supermarché de la civilisation. Mais l’histoire que préfèrent raconter les chasseurs, c’est pas d’histoire du tout. À part pour le code de leur carte bancaire, les lapins n’ont pas besoin de mémoire.

En France aussi les chasseurs et leurs chiens font de grands efforts pour faire oublier la mémoire des luttes, 1789, 1871,1936, 1968, oublions ces horreurs, c’est la fin de l’Histoire. Ils prennent les Etats-Unis en exemple. Voyez, pas de lutte de classes aux Etats-Unis, pas de lutte fratricide, n’importe qui peut s’enrichir. Ou bien tu es un entrepreneur ou bien tu es un assisté, mon gars. Suffit de travailler dur et de craindre Dieu. Et s’il faut parfois aller défendre la liberté et la démocratie à travers le monde, c’est toujours au nom de la Justice avec les larmes aux yeux et la main sur le cœur.

Par la séduction et la répétition, cette propagande s’est infiltrée partout jusqu’à devenir une évidence indiscutable. En France, la critique de l’hégémonie des Etats-Unis risque de vous faire accuser d’antiaméricanisme. Et même d’antisémitisme ! Selon le philosophe français Bernard Henri-Levy « l’antiaméricanisme est une métaphore de l’antisémitisme » (« Ce grand cadavre à la renverse », octobre 2007, page 165).

Howard Zinn est de ceux qui résistent à l’irrésistible. Il est du parti des lapins, le parti de ceux qui sont à l’autre bout du fusil, les Indiens devant les conquérants, les esclaves qui fuient dans les marais, les ouvrières et leurs enfants face au peloton de la  Garde civile, les déserteurs, les militants, les résistants. Sans idéaliser les victimes, sans trahir l’histoire, il fait simplement sortir de l’ombre ces instants où des femmes et des hommes ont réussi à résister, à s’unir et parfois même à l’emporter. Afin, dit-il de « redonner espoir ».En France,  Zinn est connu d’un cercle d’initiés, mais on ne mesure pas bien sa popularité aux Etats-Unis. Pas seulement dans les syndicats ou les universités, mais aussi dans des dessins animés comme Les Simpsons. Ou pour Bruce Springsteen qui s’inspire  entièrement des idées de Zinn pour son album Nebraska.

On retrouve souvent la phrase de Noam Chomsky : « Zinn a transformé le regard des américains sur eux-mêmes ».

Avec ce film nous voulons contribuer à changer le regard des Français sur les Etats-Unis. Pas moins !

Car les lapins ne s’enfuient pas toujours, il arrive même qu’ils profitent du sommeil des chasseurs et qu’ils leur volent leurs fusils et qu’ils les fassent reculer jusqu’au bord de la falaise. Et même au-delà.

 

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Soutenez la coopérative audiovisuelle des Mutins de Pangée pour aider à la réalisation finale de ce documentaire sur Howard Zinn:

http://www.lesmutins.org/Howard-Zinn-une-histoire-populaire,52.html

Résistance politique: Plus les choses changent… et plus nous devons entendre Howard Zinn

Posted in actualité, altermondialisme, démocratie participative, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 30 novembre 2012 by Résistance 71

Nous l’avons dit ici à maintes reprises: Zinn est essentiel… Nous avons traduits certains textes de celui qui est sans nul doute l’historien le plus influent de l’histoire de l’humanité. Certains peuvent nous reprocher de nous attacher à un historien américain qui n’a (en apparence) que peu de relevance pour la France et la situation à laquelle nous devons faire face. Nous pensons que rien n’est plus faux !

Observons le parcours de la France, spécifiquement depuis 2001, devenue un satellite de l’empire anglo-américain, nos élites auto-proclamées futiles ont directement rattaché la France à l’empire, en cela nous sommes devenus complètement dépendant de celui-ci. En conséquence, il est plus qu’important aujourd’hui de comprendre ce que sont les Etats-Unis et de démythifier un pays, dépeint comme « le phare de la démocratie et du monde libre ». alors qu’il est fondé sur le vol, le mensonge, la trahison perpétuelle, le génocide et la déception du peuple. Pour analyser cela et bien le comprendre, Howard Zinn est essentiel. Son travail de recherche, son approche historique des évènements par les archives populaires, son activisme politique aux côtés des mouvement anti-ségrégationistes et anti-guerres, nous offrent la pensée ayant le recul historique nécessaire pour établir une critique objective et constructive de l’impérialisme occidental dont le pays du goulag levant (ex-USA) est le porte-étendard pour toujours plus de misère dans le monde.

Nous l’avons dit et le répétons: L’Histoire est l’outil, l’arme contre l’oppression, pourvu que l’on sache s’en servir. Cela n’est pas un hasard si l’Histoire aujourd’hui et depuis un bon moment est « sous influence » oligarchique. Orwell disait dans son célèbre roman « 1984 »: « Celui qui contrôle le passé, contrôle le futur. Celui qui contrôle le présent contrôle le passé. » Rien de plus vrai.

« J’essaie de réécrire l’Histoire afin de refléter le point de vue de ces gens qui ont été exclus; parce que l’Histoire que nous avons eue jusqu’à présent, n’a été que l’histoire vue d’en haut, l’histoire du point de vue des politiciens, des généraux, des militaristes, et des industriels. Oui, je désire changer cette histoire pour donner enfin une idée de ce que les gens normaux ont souffert et ce que les gens ordinaires ont fait pour changer leur vie. » (Howard Zinn)

Ces livres de Zinn ont été traduit en français, lisez-les. Offrez-les pour les fêtes… Apprenons sans cesse de l’histoire, la vraie !

  • « Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours »
  • « Désobéissance civile et démocratie: Sur la justice et la guerre »
  • « Une histoire des Etats-Unis pour les ados » en deux parties
  • « L’impossible neutralité: Autobiographie d’un historien militant »
  • « La bombe: de l’inutilité des bombardements »
  • « En suivant Emma: Pièce historique en deux actes sur Emma Goldman, anarchiste et féministe américaine »
  • « Karl Marx le retour: Pièce historique en un acte »
  • « La mentalité américaine »

— Résistance 71 —

 

Les échos de la voix d’Howard Zinn

 

David Swanson

 

Le 25 Novembre 2012,

 

url de l’article original:

http://www.globalresearch.ca/howard-zinns-echoes/5313211

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

 

Cela va faire trois ans qu’Howard Zinn nous a quitté et mes oreilles résonnent toujours plus fort de sa voix. Je m’attends à ce que cet effet continue pour les décennies, les siècles à venir, parce que Zinn parlait de besoins et de sujets qui perdurent. Il enseignait des choses qui doivent être réapprises encore et toujours, alors que les tentations qui pèsent sur elles sont si fortes. Il enseignait ces choses comme personne d’autre.

Nous aimons employer le mot “nous” et nous aimons y inclure tout ce que la constitution prétend qu’il doit y être inclus, particulièrement le gouvernement. Mais le gouvernement a une sérieuse tendance à agir contre nos intérêts. Les milliardaires par définition, agissent contre nos intérêts. Zinn nous a mis en garde sans relâche du danger à autoriser ces pouvoirs à utiliser le mot “nous” pour nous inclure dans des actions auxquelles nous nous opposerions en temps normal. C’est une habitude que nous avons que ce soit en parlant de sports, de guerres, de politiques économiques, mais le danger d’un spectateur criant “nous avons marqué” n’est pas le même que celui de millions de spectareurs clâmant: “Nous avons libéré l’Afghanistan !”

Nous aimons penser que les élections sont une part centrale et importante de la vie civique et comme un moyen d’avoir un impact signifiant sur le futur. Non seulement Zinn nous a averti contre cette mauvaise perception avec des exemples historiques incisifs et édifiants et avec la conscience de la valeur de la lutte pour le droit de vote des afro-américains dans le sud des Etats-Unis, mais il fut également partie prenante de cette lutte et nous mit en garde à cette époque contre des attentes déplacées.

Nous voulons penser que l’histoire est forgée par les actions d’individus importants, de leaders. Nous voulons penser que la guerre est un outil de dernier recours, comme démontré dans notre liste “des bonnes guerres”, qui généralement incluent la guerre d’indépendance des Etats-Unis, la guerre civile (NdT: connue chez nous sous le vocable de “guerre de sécession”, mot que les Américains veulent faire disparaître du narratif…) et la seconde guerre mondiale (villipendées par Zinn comme les “Trois guerres saintes”). Nous imaginons que les partis politiques sont centraux dans nos efforts de façonner le monde, mais que la désobéissance civile ne l’est pas. Nous pensons souvent que nous n’avons aucun pouvoir pour forger ce monde, que les forces poussant dans l’autre direction sont bien trop puissantes pour être renversées. Si vous écoutez suffisamment Howard Zinn, chacune de ces croyances finit par paraître ridicule, même si cela est dans certains cas, tragique.

Si vous n’avez pas encore assez eu d’Howard Zinn ces derniers temps (qui en a assez ?), un nouveau livre vient de sortir qui fait une compilation de ses meilleurs discours: “Howard Zinn Speaks”. Ceci ne représente qu’une petite parcelle de ses discours et interventions, qui furent inombrables au cours des années et de sa carrière. A l’exception d’un seul, ces discours ont été retranscrits depuis des discours qu’il avait fait sans notes pré-écrites. Zinn n’avait pas de notes dans les mains quand il parlait. Il paraphrasait les gens plutôt que de les citer verbatim; mais il disait aussi ce qu’il croyait être le besoin du moment, ce à quoi il avait pensé profondément et qui lui faisait dire les choses en une variation toujours changeante de son seul thème: “Nous pouvons changer et façonner le futur si, et seulement si, nous savons utiliser le passé.”

Les discours compilés dans ce livre sont eux-mêmes une partie du passé. Il y en a un des années 1960, deux des années 1970, deux des années 1980, quatre des années 1990 et plus de la moitié du bouquin des années Bush-Obama. Mais Zinn utilise aussi des exemples précis, des histoires qu’il raconte pour illustrer son point de vue, provenant de siècles en arrière, d’un passé que la plupart des Américains ne reconnaît que faiblement.

Zinn traque les racines du racisme et des guerres sur le continent jusqu’à la découverte du nouveau monde par Colomb, jusqu’à l’esclavage, le colonialisme et les guerres américaines actuelles. “L’abolition de la guerre”, dit-il, “est bien sûr un énorme projet. Mais gardez présent à l’esprit que nous, dans le mouvement anti-guerre, avons un puissant allié. Notre allié est une vérité que même les gouvernements accrocs à la guerre, bénéficiant des guerres, devront reconnaître un de ces jours: que les guerres ne sont pas des moyens pratiques pour parvenir à leurs buts. De plus en plus dans l’histoire récente, nous constatons que les nations les plus puissantes ne parviennent pas à conquérir des nations bien plus faibles.”

Il y a quatre ans, Zinn mettait en garde: “Il est dangereux de ne regarder qu’Obama. Ceci fait partie de notre culture, regarder, admirer les sauveurs. Les sauveurs ne sauveront rien. Nous ne pouvons pas dépendre des personnes du haut de la pyramide pour nous sauver. J’espère que les gens qui soutiennent Obama ne vont pas simplement s’assoir sous leurs lauriers et attendre qu’il nous sauve, mais qu’ils vont comprendre qu’ils doivent faire bien plus. Tout ceci n’est que victoire limitée.”

En Avril 1963, Zinn parlait en des termes similaires, même plus durs, à propos du président Kennedy. “Ceci est au-delà du Sud”, avait-il dit. “Notre problème n’est pas que l’Est est méchant, mais que Kennedy est timide.” Zinn critiqua Kennedy pour ses actions et ses inactions en 1961, encore en 1963, lorsque le sénat avait eu l’opportunité, comme il l’a toujours au début de chaque nouvelle session, de changer ses propres règles et d’éliminer les flibustiers. Zinn avait conclu que Kennedy voulait que les racistes deviennent les flibustiers contre le mouvement des droits civiques. Des échos des dires de Zinn devraient être amplifiés entre maintenant et Janvier suffisamment fort pour que les sénateurs et le président actuels, puissent entendre.

En Mai 1971. Zinn avait dit: “Cela fait longtemps que nous n’avons pas destitué un président. Le temps est venu, le temps de destituer un président et un vice-président et tous les autres assis au gouvernement qui perpétuent cette guerre.” (NdT: du Vietnam bien sûr..) En 2003, Zinn disait: “Il y a des gens dans le pays qui appellent à la destitution de Bush. Certains pensent que ceci est une chose osée à dire. Non ! C’est dans la constitution. Elle permet la destitution… Le congrès avait eu la volonté de destituer Nixon pour avoir fait pénétrer dans un bâtiment par effraction, mais il ne veut pas destituer Bush pour être entrer dans un pays par effraction.”

Zinn disait de notre complexe sans fin et peut-être permanent au sujet des élections: “Il est vrai que les Américains ont voté chaque quelques années pour leurs congrès et leurs présidents, mais il est également très vrai que les changement sociaux les plus importants de l’histoire des Etats-Unis, de l’indépendance de l’Angleterre à l’évacuation des Etats-Unis du Vietnam en passant par l’émancipation des noirs, l’organisation du travail, l’egalité des sexes, la mise hors-la-loi de la ségrégation raciale, ne sont pas venus des urnes mais de l’action directe de la lutte sociale, par l’organisation des mouvements populaires utilisant une variété de tactiques extralégales et illégales. L’enseignement standard  en science politique ne décrit pas cette réalité.”

Plus tard, des années plus tard, ZIinn dira: “Et bien si nous n’avons pas de presse pour nous informer, pas de parti d’opposition pour nous aider, nous sommes seuls, ce qui est en fait une bonne chose. C’est très bien de savoir que nous sommes seuls. C’est une bonne chose que de savoir que vous ne pouvez pas dépendre de gens dont on ne peut pas dépendre. Mais si vous êtes seul, cela veut dire que vous devez apprendre de l’histoire, parce que sans l’histoire, vous êtes perdu. Sans l’histoire, n’importe qui au sein de l’autorité peut se tenir devant un micro et dire: ‘Nous devons envahir ce pays pour telle et telle raison, pour la liberté, pour la démocratie, la menace.’ N’importe qui peut se mettre devant un micro et vous dire ce qu’il veut et si vous n’avez pas l’histoire, vous n’avez aucun moyen de vérifier cela.”

Mais si vous avez l’histoire dit Zinn, alors vous gagnez cet avantage additionnel de reconnaître que “ces concentrations de pouvoir, à un certain moment, se brisent. De manière soudaine et surprenante et vous vous rendez compte qu’en fait elles étaient très fragiles. Vous vous rendez compte aussi que des gouvernements qui ont dits: “nous ne ferons jamais cela”, finissent par le faire. “Nous ne biaiserons et ne nous enfuirons pas” avaient-ils dit au Vietnam. Ils ont biaisé et se sont enfuis. Dans le sud, George Wallace, le gouverneur raciste d’Alabama avait dit: “ségrégation aujourd’hui, ségrégation demain, ségrégation pour toujours”. Foule d’applaudissements. Deux ans plus tard, les noirs avaient entre temps obtenus le droit de vote en Alabama et Wallace se baladait afin de gagner des voix noires pour son élection. Le Sud a dit JAMAIS et les choses ont changé.”

 

Plus les choses changent et plus… nous avons besoin d’entendre Howard Zinn.

Howard Zinn ou l’histoire sous (bonne) influence: Christophe Colomb et la civilisation occidentale, 2ème partie…

Posted in actualité, altermondialisme, démocratie participative, France et colonialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, politique et social, science et nouvel ordre mondial, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 20 septembre 2012 by Résistance 71

« Un homme vivant seul répond à une frappe à sa porte. Devant lui se tient Tyrannie, armée et toute puissante qui lui demande: ‘Te soumettras-tu ?’ L’homme ne répond pas et la laisse entrer. L’homme la sert durant des années, puis Tyrannie devient malade par empoisonnement de sa nourriture. Elle finit par mourir. L’homme ouvre alors sa porte, se débarrasse du corps encore chaud, retourne dans sa maison, ferme la porte derrière lui et dit: ‘Non ! »

— Bertold Brecht —

« Je pense que le pouvoir de la tyrannie est surestimé (pas dans le court terme mais sur le long terme) et comment elle peut être surmontée par l’unification, la détermination de gens en apparence sans pouvoir et faibles, comme cela s’est passé dans le sud des Etats-Unis… La guerre n’est pas inévitable, peu importe sa persistance dans l’histoire,  elle ne vient pas de quelque besoin naturel de l’humain; elle est fabriquée par les leaders politiques des humains, qui doivent ensuite produire des efforts extrêmes de propagande, de mensonge, de coercition, pour mobiliser une population toujours réfractaire à entrer en guerre. »

— Howard Zinn —

« J’ai commencé à vraiment comprendre certaines choses sur l’anarchisme dans les années 1960, en lisant l’autobiographie d’Emma Goldman, en lisant Alexandre Berkman, Pierre Kropotkine et Michel Bakounine. L’anarchisme veut dire pour moi une société où vous avez une véritable organisation démocratique de la société, tant dans la prise de décision politique, que dans l’économie où l’autorité du capitalisme n’existe plus… Les gens auraient une véritable décision de leur destinée, dans laquelle ils ne seraient plus forcés de choisir entre deux partis politiques, qui ne représentent en rien les intérêts du peuple. Je vois donc l’anarchisme comme un moyen de démocratie politique et économique et ce dans le meilleur sens du terme. »

— Howard Zinn (2006) —

 

Christophe Colomb et la civilisation occidentale (2ème partie)

 

Par Howard Zinn

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

1ère partie

 

George H. W. Bush (NdT: le père), déclara en acceptant sa nomination présidentielle en 1988: “Ceci a été appelé le siècle américain parce que nous sommes la force dominante du bien dans le monde… Maintenant nous sommes à l’orée d’un nouveau siècle et de quel pays ce siècle à venir sera t’il ? Je dis que ce sera un nouveau siècle américain !”

Quelle arrogance d’anticiper déjà que le XXIème siècle serait aussi américain, autant que celui de n’importe quelle autre nation, alors que nous devrions nous éloigner des tendances psychopathes du XXème siècle. Bush devait sans doute se prendre pour le nouveau Colomb, “découvrant” et plantant le drapeau de son pays sur un nouveau monde, parce qu’il appela pour une base et colonie américaine sur la lune, tôt ce prochain siècle et prévisionna une mission pour Mars en 2019.

Le “patriotisme” que Chauncey Depew invoquait en célébrant Colomb, était profondément lié à la notion d’infériorité des peuples conquis. Les attaques de Colomb sur les indiens furent justifiées par le statut de sous-hommes des natifs. La prise du Texas et de la moitié du territoire mexicain juste avant la guerre civile furent faites avec le même rationnel raciste. Sam Houston, le premier gouverneur de l’état du Texas proclama: “La race anglo-saxonne doit dominer toute l’extrémité sud de ce vaste continent. Les Mexicains ne sont pas mieux que les Indiens et je ne vois aucune raison pourquoi nous ne devrions pas nous saisir de leur terre.”

Au début du XXème siècle, la violence du nouvel expansionisme américain dans les Caraïbes et dans le Pacifique fut acceptée parce que nous gérions ces situations contre des êtres inférieurs. En 1900, Depew, maintenant un sénateur au congrès, fit encore un discours au Carnegie Hall, cette fois-ci afin de soutenir Theodore Roosevelt pour la présidence. Célébrant la conquête des Philippines comme le début de l’invasion de la Chine et plus, il proclama: “Les canons de Dewey dans la baie de Manille furent entendus à travers l’Asie et l’Afrique, ils ont résonné à travers le palace à Pékin et amené aux esprits orientaux une nouvelle grosse puissance parmi les nations occidentales. Nous, ainsi que les pays d’Europe, avons à cœur d’entrer les marchés illimités de l’Orient… Ces gens ne respectent rien d’autre que la puissance. Je pense que les Philippines vont être une source potentielle de marchés et une source de richesse.”  Theodore Roosevelt qui figure en bonne place dans la liste sans fin de nos “grands présidents” et dont le visage est un de ceux qui ont été sculptés dans la roche de Mount Rushmore dans le Dakota du sud, aux côtés des visages de Washington, Jefferson et Lincoln, appela l’échec de l’anexion d’Hawaii en 1893: “un crime contre la civilisation blanche”.

Dans son livre; “A Strenuous Life”, Roosevelt écrivit: “Bien sûr que notre entière histoire nationale a été celle de l’expansionisme… Que les barbares battent en retraite ou soient conquis est seulement dû à la puissance des races civilisées qui n’ont pas perdues leur instinct de combat. “

Un officier de l’armée stationné aux Philippines le dit même de manière plus crue: “Il n’y a aucune raison de mâcher ses mots… Nous avons exterminé les indiens d’Amérique et je pense que la plupart d’entre nous en sommes fiers et nous ne devons avoir aucun scrupule quant à l’extermination d’une autre race si elle se met sur le chemin du progrès et de la lumière si cela est nécessaire…”

L’historien officiel des Indes (nouveau monde) du début du XVIème siècle, Fernandez de Oviedo, ne nia pas ce que firent les conquistadores aux natifs. Il décrivit “des morts inombrables et cruelles, aussi nombreuses que les étoiles”. Mais ceci devenait acceptable, parce que “l’utilisation de la poudre à canons contre les païens est pour faire une offrande à Dieu”… (On se rappelle également la décision du président McKinley d’envoyer l’armée et la marine prendre les Philippines en disant que cela était le devoir des Etats-Unis que de “christianiser et civiliser” les Philippins). Contre la plaidoirie de Las Casas pour sauver les indiens, le théologien Juan Gines de Sepulveda déclara: “Comment pouvons nous douter un seul instant que ces gens, si barbares, si contaminés par leurs pêchés et leurs obscénités, ont été injustement conquis.”

En 1531, Sepulveda visita son ancienne université en Espagne et fut choqué par les étudiants qui protestaient contre la guerre de l’Espagne contre la Turquie. Les étudiants scandaient: “Toutes les guerres sont en contraste avec la religion catholique.” Ceci l’inspira pour écrire une défense philosophique du traitement des indiens par les Espagnols. Il y cita Aristote qui écrivit dans “La politique”, que certaines personnes étaient “esclaves par nature”, qu’ils “seraient chassés comme des animaux sauvages afin de les amener à un mode de vie correct.” Las Casas lui répondit en ces termes: “Fi d’Aristote puisque nous avons les commandements de notre Christ: ‘Tu aimeras ton prochain comme toi-même’”.

La déshumanisation de l’ennemi a été un compagnon nécessaire des guerres de conquête. Il est plus facile d’expliquer des atrocités commises si elles sont commises contre des infidèles ou des personnes d’une “race inférieure”. L’esclavage et la ségrégation raciale dans l’impérialisme états-unien et européen en Asie et en Afrique furent justifiés de cette façon. Les bombardements américains de villages vietnamiens, les missions de recherche et de destruction et le massacre de My Lai ont été rendus agréables à leurs perpétrateurs par la simple idée que les victimes n’étaient en fait pas humaines. C’étaient des “niakoués” ou des “communistes” et ils méritaient ce qu’ils recevaient.

Durant la guerre du Golfe, la déshumanisation des Irakiens consistaient à ne même pas reconnaître leurs existences. Nous ne bombardions pas des femmes et des enfants, nous ne bombardions pas de jeunes hommes irakiens ordinaires qui s’enfuyaient ou se rendaient. Nous agissions contre un monstre à la Hitler, Saddam Hussein, bien que les gens que nous massacrions étaient en fait les victimes irakiennes de ce monstre. Lorsqu’on demanda au général Colin Powell ce qu’il pensait des pertes irakiennes, il répondit que cela “n’était pas vraiment un sujet de grand intérêt ou d’importance”. Les citoyens américains acceptèrent les violences et atrocités commises en Irak parce que les Irakiens furent rendus invisibles, parce que les Etats-Unis n’utilisaient que des “bombes intelligentes”. Les médias de masse ignorèrent complètement les pertes énormes irakiennes, ignorèrent totalement les rapports des équipes médicales de Harvard qui visitèrent l’Irak peu après la guerre et trouvèrent que des dizaines de milliers d’enfants irakiens mourraient parce que nous avions bombardé les réserves d’eau potable, résultant en une épidémie de maladies diverses.

Les célébrations entourant Christophe Colomb sont déclarées être des célébrations honorant non pas seulement ses exploits maritimes mais aussi le “progrès”, de son arrivée aux Bahamas au tout début de cette période tant adulée de 500 ans de “civilisation occidentale”. Ces concepts ont grandement besoin d’être réexaminés. On demanda un jour à Gandhi ce qu’il pensait de la civilisation occidentale, il répondit que “c’était une bonne idée”. L’objectif n’est pas de nier les bénéfices du “progrès” et de la “civilisation”, les avances dans le domaine technologique, de la connaissance, de la science, de la santé, de l’éducation et des standards de vie ; mais il y a une question qui doit être posée: Le progrès… Oui, mais à quel coût humain ? Le progrès se doit-il ne n’être mesuré qu’au moyen de statistiques sur le changement industriel et technologique achevé sans aucun égard aux conséquences de ce progrès sur les êtres humains ? Accepterions-nous une justificarion russe du règne de Staline, incluant l’énorme souffrance humaine causée, au compte qu’il fît de la Russie une grande nation industrielle ?

Je me souviens de mes cours d’histoire américaine de Lycée, quand on en arrivait à la période post-guerre civile (NdT: guerre de sécession) jusqu’à en gros la première guerre mondiale, ceci était vu comme l’âge d’or, la période de la grande révolution industrielle, lorsque les Etats-Unis sont devenus un géant économique. Je me souviens de notre excitation d’apprendre la croissance énorme de notre industrie lourde et de notre industrie du pétrole, de l’avènement des grosses fortunes, du quadrillage du pays par les chemins de fer. On ne nous a rien dit du coût humain de ce grand progrès industriel, du comment l’énorme production de coton provenait des esclaves noirs, comment l’industrie de textile fut bâtie sur le travail de jeunes filles qui commençaient à travailler dans les usines à 12 ans et mourraient à 25, comment ces vénérés chemins de fer furent construits par des immigrants irlandais et chinois, qui furent littéralement tués au travail dans les fortes chaleurs de l’été et le froid intense de l’hiver, comment les travailleurs, immigrants et natifs devaient faire grève sur grève pour obtenir la journée de huit heures de travail, comment les enfants de la classe laborieuse vivant dans les bidonvilles des grandes villes devaient boire de l’eau polluée et comment ils mourraient jeunes de malnutrition et de maladies diverses. Tout ceci au nom du “progrès”.

Bien sûr il y a de gros bénéfices a l’industrialisation, à la science, à la technologie et à la médecine. Mais jusqu’ici, dans ces 500 ans de domination de la civilisation occidentale sur le reste du monde, la vaste majorité de ces bénéfices n’ont profité qu’à une toute petite portion de la race humaine. Des milliards de gens dans le tiers et quart mondes continuent de faire face à des famines régulières, au manque de logement, aux maladies et à la mort précoce de leurs enfants.

L’expédition de Colomb a t’elle marqué la transition de la sauvagerie à la civilisation ? Qu’en est-il de la civilisation des indiens, résultant de milliers d’années d’évolution bien avant que Colomb n’arrive ? Las Casas et bien d’autres s’émerveillèrent de l’esprit de partage et de la générosité qui étaient les marques des sociétés indiennes, le bâtiment communal dans lequel ils vivaient, leurs sensibilités esthétiques, l’égalité entre les hommes et les femmes. Les colons britanniques furent plus tard estomaqués de la démocratie réelle de la nation iroquoise, dont les tribus occupaient la vaste majorité des états de New York et de Pennsylvanie. L’historien américain décrivit la culture iroquoise de la sorte: “Aucune loi ou ordonnance, aucun shériff ou officier de police, aucun juge ou jury, ou cour de justice ou prison, ne pouvaient être trouvés dans les terres boisées du nord-est avant l’arrivé des européens; et pourtant des limites de comportement acceptable étaient fermement établies. Tout en étant fier de favoriser l’individu autonome, les Iroquois maintenaient néanmoins un sens strict du bien et du mal…”

Dans le processus expansioniste vers l’Ouest de la nouvelle nation des Etats Unis d’Amérique, les terres des indiens furent volées et nous les avons tué lorsqu’ils ont résisté au pillage, nous avons détruit leur sources d’alimentation (NdT: le buffalo des plaines) et de fabrication de protection, nous les avons poussé vers des sections de plus en plus petites du pays et nous avons perpétré la destruction systématique des sociétés natives. Du temps de la guerre des Faucons Noirs (Black Hawks) dans les années 1830, une des centaines de guerres qui ont été faites contre les indiens d’Amérique du nord, Lewis Cass, le gouverneur du territoire du Michigan référa au fait de saisir des millions d’hectares de terre des indiens comme “étant le progrès de la civilisation”. Il déclara également qu’ “un peuple barbare ne peut pas vivre en contact avec une communauté civilisée.”

Nous pouvons toucher du doigt le niveau de “barbarie” auquel était les indiens, quand nous regardons les années 1880, quand le congrès des Etats-Unis prépara une législation pour briser le territoire communal sur lequel les indiens continuaient de vivre, en de toutes petites possessions privées, ce que certains appeleraient aujourd’hui avec fierté et admiration “privatisation”. Le sénateur Henry Dawes, auteur de la législation, visita la nation Cherokee et décrivit ce qu’il y trouva: “Il n’y avait pas une seule famille dans toute la nation Cherokee qui n’avait pas sa propre maison. Il n’y avait pas de pauvres dans cette nation, ni ne devait-elle un seul dollar… Elle avait bâti ses propres écoles et ses propres hôpitaux, Et pourtant le défaut du système n’était que par trop évident. Ils avaient été aussi loin qu’ils le pouvaient, parce qu’ils possédaient le terrain de manière commune… Il n’y a pas d’avantage à faire de votre maison une maison plus belle que celle votre voisin. Il n’y a pas d’égoïsme, qui est au fond du panier de la civilisation.”

Cet égoïsme au fin fond de la civilisation est connecté avec ce qui motiva Colomb et ce qui est le plus apprécié aujourd’hui, alors que les leaders politiques américains et les médias parlent du bien que ferait l’Occident à introduire la “motivation du profit” en URSS. Sûr, il y a quelques domaines pour lesquels il y a un avantage pour qu’un profit se dégage quand il aide au développement économique, mais cet avantage, dans l’histoire du “libre échange” occidental, a eu d’horribles conséquences. Il a mené au fil des siècles de “civilisation occidentale”, à un impérialisme sans scrupules et sans pitié.

Dans son roman “Au cœur des ténèbres”, écrit par Joseph Conrad dans les années 1890, après qu’il eut passé quelque temps dans le Congo supérieur en Afrique, l’auteur décrivit le travail effectué par les hommes noirs enchaînés au profit de l’homme blanc, qui n’était intéressé qu’en l’ivoire. Il écrivit: “Le mot ‘ivoire’ résonnait dans l’air, était murmuré, était soupiré. Vous auriez pu penser qu’il y avait des prières pour lui… Arracher le trésor des entrailles de la terre était leur désir profond, sans aucune raison morale derrière de plus que celle du cambrioleur fracassant un coffre-fort.”

Le fil conducteur du profit à tout va, incontrôlé, a mené à une énorme souffrance humaine, exploitation, esclavage, cruauté sur les lieux de travail, conditions de travail dangereuses, travail juvénile, destruction de la terre et de la forêt et l’empoisonnement de l’air que nous respirons, de l’eau que nous buvons et des aliments que nous mangeons. Dans son autobiography de 1933, le chef Luther Ours Debout écrivit ceci: “Il est vrai que l’homme blanc amena avec lui de grands changements. Mais les fruits variés de sa civilisation, bien que hauts en couleurs et appétissants, rendent malade et tuent. Si une part de la civilisation comprend de mutiler, de voler, et d’escroquer, alors qu’est-ce que le progrès ? Je vais oser dire que l’homme qui s’est assis sur le sol dans ce tipi, méditant sur la vie et sur sa signification, acceptant l’existence même de toutes les créatures pour elles-mêmes et reconnaissant l’unité avec l’univers des choses, infusait dans son être profond la véritable essence de toute civilisation.”

Les menaces actuelles sur l’environnement ont amené une reconsidération parmi les scientifiques et autres académiques de la valeur du “progrès” tel qu’il a été défini jusqu’ici. En Décembre 1991, il y eut une conférence de deux jours au MIT durant laquelle 50 scientifiques et historiens discutèrent de l’idée du progrès dans la pensée occidentale. Voici une petite partie du rapport de cette conférence publié par le Boston Globe:

“Dans un monde où les ressources sont gaspillées et l’environnement empoisonné, des participants à la conférence du MIT ont dit hier qu’il était grand temps que les gens repensent le problème en terme de durabilité et de stabilité plutôt qu’en termes de croissance et de progrès… Des feux d’artices verbaux et de chauds échanges qui parfois éruptèrent en joutes criardes ont ponctué les discussions entre des académiques du monde de l’économie, de la religion, de la médecine, de l’histoire et des sciences.” Un des participants, l’historien Léo Marx déclara que travailler vers une coexistence plus harmonieuse avec la nature est en soi un progrès, mais différent de celui plus traditionnel dans lequel les gens essaient de surclasser et de dominer la nature.

En revenir à Christophe Colomb de manière plus critique est en fait lever toutes ces questions à propos du progrès, de la civilisation, de notre relation les uns avec les autres et notre relation avec le monde naturel. Vous avez probablement déja entendu tout comme moi, qu’il n’est pas bien de traiter l’histoire de Colomb comme nous le faisons. Ce que ces gens disent est en fait: “Vous prenez l’histoire de Colomb en dehors de son contexte, le regardant et le jugeant avec vos yeux de personne du XXème siècle. Vous ne devez pas surimposer vos valeurs actuelles sur des évènements qui ont eu lieu il y a plus de 500 ans. Ceci est ahistorique”. Je trouve cet argument très étrange. Ceci veut-il dire que la cruauté, l’exploitation, la veûlerie, l’esclavagisme, et la violence contre des gens sans défense sont des valeurs tout à fait péculières au XV et XVI ème siècles et que nous au XXème siècle sommes au delà de tout cela ? N’y a t’il pas certaines valeurs humaines qui sont communes au temps de Christophe Colomb et au notre ? La preuve de ceci est qu’à la fois à son époque et à la notre, il y a eu des esclavagistes et des exploiteurs et que dans les deux époques, il y a eu ceux qui protestaient contre cela, contre l’esclavage, l’exploitation et en faveur des droits de l’Homme.

Il est encourageant de voir qu’en cette année du cinq centième anniversaire, il y ait une vague de protestation sans précédent. La plupart de ces protestations sont faites par les indiens il est vrai, qui organisent des conférences et des réunions, qui s’engagent dans des actes de désobéissance civile, qui essaient d’éduquer le public américain sur ce qu’il s’est vraiment passé il y a 500 ans et ce que cela nous dit sur les problèmes de notre temps.

Il est aussi très encourageant de voir qu’il y a une nouvelle génération d’enseignants dans nos écoles et que bon nombre d’entr’eux insistent pour que l’histoire de Christophe Colomb soit dite du point de vue des nations natives. A l’automne 1990, je fus appelé au téléphone par l’hôte d’une émission de télévision de Los Angeles qui voulait discuter de Colomb.. Egalement en ligne était un élève de lycée de cette ville du nom de Blake Lindsey. Qui avait insisté à prendre la parole devant la mairie de Los Angeles afin de s’opposer à la célébration du jour de Colomb. Elle leur expliqua le génocide commis par les Espagnols à l’encontre des indiens Arawak. La mairie ne répondit pas. Quelqu’un appela durant l’émission, se présentant comme une femme qui avait émigrée d’Haïti. Elle dit alors: “Cette fille a raison. Il n’y a plus de natifs à Haïti, dans notre dernier soulèvement contre notre gouvernement, les gens ont renversé la statue de C, Colomb et maintenant elle est dans la cave de la mairie de Port-au-Prince.” La correspondante finit par dire: “Pourquoi ne construisons-nous pas de statues pour les aborigènes” ?

Malgré tous les livres d’école toujours en usage, de plus en plus d’enseignants questionnent et de plus en plus d’élèves questionnent le sujet. Bill Bigelow rapporte sur la réaction de ses élèves après qu’il leur ait donné des lectures qui  contredisent les histoires traditionnelles. Un élève écrivit ceci: “En 1492, Colomb mis les voiles sur le grand océan… Toute cette histoire est aussi complète qu’un fromage suisse.”

Un autre élève écrivit une critique de son livre d’histoire et l’envoya à l’éditeur du bouquin, Allyn and Bacon, en mettant à jour bon nombre d’omissions dans ce texte publié. Elle écrivit: “Je vais prendre un seul sujet du livre pour faire simple: Christophe Colomb ?” Un autre élève écrivit: “Il me semble évident que les éditeurs ont juste imprimé une histoire faite de gloriole supposée nous rendre plus patriotique envers notre pays… Ils veulent que nous regardions notre pays comme étant grand, puissant et ayant toujours raison… On nous ment.” Quand les élèves découvrent que dans leur toute première leçon d’histoire apprise au sujet de C. Colomb, on ne leur a pas dit la vérité, ceci mène à un scepticisme sain sur leur éducation historique. Une des élève de Bigelow, Rebecca écrivit: “Qu’est-ce que cela peut bien faire de savoir qui a découvert l’Amérique, vraiment ? Mais le fait de savoir qu’on m’a menti à ce sujet toute ma vie et qui sait sur quoi d’autre encore, me met vraiment, vraiment en colère !”

Ceci est un nouveau mode de pensée critique dans les écoles et dans les universités, qui semble faire peur à ceux qui ont glorifiés ce qu’on appelle la “civilisation occidentale”.

Le secrétaire d’état à l’éducation (NdT: Ministre de l’éducation aux Etats-Unis) de Ronald Reagan William Bennett, écrivit sur la civilisation occidentale en 1984, dans son “Rapport sur les sciences sociales dans l’éducation supérieure” comme étant: “Notre culture commune… ses plus hautes idées et aspirations.” Un des plus féroces défenseurs de la civilisation occidentale est le philosophe Allan Bloom qui écrivit son “Closing of the American Mind” dans un sentiment de panique envers ce que le mouvement social des années 1960 avait fait pour changer l’atmosphère éducative des universités américaines. Il eut peur des manifestations étudiantes dont il fut témoin a Cornell et qu’il vit comme étant une terrible interférence avec l’éducation. L’idée de Bloom concernant l’éducation est celle d’un groupe d’élèves d’une élite universitaire, étudiant Platon et Aristote et refusant de se laisser distraire dans leur contemplation par le bruit de l’extérieur émanant des étudiants manifestant contre le racisme ou protestant contre la guerre du Vietnam.

Lorsque je lisais Bloom, cela me rappelait certains de mes collègues lorsque j’enseignais l’histoire dans un collège d’Atlanta en Georgie au moment du mouvement des droits civiques, ces mêmes professeurs qui dodelinaient de la tête lorsque nos étudiants quittaient leur salle de classe pour aller participer aux sit-ins en protestation de a ségrégation raciale et qui étaient arrêtés pour cela. Ces élèves négligeaient leur éducation, disaient-ils. En fait, ces élèves apprenaient plus en quelques semaines de participation aux luttes sociales en cours qu’ils ne le feraient en une ou deux années de classe. Quelle notion étriquée et mesquine de l’éducation ! Cela correspond parfaitement à cette vue de l’histoire qui insiste que la civilisation occidentale est le sommet de la réalisation humaine. Comme Bloom l’écrivit dans son livre “seulement dans les nations occidentales, celles influencées par la philosophie de la Grèce antique, y a t’il une volonté de douter de l’identification du bien avec sa propre voie et sa façon de faire.” Et bien, si cette volonté de douter est la marque de fabrique de la philosophie grecque, alors Bloom et ses amis idolâtres de la civilisation occidentale sont ignorant de cette philosophie.

Si la civilisation occidentale est considérée comme étant le pinacle de la civilisation et du progrès humains, les Etats-unis sont le meilleur exemple de cette civilisation. Allan Bloom nous le dit encore: “Ceci est le moment américain dans l’histoire du monde… L’Amérique raconte une histoire: le progrès inéluctable et sans faille de la liberté et de l’égalité. De ses premiers colons et ses fondations politiques, il n’y a eu aucune dispute que la liberté et l’égalité sont l’essence même de la justice pour nous…” Oui, racontez cela aux afro-américains, aux natifs, aux sans-logis, à tous ceux sans sécurité sociale (NdT: des millions aujourd’hui aux Etats-Unis) et à toutes les victimes à l’étranger de la politique extérieure américaine, dites leur bien que “l’Amérique ne raconte qu’une histoire… Celle de la liberté et de l’égalité.”

La civilisation est complexe. Elle représente beaucoup de choses, certaines sont décentes, d’autres horribles. Nous devrions faire une pause judicieuse avant que de célébrer sans critique quand nous notons que Duke, le membre du Ku Klux Klan de Louisianne et ex-nazi dit que les gens l’ont mal compris: “le facteur prominent de ma pensée”, a t’il dit à des journalisres, “est mon amour sans bornes pour la civilisation occidentale.”

Nous qui insistons pour regarder l’histoire de Christophe Colomb de manière critique et en fait également regarder de cette manière tout ce qui touche à nos histoires traditionnelles, sommes souvent accusés d’insister sur le politiquement correct au détriment de la liberté d’expression. Je trouve cela très ambigu. Ce sont les gardiens des vieilles histoires, de l’histoire ortodoxe, qui refusent d’élargir le spectre des idées et d’accepter les nouveaux livres, les nouvelles approches, la nouvelle information, les nouvelles vues de l’histoire. Eux, qui croient encore en la doctrine du “libre-échange”, ne croient pas du tout en un libre-échange des idées, il n’y croient pas plus qu’en ce marché des libre-échanges de biens et de services. Ils veulent que le marché à la fois des biens et des idées soit toujours dominé par ceux qui ont toujours eu le pouvoir et la richesse. Ils s’inquiètent que si de nouvelles idées entre dans le marché, les gens commencent à repenser les arrangements sociaux qui nous ont donnés tant de souffrance, tant de violence, tant de guerres, ces cinq cents dernières années de “civilisation”.

Bien sûr nous avions tout cela avant que Colomb n’arrive dans cet hémisphère, mais les ressources étaient infimes, les gens étaient isolés les uns des autres et les possibilités n’étaient pas légion. Dans les dernièrs siècles néanmoins, le monde est devenu bien plus petit, nos possibilités pour crér une société décente ont été magnifiées d’autant et maintenant les raisons ou excuses pour la faim, l’ignorance, la violence et le racisme n’existent plus.

En repensant notre histoire, nous ne faisons pas que regarder dans le passé, mais nous regardons le présent et nous essayons de le regarder du point de vue de ceux qui sont les laisser pour compte des bénéfices de cette soi-disante civilisation. Cela est très simple mais à la fois très signifiant, ce que nous essayons d’accomplir: essayer de regarder le monde d’un autre point de vue. Nous devons le faire alors que nous arrivons pas à pas dans le XXIème siècle, si nous voulons ce nouverau siècle être différent, si nous ne voulons pas qu’il soit un autre siècle américain ou siècle occidental, ou siècle blanc, ou siècle mâle, ou siècle de quelque nation ou quelque groupe que ce soit, mais simplement le siècle de la race humaine.

Fin

*  *  *

Howard Zinn ou l’histoire sous (bonne) influence: Christophe Colomb et la civilisation occidentale, 1ère partie…

Posted in actualité, documentaire, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 12 septembre 2012 by Résistance 71

 “Les indiens ont été tellement de fois déçus et trahis par les hommes blancs, que l’expression ‘homme blanc’, parmi bon nombre de natifs, est synonyme de menteur. Vraiment monsieur, je ne suis pas consentant pour faire partie de cette infâmie. Je confesse volontiers que je ne suis pas indifférent au fait d’avoir un nom propre, même parmi les indiens. De plus, ils me voient et me considèrent expressément comme “votre représentant’ et mes promesses comme les promesses du ‘destructeur de ville’. Monsieur, pour votre honneur et pour l’honneur et les intérêts des Etats-Unis, je désire leur faire savoir qu’il y a quelques hommes blancs incapables de les decevoir ou de les trahir.”

 

–   Timothy Pickering, négociateur du gouvernement américain avec les nations iroquoises, dans une lettre à George Washington du 21 Mars 1792 –

 

“La mémoire, l’Histoire sont des réminiscences de mensonges passés, de forfaitures et aussi une réminiscence que des gens en apparence impuissants peuvent vaincre ceux qui les dirigent, s’ils persistent.”

– Howard Zinn –

 

Christophe Colomb et la civilisation occidentale

Par Howard Zinn

 

Ceci est la traduction du chapitre 5 de son livre: “On Democratic Education” avec Donaldo Macedo (2005) ~ Présentation, cliquez ici ~

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

1ère partie

2ème partie

 

George Orwell, qui fut un homme très sage et avisé, écrivit: “Celui qui contrôle le passé contrôle le futur et celui qui contrôle le présent contrôle le passé.”

En d’autres termes, ceux qui dominent notre société sont dans une position d’écrire notre histoire. S’ils peuvent faire cela, ils peuvent décider de notre futur. Voilà pourquoi dire l’histoire de Christophe Colomb est important. Laissez-moi ici vous faire une confession: Je ne savais pas grand chose de Colomb jusqu’à il y a environ une douzaine d’années, quand j’ai commencé à écrire mon livre “Une histoire populaire des Etats-Unis”. Je possédais un doctorat en Histoire (Ph.D) de l’université de Colombia, ce qui veut dire que j’avais reçu l’entrainement adéquat d’un historien, mais ce que je savais en fait de Christophe Colomb n’était que ce que j’avais appris à l’école primaire.

Quand j’ai commencé à écrire l’ “Histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours”, je décidais que je devais en savoir plus sur Colomb. J’étais déja arrivé à la conclusion que je ne voulais pas écrire encore une autre revue de l’histoire américaine, je savais que mon point de vue serait différent. J’allais écrire  a propos des Etats-Unis, vus sous l’angle des gens qui ont été largement exclus ou négligés dans les livres d’histoire: les nations natives, les esclaves noirs, les femmes et les travailleurs, qu’ils soient natifs ou immigrants.

Je voulais écrire l’histoire du progrès industriel d’une nation non pas du point de vue d’un Rockefeller, d’un Carnegie ou d’un Vanderbilt, mais du point de vue des gens qui ont travaillés pour eux dans leurs mines, leurs chemins de fer, leurs champs pétroliers, de ceux qui ont perdus leur vie ou des membres lors de la construction du chemin de fer. Je voulais raconter l’histoire des guerres non pas du point de vue des généraux et des présidents, pas du point de vue de ces héros militaires qui ont leur statue en places publiques, mais vue par les yeux du simple soldat, vue par les yeux de “l’ennemi”. Oui… Pourquoi ne pas voir la guerre contre le Mexique, ce grand triomphe militaire américain, du point de vue des Mexicains ?

Ainsi, comment devais-je donc raconter l’histoire de Christophe Colomb ? J’en vins à la conclusion que je devais la voir au travers des yeux des gens qui étaient là lorsqu’il arriva, les gens qu’il appelait les “indiens”, parce qu’il croyait être arrivé en Asie. Et bien, ils n’ont laissé aucun mémoire, aucune histoire. De plus, ils avaient été exterminés en quelques décennies après l’arrivée de Colomb. Ainsi je fus obligé de me tourner vers ce qu’il y avait de mieux après cela: les Espagnols qui étaient là au moment des faits. Colomb, lui-même, qui écrivit un journal d’activités.

Le journal de Colomb fut très révélateur. Il décrivit les gens qui l’acceuillirent lorsqu’il débarqua aux Bahamas, c’était des indiens Arawak, parfois appelés également Tainos; il décrivit comment ils vinrent à sa rencontre en mer, comment lui et ses hommes avaient dû leur paraître venir d’un autre monde, des différents cadeaux qu’ils lui apportèrent. Colomb les décrivait comme étant pacifiques, gentils et dit: “Ils ne portent pas d’armes et ne savent pas ce que c’est qu’une épée, ils l’ont pris par la lame et se sont coupés.”

Au fil des mois dans son journal, Colomb parle des natifs avec ce qui paraît être une grande admiration: “Ce sont les meilleurs gens du monde et par dessus tout les plus gentils, sans aucune connaissance de ce qu’est le mal, ils ne tuent pas, ne volent pas… Ils aiment leurs voisins comme eux-mêmes et ils parlent d’une manière la plus douce, ils sont toujours en train de rire…”

Dans une lettre, qu’il écrivit à un de ses commanditaires espagnol, Colomb déclara: “Ils sont très simples, très honnêtes et très, trop,  libéraux avec ce qu’ils possèdent.” Dans son journal, Colomb poursuit: “Ils feraient de très bons serviteurs. Avec 50 hommes nous pourrions tous les subjuguer et leur faire faire ce que nous voulons.” Ce fut ainsi que Colomb voyait les indiens, non pas comme des hôtes très hospitaliers, mais comme des serviteurs qui pourraient faire “tout ce qu’ils voulaient”.

Et que voulait Colomb ? Ceci n’est pas difficile à déterminer. Dans les deux premières semaines de ses écrits de journal, il y a un mot qui revient écrit 75 fois: l’or. Dans les récits standards à propos de Colomb, il est souvent fait référence à sa foi religieuse, son désir de convertir les natifs de l’endroit au christianisme (NdT: La découverte de l’Amérique par C. Colomb est antérieure à la réforme de l’Église…), sa révérence à la bible. Oui il était concerné par Dieu, mais il l’était plus encore par l’or. Partout sur l’île d’Hispagnola (aujourd’hui Haïti) où lui, ses frères et ses hommes passèrent le plus clair de leur temps, il fit ériger des crucifix partout. Mais ils construisirent également des échafauds partout sur l’ïle, on en comptait 340 en 1500. Des crucifix et des échafauds, cette terrible juxtaposition historique.

Dans sa quête de l’or, Colomb, voyant des morceaux du métal parmi les indiens, en concût qu’il devait y en a voir d’énormes quantités. Il ordonna aux natifs de trouver une certaine quantité d’or en un laps de temps déterminé. Si les indiens ne respectaient pas leur quota, leurs bras étaient amputés à la hâche. Les autres étaient supposés apprendre de cet exemple et de remplir leur quota en or.

Samuel Eliot Morison, l’historien de Harvard, qui fut le biographe admirateur de Colomb, le reconnait. Il écrivit: “Colomb fut responsable de l’instauration de ce dur système ayant pour seul but l’exportation de l’or… Ceux qui fuirent dans les montagnes furent traqués avec des chiens, ceux qui réussirent à s’échapper succombèrent à la faim, la maladie, tandis que des milliers de pauvre hères désespérées, prirent le poison de la cassave pour mettre fin à leur misérable existence.” Morison continue ainsi: “Ainsi, la politique et les actions de Colomb, pour lesquelles il fut le seul responsable, commencèrent la dépopulation de ce paradis terrestre qu’était Hispagnolia en 1492. Des natifs originaires, estimés par les ethnologues modernes à environ 300 000 personnes, un tiers furent tuées entre 1494 et 1496 (NdT: 100 000 morts en deux ans !…). Une énumération montra qu’il restait 60 000 natifs en 1508… En 1548, Oviedo (Morison fait ici référence à Fernandez de Oviedo, l’historien officiel de la conquête du nouverau monde) doutait qu’il en restait 50 000 vivants.”

Mais Colomb ne parvint pas à obtenir suffisamment d’or à envoyer en Europe pour impressionner le roi et la reine ainsi que leurs financiers espagnols, ainsi ils décidèrent d’envoyer en Espagne une autre sorte de pillage et de butin extorqué: des esclaves. Ils capturèrent environ 1200 natifs, en sélectionnèrent 500 et les envoyèrent entassés dans les cales, dans leur voyage transatlantique. Deux cents moururent en chemin de froid et de maladies diverses. Dans le journal de Colomb, un écrit de Septembre 1498 stipule* “D’ici, nous pouvons envoyer au nom de la sainte trinité, autant d’esclaves qui pourront être vendus…”

L’horreur que les Espagnols firent subir aux indiens est décrit en détail par Bartolomé de las Casas, dont les écrits donnent le compte-rendu le plus fidèle de la rencontre et de l’interaction entre les Espagnols et les Indiens. Las Casa était in prêtre dominicain qui arriva dans le nouveau monde quelques années après Christophe Colomb, il passa quarante années de sa vie sur Hispagnolia et les îles alentours; il devint l’avocat préminent de la cause des natifs en Espagne. Dans son livre “La dévastation des indiens”, Las Casas écrivit au sujet des Arawaks, “de leur humanité touchant à l’universel, ces gens sont les moins agressifs, les plus dénués de turpitudes et de duplicité qui soient… et pourtant, au sein de cette bergerie, débarquèrent quelques Espagnols, qui commencèrent à se comporter en bêtes sauvages et cruelles… Leur raison pour tuer et détruire… est que les chrétiens ont pour but ultime la possession de l’or…”

Les atrocités se multiplièrent. Las Casas témoigna d’Espagnols embrochant des indiens au fil de leurs épées pour le plaisir, fracassant la tête de nouveaux-nés sur les rochers; lorsque les indiens résistaient, les Espagnols les traquaient, équippés pour les tuer de chevaux, d’armures, de lances, d’épieux, d’arquebuses, d’arbalètes et de chiens dressés particulièrement féroces. Des indiens prirent parfois ce qui appartenait aux Espagnols, pour ce que les indiens n’avaient pas de concept de ce qu’était la possession privée et donnait eux-mêmes tout à fait librement ce qui leur appartenait, ils furent décapités ou brûlés vifs au bûcher.

Le témoignage de Las Casas fut étayé par d’autres récits venant d’autres témoins. Un groupe de moines dominicains, s’adressant à la monarchie espagnole en 1519 dans l’espoir que celle-ci intercèderait en la faveur des natifs, racontèrent les atrocités inommables, des chiens dévorant des enfants, bébés nés de femmes captives abandonnés en forêt pour y mourir, travaux forcés dans les mines et sur les terres qui laissèrent un nombre incalculable de mort par épuisement, famine et maladie. Beaucoup d’enfants moururent parce que leurs mères, épuisées et affamées n’avaient plus assez de lait pour les nourrir. Las Casas estima qu’à Cuba, 7000 enfants natifs moururent en trois mois.

Le plus grand nombre succomba aux maladies, parce que les Européens amenèrent avec eux des maladies auxquelles les natifs n’avaient jamais été exposés tels que la typhoïde, le typhus, la diphtérie, la petite vérole. De plus, comme dans toute conquête militaire, les femmes reçurent un traitement brutal spécial… […]

Il y a des preuves de viols à grande échelle des femmes indiennes. D’après Samuel Morison: “Aux Bahamas, Cuba et Hispagnola, ils trouvèrent de nombreuses jeunes femmes très belles, toujours nues, et consententes de manière présumée”. Qui présume cela ? Morison et bien d’autres. Morison vit cette conquête, comme beaucoup d’écrivains après lui le firent, comme étant cette sorte d’exaltation romantique de la découverte de l’histoire du monde. Il semble s’emporter et se laisser aller à minimiser ce qui pour lui représente une conquête masculine de plus. Il écrivit: “Plus jamais de simples mortels ne pourront espérer revivre l’exaltation, l’émerveillement et la satisfaction de ces jours d’Octobre 1492, lorsque le nouveau monde donna grâcieusement sa virginité aux conquérants castillans.” Le langage de Cueno et de Morison, séparé de près de 500 ans, suggère très certainement comment la mythologie moderne a préservé et rationalisé la brutalité sexuelle de la conquête en la regardant de manière “complaisante”.

Ainsi j’ai lu le journal de Colomb et j’ai lu Las Casas. J’ai également lu le travail pionnier en la matère de Hans Koning: “Christophe Colomb, son entreprise”, qui, à l’époque où j’écrivis mon “Histoire populaire des Etats-Unis”, était le seul travail contemporain qu’on trouvait et qui traitait du sujet de manière différente du traitement standard.

Lorsque mon livre fut publié, j’ai commencé à recevoir des lettres de partout dans le pays. Voilà un livre de plus de 600 pages, commençant avec Christophe Colomb et se terminant à la fin des années 1970, et toutes les lettres que je recevais ne traitaient que d’une seule question: Colomb. Comme je parle de lui au début du bouquin, j’aurai pu interprété cela comme étant le fait que c’était tout ce que les gens avaient lu du livre, mais non, en fait il semblait que la partie concernant Colomb fut la partie du livre que les gens trouvaient la plus intéressante et intrigante. Parce que chaque Américain, dès l’école primaire a appris cette histoire de la même façon: “En l’an de grâce mille quatre cents quatre-vingt douze, Christophe Colomb s’en fût sur le grand océan”. (Ndt: il convient ici de donner aux lecteurs la phrase verbatim qui est écrite dans tous les livres d’histoire nord-américains et qui est construite pour rimer dans les deux hémistiches: “In fourteen hundred and ninety-two, Colombus sailed the ocean blue”…).

Combien d’entre vous ont-ils entendu parlé de Tigard, Oregon ? Et bien, je n’avais pas non plus, jusqu’à il y a sept ans, je commençais à recevoir vingt ou trente lettres par semestre d’élèves d’un Lycée de Tigard dans l’Oregon. Il semblait que leur professeur leur demandait de lire mon livre (connaissant les lycées, je devrais presque dire, les “forçait” à le lire..). Il photocopiait des chapitres, les donnaient aux élèves et après lecture, il leur demandait de m’écrire des lettres avec des commentaires sur le livre et des questions. En gros, la moitié d’entr’eux me remerciait de leur donner des données historiques qu’ils n’avaient jamais vues auparavant. Les autres étaient en colère et se demandaient où diable avais-je eu ces informations et comment j’étais parvenu à de telles conclusions scandaleuses. Une lycéenne du nom de Béthanie écrivit: “De tous vos articles que j’ai lus, j’ai trouvé celui ‘Christophe Colomb, les indiens et le progrès humain” le plus choquant.” Un autre élève du nom de Brian, 17 ans, écrivit: “A titre d’exemple de la confusion que j’éprouve après avoir lu votre livre concerne l’arrivée de Colomb en Amérique…D’après vous, il semblerait qu’il ne soit venu que pour les femmes, les esclaves et l’or. Vous avez dit que vous avez eu un grand nombre de ces informations depuis le journal de Colomb lui-même, je me demande si un tel journal existe vraiment et si oui, pourquoi n’est-il pas partie intégrante de notre histoire ? Pourquoi rien de ce que vous dites ne figure dans mon livre d’histoire ? ou dans tous les autres livres d’histoire accessibles à tout le monde quotidiennement ?” Je méditais sur cette lettre. Car elle pouvait être interprêtée comme retraçant l’indignation d’un lecteur devant la frustration éprouvée par le fait de ne pas trouver cette information dans les autres livres, mais de manière plus probable, il disait en fait: “Je ne crois pas un mot de ce que vous avez écrit, vous avez tout inventé !”

Je ne suis pas surpris de telles réactions. Cela en dit long sur les affirmations de diversité et pluralité de la culutre américaine, la fiereté dans notre “société libre”, qu’une génération après l’autre a appris la même chose, à la virgule près sur Colomb et termine pour beaucoup des études supérieures avec les mêmes cinglant vides et omissions.

Un instituteur de Portland dans l’Oregon, Bill Bigelow, a entrepris une croisade pour changer la façon dont l’histoire de Colomb est enseignée partout en Amérique. Il explique le comment il commence souvent une nouvelle classe: il se dirige vers une fille sur le devant de la classe et lui prend son sac. Elle lui dit: Hey, vous avez pris mon sac !” et il lui répond: “Non, je l’ai découvert !…”

Bill Bigelow fit une étude sur des livres pour enfants récemment publiés au sujet de C. Colomb. Il les trouva tous remarquablement similaires et alignés sur ce qu’ils disent du personnage ainsi que sur la répétition du point de vue traditionnel. Une biographie typique réservée aux élèves de Cours Moyen (CM1-CM2) sur Colomb commence ainsi: “Il était une fois un petit garçon qui adorait la mer”. Et bien je peux facilement imaginer une biographie d’Attila le Hun commençant ainsi: “il était une fois un petit garçon qui aimait les chevaux” ! Un autre livre pour enfant analysé par Bigelow, cette fois-ci de niveau CE, commence ainsi: “Le roi et la reine regardèrent l’or et les indiens. Ils écoutèrent émerveillés le récit des aventures de C. Colomb. Ils allèrent ensemble ensuite à la messe et prièrent, des larmes de joie emplirent les yeux de Colomb.”

J’ai parlé de Colomb lors d’un atelier pédagogique avec des enseignants de primaire et de secondaire et l’un d’entr’eux suggéra que les enfants étaient trop jeunes pour pouvoir entendre les horreurs narrées par Las Casas et les autres. D’autres ne furent pas d’accord, argumentant que les histoires pour enfants sont pleines de violence, mais que les perpétrateurs de ces violences sont des sorcières et des monstres et des “méchants” et non pas des héros nationaux qui ont des jours fériés portant leur nom (NdT: Colombus Day aux Etats-Unis est fêté tous les ans le second lundi du mois d’Octobre, le même jour que le Thanksgiving canadien, jour lui aussi “dédié” à l’interaction avec les natifs. Ce qu’il s’est passé historiquement et qui est comménoré n’est pas non plus la réalité des faits…). Quelques enseignants firent des suggestions quant à savoir comment la vérité pourrait être dite sans faire nécessairement peur aux enfants et qui éviterait une falsification de l’histoire.

L’argument qui veut que les enfants ne soient pas prêts émotionnellement à recevoir la vérité n’enlève rien au fait que, dans la société américaine, quand les enfants grandissent, on ne leur dit toujours pas la vérité. (NdT: Il en va de même en ce qui concerne l’histoire de l’esclavage et de la colonisation dans la société européenne et française…). Comme je l’ai dit plus tôt, jusqu’à la complétion de mon doctorat en histoire, je n’ai jamais été mis en face des informations qui auraient pu contrer les mythes qu’on m’avait fait croire dans les classes éducatives antérieures. Il est clair que ma propre expérience est typique de la très vaste majorité des gens à en juger par les réactions choquées des lecteurs de tout âge à la lecture de mon livre et que j’ai reçues au fil du temps. Si vous jetez un œil sur un livre pour une audience adulte sur le sujet comme la “Colombus Encyclopedia” (mon édition date de 1950, mais toutes les informations importantes, incluant la biographie de Morison, étaient déjà disponibles à l’époque), il y a une longue présentation de C. Colomb d’environ 1000 mots, dans laquelle vous ne trouverez aucune mention des atrocités commises par lui et ses hommes à l’encontre des natifs. […]

[…] Les disputes académiques sont intarissables sur le sujet, mais il n’y a aucune doute sur le fait que la crauté, l’épuisement au travail et les maladies furent les résultats directs d’une dépopulation. Il y avait, d’après des estimations récentes, environ 25 millions d’indiens au Mexique en 1519, un peu plus d’un million en 1605… Malgré les différences de langage, les conclusions académiques contradictoires, les disputes sur la question insoluble, il n’y a pas vraiment de dispute sur les faits de mise en esclavage, de travail forcé, de viols, de meurtres, de prises d’otages, de ravages par les maladies amenées par les Européens et l’élimination d’un très grand nombre de natifs du continent américain. La seule dispute est sur le fait de savoir qu’elle doit être la place de ces évènements historiques dans notre narratif historique, quelle importance doit-on leur donner pour analyser les problèmes de notre temps.

Par exemple, Samuel Eliot Morison passe un certain temps à détailler les traitements réservés aux natifs par Colomb et ses hommes et utilise le mot “génocide” pour décrire les effets généraux de la “découverte” du nouveau monde. Mais il enterre ceci au sein d’une longue description admirative de Colomb et résume ses points de vue dans les paragraphes de conclusion de son livre: “Christophe Colomb le navigateur” comme suit: “Il avait ses qualités et ses défauts, mais ils furent largement ceux là même qui participèrent à sa grandeur, sa volonté indomptable, sa foi en Dieu et en sa propre mission de christianisation des terres au delà des mers, sa persistance bornée malgré la négligence de ses pairs, la pauvreté et le découragement, mais il n’y avait aucun défaut, ni mauvais côté à sa qualité première et essentielle: il fut un grand navigateur.” Oui ses qualités de marin!

Laissez-moi ici clarifier ma position. Je ne suis intéressé ni par dénoncer ni par exalter C. Colomb. Il est bien trop tard pour cela. Nous ne sommes pas en train d’écrire une lettre de recommandation pour qu’il soit capable de continuer ses conquêtes dans une autre partie de l’univers. Pour moi, l’histoire de Christophe Colomb est importante pour ce qu’elle nous dit à propos de nous-même, à propos de notre époque, à propos des décisions prises pour notre nation et pour le siècle à venir.

Pourquoi cette polémique aujourd’hui à propos de C. Colomb et la célébration du cinq centième anniversaire ? Pourquoi les natifs d’Amérique du nord sont-ils indignés de la glorification de ce conquérant ? Pourquoi cette défense passionnée de Colomb par d’autres ? L’intensité du débat est certainement le fait que ce ne soit pas à propos de 1492 mais bien de 1992.

Nous pouvons avoir un sentiment de tout cela si nous nous projettons cent en arrière, à l’époque du quatre centième anniversaire en 1892. Il y eut de grandes festivités à New York et à Chicago. A New York il y eut 5 jours de parade avec des feux d’artifices, des défilés militaires et un million de visiteurs dans la ville. Il y eut une statue commémorative dans un coin de Central Park maintenant connue maintenant sous le nom de place C. Colomb. Une grande réunion célébratrice eut lieu au Carnegie Hall et un discours de Chauncey Depew.

Vous ne connaissez peut-être pas le nom de Chauncey Depew, à moins que vous n’ayez jeté un œil récemment au travail classique de Gustavus Myer: “Une histoire des grandes fortunes américaines”. Dans ce livre, Chauncey Depew est décrit comme étant le représentant de Cornelius Vanderbilt et ses chemins de fer centraux de New York. Depew s’est rendu à Albany, la capitale de l’état de New York avec des sacs d’argent et des passes gratuits sur les chemins de fer pour les membres de la législature d’état de New York et il revint avec des souscriptions et des donations de terrains au profit des chemins de fer centraux. Depew regardait la célébration de la journée anniversaire de Colomb comme étant une célébration de la richesse et de la prospérité: “cela marque la richesse et la civilisation d’un grand peuple… cela marque les choses qui appartiennent à son confort et sa facilité de vivre, ses plaisirs et son luxe… et sa puissance.”. Nous savons qu’au moment où il déclara cela, il y avait beaucoup de souffrance parmi la population pauvre des Etats-Unis vivant dans les bidonvilles, ses enfants malades et mal nourris. Le poids sur les épaules de ceux qui vivaient de la terre, qui à cette époque représentaient un grand nombre de la population, était désespérant, menant à la colère des paysans et de leur alliance et à la monté en puissance du parti populiste le People’s Party. L’année suivante, 1893, fut une année de crise économique et de misère généralisée…

Ainsi, célébrer Colomb était patriotique, ne pas le célébrer et douter devenait anti-patriotique. Et que voulait dire “patriotisme” pour Depew ? Cela voulait dire la glorification de l’expansionisme et de la conquête, ce que représentait Christophe Colomb et ce que représentait l’Amérique. Ce ne fut que 6 ans après son discours que les Etats-Unis expropriaient l’Espagne de Cuba et y commença sa longue occupation (sporadiquement militaire, mais continuellement politique et économique) de Cuba, de Puerto Rico et de Hawaii, également commençant sa guerre sanglante contre les Philippines afin de s’emparer du pays.

Le “patriotisme” qui fut attaché à la célébration de C. Colomb et la célébration de la conquête fut encore renforcée avec la seconde guerre mondiale qui vît l’émergence des Etats-Unis comme une superpuissance avec tous les empires européens maintenant en déclin. A cette époque, Henry Luce, le multi-millionaire faiseur de président et propriétaire du Time, du magazine Life et de Fortune magazine, écrivit que le XXème siècle devenait le “siècle américain” durant lequel les Etats-Unis feraient ce qu’il voudraient dans le monde.

A suivre…

2 ème partie

Résistance politique et activisme: L’histoire sous (bonne) influence…

Posted in actualité, altermondialisme, documentaire, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, média et propagande, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique with tags , , , , , , , , , , , , , on 12 septembre 2012 by Résistance 71

“La constitution a été écrite par les riches, qui établirent un gouvernement pour protéger leur propriété.”

“Les pères fondateur de cette nation n’étaient pas seulement des organisateurs intelligents d’une nation nouvelle, mais ils étaient également des blancs, propriétaires d’esclaves, des marchands, des actionnaires, qui avaient peur d’une rebellion de la classe inférieure ou comme le disait James Madison: ‘d’une division égale de la propriété’ “.

“Mes héros furent les fermiers de la rebellion de Shay, les abolitionistes noirs qui violèrent la loi pour libérer leurs frères et sœurs, les gens qui ont été jetés en prison pour s’être opposés à la 1ère guerre mondiale, les ouvriers qui se mirent en grève contre de puissantes corporations, défiant la police et les milices patronales, les vétérans de la guerre du Vietnam qui s’opposèrent directement à la guerre, aux femmes qui demandèrent l’égalité dans tous les aspects de la vie.”

– Howard Zinn –

 

Howard Zinn ou l’Histoire au service des peuples et non de l’oligarchie

Par Résistance 71

 

Le 12 Septembre 2012

 

Nous publions en deux parties (1ère partie / 2ème partie) la traduction du chapitre 5 du livre d’Howard Zinn et Donaldo Macedo “On Democratic Education” (2005): “Christophe Colomb et la civilisation occidentale”, chapitre concernant l’histoire de la découverte du continent américain par Christophe Colomb, ses suites, la démythification de son narratif et l’analyse du comment et pourquoi l’histoire officielle a renforcé le mythe progressiste de la “civilisation” occidentale.

Le monde de cette première décennie du XXIème siècle a été placé sous la domination sans précédent de l’empire anglo-américain, domination qui ne s’est exprimée qu’exponentiellement depuis la fin de la seconde guerre mondiale et surtout depuis la fin de la guerre froide en 1991.

La compréhension du monde dans lequel nous vivons, pour lequel nous sommes constamment exploités et spoliés, passe par une compréhension de l’histoire de la civilisation occidentale vue sous un angle différent: celui des participants de tous les jours, des démunis, des travailleurs, des opprimés et non pas comme cela l’est en ce qui concerne les livres d’histoire traditionnels, sous l’angle de vue des industriels, hommes/femmes politiques, présidents, grands généraux et autres “héros” d’une civilisation questionable à bien des égards.

Howard Zinn est sans aucun doute l’historien le plus connu, controversif pour l’establishment, que les Etats-Unis aient connu.

Professeur à l’université de Boston, sa carrière d’historien, de professeur, d’activiste pour les droits civiques et anti-guerre, puise sa force dans son origine prolétaire, ayant eu la possibilité de pousser ses études au retour de la seconde guerre mondiale sous les auspices de la “GI bill”, loi qui donnait la possibilité aux vétérans de l’armée de faire des études en bénéficiant d’une bourse d’état. L’ouvrier de chantier naval devint Docteur en Histoire après avoir poursuivi un cursus d’étude qui le vit être diplômé (Ph.D) de l’université de Colombia.

Zinn devint très vite un critique de l’histoire traditionnelle, dénonçant le bias systématique pris par les recherches et analyses des faits historiques dans le sens d’un consensus pro-establishment. Il passa le reste de sa carrière d’historien à éclairer les faits sous un angle systématiquement différent, déterrant ce faisant certaines vérités que personne dans l’orthodoxie anbiante ne voulait vraiment ni voir ni entendre.

Zinn représente le parfait exemple de ce qu’un historien se doit d’être: un chercheur contradictoire, quelqu’un fouillant les archives et exposant ce que les évènements historiques furent et non pas ce que certains désireraient qu’ils fussent, ce tout en admettant le fait que selon ses dires mêmes: “Dans tous les cas de figure, l’historien ne peut pas choisir d’être neutre, car il écrit dans un train en marche.”

L’histoire a toujours été écrite par la classe moyenne et la classe moyenne supérieure au profit du consesnsus du statu quo oligarchique. Les personnes relatant les faits n’ont que très peu souvent été capables d’évaluer la perception d’évènements du point de vue des classes ouvrières ou des laisser-pour-compte de la société. L’histoire se doit d’être dite de ce point de vue, qui le plus souvent met au défi l’évaluation orthodoxe de faits que l’on pense établis et qu’on nous présente toujours sous un angle favorable à la pensée dominante.

Howard Zinn symbolise ce que le révisionnisme historique, prit dans son véritable sens et non dans le sens amalgamé au négationisme promulgué à dessein par la pensée unique dogmatique refusant toute analyse rationnelle, se doit d’être:

 

Etymologie : du latin revisere, revoir.

Le révisionnisme désigne l’attitude critique de ceux qui remettent en cause de manière rationnelle les fondements d’une doctrine, d’une loi, d’un jugement, d’une opinion couramment admise en histoire, ou même de faits établis.

Le révisionnisme est une démarche naturelle de l’historien consistant à réviser en permanence le savoir historique, tout en utilisant les règles et méthodes scientifiques du métier. En se basant sur un apport d’informations nouvelles, sur un réexamen des sources, il propose une nouvelle interprétation de l’histoire.

Le terme a été, à l’origine, employé pour la remise en cause des conclusions rendues au sujet de l’affaire Dreyfus et pour demander la révision de son procès.

Le révisionnisme a plus particulièrement désigné la position de certains communistes qui étaient convaincus de la nécessité de réviser la doctrine marxiste avec l’évolution politique, sociale ou économique de la société, en remettant en cause une partie des thèses révolutionnaires et en s’écartant de l’orthodoxie marxiste-léniniste. C’est ainsi que le Parti communiste français fut traité de révisionniste par ceux-là mêmes qu’il qualifiait de gauchistes.

De nos jours, le révisionnisme désigne, à tort, une tendance à remettre en question les atrocités du nazisme dans les camps de concentration et à minimiser, voire à nier, le génocide des juifs. Il convient, dans ce cas d’utiliser le mot « négationnisme« .

 

Source dictionnaire:

http://www.toupie.org/Dictionnaire/Revisionnisme.htm

Pourquoi avons-nous choisi spécifiquement de traduire ce chapitre sur Christophe Colomb ? Parce que l’interprétation historique faite de cet évènement a conditionné le mythe du “progressisme” de la civilisation occidentale et a justifié depuis lors toutes les exactions commises en son nom. Il a suffi d’étiqueter la découverte de nouveau monde par Christophe Colomb, mercenaire à la solde de la couronne d’Espagne, comme un pas de géant pour le progrès humain et d’occulter officiellement toutes les atrocités commises par les conquistadores pour justifier toutes les atrocités et les crimes subséquents qui se sont abattus sur les natifs de l’endroit, puis sur les populations africaines, au nom de la “morale chrétienne” et de la “civilisation en marche”.

Si les Etats-Unis aujourd’hui sont ce qu’ils sont: un empire criminel hégémonique, c’est en grande partie à cause du mensonge par omission de l’histoire officielle de la découverte du continent. Dénoncer le bias narratif historique au profit de la pensée dominante est non seulement une nécessité déontologique pour l’historien, mais aussi une mesure salvatrice pour la conscience humaine.

Howard Zinn nous a laissé un énorme héritage, tant intellectuel qu’activiste, deux choses qu’il ne séparait jamais. Il a rendu l’histoire des Etats-Unis à son peuple. Bon nombre de ses ouvrages ont été traduits en français dont sa célèbre pièce maîtresse qui fut l’objet, en son temps, de tant de débats animés et de controverses: “Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours”, publié en France aux édition Agone.

A ce sujet, un projet de documentaire sur Zinn et son histoire populaire des Etats-Unis est en cours de réalisation.

Ce projet se réalise sous l’égide d’une SCOP (Société Coopérative Participative): Les Mutins de Pangée, coopérative qui lance des initiatives participatrices à ses réalisations. Ce sont les souscriveurs qui financent les projets (http://lesmutins.org/Howard-Zinn-Une-histoire-populaire.html) de manière indépendante. Ils ont déjà produit un excellent documentaire sur Noam Chomsky entr’autres, Zinn est en cours de réalisation.

Howard Zinn n’a pas vraiment d’équivalent en France (la plus proche serait sûrement l’historienne Annie Lacroix-Riz, qui par ses recherches serait pourtant plus proche d’Antony Sutton) et cela est bien dommage. C’est en découvrant son travail et son activisme que peut-être quelques historiens de l’hexagone pourraient devenir nos Howard Zinn et rendre notre histoire plus transparente et… populaire. Ce serait une mesure de salubrité publique !

Biographie d’Howard Zinn:

Source: Les Mutins de Pangée

http://www.lesmutins.org/Howard-Zinn-Une-histoire-populaire.html

Howard Zinn est né en 1922, à Brooklyn, dans une famille d’immigrés. Il est mort le 27 janvier 2010, laissant derrière lui de nombreux ouvrages importants dont l’incontournable Histoire populaire des Etats-Unis, de 1492 à nos jours (éditions Agone). Howard Zinn a traversé le XXème siècle sans se contenter de l’observer.

Formé à la lutte des classes dans les rues du New York de la grande dépression des années 30, jeune ouvrier d’un chantier naval, il s’est ensuite engagé dans la Seconde Guerre mondiale comme bombardier dans l’US Air Force, pour combattre le fascisme en Europe. Bouleversé par le bombardement (inutile) de Royan au napalm et par les conséquences de Hiroshima, il va s’engager toute sa vie contre la logique de guerre américaine.

Dans l’ambiance du maccarthysme d’après-guerre, Howard Zinn décide de se lancer dans des études universitaires d’Histoire, auxquelles il a accès gratuitement en tant que vétéran. Son premier poste de professeur, il l’obtient dans un collège d’étudiantes afro-américaines du sud des Etats-Unis. Il prend alors part activement dans les mouvements pour les droits civiques des noirs américains, contre la ségrégation raciale. Il prend part à la résistance non-violente des étudiants, les manifestations, les sit-in, les freedoms rides, les procès… La pratique de la désobéissance civile traverse les Etats-Unis des années 50 et 60 et marquent énormément la pensée de Howard Zinn.

Renvoyé pour « insubordination », il rejoint l’Université de Boston en 1964, au moment où la guerre du Vietnam éclate et s’engage immédiatement dans les mouvements anti-guerre, au début encore très marginaux. En tant que vétéran, Howard Zinn va jouer un rôle important dans la libération de soldats américains prisonniers, tout en donnant encore plus d’écho aux opposants à la guerre.

Howard Zinn apparait aussi comme témoin dans l’affaire des Pentagone Papers (l’ancêtre de wikileaks en quelque sorte…) qui a donné le coup de grâce à la propagande de guerre dans l’opinion publique américaine de l’époque.

Toujours attentif à s’exprimer pour le plus grand nombre, il est l’auteur de pièces de théâtre à succès : « Emma » (sur la militante libertaire Emma Goldman) et Marx in Soho (traduit en français par Karl Marx, le retour).

De ses souvenirs d’enfant de la « classe laborieuse » dans le New York des années 30 à l’élection de Barack Obama, l’oeuvre de Howard Zinn mêle sa propre expérience et l’histoire populaire, une mémoire qui met sur le devant de la scène les acteurs oubliés de l’Histoire officielle et qui restera comme un modèle de référence pour les générations futures.

 * * *

Livres d’Howard Zinn disponibles en français:

 

  • “Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours”
  • “La mentalité américaine”
  • “La bombe, de l’inutilité des bombardements”
  • “Désobéissance civile et démocratie”
  • “Une histoire populaire de l’empire américain”
  • “L’impossible neutralité: autobiographie d’un historien militant”
  • “Le XXème siécle américain de 1890 à nos jours”
  • “Karl Marx, le retour: une pièce historique en un acte”
  • “En suivant Emma: pièce historique en deux actes sur Emma Goldman, anarchiste et féministe américaine”
  • “Une histoire populaire des Etats-Unis pour les ados” (2 volumes)

A lire d’Howard Zinn sur Résistance 71:

– La désobéissance civile en 7 points essentiels

Résistance politique: Où est le Howard Zinn français ?

Posted in actualité, altermondialisme, documentaire, France et colonialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, résistance politique with tags , , , , , , on 21 août 2011 by Résistance 71

Pour ceux qui ne le connaissent pas, Howard Zinn (1922-2010) était une figure emblématique de l’activisme de droits de l’Homme et des droits civiques aux Etats-Unis.

Historien de formation, engagé volontaire dans l’US Air Force pendant la seconde guerre mondiale, évènement qui contribua à forger son pacifisme et sa farouche opposition à l’impérialisme de quelque origine politique qu’il soit, Zinn fut professeur de science politique à l’université de Boston. Zinn fut un écrivain, essayiste, dramaturge et activiste très prolixe. Il est le plus connu pour son ouvrage historique révisionniste (au sens noble du terme) « Une histoire populaire des Etats-Unis » qui révisa complètement la façon de concevoir l’approche historique et le narratif de l’histoire en général et du nouveau continent en particulier. Sa recherche minutieuse des faits historiques écrits et archivés par les souches populaires ont mené à une révision aujourd’hui reconnue et encensée de l’histoire des Etats-Unis.

Il s’attira les foudres de l’establishment pour avoir dénoncé la cruauté et la veûlerie, documentées mais occultées à dessein, de Christophe Colomb, qui le premier s’engagera dans le génocide et la réduction en esclavage des populations autochtones de l’île d’Hispanolia (aujourd’hui Haïti). Sa destruction systématique documentée des mythes créés par les gens de pouvoir et les vainqueurs des guerres contribua à l’éveil de toute une nouvelle génération d’Historien et d’intellectuel.

Zinn fut engagé dès le départ dans la lutte pour les droits civiques des noirs américains, activisme qui lui coûta son travail de professeur dans un college; il enchaîna sur un activisme forcené contre la guerre du Vietnam. Arrêté à plusieurs reprises, il fut un ardent promoteur et acteur de toute forme de désobéissance civile, anarchiste non déclaré mais certainement grand sympathisant de l’Idée libertaire, Zinn fut un modèle de droiture et d’honnêté intellectuelle qui lui vaut toujours un nombre grandissant de « disciples ».

Howard Zinn fut un ami et collaborateur de Noam Chomsky durant leurs années d’activisme anti guerre du Vietnam. Au décès de Zinn en Janvier 2010, Chomsky rendît un vibrant hommage à son ami défunt.

Howard Zinn se doit d’être plus lu en France, car sa recherche incessante de la vérité historique cachée au sein du peuple et occultée volontairement par les dirigeants de ce monde, a un impact sur le cheminement intellectuel de tout activiste luttant pour la vérité et la justice sociale. Notre question est et demeure: où est le Howard Zinn français ? Celui ou celle qui lèvera le voile sur l’omerta historique et révolutionnera le narratif historique de notre pays engoncé jusqu’ici dans la propagande du statu quo oligarchique néo-colonialiste.

Nos encourageons notre lectorat à lire ces ouvrages d’Howard Zinn disponibles en français dans toute bonne librairie, bibliothèque ou en ligne:

  • « Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours » aux éditions Agone
  • « Une histoire populaire de l’empire américain » aux éditions Vertige Graphique
  • « La Bombe ou de l’inutilité des bombardements » aux éditions Lux – Il s’agit de son dernier ouvrage publié avant sa mort, un testament sur l’ineptie de la guerre et les desseins impérialistes de l’occident…
  • « Désobéissance civile et démocratie: sir la justice et la guerre » chez Agone
  • « L’impossible neutralité: Autobiographie d’un historien et militant » chez Agone – cet ouvrage est un must, l’essence même de la pensée de Zinn –
  • « En suivant Emma, pièce historique en deux actes sur Emma Goldman, anarchiste et féministe américaine », chez Agone
  • « Une histoire populaire des Etats-Unis pour les ados » en deux volumes – excellent ouvrage pour les lycéens –
Certains pourront dire: « oui… mais il s’agit essentiellement de l’Histoire des Etats-Unis, en quoi cela nous concerne t’il ?.. » La réponse à cet argument est simple: regardez autour de vous ! Que voyezvous ?… Quelle est la place des Etats-Unis dans le monde moderne ?… D’où vient la crise économique globale qui ravage les nations ?.. Qui perpétue les guerres impérialistes depuis les années 1950 ?
Connaître la véritable histoire des Etats-Unis, permet de comprendre le monde moderne, de comprendre le présent et d’anticiper le futur pour un monde meilleur où les peuples reprendront leur droit et où l’oligarchie cessera d’exister.
Nous sommes tous des Howard Zinn ! Au travail !
— Résistance 71 —

 

Howard Zinn : « Parvenir à la justice sociale en faisant l’économie de la guerre »

 

mercredi 3 juin 2009, par Lémi et JBB

D’abord il a commencé par se frotter à la langue française. Courageux. Les mots ne coulaient pas tout seul. Discours heurté, hésitant, on se demandait presque – sacrilège ! – si son grand âge (87 ans) n’avait pas fini par le réduire un tantinet au silence, à l’hésitation en tout cas. Au ralenti, il a donc commencé par évoquer ses livres, un par un. S’excusant en souriant : «  J’espère que vous allez ignorer mes erreurs grammaticales, pas mes erreurs théoriques. »

D’Une Histoire populaire des Etats-Unis, œuvre monumentale proposant une vision inversée, marxiste, de l’ensemble de l’histoire des USA (pas l’histoire des puissants, mais celle des masses : syndicats, noirs, indiens, ouvriers…), il a expliqué le succès en librairie aux Etats-Unis (plus d’un million d’exemplaires vendus !) et ailleurs par ces quelques mots : «  Je crois que la raison pour laquelle mon livre a eu une telle réception, c’est qu’il n’y en a pas d’autres comme ça. » Une évidence qui pourrait s’appliquer à toute son œuvre, elle qui surfe allègrement à contre-courant de l’histoire officielle, remplit un vide intellectuel frappant. Si bien qu’on a aucun scrupule à affirmer en le paraphrasant que d’historien contemporain aussi fondamental, « il n’y en pas d’autres comme ça. »

De L’Impossible Neutralité, recension magnifique de toute une vie consacrée à l’engagement militant, pour les droits de civiques des noirs, contre la guerre du Vietnam, contre l’impérialisme américain, contre la guerre en Irak, il s’est contenté de dire, pudiquement, que c’était «  un livre plus personnel, plus intime que les autres.  » On ajoutera que c’est un livre qui réconciliera avec l’idée d’engagement intellectuel tous ceux qui voudraient enfermer à double tour l’intellectuel dans sa tour d’ivoire. Et distille à chaque page des enseignements précieux (entre mille :« La désobéissance civile […] n’est pas un problème, quoi qu’en disent ceux qui prétendent qu’elle menace l’ordre social et conduit droit à l’anarchie. Le vrai danger, c’est l’obéissance civile, la soumission de la conscience individuelle à l’autorité gouvernementale.  »).

Sur ses autres livres traduits en français (tous par la maison d’édition Agone), comme ses pièces de théâtre Karl Marx, le retour et En suivant Emma ou son essai Nous, le peuple des États-Unis, Howard Zinn ne s’est pas appesanti outre-mesure, filant à l’essentiel.

Et puis, une fois passée la présentation de ses livres, Howard Zinn a semblé soulagé. Il ne venait pas pour parler de lui, il venait pour débattre, répondre à des questions. Il en a profité pour abandonner ses velléités francophones (armée d’une traductrice) et répondre chaleureusement aux questions d’un auditoire passionné, parfois pas loin d’en venir aux mains pour obtenir le micro et l’honneur de lui poser une question. Extraits.

Comment il est venu à la gauche, socialiste et pacifiste

Je vais vous expliquer ce qui m’a amené à devenir le révolutionnaire [Dit avec un grand sourire] que je suis. J’ai grandi à New York, dans une famille de la classe ouvrière. J’ai commencé à travailler à 18 ans, sur des chantiers navals. Et à 17 ans, je traînais beaucoup avec de jeunes militants de gauche de mon quartier, quelque chose qu’il faut évidemment éviter de faire… [Re-dit avec un grand sourire.] Ce sont eux qui m’ont fait participer à ma première manifestation. Puis j’ai commencé à lire Marx, la chose la plus dangereuse que vous puissiez faire [Re-re-dit avec un grand sourire ; Howard Zinn sourit beaucoup]. Enfin, sur les chantiers navals, j’ai rencontré d’autres militants ; ensemble, nous nous sommes syndiqués et nous nous retrouvions régulièrement pour discuter des livres que nous lisions. 
Tout ça se situe au tout début de la Deuxième Guerre mondiale. Comme je travaillais aussi sur des navires de guerre, ceux qui passaient par les chantiers navals, je n’avais aucune obligation de devenir conscrit. Mais, à cette époque, je lisais beaucoup de choses sur le fascisme et j’avais un certain nombre d’amis qui s’étaient engagés. J’ai donc décidé de faire de même et je me suis enrôlé dans l’armée de l’air.

En résumé, mon enfance et mon adolescence m’ont amené à développer ma conscience de classe, à toucher du doigt ce qui séparait dans la société les riches et les pauvres. Et mon expérience comme membre d’un équipage de bombardier de l’US Air Force m’a – de la même façon – amené à développer une conscience particulière de la guerre.

Comment sa participation à la Seconde Guerre Mondiale a bouleversé sont point de vue sur la guerre

Au début, j’étais un bombardier enthousiaste, ma compréhension de cette guerre se faisait en des termes très simplistes. Sur le moment, la logique était simple : les fascistes étaient les mauvais, nous étions les gentils. Une fois la guerre terminée, je me suis rendu compte que, si les fascistes étaient réellement les mauvais, nous n’étions pas pour autant les gentils. Et j’ai découvert que la Deuxième Guerre mondiale était, en termes moraux, beaucoup plus compliquée que ce que je m’étais imaginé. C’est seulement alors que j’ai commencé à penser aux millions de personnes mortes sous nos bombes, à Nagasaki, Hiroshima ou Dresde.

Neuf ans après la guerre, j’ai rencontré un homme qui se trouvait à Royan en 1945, ville que j’avais alors contribué à bombarder [1]. Cette rencontre m’a amené à réfléchir à la guerre en général, et à cette expérience en particulier. Nous n’avions aucune nécessité de bombarder Royan, c’était absurde d’un point de vue militaire. J’ai alors compris que ceux qui décident des guerres en évoquant des causes justes n’ont pas de motivations pures. Et j’ai saisi que même une guerre contre le fascisme corrompt ceux qui y participent. J’en ai conclu que la guerre était inacceptable, parce que ses moyens sont toujours mauvais et corrompus, sa finalité toujours incertaine.

Reste un point : au début de la Deuxième Guerre mondiale, le peuple américain n’était pas franchement partant pour la guerre. A l’entame de son troisième mandat, en 1940, le président Franklin Delano Roosevelt avait même promis de ne pas intervenir. Il a fallu le bombardement de Pearl Harbor pour qu’il trouve une justification à l’entrée en guerre des États-Unis. Ceci m’a permis de comprendre combien il était facile, pour les dirigeants d’une nation, de faire évoluer l’opinion publique, de transformer un sentiment anti-guerre en pro-guerre.

Impérialisme et Deuxième Guerre mondiale

En pleine guerre, stationné en Angleterre, j’ai rencontré une personne qui s’est révélée importante pour moi : j’ai fait la connaissance d’un soldat membre d’une autre équipage de bombardier et qui partageait avec moi le goût de la lecture. Nous discutions souvent ensemble, et il m’a dit un jour : « Tu te rends compte que nous livrons une guerre impérialiste, n’est-ce pas ? » 
Ça m’a choqué. Lui a continué en m’expliquant que, oui, bien sûr, les fascistes étaient les méchants. Mais qu’il nous fallait nous poser des questions sur notre camp, nos alliés : que penser de l’empire britannique, de l’URSS de Staline, de l’empire français ? Ces nations ont beau se dire engagées dans la lutte antifasciste, m’a t-il expliqué, elle ne sont pas réellement intéressées par cette lutte. 
Je lui ai alors demandé demandé pourquoi il s’était engagé. Et il m’a répondu : « Je suis là pour parler avec des gens comme toi. » 
En fait, c’était un membre du Socialist Workers Party (SWP), la seule formation anglo-saxonne à s’être réellement opposée à la guerre. Alors que le PMarti Communiste américain était très enthousiaste à propos de ce conflit, le SWP a compté 14 de ses membres emprisonnés pendant la guerre, parce qu’ils s’opposaient à celle-ci. 
Ironiquement, ce soldat – peu après que nous ayons parlé – est parti en mission et n’en est jamais revenu. De mon côté, la prise de conscience de la réalité de cette guerre ne s’est réellement déployée que plus tard. Soit quand je me suis rendu compte que le monde de l’après-guerre comptait encore des militaristes et des fascistes. Et je me suis demandé : « Pourquoi, 50 millions de morts ? »

Toutes les guerres américaines, un même fondement ?

La Deuxième Guerre mondiale n’est pas seulement critiquable en tant que telle. Elle l’est aussi parce qu’elle a généré des problèmes à très long terme. Parce que cette guerre était populaire et supposée juste, tous les conflits qui ont suivi ont profité de son rayonnement.

Souvenez-vous, la Première Guerre mondiale avait sali le nom de guerre, causant 10 millions de morts sans qu’aucune raison valable n’ait pu en être émise. Mais la Deuxième a permis au concept de guerre de retrouver sa « dignité » et d’affirmer cette idée qu’apaiser son ennemi était devenu inacceptable, qu’il fallait absolument le mettre à bas. Aux États-Unis, tous les conflits qui ont suivi ont été présentés en des termes similaires, aussi bien en Corée qu’au Vietnam, en Irak qu’en Afghanistan. 
Avec la Guerre de Corée, la menace a simplement changé, devenant le communisme. Nous avons combattu trois ans là-bas et le prix à payer a été de deux à trois millions de morts coréens. Pourtant, nous en étions au même point au début et à la fin de cette guerre : une dictature contrôlait la Corée du Sud, une autre la Corée du Nord. 
Avec le Vietnam, le même scénario s’est répété : il fallait mettre à bas le communisme, on ne pouvait pas apaiser les Vietnamiens parce que la menace était trop grande. Et c’est ainsi que le président Lyndon Johnson a pu comparer notre allié vietnamien à Winston Churchill… 
Rien n’a changé depuis, que ce soit à l’égard de l’Irak ou de l’Afghanistan. Il y a toujours une bonne raison de faire référence à Hitler, à la Deuxième Guerre mondiale.

 [2]

Obama : un réel espoir ou du pipotage de première ?

Je comprends la popularité de Barack Obama, en Europe comme aux États-Unis : tout le monde est soulagé que Bush soit parti. Le problème, c’est que l’ampleur du soulagement a empêché toute critique, alors même qu’Obama n’a pas renoncé à cette idée américaine fondamentale selon laquelle la violence et la guerre permettent de résoudre les problèmes fondamentaux du pays. 
Cela relève d’une longue tradition, même chez ceux qui se prétendent progressistes, en réalité favorables à des réformettes sociales à l’intérieur et à une politique expansionniste à l’extérieur. Ça a été le cas de Kennedy, de Johnson, de Clinton et désormais d’Obama.

En ce qui le concerne, Obama devrait arrêter de reprendre la phraséologie de Bush, de parler dans les mêmes termes que lui. Il devrait parler de façon sincère à ce peuple américain qui est aujourd’hui opposé en majorité à la guerre en Irak (2/3 des Américains se disent aujourd’hui contre ce conflit, quand ils étaient 2/3 à s’y affirmer favorable au début de la guerre). Il pourrait faire cela, dire au peuple qu’on a lui menti sur les raisons de la guerre, lui expliquer que le terrorisme n’est rien d’autre qu’un substitut au communisme. Il pourrait faire prendre conscience aux Américains que c’est la politique des États-Unis dans le monde qui génère les problèmes et pousse certains à se tourner vers le terrorisme. Il pourrait leur annoncer que le temps de la super-puissance est terminé, qu’il va falloir retirer les troupes d’Irak et d’Afghanistan et démanteler toutes les bases militaires qui ont été créées dans le monde. C’est juste une question de sens commun : le 11 septembre est survenu malgré notre statut de grande puissance militaire. Au contraire, même : c’est sans doute en raison de ce statut que nous avons été attaqués.

Qui peut mettre fin à l’impérialisme américain ?

Les seuls circonstances dans lesquelles des gouvernements décident de mettre fin à une guerre tiennent à la menace : il faut qu’ils se sentent menacés par leur propre population. Ça a été le cas quand le gouvernement américain a mis fin à la Guerre du Vietnam. 
La seule solution réside donc dans un mouvement de refus massif. À l’image de ce qui s’est passé le 15 février 2003, quand de 10 à 15 millions de personnes ont manifesté dans le monde contre la Guerre en Irak. 
C’est ce qu’Einstein disait : « Les guerres cessent quand les gens refusent de se battre. » Ainsi du Vietnam, quand un nombre important de jeunes Américains ont refusé d’aller combattre. Ou d’Israël aujourd’hui, où une partie de la jeunesse refuse de faire la guerre. Ce sont ces actes de résistance qu’il convient de multiplier.

C’est cela qu’il faut retenir : nous ne pouvons pas accepter de dépendre de nos dirigeants. Si j’ai évoqué – un peu avant – Obama et ce qu’il devrait faire, c’était pour souligner que nous pouvons l’obliger à changer. Souvenez-vous, il a fallu « aider » Kennedy et Johnson à mettre bas la ségrégation : sans un mouvement de grande ampleur, ils n’auraient rien fait. De la même façon, nous devons créer un mouvement social d’une ampleur comparable à celui des droits civiques, ce sera le seul moyen de libérer Obama de l’influence du lobby militaro-industriel. Pour le moment, ce mouvement n’existe pas réellement, même s’il y a des signes notables d’activisme anti-guerre un peu partout aux États-Unis. Il faut attendre qu’il s’unifie. Et ne surtout pas laisser tomber parce que les résultats ne seraient encore assez probants.

Le retour de la France dans le commandement intégré de l’Otan

Je n’aime pas l’Otan. Pour moi, sa création relève des objectifs expansionnistes des États-Unis. Et tout ralliement à cet organisme est un signe d’asservissement aux intérêts américains. Je suis favorable à la dissolution de l’Otan, dès demain ! 
L’Otan n’est rien d’autre qu’une arme à disposition des États-Unis pour prendre des initiatives militaires, mêmes si celles-ci n’ont pas été validées par l’Onu. Ça a été notamment le cas lors des bombardements sur le Kosovo à la fin des années 1990.

La guerre, un mal quelquefois nécessaire ?

À propos de la Deuxième Guerre mondiale, une question se pose : pourquoi supposer que la seule façon de faire échec au fascisme passait par la mort de 50 millions de personnes ? Pourquoi supposer que la France n’aurait pas pu être libérée autrement ? Il faut considérer ceci : une fois que quelque chose a été accompli dans l’histoire, il est très difficile d’imaginer qu’il aurait pu en être autrement. Et donc de concevoir qu’on eut pu se défaire du fascisme autrement que par la guerre. 
Pourtant… il existe des situations dans le monde où des changements se sont produits sans violence, où des tyrannies ont été renversées sans la brutalité qui va avec la guerre. Pensez – par exemple – à l’Afrique du Sud : l’ANC aurait pu décider de mettre fin à l’apartheid par les armes. Un million de personnes seraient mortes, l’apartheid aurait finalement été renversé, et tout le monde en aurait conclu qu’il n’y avait pas d’autre moyen de faire. Alors que… 
La façon dont ça s’est fait a sans doute demandé plus de temps. Mais si vous êtes déterminés à accomplir des choses sans concéder un terrible coût humain, il faut être prêt à mener une guerre d’une autre nature. À subir l’oppression tout en construisant aux centaines de ramifications. Et à ainsi user la capacité de l’oppresseur à se maintenir au pouvoir.

En d’autres termes, il faut se préparer à combattre le fascisme d’une autre façon que par la guerre. C’est beaucoup plus long, ça demande sans doute plus de courage, mais c’est nécessaire pour accomplir de véritables progrès humains. Quand on fait des progrès en usant de violences, on s’emprisonne l’esprit. Selon moi, c’est là le plus grand défi pour la race humaine, parvenir à la justice sociale en faisant l’économie de la guerre. Après tout, nous sommes censés être plus éclairés qu’une simple logique binaire opposant la passivité à la guerre.

Cela ne signifie pas qu’une intervention militaire ne soit jamais justifiée. Je ne suis pas un pacifiste pur. Je pense qu’il existe des circonstances où il est nécessaire de mener une action collective, voire militaire. Et c’était sans doute le cas lors du génocide du Rwanda. Les observateurs de l’Onu présents sur place à l’époque étaient convaincus qu’une démonstration de force de petite échelle aurait pu permettre d’éviter ce qui s’est passé. Mais les puissances occidentales ont choisi d’ignorer leur requête. Ce qui confirme qu’on ne peut pas faire confiance aux dirigeants du monde pour stopper un génocide. 
Pendant la Deuxième Guerre mondiale, les États-Unis n’avaient pas pour but premier de mettre un terme au génocide. Il leur avait pourtant été demandé de bombarder les voies ferrées menant aux camps d’extermination, mais ils avaient d’autres priorités. Il faut ici retenir cette statistique choquante : six millions de juifs sont passés par les camps et ils ne sont que 60 000 à en être sortis vivants, soit 1 %. Tout ça parce que les puissances impliquées dans la guerre avaient d’autres préoccupations. Là encore, ça prouve combien on ne peut pas compter sur nos dirigeants politiques pour mettre fin à un génocide.

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