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Résistance politique: Entretien avec l’historien Howard Zinn sur l’anarchisme

Posted in actualité, altermondialisme, démocratie participative, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , on 28 février 2018 by Résistance 71

“Celui qui trahit une seule fois ses principes perd la pureté de sa relation avec la vie.”
~ Andreï Tarkovsky ~

“Je définirai la désobéissance civile de manière plus générale comme étant ‘le  viol  délibéré de la loi dans uns la réalistation d’un objectif social vital’…”
“Au XIXème siècle, nous avons dû aller au delà des limites de notre constitution pour mettre fin à l’esclavage.”
~ Howard Zinn ~

« On ne peut pas être neutre dans un train en marche »
~ Howard Zinn ~

 

Howard Zinn sur l’anarchisme

Entretien de l’historien américain H. Zinn avec Ziga Vodovnik

2008

Ziga Vodovnik: Depuis les années 1980 jusqu’à maintenant, nous assistons à un processus de mondialisation de l’économie de plus en plus marqué jour après jour. Au sein de la gauche,nombreux sont ceux pris dans un « dilemme » – soit travailler à renforcer la souveraineté des états-nations comme barrière défensive contre le contrôle par le capital étranger et international ; ou mettre en place une alternative non nationale à la forme actuelle de mondialisation mais qui serait aussi mondiale. Quelle est votre opinion sur ce sujet ?

Howard Zinn: Je suis un anarchiste, et selon les principes anarchistes, les états-nations sont des obstacles à une vraie mondialisation humaniste. D’une certaine manière, le mouvement de mondialisation, avec le capitalisme qui essaie de faire abstraction des frontières des états-nations, crée une sorte d’opportunité pour un mouvement, pour ignorer les barrières nationales et pour unifier les peuples globalement, au-delà des frontières nationales, en opposition à la mondialisation du capital, pour créer une mondialisation des peuples, opposée à la notion traditionnelle de mondialisation. En d’autres termes, utiliser la mondialisation – il n’y a rien de mauvais dans l’idée de mondialisation – d’une façon qui contourne les frontières nationales et qui n’implique pas, bien sûr, le contrôle par les grandes sociétés des décisions économiques concernant les peuples à travers le monde.

ZV: Pierre-Joseph Proudhon a écrit que: “La liberté est la mère, pas la fille de l’ordre.” Comment voyez-vous la vie après ou au-delà des états-nations ?

HZ: Au-delà des états-nations? (rires) Je pense que ce qui existe au delà des états-nations est un monde sans frontières nationales, mais avec des gens organisés. Mais pas organisés en tant que nations, mais en groupes, en collectifs, sans frontières nationales ou d’aucune sorte. Sans aucune sorte de frontières, passeports, visas. Rien de tout cela! Des collectifs de différentes tailles, selon la fonction du collectif, ayant des contacts les uns avec les autres. Il ne peut pas exister de petits collectifs auto suffisants parce que ces collectifs ont différentes ressources qui leur sont accessibles. C’est un point que la théorie anarchiste n’a pas résolu et peut-être qu’elle ne pourra pas résoudre à l’avance, parce qu’elle devra être mise en pratique pour cela.

ZV: Pensez-vous que un changement puisse survenir à travers des partis politiques institutionnels ou seulement par des moyens alternatifs – désobéissance, constructions de structures parallèles, médias alternatifs, etc. ?

HZ: Si vous travaillez au sein des structures existantes, vous serez corrompus. En travaillant au sein d’un système politique qui empoisonne l’atmosphère, y compris les organisations progressistes, comme on peut le constater aujourd’hui aux USA, où les gens de « gauche » sont tous englués dans la campagne électorale et sombres dans des argumentaires féroces pour savoir si il faut soutenir le candidat de ce tierce parti ou cet autre .C’est un petit exemple qui suggère que, quand vous travaillez au sein de la politique électoraliste, vous commencez à corrompre vos idéaux.. Par conséquent, je pense qu’une façon de faire est de ne pas penser en termes de gouvernement représentatif , d’élections, de politique électoraliste, mais de penser en termes d’organisation de mouvements sociaux, d’organisation sur les lieux de travail, d’organisation dans les quartiers, au sein de collectifs, de manière à être assez forts pour prendre le pouvoir à un moment donné — d’abord devenir assez fort pour résister à ce que les autorités leur font subir, et ensuite, plus tard, devenir assez fort pour réellement prendre le contrôle des institutions.

ZV: L’anarchisme est à cet égard fondamentalement opposé à la démocratie représentative , car elle est encore une forme de tyrannie —la tyrannie de la majorité . Les anarchistes s’opposent à la notion de majorité, objectant que les opinions de la majorité ne coïncident pas toujours avec ce qui est moralement juste. Thoreau a écrit que nous avions l’obligation d’agir selon ce que nous dicte notre conscience, même si cela va à l’encontre de l’opinion de la majorité ou des lois de la société. Êtes-vous d’accord avec cela ?

HZ: Absolument. Rousseau a dit: « si je fais partie d’un groupe de 100 personnes, est-ce que 99 personnes ont le droit de me condamner à mort, juste parce qu’elles représentent la majorité? ». Non, les majorités peuvent avoir tort, elles peuvent ignorer les droits des minorités. Si les majorités décidaient, nous connaitrions encore l’esclavage. 80% de la population a réduit en esclavage 20% de la population. Selon la loi de la majorité, cela serait donc acceptable. C’est une notion totalement erronée de ce qu’est la démocratie. La démocratie doit prendre en compte plusieurs choses — les revendications minoritaires des gens, pas seulement les besoins de la majorité, mais aussi ceux de la minorité. Elle doit prendre en compte également le fait que la majorité, spécialement dans des sociétés où les médias manipulent l’opinion publique, peut avoir complètement tort et être malsaine. Alors oui, les gens doivent agir selon leur conscience et non en suivant le vote majoritaire..

ZV: Quand situez-vous les origines historiques de l’anarchisme aux États-Unis ?

HZ: L’un des problèmes concernant l’anarchisme est qu’il existe beaucoup de personnes dont les idées sont anarchistes mais qui ne se revendiquent pas nécessairement anarchistes. Le terme a été utilisé d’abord par Proudhon au milieu du XIXème siècle, mais il existait des idée anarchistes antérieures à Proudhon, en Europe et aussi aux États-Unis Par exemple, quelques idées de Thomas Paine, qui n’était pas un anarchiste, qui ne se serait pas qualifié d’anarchiste, mais qui se méfiait des gouvernements. Henry David Thoreau, également. Il ne connaissait pas le terme anarchisme, et il ne l’utilisait pas mais ses idées étaient très proches de l’anarchisme. Il était très hostile à toute forme de gouvernement. Si nous recherchons les origines de l’anarchisme aux États-Unis, alors Thoreau est probablement celui qui apparaît comme le premier anarchiste américain.. On ne trouve pas réellement d’anarchistes jusqu’après la Guerre de Sécession, lorsque des anarchistes européens, notamment allemands, arrivèrent aux États-Unis Ils ont ensuite commencé à s’organiser. La première fois que l’anarchisme a disposé d’une force organisée et a été publiquement connu aux États-Unis, c’est à Chicago au moment des évènements de Haymarket.

ZV: Où situez-vous l’inspiration principale de l’anarchisme contemporain aux États-Unis ? Considérez-vous le Transcendantalisme —Henry D. Thoreau, Ralph W. Emerson, Walt Whitman, Margaret Fuller, etc—comme une inspiration dans cette perspective?

HZ: Le Transcendantalisme est, je dirais, une forme primitive de l’anarchisme. Les Transcendantalistes ne se qualifiaient pas d’anarchistes mais leurs pensées et leur littérature contiennent des idées anarchistes. De différentes manières, Herman Melville est un exemple de ces idées anarchistes. Ils se méfiaient tous de l’autorité. On pourrait dire que le Transcendantalisme a joué un rôle en créant une atmosphère de suspicion envers l’autorité et le gouvernement.

Malheureusement, il n’existe aujourd’hui aucun mouvement anarchiste réellement organisé aux États-Unis Il existe de beaucoup de groupes et de collectifs qui se revendiquent anarchistes, mais ils sont petits. Je me souviens que, dans les années 1960, il y avait un collectif anarchiste ici à Boston, avec une quinzaine de personnes, mais il a disparu. Ensuite, les idées anarchistes ont pris plus d’importance en lien avec les mouvement des années 1960.

ZV: La plupart de l’énergie créative dans les milieux radicaux provient aujourd’hui de l’anarchisme , mais peu de personnes seulement, engagés dans le mouvement, s’en revendiquent. Comment expliquez-vous cela ? Est-ce que les militants ont honte de s’identifier avec une tradition intellectuelle ou sont-ils plutôt logiques avec la croyance que toute émancipation demande l’émancipation par rapport à toutes les étiquettes ?

HZ: Le terme d’anarchisme est devenu associé avec deux phénomènes avec lesquels les vrais anarchistes ne veulent pas être associés. L’un est la violence, et l’autre le désordre ou le chaos. La conception populaire de l’anarchisme est d’un côté les attentats à la bombe et de l’autre, pas de lois, pas de règlements, pas de discipline, chacun fait ce qu’il veut, la confusion, etc. C’est pourquoi certains répugnent à utiliser le terme d’anarchisme. Mais en réalité, les idées de l’anarchisme font partie des modes de pensée des mouvements des années 1960.

Je pense que le meilleur exemple en est le Student Nonviolent Coordinating Committee—SNCC dans le mouvement pour les droits civiques. Le SNCC, sans rien connaître de l’anarchisme comme philosophie, en incarnait les caractéristiques. Il était décentralisé. D’autres organisations pour les droits civiques, comme la Southern Christian Leadership Conference, étaient centralisées avec un dirigeant —Martin Luther King. La National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) était basée à New York, et avait aussi un genre d’organisation centralisée. Le SNCC, quant à lui, était totalement décentralisé. Il avait ce qu’ils appelaient des secrétaires de terrain [field secretaries], qui travaillaient dans des petites villes partout dans le Sud, avec une grande autonomie. Il avait un siège à Atlanta, en Géorgie, mais ce siège n’avait pas une forte autorité centrale. Les personnes qui travaillaient sur le terrain—en Alabama, en Géorgie, en Louisiane et dans le Mississippi—travaillaient principalement de façon autonome. Ils travaillaient avec les gens du cru, de la base. Et donc il n’y avait pas de dirigeants au SNCC, ainsi qu’une grande méfiance envers le gouvernement.

Ils ne pouvaient pas compter sur le gouvernement pour les aider, les soutenir, même si le gouvernement de l’époque, au début des années 1960, était considéré comme étant progressiste, libéral. John F. Kennedy particulièrement. Mais ils ont observé John F. Kennedy, ils ont vu comment il se comportait. John F. Kennedy ne soutenait pas le mouvement dans le Sud pour l’égalité des droits des afro-américains. Il nommait des juges favorables à la ségrégation dans le Sud, il laissait les ségrégationnistes faire ce qu’ils voulaient. Donc le SNCC était décentralisé, sans dirigeant , anti-gouvernement, mais il n’avait pas une vision de la société future comme les anarchistes. Il ne pensait pas à long terme, ne se demandait pas quelle société construire dans l’avenir. Il était seulement concentré sur le problème immédiat de la ségrégation raciale. Mais leur attitude, leur façon de travailler s’inscrivaient, peut-on dire, dans la lignée anarchiste.

ZV: Pensez-vous que l’utilisation péjorative du terme anarchisme est la conséquence directe du fait que l’idée que les gens pourraient être libres a effrayé et effraie ceux au pouvoir ?

HZ: Sans aucun doute! Il ne fait aucun doute que les idées anarchistes effraient ceux qui sont au pouvoir. Ils ne peuvent pas tolérer les idées libertaires. Ils peuvent tolérer les idées qui en appellent aux réformes mais ils ne peuvent tolérer l’idée qu’il n’y ait pas d’état, pas d’autorité centrale. Il est donc vital pour eux de ridiculiser l’idée d’anarchisme, de propager l’idée selon laquelle l’anarchisme est synonyme de violence et de chaos. Cela leur est utile, oui.

ZV: En sciences politiques, il est possible d’identifier analytiquement deux principales conceptions de l’ anarchisme —l’une dénommée anarchisme collectiviste limitée à l’Europe et un anarchisme individualiste limité aux USA. Êtes -vous d’accord avec cette distinction ?

HZ: Selon moi, il s’agit d’une séparation artificielle. Comme c’est si souvent le cas , les analystes se facilitent les choses, comme créer des catégories et classer les mouvements en catégories, mais je ne pense pas que l’on puisse procéder ainsi. Ici aux États-Unis, il y a bien sûr des gens qui croient à l’anarchisme individualiste, mais il y a eu aussi des anarchistes organisés à Chicago dans les années 1880 ou au SNCC. Je pense que dans les deux cas, en Europe et aux États-Unis, on peut trouver les deux conceptions, sauf que, en Europe peut-être, l’idée d’anarcho-syndicalisme est devenue plus forte qu’aux USA. Aux États-Unis vous avez l’Industrial Workers of the World (IWW) qui est une organisation anarcho-syndicaliste et qui n’est sûrement pas en phase avec le courant de l’anarchisme individualiste.

ZV: Quelle est votre opinion au sujet du « dilemme » sur les moyens—révolution contre évolution sociale et culturelle?

HZ: Je pense qu’il y a plusieurs questions ici. L’une d’entre elles est la question de la violence, et je pense que sur ce sujet, les anarchistes n’ont pas été d’accord. Ici, aux États-Unis, il y a divergence et cette différence, nous la retrouvons au sein d’une seule et même personne. Emma Goldman, qui, pourrait-on dire, a mis l’anarchisme au premier plan aux USA dans les année 1960, après sa mort, et qui est devenu subitement un personnage important. Mais Emma Goldman s’était prononcée en faveur de l’assassinat de Henry Clay Frick, puis a décidé ensuite que cela n’était pas la bonne manière de procéder. Son ami et camarade, Alexander Berkman, lui, n’a pas totalement abandonné l’idée de violence. D’un autre côté, vous avez des gens qui étaient anarchistes d’une certaine façon, comme Tolstoï et Gandhi, qui croyaient en la non-violence.

Il existe une caractéristique fondamentale de l’anarchisme sur la question des moyens et ce principe central est l’action directe—de ne pas entrer dans les moules que vous offrent la société, celui d’un gouvernement représentatif, des élections, de la législation, mais de prendre directement le pouvoir. Dans le cas de syndicats, d’anarcho-syndicalisme, cela signifie que les ouvriers se mettent en grève, et plus que cela, qu’ils mettent la main sur les usines dans lesquelles ils travaillent et les dirigent. Qu’est-ce que l’ action directe? Dans le Sud, lorsque les afro-américains se furent organisés contre la ségrégation raciale, ils n’ont pas attendus que le gouvernement leur donne le signal, ou ne se sont pas contentés d’intenter des procès, ou n’ont pas attendu que le Congrès vote des lois. Ils ont pratiqué l’action directe; ils se sont rendus dans des restaurants, où ils se sont assis et n’ont pas bougé. Ils sont montés dans des bus et ont mis en pratique la situation qu’ils voulaient voir exister.

Bien sûr, la grève est toujours une forme d’action directe. Dans le cadre d’une grève aussi, vous ne demandez pas au gouvernement de vous donner satisfaction en votant une loi, vous entreprenez une action directe contre l’employeur. L’idée d’action directe contre la situation que vous voulez changer est une sorte de dénominateur commun pour les idéaux et les mouvements anarchistes . Je pense que l’un des principes le plus important de l’anarchisme est qu’il est impossible de séparer la fin des moyens. Cela veut dire que si votre objectif est une société égalitaire, vous devez utiliser des moyens égalitaires, si c’est une société non-violente sans guerre, vous ne pouvez pas utiliser la guerre comme moyen. Je pense que l’anarchisme demande une cohérence entre la fin et les moyens. Je pense que c’est une caractéristique propre à l’anarchisme.

ZV: Un jour, quelqu’un a demandé à Noam Chomsky quelle était sa vision précise d’une société anarchiste et son plan pour y parvenir. Il a répondu que “nous ne pouvons pas prévoir les problèmes qui se poseront avant que de les avoir rencontrés”. Pensez-vous aussi que trop d’intellectuels gaspillent leur énergie dans des disputes théoriques au sujet des moyens et des fins nécessaires, sans même commencer à “expérimenter” une pratique?

HZ: Je pense que cela vaut la peine de présenter des idées, comme Michael Albert l’a fait avec son « Parecon », par exemple, même si vous gardez une flexibilité. Nous ne pouvons pas créer un modèle pour une société future maintenant, mais je pense qu’il est souhaitable d’y penser. Je pense qu’il est bon d’avoir un objectif à l’esprit. C’est constructif, utile, c’est sain de penser à quoi cette société pourrait ressembler, parce que cela vous guide un peu dans ce que vous faites aujourd’hui, mais seulement si ces discussions au sujet de la société future ne deviennent pas des obstacles pour travailler à l’élaboration de celle-ci . Sinon, vous pouvez passer tout votre temps à débattre d’une possibilité utopique contre une autre possibilité utopique, et pendant ce temps, vous n’agissez pas dans le concret.

ZV: Dans votre « A People’s History of the United States » vous montrez que notre liberté, nos droits, notre qualité de vie, etc., ne nous ont jamais été donné par la minorité riche et influente mais qu’ils ont toujours été gagnés de haute lutte par les gens ordinaires—par la désobéissance civile. Quel serait, à cet égard, nos prochains pas vers un monde différent, meilleur?

HZ: Je pense que le premier pas est de nous organiser et de protester contre l’ordre existant—contre la guerre, contre l’exploitation économique et sexuelle, contre le racisme, etc. Mais nous organiser de façon à ce que nos fins correspondent aux moyens, de façon à créer le type de relations humaines qui existeraient dans la société future. Cela signifie s’organiser sans autorité centrale, sans leader charismatique,de façon à reproduire en miniature l’idéal de la future société égalitaire. Ainsi, même si vous n’obtenez pas quelque victoire demain ou l’année suivante, vous avez au moins créé un modèle pendant ce temps. Vous avez mis en pratique comment pourrait être la société future et vous avez créé une satisfaction immédiate, même si vous n’avez pas atteint votre but ultime.

ZV: Quelle est votre opinion sur les différentes tentatives pour prouver scientifiquement l’hypothèse ontologique de Bakounine selon laquelle les êtres humains ont un “instinct de liberté”, donc non seulement une volonté mais un besoin biologique ?

HZ: Je crois vraiment en cette idée mais je pense qu’elle ne pourra jamais être prouvée biologiquement. Il faudrait trouver un gêne de la liberté ? Non. Je pense qu’un autre chemin possible est de passer par l’histoire du comportement humain. Elle montre ce désir de liberté; chaque fois que des peuples ont vécu sous la tyrannie, ils se sont révoltés contre.

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Lecture complémentaire:

Manifeste de la societe des societes

Corruption cognitive: Sciences et sciences sociales sous tutelle idéologique… L’histoire abusée (Howard Zinn)

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“Être ignorant de l’histoire, c’est comme être né hier.”

“On ne peut pas être neutre dans un train en marche.”

~ Howard Zinn ~

 

“Des relations nouvelles par leur ampleur, se sont nouées entre historiens professionnels et la grande entreprise, privée ou publique, industrielle ou financière.”

“Quant aux jeunes chercheurs [en histoire], il est urgent que, soustraits à la norme des desiderata des bailleurs de fonds et ainsi mis en mesure de tenir la tête droite, ils puissent aider l’histoire contemporaine française à retrouver la voie de l’indépendance.”

“La discipline historique reflétant fidèlement le cours général des choses, l’histoire indépendante du pouvoir de l’argent finira bien, même ici, par faire reculer l’histoire de connivence.”

~ Annie Lacroix-Riz ~

 

L’utilisation et la spoliation de l’histoire

 

Howard Zinn

 

Ceci correspond à la traduction de larges extraits du chapitre 4 du livre de Zinn, “Declarations of Independence, cross-examining the American ideology”, Harper Perennial, 1990, qui n’a pas été traduit en français à notre connaissance.

Cet ouvrage, de notre point de vue, est le second meilleur ouvrage de Zinn juste après son célébre “Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours” (1980)

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Août 2016

 

Avant que je ne devienne un historien de profession, j’ai grandi dans la saleté et l’humidité des bas-fonds de New-York, j’ai été mis KO par un policier alors que je tenais une banderole dans une manif’ ouvrière, j’ai travaillé trois ans sur un chantier naval, et j’ai participé à la violence de la guerre. Ces expériences, parmi d’autres, m’ont fait perdre tout désir “d’objectivité”, que ce soit dans ma vie ou en écrivant l’histoire.

Ce que je viens de dire trouble un certain nombre de personnes et je dois m’en expliquer. Je veux donc dire par là qu’au moment où j’ai commencé à étudier l’histoire de manière formelle via le cursus universitaire, je savais que je ne le faisais pas parce que c’était “intéressant” ou parce que cela représentait une carrière “solide et respectable”. J’avais été touché à bien des égards par la lutte des travailleurs ordinaires pour survivre, par le côté glamour et hideux de la guerre et par mes propres lectures entreprises pour essayer de mieux comprendre le fascisme, le communisme, le capitalisme et le socialisme. Je ne pouvais décemment pas étudier l’histoire d’un point de vue neutre. Pour moi, l’histoire ne pouvait être qu’un outil de compréhension et de changement (et oui, une ambition extravagante) de ce qui n’allait pas dans le monde.

Ceci ne voulait pas dire de rechercher des faits historiques pour soutenir et renforcer les croyances que j’avais déjà. Cela ne voulait pas dire d’ignorer des données qui changeraient ou compliqueraient ma compréhension de la société. Cela voulait dire de poser les questions importantes pour qu’un changement social finisse par s’opérer, des questions au sujet de l’égalité, de la liberté, de la justice, de la paix, mais en demeurant ouvert à toute réponse suggérée en étudiant l’histoire.

J’avais très tôt décidé que je serais biaisé, partial dans le sens de demeurer vrai à certaines valeurs fondamentales comme le droit égal pour tout être humain, quelque soit la race, la religion, la nationalité, le sexe, le droit égal à la vie, la liberté et la poursuite incessante du bonheur sur terre, bref les idéaux décrits par Thomas Jefferson. Il me semblait que dédier sa vie à l’étude de l’histoire en valait la peine seulement si l’objectif était ces idéaux.

[…] Ainsi lorsque les troupes soviétiques envahirent la Hongrie (1956) puis la Tchécoslovaquie (1968) pour écraser des rébellions, il était clair pour moi que l’URSS violait des valeurs marxistes fondamentales, en réalité, un principe universel, celui de la solidarité internationale qui réside bien au-delà du marxisme.

Ma foi dans l’idéal d’une société égalitaire, d’une communauté mondiale coopérante, dans un monde sans frontières nationales, est demeurée saine et sauve ; simplement mon idée que l’URSS puisse représenter ce nouveau monde pouvait être d’emblée mise à l’écart. Je devais appeler un chat un chat alors que je voyais les choses au gré de ma lecture de l’histoire de l’Union Soviétique ; dans le même temps je voulais que ceux qui avaient une vue romantique des Etats-Unis soient aussi capables d’appeler un chat un chat au gré de leur découverte du passé américain. Je savais aussi qu’il était tentant de se raccrocher à de vieilles croyances, d’ignorer les faits inconfortables (NdT: appelée dissonnance cognitive) parce qu’on devait rester attaché à des idéaux et que je devais me préserver de la tentation et faire particulièrement attention aux écrits des autres historiens.

La forte croyance en certaines valeurs d’un historien peut mener à la malhonnêteté ou à la déformation de l’histoire. Mais ceci est évitable si l’historien(ne) comprend la différence entre la solidité de valeurs ultimes et ouverture d’esprit en regard du fait historique.

Il y a une autre forme de malhonnêtete qui souvent n’est pas remarquée, à savoir quand les historiens échouent à reconnaître leurs propres valeurs et prétendent à “l’objectivité”, se trompant ainsi eux-mêmes et leur lectorat.

Tout le monde est partial, biaisé, que vous le sachiez ou pas, par le fait de posséder des buts, objectifs fondamentaux et des fins à réaliser. Si nous comprenons cela, nous pouvons alors être proprement sceptiques de tous les historiens, journalistes et de quiconque rapporte sur le monde et nous pouvons vérifier si leur partialité provoque leur emphase sur certains faits historiques plus que d’autres et s’ils omettent ou donnent moins d’importance à d’autres.

[…] Quiconque lisant de l’histoire devrait comprendre depuis le départ qu’il n’y a pas d’histoire impartiale. Toute histoire écrite est partiale en deux sens. Partiale parce qu’elle ne représente qu’une petite portion de ce qui s’est vraiment passé. Ceci constitue une limite qui ne pourra jamais être dépassée. Et elle est partiale parce qu’elle prend inévitablement partie par le simple fait de ce qu’elle inclut et ce qu’elle omet, ce sur quoi elle insiste et ce sur quoi elle passe. Ceci peut-être fait ouvertement ou subrepticement, consciemment de la part de l’historien(ne) ou inconsciemment.

Le problème majeur en ce qui concerne l’honnêteté historique n’est pas le mensonge de but en blanc. C’est l’omission ou le passage sous silence de données très importantes sur un fait historique. La définition du mot “important”, bien sûr, dépend des valeurs de chacun.

Un excellent exemple dans l’histoire (américaine) est celui d massacre de Ludlow.

J’étais à l’université étudiant en histoire (NdT: après la seconde guerre mondiale donc puisque Zinn fut un des nombreux bénéficiaires de la GI Bill ou loi des “études contre service militaire”..), lorsque j’entendis pour la 1ère fois une chanson Folk de Woody Guthrie appelé “The Ludlow Massacre”, une ballade sombre et intense, accompagnée par les accords lents et hantés de sa guitare. Sa chanson raconte l’histoire de femmes et d’enfants qui périrent brûlés vifs lors de la grève des mineurs contre les mines de charbons des Rockefeller dans le sud-Colorado en 1914.

Je fus très curieux de ce fait. En effet, dans aucune de mes classes d’histoire américaine, aucun de mes livres d’école, ne figurait ne serait-ce qu’une mention de ce massacre de Ludlow dans le Colorado. Ceci me mea à un livre écrit non pas par un historien mais par un prof d’anglais du nom de Samuel Yellen: “American Labor Struggles” ou “Les luttes ouvrières américaines”. Ce livre contient des dizaines de narrations excitantes sur les conflits du travail de l’histoire des Etats-Unis, dont la très vaste majorité ne sont jamais mentionnées dans les livres d’histoire des écoles. Un de ces chapitres détaillait la grève du charbon du Colorado en 1913-14.

Note de Résistance 71: s’ensuit ici une description et résumé de trois pages des évènements de Ludlow, montrant la collusion entre les Rockefeller et le pouvoir politique régional et fédéral dans la sanglante répression ouvrière.

[…] La grève minière du colorado de cette époque ne rentre pas bien dans le moule créé par les livres d’histoire des bahuts vantant la perfection du développement économique américain. Peut-être qu’un compte-rendu des évènements et des dessous de l’affaire de Ludlow feraient poser quelques questions pertinentes aux jeunes élèves tout comme cela se produisit pour moi. Ces questions indibitablement menaceraient le pouvoir dominant de ce pays, ceci rentrerait en conflit avec l’orthodoxie (doxa) dominante. Les questionneurs, les enseignants et les membres des comités éducatifs pourraient faire face à des problèmes majeurs.

[…] Une observation rapprochée de la grève du charbon dans le Colorado révèlerait que non seulement le gouvernement de l’état du Colorado mais aussi le gouvernement fédéral de Washington, sous la présidence d’un présumé “libéral”/homme de gauche Woodrow Wilson, étaient du côté des corporations, des grosses entreprises. Tandis que les mineurs étaient battus, jetés en prison et assassinés par la police privée armée des Rockefeller ou par la Garde Nationale, le gouvernement ne fit absolument rien pour préserver les droits constitutionnels de son peuple. Il y a en effet un statut fédéral, Titre 10, section 333, qui donne le pouvoir au gouvernement fédéral de défendre les droits constitutionnels des citoyens si les autorités locales ne le font pas.

Ce ne fut qu’après le massacre, après que les mineurs ne se soient armés et déferlèrent contre les propriétés minières et leurs gardes que le président Wilson appela la troupe pour mettre fin aux émeutes dans le Colorado.

[…] Il n’y a pas de façon “objective” de gérer le massacre de Ludlow Il y a la décision subjective (biaisée, opinionâtre) de l’omettre du naratif historique, basé sur un système de valeurs qui ne le considère pas comme étant important ni même digne d’intérêt. […] mais c’est aussi une décision subjective, biaisée d’en parler et de narrer les évènements (bien documentés). Ma décision personnelle de couvrir cet évènement historique (NdT: Zinn le couvre en détail dans un des chapitres de son ouvrage séminal: “Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours”…) est fondée sur ma croyance qu’il est important que les gens sachent l’extension et l’implication des conflits de classes dans notre histoire, de savoir quelque chose au sujet du comment les ouvriers et classes laborieuses ont dû lutter iaprement, pied à pied pour changer leurs conditions d’existence et aussi de comprendre le rôle du gouvernement et des médias dans les luttes de classes de notre passé.

On doit inévitablement omettre une large portion de ce qui est disponible en tant qu’information historique ; mais ce qui est omis est critique dans le type d’éducation historique que les gens obtiennent, ceci peut les faire bouger d’un côté ou de l’autre, ce qu’ils semblent accepter par leur passivité. Ma propre intention est de sélectionner des sujets et insister sur des aspects de ceux-ci qui feront bouger les citoyens vers des activités répondant aux besoins de base des droits de l’Homme: égalité, paix, démocratie et un monde sans frontières nationales. Ceci sans leur cacher des faits mais en ajoutant au magazin de l’orthodoxie de la connaissance, en ouvrant plus large le grand marché de la connaissance.

Le problème de la sélection dans les faits historiques est montré de manière confondante avec l’histoire de Christophe Colomb et la “découverte” du nouveau monde. Cette histoire apparaît dans tous les livres d’histoires américains et ce à tous les niveaux, de l’école élémentaire jusqu’à l’université. Elle est toujours narrée comme une histoire de technique, de grand courage, menant à la découverte du continent des Amériques (NdT: que les Etats-Uniens appellent le “Western Hemisphere” ou l’hémisphère occidental.).

Pourtant quelque chose est omi dans cette histoire et ce dans quasiment tous les bouquins d’histoire utilisés dans toutes les écoles au travers des Etats-Unis. Ce qui est omis est la veûlerie, la soif d’or de Colomb, son intérêt bassement matériel et que ce penchant pour la fortune lui a fait commettre des crimes de mutilation, de mise en esclavage et d’assassinats purs et simples sur les Indiens venus à sa rencontre dans une parfaite innocence amicale. Ceci fut fait par lui et ses hommes à une telle échalle que cela mérite le vocable de “génocide”, de la destruction d’un peuple entier.

Cette information était parfaitement à la disposition des historiens. Dans les carnets et journaux de bord de Colomb lui-même, il décrit son attitude dès le départ.

Ils feraient de bons serviteurs… Avec 50 hommes on pourrait tous les subjuguer et faire d’eux ce que nous voulons.

[…] Dans son livre plus succint “Christopher Colombus, Mariner”, l’historien Samuel Eliot Morison dit: “la cruelle politique initiée par Colomb et poursuivie par ses successeurs a résulté en un génocide complet.” Mais cette déclaration se situe sur une page totalement enterrée dans un livre qui n’est presqu’exclusivement qu’une éloge de Colomb.

[…] Est-ce que mon emphase sur Colomb et le traitement qu’il réserva aux Indiens est biaisée ? Sans aucun doute. Je ne nierais pas et concéderais la technique et le courage à Colomb, qu’il fut un excellent marin (NdT: qui s’est quand même paumé pour en arriver aux Caraïbes…), mais je veux révéler quelque chose à son sujet qui fut omis de l’éducation historique de la plupart des Américains.

Mon biais est celui-ci: Je veux que mes lecteurs pensent à deux fois au sujet de nos “héros” traditionnels, qu’ils réexaminent ce que nous chérissons (compétence technique) et ce que nous ignorons (conséquences humaines). Je veux qu’ils pensent à quel point il est facile d’accepter la conquête et le meurtre parce que ces deux choses vont avancer le “progrès”. Le meurtre de masse pour “une bonne cause” est une des sévères maladies de notre temps. Il y a eu ceux qui ont défendu Staline et ses assassinats en disant ‘Bon, il a quand même rendu la Russie au niveau de grande puissance”. Il y a aussi ceux qui justifièrent les bombes sur Hiroshima et Nagasaki en disant: “Il fallait bien qu’on gagne la guerre.”

[…] Si les Américains recevaient une meilleure éducation historique , s’ils apprenaient à regarder et à gratter sous la surface de ces étiquettes faciles qu’on leur met sous les yeux comme “L’ère de la bonne volonté” ou “L’âge de la prospérité” etc ; s’ils comprenaient que notre orthodoxie nationale préfère cacher certains faits perturbants au sujet de notre société, ils pourraient alors dans ces années 1980 et 1990, regarder au-delà de la scintillance factice et du luxe et réagir enfin avec colère à la vue des gens SDF, de la pauvreté galopante et du désespoir qui ronge des millions de personnes dans ce pays.

Les historiens, comme les journalistes, sélectionnent ce qu’ils pensent être important ou ce qu’ils pensent que leur éditeur, maison d’édition vont trouver important ou ce qu’ils pensent ensemble être l’intérêt du public. Parfois ils vont rapporter sur un sujet précis parce que tout le monde avant eux l’a fait, et ils omettront quelque chose de l’histoire simplement parce que cela a toujours été omis dans les narratifs précédents.

En d’autres termes, il y a un bias conservateur à l’histoire et une tendance à insister sur ce que des générations d’historiens ont insisté avant. Le motif de ceci est souvent la sécurité, parce que l’historien qui brise le moule attire les regards et les suspiscions.

[…] Nous avons besoin d’apprendre l’histoire, le type qui ne va pas insister sur savoir qui sont les présidents des républiques et les statuts de la cour suprême des Etats-Unis, mais une histoire qui va inspirer une nouvelle génération à résister à la folie destructrice des gouvernements qui essaient de modeler le monde et nos esprits dans leurs sphères d’influence.

=*=

Nous devons aussi mentionner ce qu’il est convenu d’appeler selon les termes de l’historienne Annie Lacroix-Riz, citée en exergue de cette traduction de Zinn, “l’histoire de connivence” ; c’est à dire cette histoire achetée par les entreprises pour blanchir leur passé douteux dans la collaboration durant la seconde guerre mondiale ou leur relation équivoque quant au colonialisme ou toute autre turpitude avenante jugée nécessaire. Ceci existe dans tous les pays occidentaux impérialistes et correspond à un sévère travers de l’histoire contemporaine et de ses historiens.

L’histoire et ses historiens, ainsi que bien des scientifiques dans d’autres domaines, sont achetés par la mafia des transnationales de la grosses industrie et de la finance qui peut ainsi contrôler quasiment à volonté ce qu’elles désirent inculquer à la masse.

Les exemples sont multiples: de la recherche pétrolière et gazière (pétrole et gaz tous deux abiotiques, non-fossiles) à l’escroquerie du réchauffement climatique anthropique en passant par les grandes théories classiques de l’anthropologie, de l’ethnologie, sociologie, bien peu de secteurs ne sont pas aujourd’hui touchés par la main-mise financière qui corrompt tout.

Nous pensons comme Lacroix-Riz que nous avons citée ci-dessus, que , “… l’histoire indépendante du pouvoir de l’argent finira bien, même ici, par faire reculer l’histoire de connivence.”

L’histoire en question: Le biais du narratif historique (Howard Zinn)

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Dans quelle mesure les livres d’histoire américains (mais pas seulement) sont-ils limités et orientés dans leur narratif ?

Entretien avec Howard Zinn en juillet 2008

Source vidéo et transcription en anglais:http://bigthink.com/videos/howard-zinn-on-the-limitations-of-american-history-books

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Question: En quoi les livres d’histoire traditionnels américains sont-ils limités ?

Howard Zinn: Le problème de base des livres d’histoire traditionnels est qu’ils sont nationalistes et élitistes. Par nationaliste, j’entends qu’ils regardent le monde d’un point de vue centré sur nous et qu’ils voient la politique américaine comme quelque chose de bénin.

Une histoire plus véritable et plus réaliste serait de regarder la politique étrangère américaine sur les quelques derniers siècles vraiment. Elle regarderait la politique étrangère américaine et la verrait pour ce qu’elle a été et est toujours: expansioniste, violente et militariste. En d’autres termes, ce serait une histoire qui serait vraiment honnête dans la mesure où nous nous attendons à ce que les individus soient honnêtes avec eux-mêmes et leur passé afin de rectifier leurs erreurs.

Faire cela n’est pas anti-patriotique ou anti-américain, à moins que vous ne pensiez qu’être américain veuille dire approuver tout ce que votre gouvernement fait ou qu’être patriote c’est soutenir tout ce que votre gouvernement fait ou dit.

Non, être honnête au sujet de notre passé, être honnête au sujet de ce que nous avons fait au monde, une histoire qui observe et analyse ce que nous avons fait du point de vue des indigènes natifs, des noirs, de spauvres, des femmes, du peuple qui en général a été complètement omis de l’histoire traditionnelle. Lorsque vous regardez notre histoire du point de vue du peuple, des gens de la base de la société, plutôt que du point de vue classique des gens “d’en haut”, tout est différent. Les politiques ne sont pas les mêmes. Vous avez soudainement un critère pour mesurer ce que le pays fait.

Question: Est-ce que les nations fortes comme les Etats-Unis ont intérêt à écrire des récits historiques justes et précis ?

Howard Zinn:  Les leaders de la nation n’ont pas intérêt. Les maisons d’édition des livres scolaires et universitaires n’ont pas non plus intérêt.

Les seules personnes qui ont intérêt sont les enseignants et les élèves / étudiants et les gens qui ne bénéficient en rien du système établi présentement. S’il doit y avoir un changement dans l’enseignement de l’histoire, cela devra se produire d’en-bas. Quel que soit le changement qui s’est produit jusqu’ici et il y a eu quelques changements dans la façon d’enseigner l’histoire, quelque changement que ce soit se produira parce que les profs et les élèves changeront d’attitude, ils lirons différentes choses, ils s’écarterons des livres teaditionnels, rejetteront les théories du “pas d’enfant laisser pour compte”, ses demandes, la standardisation des examens et des dates historiques et la vieille vision de regarder l’histoire au travers de l’œil des présidents, des hommes politiques et des généraux.

Cela viendra d’en-bas.

« Être ignorant de l’histoire, c’est comme être né hier. » (Howard Zinn)

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“L’histoire des Hommes nous montre aussi l’équivalent du premier mouvement de révolte, celui des esclaves. Là où l’esclave se révolte contre son maître, il y a un homme dressé contre un autre, sur la terre cruelle, loin du ciel et des principes.”

~ Albert Camus ~

“Celui qui contrôle le passé contrôle le futur ; celui qui contrôle le présent contrôle le passé.”

~ George Orwell ~

“Des relations, nouvelles par leur ampleur, se sont nouées entre historiens professionnels et grande entreprise privée ou publique, industrielle ou financière.”

~ Annie Lacroix-Riz ~

 

Pourquoi les étudiants devraient étudier l’histoire

 

Extraits d’un entretien de l’historien Howard Zinn avec Barbara Miner de “Rethinking School”, Milwaukee, 1994

 

Source: Chapitre 12 du livre “Howard Zinn on Democratic Education”, Paradigm, 2005.

 

Traduit de l’anglais par Résistance 71, Mai 2015

 

Emphase de texte de notre chef et non des auteurs.

 

Miner: Pourquoi les étudiants devraient-il étudier l’histoire aujourd’hui ?

Zinn: J’ai commencé à étudier l’histoire avec une seule idée en tête: chercher des réponses aux affaires et aux problèmes du monde qui m’entoure. Au moment où je suis arrivé à l’université pour étudier, j’avais déjà travaillé dans un chantier naval, je m’étais enrôlé dans l’armée de l’air et j’avais été à la guerre en tant que bombardier. Je suis arrivé dans les cours d’histoire en posant des questions sur la guerre, la paix, la richesse, la pauvreté et la division raciale. Bien sûr, cela peut-être très intéressant d’explorer le passé, cela peut-être amusant, comme une sorte d’aventure de détective. Je peux argumenter juste pour l’argument ou la connaissance que cela implique, pour ajouter quelque chose à votre vie. Si cela est bon en soi, cela est infime en relation d’un objectif plus large qui serait d’essayer de comprendre et de faire quelque chose au sujet des problèmes auxquels nous devons faire face dans le monde actuel.

Les étudiants devraient-être encouragés d’entrer en histoire afin d’en sortir et ils devraient être découragés de faire de l’histoire et de s’y perdre comme certains historiens le font.

Miner: Que pensez-vous que sont les problèmes majeurs quant à l’enseignement de l’histoire américaine ici dans ce pays ?

Zinn: Un des problèmes majeur a été la focalisation intense et extrême sur l’histoire américaine en isolation totale avec le reste du monde. Toutes les nations en fait ont leur focalisation nationaliste sur leur propre histoire et ceci mène à des extrémités complètement absurdes. Il y a même des états ici, aux Etats-Unis, qui requièrent un cour d’une année sur l’histoire de cet état particulier.

Mais si vous voulez voir les Etats-Unis en relation avec l’histoire du monde, vous faites alors face à un problème, qui est que nous n’avons pas regardé, étudié le monde d’une manière équitable. Nous nous sommes concentrés sur le monde occidental. De fait, sur l’Europe occidentale.

[…]

Un autre problème qui saute aux yeux est l’emphase sur l’enseignement de l’histoire des Etats-Unis vue au travers des yeux des gens importants et puissants, au travers des présidents, du congrès, de la cour suprême des Etats-Unis, des généraux de l’armée ou des industriels. Les livres d’histoire ne disent pas: “Nous allons vous raconter l’histoire de la guerre contre le Mexique du point de vues des généraux”, mais ils nous expliquent les grandes victoires militaires […] En fait, bien trop souvent l’histoire d’une guerre est dominée par l’historiographie et l’analyse des batailles et ceci est en fait une façon de faire diversion des facteurs politiques qui se trouvent derrière chaque guerre.

[…]

Une autre chose qui est négligée dans l’histoire des guerres, celle contre le Mexique par exemple, c’est le point de vue des soldats eux-mêmes. […] En fait beaucoup de ces soldats désertèrent, par exemple, sept régiments sous les ordres du général Winfield Scott désertèrent sur la route de Mexico City.

[…] Il y a aussi le fait que je pense que c’est une bonne idée de raconter l’histoire sous un angle que personne n’a jamais approché dans ce pays et qui est: dites l’histoire d’une guerre du point de vue de l’autre côté… de “l’ennemi”. Reprenons notre exempe de la guerre contre le Mexique. Se posez la question de la vision de la guerre du point de vue des Mexicains en revient à se poser la question de savoir comment les Mexicains prennent-ils le fait que plus de 40% de leur territoire (NdT: qui appartient là encore aux Indiens ne l’oublions pas, Zinn ne l’oublie pas mais ce n’est pas le sujet ici….) leur ont été dérobés suite à cette guerre.

[…]

Miner: Comment empêchez-vous les leçons d’histoire de devenir des récitations de dates, de batailles, de membres du congrès et de présidents ?

Zinn: Vous prenez un incident ayant eu lieu dans l’histoire des Etats-Unis, vous l’enrichissez et vous trouvez des parallèles à faire avec la vie d’aujourd’hui. Une des choses des plus importantes est de ne pas se concentrer sur l’ordre chronologique des faits mais d’aller et venir dans les faits et trouver des similarités et des analogies. Vous devez souvent demander aux étudiants si un évènement historique particulier ne leur rappelle pas quelques choses qu’ils ont lu ou vu dans la presse, dans les médias récemment.

Quand vous insistez afin que les étudiants fassent des connexions entre ce qu’ils apprennent et le monde d’aujourd’hui, de se sortir d’un évènement historique particulier et parfois unique et d’essayer de trouver quelque chose qu’il aurait en commun avec un autre évènement passé, récent ou totalement présent, alors l’histoire devient vivante, elle n’est plus dans le passé mais s’actualise. Bien sûr vous devez posez les questions controversives aux étudiants, comme par exemple: “Etait-il juste que nous saisissions le territoire du Mexique ? Devons-nous en être fiers ? Devons-nous célébrer cet évènement ?” Les questions sur ce qui est “bien” ou “mal” doivent-être posées très souvent, tout comme celle sur la justice. Quand on demande aux étudiants “Ceci est-il bien ou mal ?” alors cela devient intéressant, ils peuvent alors avoir un débat tout particulièrement s’ils apprennent aussi qu’il n’y a pas de réponse simple, absolue, universelle et sur laquelle tout le monde est d’accord.

[…] Les enseignants doivent aussi s’occuper du problème que les gens ont été mal éduqués pour qu’ils deviennent dépendants du gouvernement, de penser que leur action suprême de citoyen est d’aller voter tous les deux, quatre ou cinq ans. C’est ici que s’inscrit l’histoire des mouvements sociaux… Ainsi ils doivent insister sur les mouvements sociaux de protestation, ce qui donne un aperçu aux étudiants qu’eux en tant que citoyens sont en fait les acteurs les plus importants de l’histoire.

[…]

Miner: Mais alors comment pouvez-vous promouvoir un sens de justice et éviter le piège de la relativité du style “Bon, certaines personnes disent ceci et d’autres cela” ?

Zinn: […] Je ne donne jamais deux facettes d’un évènement pour les laisser comme çà. Je prends position. Si par exemple je suis en train d’enseigner sur Christophe Colomb, je dis: “écoutez, il y a ces personnes qui disent qu’on ne peut pas juger Colomb avec nos standards du XXème siècle. (NdT: argument dit de “l’anachronisme”) Mais mon point de vue est que les standards moraux de base sont les mêmes que ce fusse au XVème siècle ou au XXème. Je ne donne pas des éléments historiques sur un plateau pour ensuite dire: ‘je me fiche de ce que vous choisissez de croire, les deux arguments sont valides’ ; non je leur fait savoir: ‘je suis concerné par votre choix, je ne pense pas que les deux arguements soient valides, mais vous avez parfaitement le droit de ne pas être d’accord avec moi.’ Je veux leur faire comprendre que si personne ne prend position, le monde demeurera inchangé et qui désire cela ?

Miner: Y a t’il des façons spécifiques par lesquelles des profs d’histoire peuvent promouvoir une perspective antiraciste ?

Zinn: Dans une grande mesure, l’objectif moral n’est pas considéré lorsqu’on enseigne l’histoire. Je pense qu’on doit donner aux gens les faits concernant l’esclavage, la ségrégation raciale, les faits liant la complicité du gouvernement avec la ségrégation raciale, les faits de la lutte pour l’égalité.

[…] Il est très important que les étudiants apprennent les relations entre le gouvernement des Etats-Unis et l’esclavage et l’aspect racial. Il est très facile de tomber dans le travers de croire et de faire croire que l’esclavage et la ségrégation étaient des phénomènes des états du sud. […] Il est important de savoir qu’Abraham Lincoln n’était en rien un précurseur ou un initiateur du mouvement anti-esclavagiste, mais juste un simple suiveur du mouvement qui vit le jour plus de 30 ans avant qu’il ne devienne président en 1860. Ce furent le président et le congrès des Etats-Unis qui ignorèrent les 13ème, 14ème et 15ème amendements de la constitution lorsqu’ils furent votés. Dans les années 1960, ce n’est pas Johnson et Kennedy qui furent les leaders et les initiateurs du mouvement pour l’égalité raciale, ce fut le peuple noir-américain.

Miner: En plus de s’intéresser aux mouvements sociaux et d’avoir une plus grande conscience de la perspective antiraciale, quelles seraient quelques méthodes thématiques pour changer la façon dont l’histoire est enseignée ?

Zinn: Je pense que le problème de classe sociale et de conflit de classes doit être plus honnêtement adressé, parce qu’il est quasiment ignoré dans l’histoire traditionnelle nationaliste. Ceci n’est pas valable qu’aux Etats-Unis, mais partout ailleurs en occident… Il y a une trop grande tendance à sous-estimer ces conflits de classes pour ne se concentrer que sur la création d’une identité nationale.

Miner: Comment l’enseignant peut-il interagir avec l’intersection de race, de classe et de genre en termes de l’histoire des Etats-Unis, en considérant que la classe laborieuse blanche a été complice consciemment ou inconsciemment de quelques actions absolument impardonnables ?

Zinn: La complicité de la classe blanche pauvre dans le racisme ou des hommes dans le sexisme sont des problèmes importants.

[…] On doit aussi reconnaître les problèmes de la classe laborieuse pauvre blanche afin de comprendre pourquoi elle s’est rendue coupable de racisme, parce qu’on ne naît pas raciste.

Lorsqu’ils discutent de la guerre civile/de sécession, les profs doivent dire qu’un très faible pourcentage de blancs des états du sud étaient propriétaires d’esclaves. Le reste de la population blanche était pauvre, voire très pauvre et ces gens furent poussés à soutenir l’esclavage et à être racistes au gré des messages de ceux qui contrôlent la société, disant que “c’était mieux pour eux si les nègres étaient mis en position inférieure” et que “ceux qui appelaient pour l’égalité des noirs menaçaient de facta les vies des gens blancs ordinaires.”

Il est important de montrer comment dans l’histoire de la lutte sociale, les noirs et les blancs ont été montés artificiellement les uns contre les autres ; d’expliquer que les ouvriers blancs se mettaient en grève et que des ouvriers noirs, Ô combien désespérés d’avoir du travail, étaient amenés dans les usines (par le patronat) pour remplacer les ouvriers blancs, comment les syndicats ouvriers blancs excluaient les ouvriers noirs, tout ceci menant à d’énormes antagonismes raciaux parfois meurtriers. Ainsi les questions de classe et de race sont imbriquées l’une dans l’autre, tout comme l’est aussi celle du genre pour le sexisme.

Une des façons trouvée pour donner une satisfaction aux hommes exploités et humiliés sur leurs lieux de travail est de leur donner le contrôle de la famille (patriarcat). Ainsi, humiliés au boulot, ils peuvent rentrer chez eux et humilier et abuser leurs épouses et leurs enfants.

[…] En toute circonstance de mauvais traitement racial et sexuel, il est important pour les étudiants et les élèves de comprendre que les racines d’une telle hostilité sont avant tout sociales, environnementales et situationnelles et ne sont pas inévitablement dûes à la nature humaine. Il est de surcroit très important de montrer que ces antagonismes divisent les gens les uns d’avec les autres, rendant ainsi très difficile pour eux de solutionner les problèmes communs en une action unifiée.

Miner: Comment peut-on expliquer les racines de cette complicité dans le racisme et le sexisme de la part de la classe laborieuse blanche sans tomber dans le piège de la justifier ?

Zinn: C’est toujours le problème semble t’il: comment expliquer quelque chose sans le justifier ? Ce problème est un problème théorique qui se doit d’être expliqué, parce qu’il mène souvent à la confusion. Vous devez impérativement dire et expliquer encore et toujours aux étudiants, qu’essayer de comprendre pourquoi les gens font telle ou telle chose ne veut pas dire que nous le justifions. Vous devez donner des exemples historiques spécifiques de ce problème ou comme je l’ai déjà suggéré, des exemples issus de la littérature.

Miner: Comment pouvez-vous enseigner à des étudiants blancs de prendre une perspective anti-raciste qui ne soit pas fondée sur la culpabilité par rapport aux mauvaises actions que des blancs ont faites à des personnes de couleur ?

Zinn: Si cette perspective est fondée sur la culpabilité, alors la fondation n’en est pas solide. Elle doit être fondée sur l’empathie, l’intérêt personnel qui en découle et sur la compréhension que la division entre les blancs et les noirs n’a pas seulement résulté en l’exploitation des noirs, bien qu’ils aient été les plus grandes victimes, mais que cela à empêcher les blancs et les noirs de s’allier afin d’amener un véritable changement social qui pourrait bien sûr leur être bénéfique à tous deux.

[…] De plus les gens devraient apprendre à ressentir de l’empathie pour les autres même s’il n’y a aucun effet ou intérêt personnel visible en prenière instance.

[…]

Miner: Est-il possible pour l’histoire d’être objective ?

Zinn: L’objectivité n’est ni possible, ni désirable.

Elle n’est pas possible parce que l’histoire est subjective, toute histoire, toute historiographie représente un point de vue. L’histoire est toujours une sélection parmi un grand nombre de faits et tout le monde fait cette sélection de manière différente, basée sur les valeurs de la personne et ce qu’elle pense être important. Comme ce n’est pas possible d’être objectif, il est nécessaire d’être honnête à ce propos.

L’objectivité n’est pas désirable parce que si nous voulons avoir un effet sur le monde, nous devons insister sur ces choses qui vont rendre les étudiants de plus actifs citoyens et des gens plus moraux.

[..]

Miner: Comment un professeur progressiste peut-il/elle promouvoir une perspective radicale au sein d’une institution bureaucratique et conservatrice ? Les enseignants poussent parfois les limites si loin qu’ils s’aliènent leurs collègues et se font virer ou ils ont si peur des conséquences qu’ils édulcorent ce qu’ils ont à dire. Comment un professeur peut-il/elle résoudre ce dilemme ?

Zinn: […] J’ai toujours pensé que le problème principal avec les profs d’université a été l’auto-censure (NdT: pour des raisons de carrières ou de fonds de recherche…). Je pense que la même chose doit être vraie pour les profs de Lycées, bien que nous devions être plus tolérants envers ces derniers car ils évoluent dans un environnement bien plus répressif que le notre. J’ai vue que bien des professeurs d’université n’ont pas de problèmes à utiliser mon livre “Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours” dans leur curriculum, ceci n’est pas vrai pour les profs d’histoires du secondaire. Ils ne peuvent pas avoir le bouquin officiellement adopté, ils doivent demander la permission de l’utiliser, ils doivent en photocopier des parties par eux-mêmes afin de les faire passer aux élèves, ils doivent se soucier des plaintes potentielles des parents et de ce que vont dire les chefs de leur département éducatif ou les directeurs/proviseurs des établissements.

[…] Les enseignants doivent prendre des risques. Le problème est de savoir comment minimiser ces risques. Une façon importante de le faire est de vous assurer qu’à chaque fois que vous présentez ces matériaux en classe, de dire et d’être clair sur le fait que ceci est subjectif, que c’est controversif, que vous n’établissez pas de lois pour les élèves. Une autre chose est aussi d’être extrêmement tolérant envers les élèves qui ne sont pas d’accord avec vous, vos vues ou envers des étudiants qui manifestent des propos ou attitudes racistes et/ou sexistes. Je ne veux pas dire tolérant au sens de ne pas défier ces idées, mais tolérant dans le sens de les traiter en êtres humains (NdT: Rappelons-nous qu’on ne naît pas raciste ni sexiste… On le devient par le jeu néfaste des circonstances sociales et politiques). Il est important de développer la réputation de ne pas donner de mauvaises notes aux élèves sur la base de leur désaccord avec vous. Vous devez créer une atmosphère de liberté dans la classe.

[…]

Miner: Les professeurs ne savent pas toujours où trouver ces autres perspectives, avez-vous des conseils là-dessus ?

Zinn: La perspective orthodoxe (Ndt: la doxa) est facile à obtenir et à suivre. Mais une fois que les enseignants commencent à regarder d’autres perspectives, une fois qu’ils commencent à quitter le “chemin”, ils vont très vite aller d’une chose à une autre.

Miner: Ce n’est donc pas si difficile et intimidant qu’on le pense ?

Zinn: Non. Tout est là. C’est dans la bibliothèque…

Quelques pensées contre le nationalisme et le patriotisme toujours plus bidons… (Howard Zinn)

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Rangez les drapeaux !

 

Howard Zinn

 

Juillet 2006

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

En ce 4 Juillet, nous ferions bien de renoncer au nationalisme et à tous ses symboles: drapeaux, serments d’allégeance, hymnes, insistance dans une chanson qui indique que dieu doit singulariser l’Amérique comme nation bénie. Le nationalisme, cette dévotion à un drapeau, un hymne, un lien si féroce qu’il engendre l’assassinat de masse, n’est-il pas un des plus grands maux de tous les temps avec le racisme et la haine perpétrée par les religions ?

Ces façons de penser, cultivées, nourries, endoctrinées depuis la plus tendre enfance, ont été bien utiles à ceux au pouvoir et mortelles à ceux évoluant hors du cercle du pouvoir.

L’esprit national peut-être bénin dans un petit pays n’ayant pas de puissance militaire ni une faim pour l’expansionnisme (comme la Suisse, la Norvège, le Costa-Rica et bien d’autres). Mais dans une nation comme la nôtre, grande par la taille, possédant des milliers et des milliers d’armes de destruction massive, ce qui pourrait être une fierté sans conséquence devient un nationalisme arrogant très dangereux pour nous-mêmes et pour autrui.

Nos citoyens ont été amenés à voir notre nation comme différente des autres, une exception dans le monde, possédant une morale unique, s’étendant dans d’autres territoires afin d’y apporter la civilisation, la liberté, la démocratie. Cet auto-mensonge a commencé très tôt.

Lorsque les premiers colons anglais sont arrivés en territoire Indiens dans la baie de Massachussetts et qu’ils y rencontrèrent une résistance, la violence escalada dans une guerre contre les Indiens de la nation Péquot. Le meurtre d’Indiens était vu comme étant approuvé par dieu, la saisie de la terre comme commandée par la bible.

Les puritains citèrent un des psaumes de la bible qui dit ceci: “Demande-moi et je te donnerai les païens en héritage et les parties les plus importantes de la terre pour ta possession.

Lorsque les Anglais mirent le feu à un village Péquot massacrant hommes, femmes et enfants, le théologien puritain Cotton Maher dit: “Il y a eu pas moins de 600 âmes Péquots qui furent envoyées en enfer ce jour-là.

A la veille de la guerre contre le Mexique, un journaliste américain la déclara notre “destinée manifeste de nous étendre toujours plus sur le continent que la providence nous a aloué.” Après que l’invasion du Mexique eut commencé, le journal du New York Herald annonça: “Nous pensons que cela fait partie de notre destinée que de civiliser ce pays magnifique”.

Il fut toujours supposé que notre pays entra en guerre pour des motifs bénins.

Nous avons envahi Cuba en 1898 pour libérer les Cubains (des Espagnols) et nous sommes entrés en guerre contre les Philippines peu de temps après afin de, comme le dit alors le président McKinley: “de civiliser, de christianiser”, le peuple philippin.

Alors que nos armées commettaient des atrocités aux Philippines (au moins 600 000 Philippins périrent en quelques années de conflit), Elihu Root, notre secrétaire de la guerre proclamait: “Le soldat américian est différent des autres soldats de tous les autres pays depuis le début de la guerre. Il est l’avant-garde de la liberté et de la justice, de la loi et de l’ordre, de la paix et du bonheur.

Nous voyons en Irak maintenant que nos soldats ne sont pas différents. Ils ont, peut-être contre leur meilleure nature, tué des milliers et des milliers de civils irakiens et certains soldats se sont montrés capables d’énormes brutalités et de torture.

En même temps, ils sont victimes eux-aussi des mensonges de notre gouvernement. Combien de fois avons-nous entendu le président Bush dire aux troupes que s’ils mouraient, s’ils revenaient sans bras ni jambes, ou aveugles, ceci serait pour la “liberté”, pour la “démocratie”.

Un des effets de la pensée nationaliste est la perte du sens de la proportion. La mort de 2300 personnes à Pearl Harbor est devenu la justification de la mort de plus de 250 000 civils à Hiroshima et Nagasaki. Le meurtre de 3000 personnes le 11 septembre 2001 devient la justification de l’assassinat de dizaines de milliers de civils en Afghanistan, en Irak et le nationalisme possède un ton virulent lorsqu’il est dit être béni par la providence. Aujourd’hui nous avons un président ayant envahi deux pays en quatre ans, qui a annoncé au cours de sa campagne de réélection en 2004 que dieu parle à travers lui.

Nous devons réfuter l’idée que notre nation soit différente des autres, moralement supérieure aux autres puissances impériales de l’histoire du monde.

Nous devons prêter allégeance à l’humanité et non pas à une nation quelle qu’elle soit.

= = =

Source:

http://howardzinn.org/put-away-the-flags/

Historien radical pour une histoire radicale garants de la pensée critique et du déboulonnage des dogmes ~ 2ème partie ~ (Howard Zinn)

Posted in actualité, altermondialisme, guerres hégémoniques, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, sciences et technologies with tags , , , , , , , , , , on 18 août 2014 by Résistance 71

« Toute recherche historique doit être contrôlable par ses lecteurs, spécialisés ou non. Cet impératif, qui constitue un des fondements de la pratique historique, exclut l’octroi privilégié à des auteurs sélectionnés de sources non accessibles au commun des chercheurs. »

« Que les historiens ‘hautement acclamés’ respectent les lois d’airain qui conditionnent la « liberté de leur atelier’: qu’ils dialoguent moins avec les prélats, les ministres, les ‘hommes d’affaires’, qu’avec les archives, accessibles à tous, dans le ‘silence’, et vérifiables par tous et que leurs stylos et/ou ordinateurs, libérés de la tutelle de l’argent ‘extérieur’ des missions privées ou publiques, ils réclament des financements universitaires pour générer des recherches dont ils auront l’initiative, la maîtrise et les instruments archivistiques… Quant aux jeunes chercheurs, il est urgent que, soustraits à la norme des ‘desiderata’ des bailleurs de fonds et ainsi mis en mesure de tenir la tête droite, ils puissent aider l’histoire contemporaine française à retrouver la voie de l’indépendance ».
~ Annie Lacroix-Riz (Professeur d’histoire à l’université de Paris VII) ~

 

Qu’est-ce que l’histoire radicale ?

 

par Howard Zinn (1970)

 

Traduit de l’anglais par Résistance 71

 

1ère partie

2ème partie

 

De tels faits motivants se trouvent dans l’ensemble des données au sujet des gouvernements actuels. Ce qu’on voit au présent peut être attribué à un phénomène de passage; si la même situation se produit en différents points de l’Histoire, cela n’est plus un évènement transitoire, mais une condition de long-terme, ce n’est pas une abération, mais une déformité structurelle qui demande qu’on s’y attache sérieusement.

[…]

  1.   Nous pouvons exposer l’idéologie qui s’infiltre dans notre culture, en utilisant le mot “idéologie” dans le sens voulu par Mannheim de: “logique pour l’ordre des choses”. Il y a la sanctification ouverte du racisme, de la guerre, de l’inégalité sociale. Il y a aussi le plus subtile tissu de semies-vérités (”nous ne sommes pas comme les puissance impérialistes du XIXème siècle…”), les mythes nobles comme le “nous sommes nés libres”, les prétensions comme “l’éducation est la poursuite désintéressée de la connaissance”, la mystification de la réthorique comme “liberté et justice pour tous”, la confusion des idéaux et de la réalité comme la déclaration d’indépendance et son appel pour la révolution, dans notre tradition orale, le Smith Act et sa prohibition d’appeler à la révolution, l’utilisation de symbole pour obscurcir la réalité…

 

Plus l’éducation est répandue dans une société, plus la mystification pour cacher ce qui ne va pas doit être importante; la religion, l’école et l’écriture travaillent ensemble à cet effet. Ceci n’est pas une conspiration à l’œuvre, les privilégiés de la société sont aussi victimes de la mythologie ambiante que les enseignants, les prêtres et les journalistes qui la diffusent. Tous ne font que ce qui vient naturellement et ce qui vient naturellement est de dire ce qui a toujours été dit et de croire ce qui a toujours été cru.

L’Histoire possède une faculté spéciale de révéler l’ineptie de ces croyances, qui nous attachent au cadre social de nos pères. Elle peut aussi renforcer ce cadre avec une grande force, et l’a fait à bien des égards. Notre problème est de retourner le pouvoir de l’histoire, qui peut fonctionner des deux façons, pour démystifier. Je me rappelle des mots du sociologue iconoclaste E. Franklin Frazier à des étudiants noirs au cours d’un colloque nocturrne à Atlanta en Georgie: “Toute votre vie, les blancs vont ont raconté des sornettes, les prêtres vous ont raconté des sornettes, vos profs vous ont raconté des sorrnettes, je suis ici pour vous dépolluer.

Se rappeler la réthorique du passé et la mesurer avec le véritable passé, nous permettra peut-être de voir aux travers des sornettes actuelles, où la réalité est toujours en train de se dérouler et les anomalies pas toujours apparentes. […]

A la lumière de l’histoire de l’idée et des faits de l’expansionisme américain, ceci n’est pas très honorable. Le désastre du Vietnam ne fut pas comme l’a dit Schlesinger “une mauvaise application finale et tragique” de ces éléments, un errement d’une tradition historique plutôt bénigne, mais plutôt une autre application d’une volonté mortelle autour d’un peuple étranger en révolte.

[…]

  1. Nous pouvons recapturer ces quelques moments du passé qui ont montrés la possibilité d’une meilleure façon de vivre que ce qui a été dominant jusqu’à présent sur terre. Bouger les gens pour qu’ils agissent n’est pas suffisant pour développer leur sens de ce qui est mal, de montrer que les hommes de pouvoir ne sont pas dignes de confiance, de révéler que notre façon de penser est limitée, déformée, corrompue. On doit aussi montrer que quelque chose d’autre est possible, que des changements peuvent se produire. Autrement, les gens se retranchent dans leur bulle privée, le cynisme, le désespour et même la collaboration avec les puissants.

L’Histoire ne peut pas donner la confirmation que quelque chose de mieux est inévitable; mais elle peut mettre en évidence que c’est concevable. Elle peut montrer les moments où les êtres humains ont coopéré les uns avec les autres (l’organisation du réseau de métro par les blancs et les noirs, la résistance française à Hitler, les résultats positifs du mouvement anarchiste en Catalogne lors de la guerre d’Espagne). Elle peut trouver les époques où les gouvernements étaient capables d’un peu de compassion pour les peuples (la création de la Tennesse Valley Authority, l’aassistance médicale gratuite dans les pays socialistes, le principe de l’égalité des salaires lors de la Commune de Paris). Elle peut montrer des hommes et des femmes se conduisant en héros plutôt qu’en coupables ou en idiots (L’histoire de Thoreau ou de Wendell Phillips ou d’Eugene Debs. De Martin Luther King ou de Rosa Luxembourg). Elle peut nous rappeler que des groupes en apparence sans pouvoir ont gagné contre toute attente (les abolitionistes et le 13ème amendement de la constitution, le CIO et les grèves, le Vietminh et le FLN contre les Français).

La preuve historique a des fonctions spéciales. Elle donne du poids et de la profondeur à l’évidence, qui si seulement tirée de la vie contemporaire, pourrait paraître bien fragile. En faisant le portrait des mouvements humains au cours du temps, cela montre la réelle possibilité pour le changement. Même si le changement a été si inconséquent qu’il nous laisse désespéré aujourd’hui, nous avons besoin de savoir qu’un changement est toujours possible.

[…] Dans les moments où nous sommes enclins d’aller avec la condamnation générale de la révolution, nous devons nous rafraîchir l’esprit avec Thomas Jefferson et Tom Paine. En des termps où nous sommes sur le point de rendre les armes devant la glorification de la loi, Thoreau et Tolstoï peuvent raviver notre conviction en ce que la justice prévaut la loi.

[…]

Au vu des critères que je viens de mentionner, un rappel de cette tradition est de l’histoire radicale….

[L’historien] Genovese est troublé par le fait que les origines intellectuelles du radicalisme américain sont “orientées pour servir des buts politiques”. S’il critiquait seulement “l’assomption que la fabrication de mythe et la falsification de l’historiographie peuvent être d’une utilité politique” (par exemple l’histoire écrite par de soi-disants marxistes en mode staliniste), alors il pourrait avoir raison; mais il semble vouloir nous dire autre chose. Il nous dit que le travail historique ne devrait pas gérer le passé en termes de “standards moraux retirés du temps et de l’endroit.”

[…]

Le leurre du “temps et de ‘endroit” est le leurre de l’historien professionnel intéressé en “ma période” ou “mon sujet”. Ces particularités de temps et d’endroit peuvent-être très utiles en fonction de la question posée. Mais si la question posée est (comme pour Lynd): quel soutien pouvons-nous trouver dans le passé pour des valeurs qui semblent être intéressantes aujourd’hui ? Une bonne bordée de preuves circonstantielles n’est pas particulièrement importante. Seulement si aucune question présente n’est posée, alors le détail particulier, le détail riche, complexe et sans fin sur une période donnée, deviennent-ils importants sans discrimination. Et cela dirai-je, est une forme bien plus abstraite d’histoire, parce qu’elle est soustraite d’une préoccupation présente spécifique. Ceci maintiendrai-je, est une soumission à l’historiographie professionnelle absolue: Dites-moi le plus que vous le pouvez.

Similairement, la demande pour le “rôle de classe” en traitant les idées sur le droit naturel de Locke, Paine et d’autres, serait très importante si la question posée était: En quoi la teneur de la classe d’apartenance et les idées interagissent-elles l’une sur l’autre (pour mieux comprendre la faiblesse des deux pensées idéologiques et utopiques aujourd’hui). Mais pour l’objectif spécial de Staughton Lynd, une autre emphase est requise. Quans on focalise sur l’histoire avec certaines questions, beaucoup demeure inquestionné ; mais ceci est également vrai lorsqu’il a un manque de concentration.

Similairement au dogme professionnel qui requiert “temps et place”, se situe aussi un autre dogme parmi les intellectuels marxistes demandant “le rôle de classe” comme si cela était l’étalon de mesure de l’histoire radicale. Même si on remplace le déterminismne économique d’un marxisme brut avec “une classe sophistiquée d’analyse du changement historique” (comme Genovese est anxieux de le faire), discutant le mot classe comme “une mixture complexe dintérêts matériels, d’idéologies et d’attitudes psychologiques, ceci pourrait ou pas bouger le peuple vers un changement aujourd’hui. L’effet total de l’histoire sur la construction sociale d’aujourd’hui est le critère pour une véritable histoire radicale et non pas quelque extrait, standard absolu de méthodologie auquel les marxistes ainsi que d’autres peuvent être obsessivement attachés.

[…]

En résumé, tandis qu’il y a une valeur pour l’analyse spécifique de situations historiques particulières, il y a une autre forme de valeur pour déterrer des idéaux qui traversent les périodes historiques et donnent de la forces aux croyances qui ont besoin de renforcement aujourd’hui. Le problème est que même les historiens marxistes n’ont pas suffisamment prêté attention à l’admonition marxienne dans ses Thèses sur Feuerbach: “La dispute au sujet de la réalité ou de la non –réalité de la pensée qui est isolée de la pratique est purement une question scolastique.” Toute dispute au sujet d’une “véritable” histoire ne peut pas être résolue en théorie ; la véritable question est, laquelle des plusieurs histoires possiblement véridiques (sur la base de niveau élémentaire de la vérité factuelle) est-elle vraie, pas à la lumière d’une notion dogmatique quelconque mais à la lumière des besoins pratiques d’un changement social de notre temps ? Si les “fins politiques” dont Genevese nous met en garde contre et que Lynd embrasse ne sont pas les intérêts étriqués d’une nation ou d’un parti politique ou d’une idéologie, mais ces valeurs humanistes que nous n’avons pas encore atteintes, il est désirable que l’histoire serve des fins politiques.

  1. Nous pouvons montrer comment de bons mouvements sociaux peuvent mal finir, comment des leaders peuvent trahir leurs suiveurs, comment des rebelles peuvent devenir des bureaucrates, comme des idéaux peuvent devenir glacés et frigides. On a besoin de ceci comme correction à la foi aveugle que les révolutionnaires souvent donnent à leurs mouvements, leurs leaders, leurs théories, ainsi des acteurs futurs du changement social pourront éviter les pièges du passé. Pour utiliser la distinction de Karl Mannheim, l’idéologie est la tendance de ceux qui sont au pouvoir à falsifier, l’utopisme est la tendance de ceux hors du pouvoir à déformer. L’histoire peut nous montrer les manifestations de l’une comme de l’autre.

 

L’histoire devrait nous mettre en garde contre la tendance des révolutionnaires à dévorer leurs suiveurs, ainsi que les principes qu’ils professent. Nous devons nous rappeler de l’échec de la révolution américaine à éliminer l’esclavage et ce malgré les prétentions de la Déclaration d’Indépendance et l’échec de la nouvelle république de gérer justement les rebelles du Whiskey de Pennsylvanie malgré le fait qu’une révolution avait été combattue contre des impôts injustes. De la même manière, nous devons nous rappeler du cri de protestation contre les Français de la révolution dans son moment de trionphe par Jacques Roux et les pauvres de Gravillers, protestant contre les accapareurs et les profiteurs ou de Jean Varlet déclarant que “le despotisme est passé des palaces des rois au cercle d’un comité.” Les révolutionnaires, sans que cela n’atténue leur désir de changement, devraient lire le discours de Kroutchev au 20ème congrès du PCUS en 1956, racontant les cruautés paranoïaques de Staline.

Le point n’est pas de nous détourner des mouvements sociaux mais de faire de nous des participants critiques en montrant comment il est facile aux rebelles de se départir de leurs propres injonctions. Cela pourrait nous faire prendre conscience de nos propres tendances, de lire le discours de l’abolitioniste noir Theodore S, Wright à la convention d’Utica de 1837 à la société anti-esclavagisme de New York. Wright y critiqua l’esprit esclavagiste des abolitionistes blancs […]

L’histoire des mouvements radicaux peut nous rendre sensible a l’arrogance narcissique, à l’idolâtrerie aveugle de leaders, la substitution de dogme pour un regard attentif à l’environnement, au leurre du compromis quand les leaders d’un mouvement se retrouvent trop confortables avec ceux au pouvoir. Pour quiconque rendu joyeux par l’élection d’un socilaiste dans un état capitaliste, etc…

Pendant les discussions au Reichstag sur les mineurs en grève dans le bassin de la Ruhr (1905), le député Hue parla du program maximum du parti comme “utopique” et dans la presse socialiste de l’époque, il n’y a eu aucun symptome de révolte. A la première occasion sur laquelle le parti se démarqua de ses principes d’opposition inconditionnelle à toute dépense militaire, se contentant d’une simple abstention lorsque le premier crédit de 1 500 000 Marks fut voté pour la guerre contre les Hereros, cette remarquable inovation qui aurait sans nul soute provoqué tempête et fureur dans tout autre parti socialiste et d’une section de ses membres… cela ne fit se lever parmi les socialistes allemands que quelques protestations timides et éparses.

De telles recherches d’histoires de mouvements radicaux peuvent minimiser la tendance de rendre absolu ces instruments de partis, ces leaders de plateformes politiques qui doivent demeurer constamment sous observation. Que les révolutionnaires eux-mêmes sont sujets à la tradition et ne peuvent pas arrêter de penser à l’ancienne a été anticipé par Marx dans son remarquable passage d’ouverture de son “18 Brumaire de Louis Napolépn Bonaparte”:

“Les Hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas juste comme ils le désirent, ils ne la font pas sous des circonstances qu’ils ont choisi eux-mêmes, mais sous des circonstances trouvées directement, données et transmises du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants et juste lorsqu’ils semblent engagés à se révolutionner eux-mêmes et les choses, en créant quelque chose d’entièrement nouveau, c’est précisément dans ces époques de crise révolutionnaire qu’ils conjurent anxieusement les esprits du passé à leur service et leurs empruntent des noms, slogans de bataille, costumes afin de présenter la nouvelle scène de l’histoire du monde travestie de cet honneur du temps et de ce langage emprunté…”

Comment utiliser le passé pour changer le monde sans s’en encombrer, les techniques peuvent être affutées par une sélection judicieuse d’expériences passées ; mais l”équilibre délicat entre elles ne peut pas provenir seulement de données historiques, mais aussi d’une vision claire et focalisée des objectifs humains que l’histoire devrait servir.

L’histoire n’est pas inévitablement utile. Elle peut nous entraver ou nous libérer. Elle peut détruire la compassion en nous montrant le monde au travers des yeux du confortable ( “les esclaves sont heureux, écoutez-les chanter” ceci menant à “les pauvres sont heureux, regardez-les”). Elle peut opprimée toute résolution en agissant par une montagne de futilités, en nous divertissant dans des jeux intellectuels, par des “interprétations” prétentieuses, qui éperonne plus la contemplation que l’action en limitant notre vision dans une histoire de désastres sans fin et ainsi en faisant la promotion d’un retrait cynique des choses, en nous embrumant avec l’éclectisme encyclopédique des livres standards d’étude.

Mais l’histoire peut libérer nos esprits, nos corps, notre disposition à bouger, à nous engager dans la vie plutôt que de la contempler comme spectateur. Elle peut le faire en élargissant notre horizon, notre point de vue en y incluant les voix silencieuses du passé pour que nous puissions regarder au delà du silence du présent. Elle peut illustrer la folie de la dépendance aux autres pour résoudre les problèmes du monde que ce soit l’état, l’église ou tout autre bienfaiteur auto-proclamé. Elle peut révéler comment les idées ont été bourrées en nous par les pouvoirs de notre temps et que cela nous mène à étendre notre esprit au-delà de ce qui nous est donné. Elle peut nous inspirer en nous rappelant ces quelques moments du passé où les Hommes se sont vraiment comportés en êtres humains, prouvant ainsi que cela est possible. Elle peut aiguiser nos facultés critiques de façon à ce que même quand nous agissons, nous pensons aux dangers créés par notre propre désespoir.

Ces critères que je viens de discuter ne sont pas conclusifs. Ils ne sont qu’une ébauche de guide. Je pense que l’histoire n’est pas une cité bien ordonnée (malgré les belles étagères des bibliothèques), mais une jungle. Je serais un imbécile de clâmer que ma façon de voir est infaillible. La seule chose dont je suis vraiment sûr est que nous, qui plongeons dans cette jungle, avons besoin de penser à ce que nous faisons, parce qu’il y a un quelque part où nous voulons aller.

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Howard Zinn (1922-2010): Historien, professeur d’histoire contemporaine, professeur de science politique à l’université de Boston, activiste, dramaturge est sans nul doute un des historiens les plus influents du monde occidental. Chercheur, auteur prolifique, il était également un grand orateur pourvu d’une voix caractéristique et d’un sens de l’humour sec et grinçant qui rendait ses lectures et entretiens vibrants et excitants.

Zinn a relativement bien été traduit en français, ci-dessous une bibliographie non-exhaustive de son œuvre, classée de manière subjective dans l’ordre de ce qui nous apparaît être ses meilleures contributions (de ce qui a été traduit en français). Zinn disait toujours qu’il est impossible pour un historien d’être “objectif”, car la simple sélection de données historiographiques est déjà un bias en soi. Nous ne trahissons donc pas sa mémoire en classant son œuvre subjectivement…

Si vous voulez comprendre le pourquoi du comment de l’empire, le pourquoi le monde est régit par la dominance impérialiste américaine exercée crescendo depuis la fin du XIXème siècle…LISEZ HOWARD ZINN !

 

  • “Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours”, Agone, 2003
  • “L’impossible neutralité: Autobiographie d’un historien militant”, Agone, 2013
  • “Désobéissance civile: Sur la justice et la guerre”, Agone, 2010
  • “Se révolter si nécessaire, textes et discours de 1952 à 2010”, Agone, 2014
  • “Le XXème siècle américain: Une histoire populaire de 1890 à nos jours”, Agone, 2003

 

Pièce de théâtre:

  • “Karl Marx, le retour”, Agone, 2010
  • “En suivant Emma pièce historique en deux actes sur Emma Goldman, anarchiste et féministe américaine ”, Agone, 2007

 

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Vidéos entretiens et conférences (en anglais, sélection non-exhaustive en rapport avec l’article présenté):

 

Howard Zinn sur Résistance 71:

https://resistance71.wordpress.com/howard-zinn/

Historien radical pour une histoire radicale garants de la pensée critique et du déboulonnage des dogmes ~ 1ère partie ~ (Howard Zinn)

Posted in actualité, altermondialisme, colonialisme, documentaire, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, média et propagande, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, science et nouvel ordre mondial, sciences, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 13 août 2014 by Résistance 71

“Dans mon enseignement, je n’ai jamais caché mes vues politiques: ma répugnance de la guerre et du militarisme, ma colère envers l’inégalité raciale, ma croyance en un socialisme démocratique, dans une redistribution juste et rationnelle de la richesse du monde. J’ai fait état de ma répugnance pour toute forme de harcèlement, que ce soit de nations puissantes envers de plus faibles, de gouvernements sur leurs citoyens, d’employeurs envers leurs employés ou par quiconque à droite ou à gauche, pense avoir le monopole de la vérité… Qu’ai-je appris au cours de ma vie ? Que les plus petits actes de résistance à l’autorité, s’ils sont persistants, peuvent mener à de larges mouvements sociaux. Que les personnes du commun sont capables d’actes extraordinaires de courage… Peut-être la chose la plus importante que j’ai apprise fut au sujet de la démocratie. Que la démocratie n’est pas nos gouvernements, nos constitutions, nos structures légales ; que bien trop souvent ceux-ci sont de fait, les ennemis de la démocratie.”
~ Howard Zinn
, “On ne peut pas être neutre dans un train en marche”, autobiographie, 1994 ~

 

Qu’est-ce que l’histoire radicale ?

par Howard Zinn (1970)

 

Traduit de l’anglais par Résistance 71

 

1ère partie

2ème partie

 

L’écriture historique (historiographie) a toujours un effet certain sur nous. Elle peut renforcer la passivité, elle peut nous activer. En tout cas, l’historien ne peut pas choisir d’être neutre, car il écrit dans un train en marche. Parfois ce qu’il/elle dit peut changer la vie d’une personne. En Mai 1968, j’ai écouté un prêtre catholique qui passait en jugement à Milwaukee pour avoir brûlé les archives d’un bureau de conscription militaire, dire (je paraphrase) comment il en était venu à commettre cet acte:

J’ai été formé à Rome. J’étais assez conservateur, je n’ai jamais brisé une règle du séminaire. Puis j’ai lu un livre d’un certain Gordon Zahn intitulé “Les catholiques allemands et la guerre d’Hitler”. Ce livre expliquait comment l’église catholique continuait ses activités normalement tandis qu’Hitler continuait les siennes. Le livre narrait comment les SS allaient à la messe, puis partaient râfler les juifs. Ce livre a changé ma vie. J’ai décidé que l’église ne devait plus jamais se conduire comme elle le fît dans le passé et que je ne devais pas me conduire de la sorte non plus.”

Ceci est incroyablement clair. Dans bon nombre de cas où les gens se tournent vers une autre direction, les causes sont si complexes, si subtiles, qu’elles sont souvent impossibles à tracer. Quoi qu’il en soit, nous sommes tous au courant que d’une manière ou d’une autre, des choses que nous avons lues ou entendues ont changé notre vision du monde et de la façon dont nous devions nous comporter. Nous savons qu’il y a eu beaucoup de gens qui n’ont pas fait l’expérience du mal eux-mêmes, mais qui sont devenus persuadés qu’il existait et qu’ils devaient s’y opposer. Ce qui nous rend humain est notre capacité d’atteindre par notre pensée au delà de nos capacités sensorielles immédiates, de ressentir à un degré moindre ce que d’autres ressentent totalement et peut-être d’agir sur un tel sentiment.

Ainsi je commence depuis l’idée d’écrire l’histoire de telle façon que de l’étendre aux sensibilités humaines et non pas de ce livre vers d’autres livres, mais le conflit de savoir comment les gens doivent vivre et si ils doivent vivre.

J’insiste sur une historiographie de la valeur. Pour ceux qui se rebelle toujours contre cela, malgré mon argument que cela ne détermine pas les réponses, seulement les questions; malgré ma plaidoirie pour qu’un travail esthétique, fait pour le plaisir, ait toujours sa place, malgré mon insistance sur le fait que notre travail est basé sur la valeur que nous le choisissions ou non, me fait pointer vers un secteur de l’éducation américaine où cette idée a été acceptée. Je parle des “études sur la culture noire américaine”, qui, depuis environ 1969, ont commencé a être adoptées à grande vitesse dans les universités de la nation.

Ces programmes sur l’étude de la culture noire-américaine ne prétendent pas introduire juste un autre sujet dans le domaine académique. Ils ont l’intention spécifique d’affecter la conscience des noirs et des blancs de ce pays afin de diminuer dans ces deux groupes la croyance pervasive de l’infériorité des noirs.

Cette tentative délibérée de pousser pour l’égalité devrait être rejointe et cela est ma suggestion, par des efforts similaires pour l’égalité nationale et de classe. Ceci viendra sûrement, tout comme les programmes sur la culture noire-américaine, non pas par une acceptance graduelle des arguments appropriés, mais par une crise si dangereuse qu’elle demandera un changement d’attitude très rapide. L’exhortation intellectuelle ne va probablement pas initier un nouvel élan d’écriture historique, mais cela pourra sûrement le soutenir et le faciliter.

Quel type de conscience fait-il bouger les gens vers des directions plus humanistes et comment des écrits historiques peuvent-ils créer la conscience d’un tel mouvement ? Je peux penser à cinq façons dont l’histoire peut-être utile. Ceci ne constitue qu’un début cahotant. Je ne veut pas étabir de formules. Il y aura des histoires écrites utiles qui ne tomberont pas dans les catégories pré-conçues. Je ne veux qu’aiguiser le point de focalisation pour moi-même et d’autres qui désireraient plutôt avoir leurs écrits guidés par une inspiration humaine plutôt que par une habitude professionnelle.

1- Nous pouvons intensifier, étendre, affuter notre perception d’à quel point les choses sont-elles mauvaises, pour les victimes du monde. Ceci devient un acte de moins en moins philanthropique dans la mesure où chacun d’entre nous, indiféremment de sa race, de sa position géographique ou de sa classe sociale, devient la victime potentielle d’une planète brûlée, irradiée. Mais même notre propre victimisation est séparée de nous par le temps et la fragilité de notre imagination, tout comme celle des autres est séparé de nous parce que nous sommes blancs, prospères et au sein des murs d’un pays si sur-armé que nous avons bien plus de chances d’être agresseurs qu’agressés.

L’histoire peut essayer de surrmonter ces deux cas de séparations. La progression fascinante d’un fait historique du passé peut avoir un plus grand effet sur nous que le cours actuel des choses et les discours sur les possibilités dangereuses de l’époque actuelle et ce pour une bonne raison: parce que nous connaissons la fin de cette histoire. Il est vrai qu’il y a une crainte, un effroi à la contemplation d’une guerre nucléaire, mais ce n’est qu’une contemplation dont les effets terribles et effrayant sont difficiles à accepter. Il est vrai que notre préoccupation de la prolifération des bombes à hydrogène est magnifiée à la lecture des comptes-rendus de Barbara Tuchman sur la venue de la première guerre mondiale. La guerre était pressante de partout. Les gouvernements se débatirent pour l’éviter, mais rien n’y fît.

[…]

D’autres types de séparations des gens défavorisés du monde, les noirs, les pauvres, les prisonniers, sont parfois plus facile à surmonter dans le temps que dans l’espace, d’où la valeur et l’utilité du rappel, de la recollection historique. Les biographies de Malcolm X et de Frederick Douglass sont toutes deux parties intégrantes de l’histoire, une simplement plus récente que l’autre. Toutes deux attaquent notre suffisance. Ainsi que le sont également celles de noirs dans les ghettos brûlant des bâtiments aujourd’hui, mais les autobiographies font quelque chose de spécial: elles nous permettent de regarder de très près, attentivement, personnellement, derrière l’impersonalité de ces noirs sur les écrans. Elles envahissent nos maisons, ce que les noirs des ghettos n’ont pas encore fait et nos esprits, que nous avons tendance à durcir contre les demandes du maintenant. Elles nous disent à un degré moindre, ce que c’est que d’être noir d’une manière dont tous les clichés libéraux au sujet du “Négro” opprimé ne pourront jamais faire. Et ainsi, elles insistent pour que nous agissions, elles expliquent pourquoi les noirs agissent. Elles nous préparent sinon à intitier, du moins à répondre.

L’esclavage est terminé, mais sa dégradation prend maintenant d’autres formes du fond desquelles demeure la croyance non-dite que la personne noire n’est pas exactement un être humain. Le rappel de ce qu’est l’esclavage, de ce que sont les esclaves, aide à attaquer cette croyance. Prenez la lettre que Frederick Douglass écrivit à son ancien maître en 1848, au 10ème anniversaire de son évasion:

J’ai décidé d’attendre ce jour pour vous contacter parce que c’est l’anniversaire de mon émancipation… Il y a juste 10 ans, par un beau matin de Septembre, j’étais un pauvre esclave tremblant au son de votre voix, se lamentant d’être un homme. Bien que je ne fus qu’un enfant de six ans, je décidais de m’enfuir. Le tout premier effort mental dont je me souvienne, est cette tentative de résoudre ce mystère: pourquoi suis-je un esclave ? Lorsque j’entendis un gardien fouetter une femme esclave et entendit ses petits cris implorant, je m’en fus vers le coin de la cloture, fondis en larmes et me posai sans cesse ce mystère, c’est alors que je pris la décision de m’enfuir un jour… J’interprête de cette façon la moralité de mon acte: Je suis ce que je suis et vous êtes ce que vous êtes, nous sommes deux êtres différents. Ce que vous êtes, je le suis. Je ne vous suis pas attaché par nature ni vous à moi… En vous quittant, je n’ai fais que reprendre ce qui m’appartenait…”

Pourquoi devons nous regarder en arrière jusqu’à ces jours de l’esclavage ? L’expérience de Malcom X en notre époque n’est-elle pas suffisante ? Je vois deux raisons majeures de faire un retour en arrière. L’une est qu’en devant gérer le passé nous baissons notre garde, parce que nous commençons à penser que c’est fini, que nous n’avons rien à craindre en en absorbant la totalité. Il s’avère que nous avons tort, parce que cela nous touche et nous affecte directement, bien plus que ce que nous le pensons, et quand nous l’avons reconnu, il est trop tard, nous avons été touché, bouleversé. Une autre raison est que le temps ajoute de la profondeur et de l’intensité à un problème qui autrement semblerait être éphémère et susceptible d’être ignoré […]

L’histoire peut-elle aussi aiguiser notre perception de cette pauvreté cachée de la vue par le feuillage des banlieues ? Les pauvres, comme les noirs, deviennent invisibles dans une société aveuglée par l’éclat de son propre luxe. Il est vrai que nous pouvons être rappelés à leur existence, comme nous le fûmes aux Etats-Unis dans les années 1960 quand nos sensibilités avaient été aiguisées par la révolte des droits civiques et notre tolérance et patience envers le gouvernement, usées par la guerre du Vietnam. A cette époque, des livres comme celui de Michael Harrington “L’autre Amérique”, nous avaient frappé, sans avoir besoin de retourner en arrière, simplement en nous donnant un périscope pour voir au coin de la rue et simplement en demandant que nous regardions.

L’histoire peut aider quand elle nous montre comment d’autres gens en situation similaire, en d’autres temps, furent aveuglés par le comment leurs voisins vivaient, dans la même ville. Supposez qu’au beau milieu de cette “prospérité” des années 1950, nous avions lu à propos des années 1920, une autre époque d’affluence. En regardant bien, on aurait pu trouver le rapport du sénateur Burton Wheeler du Montana, enquêtant sur les conditions de vie en Pennsylvannie pendant les grèves des mineurs de charbon de 1928:

Toute la journée j’ai écouté des histoires à briser le cœur, de ces femmes évincées de leurs maisons par les compagnies minières. J’ai écouté les plaidoiries à faire pitié de jeunes enfants pleurant pour du pain. Je restais médusé à l’audition d’histoires incroyables d’hommes battus par des milices privées. Ceci fut une expérience choquante et déprimante.

Ceci suggérerait-il qu’un voile est aussi tiré sur la vie de bien des Américains de nos jours et que le son de la prospérité noie tout le reste et que la voix des nantis domine l’histoire ? A notre époque, tout comme dans le passé, nous construisons “l’histoire sur la base de la narration de ceux qui parlent le mieux, les membres les plus privilégiés de notre société”. Le résultat en est une image déformée du comment les gens vivent vraiment, une sous-estimation de la pauvreté, un échec de faire le portrait des circonstances dans lesquelles vivent les plus démunis. Si, dans le passé, nous avons pu trouver la voix des sans-voix, ceci peut nous permettre de trouver la voix des laisser-pour-compte de notre propre époque. Il est vrai que nous pourrions accomplir ceci sans avoir à se remémorer le passé. Mais parfois, la divulgation de ce qui est caché dans le passé nous force à regarder avec plus d’insistance dans notre société contemporaine, surtout quand il n’y a pas de raison immédiate de le faire. En ce qui me concerne, lire dans les documents de Fiorello LaGuardia, les lettres des pauvres de Harlem dans les années 1920, m’a fait regarder à deux fois le bon temps que nous avions dans les années 1950…

L’image de la société donnée par ses victimes est-elle véritable ? Il n’y a pas de véritable image de quelque situation historique que ce soit, pas de description objective. Cette recherche d’une objectivité non-existante nous a mené pardoxalement à une régression subjective, celle du badaud. La société possède des intérêts variés et antagonistes, ce qui est appelé “objectivité” est le déguisement d’un de ces intérêts, celui de la neutralité. Mais la neutralité est une fiction dans un monde partial. Il y a des victimes et il y a des bourreaux et il y a aussi des badauds. Dans le dynamisme de notre temps, alors que des têtes roulent dans la sciure toutes les heures, ce qui est vrai dépend de ce qui est vrai pour votre propre tête et l’objectivité du badaud appelle à l’inaction alors que d’autres têtes roulent dans la sciure. Dans le roman d’Albert Camus “La Peste”, le Dr. Rieux dit: “Tout ce que je dis est que sur cette terre il y a des pestilences et il y a des victimes, et il ne tient qu’à nous, aussi loin que possible, de ne pas joindre nos forces avec ces pestilences.Ne pas agir est joindre ses forces avec la peste qui s’étend.

Quelle est la vérité au sujet de la situation de l’homme noir aux Etats-Unis en 1968 ? Des statistiques peuvent être montrées pour affirmer que sa situation s’est améliorée. Des statistiques peuvent être montrées pour affirmer que sa situation est aussi mauvaise qu’elle l’a toujours été. Ces deux ensembles de statistiques sont “vrais”; le premier mène à la satisfaction du degré de changement aujourd’hui, le second mène à un désir d’accélérer le changement. Ainsi, le plus proche que nous puissions être de cette “objectivité” élusive est de faire un rapport adéquat des subjectivités dans une situation donnée. Mais nous insistons sur une, ou une autre de ces vues subjectives dans chaque cas. Je suggère que nous nous détachions de notre position habituelle d’observateurs privilégiés. A moins que nous ne nous extirpions d’être ce que nous aimons appeler, “objectifs”, nous sommes bien plus près psychologiquement, que nous désirions l’admettre ou pas, de l’exécuteur, que de la victime.

Il n’y a pas besoin de cacher les données qui montrent que quelques noirs montent l’échelle sociale américaine plus rapidement qu’auparavant, que cette échelle est plus encombrée qu’avant. Mais il y a un besoin, venant de la détermination de représenter ceux qui veulent toujours les nécessités de l’existence (nourriture, toit, dignité, liberté), d’insister sur les vies de ceux qui ne peuvent pas même approcher de l’échelle.

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Ainsi, une histoire de l’esclavage tirée des narratifs des esclaves fugitifs est très importante. Ceci ne peut en aucun cas monopoliser l’historiographie, parce que les histoires que nous a vons déja sont celles provenant du point de vue des propriétaires d’esclaves (comme ceux d’Ulrich Phillip, basée sur des carnets d’exploitation de plantations par exemple), ou du point de vue de l’observateur détaché (l’historien libéral, critiquant l’esclavage mais sans la passion appropriée pour induire une action ). Une histoire orientée sur l’esclave simplement remplit le domaine de telle façon que cela nous tire de notre léthargie.

Cela est vrai pour raconter l’histoire de la révolution américaine du point de vue du marin plutôt que du marchant et de raconter l’histoire de la guerre avec le Mexique du point de vue des Mexicains. Il ne faut pas omettre le point de vue des privilégiés (qui domine le domaine de toute façon), mais de nous rappeler qu’il y a toujours une tendance, maintenant et auparavant, de ne voir l’histoire que depuis le sommet de la pyramide. Peut-être qu’une histoire de la guerre de l’opium vue à travers les yeux des Chinois suggèrerait aux Américains que la guerre du Vietnam pourrait tout aussi bien être vue du point de vue des Vietnamiens. *

2- Nous pouvons exposer les prétensions du gouvernement soit à la neutralité ou au favoritisme. Si le premier requis pour activer les gens est de développer leur attention sur ce qui n’est pas bien, le second est de les désabuser de la confiance qu’ils ont en ce qu’ils peuvent dépendre du gouvernement pour rectifier ce qui est mal.

Là encore, je pars du principe qu’il y a eu beaucoup de malfaisance de notre part, trop pour que beaucoup d’entre nous soient satisfaits, mais si tout le monde n’a pas été trompé. Les gouvernements du monde n’ont pas été disposés à changer beaucoup de chose; en fait, ils ont souvent été les perpétrateurs du mal occasionné. Marteler ceci nous pousse à agir sur nous-mêmes.

Est-ce que cela veut dire que je ne suis pas “objectif” au sujet du rôle des gouvernements ? Voyons un peu le rôle des Etats-Unis sur le sujet racial. Par exemple, que firent les différents gouvernements américains pour l’homme noir après la guerre de sécession ? Soyons “objectifs” c’est à dire relatons tous les faits afin de répondre à cette question. Ainsi nous devrions noter les 13ème, 14`eme et 15ème amendements de la constitution, le bureau de Freedman, le stationnement de forces armées dans le sud, le passage des lois de droit civique de 1866, 1870, 1871 et 1875; mais nous devons également prendre en compte la décision de justice émasculant le 14 ème amendement, la trahison du nègre dans l’accord de 1877 Hayes-Tilden, la non mise en application des lois de droit civique. Ultimement, même si nous mentionnons tout, notre insistance à la fin serait subjective, cela dépendrait de qui nous sommes et ce que nous voulons. Une préoccupation actuelle, pour laquelle les citoyens doivent agir par eux-mêmes, suggère que nous insistions sur le manque de confiance envers le gouvernement pour sécuriser des droits égaux pour les noirs.

Une autre question: Jusqu’à quel point peut-on faire confiance à notre gouvernement pour que la richesse du pays soit distribuée équitablement ? Nous pourrions prendre en compte les lois passées au cours de ce siècle semblant être faites pour une justice économique: les lois de réglementation des chemins de fer de l’ère progressiste, la création d’un impôt sur le revenu graduel sous le gouvernement du président Wilson, les procès en justice contre les trusts industriels et banquiers intitiés par les administrations de Roosevelt et de Taft. Mais la reconnaissance actuelle du fait que l’allocation de richesse des les cinquièmes supérieurs et inférieurs de la population n’a pas fondamentalement changé depuis cent ans suggérerait que toutes ces lois et réglementations n’ont en fait que préservées le statu quo. Pour changer cela, nous devrions insister sur ce qui n’a pas été jusque ici mis en cause: l’échec persistant du gouvernement de changer les constantes inégalités inhérentes au système économique américain.

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Une histoire radicale exposerait dès lors les limites des réformes gouvernementales, les connexions du gouvernement avec la richesse et le privilège, les tendances du gouvernement vers la guerre et la xénophobie, le jeu constant de l’argent et du pouvoir derrière la présumée neutralité de la loi. Elle illustrerait le rôle du gouvernement à maintenir les choses telles qu’elles sont, soit par la force ou par le mensonge, ou par une subtile combinaison des deux, soit par plan délibéré ou par un enchaînement de situations impliquant des milliers d’individus jouant des rôles en accord avec ce qu’on attend d’eux.

A suivre…