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Temps de mettre les héros officiels de l’histoire au placard ?… (Howard Zinn)

Posted in actualité, altermondialisme, documentaire, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, média et propagande, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , on 25 mai 2015 by Résistance 71

Ce que décrit avec précision Howard Zinn ci-dessous ne concerne pas que l’histoire du pays du goulag levant (ex-USA), mais pourrait être celle de tous les états-nations et leurs litanies mythologiques, idolâtries officielles. Mention spéciale à la France dans le domaine…

Qui sont les « héros » français à déboulonner et ceux dont le peuple et non l’oligarchie serait fier ?… La liste est sans doute longue.

— Résistance 71 ~

 

Les héros autour de nous

 

 Howard Zinn

 

 7 Mai 2000

 

 url de l’article:

http://howardzinn.org/the-heroes-around-us/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Récemment, j’ai rencontré un groupe d’élèves de Lycée, l’un d’eux m’a demandé: “J’ai lu dans votre livre “Une histoire populaire des Etats-Unis”, au sujet des massacres des Indiens, la longue histoire du racisme, la persistance de la pauvreté dans ce qui est devenu le pays le plus riche du monde, les guerres insensées. Comment puis-je me préserver d’être complètement aliéné et déprimé ?

Cette question m’a été posée bien des fois sous des formes différentes, l’une de ces formes étant: “Comment se fait-il que vous ne soyiez pas déprimé ?” Qui a dit que je ne le suis pas ?… Du moins brièvement ; pour une fraction de seconde, de telles questions me dépriment jusqu’à ce que je pense: la personne qui a posé cette question est la preuve vivante de l’existence partout de bonnes personnes, qui se sentent véritablement concernés par les autres. Je pense à toutes les fois où quelqu’un demande depuis l’audience des conférences que je fais dans ce pays: Où est le mouvement populaire aujourd’hui ? L’audience qui entoure cette personne, même dans une petite ville de l’Arkansas ou du New Hampshire ou de Californie, consiste en un millier de personnes !

Une autre question que me posent souvent des élèves ou des étudiants: Vous cassez souvent nos héros nationaux comme les pères fondateurs, Andrew Jackson, Abraham Lincoln, Theodore Roosevelt, Woodrow Wilson, John F. Kennedy. N’avons-nous pas besoin d’idoles nationales ? Oui je suis d’accord, il est bon d’avoir quelques figures historiques que l’on puisse admirer et émuler. Mais pourquoi tenir pour modèle les 55 hommes blancs et riches qui ont écrits la constitution des Etats-Unis comme une manière d’établir un gouvernement qui protégerait toujours les intérêts de leur classe, celle des propriétaires terriens propriétaires d’esclaves, des marchants, des industriels, des détenteurs de bons du trésor et des spéculateurs fonciers et autres ?

Pourquoi ne pas se rappeler de l’humanitarisme d’un William Penn, un des premiers colons qui fit la paix avec les Indiens Delaware au lieu de les harceler comme le firent les autres colons ? Pourquoi ne pas citer John Woolman, qui dans les années avant la révolution, refusa de payer ses impôts qui soutenaient les efforts de guerre de l’Angleterre et qui critiqua et s’en prit à l’esclavagisme. Pourquoi ne pas citer le capitaine Daniel Shays, vétéran de la guerre d’indépendance, qui mena une révolte de fermiers dans l’ouest du Massachussetts contre les impôts levés par les riches qui contrôlaient totalement la législature du Massachussetts ? Pourquoi glorifier comme le font nos livres d’histoire Andrew Jackson l’esclavagiste et massacreur d’Indiens ? Jackson fut un des architectes de la tristement célèbre piste des larmes, qui vit 4000 des 16 000 Indiens Cherokees mourir durant le voyage de leur déportation depuis leurs terres ancestrales en Georgie vers l’Oklahoma. Pourquoi ne pas le remplacer comme héro national par John Ross, un chef Cherokee qui résista à la déportation de son peuple et dont l’épouse mourut sur la piste des larmes ? Ou par le leader de la nation Seminole Osceola, emprisonné puis finalement assassiné pour avoir mené une campagne de guerilla pour empêcher lui ausi la déportation de son peuple de Floride ? Le memorial/musée Lincoln ne devrait-il pas être enrichi par la présence d’un memorial pour Frederick Douglass, qui a bien mieux représenté la lutte contre l’esclavage que Lincoln ? Ce fut cette croisade menée par les abolitionnistes noirs et blancs, ensemble, qui devint un mouvement national, qui poussa un Lincoln d’abord bien reluctant, à émettre une proclamation d’émancipation peu motivée et persuada le congrès de passer les 13ème, 14ème et 15ème amendements à la constitution.

Prenez un autre héros présidentiel, Theodore Roosevelt, qui est toujours près du top de l’infatigable liste de “nos meilleurs présidents”. Le voilà sculpté sur le Mont Rushmore, comme une réminiscence permanente de notre amnésie nationale, oubliant son racisme, son militarisme, son amour de la guerre. Pourquoi ne pas le remplacer comme héro, même si le virer du Mont Rushmore représente un gros boulot, par Mark Twain ? Roosevelt a félicité un général de l’armée qui, en 1906, a ordonné le massacre de 600 hommes, femmes et enfants sur une île des Philippines. Mark Twain l’a dénoncé et il a continuellement dénoncé les cruautés commises dans la guerre américaine aux Philippines sous le slogan de “Pour mon pays, à tort ou à raison”.

Quant à Woodrow Wilson, occupant lui aussi une place importante au Panthéon du libéralisme américain, ne devrions-nous pas rappeler à ses admirateurs qu’il insista sur l’application des lois de la ségrégation raciale dans les bâtiments fédéraux, qu’il fit bombarder la côte mexicaine, envoya une armée d’occupation en Haïti et en République Dominicaine, mena notre pays dans l’enfer de la 1ère guerre mondiale et fit jeter les manifestants anti-guerre en prison. Ne devrions-nous pas amener au statut de héros de la nation quelqu’un comme Emma Goldman, une de celles et ceux que Wilson fit jeter en prison, ou Helen Keller, qui parla sans peur et sans reproche contre la guerre ? Assez de l’idolâtrie pour JF Kennedy, un guerrier de la guerre froide, qui commença la guerre secrète en Indochine, fut d’accord avec le plan d’invasion de Cuba et fut très, très lent à agir contre la ségrégation raciale dans le sud des Etats-Unis. Ce ne fut que lorsque le peuple noir des états du sud prit les rues, firent face aux Sheriffs et forces de répression du sud, leurs passages à tabac et leurs assassinats, que tout cela mît finalement la conscience nationale en émoi, que les administrations de Kennedy et de Lyndon Johnson furent finalement suffisamment embarassées pour qu’elles interviennent dans la mise en place de la loi sur les Droits Civils et sur le vote.

Ne devrions-nous pas remplacer les portraits de nos présidents, qui souvent prennent trop de place sur les murs de nos salles de classe, par ceux de héros venus du peuple comme Fannie Lou Hamer, la partageuse de récolte du Mississippi ? Elle fut expulsée de sa ferme, arrêtée et torturée en prison après qu’elle eut rejoint le mouvement des droits civils, mais elle devint une voix très éloquente pour la liberté ; ou Ella Baker, dont les conseils avisés et le soutien guidèrent la jeunesse noire du Student Nonviolent Coordinating Committee, le bras militant du mouvement dans le sud profond des Etats-Unis ?

En 1992, année du cinq-centième anniversaire de l’arrivée de Christophe Colomb sur ce continent, il y eu des réunions partout dans le pays pour célébrer Colomb, mais aussi et pour la première fois, pour défier cette exaltation coutumière du “Grand Découvreur”. J’étais dans un symposium dans le New Jersey où je fis remarquer les terribles crimes commis par Colomb et ses sbires espagnols sur l’île d’Hispaniola. Après mon intervention, l’autre personne sur la scène avec moi, qui était le président de l’association du jour de la célébration de Colomb pour l’état du New Jersey me dit: “Vous ne comprenez pas… Nous, italo-américains avons besoin de nos héros.” Je lui ai répondu que oui, je comprenais parfaitement le désir d’avoir des héros, mais pourquoi choisir un assassin et un kidnapper pour de tels honneurs ? Pourquoi ne pas choisir Joe Di Maggio ou Toscanini ou Fiorello la Guardia ou Sacco et Vanzetti ? L’homme ne fut pas convaincu. Les mêmes fausses valeurs qui ont mis des propriétaires d’esclaves, des tueurs d’Indiens et des militaristes dans nos livres d’histoire ne sont-elles pas à l’œuvre aujourd’hui? Nous avons entendu les constantes références au sénateur John McCain, surtout lorsqu’il fut candidat à la présidentielle, comme un “héro de guerre”. Oui il est possible d’éprouver de la sympathie pour les souffrances de McCain lorsqu’il fut prisonnier de guerre et soumis à une certaine cruauté. Mais devons-nous appeler un héros quelqu’un qui a participé à l’invasion d’un pays si loin du notre et qui en tant que pilote, largua des bombes sur des hommes, femmes et enfants, dont le seul crime était de résister à l’invasion américaine ?

Je n’ai rencontré qu’une seule voix dans les médias de masse qui manifesta son désaccord avec l’admiration générale pour McCain, celle du poète, romancier et journaliste au Boston Globe, James Carroll. Carroll contrasta l’”héroisme” de McCain, le guerrier, avec celui de Philip Berrigan, qui a été en prison une bonne douzaine de fois pour avoir manifesté d’abord contre la guerre durant laquelle McCain largua des bombes sur des civils, puis contre le dangereux arsenal nucléaire maintenu par notre gouvernement. Jim Carroll écrivit alors: “Berrigan en prison est le véritable homme libre, tandis que McCain demeure emprisonné dans un sens de l’honneur martial qui n’est pas examiné…

Notre pays est rempli de héros et de gens héroïques qui ne sont ni présidents, ni commandants militaires, ni magiciens de Wall Street, de gens qui maintiennent en vie l’esprit de résistance à l’injustice et à la guerre. Je pense à Kathy Kelly et à toutes ces voix de Voices in the Wilderness, qui, défiant la loi fédérale (NdT: désobéissance civile…), ont voyagé en Irak plus d’une douzaine de fois pour y amener des vivres et des médicaments aux gens souffrant des sanctions économiques imposées par les Etats-Unis.

Je pense aussi à ces milliers d’étudiants de plus de cent universités et collèges du pays qui manifestent contre la connexion de leurs universités avec des fournisseurs de produits venant des usines d’exploitation du tiers monde. Récemment à l’université de Wesleyan, des étudiants ont squatté le bureau du président de l’université pendant trente heures jusqu’à ce que l’administration soit d’accord avec toutes leurs revendications. A Minneapolis, il y a le cas des quatre sœurs McDonald, nonnes de leur état, qui ont été incarcérées à plusieurs reprises pour avoir manifesté contre la production de mines anti-personnels de l’entreprise Alliant . Je pense aussi aux milliers de personnes qui se sont déplacées à Fort Benning en Georgie pour demander la fermeture de la tristement célèbre et meurtrière School of the Americas (NdT: l’école des forces spéciales de “contre-insurrection”, qui y enseignent les techniques de contre-guerilla et de contrôle des populations. Des programmes de torture scientifiquement contrôlé y sont enseignés. Parmi les premiers instructeur de cette “école” furent les intervenants militaires français ayant mené la “bataille d’Alger” en 1957. Le général Aussarès y enseigna, car le modèle français est resté longtemps le top de la contre-insurrection. Tous les tortionnaires des juntes militiares fascistes ayant exercé en Amérique du Sud de Pinochet à Videla sont passés par la School of the Americas…) et les pêcheurs de la côte ouest qui participèrent à un blocage de huit heures pour protester contre la peine infligée à Mumia Abu-Jamal et tant d’autres…

Nous connaissons tous des personnes, la plupart des sans-noms, non reconnues, qui ont, le plus souvent bien modestement, parlé ou agit pour leurs croyances en une société plus égalitaire, plus juste et plus pacifiste. Pour éloigner toute aliénation et noirceur, il faut juste se rappeler de ces héros du passé et rechercher autour de nous les héros non remarqués du présent.

Résistance à l’Empire: Au-delà de la supercherie historique… débusquer l’empire (Howard Zinn)

Posted in actualité, colonialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, politique et social, résistance politique, science et nouvel ordre mondial, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , on 11 octobre 2014 by Résistance 71

L’histoire est la seule arme pour exposer et confronter les mensonges des états et de leurs oligarchies.

— Résistance 71 —

 

Empire ou Humanité?

Ce que les études d’histoire ne m’ont pas appris au sujet de l’empire américain

 

Howard Zinn (2008)

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Avec une armée d’occupation faisant la guerre en Irak et en Afghanistan, avec des bases militaires et un harcèlement corporatiste partout dans le monde, il n’y a plus de réelle question quant à savoir s’il y a bel et bien un empire américain. En fait, ce que furent les plus fervents dénis se sont transformés en accolade sans honte de l’idée.

Quoi qu’il en soit, l’idée même que les Etats-Unis étaient un empire ne m’a pas effleuré jusqu’à ce que j’eus terminé mon travail de bombardier avec le 8ème escadron durant la seconde guerre mondiale et revint à la maison. Même lorsque j’ai commencé à avoir des doutes au sujet de la pureté de la “bonne guerre”, même après avoir été horrifié par Hiroshima et Nagasaki et même après avoir repensé mes propres missions de bombardement au dessus de l’Europe et de ses villes, je n’avais toujours pas mis cela en ordre dans ma tête dans le contexte d’un “empire” américain.

J’étais conscient, comme tout à chacun, de l’empire britannique et des autres puissances impérialistes européennes, mais les Etats-Unis n’étaient pas vus de la même façon. Lorsque, après la guerre, je suis parti à l’université sous les auspices de la G.I Bill of Rights et ai commencé à prendre des cours d’histoire américaine, je trouvais généralement un chapitre dans les textes d’histoire intitulé “L’âge de l’impérialisme”. Cela se référait invariablement à l’époque de la guerre américano-espagnole de 1898 et la conquête des Philippines qui s’en est suivie. Il semblait que l’impérialisme américain ne dura que quelques années. Il n’y avait pas de vision étendue de l’expansion américaine qui pourrait mener à l’idée d’un empire ou d’une période impérialiste bien plus étendus.

Je me rappelle d’une carte dans la classe (étiquetée “Expansion Occidentale”) qui représentait la marche à travers le continent comme un phénomène naturel, presque biologique. Cette énorme acquisition de terres appelés “le rachat de la Louisiane” ne faisait référence à rien d’autre qu’à une énorme masse de terre vacante qui fut acquise. Il n’y avait absolument aucun sens, aucune idée, envisageant que ces terres étaient occupées par des centaines de tribus et nations indiennes qui devraient être annihilées et forcées hors de leurs terres, ce que nous appelons maintenant “un nettoyage ethnique”, de façon à ce que les colons blancs puissent occuper et développer la terre, puis pour que les chemins de fer puissent plus tard sillonner le territoire, présageant la “civilisation” et ses brutales dissastisfactions.

Aucune des discussions sur la “démocratie jacksonnienne” dans les cours d’histoire, ni le livre alors très populaire d’Arthur Schlesinger Junior “The Age of Jackson”, ne m’ont instruit au sujet de la “piste des larmes”, la marche forcée mortelle des “cinq tribus civilisées” vers l’Ouest de la Georgie et l’Alabama vers le Mississippi, faisant plus de 4000 morts durant le trajet. Aucun cours sur la guerre civile n’a mentionné le massacre de Sand Creek, massacre de centaines d’Indiens dans un village du Colorado alors que “l’émancipation” des noirs était prononcée par Lincoln et son gouvernement.

Cette carte dans la classe avait aussi une section sur le Sud et l’Ouest étiquetée “Cession mexicaine”. Ceci constituait un doux euphémisme pour la guerre agressive contre le Mexique de 1846 durant laquelle les Etats-Unis ont saisi la moitié du territoire mexicain, nous donnant la Californie et le grand soud-ouest (NdT: Nouveau-Mexique, Texas, Arizona…). Le terme de “destinée manifeste”, utilisé à cette époque, devint dès lors bien plus universel. Au crépuscule de la guerre américano-espagnole en 1898, le Washington Post voyait au-delà de Cuba: “Nous sommes face à face avec une étrange destinée. Le goût de l’empire est dans la bouche des gens même si le goût du sang est dans la jungle.”

La marche violente à travers le continent et même l’invasion de Cuba, apparaissaient au sein de la sphère naturelle des intérêts des Etats-Unis. Après tout, la doctrine Monroe n’avait-elle pas déclaré en 1823 que le continent des Amériques était sous notre protection ? Sans pratiquement faire de pause après Cuba, vint l’invasion des Philippines, de l’autre côté de la planète. Le mot “impérialisme” semblait alors coïncider avec les actions américaines. De fait, cette longue et cruelle guerre, traitée rapidement et de manière très très superficielle dans les libres d’histoire, donna naissance à une ligue anti-impérialiste de laquelle William James et Mark Twain furent des leaders remarqués. Mais ceci ne fut pas non plus quelque chose que j’ai apris à l’université.

La “seule super-puissance” apparaît

En lisant en dehors de la classe néanmoins, j’ai commencé à mettre les pièces du puzzle de l’histoire en une mosaïque bien plus vaste. Ce qui apparaissait en premier lieu comme une politique étrangère entièrement passive dans la décennie qui mena à la première guerre mondiale, apparaiisait maintenant comme une succession d’interventions violentes: la capture de la zone du canal de Panama depuis la Colombie, un bombardement naval de la côte mexicaine, l’envoi de fusilliers marins (Marines) dans presque tous les pays d’Amérique Centrale, des armées d’occupation envoyées en Haïti et en République Dominicaine. Comme l’écrivit plus tard le général le plus décoré de l’armée américaine, Smedley Butler: “J’étais le commis voyageur de Wall Street.” (NdT: Il écrivit aussi dans le même ouvrage qu’il n’était ni plus ni moins qu’un “racketeur pour Wall Street”…)

Au moment où j’apprenais ces aspects de l’histoire, dans les années d’après la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis ne devenaient pas seulement une autre puissance impériale, mais la super-puissance dominante du monde. Déterminés à maintenir et à développer leur monopole sur les armes nucléaires, ils prirent le contrôle de petites îles isolés dans le Pacifique, forçant les habitants à les quitter et transformant ces îles en des terrains de jeu mortel pour toujours plus de tests atomiques.

Dans ses mémoires “No Place to Hide” (“Nulle part où se cacher”), le Dr. David Bradley, qui mesurait les radiations de ces tests nucléaires décrivait ce qui restait alors que ses équipes de test retournaient chez elles: “Radioactivité, contamination, l’île épave de Bikini et ses exilés malades aux yeux tristes”. Les tests nucléaires du Pacifique furent suivis les années passant, par toujours plus de tests dans les déserts de l’Utah et du Nevada, plus de 1000 tests en tout.

Quand la guerre de Corée commença en 1950, j’étais toujours en train d’étudier l’histoire en 4ème cycle à l’université de Colombia. Rien, absolument rien dans mes classes ne me prépara à comprendre la politique américaine en Asie. Mais je lisais I.F. Stone’s Weekly. Stone était parmi les quelques journalisres qui questionnaient la justification officielle d’envoyer l’armée en Corée. Il devint clair pour moi à cette époque, que ce n’était pas l’invasion de la Corée du Sud par le Nord qui déclencha l’intervention américaine, mais le désir pour les Etats-Unis d’obtenir une forte emprise militaire sur le continent asiatique, spécifiquement alors que les communisites venaient d’arriver au pouvoir en Chine (1948).

Des années plus tard, alors que l’opération secrète au Vietnam se développa en une opération militaire massive et brutale, les fondements impérialistes des Etats-Unis devenaient de plus en plus clairs pour moi. En 1967 j’écrivis un petit livre intitulé: “Vietnam: la logique du retrait”. A ce moment là je devins très impliqué dans le mouvement anti-guerre.

Quand j’ai lu les centaines de pages des fameux “Documents du Pentagone” que Daniel Ellsberg me confia, ce qui me sauta aux yeux furent tous les memos secrets provenant du National Security Council (NSC), expliquant l’intérêt des Etats-Unis en Asie du Sud-Est où ils parlaient ouvertement des motivations de la nation dans sa quête pour “l’étaing, le caoutchouc et le pétrole”.

Ni les désertions des soldats américains durant la guerre contre le Mexique, ni les émeutes contre la conscription durant la guerre civile, non pas non plus les groupes anti-impérialistes à l’orée du siècle, ni la très forte opposition à l’entrée dans la première guerre mondiale, de fait aucun mouvement anti-guerre dans l’histoire de la nation n’a eu autant de retentissement à un tel degré politico-social que celui du mouvement contre la guerre du Vietnam. Au moins une bonne partie de cette opposition reposait sur la compréhension que bien plus que le Vietnam était en jeu, que le guerre brutale dans ce petit pays était en fait partie intégrante d’un bien plus vaste schéma impérialiste.

Des interventions variées suivant la guerre du Vietnam ont semblé réfléchir le besoin désespéré de la super-puissance toujours régnante, même après la chute de son puissant rival qu’était l’Union Soviétique, afin d’établir partout sa domination. D’où l’invasion de la Grenade en 1982, le bombardement et l’assaut sur Panama en 1989, la première guerre du Golfe en 1991. George Bush Sr était –il déçu de la saisie du Koweït par Saddam Hussein, ou a t’il utilisé cet évènement pour amener les Etats-Unis dans une meilleure position de force au Moyen-Orient ? Au vu de l’histoire des Etats-Unis, au vu de son obsession avec le pétrole du Moyen-Orient remontant à l’accord de Roosevelt en 1945 avec le roi Abddul Aziz d’Arabie et le renversement par le CIA en 1953 du démocratiquement élu Mohamed Mossadeq en Iran, il n’est pas difficile de répondre à cette question.

Justifier l’empire

Les attaques sans merci du 11 Septembre 2001 (comme l’affirme la commission officielle sur les attentats), dérivent de la haine développée au sujet de l’expansion américaine au Moyen-Orient et ailleurs. Même avant cet évènement, le ministère de la défense reconnaissait, d’après le livre de Chalmer Johnson “The Sorrows of Empire”, plus de 700 bases militaire américaines dans le monde.

Depuis cette date, avec la mise en œuvre de la “guerre contre le terrorisme”, bien plus de ces bases ont été établies ou agrandies, au Kyrgystan, en Afghanistan, dans le désert du Qatar, dans le Golfe d’Oman, sur le corne de l’Afrique et où que ce soit une nation complice pourrait se laisser corrompre ou intimider pour en laisser construire une sur son territoire.

Quand je bombardais des villes en Allemagne, en Hongrie, en Tchécoslovaquie et en France durant la seconde guerre mondiale, la justification morale de tout ceci était simple et claire et non sujet à discussion: Nous sauvions le monde du mal fasciste. Je fus donc très surpris d’entendre le mitrailleur d’un autre équipage, nous avions ceci en commun tous deux que nous lisions beaucoup de livres, dire que cela était en fait une “guerre impérialiste”. Les deux côtés, disait-il, étaient motivés par la même ambition de contrôle et de conquête. Nous argumentions sans résoudre le problème. Ironiquement tout autant que tragiquement, peu de temps après cette discussion, ce collègue et son appareil furent abattus lors d’une mission et il fut tué.

Dans les guerres, il y a toujours une grande différence entre les motivations des soldats qui les combattent et les politiciens qui les envoient à la bataille. Ma motivation, comme celle de tant d’autres de mes semblables n’avait rien à voir avec un agenda impérialiste ; c’était d’aider à défaire le fascisme et de créer un monde plus décent, libre de toute agression, du militarisme et du racisme.

La motivation de l’establishment américain, bien compris par ce mitrailleur de ma connaissance, était de toute autre nature. Ce fut décrit plus tôt en 1941 par Henry Luce, un multi-millionnaire, propriétaire des magazines Life, Time et Fortune, comme étant l’avènement du “siècle américain”. Le temps est arrivé avait-il dit, pour les Etats-Unis “d’exercer sur le monde le plein impact de notre influence, pour le but qui nous conviendra le mieux et par les moyens qui nous plairont.”

Nous ne pouvons pas décemment demander une déclaration plus directe et naïve de ce qu’est l’impérialisme. Cela a été repris récemment par les petites mains de l’administration Bush, mais avec l’assurance que le motif de cette “influence” est totalement “bénin”, que les “buts”, formulés par Luce ou plus récemment, sont “nobles”, que ceci correspond à un “impérialisme allégé”. Comme l’a dit George W. Bush dans sa seconde adresse inaugurale: “Diffuser la liberté dans le monde est l’appel de notre temps”. Le New York Times étiqueta ce discours comme “époustoufflant d’idéalisme”.

L’empire américain a toujours été un projet bipartisan, les démocrates et les républicains l’ont étendu, justifié chacun leur tour. Le président Woodrow Wilson a dit aux diplômés de l’école navale en 1914 (la même année où il fit canonner le Mexique), que les Etats-Unis utilisaient “leur marine et leur armée… comme les instruments de la civilisation et non pas comme les instruments de l’agression.” Bill Clinton en 1992 a dit aux diplômés de West Point cette année là: “Les valeurs que vous avez apprises ici pourront s’étendre au pays et au monde.

Pour le peuple des Etats-Unis et en fait pour les peuples du monde entier, ces affirrnations se sont bientôt révélées être fausses. La rhétorique, souvent persuasive à la première écoute, devient bientôt dépassée par des horreurs qui ne peuvent plus être cachées, balayées sous le paillasson: les corps ensanglantés d’Irak, les membres déchiquetés des soldats américains, les millions de familles qui doivent se résoudre à l’exode tant au Moyen-Orient que dans le delta du Mississippi.

Les justifications pour un empire imbriquées dans notre culture n’ont-elles pas assaillies notre bon sens, dit que la guerre est nécessaire pour notre sécurité, que l’expansion est fondamentale à notre civilisation, ceci n’a t’il pas commencé à nous faire perdre contrôle de nos esprits ? Avons-nous atteint un point de l’histoire où nous sommes prêts à embrasser une nouvelle façon de vivre dans ce monde, non pas en étendant notre puissance militaire, mais notre humanité ?

Howard Zinn (1922-2010) professeur d’histoire et de science politique à l’université de Boston, est l’auteur de A People’s History of the United States and Voices of a People’s History of the United States, Zinn’s website sur: HowardZinn.org.

Source:

http://www.tomdispatch.com/post/174913

La fonction de l’histoire et de l’historien: Servir l’Homme dans la société… (Howard Zinn)

Posted in actualité, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, politique et social, résistance politique, sciences et technologies, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 31 août 2014 by Résistance 71

“Ceux qui pensent au sujet de l’histoire doivent décider au départ si l’histoire se doit d’être écrite et étudiée essentiellement pour le ‘bénéfice et l’utilisation des hommes’ ou plutôt principalement pour ‘un salaire et comme une profession”.

~ Howard Zinn citant Francis Bacon ~

“Refuser d’être l’instrument du contrôle social dans ce qui est essentiellement une société non-démocratique, commencer à vouloir jouer un petit rôle dans la création d’une véritable démocratie, voilà un boulot digne d’intérêt pour les historiens, pour les archivistes et finalement, pour nous tous.”

~ Howard Zinn, 1977 ~

 

Les historiens

 

Howard Zinn

 

Larges extraits du texte “The Historians”, publié en 1990 dans le livre “The politics of History”, University of Illinois Press.

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Même dans les années 1960, lorsque les étudiants, les noirs et les manifestants anti-guerre (du Vietnam) causaient certains troubles, ces historiens et philosophes qui philosophaient au sujet de l’histoire demeurèrent, à de rares exceptions près, impecablement académiques et dans le moule…

Carl Becker écrivit:

Pendant le siècle écoulé entre 1814 et 1914, une somme considérable et sans précédent de recherche a été effectuée, recherche concernant tous les domaines et champs d’action de l’histoire, une recherche minutieuse, critique, exhaustive et fatigante ! Nos bibliothèques sont remplies de cette connaissance emmagazinée du passé et jamais auparavant n’y a t’il eu une somme si importante de connaissance sur l’expérience humaine à la dispostion de l’humanité. Quelle influence a eu cette recherche experte sur la vie sociale de notre temps ? Cela a t’il fait quoi que ce soit pour restreindre la folie et l’imbécilité des politiciens ou pour améliorer la sagesse des hommes d’état ? Cela a t’il fait quoi que ce soit pour illuminer la masse des gens, ou leur a t’elle permis de penser et d’agir avec plus de sagesse ou de répondre aux questions de la société avec un sens plus aigu de la responsabilité ? Très peu en fait s’il y a eu quoi que ce soit en ce sens.

[…]

Nous qui pensons l’histoire, devons décider au départ si l’histoire doit-être écrite et étudiée principalement “pour le bénéfice et l’utilisation de l’Homme”, plutôt que primairement comme “un salaire et une profession”. De fait, la première question à poser à quelqu’un qui philosophe au sujet de quelque activité que ce soit est la suivante: Quel est le but ? Sans avoir d’objectif, comment pourrions-nous juger si un type de travail historique est préférable à un autre ?

[…]

Une question très pertinente serait en fait celle-ci: Dans quelle mesure les activités de l’American Historical Association et celles de ses membres ont elles focalisé la connaissance historique sur la solution des problèmes auxquels font face l’Amérique et le monde depuis les années 1950 ?

[…]

Dans bien des cas nous devons une fois de plus ne pas échouer à distinguer deux sortes de biais. Un de ceux-ci fait que l’historien penche vers certains buts humanistes (paix, santé, liberté etc…) et peut requérir de questionner les données d’une certaine manière, mais néanmoins de ne pas falsifier les réponses trouvées. L’autre biais se situe lorsqu’on est en charge de certains instruments (parti politique, nation, race, etc…), ce qui peut très facilement mener à la malhonnêteté dans l’évaluation des faits et à une certaine incongruité avec certains buts ultimes.

[…]

Par exemple nous trouvons un débat permanent parmi ces historiens qui insistent sur le fait que le boulot principal est un travail de narration et ceux qui insistent que le travail principal est un travail d’interprétation… Bien sûr la plupart des historiens font les deux, pourtant certaines histoires sont clairement plus narratives, tandis que d’autres sont plus interprétatives…

Pour moi, je dirai que l’historien, même lorsqu’il (elle) essaie de dire les détails d’un évènement aussi près de la réalité originale que possible, devrait avoir un but au-delà du fait de vouloir raconter quelque chose d’intéressant et ce but, décide pour lui ou elle, ce qu’il va décider de raconter, parmi le nombre infini d’évènements passés. Sa rhétorique est certes utile, quand l’histoire est une forme d’art, la narration d’une… histoire. Mais si l’histoire doit être plus que cela et j’argumente qu’elle doit l’être au vu de notre époque, alors cette rhétorique doit être utilisée pour mettre en valeur tout un set de valeurs humaines connectées avec les problèmes présents et urgents de l’Homme. Ceci demande plus par exemple que lorsque l’historien J.D. Hexter de l’université de Yale nous dit: “Mais le but de l’historien dans sa réponse aux données historiques est de rendre compte au mieux du passé comme il s’est déroulé.

[…]

Si nous partons de l’idée que l’histoire est connaissance et une connaissance pour le simple fait de connaître, alors Hexter est correct. Si nous partons de l’idée que la “méthode scientifique” est importante, en elle-même, alors l’historien théorique, “scientifique”, est sur la bonne voie. Mais si notre idée de départ est: Comment l’histoire peut-elle servir l’Homme aujourd’hui ? Alors cela n’a aucune importance de savoir si la méthode est narrative ou explicative. Car la question devient alors: Une narration de quoi ? Une explication de quoi ? Un narratif peut-être socialement tout à fait inutile ou au contraire révéler énormément de choses (de quelques questions qui se posent actuellement). Une explication peut-être sans aucune utilité ou extrêmement instructive.

[…]

Souvent, la réponse traditionnelle d’un historien que des gens harcelés supplient de les aider est la suivante: “Je contribue à augmenter votre quantité de connaissance au sujet du monde, mais mon travail n’est pas de vous aider à agir.” Ainsi l’historien allemand Gerhard Ritter dit: “… Le regard de l’historien est directement tourné vers le passé, celui de l’acteur (activiste) nécessairement vers le futur.

[…]

Ainsi, l’historien ne joue t’il pas inconsciemment un rôle de conserver la fabrique politique présente intacte en généralisant comme l’historien Gottcschalk le disait: “pour présenter une thèse à débattre” ? Comment peut-on échapper aux assomptions et aux rôles que notre propre culture nous presse de jouer ? Peut-être qu’en plongeant profond dans l’Histoire, nous pouvons nous rappeler ce que nous disait Francis Bacon: “La connaissance la plus ultime doit être au bénéfice et pour son utilisation par l’Homme.

Historien radical pour une histoire radicale garants de la pensée critique et du déboulonnage des dogmes ~ 2ème partie ~ (Howard Zinn)

Posted in actualité, altermondialisme, guerres hégémoniques, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, sciences et technologies with tags , , , , , , , , , , on 18 août 2014 by Résistance 71

« Toute recherche historique doit être contrôlable par ses lecteurs, spécialisés ou non. Cet impératif, qui constitue un des fondements de la pratique historique, exclut l’octroi privilégié à des auteurs sélectionnés de sources non accessibles au commun des chercheurs. »

« Que les historiens ‘hautement acclamés’ respectent les lois d’airain qui conditionnent la « liberté de leur atelier’: qu’ils dialoguent moins avec les prélats, les ministres, les ‘hommes d’affaires’, qu’avec les archives, accessibles à tous, dans le ‘silence’, et vérifiables par tous et que leurs stylos et/ou ordinateurs, libérés de la tutelle de l’argent ‘extérieur’ des missions privées ou publiques, ils réclament des financements universitaires pour générer des recherches dont ils auront l’initiative, la maîtrise et les instruments archivistiques… Quant aux jeunes chercheurs, il est urgent que, soustraits à la norme des ‘desiderata’ des bailleurs de fonds et ainsi mis en mesure de tenir la tête droite, ils puissent aider l’histoire contemporaine française à retrouver la voie de l’indépendance ».
~ Annie Lacroix-Riz (Professeur d’histoire à l’université de Paris VII) ~

 

Qu’est-ce que l’histoire radicale ?

 

par Howard Zinn (1970)

 

Traduit de l’anglais par Résistance 71

 

1ère partie

2ème partie

 

De tels faits motivants se trouvent dans l’ensemble des données au sujet des gouvernements actuels. Ce qu’on voit au présent peut être attribué à un phénomène de passage; si la même situation se produit en différents points de l’Histoire, cela n’est plus un évènement transitoire, mais une condition de long-terme, ce n’est pas une abération, mais une déformité structurelle qui demande qu’on s’y attache sérieusement.

[…]

  1.   Nous pouvons exposer l’idéologie qui s’infiltre dans notre culture, en utilisant le mot “idéologie” dans le sens voulu par Mannheim de: “logique pour l’ordre des choses”. Il y a la sanctification ouverte du racisme, de la guerre, de l’inégalité sociale. Il y a aussi le plus subtile tissu de semies-vérités (”nous ne sommes pas comme les puissance impérialistes du XIXème siècle…”), les mythes nobles comme le “nous sommes nés libres”, les prétensions comme “l’éducation est la poursuite désintéressée de la connaissance”, la mystification de la réthorique comme “liberté et justice pour tous”, la confusion des idéaux et de la réalité comme la déclaration d’indépendance et son appel pour la révolution, dans notre tradition orale, le Smith Act et sa prohibition d’appeler à la révolution, l’utilisation de symbole pour obscurcir la réalité…

 

Plus l’éducation est répandue dans une société, plus la mystification pour cacher ce qui ne va pas doit être importante; la religion, l’école et l’écriture travaillent ensemble à cet effet. Ceci n’est pas une conspiration à l’œuvre, les privilégiés de la société sont aussi victimes de la mythologie ambiante que les enseignants, les prêtres et les journalistes qui la diffusent. Tous ne font que ce qui vient naturellement et ce qui vient naturellement est de dire ce qui a toujours été dit et de croire ce qui a toujours été cru.

L’Histoire possède une faculté spéciale de révéler l’ineptie de ces croyances, qui nous attachent au cadre social de nos pères. Elle peut aussi renforcer ce cadre avec une grande force, et l’a fait à bien des égards. Notre problème est de retourner le pouvoir de l’histoire, qui peut fonctionner des deux façons, pour démystifier. Je me rappelle des mots du sociologue iconoclaste E. Franklin Frazier à des étudiants noirs au cours d’un colloque nocturrne à Atlanta en Georgie: “Toute votre vie, les blancs vont ont raconté des sornettes, les prêtres vous ont raconté des sornettes, vos profs vous ont raconté des sorrnettes, je suis ici pour vous dépolluer.

Se rappeler la réthorique du passé et la mesurer avec le véritable passé, nous permettra peut-être de voir aux travers des sornettes actuelles, où la réalité est toujours en train de se dérouler et les anomalies pas toujours apparentes. […]

A la lumière de l’histoire de l’idée et des faits de l’expansionisme américain, ceci n’est pas très honorable. Le désastre du Vietnam ne fut pas comme l’a dit Schlesinger “une mauvaise application finale et tragique” de ces éléments, un errement d’une tradition historique plutôt bénigne, mais plutôt une autre application d’une volonté mortelle autour d’un peuple étranger en révolte.

[…]

  1. Nous pouvons recapturer ces quelques moments du passé qui ont montrés la possibilité d’une meilleure façon de vivre que ce qui a été dominant jusqu’à présent sur terre. Bouger les gens pour qu’ils agissent n’est pas suffisant pour développer leur sens de ce qui est mal, de montrer que les hommes de pouvoir ne sont pas dignes de confiance, de révéler que notre façon de penser est limitée, déformée, corrompue. On doit aussi montrer que quelque chose d’autre est possible, que des changements peuvent se produire. Autrement, les gens se retranchent dans leur bulle privée, le cynisme, le désespour et même la collaboration avec les puissants.

L’Histoire ne peut pas donner la confirmation que quelque chose de mieux est inévitable; mais elle peut mettre en évidence que c’est concevable. Elle peut montrer les moments où les êtres humains ont coopéré les uns avec les autres (l’organisation du réseau de métro par les blancs et les noirs, la résistance française à Hitler, les résultats positifs du mouvement anarchiste en Catalogne lors de la guerre d’Espagne). Elle peut trouver les époques où les gouvernements étaient capables d’un peu de compassion pour les peuples (la création de la Tennesse Valley Authority, l’aassistance médicale gratuite dans les pays socialistes, le principe de l’égalité des salaires lors de la Commune de Paris). Elle peut montrer des hommes et des femmes se conduisant en héros plutôt qu’en coupables ou en idiots (L’histoire de Thoreau ou de Wendell Phillips ou d’Eugene Debs. De Martin Luther King ou de Rosa Luxembourg). Elle peut nous rappeler que des groupes en apparence sans pouvoir ont gagné contre toute attente (les abolitionistes et le 13ème amendement de la constitution, le CIO et les grèves, le Vietminh et le FLN contre les Français).

La preuve historique a des fonctions spéciales. Elle donne du poids et de la profondeur à l’évidence, qui si seulement tirée de la vie contemporaire, pourrait paraître bien fragile. En faisant le portrait des mouvements humains au cours du temps, cela montre la réelle possibilité pour le changement. Même si le changement a été si inconséquent qu’il nous laisse désespéré aujourd’hui, nous avons besoin de savoir qu’un changement est toujours possible.

[…] Dans les moments où nous sommes enclins d’aller avec la condamnation générale de la révolution, nous devons nous rafraîchir l’esprit avec Thomas Jefferson et Tom Paine. En des termps où nous sommes sur le point de rendre les armes devant la glorification de la loi, Thoreau et Tolstoï peuvent raviver notre conviction en ce que la justice prévaut la loi.

[…]

Au vu des critères que je viens de mentionner, un rappel de cette tradition est de l’histoire radicale….

[L’historien] Genovese est troublé par le fait que les origines intellectuelles du radicalisme américain sont “orientées pour servir des buts politiques”. S’il critiquait seulement “l’assomption que la fabrication de mythe et la falsification de l’historiographie peuvent être d’une utilité politique” (par exemple l’histoire écrite par de soi-disants marxistes en mode staliniste), alors il pourrait avoir raison; mais il semble vouloir nous dire autre chose. Il nous dit que le travail historique ne devrait pas gérer le passé en termes de “standards moraux retirés du temps et de l’endroit.”

[…]

Le leurre du “temps et de ‘endroit” est le leurre de l’historien professionnel intéressé en “ma période” ou “mon sujet”. Ces particularités de temps et d’endroit peuvent-être très utiles en fonction de la question posée. Mais si la question posée est (comme pour Lynd): quel soutien pouvons-nous trouver dans le passé pour des valeurs qui semblent être intéressantes aujourd’hui ? Une bonne bordée de preuves circonstantielles n’est pas particulièrement importante. Seulement si aucune question présente n’est posée, alors le détail particulier, le détail riche, complexe et sans fin sur une période donnée, deviennent-ils importants sans discrimination. Et cela dirai-je, est une forme bien plus abstraite d’histoire, parce qu’elle est soustraite d’une préoccupation présente spécifique. Ceci maintiendrai-je, est une soumission à l’historiographie professionnelle absolue: Dites-moi le plus que vous le pouvez.

Similairement, la demande pour le “rôle de classe” en traitant les idées sur le droit naturel de Locke, Paine et d’autres, serait très importante si la question posée était: En quoi la teneur de la classe d’apartenance et les idées interagissent-elles l’une sur l’autre (pour mieux comprendre la faiblesse des deux pensées idéologiques et utopiques aujourd’hui). Mais pour l’objectif spécial de Staughton Lynd, une autre emphase est requise. Quans on focalise sur l’histoire avec certaines questions, beaucoup demeure inquestionné ; mais ceci est également vrai lorsqu’il a un manque de concentration.

Similairement au dogme professionnel qui requiert “temps et place”, se situe aussi un autre dogme parmi les intellectuels marxistes demandant “le rôle de classe” comme si cela était l’étalon de mesure de l’histoire radicale. Même si on remplace le déterminismne économique d’un marxisme brut avec “une classe sophistiquée d’analyse du changement historique” (comme Genovese est anxieux de le faire), discutant le mot classe comme “une mixture complexe dintérêts matériels, d’idéologies et d’attitudes psychologiques, ceci pourrait ou pas bouger le peuple vers un changement aujourd’hui. L’effet total de l’histoire sur la construction sociale d’aujourd’hui est le critère pour une véritable histoire radicale et non pas quelque extrait, standard absolu de méthodologie auquel les marxistes ainsi que d’autres peuvent être obsessivement attachés.

[…]

En résumé, tandis qu’il y a une valeur pour l’analyse spécifique de situations historiques particulières, il y a une autre forme de valeur pour déterrer des idéaux qui traversent les périodes historiques et donnent de la forces aux croyances qui ont besoin de renforcement aujourd’hui. Le problème est que même les historiens marxistes n’ont pas suffisamment prêté attention à l’admonition marxienne dans ses Thèses sur Feuerbach: “La dispute au sujet de la réalité ou de la non –réalité de la pensée qui est isolée de la pratique est purement une question scolastique.” Toute dispute au sujet d’une “véritable” histoire ne peut pas être résolue en théorie ; la véritable question est, laquelle des plusieurs histoires possiblement véridiques (sur la base de niveau élémentaire de la vérité factuelle) est-elle vraie, pas à la lumière d’une notion dogmatique quelconque mais à la lumière des besoins pratiques d’un changement social de notre temps ? Si les “fins politiques” dont Genevese nous met en garde contre et que Lynd embrasse ne sont pas les intérêts étriqués d’une nation ou d’un parti politique ou d’une idéologie, mais ces valeurs humanistes que nous n’avons pas encore atteintes, il est désirable que l’histoire serve des fins politiques.

  1. Nous pouvons montrer comment de bons mouvements sociaux peuvent mal finir, comment des leaders peuvent trahir leurs suiveurs, comment des rebelles peuvent devenir des bureaucrates, comme des idéaux peuvent devenir glacés et frigides. On a besoin de ceci comme correction à la foi aveugle que les révolutionnaires souvent donnent à leurs mouvements, leurs leaders, leurs théories, ainsi des acteurs futurs du changement social pourront éviter les pièges du passé. Pour utiliser la distinction de Karl Mannheim, l’idéologie est la tendance de ceux qui sont au pouvoir à falsifier, l’utopisme est la tendance de ceux hors du pouvoir à déformer. L’histoire peut nous montrer les manifestations de l’une comme de l’autre.

 

L’histoire devrait nous mettre en garde contre la tendance des révolutionnaires à dévorer leurs suiveurs, ainsi que les principes qu’ils professent. Nous devons nous rappeler de l’échec de la révolution américaine à éliminer l’esclavage et ce malgré les prétentions de la Déclaration d’Indépendance et l’échec de la nouvelle république de gérer justement les rebelles du Whiskey de Pennsylvanie malgré le fait qu’une révolution avait été combattue contre des impôts injustes. De la même manière, nous devons nous rappeler du cri de protestation contre les Français de la révolution dans son moment de trionphe par Jacques Roux et les pauvres de Gravillers, protestant contre les accapareurs et les profiteurs ou de Jean Varlet déclarant que “le despotisme est passé des palaces des rois au cercle d’un comité.” Les révolutionnaires, sans que cela n’atténue leur désir de changement, devraient lire le discours de Kroutchev au 20ème congrès du PCUS en 1956, racontant les cruautés paranoïaques de Staline.

Le point n’est pas de nous détourner des mouvements sociaux mais de faire de nous des participants critiques en montrant comment il est facile aux rebelles de se départir de leurs propres injonctions. Cela pourrait nous faire prendre conscience de nos propres tendances, de lire le discours de l’abolitioniste noir Theodore S, Wright à la convention d’Utica de 1837 à la société anti-esclavagisme de New York. Wright y critiqua l’esprit esclavagiste des abolitionistes blancs […]

L’histoire des mouvements radicaux peut nous rendre sensible a l’arrogance narcissique, à l’idolâtrerie aveugle de leaders, la substitution de dogme pour un regard attentif à l’environnement, au leurre du compromis quand les leaders d’un mouvement se retrouvent trop confortables avec ceux au pouvoir. Pour quiconque rendu joyeux par l’élection d’un socilaiste dans un état capitaliste, etc…

Pendant les discussions au Reichstag sur les mineurs en grève dans le bassin de la Ruhr (1905), le député Hue parla du program maximum du parti comme “utopique” et dans la presse socialiste de l’époque, il n’y a eu aucun symptome de révolte. A la première occasion sur laquelle le parti se démarqua de ses principes d’opposition inconditionnelle à toute dépense militaire, se contentant d’une simple abstention lorsque le premier crédit de 1 500 000 Marks fut voté pour la guerre contre les Hereros, cette remarquable inovation qui aurait sans nul soute provoqué tempête et fureur dans tout autre parti socialiste et d’une section de ses membres… cela ne fit se lever parmi les socialistes allemands que quelques protestations timides et éparses.

De telles recherches d’histoires de mouvements radicaux peuvent minimiser la tendance de rendre absolu ces instruments de partis, ces leaders de plateformes politiques qui doivent demeurer constamment sous observation. Que les révolutionnaires eux-mêmes sont sujets à la tradition et ne peuvent pas arrêter de penser à l’ancienne a été anticipé par Marx dans son remarquable passage d’ouverture de son “18 Brumaire de Louis Napolépn Bonaparte”:

“Les Hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas juste comme ils le désirent, ils ne la font pas sous des circonstances qu’ils ont choisi eux-mêmes, mais sous des circonstances trouvées directement, données et transmises du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants et juste lorsqu’ils semblent engagés à se révolutionner eux-mêmes et les choses, en créant quelque chose d’entièrement nouveau, c’est précisément dans ces époques de crise révolutionnaire qu’ils conjurent anxieusement les esprits du passé à leur service et leurs empruntent des noms, slogans de bataille, costumes afin de présenter la nouvelle scène de l’histoire du monde travestie de cet honneur du temps et de ce langage emprunté…”

Comment utiliser le passé pour changer le monde sans s’en encombrer, les techniques peuvent être affutées par une sélection judicieuse d’expériences passées ; mais l”équilibre délicat entre elles ne peut pas provenir seulement de données historiques, mais aussi d’une vision claire et focalisée des objectifs humains que l’histoire devrait servir.

L’histoire n’est pas inévitablement utile. Elle peut nous entraver ou nous libérer. Elle peut détruire la compassion en nous montrant le monde au travers des yeux du confortable ( “les esclaves sont heureux, écoutez-les chanter” ceci menant à “les pauvres sont heureux, regardez-les”). Elle peut opprimée toute résolution en agissant par une montagne de futilités, en nous divertissant dans des jeux intellectuels, par des “interprétations” prétentieuses, qui éperonne plus la contemplation que l’action en limitant notre vision dans une histoire de désastres sans fin et ainsi en faisant la promotion d’un retrait cynique des choses, en nous embrumant avec l’éclectisme encyclopédique des livres standards d’étude.

Mais l’histoire peut libérer nos esprits, nos corps, notre disposition à bouger, à nous engager dans la vie plutôt que de la contempler comme spectateur. Elle peut le faire en élargissant notre horizon, notre point de vue en y incluant les voix silencieuses du passé pour que nous puissions regarder au delà du silence du présent. Elle peut illustrer la folie de la dépendance aux autres pour résoudre les problèmes du monde que ce soit l’état, l’église ou tout autre bienfaiteur auto-proclamé. Elle peut révéler comment les idées ont été bourrées en nous par les pouvoirs de notre temps et que cela nous mène à étendre notre esprit au-delà de ce qui nous est donné. Elle peut nous inspirer en nous rappelant ces quelques moments du passé où les Hommes se sont vraiment comportés en êtres humains, prouvant ainsi que cela est possible. Elle peut aiguiser nos facultés critiques de façon à ce que même quand nous agissons, nous pensons aux dangers créés par notre propre désespoir.

Ces critères que je viens de discuter ne sont pas conclusifs. Ils ne sont qu’une ébauche de guide. Je pense que l’histoire n’est pas une cité bien ordonnée (malgré les belles étagères des bibliothèques), mais une jungle. Je serais un imbécile de clâmer que ma façon de voir est infaillible. La seule chose dont je suis vraiment sûr est que nous, qui plongeons dans cette jungle, avons besoin de penser à ce que nous faisons, parce qu’il y a un quelque part où nous voulons aller.

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Howard Zinn (1922-2010): Historien, professeur d’histoire contemporaine, professeur de science politique à l’université de Boston, activiste, dramaturge est sans nul doute un des historiens les plus influents du monde occidental. Chercheur, auteur prolifique, il était également un grand orateur pourvu d’une voix caractéristique et d’un sens de l’humour sec et grinçant qui rendait ses lectures et entretiens vibrants et excitants.

Zinn a relativement bien été traduit en français, ci-dessous une bibliographie non-exhaustive de son œuvre, classée de manière subjective dans l’ordre de ce qui nous apparaît être ses meilleures contributions (de ce qui a été traduit en français). Zinn disait toujours qu’il est impossible pour un historien d’être “objectif”, car la simple sélection de données historiographiques est déjà un bias en soi. Nous ne trahissons donc pas sa mémoire en classant son œuvre subjectivement…

Si vous voulez comprendre le pourquoi du comment de l’empire, le pourquoi le monde est régit par la dominance impérialiste américaine exercée crescendo depuis la fin du XIXème siècle…LISEZ HOWARD ZINN !

 

  • “Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours”, Agone, 2003
  • “L’impossible neutralité: Autobiographie d’un historien militant”, Agone, 2013
  • “Désobéissance civile: Sur la justice et la guerre”, Agone, 2010
  • “Se révolter si nécessaire, textes et discours de 1952 à 2010”, Agone, 2014
  • “Le XXème siècle américain: Une histoire populaire de 1890 à nos jours”, Agone, 2003

 

Pièce de théâtre:

  • “Karl Marx, le retour”, Agone, 2010
  • “En suivant Emma pièce historique en deux actes sur Emma Goldman, anarchiste et féministe américaine ”, Agone, 2007

 

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Vidéos entretiens et conférences (en anglais, sélection non-exhaustive en rapport avec l’article présenté):

 

Howard Zinn sur Résistance 71:

https://resistance71.wordpress.com/howard-zinn/