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De la violence et de la nature humaine… L’État seul terroriste ?… (Howard Zinn)

Posted in actualité, altermondialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 31 mars 2016 by Résistance 71

« Le refus de l’État est le refus de l’exonomie, de la loi extérieure, c’est tout simplement le refus de la soumission, inscrit comme tel dans la structure même de la société originelle. Seuls des idiots peuvent croire que pour refuser toute aliénation, on doit d’abord en avoir fait l’expérience: le refus de l’aliénation économique ou politique appartient à l’être même de cette société, cela exprime son conservatisme, sa volonté délibérée de demeurer indivisée. Delibérée de fait et pas seulement l’effet du fonctionnement de la machine sociale: les sauvages ne savent que trop bien que toute altération de leur vie sociale ou toute innovation sociale, pourrait se transformer en une perte de liberté. »
~ Pierre Clastres ~

« L’Homme n’est donc pas le descendant d’un ‘singe tueur’, la violence n’est pas inscrite dans ses gènes. Au contraire, il a développé très tôt des comportements altruistes à travers notamment, l’empathie dont il a fait preuve envers ses semblables. Nous sommes loin de la thèse girardienne, de l’existence d’une ‘violence primordiale’. En outre, celle-ci dédouane l’Homme de toute responsabilité: ce ne sont pas nos actions mais notre ‘nature’, sous entendu, ‘animale’, qui engendre la violence. Cette supposée ‘animalité en nous’ est l’éternel alibi à tous nos débordements ! La violence, liée aux structures économiques, politiques, sociales et religieuses des sociétés, est souvent un symptôme, notamment des injustices et non une cause… Combattre les comportements violents suscités et légitimés après coup par des idéologies qui tiennent que la violence est inhérente à l’Homme, telle doit être notre ardente obligation. »
~ Marylène Patou-Mathis ~

 

Violence et nature humaine

 

Howard Zinn

 

Ce texte correspond à de larges extraits du chapitre 3 du livre d’Howard Zinn “Declarations of Independance, cross-examining the American Ideology”, Harper Perennial, 1990 qui n’a pas été traduit en français à notre connaissance.

 

Traduit de l’anglais par Résistance 71, Mars 2016

 

Je me rappelle de trois incidents différents liés à la violence dans trois parties différentes de ma vie. Dans deux d’entre eux j’étais un observateur, dans un autre je fus le perpétrateur.

A l’automne de 1963, j’étais à Salma, Alabama et j’y ai vu deux jeunes activistes des droits civils noirs se faire matraquer au sol par des troupes de l’état d’Alabama (NdT: les State Troopers, qui sont des troupes existant dans chaque état aux Etats-Unis. Différent de la Garde Nationale. La Garde Nationale est un service volontaire, les State Troopers sont des professionnels mais n’ont de compétence que dans leur état d’origine. Ils sont souvent assignés à des missions de police et de maintient de l’ordre), puis se faire électriser au moyen de bâton électrique, parce qu’ils essayèrent d’apporter de l’eau et de la nourriture à d’autres noirs qui faisaient la queue dans l’attente de s’inscrire sur les lisres électorales.

En tant que jeune bombardier de 22 ans, j’ai participé à une mission durant les toutes dernières semaines de la seconde guerre mondiale, qui ne peut être vue que comme une atrocité. Cela consistait au bombardement au napalm d’un petit village français pour des objectifs qui n’avaient rien de gagner la guerre et ne laissant qu’une zone dévastée par la mort et l’horreur quelques 7km en dessous de nos avions. (NdT: Howard Zinn fait ici référence au bombardement au napalm de Royan par les Américains le 15 Avril 1945. Il a expliqué cette affaire en de multiples occasions.)

Des années avant cela, alors que j’étais un adolescent dans les rues de Brooklyn à New York, j’ai été le témoin d’une dispute entre un homme noir et un vieux juif qui semnlait être son employeur. C’était une dispute au sujet d’argent qui apparemment était dû à l’homme noir et celui-ci semblait désespéré de l’obtenir. Il plaidait et menaçait tout à tour, mais le vieil homme restait inflexible. Soudain, l’home noir attrapa un panneau en bois et en frappa le viel homme à la tête. Celui-ci, le sang coulant sur son visage, continua à pousser son chariot sur le trottoir et s’éloigna.

Je n’ai jamais été persuadé qu’une telle violence, celle d’un noir en colère, d’un policier haineux ou d’un personnel navigant de l’armée de l’air, fusse le résultat de quelque instinct naturel. Tous ces incidents, après y a voir réfléchi dans le temps, avaient une explication sociale par les circonstances dans lesquelles ils eurent lieu. Je suis en accord total avec le philosophe anglais du XIXème siècle John Stuart Mill lorsqu’il disait: “De tous les modes vulgaires d’échappatoire à la considération de l’effet des influences sociales et morales sur l’esprit humain, le plus vulgaire est celui qui attribut la diversité de conduite et de caractère humain à des différences naturelles inhérentes.

Pourtant, au début des discussions sur la violence humaine, spécifiquement de discussion sur les causes de la guerre, quelqu’un dira immanquablement: “Que voulez-vous, c’est dans la nature humaine !” Il y a un soutien intellectuel ancien et de poids pour soutenir cet argument commun. Niccolo Machiavelli dans son ouvrage “Le Prince”, exprime de manière confiante sa propre vision de la nature humaine, à savoir que les humains tendent vers le mal. Ceci lui donne une bonne raison, en étant “réaliste”, d’insister pour laisser de côté les scrupules moraux lorsqu’on doit gérer des situations humaines: “Un homme qui voudrait faire profession d’être bon en tout doit nécessairement être désappointé par la masse de ceux qui ne le sont pas. Il est donc nécessaire pour un prince désirant de maintenir, d’apprendre à ne pas être bon.

Le philosophe du XVIIème siècle Thomas Hobbes a dit: “Je reconnais à toute l’humanité une inclinaison générale à un désir perpétuel du pouvoir pour le pouvoir qui ne cesse que dans la mort.” Cette vision de la nature humaine mena Hobbes à favoriser n’importe quel type de gouvernement, même autoritaire, qui maintiendrait la paix en bloquant, restreignant ce qu’il pensait être la proprention naturelle des gens à être violents envers les autres. Il parla de “condition dissolue d’hommes sans maîtres” qui demandait “un pouvoir coercitif pour leur lier les mains de toute rapine et de vengeance.

Les croyances au sujet de la nature humaine deviennent ainsi des prophéties se réalisant d’elles-mêmes. Si vous croyez que les êtres humains sont naturellement violents et méchants, vous pourrez bien être persuadé de penser (bien que pas requis de penser) que c’est en fait “réaliste” d’être vous-même ainsi. Mais est-il en fait réaliste (c’est à dire “je regrette, mais c’est un fait…”) de blâmer la guerre sur la nature humaine ?

En 1932, Albert Einstein, déjà célèbre pour son grand travail en physique et en mathématiques, écrivit une lettre à un autre grand penseur de ce siècle: Sigmund Freud. Einstein était très troublé par le souvenir de la première guerre mondiale, qui ne s’était terminé que quatorze ans auparavant. Dix millions d’hommes étaient morts sur les champs de bataille d’Europe, pour des raisons que personne ne pouvait logiquement expliquer. Comme tant d’autres qui avaient vécu cette guerre, Einstein était horrifié par la pensée que la vie humaine pouvait être détruite à une si grande échelle et il était très concerné du fait qu’il pourrait bien y avoir une autre guerre mondiale. Il considéra que Freud, la sommité mondiale en matière de psychologie, pourrait faire la lumière sur la question du pourquoi donc les hommes font-ils la guerre ?

Cher professeur Freud, y a t’il une façon quelconque de délivrer l’humanité de la menace de la guerre ?” Einstein parla de “ce petit groupe très déterminé, actif au sein de chaque nation, composé d’individus qui contemplent la guerre, la fabrication et la vente d’armes, simplement comme étant une occasion de faire avancer leurs intérêts particuliers et d’augmenter leur autorité personnelle.” Puis il demanda: “Comment est-il possible à cette petite clique de faire plier la volonté de la majorité, qui ne peut que perdre et souffrir du fait d’un état de guerre au service de leurs ambitions ?

Einstein tenta d’y répondre: “Parce que l’Homme a en lui une soif de haine et de destruction.” Puis il posa cette question finale à Freud: “Est-il possible de contrôler l’évolution mentale de l’humain afin de le rendre étanche contre les psychoses de la haine et de la destruction ?

Freud lui répondit: “Vous supposez que l’Homme a en lui un instinct actif pour la haine et la destruction et qu’il est prône à de telles stimulations. Je suis tout à fait d’accord avec vous… Le plus petit regard porté à l’histoire du monde montrera une série sans fin de conflits entre une communauté et une autre.” Freud mit en évidence les deux instincts fondamentaux de l’être humain: l’instinct amoureux ou érotique et son opposé, l’instinct destructeur. Le seul espoir qu’il entretenait pour que l’érotique triomphe de l’instinct de destruction était dans le développement culturel de l’humain, incluant “un renforcement de l’intellect, qui tend à maîtriser notre vie instinctive.

Einstein avait un point de vue différent sur la valeur de l’intellect et sa maîtrise des instincts. Après avoir pointé “les psychoses de haine et de destruction”, Einstein conclût: “L’expérience prouve que c’est plutôt la soi-disante “intelligentsia” qui est la plus apte à mener à ces désastreuses suggestions collectives.

Voici dont les deux des plus grands esprits du siècle, frustrés et sans espoir devant la persistance de la guerre. Einstein s’aventurant à suggérer que les instincts agressifs de l’homme sont à la racine de la guerre, demande à Freud, l’expert mondial sur les instincts et lui demande de l’aide pour trouver une solution. Notez néanmoins qu’Einstein a sauté de “l’homme ayant en lui une pulsion” à “des suggestions collectives désastreuses”. Freud ignore ce saut de l’instinct à la culture et affirme que “l’instinct destructeur” est la cause cruciale de la guerre.

Mais quelle est la preuve de Freud pour pouvoir affirmer l’existence d’un tel instinct ? Il y a quelque chose de curieux dans son raisonnement. Il n’offre aucune preuve depuis son champ d’expertise, la psychologie. Sa preuve est “le plus petit regard porté à l’histoire du monde”.

Faisons avancer la discussion, 50 ans plus tard, avec une école de pensée qui n’existait pas encore du temps de Freud: la sociobiologie. Le porte-parole le plus prominent de cette discipline est un professeur de l’université de Harvard: E. O. Wilson. Son livre “Sociobiology” est un traité impressionnant sur le comportement de diverses espèces dans le monde biologique et qui ont une inclinaison sociale, comme les fourmis, les abeilles ou les termites.

Dans le dernier chapitre de son ouvrage, Wilson se tourne vers les humains et ceci attira tellement d’attention, qu’il décida d’écrire un ouvrage complémentaire sur le sujet: “On Human Nature”. Il y a un chapitre sur l’agression. Il commence avec la question suivante: “Les êtres humains sont-ils naturellement agressifs ?” Deux phrases plus loin: “La réponse est oui.” (aucune hésitation ici) et dans la phrase suivante, il explique pourquoi: “Au travers de l’histoire, les guerres, représentant seulement la technique la plus organisée d’agression, ont été endémiques à toutes les formes de sociétés des bandes de chasseurs-cueilleurs aux états industriels.

Voilà de nouveau une situation bien péculière. Le psychologue (Freud) ne trouve pas ses preuves de l’instinct agressif de l’humain dans son champ d’expertise qu’est la psychologie mais dans l’histoire. De même, le biologiest (Wilson) ne trouve pas ses preuves dans la biologie, mais aussi dans … l’histoire.

Ceci fait plus que suggérer le fait que la preuve en provenance à la fois de la psychologie et de la biologie n’est pas suffisante pour établir sans contestation de l’instinct agressif de l’humain. Ainsi donc, ces éminents penseurs de notre temps se tournent vers l’histoire. En cela, ils ne sont pas différents de la personne ordinaire, dont la pensée suit la même logique: l’histoire est remplis de guerres, on ne peut pas trouver un temps de l’histoire où il n’y en eut pas (NdT: 20 ans plus tard, il a été établi par de nombreuses recherches archéologiques paléonthologiques que la violence guerrière s’est établie avec la sédentarité du néolithique et sa “révolution agricole”. Il n’y a en effet pas de traces significatives de violence collective dans la période paléolithique, celle de l’homme de Néanderthal et début de Cro-Magnon, cf à ce sujet les recherches des professeurs Marylène Patou-Mathis et Jean-Paul Demoule) ceci voudrait donc dire que cela proviendrait de quelque chose de profondément ancré dans la nature humaine, quelque chose de biologique, une pulsion, un instinct d’agression violente.

Cette logique est très répandue dans la pensée moderne, dans toutes les classes de la société, que les gens soient hautement éduqués ou pas. Et pourtant, cela est sans aucun doute faux. De plus, cela est dangereux de penser de la sorte.

Faux, parce qu’il n’y a pas de preuve concrète de cela. Ni dans la génétique, ni en zoologie, ni en psychologie, ni en anthropologie, ni en histoire, ni même dans l’expérience ordinaire des soldats en guerre. Cela est dangereux parce que cela détourne l’attention des causes non biologiques de la violence et de la guerre.

[…] Quand Wilson parle de gens qui sont “agressifs de manière innée”, il ne veut pas dire qu’ils sont nés avec une énorme propention à devenir violent, cela dépend de notre environnement. Et même si nous devenons agressifs, cela n’a pas besoin de prendre la forme de la violence.

[…] Il n’y a pas de gène connu de l’agression, de l’agressivité. De fait, il n’y a pas de gènes connus pour toutes les formes communes de comportement humain (je prends en considération le fait qu’un défaut génétique du cerveau pourrait laisser une personne plus violente que d’autres, mais le simple fait de dire qu’il s’agisse d’un défaut veut dire que cela n’est pas un trait normal…). La science de la génétique, l’étude des matériaux d’hérédité faite sur les quelques 40 et plus chromosomes de chaque cellule humaine et transmis d’une génération à l’autre, en sait long sur les gènes de caractéristiques physiques, très peu au sujet de gènes de capacité mentale et pratiquement rien sur les gènes de personnalité et de comportements (violence, concurrence, gentillesse, méchanceté, sens de l’humour etc…)

Le collègue de Wilson à Harvard, le scientifique Jay Gould, spécialiste de l’évolution, le dit très platement dans le magazine d’Histoire Naturelle en 1976: “Quelle est la preuve directe pour un contrôle génétique d’attitude sociale spécifique chez l’humain ? En ce moment la réponse est: absolument aucune !

[…] Au printemps 1986, une conférence scientifique internationale se tenant à Séville en Espagne, publia une déclaration sur la question de la nature humaine et de la violence d’agression, concluant: “Il est scientifiquement incorrect de dire que la guerre est causée par “instinct” ou toute motivation singulière… La guerre moderne implique l’utilisation institutionnelle de caractéristiques personnelles comme l’obéissance, la suggestibilité et l’idéalisme… Nous concluons que la biologie ne condamne pas l’humanité à la guerre.

Et la preuve psychologique ? Ceci n’est pas une science si “difficile” comme la génétique. Les généticiens peuvent examiner les gènes, même les découper en nouvelles formes. Ce que font les psychologues est de regarder et d’analyser ce que les gens pensent et comment ils se comportent., de les tester, de les psycho-analyser, faire des expériences pour voir comment les gens se comportent et essaient de parvenir à des conclusions raisonnables sur le pourquoi les gens se comportent de la façon dont ils le font.

Note de Résistance 71: Ici Zinn décrit la célèbre expérience de Milgram qui eut lieu à l’université de Yale dans les années 1960, où des sujets devaient infliger des chocs électriques bidons à des cobayes humains, complices des chercheurs, lorsque ceux-ci répondaient mal à une question. Les “tortionnaires” expérimentaux ne savaient pas que les chocs électriques étaient fictifs et les récipiendaires des décharges fictives, des acteurs. Cette expérience a été mise en scène au cinéma dans le film “I comme Icare” d’Henri Verneuil, 1979.

[…] Qu’en est-il des preuves en provenance de l’anthropologie, c’est à dire de l’étude du comportement des peuples “primitifs”, qui sont supposés être au plus proche de l’état “naturel” et donc de donner de bons indices au sujet de la “nature humaine”. Il y a eu bien des études sur les traits de personalité de tels peuples comme les Bushmen du Kalahari, les Indiens d’Amérique du Nord, les tribus malaises, les Tasaday encore à l’âge de pierre aux Philippines, etc… Les trouvailles peuvent être résumées assez facilement: Il n’y a pas de schéma simple d’attitude guerrière ou pacifique, les variations sont grandes. En Amérique du Nord les Indiens des grandes plaines étaient plus enclins à la guerre tandis que les Cherokee de Georgie étaient bien plus pacifiques.

L’anthropologue Colin Turnbull a conduit deux études différentes de terrain dans lesquelles il vécut un bon moment avec des autochtones. Dans son ouvrage “The Forest People”, il décrit les Pygmées de la forêt Ituri d’Afrique Centrale, un peuple des plus pacifique pour qui l’idée de punir quelqu’un est de l’envoyer méditer sur ce qu’il a fait de mal, seul en forêt. Lorsqu’il étudia les Mbuti du Zaïre, il les trouva pacifiques et coopératifs. Par contre lorsqu’il passa du temps avec le peuple Ik en Afrique orientale, peuple qu’il décrit comme le “peuple des montagnes”, il les trouva féroces et égoïstes.

Les différences de comportement entre ces peuples n’étaient pas génétiques, elles n’étaient pas dans la “nature” de ces gens, mais s’expliquaient par leur environnement et leurs conditions de vie. La vie relativement facile des peuples des forêts façonna gentillesse et pacifisme ainsi qu’une générosité sociale. Les Ik par contre, furent chassés de leurs terres ancestrales par la création d’un parc naturel et furent envoyés dans une vie de désolation montagnarde et de famine dans des montagnes rases et arides. Leur tentative désespérée pour survivre amena cette agressivité et cette propention à la destruction dont fut témoin Turnbull.

[…] Dans le monde animal, aucune espèce autre que les humains ne fait la guerre. Aucune ne s’engage dans des activités violentes organisées au nom de quelque abstraction que ce soit. Ceci est un don spécial d’espèces aux capacités cérébrales et culturelles plus avancées. Les animaux commettent des actes de violence pour une raison spécifique et visible: le besoin de nourriture et l’auto-défense d’eux-mêmes ou de leur progéniture.

La génétique, la psychologie, l’anthropologie et la zoologie, aucun de ces domaines n’a pu prouver l’instinct humain pour une sorte d’agressivité violente qui caractérise la guerre. Qu’en est-il de l’histoire, à laquelle se référa Freud si promptement ?

Qui peut nier la fréquence des guerres dans l’histoire humaine ? Mais sa persistance ne prouve en aucun cas qu’elle est “partie intégrante de la nature humaine”. N’y a t’il pas des faits persistants dans la société humaine qui peuvent expliquer l’éruption constante de guerres sans avoir recours à ces mystérieux instincts que la science, même en essayant hardemment, ne peut pas trouver dans nos gènes ? Un de ces faits n’est-il pas l’existence d’une caste élitiste dans chaque culture, caste qui devient amoureuse de son propre pouvoir et cherche à l’étendre en permanence ? Un autre de ces faits n’est-il pas la veulerie, non pas des populations, mais de minorités puissantes au sein des sociétés qui recherchent toujours plus de matières premières, de débouchés de marché, de terres à posséder et de possibilités d’investissement ? N’y a t’il pas une idéologie nationaliste persistante, spécifiquement dans le monde moderne, un set de croyances mettant en avant l’amour de la mère-patrie ou du Vaterland, en faisant un objet de vénération pour lequel des gens sont capables de tuer et de se faire tuer ?

Nous n’avons certainement pas besoin de la “nature humaine” pour expliquer les guerres, il y a quantité d’autres explications. Mais se référer à une “nature humaine” belliqueuse est facile, cela demande très peu de réflexion. Par contre, analyser les facteurs politiques, sociaux, économiques et culturels qui au travers de l’histoire ont mené à tant de guerres, çà c’est plus dur et demande un travail plus acharné.

Mais nous devrions regarder de nouveau à la proposition qui dit que la persistance de la guerre dans l’histoire prouve que la guerre est dans la nature humaine. Cette affirmation requiert que les guerres soient non seulement fréquentes, mais perpétuelles, qu’elles ne se limitent pas à quelques nations, mais à toutes. Parce que si les guerres ne sont qu’intermittantes, s’il y a des périodes de guerres et des périodes de paix et s’il y a des nations qui vont en guerre et d’autres pas, alors il est irraisonnable d’attribuer la guerre à quelque chose qui serait aussi universel à l’humain que sa propre nature.

A chaque fois que quelqu’un dit “l’histoire nous prouve que…” puis cite une liste de faits historiques, nous devrions faire très attention. Nous pouvons toujours sélectionner des faits de l’histoire (et il y en a un sacré paquet en toute chose) pour “prouver” pratiquement tout ce qu’on voudrait au sujet de l’attitude humaine. Tout comme on peut sélectionner des évènements et des moments d’agressivité de la vie d’une personne et affirmer que par là-même cette personne est violente et agressive. Rien ne prouve qu’elle soit naturellement agressive et méchante. On pourrait tout aussi bien sélectionner de la même vie des moments de tendresse et d’affection, certainement plus nombreux pour prouver sa gentillesse naturelle.

[…] Les hommes que j’ai côtoyé et connu dans l’armée de l’air durant la guerre, les pilotes, navigateurs, bombardiers et mitrailleurs de ces équipages volant au dessus de l’Europe, largant des bombes et tuant beaucoup de gens, n’avaient aucune soif de tuer, n’étaient aucunement des enthousiastes de la violence et n’aimaient en rien la guerre. Ils, nous, étions engagés dans un massacre de masse, pour la plupart de non-combattants, de femmes, d’enfants et de personnes âgées qui habitaient dans les voisinages des villes que nous bombardions (qui étaient officiellement toutes des “cibles militaires”…) Mais ceci ne venait pas de notre “nature”, qui n’était pas différente de lorsque nous jouions calmement, étudions ou vivions les vies normales de jeunes gens américains à Brooklyn, New York ou Aurora, Missouri.

Les actes sanglants que nous fûmes appelés à commettre ne sont pas difficiles à tracer dans leur origine: nous avions tous été élevés pour croire que nos leaders politiques avaient de bonnes raisons et qu’on pouvait leur faire confiance pour faire le bien dans le monde ; on nous avait appris que dans le monde il y avait des bons et des méchants, de bons pays et des mauvais et que le notre était très bon. On nous avait entraîné à faire voler ces forteresses volantes, à tirer avec les mitrailleuses, à bombarder en utilisant les viseurs et à être fier de notre boulot et de nos missions. Nous avions aussi été entraînés a suivre les ordres lesquels n’avaient aucune raison d’être mis en doute parce que tout le monde de notre côté représentait le bien et que l’autre côté était le mal absolu. De plus, nous n’avions pas à voir les jambes d’une fillette se faire déchiquetées en résultat du largage de nos bombes, on opérait et larguait à 9 000m d’altitude et nous ne pouvions voir aucun humains au sol, nous ne pouvions pas entendre les hurlements des gens, ceci est sûrement suffisant pour expliquer pourquoi les hommes participent à la guerre. Aucun besoin de se cramponner au côté sombre de la nature humaine.

En fait, quand on regarde la guerre moderne, trouvez-vous des quantités de gens s’y précipitant avec cette volonté farouche de détruire et de tuer ? Pratiquement pas. Vous trouvez des hommes et quelques femmes qui s’engagent à la recherche d’une carrière, de l’aspect “glamour” de l’armée et une sécurité psychologique et économique. Vous en trouvez bien d’autres y étant conscrits sous peine de prison s’ils refusent. Soudain, tous ces gens se retrouvent envoyés à la guerre où l’habitude de suivre les ordres et le résonnement de la propagande à leurs oreilles leur certifiant la justesse de la cause, peuvent avoir raison de la peur ou des scrupules moraux de tuer d’autres êtres humains.

[…] Un autre exemple, lorsque le gouvernement des Etats-Unis décida d’entrer dans la première guerre mondiale, il ne trouva pas une armée d’hommes n’attendant que d’en découdre et de donner libre-court à leur colère et leur instinct “naturel” contre l’ennemi, de se repaître dans leur penchant “naturel” à tuer. En fait, il y eut de grandes manifestations contre la guerre, obligeant le congrès des Etats-Unis à passer une législation punitive contre le mouvement anti-guerre, plus de 2000 personnes furent arrêtés et déférées devant les tribunaux pour avoir critiqué la guerre. En plus de poursuivre en justice les activistes anti-guerre et de conscrire les jeunes gens dans l’armée, le gouvernement dût aussi organiser une large campagne de propagande en envoyant 75 000 harangueurs donner 750 000 discours dans des centaines de villes américaines juste pour persuader les gens que les Etats-Unis entraient dans une guerre juste.

Même avec tout cela, la résistance à la conscription fut importante. Dans la ville de New York, 90 des 100 premiers conscrits demandèrent une exemption. La résistance se propagea dans les états de l’Illinois, de la Floride, du Minnesota…

Il y eut plus de 350 000 hommes qui furent classifiés comme ayant refusé la conscription.

[…] Tandis que 2 millions d’hommes ont servi durant la guerre du Vietnam à un moment ou à un autre, 500 000 refusèrent la conscription et de ceux qui servirent, il y eu plus de 100 000 déserteurs, environ 34 000 GIs furent traduits en cour-martiale et emprisonnés. Si un instinct était à l’ouvrage, ce n’était pas celui de faire la guerre, mais bien celui de ne pas la faire !

[…] Quiconque a déjà participé à un mouvement social a vu et expérimenté le pouvoir de l’idéalisme à faire bouger les personnes vers la coopération et l’auto-sacrifice.

L’histoire, si diligente à enregistrer les désastres, est largement silencieuse sur le nombre impressionnant d’actes de courage perpétrés par des individus défiant l’autorité et défiant la mort.

La question de l’histoire, de son utilisation et des abus de son utilisation, mérite une discussion en elle-même.

Note de résitance 71 : qui est le chapitre suivant du livre et est intitulé:“Utilisation et abus de l’histoire”…. 

Résistance politique: Message (posthume) aux pessimistes (Howard Zinn)

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Une merveilleuse victoire

 

Howard Zinn (2007)

 

Source: http://howardzinn.org/a-marvelous-victory/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistsnce 71 ~

 

Dans ce monde de guerre et d’injustice, comment une personne peut-elle demeurer socialement engagée, motivée à la lutte et demeurer saine sans s’épuiser mentalement ni devenir résignée ou cynique ? j’ai totale confiance non pas dans ce que le monde va s’améliorer, mais dans ce que nous ne devons pas abandonner la partie avant que toutes les cartes n’aient été jouées. La métaphore est délibérée: la vie est un pari. Ne pas jouer est se condamner à ne jamais gagner. Jouer, agir, est de créer au moins une possiblité de changer le monde.

Il y a une tendance à penser que ce que nous voyons en ce moment va persister. Nous oublions à quel point nous avons souvent été étonnés par l’effondrement soudain des institutions. Par le changement extraordinaire de la pensée des gens, par l’éruption inattendue de la rébellion contre les tyrannies, par l’effondrement rapide des systèmes de pouvoir qui semblent pourtant invincibles.

Ce qui ressort de l’histoire des quelques derniers siècles, c’est son imprévisibilité flagrante. Une révolution pour renverser le tsar de Russie dans le plus limaçon des empires semi-féodaux non seulement a déclanché des puissances impérialistes avancées, mais prît Lénime lui-même par surprise et il dût se hâter vers Pétrograd en train. Qui aurait prédit le changement bizarre lors de la seconde guerre mondiale, le pacte germano-soviétique et ces photos embarassantes de Von Ribbentrop serrant la main de Molotov, puis l’armée allemande envahissant la Russie, apparemment invincible, causant des dégâts colossaux et étant repoussée aux portes de Stalingrad sur la frontière Ouest de Moscou, suivie de la défaite de l’armée allemande, du siège de Berlin et du bunker d’Hitler attendant la mort ? Puis le monde post-seconde guerre mondiale, prenant une forme que personne n’avait prédit par avance: la révolution chinoise, la tumultueuse et violente révolution culturelle, puis un autre renversement, la Chine de l’après Mao renonçant à ses idées ferventes et ses institutions, s’ouvrant à l’occident, câlinant les entreprises capitalistes, troublant tout le monde.

Personne n’a vu la désintégration si rapide du vieil empire occidental après la guerre ou la grande variété de sociétés qui seraient créées dans les nations nouvellement indépendantes, du socialisme villageois de Nyerere en Tanzanie à la folie de l’Ouganda voisin d’Idi Amin. L’Espagne devint aussi un autre étonnement. Je me souviens d’un vétéran de la brigade Abraham Lincoln qui me disait qu’il ne pouvait pas imaginer le fascisme espagnol tomber sans une guerre des plus sanglantes. Mais après le départ de Franco, une monarchie parlementaire s’en vint, ouverte aux socialistes, aux communistes, aux anarchistes, à tout le monde.

La fin de la seconde guerre mondiale laissa deux super puissances dans le monde ayant leur sphère d’influence respective, rivalisant pour le pouvoir militaire et politique. Et pourtant elles furent incapables de contrôler tous les évènements, même dans ces parrties du monde considérées comme faisant partie de leur sphère. L’échec de l’URSS en Afghanistan, sa décision de se retirer après près d’une décennie d’une sale intervention militaire, fut la plus forte preuve que détenir des armes thermnucléaires ne garantit nullement la domination sur une population bien déterminée à ne pas céder.

Les Etats-Unis ont dû faire face à la même réalité dans leur guerre ouverte en Indochine, perpétrant les pires bmbardements que cette péninsule n’ait subi de son histoire, que dis-je de l’histoire du monde, et pourtant la puissance américaine fut forcée de se retirer. Nous voyons tous les jours dans les manchettes des journaux des instances d’échec des présumés puissants sur les présumés faibles et sans défense, comme en Bolivie et au Brésil, où des mouvements populaires ouvriers et les pauvres ont élu de nouveaux présidents ayant juré de lutter contre le pouvoir entrepreneurial destructeur…

En contemplant ce catalogue d’énormes surprises, il devient clair que la lutte pour la justice ne doit jamais être abandonnée à cause de l’apparente puissance de ceux qui ont les armes et l’argent et qui semblent invincibles dans leur détermination à s’accrocher au pouvoir. Ce pouvoir apparent a , encore et encore, été prouvé vulnérable aux qualités humaines bien plus chétives que leurs bombes et leurs dollars: la ferveur morale, la détermination, l’unité, l’organisation, le sacrifice, l’intelligence, l’ingénuité, le courage, la patience, que ce soit par les noirs de l’Alabama et d’Afrique du Sud, aux paysant du Salvador, du Nicaragua et du Vietnam ou des ouvriers et des intellectuels de Pologne, de Hongrie et d’URSS. Aucun froid calcul de l’équilibre du pouvoir ne doit empêcher les gens d’agir sachant que leur cause est juste.

J’ai pourtant bien essayé de faire comme mes amis et d’entrer en pessimisme au sujet des affaires du monde (sont-ce juste mes amis ?), mais je passe mon temps à rencontrer des gens, qui en plus de toutes ces choses terribles se produisant partout, me donnent de l’espoir. Où que j’aille, je trouve des gens, spécifiquement des jeunes gens, sur lesquels le futur repose. Et au-delà d’une poignée d’activistes, il semble y avoir des centaines, des milliers et plus qui sont ouverts à des idées non-orthodoxes ; mais ils tendent à ne pas connaître l’existence des uns des autres et donc, bien qu’ils persistent, ils le font avec cette patience désespérée de Sisyphe poussant sans relâche sa pierre au sommet de la montagne. J’essaie de dire à chaque groupe qu’ils ne sont pas seuls et que les mêmes gens qui sont désemparés par l’absence d’un mouvement national sont eux-mêmes la preuve du potentielle d’un tel mouvement.

Le changement révolutionnaire ne vient pas d’un évènement cataclysmique (faites attention à de tels moments !!), mais par une succession sans fin de surprises, bougeant en zig-zag vers une société plus décente. Nous n’avons pas à nous engager dans de grandes actions héroïques pour participer au processus du changement. De petites actions, lorsqu’elles sont multipliées par des millions de gens, peuvent tranquillement devenir le pouvoir qu’aucun gouvernement ne peut supprimer., un pouvoir qui peut transformer le monde.

Même lorsque nous ne “gagnons” pas, il y a du plaisir et de la satisfaction dans le fait que nous avons été impliqués, avec d’autres gens, dans quelque chose qui vaut la peine. Nous avons besoin d’espoir. Un optimiste n’est pas nécessairement un siffleur insouciant dans les ténèbres de notre époque. Avoir de l’espoir dans les mauvaises périodes n’est pas être stupidement romantique. Cela est basé sur le fait que l’histoire humaine est une histoire non seulement de concurrence et de cruauté mais aussi de compassion, de sacrifice, de courage et de bonté.

Ce sur quoi nous choisissons d’insister dans cette histoire complexe déterminera nos vies. Si nous ne voyons que le pire, cela détruit notre capacité à entreprendre. Si nous nous rappelons ces époques et ces endroits, et il y en a tant, où les gens se sont comportés de manière si magnifique, cela énergétise, nous pousse à agir et lève au moins la possibilité de renvoyer ce monde toupie tourner dans une différente direction, Et si nous agissons, même petitement, nous n’avons pas à attendre pour un quelconque grand futur utopique. Le futur est une infinie succession de présents et vivre maintenant de la manière dont nous pensons que les êtres humains devraient vivre, en défi de tout ce qui est malsain et mauvais autour de nous, est déjà en soi une merveilleuse victoire.

Résistance politique: l’histoire comme moteur de l’esprit de rébellion (Howard Zinn)

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L’esprit de rébellion

 

Howard Zinn

 

Colonne parue dans le Boston Globe du 4 Juillet 1975

 

Source: http://howardzinn.org/spirit-of-rebellion/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

En écrivant un article qui paraîtrait pour l’édition du 4 Juillet 1975 (NdT: 4 juillet est la fête nationale des Etats-Unis, la fête de leur “indépendance”…) du quotidien du Boston Globe, je voulais me démarquer complètement des célébrations traditionnelles de ce jour d’indépendance, dans lequel l’esprit de ce document, incluant son appel à la rébellion et à la révolution, manquait le plus souvent. L’article fut publié sous le titre “Le pont de Brooklyn et l’esprit du Quatre”.

A New York, une petite armée de policiers, virés et en colère, bloquaient le pont de Brooklyn et les éboueurs laissent les déchets s’amonceler dans les rues. A Boston, quelques jeunes à Mission Hill occupent illégalement une maison abandonnée pour protester contre la démolition d’un voisinage. Et des anciens, retraités, pouvant à peine survivre de leurs maigres revenus, sont en lutte contre la maison Edison de Boston dans une tentative d’empêcher une augmentation du prix de l’électricité.

Donc, tout çà à l’air d’un bon 4 Juillet, avec un esprit de révolte propre à la déclaration d’indépendance.

La déclaration, adoptée il y a 199 ans aujourd’hui dit (bien que ceux hauts-placés n’aiment pas qu’on leur rappelle…), que le gouvernement n’est pas sacré, qu’il est mis en place pour donner au peuple un droit égal à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur et que s’il échoue à le faire, nous, le peuple, avons “le droit de le changer ou de l’abolir.”

La Déclaration de l’Indépendance devint un embarassement pour les pères fondateurs des Etats-Unis presqu’immédiatement. Quelques soldats de George Washington n’aimaient pas les riches de New York, de Boston et de Philadelphie, ceux qui profitaient grassement de la guerre. Lorsque le congrès continental en 1781 vota le demi-salaire à vie pour les officiers de la révolution et rien pour les soldats enlistés, il y eu des mutineries dans les rangs militaires dans le New Jersey et en Pennsylvanie. Washington ordonna que deux jeunes mutins soient fusillés “pour l’exemple”. Les pelletés de terre ensevelissant leurs corps enterrèrent aussi les mots de la Déclaration, qui n’avait que cinq ans et qui ignorait déjà que “tous les hommes sont créés égaux.”

Les esclaves noirs de Boston prirent aussi ces mots très aux sérieux et pendant la révolution, pétitionnèrent le Tribunal Général du Massachussetts pour obtenir leur liberté ; mais la révolution de l’indépendance n’était pas de combattue pour eux.

Elle ne semblait pas être combattue pour les pauvres fermiers blancs non plus, qui, après avoir servi dans les rangs de l’armée durant la guerre, faisaient maintenant face à des impôts très élevés, à la saisie de leur bétail et de leurs maisons pour non paiement. Dans le Massachussetts occidental, ils s’organisèrent, bloquant les portes des tribunaux pour empêcher les expropriations et les saisies. Ce fut la rébellion de Shay. La milice finalement les mis en fuite et les pères fondateurs se dépéchèrent d’aller à Philadelphie pour y écrire la Constitution, pour mettre en place un gouvernement qui pourraient contrôler de telles rébellions.

Argumentant pour la Constitution, James Madison déclara qu’il briderait “une rage pour l’argent papier, pour une abolition des dettes, pour une division égale de la propriété ou tout projet impropre et tordu…

La Constitution des Etats-Unis prit alors la phrase directrice du document de la déclaration: “… le droit à la vie, la liberté et la poursuite du bonheur” et la changea en “.. le droit à la vie, la liberté et la propriété.” La Déclaration d’Indépendance n’était qu’un document historique, la Constitution devint la loi de la terre. (NdT: Notons que la DDHC, y compris celle de 1793 qui reconnaît le droit et la légitimité de se rebeller contre l’État tyrannique, fait aussi état de la propriété comme “droit inaliénable”… On reconnaît bien là la priorité de la bourgeoisie aux commandes…)

Les deux documents furent écris par des blancs. Beaucoup d’entr’eux étaient des propriétaires d’esclaves. Tous étaient des hommes. Les femmes se rassemblèrent en 1848 à Seneca Falls, New York, et adoptèrent leur propre déclaration: “Nous tenons ces vérités pour êtres évidentes d’elles-mêmes à savoir que les hommes et les femmes sont créés égaux…

La Constitution fut écrite par les riches, qui mirent en place une forme de gouvernement pour protéger leur propriété. Gerald Ford est toujours en train de le faire. Ils disent “c’est un bon gars”. Il a certainement été bon pour les affaires. Il a fait en sorte que les prix de l’essence et les factures de chauffage augmentent pour que les majors du pétrole engrangent un maximum de bénéfices. Il a mis son veto sur une loi permettant un taux d’intérêt pour les propriétaires de maison à 6% tandis que les 10 plus grosses banques de la nation ont engrangé plus de 2 milliards de dollars de bénéfices l’an dernier. Le chômage, les prix de la nourriture, des loyers augmentent, mais 7 milliards de dollars d’exonération d’impôt sont allés vers 160 000 personnes déjà bien riches l’an dernier d’après un rapport du congrès.

Pas étonnant du tout que l’esprit de révolte monte. Pas étonnant que même la police, payée pour être gardienne de la loi et de l’ordre et rendue au chômage une fois qu’elle a servie son but, attape un peu de cet esprit.

C’est parfaitement dans le ton pour ce 4 juillet, cet anniversaire de la Déclaration d’Indépendance.

« Être ignorant de l’histoire, c’est comme être né hier. » (Howard Zinn)

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“L’histoire des Hommes nous montre aussi l’équivalent du premier mouvement de révolte, celui des esclaves. Là où l’esclave se révolte contre son maître, il y a un homme dressé contre un autre, sur la terre cruelle, loin du ciel et des principes.”

~ Albert Camus ~

“Celui qui contrôle le passé contrôle le futur ; celui qui contrôle le présent contrôle le passé.”

~ George Orwell ~

“Des relations, nouvelles par leur ampleur, se sont nouées entre historiens professionnels et grande entreprise privée ou publique, industrielle ou financière.”

~ Annie Lacroix-Riz ~

 

Pourquoi les étudiants devraient étudier l’histoire

 

Extraits d’un entretien de l’historien Howard Zinn avec Barbara Miner de “Rethinking School”, Milwaukee, 1994

 

Source: Chapitre 12 du livre “Howard Zinn on Democratic Education”, Paradigm, 2005.

 

Traduit de l’anglais par Résistance 71, Mai 2015

 

Emphase de texte de notre chef et non des auteurs.

 

Miner: Pourquoi les étudiants devraient-il étudier l’histoire aujourd’hui ?

Zinn: J’ai commencé à étudier l’histoire avec une seule idée en tête: chercher des réponses aux affaires et aux problèmes du monde qui m’entoure. Au moment où je suis arrivé à l’université pour étudier, j’avais déjà travaillé dans un chantier naval, je m’étais enrôlé dans l’armée de l’air et j’avais été à la guerre en tant que bombardier. Je suis arrivé dans les cours d’histoire en posant des questions sur la guerre, la paix, la richesse, la pauvreté et la division raciale. Bien sûr, cela peut-être très intéressant d’explorer le passé, cela peut-être amusant, comme une sorte d’aventure de détective. Je peux argumenter juste pour l’argument ou la connaissance que cela implique, pour ajouter quelque chose à votre vie. Si cela est bon en soi, cela est infime en relation d’un objectif plus large qui serait d’essayer de comprendre et de faire quelque chose au sujet des problèmes auxquels nous devons faire face dans le monde actuel.

Les étudiants devraient-être encouragés d’entrer en histoire afin d’en sortir et ils devraient être découragés de faire de l’histoire et de s’y perdre comme certains historiens le font.

Miner: Que pensez-vous que sont les problèmes majeurs quant à l’enseignement de l’histoire américaine ici dans ce pays ?

Zinn: Un des problèmes majeur a été la focalisation intense et extrême sur l’histoire américaine en isolation totale avec le reste du monde. Toutes les nations en fait ont leur focalisation nationaliste sur leur propre histoire et ceci mène à des extrémités complètement absurdes. Il y a même des états ici, aux Etats-Unis, qui requièrent un cour d’une année sur l’histoire de cet état particulier.

Mais si vous voulez voir les Etats-Unis en relation avec l’histoire du monde, vous faites alors face à un problème, qui est que nous n’avons pas regardé, étudié le monde d’une manière équitable. Nous nous sommes concentrés sur le monde occidental. De fait, sur l’Europe occidentale.

[…]

Un autre problème qui saute aux yeux est l’emphase sur l’enseignement de l’histoire des Etats-Unis vue au travers des yeux des gens importants et puissants, au travers des présidents, du congrès, de la cour suprême des Etats-Unis, des généraux de l’armée ou des industriels. Les livres d’histoire ne disent pas: “Nous allons vous raconter l’histoire de la guerre contre le Mexique du point de vues des généraux”, mais ils nous expliquent les grandes victoires militaires […] En fait, bien trop souvent l’histoire d’une guerre est dominée par l’historiographie et l’analyse des batailles et ceci est en fait une façon de faire diversion des facteurs politiques qui se trouvent derrière chaque guerre.

[…]

Une autre chose qui est négligée dans l’histoire des guerres, celle contre le Mexique par exemple, c’est le point de vue des soldats eux-mêmes. […] En fait beaucoup de ces soldats désertèrent, par exemple, sept régiments sous les ordres du général Winfield Scott désertèrent sur la route de Mexico City.

[…] Il y a aussi le fait que je pense que c’est une bonne idée de raconter l’histoire sous un angle que personne n’a jamais approché dans ce pays et qui est: dites l’histoire d’une guerre du point de vue de l’autre côté… de “l’ennemi”. Reprenons notre exempe de la guerre contre le Mexique. Se posez la question de la vision de la guerre du point de vue des Mexicains en revient à se poser la question de savoir comment les Mexicains prennent-ils le fait que plus de 40% de leur territoire (NdT: qui appartient là encore aux Indiens ne l’oublions pas, Zinn ne l’oublie pas mais ce n’est pas le sujet ici….) leur ont été dérobés suite à cette guerre.

[…]

Miner: Comment empêchez-vous les leçons d’histoire de devenir des récitations de dates, de batailles, de membres du congrès et de présidents ?

Zinn: Vous prenez un incident ayant eu lieu dans l’histoire des Etats-Unis, vous l’enrichissez et vous trouvez des parallèles à faire avec la vie d’aujourd’hui. Une des choses des plus importantes est de ne pas se concentrer sur l’ordre chronologique des faits mais d’aller et venir dans les faits et trouver des similarités et des analogies. Vous devez souvent demander aux étudiants si un évènement historique particulier ne leur rappelle pas quelques choses qu’ils ont lu ou vu dans la presse, dans les médias récemment.

Quand vous insistez afin que les étudiants fassent des connexions entre ce qu’ils apprennent et le monde d’aujourd’hui, de se sortir d’un évènement historique particulier et parfois unique et d’essayer de trouver quelque chose qu’il aurait en commun avec un autre évènement passé, récent ou totalement présent, alors l’histoire devient vivante, elle n’est plus dans le passé mais s’actualise. Bien sûr vous devez posez les questions controversives aux étudiants, comme par exemple: “Etait-il juste que nous saisissions le territoire du Mexique ? Devons-nous en être fiers ? Devons-nous célébrer cet évènement ?” Les questions sur ce qui est “bien” ou “mal” doivent-être posées très souvent, tout comme celle sur la justice. Quand on demande aux étudiants “Ceci est-il bien ou mal ?” alors cela devient intéressant, ils peuvent alors avoir un débat tout particulièrement s’ils apprennent aussi qu’il n’y a pas de réponse simple, absolue, universelle et sur laquelle tout le monde est d’accord.

[…] Les enseignants doivent aussi s’occuper du problème que les gens ont été mal éduqués pour qu’ils deviennent dépendants du gouvernement, de penser que leur action suprême de citoyen est d’aller voter tous les deux, quatre ou cinq ans. C’est ici que s’inscrit l’histoire des mouvements sociaux… Ainsi ils doivent insister sur les mouvements sociaux de protestation, ce qui donne un aperçu aux étudiants qu’eux en tant que citoyens sont en fait les acteurs les plus importants de l’histoire.

[…]

Miner: Mais alors comment pouvez-vous promouvoir un sens de justice et éviter le piège de la relativité du style “Bon, certaines personnes disent ceci et d’autres cela” ?

Zinn: […] Je ne donne jamais deux facettes d’un évènement pour les laisser comme çà. Je prends position. Si par exemple je suis en train d’enseigner sur Christophe Colomb, je dis: “écoutez, il y a ces personnes qui disent qu’on ne peut pas juger Colomb avec nos standards du XXème siècle. (NdT: argument dit de “l’anachronisme”) Mais mon point de vue est que les standards moraux de base sont les mêmes que ce fusse au XVème siècle ou au XXème. Je ne donne pas des éléments historiques sur un plateau pour ensuite dire: ‘je me fiche de ce que vous choisissez de croire, les deux arguments sont valides’ ; non je leur fait savoir: ‘je suis concerné par votre choix, je ne pense pas que les deux arguements soient valides, mais vous avez parfaitement le droit de ne pas être d’accord avec moi.’ Je veux leur faire comprendre que si personne ne prend position, le monde demeurera inchangé et qui désire cela ?

Miner: Y a t’il des façons spécifiques par lesquelles des profs d’histoire peuvent promouvoir une perspective antiraciste ?

Zinn: Dans une grande mesure, l’objectif moral n’est pas considéré lorsqu’on enseigne l’histoire. Je pense qu’on doit donner aux gens les faits concernant l’esclavage, la ségrégation raciale, les faits liant la complicité du gouvernement avec la ségrégation raciale, les faits de la lutte pour l’égalité.

[…] Il est très important que les étudiants apprennent les relations entre le gouvernement des Etats-Unis et l’esclavage et l’aspect racial. Il est très facile de tomber dans le travers de croire et de faire croire que l’esclavage et la ségrégation étaient des phénomènes des états du sud. […] Il est important de savoir qu’Abraham Lincoln n’était en rien un précurseur ou un initiateur du mouvement anti-esclavagiste, mais juste un simple suiveur du mouvement qui vit le jour plus de 30 ans avant qu’il ne devienne président en 1860. Ce furent le président et le congrès des Etats-Unis qui ignorèrent les 13ème, 14ème et 15ème amendements de la constitution lorsqu’ils furent votés. Dans les années 1960, ce n’est pas Johnson et Kennedy qui furent les leaders et les initiateurs du mouvement pour l’égalité raciale, ce fut le peuple noir-américain.

Miner: En plus de s’intéresser aux mouvements sociaux et d’avoir une plus grande conscience de la perspective antiraciale, quelles seraient quelques méthodes thématiques pour changer la façon dont l’histoire est enseignée ?

Zinn: Je pense que le problème de classe sociale et de conflit de classes doit être plus honnêtement adressé, parce qu’il est quasiment ignoré dans l’histoire traditionnelle nationaliste. Ceci n’est pas valable qu’aux Etats-Unis, mais partout ailleurs en occident… Il y a une trop grande tendance à sous-estimer ces conflits de classes pour ne se concentrer que sur la création d’une identité nationale.

Miner: Comment l’enseignant peut-il interagir avec l’intersection de race, de classe et de genre en termes de l’histoire des Etats-Unis, en considérant que la classe laborieuse blanche a été complice consciemment ou inconsciemment de quelques actions absolument impardonnables ?

Zinn: La complicité de la classe blanche pauvre dans le racisme ou des hommes dans le sexisme sont des problèmes importants.

[…] On doit aussi reconnaître les problèmes de la classe laborieuse pauvre blanche afin de comprendre pourquoi elle s’est rendue coupable de racisme, parce qu’on ne naît pas raciste.

Lorsqu’ils discutent de la guerre civile/de sécession, les profs doivent dire qu’un très faible pourcentage de blancs des états du sud étaient propriétaires d’esclaves. Le reste de la population blanche était pauvre, voire très pauvre et ces gens furent poussés à soutenir l’esclavage et à être racistes au gré des messages de ceux qui contrôlent la société, disant que “c’était mieux pour eux si les nègres étaient mis en position inférieure” et que “ceux qui appelaient pour l’égalité des noirs menaçaient de facta les vies des gens blancs ordinaires.”

Il est important de montrer comment dans l’histoire de la lutte sociale, les noirs et les blancs ont été montés artificiellement les uns contre les autres ; d’expliquer que les ouvriers blancs se mettaient en grève et que des ouvriers noirs, Ô combien désespérés d’avoir du travail, étaient amenés dans les usines (par le patronat) pour remplacer les ouvriers blancs, comment les syndicats ouvriers blancs excluaient les ouvriers noirs, tout ceci menant à d’énormes antagonismes raciaux parfois meurtriers. Ainsi les questions de classe et de race sont imbriquées l’une dans l’autre, tout comme l’est aussi celle du genre pour le sexisme.

Une des façons trouvée pour donner une satisfaction aux hommes exploités et humiliés sur leurs lieux de travail est de leur donner le contrôle de la famille (patriarcat). Ainsi, humiliés au boulot, ils peuvent rentrer chez eux et humilier et abuser leurs épouses et leurs enfants.

[…] En toute circonstance de mauvais traitement racial et sexuel, il est important pour les étudiants et les élèves de comprendre que les racines d’une telle hostilité sont avant tout sociales, environnementales et situationnelles et ne sont pas inévitablement dûes à la nature humaine. Il est de surcroit très important de montrer que ces antagonismes divisent les gens les uns d’avec les autres, rendant ainsi très difficile pour eux de solutionner les problèmes communs en une action unifiée.

Miner: Comment peut-on expliquer les racines de cette complicité dans le racisme et le sexisme de la part de la classe laborieuse blanche sans tomber dans le piège de la justifier ?

Zinn: C’est toujours le problème semble t’il: comment expliquer quelque chose sans le justifier ? Ce problème est un problème théorique qui se doit d’être expliqué, parce qu’il mène souvent à la confusion. Vous devez impérativement dire et expliquer encore et toujours aux étudiants, qu’essayer de comprendre pourquoi les gens font telle ou telle chose ne veut pas dire que nous le justifions. Vous devez donner des exemples historiques spécifiques de ce problème ou comme je l’ai déjà suggéré, des exemples issus de la littérature.

Miner: Comment pouvez-vous enseigner à des étudiants blancs de prendre une perspective anti-raciste qui ne soit pas fondée sur la culpabilité par rapport aux mauvaises actions que des blancs ont faites à des personnes de couleur ?

Zinn: Si cette perspective est fondée sur la culpabilité, alors la fondation n’en est pas solide. Elle doit être fondée sur l’empathie, l’intérêt personnel qui en découle et sur la compréhension que la division entre les blancs et les noirs n’a pas seulement résulté en l’exploitation des noirs, bien qu’ils aient été les plus grandes victimes, mais que cela à empêcher les blancs et les noirs de s’allier afin d’amener un véritable changement social qui pourrait bien sûr leur être bénéfique à tous deux.

[…] De plus les gens devraient apprendre à ressentir de l’empathie pour les autres même s’il n’y a aucun effet ou intérêt personnel visible en prenière instance.

[…]

Miner: Est-il possible pour l’histoire d’être objective ?

Zinn: L’objectivité n’est ni possible, ni désirable.

Elle n’est pas possible parce que l’histoire est subjective, toute histoire, toute historiographie représente un point de vue. L’histoire est toujours une sélection parmi un grand nombre de faits et tout le monde fait cette sélection de manière différente, basée sur les valeurs de la personne et ce qu’elle pense être important. Comme ce n’est pas possible d’être objectif, il est nécessaire d’être honnête à ce propos.

L’objectivité n’est pas désirable parce que si nous voulons avoir un effet sur le monde, nous devons insister sur ces choses qui vont rendre les étudiants de plus actifs citoyens et des gens plus moraux.

[..]

Miner: Comment un professeur progressiste peut-il/elle promouvoir une perspective radicale au sein d’une institution bureaucratique et conservatrice ? Les enseignants poussent parfois les limites si loin qu’ils s’aliènent leurs collègues et se font virer ou ils ont si peur des conséquences qu’ils édulcorent ce qu’ils ont à dire. Comment un professeur peut-il/elle résoudre ce dilemme ?

Zinn: […] J’ai toujours pensé que le problème principal avec les profs d’université a été l’auto-censure (NdT: pour des raisons de carrières ou de fonds de recherche…). Je pense que la même chose doit être vraie pour les profs de Lycées, bien que nous devions être plus tolérants envers ces derniers car ils évoluent dans un environnement bien plus répressif que le notre. J’ai vue que bien des professeurs d’université n’ont pas de problèmes à utiliser mon livre “Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours” dans leur curriculum, ceci n’est pas vrai pour les profs d’histoires du secondaire. Ils ne peuvent pas avoir le bouquin officiellement adopté, ils doivent demander la permission de l’utiliser, ils doivent en photocopier des parties par eux-mêmes afin de les faire passer aux élèves, ils doivent se soucier des plaintes potentielles des parents et de ce que vont dire les chefs de leur département éducatif ou les directeurs/proviseurs des établissements.

[…] Les enseignants doivent prendre des risques. Le problème est de savoir comment minimiser ces risques. Une façon importante de le faire est de vous assurer qu’à chaque fois que vous présentez ces matériaux en classe, de dire et d’être clair sur le fait que ceci est subjectif, que c’est controversif, que vous n’établissez pas de lois pour les élèves. Une autre chose est aussi d’être extrêmement tolérant envers les élèves qui ne sont pas d’accord avec vous, vos vues ou envers des étudiants qui manifestent des propos ou attitudes racistes et/ou sexistes. Je ne veux pas dire tolérant au sens de ne pas défier ces idées, mais tolérant dans le sens de les traiter en êtres humains (NdT: Rappelons-nous qu’on ne naît pas raciste ni sexiste… On le devient par le jeu néfaste des circonstances sociales et politiques). Il est important de développer la réputation de ne pas donner de mauvaises notes aux élèves sur la base de leur désaccord avec vous. Vous devez créer une atmosphère de liberté dans la classe.

[…]

Miner: Les professeurs ne savent pas toujours où trouver ces autres perspectives, avez-vous des conseils là-dessus ?

Zinn: La perspective orthodoxe (Ndt: la doxa) est facile à obtenir et à suivre. Mais une fois que les enseignants commencent à regarder d’autres perspectives, une fois qu’ils commencent à quitter le “chemin”, ils vont très vite aller d’une chose à une autre.

Miner: Ce n’est donc pas si difficile et intimidant qu’on le pense ?

Zinn: Non. Tout est là. C’est dans la bibliothèque…

La fonction de l’histoire et de l’historien: Servir l’Homme dans la société… (Howard Zinn)

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“Ceux qui pensent au sujet de l’histoire doivent décider au départ si l’histoire se doit d’être écrite et étudiée essentiellement pour le ‘bénéfice et l’utilisation des hommes’ ou plutôt principalement pour ‘un salaire et comme une profession”.

~ Howard Zinn citant Francis Bacon ~

“Refuser d’être l’instrument du contrôle social dans ce qui est essentiellement une société non-démocratique, commencer à vouloir jouer un petit rôle dans la création d’une véritable démocratie, voilà un boulot digne d’intérêt pour les historiens, pour les archivistes et finalement, pour nous tous.”

~ Howard Zinn, 1977 ~

 

Les historiens

 

Howard Zinn

 

Larges extraits du texte “The Historians”, publié en 1990 dans le livre “The politics of History”, University of Illinois Press.

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Même dans les années 1960, lorsque les étudiants, les noirs et les manifestants anti-guerre (du Vietnam) causaient certains troubles, ces historiens et philosophes qui philosophaient au sujet de l’histoire demeurèrent, à de rares exceptions près, impecablement académiques et dans le moule…

Carl Becker écrivit:

Pendant le siècle écoulé entre 1814 et 1914, une somme considérable et sans précédent de recherche a été effectuée, recherche concernant tous les domaines et champs d’action de l’histoire, une recherche minutieuse, critique, exhaustive et fatigante ! Nos bibliothèques sont remplies de cette connaissance emmagazinée du passé et jamais auparavant n’y a t’il eu une somme si importante de connaissance sur l’expérience humaine à la dispostion de l’humanité. Quelle influence a eu cette recherche experte sur la vie sociale de notre temps ? Cela a t’il fait quoi que ce soit pour restreindre la folie et l’imbécilité des politiciens ou pour améliorer la sagesse des hommes d’état ? Cela a t’il fait quoi que ce soit pour illuminer la masse des gens, ou leur a t’elle permis de penser et d’agir avec plus de sagesse ou de répondre aux questions de la société avec un sens plus aigu de la responsabilité ? Très peu en fait s’il y a eu quoi que ce soit en ce sens.

[…]

Nous qui pensons l’histoire, devons décider au départ si l’histoire doit-être écrite et étudiée principalement “pour le bénéfice et l’utilisation de l’Homme”, plutôt que primairement comme “un salaire et une profession”. De fait, la première question à poser à quelqu’un qui philosophe au sujet de quelque activité que ce soit est la suivante: Quel est le but ? Sans avoir d’objectif, comment pourrions-nous juger si un type de travail historique est préférable à un autre ?

[…]

Une question très pertinente serait en fait celle-ci: Dans quelle mesure les activités de l’American Historical Association et celles de ses membres ont elles focalisé la connaissance historique sur la solution des problèmes auxquels font face l’Amérique et le monde depuis les années 1950 ?

[…]

Dans bien des cas nous devons une fois de plus ne pas échouer à distinguer deux sortes de biais. Un de ceux-ci fait que l’historien penche vers certains buts humanistes (paix, santé, liberté etc…) et peut requérir de questionner les données d’une certaine manière, mais néanmoins de ne pas falsifier les réponses trouvées. L’autre biais se situe lorsqu’on est en charge de certains instruments (parti politique, nation, race, etc…), ce qui peut très facilement mener à la malhonnêteté dans l’évaluation des faits et à une certaine incongruité avec certains buts ultimes.

[…]

Par exemple nous trouvons un débat permanent parmi ces historiens qui insistent sur le fait que le boulot principal est un travail de narration et ceux qui insistent que le travail principal est un travail d’interprétation… Bien sûr la plupart des historiens font les deux, pourtant certaines histoires sont clairement plus narratives, tandis que d’autres sont plus interprétatives…

Pour moi, je dirai que l’historien, même lorsqu’il (elle) essaie de dire les détails d’un évènement aussi près de la réalité originale que possible, devrait avoir un but au-delà du fait de vouloir raconter quelque chose d’intéressant et ce but, décide pour lui ou elle, ce qu’il va décider de raconter, parmi le nombre infini d’évènements passés. Sa rhétorique est certes utile, quand l’histoire est une forme d’art, la narration d’une… histoire. Mais si l’histoire doit être plus que cela et j’argumente qu’elle doit l’être au vu de notre époque, alors cette rhétorique doit être utilisée pour mettre en valeur tout un set de valeurs humaines connectées avec les problèmes présents et urgents de l’Homme. Ceci demande plus par exemple que lorsque l’historien J.D. Hexter de l’université de Yale nous dit: “Mais le but de l’historien dans sa réponse aux données historiques est de rendre compte au mieux du passé comme il s’est déroulé.

[…]

Si nous partons de l’idée que l’histoire est connaissance et une connaissance pour le simple fait de connaître, alors Hexter est correct. Si nous partons de l’idée que la “méthode scientifique” est importante, en elle-même, alors l’historien théorique, “scientifique”, est sur la bonne voie. Mais si notre idée de départ est: Comment l’histoire peut-elle servir l’Homme aujourd’hui ? Alors cela n’a aucune importance de savoir si la méthode est narrative ou explicative. Car la question devient alors: Une narration de quoi ? Une explication de quoi ? Un narratif peut-être socialement tout à fait inutile ou au contraire révéler énormément de choses (de quelques questions qui se posent actuellement). Une explication peut-être sans aucune utilité ou extrêmement instructive.

[…]

Souvent, la réponse traditionnelle d’un historien que des gens harcelés supplient de les aider est la suivante: “Je contribue à augmenter votre quantité de connaissance au sujet du monde, mais mon travail n’est pas de vous aider à agir.” Ainsi l’historien allemand Gerhard Ritter dit: “… Le regard de l’historien est directement tourné vers le passé, celui de l’acteur (activiste) nécessairement vers le futur.

[…]

Ainsi, l’historien ne joue t’il pas inconsciemment un rôle de conserver la fabrique politique présente intacte en généralisant comme l’historien Gottcschalk le disait: “pour présenter une thèse à débattre” ? Comment peut-on échapper aux assomptions et aux rôles que notre propre culture nous presse de jouer ? Peut-être qu’en plongeant profond dans l’Histoire, nous pouvons nous rappeler ce que nous disait Francis Bacon: “La connaissance la plus ultime doit être au bénéfice et pour son utilisation par l’Homme.

Historien radical pour une histoire radicale garants de la pensée critique et du déboulonnage des dogmes ~ 2ème partie ~ (Howard Zinn)

Posted in actualité, altermondialisme, guerres hégémoniques, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, sciences et technologies with tags , , , , , , , , , , on 18 août 2014 by Résistance 71

« Toute recherche historique doit être contrôlable par ses lecteurs, spécialisés ou non. Cet impératif, qui constitue un des fondements de la pratique historique, exclut l’octroi privilégié à des auteurs sélectionnés de sources non accessibles au commun des chercheurs. »

« Que les historiens ‘hautement acclamés’ respectent les lois d’airain qui conditionnent la « liberté de leur atelier’: qu’ils dialoguent moins avec les prélats, les ministres, les ‘hommes d’affaires’, qu’avec les archives, accessibles à tous, dans le ‘silence’, et vérifiables par tous et que leurs stylos et/ou ordinateurs, libérés de la tutelle de l’argent ‘extérieur’ des missions privées ou publiques, ils réclament des financements universitaires pour générer des recherches dont ils auront l’initiative, la maîtrise et les instruments archivistiques… Quant aux jeunes chercheurs, il est urgent que, soustraits à la norme des ‘desiderata’ des bailleurs de fonds et ainsi mis en mesure de tenir la tête droite, ils puissent aider l’histoire contemporaine française à retrouver la voie de l’indépendance ».
~ Annie Lacroix-Riz (Professeur d’histoire à l’université de Paris VII) ~

 

Qu’est-ce que l’histoire radicale ?

 

par Howard Zinn (1970)

 

Traduit de l’anglais par Résistance 71

 

1ère partie

2ème partie

 

De tels faits motivants se trouvent dans l’ensemble des données au sujet des gouvernements actuels. Ce qu’on voit au présent peut être attribué à un phénomène de passage; si la même situation se produit en différents points de l’Histoire, cela n’est plus un évènement transitoire, mais une condition de long-terme, ce n’est pas une abération, mais une déformité structurelle qui demande qu’on s’y attache sérieusement.

[…]

  1.   Nous pouvons exposer l’idéologie qui s’infiltre dans notre culture, en utilisant le mot “idéologie” dans le sens voulu par Mannheim de: “logique pour l’ordre des choses”. Il y a la sanctification ouverte du racisme, de la guerre, de l’inégalité sociale. Il y a aussi le plus subtile tissu de semies-vérités (”nous ne sommes pas comme les puissance impérialistes du XIXème siècle…”), les mythes nobles comme le “nous sommes nés libres”, les prétensions comme “l’éducation est la poursuite désintéressée de la connaissance”, la mystification de la réthorique comme “liberté et justice pour tous”, la confusion des idéaux et de la réalité comme la déclaration d’indépendance et son appel pour la révolution, dans notre tradition orale, le Smith Act et sa prohibition d’appeler à la révolution, l’utilisation de symbole pour obscurcir la réalité…

 

Plus l’éducation est répandue dans une société, plus la mystification pour cacher ce qui ne va pas doit être importante; la religion, l’école et l’écriture travaillent ensemble à cet effet. Ceci n’est pas une conspiration à l’œuvre, les privilégiés de la société sont aussi victimes de la mythologie ambiante que les enseignants, les prêtres et les journalistes qui la diffusent. Tous ne font que ce qui vient naturellement et ce qui vient naturellement est de dire ce qui a toujours été dit et de croire ce qui a toujours été cru.

L’Histoire possède une faculté spéciale de révéler l’ineptie de ces croyances, qui nous attachent au cadre social de nos pères. Elle peut aussi renforcer ce cadre avec une grande force, et l’a fait à bien des égards. Notre problème est de retourner le pouvoir de l’histoire, qui peut fonctionner des deux façons, pour démystifier. Je me rappelle des mots du sociologue iconoclaste E. Franklin Frazier à des étudiants noirs au cours d’un colloque nocturrne à Atlanta en Georgie: “Toute votre vie, les blancs vont ont raconté des sornettes, les prêtres vous ont raconté des sornettes, vos profs vous ont raconté des sorrnettes, je suis ici pour vous dépolluer.

Se rappeler la réthorique du passé et la mesurer avec le véritable passé, nous permettra peut-être de voir aux travers des sornettes actuelles, où la réalité est toujours en train de se dérouler et les anomalies pas toujours apparentes. […]

A la lumière de l’histoire de l’idée et des faits de l’expansionisme américain, ceci n’est pas très honorable. Le désastre du Vietnam ne fut pas comme l’a dit Schlesinger “une mauvaise application finale et tragique” de ces éléments, un errement d’une tradition historique plutôt bénigne, mais plutôt une autre application d’une volonté mortelle autour d’un peuple étranger en révolte.

[…]

  1. Nous pouvons recapturer ces quelques moments du passé qui ont montrés la possibilité d’une meilleure façon de vivre que ce qui a été dominant jusqu’à présent sur terre. Bouger les gens pour qu’ils agissent n’est pas suffisant pour développer leur sens de ce qui est mal, de montrer que les hommes de pouvoir ne sont pas dignes de confiance, de révéler que notre façon de penser est limitée, déformée, corrompue. On doit aussi montrer que quelque chose d’autre est possible, que des changements peuvent se produire. Autrement, les gens se retranchent dans leur bulle privée, le cynisme, le désespour et même la collaboration avec les puissants.

L’Histoire ne peut pas donner la confirmation que quelque chose de mieux est inévitable; mais elle peut mettre en évidence que c’est concevable. Elle peut montrer les moments où les êtres humains ont coopéré les uns avec les autres (l’organisation du réseau de métro par les blancs et les noirs, la résistance française à Hitler, les résultats positifs du mouvement anarchiste en Catalogne lors de la guerre d’Espagne). Elle peut trouver les époques où les gouvernements étaient capables d’un peu de compassion pour les peuples (la création de la Tennesse Valley Authority, l’aassistance médicale gratuite dans les pays socialistes, le principe de l’égalité des salaires lors de la Commune de Paris). Elle peut montrer des hommes et des femmes se conduisant en héros plutôt qu’en coupables ou en idiots (L’histoire de Thoreau ou de Wendell Phillips ou d’Eugene Debs. De Martin Luther King ou de Rosa Luxembourg). Elle peut nous rappeler que des groupes en apparence sans pouvoir ont gagné contre toute attente (les abolitionistes et le 13ème amendement de la constitution, le CIO et les grèves, le Vietminh et le FLN contre les Français).

La preuve historique a des fonctions spéciales. Elle donne du poids et de la profondeur à l’évidence, qui si seulement tirée de la vie contemporaire, pourrait paraître bien fragile. En faisant le portrait des mouvements humains au cours du temps, cela montre la réelle possibilité pour le changement. Même si le changement a été si inconséquent qu’il nous laisse désespéré aujourd’hui, nous avons besoin de savoir qu’un changement est toujours possible.

[…] Dans les moments où nous sommes enclins d’aller avec la condamnation générale de la révolution, nous devons nous rafraîchir l’esprit avec Thomas Jefferson et Tom Paine. En des termps où nous sommes sur le point de rendre les armes devant la glorification de la loi, Thoreau et Tolstoï peuvent raviver notre conviction en ce que la justice prévaut la loi.

[…]

Au vu des critères que je viens de mentionner, un rappel de cette tradition est de l’histoire radicale….

[L’historien] Genovese est troublé par le fait que les origines intellectuelles du radicalisme américain sont “orientées pour servir des buts politiques”. S’il critiquait seulement “l’assomption que la fabrication de mythe et la falsification de l’historiographie peuvent être d’une utilité politique” (par exemple l’histoire écrite par de soi-disants marxistes en mode staliniste), alors il pourrait avoir raison; mais il semble vouloir nous dire autre chose. Il nous dit que le travail historique ne devrait pas gérer le passé en termes de “standards moraux retirés du temps et de l’endroit.”

[…]

Le leurre du “temps et de ‘endroit” est le leurre de l’historien professionnel intéressé en “ma période” ou “mon sujet”. Ces particularités de temps et d’endroit peuvent-être très utiles en fonction de la question posée. Mais si la question posée est (comme pour Lynd): quel soutien pouvons-nous trouver dans le passé pour des valeurs qui semblent être intéressantes aujourd’hui ? Une bonne bordée de preuves circonstantielles n’est pas particulièrement importante. Seulement si aucune question présente n’est posée, alors le détail particulier, le détail riche, complexe et sans fin sur une période donnée, deviennent-ils importants sans discrimination. Et cela dirai-je, est une forme bien plus abstraite d’histoire, parce qu’elle est soustraite d’une préoccupation présente spécifique. Ceci maintiendrai-je, est une soumission à l’historiographie professionnelle absolue: Dites-moi le plus que vous le pouvez.

Similairement, la demande pour le “rôle de classe” en traitant les idées sur le droit naturel de Locke, Paine et d’autres, serait très importante si la question posée était: En quoi la teneur de la classe d’apartenance et les idées interagissent-elles l’une sur l’autre (pour mieux comprendre la faiblesse des deux pensées idéologiques et utopiques aujourd’hui). Mais pour l’objectif spécial de Staughton Lynd, une autre emphase est requise. Quans on focalise sur l’histoire avec certaines questions, beaucoup demeure inquestionné ; mais ceci est également vrai lorsqu’il a un manque de concentration.

Similairement au dogme professionnel qui requiert “temps et place”, se situe aussi un autre dogme parmi les intellectuels marxistes demandant “le rôle de classe” comme si cela était l’étalon de mesure de l’histoire radicale. Même si on remplace le déterminismne économique d’un marxisme brut avec “une classe sophistiquée d’analyse du changement historique” (comme Genovese est anxieux de le faire), discutant le mot classe comme “une mixture complexe dintérêts matériels, d’idéologies et d’attitudes psychologiques, ceci pourrait ou pas bouger le peuple vers un changement aujourd’hui. L’effet total de l’histoire sur la construction sociale d’aujourd’hui est le critère pour une véritable histoire radicale et non pas quelque extrait, standard absolu de méthodologie auquel les marxistes ainsi que d’autres peuvent être obsessivement attachés.

[…]

En résumé, tandis qu’il y a une valeur pour l’analyse spécifique de situations historiques particulières, il y a une autre forme de valeur pour déterrer des idéaux qui traversent les périodes historiques et donnent de la forces aux croyances qui ont besoin de renforcement aujourd’hui. Le problème est que même les historiens marxistes n’ont pas suffisamment prêté attention à l’admonition marxienne dans ses Thèses sur Feuerbach: “La dispute au sujet de la réalité ou de la non –réalité de la pensée qui est isolée de la pratique est purement une question scolastique.” Toute dispute au sujet d’une “véritable” histoire ne peut pas être résolue en théorie ; la véritable question est, laquelle des plusieurs histoires possiblement véridiques (sur la base de niveau élémentaire de la vérité factuelle) est-elle vraie, pas à la lumière d’une notion dogmatique quelconque mais à la lumière des besoins pratiques d’un changement social de notre temps ? Si les “fins politiques” dont Genevese nous met en garde contre et que Lynd embrasse ne sont pas les intérêts étriqués d’une nation ou d’un parti politique ou d’une idéologie, mais ces valeurs humanistes que nous n’avons pas encore atteintes, il est désirable que l’histoire serve des fins politiques.

  1. Nous pouvons montrer comment de bons mouvements sociaux peuvent mal finir, comment des leaders peuvent trahir leurs suiveurs, comment des rebelles peuvent devenir des bureaucrates, comme des idéaux peuvent devenir glacés et frigides. On a besoin de ceci comme correction à la foi aveugle que les révolutionnaires souvent donnent à leurs mouvements, leurs leaders, leurs théories, ainsi des acteurs futurs du changement social pourront éviter les pièges du passé. Pour utiliser la distinction de Karl Mannheim, l’idéologie est la tendance de ceux qui sont au pouvoir à falsifier, l’utopisme est la tendance de ceux hors du pouvoir à déformer. L’histoire peut nous montrer les manifestations de l’une comme de l’autre.

 

L’histoire devrait nous mettre en garde contre la tendance des révolutionnaires à dévorer leurs suiveurs, ainsi que les principes qu’ils professent. Nous devons nous rappeler de l’échec de la révolution américaine à éliminer l’esclavage et ce malgré les prétentions de la Déclaration d’Indépendance et l’échec de la nouvelle république de gérer justement les rebelles du Whiskey de Pennsylvanie malgré le fait qu’une révolution avait été combattue contre des impôts injustes. De la même manière, nous devons nous rappeler du cri de protestation contre les Français de la révolution dans son moment de trionphe par Jacques Roux et les pauvres de Gravillers, protestant contre les accapareurs et les profiteurs ou de Jean Varlet déclarant que “le despotisme est passé des palaces des rois au cercle d’un comité.” Les révolutionnaires, sans que cela n’atténue leur désir de changement, devraient lire le discours de Kroutchev au 20ème congrès du PCUS en 1956, racontant les cruautés paranoïaques de Staline.

Le point n’est pas de nous détourner des mouvements sociaux mais de faire de nous des participants critiques en montrant comment il est facile aux rebelles de se départir de leurs propres injonctions. Cela pourrait nous faire prendre conscience de nos propres tendances, de lire le discours de l’abolitioniste noir Theodore S, Wright à la convention d’Utica de 1837 à la société anti-esclavagisme de New York. Wright y critiqua l’esprit esclavagiste des abolitionistes blancs […]

L’histoire des mouvements radicaux peut nous rendre sensible a l’arrogance narcissique, à l’idolâtrerie aveugle de leaders, la substitution de dogme pour un regard attentif à l’environnement, au leurre du compromis quand les leaders d’un mouvement se retrouvent trop confortables avec ceux au pouvoir. Pour quiconque rendu joyeux par l’élection d’un socilaiste dans un état capitaliste, etc…

Pendant les discussions au Reichstag sur les mineurs en grève dans le bassin de la Ruhr (1905), le député Hue parla du program maximum du parti comme “utopique” et dans la presse socialiste de l’époque, il n’y a eu aucun symptome de révolte. A la première occasion sur laquelle le parti se démarqua de ses principes d’opposition inconditionnelle à toute dépense militaire, se contentant d’une simple abstention lorsque le premier crédit de 1 500 000 Marks fut voté pour la guerre contre les Hereros, cette remarquable inovation qui aurait sans nul soute provoqué tempête et fureur dans tout autre parti socialiste et d’une section de ses membres… cela ne fit se lever parmi les socialistes allemands que quelques protestations timides et éparses.

De telles recherches d’histoires de mouvements radicaux peuvent minimiser la tendance de rendre absolu ces instruments de partis, ces leaders de plateformes politiques qui doivent demeurer constamment sous observation. Que les révolutionnaires eux-mêmes sont sujets à la tradition et ne peuvent pas arrêter de penser à l’ancienne a été anticipé par Marx dans son remarquable passage d’ouverture de son “18 Brumaire de Louis Napolépn Bonaparte”:

“Les Hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas juste comme ils le désirent, ils ne la font pas sous des circonstances qu’ils ont choisi eux-mêmes, mais sous des circonstances trouvées directement, données et transmises du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants et juste lorsqu’ils semblent engagés à se révolutionner eux-mêmes et les choses, en créant quelque chose d’entièrement nouveau, c’est précisément dans ces époques de crise révolutionnaire qu’ils conjurent anxieusement les esprits du passé à leur service et leurs empruntent des noms, slogans de bataille, costumes afin de présenter la nouvelle scène de l’histoire du monde travestie de cet honneur du temps et de ce langage emprunté…”

Comment utiliser le passé pour changer le monde sans s’en encombrer, les techniques peuvent être affutées par une sélection judicieuse d’expériences passées ; mais l”équilibre délicat entre elles ne peut pas provenir seulement de données historiques, mais aussi d’une vision claire et focalisée des objectifs humains que l’histoire devrait servir.

L’histoire n’est pas inévitablement utile. Elle peut nous entraver ou nous libérer. Elle peut détruire la compassion en nous montrant le monde au travers des yeux du confortable ( “les esclaves sont heureux, écoutez-les chanter” ceci menant à “les pauvres sont heureux, regardez-les”). Elle peut opprimée toute résolution en agissant par une montagne de futilités, en nous divertissant dans des jeux intellectuels, par des “interprétations” prétentieuses, qui éperonne plus la contemplation que l’action en limitant notre vision dans une histoire de désastres sans fin et ainsi en faisant la promotion d’un retrait cynique des choses, en nous embrumant avec l’éclectisme encyclopédique des livres standards d’étude.

Mais l’histoire peut libérer nos esprits, nos corps, notre disposition à bouger, à nous engager dans la vie plutôt que de la contempler comme spectateur. Elle peut le faire en élargissant notre horizon, notre point de vue en y incluant les voix silencieuses du passé pour que nous puissions regarder au delà du silence du présent. Elle peut illustrer la folie de la dépendance aux autres pour résoudre les problèmes du monde que ce soit l’état, l’église ou tout autre bienfaiteur auto-proclamé. Elle peut révéler comment les idées ont été bourrées en nous par les pouvoirs de notre temps et que cela nous mène à étendre notre esprit au-delà de ce qui nous est donné. Elle peut nous inspirer en nous rappelant ces quelques moments du passé où les Hommes se sont vraiment comportés en êtres humains, prouvant ainsi que cela est possible. Elle peut aiguiser nos facultés critiques de façon à ce que même quand nous agissons, nous pensons aux dangers créés par notre propre désespoir.

Ces critères que je viens de discuter ne sont pas conclusifs. Ils ne sont qu’une ébauche de guide. Je pense que l’histoire n’est pas une cité bien ordonnée (malgré les belles étagères des bibliothèques), mais une jungle. Je serais un imbécile de clâmer que ma façon de voir est infaillible. La seule chose dont je suis vraiment sûr est que nous, qui plongeons dans cette jungle, avons besoin de penser à ce que nous faisons, parce qu’il y a un quelque part où nous voulons aller.

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Howard Zinn (1922-2010): Historien, professeur d’histoire contemporaine, professeur de science politique à l’université de Boston, activiste, dramaturge est sans nul doute un des historiens les plus influents du monde occidental. Chercheur, auteur prolifique, il était également un grand orateur pourvu d’une voix caractéristique et d’un sens de l’humour sec et grinçant qui rendait ses lectures et entretiens vibrants et excitants.

Zinn a relativement bien été traduit en français, ci-dessous une bibliographie non-exhaustive de son œuvre, classée de manière subjective dans l’ordre de ce qui nous apparaît être ses meilleures contributions (de ce qui a été traduit en français). Zinn disait toujours qu’il est impossible pour un historien d’être “objectif”, car la simple sélection de données historiographiques est déjà un bias en soi. Nous ne trahissons donc pas sa mémoire en classant son œuvre subjectivement…

Si vous voulez comprendre le pourquoi du comment de l’empire, le pourquoi le monde est régit par la dominance impérialiste américaine exercée crescendo depuis la fin du XIXème siècle…LISEZ HOWARD ZINN !

 

  • “Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours”, Agone, 2003
  • “L’impossible neutralité: Autobiographie d’un historien militant”, Agone, 2013
  • “Désobéissance civile: Sur la justice et la guerre”, Agone, 2010
  • “Se révolter si nécessaire, textes et discours de 1952 à 2010”, Agone, 2014
  • “Le XXème siècle américain: Une histoire populaire de 1890 à nos jours”, Agone, 2003

 

Pièce de théâtre:

  • “Karl Marx, le retour”, Agone, 2010
  • “En suivant Emma pièce historique en deux actes sur Emma Goldman, anarchiste et féministe américaine ”, Agone, 2007

 

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Vidéos entretiens et conférences (en anglais, sélection non-exhaustive en rapport avec l’article présenté):

 

Howard Zinn sur Résistance 71:

https://resistance71.wordpress.com/howard-zinn/

Petit abrégé d’histoire du pays du goulag levant (ex-USA) depuis la seconde guerre mondiale (Howard Zinn)

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“Les Etats-Unis ? C’est l’histoire d’une bande d’esclavagistes qui voulurent être libres. Alors ils ont tués plein d’Anglais blancs pour pouvoir garder leurs esclaves noirs africains et ils purent continuer à éliminer les hommes rouges, continuer à bouger vers l’Ouest pour aller voler les terres des Mexicains bronzés, ce qui leur donna un espace volé pour pouvoir plus tard bombarder nucléairement les jaunes. Vous savez ce que devrait-être le slogan de ce pays: ‘Donnez-nous une couleur, on l’éliminera !”

~ George Carlin ~

 

Une nation pacifique ?

 

Howard Zinn

 

Extrait d’une conversation avec Anthony Arnove sur le terrorisme et la guerre (2002)

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

[…] Vous ne pouvez pas dire aux Américians Originels (Indiens) que nous étions une nation pacifique alors que nous mouvions au travers du continent et nous engagions dans des centaines de guerres contre eux. Les Etats-Unis se sont engagés dans au moins vingt interventions militaires dans les Caraïbes dans les vingt premières années du siècle dernier (XXème siècle), de la seconde guerre mondiale à aujourd’hui, nous avons eu une interminable succession de guerres et d’interventions militaires.

Juste cinq ans après la fin de la guerre la plus désastreuse de l’histoire de l’humanité, après la seconde guerre mondiale, nous sommes en guerre en Corée. Ensuite, presqu’immédiatement, nous allons aider les Français en Indochine, suppléant plus de 80% de leur équipement militaire et bientôt nous sommes impliqués en Asie du Sud-Est. Nous bombardons non seulement le Vietnam mais aussi le Laos et le Cambodge.

Dans les années 1950, nous sommes aussi impliqués dans des opérations secrètes de renversement de gouvernements en Iran (1953) et au Guatémala (1954). De plus alors même que nous sommes impliqués par la suite au Vietnam, nous envoyons également l’armée en République Dominicaine. Dans cette période nous donnons aussi une énorme aide militaire à l’Indonésie, aidant ainsi le dictateur local Suharto, à mener une guerre interne contre son opposition au cours de laquelle plusieurs centaines de milliers d’opposants à son régime seront tués. Puis en 1975, le gouvernement américain apporte un soutien critique à la campagne féroce et brutale de mise au pas de la population du Timor Oriental, dans laquelle des centaines de milliers de personnes seront tuées.

Dans les années 1980. Lorsque Reagan arrive aux affaires, nous commençons une guerre secrète en Amérique Centrale, au Salvador et au Honduras, au Costa Rica et spécifiquement au Nicaragua, y créant une force contre-révolutionnaire les Contras, que Reagan appelle les “Combattants de la Liberté”.

En 1978, avant même que les Russes n’entrent en Afghanistan, nous envoyons secrètement des armes aux rebelles les moudjahidines. Certains d’entre eux deviendront par la suite les Talibans, les gens qui soudainement deviendront nos ennemis. Le Conseiller à la Sécurité Nationale du président Carter, Zbigniew Brzezinski, crânait alors qu’il savait que les Etats-Unis allaient “provoquer une intervention militaire soviétique” en Afghanistan. Ceci se produisit, provoquant une guerre qui dura 10 ans. La guerre fut dévastatrice pour les Afghans et laissa le pays en ruine. Dès que ce fut fini, les Etats-Unis se retirèrent. Les gens que nous soutenions, les fondamentalistes religieux prirent le pouvoir en Afghanistan et y établirent leur régime.

Presqu’aussitôt la venue aux affaire de George Bush Sr en 1989, il lança une guerre contre la Panama, qui tua plusieurs milliers de personnes. Deux ans plus tard, nous étions en guerre dans le Golfe, utilisant l’invasion du Koweït par Saddam Hussein (NdT: qui eut au préalable le feu vert de Washington et fut encouragé de le faire se faisant ainsi piéger…) comme excuse pour intensifier notre présence militaire dans la région et pour stationner des troupes en Arabie Saoudite, ce qui devint par la suite un des crimes principaux qui fit réagir Oussama Ben Laden et d’autres nationalistes saoudiens.
Puis, avec l’administration Clinton, nous avons bombardé l’Afghanistan, le Soudan, la Yougoslavie et encore l’Irak.

Pour que quelqu’un comme Bush nous appelle une “nation pacifique”, cela veut dire qu’il faille laisser de côté une bien grande portion de l’histoire.

Il est en fait juste de dire que depuis la seconde guerre mondiale, il n’y a pas eu de nation plus belliqueuse et activement engagée dans les conflits que les Etats-Unis.

[…] Pour nous faire entrer de nouveau en guerre (NdT: Après les attentats du 11 Septembre 2001), ils veulent nous faire agir comme si nous étions nés hier. Ils veulent que nous oublions l’histoire de nos gouvernements, parce que si vous oubliez l’histoire, c’est à dire si vous êtes nés d’hier, alors vous allez croire n’importe quoi. Comment croyez-vous que nous ayons ajouté le Texas, le Colorado, le Nouveau-Mexique, l’Arizona et la Californie aux Etats-Unis ? Parce que les Mexicains nous aimaient beaucoup et qu’ils nous les ont donné ? Nous avons acquis ces territoires suite à la guerre contre le Mexique et nous avons pensé que les Mexicains devraient être contents que nous n’ayons pas tout pris. Cette guerre contre le Mexique a commencé avec un mensonge. Il y a eu un incident à la frontière américain-mexicaine. Des troupes américaines allèrent en zone disputée et des gens y furent tués. Le président James Polk décréta que le sang avait coulé en terre américaine et les armées furent envoyées vers Mexico-City, peu de temps après nous avions la moitié du Mexique.

[…] Ainsi l’histoire peut-être utile. Elle peut vous en dire beaucoup sur votre gouvernement, au sujet des mensonges et de la tricherie perpétuelle. Si les gens savaient cette histoire, ils ne resteraient pas assis béatement à écouter un Bush parler et à s’émerveiller qu’il soit capable de lire.

[…] Le gouvernemnt nous dit qu’il est absolument déterminé à éradiquer les camps d’entrainement terroristes (NdT: créés par la CIA, MI6, Mossad, ISI et financé par les Saoudiens et pays du Conseil de Coopération du Golfe), mais ici aux Etats-Unis, la sinistre “École des Amériques” (NdT: autrefois basée au Panama) a entraîné et entraîne toujours des personnels qui s’engagent dans le terrorisme, elle entraîne des gens qui deviennent les organisateurs des escadrons de la mort en Amérique Centrale (NdT: technique de “contre-insurrection” développée par l’armée française lors de la bataille d’Alger de 1957 et que des cadres tortionnaires français comme le général Aussarès, enseignèrent à l’École des Amériques…).

Si vous mettez au mur des photos de classe de l’École des Amériques, vous aurez une une sérieuse galerie de terroristes internationaux, comme par exemple le chef des escadrons de la mort salvadoriens Roberto D’Aubuisson, qui prît par au massacre de 811 personnes à El Mozote en 1981, ainsi que beaucoup de généraux et de dictateurs qui passèrent dans les rangs de l’École des Amériques.

Vous savez, le dictateur panaméen Manuel Noriega est allé à l’École des Amériques, puis est devenu un employé de la CIA, puis soudainement est devenu un ennemi et un terroriste, alors nous sommes entrés en guerre contre le Panama pour le capturer.

Nous n’irons probablement pas de si tôt en guerre contre Henry Kissinger !

Les Etats-Unis se sont opposés de manière persistante à la création d’un tribunal international contre les crimes de guerre parce qu’il pourrait être utilisé contre les personnels du gouvernement américain et ses militaires…

Kissinger a écrit récemment qu’un tel tribunal serait un mauvaise idée ! Bien sûr que c’est une mauvaise idée, il pourrait bien être un des premiers à y être jugé. (NdT: N’oublions pas que Kissinger est le protégé et l’homme d’action de la famille Rockefeller…)

[…] Le gouvernement américain quel qu’il soit n’est clairement pas intéressé en une telle initiative.

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Sur les mouvements sociaux et la lutte anti-ségrégationniste dont Zinn fut un fervent activiste il dit ceci (toujours avec Arnove en 2002):

Pas en notre nom

[…]

Je pense que la chute de l’URSS il y a dix ans nous a donné une nouvelle opportunité de discuter au sujet du socialisme d’une façon qui ne serait pas entachée par le stalinisme, par un état policier et le goulag (NdT: qu’aujourd’hui en 2014, les Etats-Unis ont remplacé en devenant le Pays du Goulag Levant depuis 2001…). Nous pouvons retourner à cette fraîche vision du socialisme qui nous fut donnée avant l’avènement de l’URSS par des gens comme Eugène Debs, Helen Keller et Jack London. C’est une vision du socialisme qui peut inspirer les gens, qui a inspiré plusieurs millions de personnes dans ce pays à la fin XIXème et début XXème siècles. Je pense que nous avons de nouveau cette opportunité pour le faire.

Cela prendra pas mal de temps et d’éducation, il est clair que les gens n’ont aucune foi dans les institutions du gouvernement. La revue Business Week, qui n’est pas exactement un magazine prolétaire, a conduit une étude il y a plusieurs années, étude qui indiqua que les gens avaient un sérieux manque de confiance dans les entreprises et le gros business et spécifiquement celles qui infuencent la politique. Ce scepticisme montre l’aliénation qui existe et donc l’opportuunité qui existe aussi en ce moment pour projeter de nouvelles idées vers les gens.

La guerre a toujours diminué notre liberté. Quand notre liberté s’est étendue, cela n’a jamais été le résultat de guerre ou de quoi que ce soit le gouvernement aurait fait, mais toujours en résultat de l’action directe des citoyens. Le meilleur exemple de cela est l’histoire des afro-américains aux Etats-Unis, l’histoire de l’esclavage et de la ségrégation. Ce ne fut pas le gouvernement qui initia le mouvement contre l’esclavage mais les abolitionnistes noirs et blancs. Ce ne fut pas le gouvernement qui initia la bataille contre la ségrégation dans les années 1950 et 1960, mais le mouvement social des peuples du sud des Etats-Unis. Ce ne fut pas le gouvernement qui donna aux ouvriers la liberté de ne travailler que huit heures par jour au lieu de 12. Ce furent les ouvriers et les travailleurs eux-mêmes qui s’organisèrent en syndicats, firent grève après grève et firent face dans les rues à la répression de la police. Le gouvernement était de l’autre côté, le gouvernement a toujours été du côté des employeurs et des grosses entreprises.

La liberté des travailleurs, la liberté des noirs ont toujours dépendu des luttes du peuple lui-même contre le gouvernement. Donc, si on y regarde de près historiquement, nous ne pouvons certainement pas dépendre des gouvernements pour maintenir ou gagner nos libertés. Nous ne pouvons compter que sur nos propres efforts bien organisés.

Une autre leçon que nous enseigne l’histoire est que vous ne devez jamais dépendre de vos droits légaux. Ne croyez jamais que vous pouvez montrer un statut légal ou la constitution et dire: “Vous voyez, c’est ce qu’il y est dit et donc c’est ce que je vais avoir.” Parce que quoi que dise la constitution, quelque soit ce que disent les statuts, quiconque en fait détient le pouvoir en une situation donnée déterminera si les droits que vous avez sur le papier seront les droits que vous aurez de fait. Ceci est une situation très commune dans notre société. Les gens luttent pour avoir leurs droits, ils les obtiennent sur le papier, mais la réalité du pouvoir et de la richesse intervient et ces droits légaux ne veulent plus dire grand chose. Vous devez vraiment lutter pour qu’ils deviennent réels.

[…] Je pense que l’échec du système capitaliste pour résoudre les problèmes fondamentaux va devenir de plus en plus évident.

[…] Un système qui place les bénéfices des entreprises et des actionnaires au dessus de toute autre considération est voué à être exposé à l’échec. Je ne sais pas quand cela deviendra l’évidence même pour la vaste majorité du public américain mais cela est certain de se produire dans le futur.

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Source:

Terrorism and War”, Howard Zinn with Anthony Arnove, Open Media, 2002

Résistance politique et désobéissance civile: Surmonter les obstacles (Howard Zinn)

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Extraits de deux discours d’Howard Zinn: “Juste guerre” donné à Rome en Italie en Juin 2005 et “Surmonter les obstacles”, donné à l’université du Colorado en novembre 2006

Traduit de l’anglais par Résistance 71.

2ème partie

 

Surmonter les obstacles

 

Howard Zinn

 

(larges extraits d’un discours donné à l’université du Colorado en novembre 2006)

 

= Traduit de l’anglais par Résistance 71 = Janvier 2014 =

 

Je désire parler de la situation à laquelle nous devons faire face aujourd’hui et quels sont les obstacles que nous devons affronter pour agir contre elle. Dans une certaine mesure, je ne pense pas avoir à vous dire quelle est la situation aujourd’hui…

Nous savons tous que nous vivons dans un pays qui a été saisi par un groupe d’étrangers. Ils sont sans pitié. Ils ne se soucient absolument pas des droits de l’Homme, ils ne se préoccupent pas de la liberté d’expression. Oui, je me réveille chaque matin et je me sens dans un pays occupé. L’Irak est occupé, nous sommes occupés. Ces gens, vous savez de qui je parle, je n’ai pas besoin de citer de noms, sont des étrangers en ce qui me concerne.

[…]

N’est-il pas ironique que nous construisions un mur le long de la frontière de la Californie du Sud et de l’Arizona pour garder les familles mexicaines hors du territoire que nous leur avons volé lors de la guerre contre le Mexique de 1846-48. Je n’ai jamais entendu un député ou un sénateur mentionner ceci.

[…]

Je désire parler des obstacles idéologiques de notre culture qui se dressent devant tout changement. J’ai bien dit des obstacles de notre culture, parce que les obstacles ne sont pas dans la nature humaine, ils ne sont pas en l’homme lui-même. Les êtres humains ne veulent pas naturellement la guerre, ils ne veulent naturellement pas que d’autres humains soient traités comme des sous-hommes. Les êtres humains ne veulent naturellement pas ériger des murs pour les séparés d’autres humains. Tout ceci n’est qu’artifice culturel, ce sont des choses induites que nous apprenons. Ainsi je désire parler de certaines choses que nous apprenons et qui se dressent sur le chemin de la compréhension, qui se dressent sur le chemin de l’unification, qui se dressent sur le chemin du changement véritable.

Un de ces obstacles est celui de l’idée de la neutralité ou de l’objectivité ou du “Je suis ceci ou cela, je suis un avocat, un professeur, un ingénieur, je suis telle ou telle chose et je n’ai pas à prendre parti sur les choses qui se passent dans le monde aujourd’hui.” Si les gens de professions différentes ne prennent pas position sur les choses qui se déroulent aujourd’hui, alors cela laisse le champ libre à ceux qui prennent position sur ces choses, les gens de Washington. Mon argument est le suivant: Ce n’est même pas la peine d’essayer d’être neutre parce que vous ne le pouvez simplement pas. Quand je dis qu’on ne peut pas être neutre dans un train en marche, cela veut dire que le monde est déjà en train de bouger dans une direction donnée. Des enfants ont faim, des guerres se déroulent. Dans une telle situation, être neutre ou essayer de demeurer neutre, de rester en dehors des choses, de ne pas prendre position, de ne pas participer, est en fait collaborer avec quoi que ce soit qui se passe et permettre que cela se passe. Je n’ai personnellement jamais voulu être un collaborateur et j’ai en revanche toujours voulu participer au mouvement du monde et voir si je pouvais avoir un effet, un impact si petit soit-il.

Nous avons tous ce problème, nous sommes tous dans des professions où on nous demande d’être “professionnels” et “être professionnel” veut dire qu’on ne fait pas un pas en dehors de sa profession. Si vous êtes un artiste, vous me prenez pas position sur des problèmes politiques. Si vous êtes un professeur, vous ne devez pas amener vos opinions avec vous en classe. Si vous travaillez pour un journal, vous devez prétendre être impartial en présentant les nouvelles. Mais bien sûr tout ceci est une mascarade. Vous ne pouvez pas être neutre. Si vous êtes un historien et que vous avez été éduqué à croire que vous êtes un historien objectif, vous ne prenez pas position, vous présentez juste des faits comme ils le sont, vous vous trompez vous-même, parce que toute l’histoire qui est présentée dans les livres ou dans des conférences est une histoire qui a sélectionnée et éliminée une masse énorme de données. Quand vous faites, ou quelqu’un d’autre fait cette sélection, vous avez décidé ce qui est important ou pas. Ceci vient de votre point de vue. Donc, premièrement, il est impossible d’être soi-disant objectif ou neutre et deuxièmement, ceci n’est pas désirable, parce que nous avons besoin de l’énergie de tout le monde, nous avons besoin de toute l’intervention possible sur quoi que ce soit qui se passe.

[…]

Pourquoi les gens se laissent-ils berner si facilement ? N’ont-ils pas une source d’information qui pourrait leur dire ce qui se passe vraiment ? Leur permettrait de vraiment défier le gouvernement, de le contrôler, de vérifier ce que le gouvernement est en train de faire ? Qu’en est-il de la presse ? Les médias ? Dans un pays démocratique, bien informé, les médias sont la mouche du coche, ils jouent le rôle de représentant du public ; comme ils sont professionnels, c’est leur boulot d’être profesionnels au sujet de la collecte de l’information. Puis nous devons dépendre d’eux pour nous donner cette info ainsi que les analyses, le fond des affaires et la critique qui nous permettra à nous le public de défier ce qui se passe. Cela devrait se passer de cette façon en démocratie, dans un pays où nous aurions des médias démocratiques. Mais ce n’est pas le cas. Nous avons des médias qui sont contrôlés par un tout petit nombre de corporations très puissantes et on se rend compte que la même histoire est diffusée sur tous les médias le soir même… Vous allumez la télé, hop, Bush est là, vous changez de chaîne, il est toujours là, vous allez très vite sur une autre chaîne… il est toujours là. Vous éteignez la télé… Il est toujours là !

Après tout, les médias n’ont pas fait leur boulot, s’ils l’avaient fait, ils auraient sûrement rappelé au public le souvenir du procès de Nüremberg. Quand les Etats-Unis ont envahi l’Irak, les médias auraient pu nous rappeler que cela étaient une violation de la charte des Nations-Unies que d’attaquer un autre pays sans provocation, sans que celui-ci ne vous ait attaqué. C’est une violation de la loi internationale, une violation de la charte de base qui fut écrite après la seconde guerre mondiale. En fait: c’est un crime de guerre !

[..]

Donc si nous n’avons pas de presse pour nous informer, ni de partis d’opposition pour nous aider, alors nous sommes laissés seuls, ce qui est en fait une très bonne chose à savoir. C’est très bien de savoir qu’on est seul. C’est très bien de savoir que vous ne pouvez pas compter sur des gens sur lesquels on ne peut pas compter de toute façon. Mais si vous êtes seul, alors il est indispensable de connaître un peu d’histoire, parce que sans l’histoire vous êtes perdu. Sans l’histoire, n’importe qui avec un peu d’autorité peut se tenir devant un micro et vous dire: “Nous devons envahir ce pays pour telle et telle raison, pour la liberté, la démocratie, la menace à notre sécurité.” N’importe qui peut se mettre devant un micro et vous dire ce qu’il/elle veut et si vous ne connaissez rien de l’histoire, vous n’avez aucun moyen de vous référer à quelque chose de tangible.

[…]

Un jour j’étais dans une salle de classe pour enseigner l’histoire à une classe d’honoraires, il y avait environ une centaine d’élèves dans l’amphithéâtre et j’ai demandé: “Qui d’entre vous a déjà entendu parler du massacre de Ludlow ?… Du massacre de My Lai ?” Si je n’avais demandé qu’à propos de Ludlow, encore… Ok, oublions cela, mais My Lai ? Qui est bien plus récent, durant la guerre du Vietnam… Pas une seule main ne s’est levée. Non, cette sorte d’histoire n’est pas enseignée…

Il y a de plus un autre obstacle à notre enseignement, à notre compréhension, quelque chose dont nos écoles maternelles sont déjà emplies. L’idée que nous somme les meilleurs, que nous sommes les numéros 1 dans le monde, que nous sommes les meilleurs. Dans le language des scientifiques sociaux, cela s’appelle l’exceptionnalisme américain. Nous sommes l’exception de tout ce qui pollue les autres pays. Nous sommes les gentils du monde. Nous les sommes les boy scouts du monde. Nous aidons les autres pays à traverser la rue… Cette idée d’exceptionnalisme a commencé avec les puritains de la Nouvelle-Angleterre. Nous sommes la “cité sur la colline” etc, etc…

Un autre obstacle à une bonne compréhension et à l’activisme, l’idée aussi très engoncée dans notre culture, que nous les Américains avons tous un intérêt commun et une histoire commune ; que nous avons tous combattu dans une révolution contre l’Angleterre etc… que les pères fondateurs nous représentent tous et toutes. Cette idée que nous sommes une seule et même famille et que nous avons tous les mêmes intérêts.

Que dire du patriotisme ?, quand vous commencez à parler, à critiquer ce que fait le gouvernement et que vous commencez à être sceptique, on vous accuse de ne pas être patriote. Voilà un autre obstacle à surmonter. Le patriotisme ne veut pas dire soutenir le gouvernement. Le patriotisme veut dire soutenir les principes pour lesquels le gouvernement est supposé lutter. Lisez la déclaration d’indépendance. Elle vous dit que les gouvernements sont des entités artificielles. Ils sont créés par le peuple pour qu’il s’assure de certaines choses comme  un droit égal à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur (NdT: qui a depuis été remplacé par “droit égal à la vie, à la liberté et à la propriété”, cela en dit suffisamment long sur les intentions…) et d’après la Déclaration, lorsque le gouvernement devient destructeur de ces buts, et je cite le texte: “c’est le droit du peuple d’altérer ou d’abolir le gouvernement”. La Déclaration d’Indépendance est un document patriotique (NdT: comme l’était en France la déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1793, qui comportait un article 35 similaire à celui de la déclaration américaine concernant “le droit et le plus fondamental des devoirs” qu’est l’insurrection du peuple devant un gouvernement qui usurpe et abuse l’autorité…)

Dois-je vraiment parler du terrorisme ? Non. Vous savez tous ce qu’est le terrorisme. Vous savez que c’est une escroquerie. Comment pouvez-vous avoir une “guerre contre le terrorisme” ? La guerre c’est du terrorisme ! Cela devrait être clair et entendu depuis longtemps. Le 11 Septembre, Al Qaïda, Oussama Ben Laden, quelque part en Afghanistan… Tout cela est une escroquerie absolue. Rappelez-vous toujours que les gouvernements sont capables de bien plus de terrorisme que tous les IRA, Al Qaïda et OLP réunis.

[…]

Il y a eu plusieurs mois superbes lors de la Commune de Paris en 1871 où la démocratie a régné. Mais ils avaient besoin du soutien de la paysannerie dans les campagnes, parce qu’elle représentait toujours l’essentiel de la population. Ils venaient juste d’inventer les ballons à air, alors ils envoyèrent un ballon au dessus de la campagne et ils y larguèrent des tracts, des pamphlets, pour tous les paysans de France. Ces tracts avaient un seul slogan: “Nos intérêts sont les mêmes”. Voilà l’idée que nous devons diffuser autour du monde ; aux gens d’autres pays, aux peuples d’autres races en Afrique, en Asie.

Nos intérêts ne sont pas les mêmes que ceux des leaders politiques, des industriels, mais les intérêts des peuples sont convergents et nous allons finir par agir de la sorte.

Les dirigeants dépendent de notre obéissance, lorsque nous leur retirons cette obéissance, leur pouvoir disparaît. Il est très important que nous ayons toujours cela présent à l’esprit. Il est très important de nous rappeler que chaque petite chose que nous faisons aide. Nous n’avons pas à faire tous des choses héroïques. Tout ce que nous avons à faire, ce sont les petites choses et à un certain moment de l’histoire, des millions de petites choses s’assemblent et un grand changement se produit.

[…]

= * = * =

Source:

Arnove Anthony, “Howard Zinn Speaks”, Haymarket Books, 2012, ch.15, pp 207-223

 

 

Résistance politique: L’histoire pour confronter et mettre au grand jour les mensonges des gouvernements (Howard Zinn)

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Confronter les mensonges du gouvernement

 

Howard Zinn

 

Larges extraits du discours fait à l’assemblée générale de l’Unitarian Universalist Association, Boston, le 28 Juin 2003

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Note des traducteurs:

Replaçons ce discours dans son contexte. Les Etats-Unis ont envahi l’Irak depuis plusieurs mois sous le faux prétexte que Saddam Hussein possédait des armes de destruction massive. Comme aux jours de son activisme pour les droits civiques des noirs américains et du mouvement anti-guerre du Vietnam, Zinn reprit la route et saisît cette occasion pour parler au peuple américain de la longue histoire des mensonges des gouvernements dans les intérêts exclusifs de l’empire américain.

Ceci devrait raisonner aujourd’hui  également particulièrement aux oreilles des Français qui ont vu leur armée intervenir deux fois en moins de deux ans directement en Libye et au Mali sur des prétextes mensongers et de “lutte contre le terrorisme” totalement bidon, mais en fait pour des intérêts particuliers peu avouables dans les deux cas…

Ceci nous remet également en perspective ce que devrait être l’historiographie et la position de l’historien dans la divulgation des faits. Le dernier paragraphe de conclusion est superbe dans sa façon de mettre en perspective le travail de fourmi de tout à chacun. Le message d’un grand activiste de la seconde moitié du XXème siècle et du début du XXIème siècle (Zinn est décédé en janvier 2010), est le suivant: Il n’y a pas de petite contribution à une cause. Tout est nécessaire. En cela il avait fait  sienne cette phrase de Gandhi: « Ce que vous ferez sera sans doute insignifiant, mais il est nécessaire que vous le fassiez. »

Notre dossier Howard Zinn

Vive la Résistance !

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Que pouvons-nous apprendre de l’Histoire ? Je pars de la supposition que si vous ne connaissez rien de l’histoire, c’est comme si vous étiez né hier. Si vous étiez né hier, alors quiconque ayant une autorité peut vous dire devant un pupitre et un micro: “Vous devez aller en guerre”, pour telle, telle et telle raisons et en l’occurence, vous n’avez aucun noyen de vérifier quoi que ce soit. Mais l’histoire peut vous donner une perspective, elle ne peut pas vous dire ce qui est vrai ou faux à propos de quelque chose qui se passe aujourd’hui, mais l’histoire peut faire des suggestions; elle peut vous en dire assez pour que vous ayez le désir d’en savoir plus au sujet du dernier discours présidentiel en date par exemple. Elle peut vous suggérer le scepticisme et c’est ainsi qu’elle peut devenir très utile.

Par exemple, l’histoire peut vous induire en erreur avec la notion que vos intérêts et ceux du gouvernement sont les mêmes. Les philosophes politiques ont été on ne peut plus clair à ce sujet: c’est pour cela que les gouvernements existent. Rousseau l’a dit, les gouvernements sont établis pour un petit nombre de personnes. Adam Smith l’a dit, James Madison l’a dit dans ses “Federalist Papers”. Ils sont très clairs là-dessus. Le gouvernement n’est pas établi pour les gens (NdT: nulle part, pas seulement aux Etats-Unis…) et si vous connaissez un peu de l’histoire des Etats-Unis, vous ne croirez jamais que le gouvernement fut établi afin de servir nos intérêts à tous et ce malgré les mots inscrits dans le préambule de la constitution: “We, the people of the United States” (“Nous le peuple des Etats-Unis”). Ce ne fut pas “nous le peuple des Etats-Unis” qui a fait la constitution des Etats-Unis. Ce furent vingt-cinq hommes blanc riches qui se réunirent à Philadelphie et qui créèrent un gouvernement qui, pensaient-ils, servirait les intérêts des propriétaires d’esclaves, des marchands et des spéculateurs sur les terres de l’Ouest de la nation.

Ils voulurent un gouvernement qui pouvait-être capable de museler des rébellions. Ils étaient parfaitement conscients que peu de temps avant la convention constitutionnelle, il y avait eu une rébellion de fermiers dans l’Ouest de l’état du Massachussetts. Vous avez probablement entendu parler de la rébellion de Shay. Vous le savez à cause des examens à choix multiples que vois avez dû passer… Mais on ne vous apprendra pas la connexion qu’il y a entre la rébellion de Shay de 1786 et la convention constitutionnelle de 1787. Vous n’apprendrez pas cela dans vos classes d’histoire orthodoxe d’école. Mais le fait est que lorsque se déroula la rébellion de Shay, des milliers de paysans se rassemblèrent autour des tribunaux, bon nombre d’entre eux étaient des anciens combattants de la guerre d’indépendance (1776), parce que leurs fermes étaient saisies, leur bétail, leurs terres étaient saisis parce qu’ils ne pouvaient pas payer les impôts qu’on leur imposait (NdT: On ne parle plus des Anglais là, accablant le peuple d’impôts pour le roi, mais du gouvernement américain…). Le “on” étant les riches qui contrôlaient la législature de l’état du Massachussetts. Alors les paysans ont encerclé les tribunaux et ne voulaient plus laisser se faire les débats des mises aux enchères de leurs terres et de leurs biens.

C’était la démocratie en marche. C’est là que la démocratie prend vie, quand un grand nombre de gens se rassemble pour défier l’état et déclarer ce qu’ils veulent vraiment et comment les gens devraient véritablement vivre. C’est ce qu’ils firent dans l’Ouest du Massachussetts. Vous devriez lire les lettres que s’échangèrent les “pères fondateurs” après la rébellion de Shay. Leurs lettres ne traitaient pas du fait que “Oh, établissons un gouvernement qui sera pour et par le peuple”. Non. Ce n’est pas ce qu’ils ont dit. Leur idée était la suivante: “Nous allons établir un gouvernemernt qui maintiendra la loi et l’ordre.”

[…]

Ainsi la constitution ne fut pas établie pour représenter le peuple comme ces fermiers en lutte de l’ouest du Massachussetts, ou les esclaves, ou les autochtones, ou les autres gens, les sans rien, les non-propriétaires, ceux laissés pour compte.

Si vous ne connaissez rien de l’histoire, vous ne comprendrez pas cela et vous penserez sûrement que vos intérêts sont les mêmes que ceux du gouvernement. Vous pourriez penser que l’expression de la “sécurité nationale”, lorsqu’elle est utilisée par le gouvernement veut dire “votre sécurité”. Vous pourriez penser que la “défense nationale” veut dire “notre défense”. Mais ce que l’histoire peut vous enseigner est qu’il y a en fait différents intérêts dans la société (NdT: ce qui ne se produirait pas dans une société à gouvernement non-coercitif c’est à dire sans état…) et que nous aurions tout intérêt a bien comprendre ce que veut dire “nos intérêts” et en quoi ils sont si différents de ceux du gouvernement, ainsi nous serions capables d’agir en citoyens dans une démocratie et non pas comme de loyaux et obéissants serviteurs d’une élite qui se trouve être au pouvoir pour l’heure.

Si vous connaissez l’histoire, et que vous écoutez le président ou le ministre de la défense ou quiconque de ces types au gouvernement, vous connaitrez l’histoire de ces mensonges qui ont été dis par les leaders des gouvernements, spécifiquement sur le sujet de la guerre et de la participation à une guerre.

Note des traducteurs: Ici s’ensuit une liste des mensonges proférés par différents présidents américains pour convaincre le peuple que l’entrée en guerre était justifiée…

[…] Le président McKinley a menti à la nation: “Pourquoi allons-nous en guerre contre les Philippines ? Pour civiliser et christianiser les Philippins.” C’est ce qu’il dit alors. Et le président Woodrow Wilson (NdT: Le même président qui fit passer la loi sur le réserve fédérale de 1913, qui institua le cartel des banques privées qui recommença à prêter l’argent qu’elle imprimait au pays avec intérêt…): “Nous entrons en guerre (1917) pour rendre le monde plus sûr pour la démocratie.” Woodrow Wilson, un président avec un doctorat. Un docteur mentirait-il ? Non, c’est dur à croire, mais je pense que lorsque vous avez un peu vécu, vous apprenez qu’il n’y a aucune relation entre la moralité et un haut niveau d’étude. La liste est sans fin.

[…]

Ainsi il y a toujours une raison donnée pour entrer en guerre, que ce soit “sa destinée manifeste” ou pour “civiliser les gens” ou “pour stopper le communisme” ou bien maintenant bien sûr “pour stopper le terrorisme”. Ceci est toujurs très utile pour mobiliser un pays pour la guerre. Mais quand on regarde derrière ces raisons, par le prisme de la politique étrangère américaine et que l’on observe les véritables raison pour aller en guerre, vous trouvez toujours un dénominateur commun. Vous vous figurez que la véritable raison est l’expansion. L’expansion économique, territoriale, politique, pouvoir, puissance, impérialisme. Je n’aime pas beaucoup utiliser ce mot d’ “impérialisme” parce que seulement les “radicaux” l’utilisent, mais je trouve aussi que les défenseurs de la politique étrangère américaine utilisent aussi ce mot “impérialisme”. Ils disent: “Oui, nous sommes impérialistes et heureux de l’être.” Mais oui, derrière tout cela se trouve toujours l’expansionisme. S’emparer de la moitié du Mexique (1846-1848), combattre ces guerres sur l’autre moitié du pays contre les Indiens afn de sécuriser cette énorme expansion territoriale entre les océans Atlantique et Pacifique.

Puis aller dans les Caraïbes, ah oui… pour libérer les Cubains de l’Espagne. La guerre américano-espagnole (1898). Je me rappelle ce que j’ai appris à l’école: Les Cubains étaient opprimés par les Espagnols et nous y allèrent parce que nous allions libérer Cuba. Et bien nous avons libéré Cuba de l’Espagne, mais pas de nous. L’Espagne était virée, nous entrions. L’Espagne était hors de Cuba, et les entreprises américaines étaient entrées. Les chemins de fer et les banques et les bases militaires américaines ; nous avons même fait écrire une clause spéciale dans la constitution cubaine nous donnant le droit d’intervenir à Cuba dès que nous le jugeons bon. Nous y avons toujours une base, cette base vous savez: Guantanamo, nous avons toujours cette base navale à Cuba. Oui, c’est de l’expansionisme de A à Z Au delà de la guerre froide, au delà de la guerre contre le terrorisme.

Nous allons en Afghanistan (2001) de manière présumée pour y faire quelque chose au sujet du terrorisme, mais en fait nous ne faisons rien contre le terrorisme, mais nous réussissons à établir des bases militaires, non seulement en Afghanistan mais aussi aux pays alentours comme l’Ouzbékistan, le Turkménistan et tous les autres pays en “-stan” de l’Asie Centrale ; voilà ce que nous avons réussi à faire. C’est le dénominateur commun derriere toutes les affirmations que nous faisons pour aller en guerre.

Quand vous connaissez l’histoire, alors vous devenez très suspicieux sur tout ce qui est dit de nos jours. L’idée que l’impérialisme américain est différent: plus gentil, plus doux… Vraiment ?… Allez, vraiment ?… Il y a un professeur de l’école d’économie de Harvard qui a écrit: “Le 20ème siècle voit une nouvelle invention, une hégémonie mondiale, dont les lettres de noblesse sont le libre échange, les droits de l’Homme et la démocratie”. Un écrivain de la New Republic, Charles Krauthammer dit: “Nous sommes un impérialisme unique et bénin”, cela me rappelle ce que disait le secrétaire à la guerre Elihu Root, du temps de la guerre américano-espagnole et au temps de la conquête des Philippines. Ils disaient ceci (NdT: accrochez-vous bien, c’est authentique…):

Le soldat américain est différent de tous les autres soldats de tous les autres pays depuis le début du monde. Il est l’avant-garde de la liberté et de la justice, de la loi et de l’ordre, de la paix et du bonheur sur terre.”

[…]

Note des traducteurs: Zinn parle ici de la guerre d’Irak…

Oui, on s’est débarrassé d’un tyran, mais on ne s’est pas débarrassé des Etats-Unis, qui en fait soutenaient le tyran dans ses pires jours. Saddam Hussein était sans pitié et il a tué beaucoup de gens, mais si vous regardez de près la chronologie de son règne, vous verrez que ses pires tueries, ses pires atrocités se sont déroulées alors qu’il était un allié proche des Etats-Unis et que la plupart des fosses communes qui ont été découvertes remontent à 1991, quant à la fin de la guerre du Golfe, les Etats-unis ont vraiment donné le feu vert à Saddam pour détruire la rébellion chi’ite dans le sud du pays et c’est alors qu’ont été créés ces charniers du sud de l’Irak. Alors lorsque le peuple dit “Non à Saddam, non à Bush !” Ils pensent à leurs trésors nationaux qui ont aussi été détruits dans cette soi-disant “libération” de l’Irak.

[…]

Il y a toujours des gens qui se demandent ingénuement: “Comment se fait-il que tant de gens aux Etats-Unis déclarent leur soutien à Bush et que le reste du monde est totalement opposé à ce que nous faisons en Irak ? Et bien la réponse est assez simple: Le reste du monde ne regarde pas CNN ou Fox News.

[…]

Nous avons appris de l’histoire que nous ne pouvons absolument pas faire confiance au gouvernement, et pourtant dans le même temps, nous savons que le gouvernement a le pouvoir. Il peut faire ce qu’il lui plaît, il peut dépenser la richesse de la nation de la façon qu’il le désire, il peut envoyer des troupes où il le veut dans le monde. Il peut menacer plus de 20 millions d’Américains qui ne sont pas des citoyens. C’est juste une sorte de gentille division bureaucratique entre les citoyens et les non-citoyens, mais je suppose que nous sommes tous des êtres humains citoyens ou non-citoyens et il y a 20 millions de non-citoyens qui sont sujets à des détentions de durée indéfinie sans droits constitutionnels.

C’est le pouvoir du gouvernement et le gouvernemernt a le pouvoir d’affecter l’opinion publique par ses connexions avec les médias majeurs.

[…]

Pensez au début de la guerre du Vietnam, quand les 2/3 des Américains soutenaient la guerre en 1965. Deux ans plus tard, les 2/3 des Américains étaient opposés à la guerre. Que s’était-il donc passé ? Qu’est-ce qui a causé ce revirement d’opinion ?

Je pense que ce qu’il s’est passé dans ces deux années est la compréhension graduelle que le gouvernement mentait en permanence et pour tout. Une sorte d’information qui suintait au travers des failles du système de propagande. Une sorte d’osmose de la vérité qui commença à toucher de plus en plus de personnes à travers le pays. Lorsque les gens ont fini par réaliser qu’on leur mentait en long en large et en travers, comme c’est toujours le cas, le gouvernement perd alors sa crédibilité, sa légitimité et son pouvoir. Nous avons vu ceci se produire ces dernières décennies, en fait autour du monde pas seulement aux Etats-Unis. Les leaders de nations semblent être en contrôle, ils ont le pouvoir et d’un seul coup ils se retrouvent avec des millions de personnes dans les rues et vous voyez ces leaders faire leurs sacs et appeler des hélicoptères pour se faire évacuer. Nous avons vu cela aux Philippines, en Indonésie, au Portugal, en Espagne, nous l’avons vu en Allemagne de l’Est, en URSS et dans les anciens pays du bloc de l’Est. Et l’Afrique du Sud, où l’apartheid est tout puissant et puis Mandela sort de prison, l’apartheid est terminé, Mandela est président. Les choses peuvent toujours changer.

[…]

Le 15 Février (2003) quelque chose s’est produit qui n’était jamais arrivé auparavant dans l’histoire du monde. Nous ne savons pas exactement combien, mais 10, 12, 15 millions de personnes autour du monde se sont mobilisés et ont manifesté simultanément contre la guerre américaine en Irak. Ceci fut un évènement extraordianire, je pense que c’est ce que l’écrivain Arundhati Roy appelle “la mondialisation de la résistance”.

Tout acte infime que nous faisons, pour lequel nous nous engageons et ceux d’entre nous qui sont actifs au sein des mouvements sociaux le savent très bien, vous faites de toutes petites choses et vous pensez “bah, çà ne sert à rien, qu’est-ce qu’on va faire avec çà ? Qui va écouter ?” Vous faites ces petites choses, et cela ne semble pas fonctionner et puis plus de personnes font ces petites choses et ces petites choses se multiplient plus ou moins vite. Et à un certain point de l’histoire, des millions de petites choses minuscules, d’actes infimes apparemment inconséquents, se multiplient. Nous avons vu cela durant le mouvement des droits civiques aux Etats-Unis, puis dans le mouvement anti-guerre du Vietnam, puis dans le mouvement pour les droits des handicappés, puis des homosexuels. A un certain point tous ces petits actes se multiplient et quelque chose se produit, çà change. Nous devons toujours garder cela présent à l’esprit. Chaque petite action dans laquelle nous nous engageons, contribue à un phénomène mondial. Ne l’oubliez pas.

Merci de votre attention.

=  =  =

Référence:

 

“Howard Zinn Speaks”, Anthony Arnove, Haymarket Books, 2012, p.146-159

Le rôle de l’histoire dans la résistance politique… et inversement… (Howard Zinn)

Posted in actualité, documentaire, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, N.O.M, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique with tags , , , , , , on 22 juillet 2013 by Résistance 71

“Si la démocratie avait un sens, si elle devait aller au delà des limites du capitalisme et du nationalisme, ce ne viendrait pas, si l’histoire nous sert de guide, d’en haut. Cela viendrait des mouvements citoyens, éduquant, organisant, agitant, faisant grève, boycottant, maifestant et menaçant ceux au pouvoir de déranger la stabilité dont ils ont besoin.”

* * *

“Si la période coloniale de notre histoire constitue notre naissance et notre enfance, nous ne sommes pas nés ‘libres’. Nous sommes nés au milieu de l’esclavage, du semi-esclavage, de la pauvreté, du monopole foncier, des privilèges de classe et des conflits de classe; ceci n’est même pas le dire le plus durement que nous le pourrions, car l’histoire a toujours été écrite par les classes moyennes et supérieures et n’a que très rarement été capable de capturer ne serait-ce qu’un flash de la misère réelle de la vie de la classe d’en bas.”

~ Howard Zinn ~

 

Postface “Une Histoire Populaire des Etats-Unis” (Extraits)

 

Howard Zinn

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 depuis l’édition américaine de 2005 ~

 

[…] Lorsque je me suis mis à écrire ce livre, j’enseignais l’histoire et ce qui est pompeusement appelé la “science politique” depuis plus de vingt ans. La moitié de ce temps, j’ai été impliqué dans le mouvement des droits civiques dans le Sud (durant mon temps d’enseignement au Spelman College d’Atlanta en Georgie) ; puis il y a eu dix ans d’activisme contre la guerre du Vietnam. Ces expériences ne furent pas vraiment une recette pour la neutralité quant à l’écriture et l’enseignement de l’histoire.

Mais mon parti-pris a sans aucun doute été façonné bien plus tôt, par mon environnement familial, celui d’une famille ouvrière immigrante à New York, par mes trois années de travail comme ouvrier de chantier naval et par mes fonctions de guerre dans l’US Air Force sur le théâtre des opérations européen durant la seconde guerre mondiale, où je fus personnel navigant de bombardier. Ceci se passa avant que je fasse mes études universitaires sous la loi du GI bill of rights et que je commence à étudier l’histoire.

Dès le moment où j’ai commencé à enseigner et à écrire, je n’avais aucune illusion quant à “l’objectivité”, si cela voulait dire éviter un point de vue. Je savais qu’un historien (ou un journaliste, ou quiconque racontant une histoire) était forcé de choisir parmi un nombre infini de faits, ce qu’il devait présenter, ce qu’il devait omettre et que cette décision inévitablement reflèterait, consciemment ou non, les intérêts de l’historien.

[…]

Il n’y a pas quelque chose qu’on peut qualifier de fait pur, qui n’est pas sujet à interprétation. Derrière chaque fait présenté au monde par un enseignant, un écrivain, quiconque, il y a un jugement, une opinion. Le jugement qui a été passé en l’occurence est que ce fait est important et que d’autres, omis, ne le sont pas.

Il y avait des thèmes d’importance profonde pour moi que je ne trouvais pas dans les histoires orthodoxes qui dominaient la culture américaine. La conséquence de ces omissions n’a pas été simplement de nous donner une vue tronquée du passé, mais ce qui est plus important, de nous induire totalement en erreur au sujet du présent.

Par exemple, il y a le problème de classes. Il est prétendu, comme dans le préambule de la Constitution, que c’est “Nous, le peuple”, qui avons écrit ce document, plutôt que cinquante-cinq hommes blancs privilégiés dont les intérêts de classe demandaient un gouvernement fort et centralisé. Cette utilisation du gouvernement pour des objectifs de classe, pour servir les riches et les puissants, a continué tout au long de l’histoire américaine, jusqu’à ce jour. Ceci est travesti par un langage qui suggère que nous tous, riches et pauvres et classe moyenne, avons un intérêt commun.

[…]

Lorsque le président déclare joyeusement que “notre économie est forte et en bonne santé”, il ne reconnaîtra pas le fait que cela n’est pas vrai pour 40 ou 50 millions de personnes qui galèrent pour survivre, bien que cela soit modérément juste pour la classe moyenne et très juste pour le 1% des plus riches qui possèdent plus de 40% de la richesse de la nation.

Des étiquettes sont mises sur les périodes de notre histoire qui reflètent le bien-être d’une classe et ignore complètement le reste de la société. Quand j’ai étudié les archives du député Fiorello LaGuardia des années 1920 et qui représentait le district de East Harlem (New York), j’ai lu des lettres de femmes au foyer désespérées, leurs maris sans travail, leurs enfants affamés, incapables de payer leur loyer, et tout ceci dans la période dite de “L’âge du Jazz” ou des “rugissantes années vingt”.

Ce que nous apprenons du passé ne nous donne pas la vérité absolue sur le présent, mais cela peut nous inciter à scrutiniser plus avant les déclarations faites par les leaders politiques et les “experts” cités dans la presse.

L’intérêt de classe a toujours été masqué derrière le voile passe-partout de “l’intérêt national” ou de la “raison d’état”…

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Y a t’il un “intérêt national” quand juste quelques personnes décident d’une guerre et qu’un grand nombre d’autres personnes, ici et à l’étranger, sont tués ou mutilés en résultat d’une telle décision ? Les citoyens ne devraient-ils pas demander dans l’intérêt de qui faisons-nous ce que nous faisons? Dès lors, pensais-je, pourquoi ne pas raconter les histoires des guerres non pas vues par les yeux des généraux et des diplomates, mais par ceux du simple soldat, des parents qui reçoivent le télégramme bordé de noir, et même de “l’ennemi”.

Ce qui me frappa le plus lorsque j’ai commencé à étudier l’histoire, c’est de constater comment la ferveur nationaliste, inculquée dès l’enfance par les serments d’allégeance, les hymnes nationaux, l’agitation de petits drapeaux et la propagande réthorique, avait envahi les systèmes éducatifs de tous les pays, incluant le notre. Je me demandais à quoi ressemblerait la politique étrangère des Etats-Unis si on éliminait les frontières dans le monde, du moins dans nos esprits et si nous pensions que chaque enfant quel qu’il soit, est le notre. On ne pourrait alors plus lâcher de bombe atomique sur Hiroshima ou de napalm sur le Vietnam, ou faire la guerre n’importe où, parce que les guerres, spécifiquement en notre époque, sont toujours des guerres contres les enfants, et en fait, nos enfants.

Et puis il y a, même si nous voudrions l’effacer, le problème irréductible des races. Cela ne m’est pas apparu de suite quand je me suis immergé dans l’histoire, de constater à quel point l’enseignement et l’écriture de l’histoire étaient détournés par l’escamotage des personnes non blanches. Oui, les Indiens étaient là, puis ils étaient partis. Les noirs étaient visibles comme esclaves, puis libres, sont devenus invisibles. C’était une histoire de l’homme blanc.

Du CP au Doctorat, il ne m’a été donné aucune indication que l’arrivée de Christophe Colomb dans le nouveau monde initia un génocide sans précédent, dans lequel la population indigène d’Espagnola (NdT: Aujourd’hui Haïti) fut annihilée.

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Je fus invité en 1998 à faire un discours dans un symposium au Faneuil Hall historique de Boston au sujet du massacre. J’ai dit que je serai heureux de le faire aussi loin que je n’ai pas à parler du massacre. Mon discours ne fut pas au sujet du meurtre de cinq colons par les troupes anglaises en 1770; je pensais que je devais attirer l’attention sur quelque chose d’autre que ce qui avait servi de fonction patriotique pour plus de deux cents ans. Donc, je décidais de parler des massacres de gens qui n’étaient pas blancs et qui eurent lieu au cours de notre histoire, ce qui ne renforcerait pas le sentiment patriotique mais nous rappellerait la longue tradition et héritage de racisme dans notre pays, toujours couvant sous la braise et dont on doit faire attention.

Tous les élèves américains apprennent à l’école au sujet du massacre de Boston. Mais qui apprend du massacre de 600 hommes, femmes, enfants, vieillards de la tribu des Péquots en Nouvelle-Angleterre en 1637 ? Ou du massacre en pleine guerre de sécession de centaines de familles indiennes à Sand Creek, Colorado par l’armée américaine ? Ou de l’attaque par 200 cavaliers de la cavalerie US qui détruisit et massacra les occupants d’un village des Indiens Piegan dans le Montana en 1870 ?

Ce ne fut pas avant que je rejoigne la faculté du Spelman College d’Atlanta, une université pour jeunes femmes noires, que je commençais à lire les historiens afro-américains, qui n’apparurent jamais sur la liste des auteurs à lire lors de mes études doctorales, des auteurs tels W.E.B Du Bois, Rayford Logan, Lawrence Reddick, Horace Mann Bond ou John Hope Franklin. Nulle part dans mon éducation d’historien n’avais-je appris au sujet des massacres de noirs qui eurent lieu encore et toujours au cours de notre histoire, dans le silence retentissant d’un gouvernement national ayant juré sur la constitution de protéger les droits et l’égalité de tous.

Ce fut dans l’Est de St Louis en 1917 que se déroula une des émeutes raciales qui eurent lieu dans ce que les livres d’histoire blancs classifient de l’ère “progressiste”. Là, des travailleurs blancs, courroucés par la venue de travailleurs noirs, massacrèrent environ 200 personnes, provoquant un article de dénonciation retentissant de W.E.B Du Bois intitulé: “le massacre d’East St Louis” et qui fit dire à la célèbre artiste Joséphine Baker: “Rien que l’idée de l’Amérique me fait trembler de toute part et me donne des cauchemars.”

J’ai voulu, en écrivant ce livre, éveiller une plus grande conscience sur le conflit de classes, sur l’injustice raciale, sur l’inégalité des sexes et sur l’arrogance nationale.

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Oui, nous avons dans ce pays, dominé par la richesse des corporations et la puissance militaire et deux partis politiques antiques, ce qu’un conservateur appeuré a qualifié de “culture antinomique permanente”, défiant le présent et demandant un nouveau futur.

C’est une course à laquelle nous pouvons tous choisir de participer ou de juste regarder. Mais nous devons savoir que notre choix aidera au résultat final.

Je pense à ces mots du poète Shelley, récités entre elles par des ouvrières du textile de New York au début du XXème siècle:

« Rise like lions after slumber / Lever vous comme les lions au sortir de leur torpeur

In unvanquishable number ! / En nombre invincible !

Shake your chains to earth, like dew / Telle la rosée, secouez vos chaînes au sol

Which in sleep had fallen on you / Qui sur vous sont tombées en votre sommeil

Ye are many; they are few ! / Vous êtes nombreux; ils sont peu ! »

 

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Nous avons une question pertinente à poser, elle est la suivante:

 

OU EST LE HOWARD ZINN FRANCAIS ?…