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L’histoire en question: Le biais du narratif historique (Howard Zinn)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, démocratie participative, ingérence et etats-unis, média et propagande, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 11 janvier 2016 by Résistance 71

Dans quelle mesure les livres d’histoire américains (mais pas seulement) sont-ils limités et orientés dans leur narratif ?

Entretien avec Howard Zinn en juillet 2008

Source vidéo et transcription en anglais:http://bigthink.com/videos/howard-zinn-on-the-limitations-of-american-history-books

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Question: En quoi les livres d’histoire traditionnels américains sont-ils limités ?

Howard Zinn: Le problème de base des livres d’histoire traditionnels est qu’ils sont nationalistes et élitistes. Par nationaliste, j’entends qu’ils regardent le monde d’un point de vue centré sur nous et qu’ils voient la politique américaine comme quelque chose de bénin.

Une histoire plus véritable et plus réaliste serait de regarder la politique étrangère américaine sur les quelques derniers siècles vraiment. Elle regarderait la politique étrangère américaine et la verrait pour ce qu’elle a été et est toujours: expansioniste, violente et militariste. En d’autres termes, ce serait une histoire qui serait vraiment honnête dans la mesure où nous nous attendons à ce que les individus soient honnêtes avec eux-mêmes et leur passé afin de rectifier leurs erreurs.

Faire cela n’est pas anti-patriotique ou anti-américain, à moins que vous ne pensiez qu’être américain veuille dire approuver tout ce que votre gouvernement fait ou qu’être patriote c’est soutenir tout ce que votre gouvernement fait ou dit.

Non, être honnête au sujet de notre passé, être honnête au sujet de ce que nous avons fait au monde, une histoire qui observe et analyse ce que nous avons fait du point de vue des indigènes natifs, des noirs, de spauvres, des femmes, du peuple qui en général a été complètement omis de l’histoire traditionnelle. Lorsque vous regardez notre histoire du point de vue du peuple, des gens de la base de la société, plutôt que du point de vue classique des gens “d’en haut”, tout est différent. Les politiques ne sont pas les mêmes. Vous avez soudainement un critère pour mesurer ce que le pays fait.

Question: Est-ce que les nations fortes comme les Etats-Unis ont intérêt à écrire des récits historiques justes et précis ?

Howard Zinn:  Les leaders de la nation n’ont pas intérêt. Les maisons d’édition des livres scolaires et universitaires n’ont pas non plus intérêt.

Les seules personnes qui ont intérêt sont les enseignants et les élèves / étudiants et les gens qui ne bénéficient en rien du système établi présentement. S’il doit y avoir un changement dans l’enseignement de l’histoire, cela devra se produire d’en-bas. Quel que soit le changement qui s’est produit jusqu’ici et il y a eu quelques changements dans la façon d’enseigner l’histoire, quelque changement que ce soit se produira parce que les profs et les élèves changeront d’attitude, ils lirons différentes choses, ils s’écarterons des livres teaditionnels, rejetteront les théories du “pas d’enfant laisser pour compte”, ses demandes, la standardisation des examens et des dates historiques et la vieille vision de regarder l’histoire au travers de l’œil des présidents, des hommes politiques et des généraux.

Cela viendra d’en-bas.

Historien radical pour une histoire radicale garants de la pensée critique et du déboulonnage des dogmes ~ 2ème partie ~ (Howard Zinn)

Posted in actualité, altermondialisme, guerres hégémoniques, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, sciences et technologies with tags , , , , , , , , , , on 18 août 2014 by Résistance 71

« Toute recherche historique doit être contrôlable par ses lecteurs, spécialisés ou non. Cet impératif, qui constitue un des fondements de la pratique historique, exclut l’octroi privilégié à des auteurs sélectionnés de sources non accessibles au commun des chercheurs. »

« Que les historiens ‘hautement acclamés’ respectent les lois d’airain qui conditionnent la « liberté de leur atelier’: qu’ils dialoguent moins avec les prélats, les ministres, les ‘hommes d’affaires’, qu’avec les archives, accessibles à tous, dans le ‘silence’, et vérifiables par tous et que leurs stylos et/ou ordinateurs, libérés de la tutelle de l’argent ‘extérieur’ des missions privées ou publiques, ils réclament des financements universitaires pour générer des recherches dont ils auront l’initiative, la maîtrise et les instruments archivistiques… Quant aux jeunes chercheurs, il est urgent que, soustraits à la norme des ‘desiderata’ des bailleurs de fonds et ainsi mis en mesure de tenir la tête droite, ils puissent aider l’histoire contemporaine française à retrouver la voie de l’indépendance ».
~ Annie Lacroix-Riz (Professeur d’histoire à l’université de Paris VII) ~

 

Qu’est-ce que l’histoire radicale ?

 

par Howard Zinn (1970)

 

Traduit de l’anglais par Résistance 71

 

1ère partie

2ème partie

 

De tels faits motivants se trouvent dans l’ensemble des données au sujet des gouvernements actuels. Ce qu’on voit au présent peut être attribué à un phénomène de passage; si la même situation se produit en différents points de l’Histoire, cela n’est plus un évènement transitoire, mais une condition de long-terme, ce n’est pas une abération, mais une déformité structurelle qui demande qu’on s’y attache sérieusement.

[…]

  1.   Nous pouvons exposer l’idéologie qui s’infiltre dans notre culture, en utilisant le mot “idéologie” dans le sens voulu par Mannheim de: “logique pour l’ordre des choses”. Il y a la sanctification ouverte du racisme, de la guerre, de l’inégalité sociale. Il y a aussi le plus subtile tissu de semies-vérités (”nous ne sommes pas comme les puissance impérialistes du XIXème siècle…”), les mythes nobles comme le “nous sommes nés libres”, les prétensions comme “l’éducation est la poursuite désintéressée de la connaissance”, la mystification de la réthorique comme “liberté et justice pour tous”, la confusion des idéaux et de la réalité comme la déclaration d’indépendance et son appel pour la révolution, dans notre tradition orale, le Smith Act et sa prohibition d’appeler à la révolution, l’utilisation de symbole pour obscurcir la réalité…

 

Plus l’éducation est répandue dans une société, plus la mystification pour cacher ce qui ne va pas doit être importante; la religion, l’école et l’écriture travaillent ensemble à cet effet. Ceci n’est pas une conspiration à l’œuvre, les privilégiés de la société sont aussi victimes de la mythologie ambiante que les enseignants, les prêtres et les journalistes qui la diffusent. Tous ne font que ce qui vient naturellement et ce qui vient naturellement est de dire ce qui a toujours été dit et de croire ce qui a toujours été cru.

L’Histoire possède une faculté spéciale de révéler l’ineptie de ces croyances, qui nous attachent au cadre social de nos pères. Elle peut aussi renforcer ce cadre avec une grande force, et l’a fait à bien des égards. Notre problème est de retourner le pouvoir de l’histoire, qui peut fonctionner des deux façons, pour démystifier. Je me rappelle des mots du sociologue iconoclaste E. Franklin Frazier à des étudiants noirs au cours d’un colloque nocturrne à Atlanta en Georgie: “Toute votre vie, les blancs vont ont raconté des sornettes, les prêtres vous ont raconté des sornettes, vos profs vous ont raconté des sorrnettes, je suis ici pour vous dépolluer.

Se rappeler la réthorique du passé et la mesurer avec le véritable passé, nous permettra peut-être de voir aux travers des sornettes actuelles, où la réalité est toujours en train de se dérouler et les anomalies pas toujours apparentes. […]

A la lumière de l’histoire de l’idée et des faits de l’expansionisme américain, ceci n’est pas très honorable. Le désastre du Vietnam ne fut pas comme l’a dit Schlesinger “une mauvaise application finale et tragique” de ces éléments, un errement d’une tradition historique plutôt bénigne, mais plutôt une autre application d’une volonté mortelle autour d’un peuple étranger en révolte.

[…]

  1. Nous pouvons recapturer ces quelques moments du passé qui ont montrés la possibilité d’une meilleure façon de vivre que ce qui a été dominant jusqu’à présent sur terre. Bouger les gens pour qu’ils agissent n’est pas suffisant pour développer leur sens de ce qui est mal, de montrer que les hommes de pouvoir ne sont pas dignes de confiance, de révéler que notre façon de penser est limitée, déformée, corrompue. On doit aussi montrer que quelque chose d’autre est possible, que des changements peuvent se produire. Autrement, les gens se retranchent dans leur bulle privée, le cynisme, le désespour et même la collaboration avec les puissants.

L’Histoire ne peut pas donner la confirmation que quelque chose de mieux est inévitable; mais elle peut mettre en évidence que c’est concevable. Elle peut montrer les moments où les êtres humains ont coopéré les uns avec les autres (l’organisation du réseau de métro par les blancs et les noirs, la résistance française à Hitler, les résultats positifs du mouvement anarchiste en Catalogne lors de la guerre d’Espagne). Elle peut trouver les époques où les gouvernements étaient capables d’un peu de compassion pour les peuples (la création de la Tennesse Valley Authority, l’aassistance médicale gratuite dans les pays socialistes, le principe de l’égalité des salaires lors de la Commune de Paris). Elle peut montrer des hommes et des femmes se conduisant en héros plutôt qu’en coupables ou en idiots (L’histoire de Thoreau ou de Wendell Phillips ou d’Eugene Debs. De Martin Luther King ou de Rosa Luxembourg). Elle peut nous rappeler que des groupes en apparence sans pouvoir ont gagné contre toute attente (les abolitionistes et le 13ème amendement de la constitution, le CIO et les grèves, le Vietminh et le FLN contre les Français).

La preuve historique a des fonctions spéciales. Elle donne du poids et de la profondeur à l’évidence, qui si seulement tirée de la vie contemporaire, pourrait paraître bien fragile. En faisant le portrait des mouvements humains au cours du temps, cela montre la réelle possibilité pour le changement. Même si le changement a été si inconséquent qu’il nous laisse désespéré aujourd’hui, nous avons besoin de savoir qu’un changement est toujours possible.

[…] Dans les moments où nous sommes enclins d’aller avec la condamnation générale de la révolution, nous devons nous rafraîchir l’esprit avec Thomas Jefferson et Tom Paine. En des termps où nous sommes sur le point de rendre les armes devant la glorification de la loi, Thoreau et Tolstoï peuvent raviver notre conviction en ce que la justice prévaut la loi.

[…]

Au vu des critères que je viens de mentionner, un rappel de cette tradition est de l’histoire radicale….

[L’historien] Genovese est troublé par le fait que les origines intellectuelles du radicalisme américain sont “orientées pour servir des buts politiques”. S’il critiquait seulement “l’assomption que la fabrication de mythe et la falsification de l’historiographie peuvent être d’une utilité politique” (par exemple l’histoire écrite par de soi-disants marxistes en mode staliniste), alors il pourrait avoir raison; mais il semble vouloir nous dire autre chose. Il nous dit que le travail historique ne devrait pas gérer le passé en termes de “standards moraux retirés du temps et de l’endroit.”

[…]

Le leurre du “temps et de ‘endroit” est le leurre de l’historien professionnel intéressé en “ma période” ou “mon sujet”. Ces particularités de temps et d’endroit peuvent-être très utiles en fonction de la question posée. Mais si la question posée est (comme pour Lynd): quel soutien pouvons-nous trouver dans le passé pour des valeurs qui semblent être intéressantes aujourd’hui ? Une bonne bordée de preuves circonstantielles n’est pas particulièrement importante. Seulement si aucune question présente n’est posée, alors le détail particulier, le détail riche, complexe et sans fin sur une période donnée, deviennent-ils importants sans discrimination. Et cela dirai-je, est une forme bien plus abstraite d’histoire, parce qu’elle est soustraite d’une préoccupation présente spécifique. Ceci maintiendrai-je, est une soumission à l’historiographie professionnelle absolue: Dites-moi le plus que vous le pouvez.

Similairement, la demande pour le “rôle de classe” en traitant les idées sur le droit naturel de Locke, Paine et d’autres, serait très importante si la question posée était: En quoi la teneur de la classe d’apartenance et les idées interagissent-elles l’une sur l’autre (pour mieux comprendre la faiblesse des deux pensées idéologiques et utopiques aujourd’hui). Mais pour l’objectif spécial de Staughton Lynd, une autre emphase est requise. Quans on focalise sur l’histoire avec certaines questions, beaucoup demeure inquestionné ; mais ceci est également vrai lorsqu’il a un manque de concentration.

Similairement au dogme professionnel qui requiert “temps et place”, se situe aussi un autre dogme parmi les intellectuels marxistes demandant “le rôle de classe” comme si cela était l’étalon de mesure de l’histoire radicale. Même si on remplace le déterminismne économique d’un marxisme brut avec “une classe sophistiquée d’analyse du changement historique” (comme Genovese est anxieux de le faire), discutant le mot classe comme “une mixture complexe dintérêts matériels, d’idéologies et d’attitudes psychologiques, ceci pourrait ou pas bouger le peuple vers un changement aujourd’hui. L’effet total de l’histoire sur la construction sociale d’aujourd’hui est le critère pour une véritable histoire radicale et non pas quelque extrait, standard absolu de méthodologie auquel les marxistes ainsi que d’autres peuvent être obsessivement attachés.

[…]

En résumé, tandis qu’il y a une valeur pour l’analyse spécifique de situations historiques particulières, il y a une autre forme de valeur pour déterrer des idéaux qui traversent les périodes historiques et donnent de la forces aux croyances qui ont besoin de renforcement aujourd’hui. Le problème est que même les historiens marxistes n’ont pas suffisamment prêté attention à l’admonition marxienne dans ses Thèses sur Feuerbach: “La dispute au sujet de la réalité ou de la non –réalité de la pensée qui est isolée de la pratique est purement une question scolastique.” Toute dispute au sujet d’une “véritable” histoire ne peut pas être résolue en théorie ; la véritable question est, laquelle des plusieurs histoires possiblement véridiques (sur la base de niveau élémentaire de la vérité factuelle) est-elle vraie, pas à la lumière d’une notion dogmatique quelconque mais à la lumière des besoins pratiques d’un changement social de notre temps ? Si les “fins politiques” dont Genevese nous met en garde contre et que Lynd embrasse ne sont pas les intérêts étriqués d’une nation ou d’un parti politique ou d’une idéologie, mais ces valeurs humanistes que nous n’avons pas encore atteintes, il est désirable que l’histoire serve des fins politiques.

  1. Nous pouvons montrer comment de bons mouvements sociaux peuvent mal finir, comment des leaders peuvent trahir leurs suiveurs, comment des rebelles peuvent devenir des bureaucrates, comme des idéaux peuvent devenir glacés et frigides. On a besoin de ceci comme correction à la foi aveugle que les révolutionnaires souvent donnent à leurs mouvements, leurs leaders, leurs théories, ainsi des acteurs futurs du changement social pourront éviter les pièges du passé. Pour utiliser la distinction de Karl Mannheim, l’idéologie est la tendance de ceux qui sont au pouvoir à falsifier, l’utopisme est la tendance de ceux hors du pouvoir à déformer. L’histoire peut nous montrer les manifestations de l’une comme de l’autre.

 

L’histoire devrait nous mettre en garde contre la tendance des révolutionnaires à dévorer leurs suiveurs, ainsi que les principes qu’ils professent. Nous devons nous rappeler de l’échec de la révolution américaine à éliminer l’esclavage et ce malgré les prétentions de la Déclaration d’Indépendance et l’échec de la nouvelle république de gérer justement les rebelles du Whiskey de Pennsylvanie malgré le fait qu’une révolution avait été combattue contre des impôts injustes. De la même manière, nous devons nous rappeler du cri de protestation contre les Français de la révolution dans son moment de trionphe par Jacques Roux et les pauvres de Gravillers, protestant contre les accapareurs et les profiteurs ou de Jean Varlet déclarant que “le despotisme est passé des palaces des rois au cercle d’un comité.” Les révolutionnaires, sans que cela n’atténue leur désir de changement, devraient lire le discours de Kroutchev au 20ème congrès du PCUS en 1956, racontant les cruautés paranoïaques de Staline.

Le point n’est pas de nous détourner des mouvements sociaux mais de faire de nous des participants critiques en montrant comment il est facile aux rebelles de se départir de leurs propres injonctions. Cela pourrait nous faire prendre conscience de nos propres tendances, de lire le discours de l’abolitioniste noir Theodore S, Wright à la convention d’Utica de 1837 à la société anti-esclavagisme de New York. Wright y critiqua l’esprit esclavagiste des abolitionistes blancs […]

L’histoire des mouvements radicaux peut nous rendre sensible a l’arrogance narcissique, à l’idolâtrerie aveugle de leaders, la substitution de dogme pour un regard attentif à l’environnement, au leurre du compromis quand les leaders d’un mouvement se retrouvent trop confortables avec ceux au pouvoir. Pour quiconque rendu joyeux par l’élection d’un socilaiste dans un état capitaliste, etc…

Pendant les discussions au Reichstag sur les mineurs en grève dans le bassin de la Ruhr (1905), le député Hue parla du program maximum du parti comme “utopique” et dans la presse socialiste de l’époque, il n’y a eu aucun symptome de révolte. A la première occasion sur laquelle le parti se démarqua de ses principes d’opposition inconditionnelle à toute dépense militaire, se contentant d’une simple abstention lorsque le premier crédit de 1 500 000 Marks fut voté pour la guerre contre les Hereros, cette remarquable inovation qui aurait sans nul soute provoqué tempête et fureur dans tout autre parti socialiste et d’une section de ses membres… cela ne fit se lever parmi les socialistes allemands que quelques protestations timides et éparses.

De telles recherches d’histoires de mouvements radicaux peuvent minimiser la tendance de rendre absolu ces instruments de partis, ces leaders de plateformes politiques qui doivent demeurer constamment sous observation. Que les révolutionnaires eux-mêmes sont sujets à la tradition et ne peuvent pas arrêter de penser à l’ancienne a été anticipé par Marx dans son remarquable passage d’ouverture de son “18 Brumaire de Louis Napolépn Bonaparte”:

“Les Hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas juste comme ils le désirent, ils ne la font pas sous des circonstances qu’ils ont choisi eux-mêmes, mais sous des circonstances trouvées directement, données et transmises du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants et juste lorsqu’ils semblent engagés à se révolutionner eux-mêmes et les choses, en créant quelque chose d’entièrement nouveau, c’est précisément dans ces époques de crise révolutionnaire qu’ils conjurent anxieusement les esprits du passé à leur service et leurs empruntent des noms, slogans de bataille, costumes afin de présenter la nouvelle scène de l’histoire du monde travestie de cet honneur du temps et de ce langage emprunté…”

Comment utiliser le passé pour changer le monde sans s’en encombrer, les techniques peuvent être affutées par une sélection judicieuse d’expériences passées ; mais l”équilibre délicat entre elles ne peut pas provenir seulement de données historiques, mais aussi d’une vision claire et focalisée des objectifs humains que l’histoire devrait servir.

L’histoire n’est pas inévitablement utile. Elle peut nous entraver ou nous libérer. Elle peut détruire la compassion en nous montrant le monde au travers des yeux du confortable ( “les esclaves sont heureux, écoutez-les chanter” ceci menant à “les pauvres sont heureux, regardez-les”). Elle peut opprimée toute résolution en agissant par une montagne de futilités, en nous divertissant dans des jeux intellectuels, par des “interprétations” prétentieuses, qui éperonne plus la contemplation que l’action en limitant notre vision dans une histoire de désastres sans fin et ainsi en faisant la promotion d’un retrait cynique des choses, en nous embrumant avec l’éclectisme encyclopédique des livres standards d’étude.

Mais l’histoire peut libérer nos esprits, nos corps, notre disposition à bouger, à nous engager dans la vie plutôt que de la contempler comme spectateur. Elle peut le faire en élargissant notre horizon, notre point de vue en y incluant les voix silencieuses du passé pour que nous puissions regarder au delà du silence du présent. Elle peut illustrer la folie de la dépendance aux autres pour résoudre les problèmes du monde que ce soit l’état, l’église ou tout autre bienfaiteur auto-proclamé. Elle peut révéler comment les idées ont été bourrées en nous par les pouvoirs de notre temps et que cela nous mène à étendre notre esprit au-delà de ce qui nous est donné. Elle peut nous inspirer en nous rappelant ces quelques moments du passé où les Hommes se sont vraiment comportés en êtres humains, prouvant ainsi que cela est possible. Elle peut aiguiser nos facultés critiques de façon à ce que même quand nous agissons, nous pensons aux dangers créés par notre propre désespoir.

Ces critères que je viens de discuter ne sont pas conclusifs. Ils ne sont qu’une ébauche de guide. Je pense que l’histoire n’est pas une cité bien ordonnée (malgré les belles étagères des bibliothèques), mais une jungle. Je serais un imbécile de clâmer que ma façon de voir est infaillible. La seule chose dont je suis vraiment sûr est que nous, qui plongeons dans cette jungle, avons besoin de penser à ce que nous faisons, parce qu’il y a un quelque part où nous voulons aller.

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Howard Zinn (1922-2010): Historien, professeur d’histoire contemporaine, professeur de science politique à l’université de Boston, activiste, dramaturge est sans nul doute un des historiens les plus influents du monde occidental. Chercheur, auteur prolifique, il était également un grand orateur pourvu d’une voix caractéristique et d’un sens de l’humour sec et grinçant qui rendait ses lectures et entretiens vibrants et excitants.

Zinn a relativement bien été traduit en français, ci-dessous une bibliographie non-exhaustive de son œuvre, classée de manière subjective dans l’ordre de ce qui nous apparaît être ses meilleures contributions (de ce qui a été traduit en français). Zinn disait toujours qu’il est impossible pour un historien d’être “objectif”, car la simple sélection de données historiographiques est déjà un bias en soi. Nous ne trahissons donc pas sa mémoire en classant son œuvre subjectivement…

Si vous voulez comprendre le pourquoi du comment de l’empire, le pourquoi le monde est régit par la dominance impérialiste américaine exercée crescendo depuis la fin du XIXème siècle…LISEZ HOWARD ZINN !

 

  • “Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours”, Agone, 2003
  • “L’impossible neutralité: Autobiographie d’un historien militant”, Agone, 2013
  • “Désobéissance civile: Sur la justice et la guerre”, Agone, 2010
  • “Se révolter si nécessaire, textes et discours de 1952 à 2010”, Agone, 2014
  • “Le XXème siècle américain: Une histoire populaire de 1890 à nos jours”, Agone, 2003

 

Pièce de théâtre:

  • “Karl Marx, le retour”, Agone, 2010
  • “En suivant Emma pièce historique en deux actes sur Emma Goldman, anarchiste et féministe américaine ”, Agone, 2007

 

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Vidéos entretiens et conférences (en anglais, sélection non-exhaustive en rapport avec l’article présenté):

 

Howard Zinn sur Résistance 71:

https://resistance71.wordpress.com/howard-zinn/

L’histoire contre l’histoire… Vérité contre propagande (Howard Zinn)

Posted in actualité, altermondialisme, documentaire, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, pédagogie libération, résistance politique with tags , , , , , , , , , , on 29 novembre 2013 by Résistance 71

Howard Zinn sur Résistance 71

« Howard Zinn nous a rappelé que nous ne pouvons en aucun cas compter sur des élus ou leaders politiques, mais que nous devons au contraire nous fier à nos actions individuelles et collectives: les mouvements sociaux, la désobéissance civile, et les contestations politiques. Il nous rappelle que le changement ne se produit jamais en ligne droite, mais par à-coups avec des hauts et des bas, des virages et de grandes courbes et qu’il n’y a aucune garantie en histoire… L’esprit d’Howard Zinn est de penser par soi-même, d’agir par soi-même, de toujours défier et de questionner l’autorité, mais de le faire solidairement avec les autres. Comme il l’écrivit dans sa pièce de théâtre ‘Marx in Soho’: — Si vous devez enfreindre la loi, faites le avec deux mille personnes… et Mozart…’ –« 
~ Anthony Arnove, 2012 ~

 

L’importance de l’histoire

 

Howard Zinn

 

Extraits du discours de l’historien Howard Zinn “History Matters” en 2004 à Cambridge, Massassuchetts, compilés par Anthony Arnove dans son livre “Howard Zinn Speaks”, 2013 (p.161-174)

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~ Novembre 2013 ~

 

… Je dis que l’histoire est utile. Je dis que si vous ne connaissez pas l’histoire, vous devenez la victime de quiconque vous dit quoi que ce soit aujourd’hui ou vous a dit hier, parce que si vous ne connaissez pas l’histoire, vous n’avez en fait aucun moyen de vérifier ce qui est dit dans les manchettes quotidiennes de la presse ou sur les déclarations quotidiennes de la Maison Blanche (NdT: Zinn est américain, il est bien évident que ceci s’applique à toute personne dans tout pays…). ainsi, n’importe qui ayant une quelconque autorité pourra vous dire quelque chose d’une voix autoritaire et on pourra vous le dire douze fois, sur douze chaînes de télévision ou de radio différentes et cela commencera à sembler être la vérité. A moins que vous ne puissiez vérifier certaines choses au moyen de l’histoire, vous serez enclin à croire ce qu’on vous dit parce que vous n’aurez aucun moyen de vérification. Donc je maintiens que l’histoire est utile afin de pouvoir vérifier quoi qu’on vous dise à quelque moment que ce soit du temps présent. Ceci ne veut pas dire que l’histoire puisse définitivement et de manière sûre vous dire quel jugement donner au sujet de ce qu’il s’est passé aujourd’hui, que ce soit au sujet du budget du gouvernement ou de la guerre en Irak. L’histoire ne peut pas vous donner des réponses claires et définitives à ces questions, parce qu’il y a toujours une possibilité qu’un évènement unique se produise et que quelque chose de différent se soit passé et pourtant l’histoire, en vous montrant certains traits évènementiels se produisant de manière persistante encore et toujours, même si elle ne peut pas vous donner des réponses définitives, peut néanmoins vous suggérer certains indices, peut vous en dire suffisamment pour vous faire rechercher plus avant sinon sur des certitudes mais du moins sur de fortes probabilités et ceci est très utile.

Donc, mon approche de l’histoire, celle de la regarder comme capable d’affronter les évènements contemporains est, je pense, probablement assez différente de l’approche traditionnelle des historiens professionnels en cela que l’approche de l’historien professionnel est généralement plus précautionneuse de ne pas interférer avec des problèmes politiques immédiats. Restons-en sécurité. S’occuper du passé est une activité sûre, sécure. Pratiquons une histoire sécure. Mon approche, et pas seulement la mienne mais sans doute celle des nouveaux historiens, peut-être des historiens qui furent affectés par les mouvements des années 1960 et qui observe l’histoire afin qu’elle leur serve de guide sérieux, mais mon approche et celle de ces historiens donc, vient je suppose des circonstances qui ont faites ma vie, mes propres expériences dans la mesure où je n’ai pas été un universitaire de A à Z jusqu’au moment où j’ai commencé à enseigner l’histoire. Je ne suis pas passé du bahut à l’université et d’un 3ème cycle à un 4ème (doctorat). Un paquet de choses me sont arrivées dans l’entre-fait. Il s’est passé plus de 10 ans entre le moment où j’ai terminé le Lycée et où je suis entré à l’université sous les auspices de la “GI bill” (NdT: la loi sur les anciens combattants qui donne à ceux qui le désirent une éducation universitaire après a voir servi un certain temps dans l’armée ou avoir participé à une guerre au sein de l’armée américaine) et au fil de ces 10 années, je pense que les expériences que j’ai vécues avant d’entrer à l’université à l’âge de 27 ans, m’ont donné une certaine approche éducative et sur la manière d’étudier l’histoire. Ces expériences personnelles m’ont incité en fait à vouloir apprendre l’histoire et ce, disons le de manière modeste… afin de changer le monde. Rien de plus que cela et puis non, ne soyons pas modeste là-dessus.

Que s’était-il donc passé ? Et bien après le secondaire et à l’âge de 18 ans, je suis parti travailler dans un chantier naval. J’y ai travaillé pendant 3 ans. J’ai grandi dans une famille ouvrière à New York. Mon père était garçon de café, un membre de Waiters’ Union Local 2 (syndicat). Puisque je suis ici avec des gens des syndicats, autant que je déballe toute mon expérience en la matière. Union Local 2 et ouvrier de chantier naval. Aucun des enfants avec lesquels j’ai grandi n’a été à l’université à l’âge de 18 ans. Tout le monde est parti travailler. Je suis parti travailler au chantier naval de la marine américaine à Brooklyn et suis devenu apprenti assembleur et j’ai rejoint un syndicat au nom à coucher dehors, l’IUMSWA, membre du syndicat du CIO.

[…] Puis vint la seconde guerre mondiale. J’aurai pu rester au chantier car j’avais une exemption. Je décidais au contraire de m’engager dans l’armée de l’air. J’étais persuadé que c’était une bonne guerre, celle de combattre le fascisme. Je suis devenu bombardier navigant. J’ai volé des missions de combat au dessus de l’Europe. Je suis revenu, me suis marié. Puis j’ai décidé de faire quelque chose qu’il se pourrait que j’aime bien. Je suis retourné à l’école sous la loi du GI bill of rights et décidais que j’étudierai l’histoire pour devenir enseignant.

Je vous raconte ces expériences personnelles parce que je pense que cela a façonné ma pensée à propos de l’histoire. Ma jeunesse à Brooklyn, avoir travaillé comme ouvrier, tout cela m’a donné une sorte de conscience de classe, une phrase qui n’est pas souvent utilisée aux Etats-Unis, parce qu’ici nous pensons généralement par notre éducation qu’il n’y a pas de société de classes. Que nous sommes une seule et grande famille heureuse et nous avons dans notre culture le langage qui accommode ce type de pensée. Ce type de langage qui tend à nous faire penser que “nous sommes tous logés à la même enseigne”. Il y a le drapeau, il y a l’Amérique. Nous prononçons tous le serment à la nation, nous chantons tous l’hymne national du “Star Spangled Banner” et le président nous explique que nous devons partir en guerre pour notre sécurité nationale. Ceci doit vouloir dire pour la sécurité de tout le monde hein ?.. Personne ne pose la question de savoir “pour la sécurité de qui ?…” Ou ils disent: “c’est pour la défense nationale” et personne ne demande: “la défense de qui ?” ou ils disent: “ceci est pour l’intérêt national” et toujours personne ne demande: “l’intérêt de quoi ?” Mais par contre à chaque fois que ces phrases sont prononcées, vous êtes supposés faire partie de cette grande entité dans laquelle tout le monde a le même intérêt. Vous et le président, moi et Bush, Exxon et moi, tous, nous avons le même intérêt. Vraiment ?

[…] J’ai donc grandi avec cette conscience de classe, ce qui veut dire que je suis parvenu assez tôt à la conclusion que non, nous n’avons pas les mêmes intérêts. Il y a des gens dans ce pays qui sont immensément riches et d’autres qui peinent à joindre les deux bouts et ces personnes n’ont pas les mêmes intérêts. Bien sûr, il y a une foule de gens au milieu, celle qu’on appelle la grande classe moyenne américaine et ces gens au milieu ne sont pas très riches, pas très pauvres non plus, mais ils sont très nerveux. Ils ne savent pas où ils en sont, ni où ils vont, ils ne savent pas s’ils montent ou bien s’ils descendent (NdT: Depuis 2008, ils savent qu’ils descendent à la vitesse “V”…), ils ne savent pas s’ils auront un boulot demain, ils ne savent pas s’ils seront plus riches demain ou s’ils descendront dans la précarité ; mais c’est une société de classes. J’en suis arrivé à cette conclusion inéluctable. Donc, quand j’ai commencé à étudier l’histoire, j’ai approché l’histoire des Etats-Unis sous l’angle de la conscience de classe.

Ainsi lorsque je lis le préambule célèbre de la constitution des Etats-Unis qui dit que “Nous, le peuple des Etats-Unis…” Est-ce que “Nous, le peuples des Etats-Unis…” nous sommes rassemblés à Philadelphie en 1787 pour établir la constitution ? Non, ce n’était pas “Nous, le peuple…” ; c’était 55 riches hommes blancs qui se sont rassemblés à Philadelphie pour écrire la constitution. J’étais, comme la plupart d’entre nous, en admiration béate devant la Constitution. La constitution, le document sacré…

[…] Pendant le bicentenaire de la constitution en 1987, il y a eu une voix de la dissidence parmi les chœurs d’Alleluias au sujet de la constitution. Cette voix était celle d’un juge noir de la cour suprême des Etats-Unis: Thurgood Marshall. Il fit un discours cette année là où il disait: “Pourquoi tout le monde est-il si excité au sujet de la constitution ? La constitution des Etats-Unis d’Amérique a légitimisé l’esclavage.” La constitution déclara qu’un esclave noir équivalait aux 3/5 d’un être humain. La constitution déclarait que les esclaves qui échappaient à leurs maîtres devraient leur être ramenés, une provision de la constitution qui fut ensuite renforcée par la loi sur les esclaves fugitifs de 1850. Tout ceci est historiquement vrai. Cette déification de la constitution est toujours valide de nos jours.

Puis j’ai lu un livre écrit par un nommé Charles Beard dont le nom n’est pas très connu, mais il était une sorte d’historien connu dans les années 1930. Il écrivit un livre intitulé: “An Economic Interpretation of the Constitution”. Ce qu’il fît fut d’examiner les 55 hommes qui se rendirent à Philadelphie pour y écrire la constitution et il examina leurs intérêts économiques et leurs vues politiques. Il trouva que ces personnes étaient toutes, presque toutes, très riches, peut-être l’une d’entre elles ne l’était pas, ils étaient propriétaires d’esclaves, ils étaient des actionnaires et détenteurs de bons du trésor, ils étaient marchants, ils étaient des spéculateurs terriens. Ils n’étaient pas “Nous, le peuple des Etats-Unis…” et ils écrivirent une constitution afin de cadrer et de préserver leurs propres intérêts. Ceci est une vision très importante, parce que ce que Beard disait et qui est toujours de première valeur aujourd’hui est ceci : derrière les actes politiques, recherchez les intérêts économiques.

[…] Derrière la politique se trouve l’économique (NdT: en fait dans l’ère moderne, le politique a été acheté par les intérêts économiques transnationaux. Il n’est plus un secret pour personne que la famille Bush fait partie du cartel pétrolier et qu’Obama est un représentant de Goldman Sachs et d’une bonne partie de Wall Street…). Et ce n’est pas seulement l’économique, c’est plus compliqué que cela, mais l’économique est un facteur très très puissant. Donc Beard regarda les intérêts économiques et il vit en fait, qu’ils avaient mis en place… Quoi donc ? Je me rappelle être à l’école et apprendre au sujet de la constitution et apprenant que ceci était une très bonne chose. Avant la constitution, nous avions des articles de confédération. C’était le traitement historique, vous vous en rappelez sûrement de vos livres d’histoire d’école. Il y avait les articles de la confédération (des états). Après la guerre révolutionnaire, les treize colonies n’étaient pas vraiment unifiées, elles furent mollement unifiées sous les articles de la confédération. Mais maintenant nous avions la constitution, qui nous donna un pays, qui nous unifia et qui créa un gouvernement central très fort. Vrai. Il n’y a aucun doute là-dessus: la constitution a créé un très fort gouvernement central. Mais il est très important de regarder au-delà de cela et d’en comprendre les motifs, de regarder les motifs de classe derrière ceci. J’espère que vous ne m’en voudrez pas de faire un petit retour en arrière avant la guerre révolutionnaire et la constitution. C’est ce que les historiens font, ils retournent en arrière, c’est une maladie, mais j’affirme que c’est important pour comprendre ce qu’il se passe aujourd’hui.

Il est intéressant de regarder l’année 1786, qui est l’année juste avant la constitution, parce que ce fut l’année où prit place un phénomène important dans l’ouest du Massassuchetts, que certains d’entre vous pourront reconnaître car c’est souvent dans les questionnaires multi-choix des examens… Il s’agit de la rébellion de Shays. Souvent les gens disent “ah oui, je me rappelle, examen trucmuche à trois-choix, section B, la rebellion de Shays”. Parfois vous apprenez même un petit quelque chose à son sujet, que ce fut une rebellion de fermiers dans l’ouest du Massassuchetts à laquelle participèrent beaucoup d’anciens combattants de la guerre révolutionnaire d’indépendance, qui revinrent de la guerre pour se rendre compte, et ceci est une procédure standard pour tous les combattants retournant de toutes les guerres, qu’ils ne reçurent point ce qu’on leur avait promis, qu’ils s’étaient battus pour la liberté, l’égalité et le droit de poursuivre le bonheur dans une société nouvelle, mais ceci n’avait pas vraiment fonctionné pour eux et ils se rendaient compte qu’ils n’étaient pas du tout traités en égaux. Ils se rendirent vite compte qu’ils avaient certes leur petit lopin de terre mais que celui-ci était soumis à lourd impôt et qu’ils ne pouvaient plus payer ces taxes à n’en plus finir. Donc les tribunaux saisissaient et vendaient aux enchères leurs biens et troupeaux, ainsi ils décidèrent d’organiser une rebellion sous le commandement d’un des capitaines qui avait servi lors de la guerre d’indépendance: Daniel Shays. Ainsi, des milliers de fermiers se rassemblèrent autour des tribunaux de l’état à Springfield, Amherst et Great Barrington, ils encerclèrent les tribunaux et empêchèrent les enchères de s’y dérouler. A un moment donné, le sheriff local en appela à la milice locale, qui vint et 1000 miliciens firent face à 5000 fermiers ; le juge sortit de son tribunal, évalua la situation et dit, ceci s’est passé au moins une fois: “Votons, laissons la milice voter et décider ce qu’elle veut faire. Combien de miliciens sont-ils en faveur des fermiers et combien sont en faveur de l’état ?” La vaste majorité des miliciens se tint aux côtés des fermiers. Ce fut la fin de la procédure. Mais la rebellion continua et finalement une armée fut appelée pour écraser la rebellion.

Pourquoi fais-je état de tout ceci ? Dans nos classes d’histoire, d’histoire traditionnelle, personne ne fait la connexion entre la rebellion de Shays et la constitution alors même que la rebellion se produisit une année seulement avant la proclamation de la constitution. Il y a pourtant une importante connexion entre les deux évènements, car après la rebellion de Shays, des messages furent échangés au sujet de la rebellion parmi les élites des colonies et surtout parmi les puissants de ces colonies. Thomas Jefferson était en Europe à cette époque, à Paris, et il en entendit parler. Il répondit: “Ne vous inquiétez pas. Une petite rebellion de temps en temps est sain.”  Mais il était là-bas. Ces gens étaient ici, ils devaient y faire face et risquer plus de rebellion. Un de ces messages fut du général Knox, un des aides de camp de Washington durant la guerre d’indépendance. Knox avait formé une organisation d’anciens combattants appelée “L’ordre de Cincinnati”. C’était une version primitive de l’American Legion (NdT: Association nationale des anciens combattants), mais ce n’était bien sûr pas une association d’hommes du rang, mais une congrégation de colonels et de généraux. Knox écrivit à Washington, j’ai la citation exacte quelque part dans mes notes, mais vous devrez ici, me croire sur parole, voici ce qu’il dit en substance: “Cher George, Je ne sais pas exactement comment le dire, ces gens qui se sont rebellés dans l’ouest du Massachussetts, ils pensent que parce qu’ils se sont battus dans la guerre d’indépendance, ils ont droit à une part égale de la richesse de ce pays. Non. On doit faire quelque chose.”

L’idée de la constitution fut de mettre en place un gouvernement qui serait capable de s’occuper des rebellions des pauvres, qui serait capable de s’occuper des révoltes d’esclaves, qui serait capable de s’engoufrer à l’Ouest et de gérer ces Indiens qui ne voulaient pas que des blancs s’installent sur leurs territoires. L’idée en d’autres termes, était de créer un gouvernement suffisamment fort pour protéger les intérêts des expansionnistes territoriaux, des esclavagistes, des marchands, des actionnaires de sociétés. Voilà ce qu’était l’idée. C’était une décision de classe menant à un document de classe. Je parle de ceci parce que ceci est l’histoire des Etats-Unis. Derrière les lois, depuis la constitution, derrière toute législation passée par le congrès toutes ces années passées, il y a un intérêt de classe, et quasiment toujours l’intérêt de la classe des riches et puissants. Je dis presque toujours, parce qu’il y a eu des époques dans l’histoire américaine où le congrès a passé des lois qui ont été au bénéfice du petit peuple. Ceci s’est produit à quelques reprises, mais à chaque fois après de gros tumultes sociaux et des rebellions aux Etats-Unis…

[…] En général, l’histoire de la législation, depuis les tous premiers programmes économiques d’Alexander Hamilton au premier congrès des Etats-Unis bénéficiant les détenteurs de bons du trésor et privilégiant la lourde imposition des fermiers, jusqu’aux retenues d’argent pour les pénuries pétrolières en passant par les exonérations massives d’impôts pour les grandes entreprises attribuées de nos jours, l’histoire n’a été qu’au sujet des intérêts de classe des gens aux pouvoirs s’exprimant au travers des législations. Il est très important de savoir cela, autrement vous ne pouvez approcher tout nouveau développment politique que comme s’il n’y avait aucun antécédent historique lui étant attaché, comme s’il n’y avait pas un certain schéma, une certaine programmation derrière tout cela. Le budget fédéral des Etats-Unis est un document de classe, celui-ci le plus récent, encore plus crasse que tous les précédents. Il est important de le savoir. Il est important de toujours demander lorsque vous discutez de politique ou de tel ou tel politicien(ne): “Quels sont les intérêts économiques derrière ces personnes ? Combien d’entre eux sont vraiment sensibles aux besoins des gens de la rue, des ouvriers, des simples citoyens et combien s’en fichent ?”

Alors quand j’ai commencé à écrire sur l’histoire, oui, la conscience de classe a prévalu sur ma façon de l’écrire. Je n’allais pas simplement écrire au sujet du miracle économique des Etats-Unis, qui me fut présenté au Lycée. Waouh ! Que nous étions fiers en classe d’apprendre que l’Amérique devint ce géant économique après la guerre civile. Les chemins de fer sillonnaient le pays d’Est en Ouest, les fonderies tournaient à plein régime, le PNB augmentait dramatiquement, même s’ils n’utilisaient pas ce terme à l’époque. C’était l’idée. Je me rappelle m’être senti bien après avoir appris  tous ces chiffres. Je n’ai jamais su, tant que je suis resté à l’école ou université, tant que je n’ai pas fait de lectures par moi-même, au sujet des luttes politiques et sociales, de la classe ouvrière, qui n’était plus dans mon université et ce jusqu’au doctorat à Colombia University n’ai-je appris au sujet de la classe ouvrière. J’ai dû apprendre tout cela par moi-même. J’ai dû lire par moi-même au sujet des grandes grèves dans les chemins de fer de 1877 et de la grande grève du textile de Lawrence en 1912 et le massacre de Ludlow dans le Colorado en 1914, tout ceci n’apparaissait nullement dans mes cours d’histoire universitaires.

Alors j’ai voulu raconter l’histoire du miracle économique américain du point de vue de ceux qui travaillaient dans les rafineries des Rockefellers, des immigrants chinois et irlandais, qui travaillèrent sur les voies de chemin de fer transcontinentales, qui sont toujours présentées comme de merveilleuses choses. Mais personne ne m’a jamais appris au sujet de ces dizaines de milliers d’immigrants chinois et irlandais qui y moururent de maladies, d’épuisement, de coups de chaleur, de froid ni de toutes ces petites filles qui allèrent travailler dans les usines textiles de la Nouvelle Angleterre dès l’âge de 12 ans pour en mourir à 25. On ne m’a pas enseigné au sujet des maladies pulmonaires, des règlementations minières ridicules.

Alors j’ai voulu regarder l’histoire économique d’un point de vue différent, celui des ouvriers et dire l’histoire de leurs luttes et de la résistance qu’ils firent dans les grèves, boycotts et de la façon dont les gens faisaient face au sheriffs, à la garde nationale, parce qu’autrement, si vous ne savez rien de tout cela, vous continuez à penser que la journée de travail de huit heures est venue simplement parce que le congrès passa une loi en 1938, c’est l’histoire standard. On fait penser aux gens que Oh, ceci s’est produit parce que le congrès a soudain eu l’illumination et qu’il a pensé: “nous devons aider ces pauvres gens”, Non. Les réformes ne viennent qu’après des décennies d’âpres luttes sociales. Les huit heures par jour sont le résultat de luttes et de grèves qui ont commencées dès 1886. Alors oui, les intérêts de classes ont dominé l’histoire que je voulais raconter.

[…] Mais ensuite, et je n’ai pas commencé à penser à cela avant mon retour de la seconde guerre mondiale, j’ai commencé à penser aux complications qui accompagnent une soi-disant “guerre juste et bonne”, du fait que dans cette “juste guerre” nous avons nous-mêmes commis des atrocités. Bien sûr les Allemands avaient commis de grandes atrocités eux-mêmes culminant avec l’holocauste. Mais nous en avions également commis. Nous, qui avions dénoncés les Allemands pour avoir bombardé des civils au début de la guerre. C’est horrible, barbare, imaginez lâcher des bombes sur des villes remplies de civils. Les Allemands l’ont fait sur Coventry et sur Rotterdam. Des milliers de civils sont morts à Rotterdam, mais alors que la guerre continuait, nous avons bombardé des civils et ce de manière tout à fait délibérée. Ne laissez jamais quelqu’un vous dire: “Mais nous ne bombarderions jamais volontairement des civils”. Ceci est un non sens total. Bombarder délibérément. Parce que ce que vous voulez faire dans une guerre c’est de démoraliser l’ennemi. Comment faire ? Vous tuez le plus de personnes possible et il importe peu qui elles sont. Ceci fut une décision délibérée du conseil de guerre de Churchill et fut approuvé par les Américains, de bombarder la population ouvrière d’Allemagne dans ses villes. Comme à Dresde. On ne sait pas combien de civils sont morts cette nuit là à Dresde ? 50 000 ? 100 000 ? 150 000 ? Personne ne sait. Lisez Kurt Vonnegut et son livre “Slaughterhouse Five”, un livre fascinant, un roman basé sur sa propre expérience de prisonnier de guerre à Dresde à cette époque et dans d’autres villes. 30 000 civils tués par nuit à Hambourg, Francfort, Tokyo au printemps de 1945… Une nuit de bombardement incendiaire de Tokyo. 100 000 civils moururent en une nuit à Tokyo. Si vous regardez ce documentaire “The Fog of War” au sujet de McNamara au Vietnam, vous y verrez McNamara dire: “Et bien si nous avions perdu la guerre, nous aurions pu être condamnés pour crimes de guerre, comme criminels de guerre à cause de cela.” Qu’est-ce que tu veux dire “si nous avions perdu la guerre” ? Tu veux dire que si tu gagnes la guerre cela change la nature de tes actes ? Si vous tuez 100 000 innocents et que vous perdez la guerre vous êtes des criminels de guerre, mais si vous gagnez alors tout va bien ? Intéressante façon de penser pour le moins. Et bien sûr, Hiroshima et Nagasaki. On peut avoir une discussion à ce sujet car la vaste majorité des Américains pensent que cela était nécessaire afin de gagner la guerre plus vite face au Japon. J’ai fait beaucoup de recherche là-dessus, beaucoup de gens aussi ont étudié cela en détail…

Je suis arrivé à la conclusion que la guerre, comme moyen de faire quelque chose, implique de manière évidente à notre époque plus que jamais avec la technologie moderne de faire la guerre, le meurtre d’innocents à une échelle gigantesque. Ceci est une certitude en matière de guerre. Ce qui est incertain en revanche, est le résultat, la fin. Vous ne savez pas vraiment ce qu’il va se passer. Vous pouvez constater un résultat immédiat comme par exemple Hitler, Mussoloni ne sont plus là, mais vous ne savez pas vraiment ce qu’il va se passer après. Après plus de 50 millions de morts durant la seconde guerre mondiale, avons-nous eu un monde pacifique après cela ? Oh, la guerre qui finira toutes les guerres ? Non, en fait, j’ai regardé le monde depuis la fin de la guerre et qu’ai-je vu ? On appelle cela du fascisme. Quelque soit le mot que vous utilisez, ce que j’ai vu n’est pas un monde, bien que nous ayons été libérés des Hitler, Mussolini et consorts, mais nous ne fûmes pas libérés du fascisme, pas libérés des dictatures, pas libérés de la pauvreté, de la misère, des riches contrôlant les ressources du monde, d’une guerre après une autre guerre après une autre qui en suivait une autre. Et celle là avait été la “bonne et juste guerre” ? Cela m’a fait réfléchir et m’a fait analyser très attentivement les guerres qui suivirent. Ainsi lorsque vint la guerre du Vietnam, les guerres se produisent accidentellement comme tout à chacun le sait bien sûr, j’étais étudiant en histoire de la politique étrangère américaine. Je connaissais l’histoire de la guerre contre le Mexique et je connaissais très bien l’histoire de nos guerres avec les Indiens autochtones et je connaissais également l’histoire de la guerre américano-espagnole et de celle contre les Philippines et l’incusrson des Marines en Amérique Centrale. Personne ne pouvait me dire lorsque la guerre du Vietnam commença, que les Etats-Unis voulaient juste amener la démocratie et la liberté au peuple vietnamien. Cela a pris quelques années pour le peuple américain pour comprendre que non, ce n’était pas ce qu’ils disaient que c’était.

Maintenant avec la guerre d’Irak, si vous ne connaissiez pas l’histoire, vous pourriez bien croire le président qui a dit: “Armes de destruction massive, menace imminente contre la nation, terrorisme. Nous devons faire cela, nous n’avons aucun autre motif. Non, non, non ce n’est pas le pétrole, non. Nous voulons juste établir la démocratie en Irak. Nous voulons renverser le régime comme cela nous aurons un bon régime en place en Irak.” Si vous connaissiez l’histoire des Etats-Unis lorsqu’on parle de changement de régime, vous sauriez combien de régimes nous avons renversé démocratiques ou non, et vous sauriez combien de fois les Etats-Unis ont renversé des régimes politiques démocratiquement élus et l’ont changé en dictature locale. Regardez l’Iran en 1953, le Guatémala en 1954, le Chili en 1973. Ainsi en ce qui concerne la guerre d’Irak, l’histoire fut très importante pour moi afin de comprendre les motifs et être capable d’examiner les affirmations du gouvernement américain contre ce que je pense être les réalités en ce qui concerne l’Irak.

Je rajouterai une chose: Lorsque j’ai étudié l’histoire puis terminé mon doctorat (Ph.D) et que j’ai eu mon premier travail d’enseignant, ce fut à Atlanta en Georgie dans un collège (université) pour femmes noires, le Spelman College d’Atlanta et ma famille et moi-même y vécurent de 1956 à 1963. Je me suis impliqué dans le mouvement des droits civiques des noirs parce que mes élèves y étaient impliquées et je ne pouvais pas donner des cours de droits constitutionnels, de liberté et de démocratie et rester dans ma salle de classe pendant que mes élèves étaient dehors à manifester, se retrouvaient en prison etc.

[…] Une chose que j’ai apprise est que quand des injustices fondamentales doivent être corrigées dans ce pays (NdT: et partout ailleurs du reste…), elles ne le sont jamais de l’initiative du gouvernement, elles sont corrigées par l’initiative des citoyens, du peuple qui se rassemblent, qui s’organisent, qui prennent des risques, qui créent une situation telle que le gouvernement doit finalement faire quelque chose. C’est ce qu’il s’est produit avec le mouvement des droits civiques dans les états du sud des Etats-Unis. Le gouvernement fédéral n’allait pas appliquer les 14ème et 15ème amendements de la constitution. Pendant près d’un siècle aucun président n’a fait appliquer le 14ème et le 15ème amendements de la constitution. Chaque président des Etats-Unis pendant près de 100 ans a parjuré son serment de prise de fonction. Démocrate ou républicain, aucune importance. Tout le monde s’est parjuré de son serment de prise de fonction, parce qu’aucun n’a appliqué la constitution. Seulement lorsque les noirs ont pris les rues et ont manifesté et furent maltraités, battus, emprisonnés, certains furent même tués, alors seulement a t’on vu une commotion aux niveaux national et international, alors seulement le gouvernement a commencé à agir.

Alors j’ai appris quelque chose, quelque chose que les ouvriers participant aux luttes sociales ont appris il y a longtemps: Si vous voulez que quelque chose soit fait, vous ne pouvez pas vous fier à la politique, aux politiciens, vous ne pouvez pas vous fier au vote pour untel ou untel et penser que cela ira. Non. Ultimement, si vous voulez changer les choses socialement et politiquement, cela doit être fait au travers d’un mouvement citoyen. C’est çà la démocratie. C’est à ce moment là seulement que la démocratie vit !

Merci de votre attention.

(Longue acclamation debout de l’audience)

Illusion démocratique: Ce que nous enseigne l’histoire… (Howard Zinn)

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La révolte prochaine des gardes

 

Howard Zinn

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Note de Résistance 71:

Ce texte correspond à des extraits du chapitre 23 du livre d’Howard Zinn “Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours”, réédition en langue anglaise de 2005 (1ère édition, 1980) que nous avons traduits.

La version française du livre existe aux Editions Agone (2008) et nous ne pouvons qu’encourager nos lecteurs à se procurer ce livre, car il constitue une véritable mine d’or d’information afin de vraiment comprendre pourquoi le monde d’aujourd’hui est ce qu’il est et sous domination américaine. En politique et donc en histoire, rien n’arrive vraiment par hasard et comprendre la véritable histoire des Etats-Unis, c’est comprendre comment l’empire en est arrivé là et pourquoi nous sommes au bord de la 3ème guerre mondiale aujourd’hui.

 

~ Le titre de ce chapitre n’est pas une prédiction mais un espoir, que je m’en vais vous expliquer…

Toutes les histoires de ce pays centrées sur les pères fondateurs de la nation et de ses présidents pèsent oppressivement sur la capacité d’agir des citoyens ordinaires. Elles suggèrent toujours qu’en temps de crise, nous devons chercher quelqu’un pour nous sauver: les pères fondateurs dans la crise révolutionnaire, Lincoln dans la crise de l’esclavage, Roosevelt dans la crise de la grande dépression, Carter dans la crise du Vietnam / Watergate et qu’entre ces crises occasionnelles, tout va bien et qu’il est suffisant pour nous d’être restaurés à cet état normal des choses. Elles nous enseignent que l’acte suprême de la citoyenneté est de choisir parmi les sauveurs en nous isolant dans un bureau de vote tous les quatre ans environ afin de choisir entre deux hommes blancs anglo-saxons, riches et de personnalité inoffensive possédant des opinions orthodoxes.

L’idée même du sauveur a été construite dans toute la culture, bien au-delà de la politique. On nous a appris à regarder les vedettes, les leaders, les experts dans chaque domaine, comme des dieux, nous forçant à abdiquer nos propres forces, à ne plus croire en nos propres capacités, à nous annihiler nous-mêmes. Mais de temps en temps, les Américains rejettent cette idée et se rebellent.

Les rebellions ont jusqu’ici été contenues, car le système américain est le système de contrôle le plus ingénieux de l’histoire du monde. Dans un pays si riche en ressources naturelles, en talent, et en force de travail, le système peut se permettre de distribuer juste assez de richesse à juste suffisamment de personnes pour limiter le mécontentement à une minorité à problèmes.

[…]

Il n’y a pas de système de contrôle avec plus d’ouvertures, d’apertures, de flexibilité, de récompenses pour ceux qui ont été choisis et de tickets gagnants à la lotterie. Il n’y en a aucun qui disperse son contrôle de manière plus complexe à travers le système électoral, la situation de l’emploi, l’église, la famille, l’école, les médias de masse, aucun ayant plus de succès à assouplir l’opposition avec des réformes, isoler les personnes les unes des autres, à créer une loyauté patriote.

Un pourcent de la population possède un tiers de la richesse (NdT: depuis c’est bien pire… 1% détient plus de 40% de la richesse nationale). Le reste de la richesse est distribué de telle façon que cela crée une opposition au sein des 99% restant: les petits propriétaires contre ceux qui n’ont rien, les noirs contre les blancs, les citoyens “de souche” contre ceux d’ascendance étrangère, les intellectuels et éduqués contre les manuels et les ignares. Ces groupes se sont détestés et se sont combattus l’un l’autre avec tant de véhémence et de violence que cela a obscurci leur position commune de partageurs des miettes dans ce qui est un pays très riche.

Contre la réalité de cette bataille amère et désespérée pour des ressources rendues rares par le contrôle de l’élite, je prends la liberté d’unifier ces 99% restant et de les nommer “le peuple”. J’ai écrit une histoire qui tente de représenter leur intérêt commun, submergé et dévié par la même élite. Insister sur la communalité des 99%, déclarer un profond conflit d’intérêt avec le 1%, c’est faire exactement ce que tous les gouvernemets des Etats-Unis et les élites richissimes qui leurs sont alliées, des pères fondateurs à aujourd’hui, ont essayé d’empêcher. Madison avait peur d’une “faction majoritaire” et espérait que la nouvelle constitution la contrôlerait. Lui et ses collègues commencèrent le préambule avec les mots “Nous, le peuple…” prétendant que le nouveau gouvernement représenterait tout le monde et espérant que ce mythe, accepté pour fait, assurerait la “tranquilité intérieure”.

[…]

Mais même avec tous les contrôles du pouvoir et les punitions infligées, les attractions et concessions, diversions et leurres, opérant au gré de l’histoire de la nation, l’establishment n’a pas été capable de se maintenir en sécurité de la révolte. Chaque fois qu’il a pensé avoir réussi, les mêmes gens qu’il pensait avoir réduits, séduits, soumis, sortirent de leur torpeur et se soulevèrent. Les noirs cajolés par les décisions de la cour suprême de justice et les statuts du congrès se rebellèrent. Les femmes, ignorées et villipendées, romantisées et maltraitées, se sont rebellées. Les Indiens, que tout le monde croyait morts, sont réapparus, défiants. Les jeunes, malgré les leurres de carrières confortables, ont déserté. La classe laborieuse, pensée calmée par les réformes, réduites par la loi, maintenue dans les lignes imparties par leurs propres syndicats, se mît en grève. Les fonctionnaires intellectuels, ayant juré silence et obéissance, commencèrent à fuiter des secrets d’état. Les prêtres passèrent de la piété à la protestation.

Rappeler ceci aux gens, c’est leur rappeler ce que l’establishement voudrait tant qu’ils oublient: cette énorme capacité qu’ont les gens en apparence sans défense de résister, et des gens en apparence contentés de demander le changement. Découvrir cette histoire, c’est trouver une forte impulsion humaine pour réaffirmer son humanité. C’est conserver et ce même dans des temps de pessimisme profond (NdT: comme la période historique que nous traversons depuis le tout début du XXIème siècle…), la possibilité d’une grande surprise.

Il est vrai que sur-estimer la conscience de classe, exagérer les succès de la rébellion, serait trompeur. Cela ne tiendrait pas compte du fait que le monde, pas seulement les Etats-Unis, mais partout, est toujours sous le joug des élites, que les mouvements populaires, même s’ils démontrent une énorme capacité de récurrence, ont été jusqu’ici soit défaits, soit absorbés, soit pervertis, que les “révolutionnaires socialistes” ont trahi le socialisme, que les révolutions nationalistes ont mené à de nouvelles dictatures. Mais la plupart des historiographies sous-estiment la révolte, insistent par trop sur l’étatisme et ainsi encouragent l’impotence et la résignation des citoyens. Lorsque l’on étudie de près les mouvements de résistance et même les formes isolées de rebellion, nous découvrons que la conscience de classe, ou toute autre prise de conscience d’une injustice, a en fait plusieurs niveaux. Elle a plusieurs niveaux d’expression, plusieurs manières de se révéler, ouverte, subtile, directe, cachée, détournée. Dans un système d’intimidation et de contrôle, les gens ne montrent pas tout ce qu’ils savent, leurs sentiments profonds,  jusqu’à ce que le sens pratique les informe qu’ils peuvent le faire sans être détruits.

[…]

Dans une société hautement développée, l’establishment ne peut pas survivre sans l’obéissance et la loyauté de millions de gens à qui on donne de petites récompenses pour maintenir le système en état de fonctionnement: les soldats et la police, les enseignants et les ministres, les administrateurs et les travailleurs sociaux, les techniciens et les travailleurs de production, les médecins, avocats, infirmières, travailleurs des transports et des communications, éboueurs et gens de voirie, pompiers ; tous ces gens, les employés, quelque part les privilégiés, sont attirés à faire alliance avec l’élite. Ils deviennent les gardes du système, les tampons entre les classes supérieures et inférieures. S’ils arrêtent d’obéir, le système s’effondre.

Ceci arrivera, je pense, seulement lorsque tous et toutes qui sommes un peu privilégiés et un peu mal à l’aise, commencerons à voir que nous sommes comme les matons de la prison d’Attica en révolte, de la chair à canon, que l’establishment, quelques soient les récompenses qu’il nous donne, nous tuera également, si cela est nécessaire pour maintenir le contrôle.

Certains faits nouveaux, dans notre époque, émergent de manière si claire, que cela peut mener à un retrait général de la loyauté au système. Les nouvelles conditions de l‘économie, de la technologie, et de la guerre, dans l’ère atomique, rend de moins en moins possible pour la garde du système, les intellecteuls, les propriétaires fonciers, les contribuables, les travailleurs qualifiés, les professionnels, les fonctionnaires, de rester immunisés contre la violence (physique et psychologique) infligée aux noirs, aux pauvres, aux criminels, aux ennemis étrangers…

Nous sommes tous devenus les otages de nouvelles conditions de la technologie de l’apocalypse, d’une économie à la dérive, de l’empoisonnement globalisé, de guerre incontenable. Les armes atomiques, les radiations invisibles, le chaos économique, ne font pas de distinction entre les gardes et les prisonniers et ceux en contrôle n’auront aucun scrupule de ne pas faire la différence. Gardons à l’esprit cette réponse de l’état-major des armées à la nouvelle en 1945 que des prisonniers de guerre américains pouvaient être stationnés à côté de Nagasaki, la réponse fut: “Les cibles déterminées au préalable demeurent inchangées”.

Il y a des preuves d’une insatisfaction grandissante parmi les gardes. Nous savons depuis un moment déjà que les pauvres et les ignorés du système constituaient la masse de ceux qui ne votent pas, aliénés qu’ils sont du système politique dont ils pensent ne pas être aimés. Maintenant l’aliénation s’est propagée bien au-delà de la ligne de pauvreté. Il y a ces ouvriers blancs, ni pauvres ni riches, mais en colère contre l’insécurité économique, mécontent de leur travail, inquiets au sujet de leur voisinage, hostile aux gouvernements, combinant des éléments de racisme et de conscience de classe, méprisant la classe inférieure et détestant les élites et donc ouverts à toute suggestion politique de droite comme de gauche.

[…]

Nous pourrions bien, dans les années à venir, nous retrouver dans une course pour le mécontentement de la classe moyenne (NdT: écrit dans les années 1990, ceci était visionnaire, car depuis le début de la crise de 2007, c’est ce qu’il se passe de fait…).

Le fait de ce mécontentement est clair. Les recherches en la matière depuis le début des années 1970, montrent que 70 à 80% des citoyens américains ne font confiance ni aux gouvernements ni à l’armée, ni au système entrepreneurial. Ceci veut dire que le manque de confiance va bien au-delà des noirs, des pauvres et des radicaux de tout poil. Il s’est propagé au sein même des travailleurs qualifiés, des cols blancs, des professionnels du service, et pour la première fois de l’histoire de cette nation, peut-être qu’à la fois les classes du bas et les classes moyennes, les prisonniers et les gardes, ont été désillusionnés par le système.

Il y a d’autres signes qui ne trompent pas: augmentation de l’alcoolisme, nombre de divorces plus important (de un sur trois on est passé à un sur deux couples qui divorcent…), augmentation des consommations de drogues et de tranquilisants, augmentation des dépressions nerveuses et maladies mentales. Des millions de gens ont désespérément cherché des solutions à leur sentiment d’impuissance, leur solitude, leur frustration, leur aliénation aux autres, au monde, à leur travail, à eux-mêmes. Ils ont adopté d’autres religions, ont rejoint des groupes, comme si une nation entière se retrouvait en thérapie de groupe. Ceci intervient dans une époque où la classe moyenne est de plus en plus insécure économiquement.

[…]

Le capitalisme a toujours été un échec pour les classes sociales inférieures, maintenant le capitalisme est en train d’échouer avec les classes moyennes. La menace du chômage, toujours présente dans les foyers des pauvres, s’est propagée aux cols blancs, aux professionnels. Un diplôme universitaire n’est plus une garantie contre le chômage et un système qui ne peut plus assurer un futur aux jeunes qui sortent des écoles et universités a de sérieux problèmes. Si cela ne se passe que pour les enfants des pauvres, la situation est gérable, il y a les prisons. Si cela arrive aux enfants de la classe moyenne, alors tout peut très vite devenir hors de contrôle. Le pauvre a l’habitude d’être pressé et de ne pas avoir d’argent. Mais ces dernières années, la classe moyenne également a commencé à sentir le vent du boulet de la hausse des prix et de l’augmentation des impôts.

[…]

Dans les dernières décennies, la peur d’un assaut criminel a été rejoint par une plus grande peur encore. Les morts par cancer ont commencé à se multiplier et les chercheurs médicaux semblaient impuissants à en connaître la cause. Il est devenu de plus en plus évident que la cause de ces morts provenait de l’environnement empoisonné par les expériences militaires et la gourmandise commerciale de l’industrie. L’eau que les gens boivent, l’air qu’ils respirent, les particules de poussière des bâtiments dans lesquels ils travaillent, ont été doucement contaminés au fil des ans par un système si avide de croissance et de profits que la santé et le bien-être des êtres humains ont été totalement ignorés. Un nouveau danger mortel apparût bientôt: le virus HIV donnant le SIDA, qui se répandit très rapidement chez les homosexuels et les drogués.

Au début des années 90, le faux socialisme du système soviétique tomba et le système américain senbla devenir totalement hors de contrôle, une fuite en avant capitaliste, une fuite en avant technologique, une fuite en avant militariste et du gouvernement qui clâme toujours représenter le peuple. Le crime, le SIDA, les cancers, étaient hors de contrôle, les prix et les impôts également, le pourrissement des villes et la cassure du système familial étaient aussi hors de contrôle et les gens s’en apercevaient grandement.

[…]

Ainsi, imaginons un instant et ce pour la première fois dans l’histoire de cette nation, ce que ferait une population unifiée pour un grand changement fondamental… Imaginons un instant ce qu’un changement radical nécessiterait de nous.

Note du traducteur:

Après les rappels historiques, Zinn explique maintenant sa vision d’une société radicalement différente, un modèle, qui sans en dire le nom, se rapproche énormément de la flexibilité du modèle anarchiste d’une société sans état, non-coercitive, autogérée, antiautoritaire, anticapitaliste et donc libre:

 

~ Les leviers du pouvoir de la société devront être retirés à ceux dont la conduite des affaires a mené au marasme présent: les entreprises géantes, l’armée (et son complexe militaro-industriel) et leurs politiciens collaborateurs. Nous aurons besoin, par un effort coordonné des groupes locaux partout dans le pays, de reconstruire l’économie à la fois dans un souci d’efficacité et de justice, produisant de manière coopérative tout ce dont les gens ont besoin le plus. Nous commencerions dans les voisinages, dans nos villes et villages, sur nos lieux de travail. Chacun devra avoir un travail et ce incluant ceux qui sont aujourd’hui maintenus à l’écart de la force de travail (NdT: le profit ne sera plus le but…), les enfants, les personnes âgées, les personnes handicapées (qui tous ont quelque chose à offrir). La société pourra utiliser cette énorme énergie qui est maintenant en veilleuse, les capacités et les talents qui sont maintenant inutilisés. Tout le monde pourra partager les travaux routiniers quotidiens mais pourtant nécessaires pour quelques heures par jour, cela laissera la plus grande partie du temps libre pour le plaisir, les activités créatives, les travaux de passion et d’amour tout en produisant suffisamment pour une ample distribution de biens et de denrées pour tous. Certaines choses de base seront très abondantes et pourront être obtenues sans échange monnétaire aucun et seront à la disposition de toutes et tous gratuitement, comme par exemple: la nourriture, le logement, la santé publique, l’éducation et les transports.

Le plus grand problème sera de réaliser cela sans la création d’une bureaucratie centralisée, sans utiliser les prisons et les punitions comme principe de la carotte et du bâton, mais d’utiliser les avantages issus de la coopération, qui viennent naturellement des désirs humains, qui ont été utilisés dans la passé par l’état dans les temps de guerre, mais aussi par les mouvements sociaux qui ont donnés quelques indices sur le comment les gens peuvent se comporter dans différentes situations. Les décisions seront prises par de petits groupes de personnes sur leurs lieux de travail, dans leurs voisinages, dans les réseaux coopératifs, en communication avec les autres, mettant en place un socialisme de voisinage évitant la hiérarchisation et de créer une classe de chefs comme dans le capitalisme et les dictatures qui ont pris le nom de “socialisme”.

Avec le temps, les gens, au sein de communautés amicales, pourront créer une culture plus diversifiée, non violente, dans laquelle toute forme de d’expression personnelle et de groupe serait possible. Les hommes et les femmes, les blancs et les noirs, les vieux et les jeunes, pourraient alors s’enthousiasmer de leurs différences en tant qu’attributs positifs d’une société et non pas comme une raison de domination. De nouvelles valeurs de coopération et de liberté pourront voir naissance dans les relations entre les gens, l’éducation et l’apprentissage des enfants.

Pour faire tout cela dans des conditions complexes de contrôle aux Etats-Unis, demanderait de combiner l’énergie de tous les mouvements précédents de l’histoire américaine: des insurgés du travail, aux rebelles noirs en passant par les luttes des nations natives, des femmes, de la jeunesse, ainsi que la nouvelle énergie d’une classe moyenne en colère.. Les gens devront commencer à transformer leur environnement immédiat, leurs lieux de travail, la famille, l’école, la communauté, par une série de luttes contre l’autorité absente, pour donner le contrôle de ces endroits aux gens qui y vivent et y travaillent.

Ces luttes impliqueront toutes les tactiques utilisées auparavant par les mouvements populaires: manifestations, marches, désobéissance civile, grèves, boycotts, grèves générales (expropriatrices), action directe pour redistribuer la richesse, pour reconstruire les institutions, pour revamper les relations, créant au passage une nouvelle culture musicale, littéraire, dramatique, de tous les arts et de tous les domaines du travail et des loisirs de la vie quotidienne, une nouvelle culture de respect, et une nouvelle joie dans la collaboration des gens heureux de s’aider les uns les autres.

Il ya aura de nombreuses échecs. Mais lorsqu’un tel mouvement se sera tenu dans des centaines de milliers d’endroit à travers le pays, il deviendra impossible de le supprimer, parce que les gardes sur lesquels le système dépend pour écraser un tel mouvement (NdT: comme cela a déjà été fait dans le passé: Commune de Paris 1871, mouvements populaires anarchistes de Cronstadt et makhnoviste ukrainien, mouvement ouvrier italien de 1920, révolution espagnole 1936-39, pour ne citer que les plus connus…) seront parmi les rebelles. Ce sera un nouveau type de révolution, la seule qui puisse se produire, je pense, dans un pays comme les Etats-Unis. Cela prendra une énergie énorme, un sacrifice, de la motivation et de la patience. Mais parce que cela sera un processus qui s’étalera dans le temps, le commencer sans retard il y aurait la satisfaction immédiate que les gens ont toujours trouvée dans les liens affectifs créés dans la lutte commune pour un but commun.

[…]

L’avenir verra des temps de troubles, de lutte, mais aussi d’inspiration. Il y a une chance qu’un tel mouvement puisse réussir en faisant ce que le système n’a jamais fait: amener un grand changement avec très peu de violence. Ceci est possible parce qu’un plus grand nombre des 99% commencent à se voir comme des partageurs de besoins, plus les gardes et les prisonniers voient leur intérêt commun et plus l’establishment devient isolé et inefficace. Les armes de l’élite, l’argent, le contrôle de l’information, seront inutiles face à une population déterminée. Les serviteurs du système simplement refuseraient de continer à servir le vieil ordre mortifère et commenceraient à utiliser leur temps, leur espace, toutes les choses que le système leur donne pour rester tranquilles, pour démanteler ce système tout en en créant un autre simultanément.

Les prisonniers du système continueront à se rebeller, comme avant, et de manière qui ne peut pas être établie maintenant ni en des temps qui peuvent être prédits. Le facteur nouveau de cette ère est qu’ils seront sans doute rejoints par les gardes du système. Nous, lecteurs et écrivains de livres, avont été pour la plupart parmi les gardes du système. Si nous comprenons cela et agissons en conséquence, non seulement la vie deviendra plus gratifiante, plus juste, mais nos petits-enfants, nos arrières-petits-enfants, pourront sans aucun doute comtempler un monde différent et merveilleux.

=  =  =

Note de Résistance 71:

Nous tenons à dire ici, que les propos d’Howard Zinn dans ce chapitre correspondent grandement à notre vision de la société future et de la révolution à venir qui l’établira.

10% de la population, motivés et non influençables sont suffisants pour faire avancer des idées parfois vues marginales et en faire un consensus général.

Ceci est maintenant scientifiquement prouvé. L’oligarchie utilise cette évidence depuis des lustres pour nous manipuler.

Retournons l’arme de la persuasion contre les criminels en charge.

Ya Basta !

Les peuples prévaudront !…

Résistance politique et désobéissance civile: Howard Zinn et l’impossible neutralité de l’historien…

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“L’impossible neutralité, autobiographie d’un historien militant” d’Howard Zinn ou la désobéissance civile comme espoir de changement

 

Toute la Culture

 

url de l’article :

http://toutelaculture.com/livres/limpossible-neutralite-autobiographie-dun-historien-militant-dhoward-zinn-la-desobeissance-civile-comme-espoir-de-changement/

 

 

Découverte au Salon du livre 2013, la maison d’édition Agone, créée à Marseille en 1998, se caractérise par une ligne éditoriale à contre-courant, sans concessions, et engagée politiquement. Dans le catalogue d’Agone, nous avons pu découvrir un ouvrage symbole de cet engagement: « L’impossible neutralité, Autobiographie d’un historien militant » d’Howard Zinn.

Howard Zinn (1922-2010) est un historien et politologue américain, professeur au département de science politique de l’Université de Boston durant 24 ans. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il s’engage dans l’armée de l’air et est nommé lieutenant bombardier naviguant. Son expérience dans l’armée a été le déclencheur de son positionnement politique pacifiste qui élève au rang de devoir la désobéissance civile. Il a été un acteur de premier plan du mouvement des droits civiques et du courant pacifiste aux États-Unis. Auteur d’une vingtaine de livres dont les thèmes (monde ouvrier, désobéissance civile et « guerre juste » notamment) sont à la croisée de ses travaux de chercheur et de son engagement politique, il est particulièrement connu pour son best-seller « Une histoire populaire des États-Unis », vivement critiquée lors de sa sortie, mais qui l’a consacré comme l’un des historiens américains les plus lus, et ce bien au-delà des campus américains .

L’impossible neutralité est plus qu’un essai prônant la désobéissance civile et le combat face à l’injustice. C’est le journal de l’expérience d’une vie, d’un combat de tous les instants mené avec conviction. Au delà d’une simple prise de conscience de la masse d’inégalités et d’injustices d’une vie d’homme, Howard nous permet d’entrevoir une lueur d’espoir. Car l’homme est surprenant. L’histoire nous a déjà montré que l’homme est capable de changements positifs, de faire évoluer une société qui a tendance à marcher sur la tête…

Derrière les symboles d’un Panthéon de héros se cachent des hommes et des femmes oubliés qui savent dire NON, et s’opposent à l’injustice en faisant valoir leurs droits. Leur combat est la désobéissance civile, l’action non violente. Pour Howard, lutter n’est pas synonyme de « révolte armée », mais plutôt d’affrontement courageux et d’obstination patiente.

« Comme je commençais à le comprendre, aucun piquet de grève même tristement peu suivi, aucun rassemblement même clairsemé, aucun échange d’idées en public ou en privé ne devait être considéré comme insignifiant. La force d’une idée audacieuse exprimée publiquement au mépris de l’opinion générale ne peut aisément s’évaluer. Les individus exceptionnels qui s’expriment ainsi pour secouer non seulement la suffisance de leurs ennemis mais également l’excessive complaisance de leurs amis sont de précieux catalyseurs du changement »

Pour Howard le vrai danger n’est pas la désobéissance civile, considérée comme une menace à l’ordre social, mais la soumission de la conscience individuelle à l’autorité gouvernementale. L’histoire nous a déjà montré que la soumission et l’obéissance ont conduit aux atrocités des régimes totalitaires, et à la légitimation de guerres dites justes des États démocratiques et libéraux.

Dans un monde qui marche toujours sur la tête, où l’homme dépossédé de ses moyens de subsistances a perdu tous repères et toutes valeurs, L’impossible neutralité d’Howard Zinn est une véritable bouffée d’oxygène, une véritable lueur d’espoir, une véritable Bible pour celui qui croit au changement, à la lutte, et à un futur possible de l’homme nouveau.

« Je peux comprendre que ma vision de ce monde brutal et injuste puisse sembler absurdement euphorique. Mais pour moi, ce que l’on disqualifie comme tenant de l’idéalisme romantique ou du vœu pieux se justifie quand cela débouche sur des actes susceptibles de réaliser ces vœux, de donner vie à ces idéaux. La volonté d’entreprendre de tels actes ne peut se fonder sur des certitudes mais sur les possibilités entrevues au travers d’une lecture de l’histoire qui diffère de la douloureuse énumération habituelle des cruautés humaines. Car l’histoire est pleine de ces moments où, contre toute attente, les gens se sont battus ensemble pour plus de justice et de liberté, et l’ont finalement emporté – pas assez souvent certes, mais suffisamment tout de même pour prouver qu’on pourrait faire bien plus. Les acteurs essentiels de ces luttes en faveur de la justice sont les êtres humains qui, ne serait-ce qu’un bref moment et même rongés par la peur, osent faire quelque chose. Et ma vie fut pleine de ces individus, ordinaires et extraordinaires, dont la seule existence m’a donné espoir. »

 

Howard Zinn, L’Impossible Neutralité, Autobiographie d’un historien et militant

Traduit de l’anglais par Frédéric Cotton 
Préface de Thierry Discepolo

Réédition du livre L’impossible neutralité. Autobiographie d’un historien et militant
(coll. « Mémoires sociales », Agone, 2006, 400 p.)

Édition originale : You Can’t Be Neutral on a Moving Train: A Personal History of Our Times, Beacon Press, 1994.

Histoire et propagande… Pour une réappropriation populaire de l’histoire ~ 4ème partie ~

Posted in actualité, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, média et propagande, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique with tags , , , , , , , on 5 mai 2013 by Résistance 71

Quatrième article sur la recherche historique hors des sentier battus comme nous l’avions annoncé dans notre récent article « L’histoire science sociale, science primordiale », il faut nous réapproprier l’Histoire, l’historiographie des évènements et empêche la caste dominante de nous dicter son histoire, sa vision des plus utile de l’histoire…

Aujourd’hui avec l’historien américain Howard Zinn, qui nous montre en quoi l’histoire peut-être bien différente selon l’angle d’approche des évènements et comment l’histoire populaire, le narratif et les actions des sans noms ont en fait bouleversé la politique et la société au fil du temps.

Ne laissons jamais quiconque nous dire que nous ne sommes rien, que nous sommes ignorants et incapables de prendre de justes décisions pour nous-mêmes et notre société. Nous sommes en fait les seuls qui savent ce qui est bon pour nous. Réviser l’Histoire est une mesure de salubrité publique afin de nous remettre, nous les peuples au centre du pouvoir décisionnaire.

— Résistance 71 —

*  *  *

“Les gens devraient aller là où on leur interdit d’aller, devraient dire ce qu’il n’est pas bien de dire et rester lorsqu’on leur demande de partir.” (Howard Zinn)

 

La nouvelle histoire

 

Howard Zinn (1974)

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Il y a un changement très sain dans la manière d’écrire l’histoire ces jours-ci. Nous entendons bien plus parler des couches profondes de la société, ces mêmes couches qui ont été si longtemps submergées et réduites au silence sous des volumes de mémoires produits par l’élite politique et les histoires écrites par les intellectuels.

Des pages d’un nouveau livre intitulé “Tous les dangers de Dieu”, un noir américain non éduqué, Nate Shaw, nous parle de sa vie, avec grande sagesse, et avec les rythmes des terres du sud dans son langage. Et nous écoutons maintenant ceux que nous pensions morts. Dans le livre de Dee Brown “Enterrez mon cœur à Wounded Knee”, le chef Joseph défie les envahisseurs: “Peut-être pensez-vous que le créateur vous a envoyé ici pour disposer de nous comme bon vous semble.” Et Nuage Rouge nous parle des massacres dont son peuple a été victime.

Le graffiti est sorti du mur. C’est une évasion de prison. Tommy Trantino, un artiste et poète en prison pour la vie, commence son “Lock the Lock” avec une narration inoubliable de sa rencontre avec la loi en école primaire dans son “La culture de l’agneau”.

Des femmes parlant depuis le passé, disent leur histoire cachée dans la collection des mémoires d’Eve Merriam: “Growing up Female in America” et la nouvelle maison d’édition Feminist Press publie de vieux trésors comme “La vie dans les hauts-fourneaux”.

Des ouvriers parlent franchement à Studs Terkel, qui enregistre leurs voix dans “Temps difficiles” et “Travailler”.

Pourquoi recevons-nous maintenant plus d’histoires du fin fond de la société ? Peut-être à cause du tumulte du mouvement social en Amérique ces quinze dernières années. Peut-être parce que nous avons moins confiance ces jours, en la parole de ceux qui sont célèbres et reconnus.

Maintenant nous sommes offusqués de la définition de l’Histoire faite par Kissinger dans son livre “La restauration d’un monde” dans lequel il écrit ceci: “L’Histoire est la mémoire des états”.

Lire l’histoire de la guerre du Vietnam du point de vue de Henry Kissinger, c’est accepter que les troupes américaines furent retirées du Vietnam et qu’un armistice fut signé comme le fruit d’une bonne diplomatie bien sentie (la sienne, bien sûr) à Paris.

Une telle histoire ignorerait non seulement la résistance impressionnante du paysan vietnamien contre la plus puissante machine de guerre au monde, mais il éliminerait également des mémoires l’énorme mouvement anti-guerre qui se développa aux Etats-Unis entre 1965 et 1970. Dès 1968, la moitié des conscrits de la Californie du nord appelés dans l’armée, ne se présentaient plus à l’appel. Un jour de 1969, le 15 Octobre, le jour du moratoire, deux millions d’Américains se rassemblèrent dans des milliers d’endroits à travers la nation pour protester contre la guerre. Le mouvement se propagea dans les forces armées et vit des soldats en patrouille au Vietnam portant un brassard noir en signe de protestation.

Mr Nixon a dit que les manifestants n’eurent aucun effet sur lui. Mais les documents du Pentagone, documents qui n’étaient pas destinés à devenir public, racontent la véritable histoire: Qu’au début de 1968, le gouvernement de Lyndon Johnson fut dissuadé d’emprunter une voie politique d’escalade militaire au Vietnam, non seulement par l’esprit combatif vietnamien, mais aussi par la peur viscérale d’une augmentation de la résistance à la guerre aux Etats-Unis mêmes. Les archives du Watergate montrent un Nixon tellement inaffecté par l’opposition, qu’il entrait dans une transe quasie hystérique à la simple vue d’un groupe de manifestants près de la Maison Blanche.

Il est important que nous ayons plus d’histoire du bas de la société. Nous avons cru bien trop longtemps dans le fait que nous sommes inutiles et sans défense et la nouvelle histoire nous dit comment parfois, des mouvements de gens qui ne semblent pas avoir tant de pouvoir, peuvent sérieusement secouer les riches et puissants. Même les éjecter de leur siège de pouvoir. Même les mettre dans les prisons qu’ils préparaient pour d’autres.

 

Article publié dans le Boston Globe du 20 Décembre 1974 sous le titre “History Writing Changes” et repris dans son livre “On History” (2001)