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Résistance au colonialisme: Thomas Sankara, un héros de l’Afrique…

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Vie et combats de Thomas Sankara

 

Saïd Bouamama

 

19 Novembre 2014

 

Url de l’article original:

http://www.michelcollon.info/Vie-et-combats-de-Thomas-Sankara.html?lang=fr

 

« Notre révolution au Burkina Faso est ouverte aux malheurs de tous les peuples. Elle s’inspire aussi de toutes les expériences des hommes depuis le premier souffle de l’humanité. Nous voulons être les héritiers de toutes les révolutions du monde, de toutes les luttes de libération des peuples du tiers monde ». Thomas SANKARA, « La liberté se conquiert par la lutte », Discours à l’Assemblée générale des Nations unies, 1984. Investig’Action offre à ses lecteurs un extrait du livre Figures de la révolution africaine de Saïd Bouamama consacré à la figure révolutionnaire de Thomas Sankara.

Au sommet de l’OUA, en juillet 1987, le président du Faso lance devant ses homologues ébahis un mémorable discours qui restera dans l’histoire comme l’un des plus marquants manifestes contre les dettes injustes et illégitimes :

La dette s’analyse d’abord de par son origine. Les origines de la dette remontent aux origines du colonialisme. Ceux qui nous ont prêté de l’argent, ce sont eux qui nous ont colonisés. Ceux sont les mêmes qui géraient nos États et nos économies […].

La dette, c’est encore le néocolonialisme où les colonialistes se sont transformés en assistants techniques (en fait, nous devrions dire en « assassins techniques »). Et ce sont eux qui nous ont proposé des sources de financement […]. On nous a présente des dossiers et des montages financiers alléchants. Nous nous sommes endettés pour cinquante ans, soixante ans et même plus. C’est-à-dire que l’on nous a amenés à compromettre nos peuples pendant cinquante ans et plus.

La dette sous sa forme actuelle est une reconquête savamment organisée de l’Afrique, pour que sa croissance et son développement obéissent à des paliers, à des normes qui nous sont totalement étrangers. Faisant en sorte que chacun de nous devienne l’esclave financier, c’est-à-dire l’esclave tout court, de ceux qui ont eu l’opportunité, la ruse, la fourberie de placer des fonds chez nous avec l’obligation de rembourser. […]

Nous ne pouvons pas rembourser la dette parce que nous n’avons pas de quoi payer. Nous ne pouvons pas payer la dette parce qu’au contraire les autres nous doivent ce que les plus grandes richesses ne pourront jamais payer, c’est-à-dire la dette de sang […].

Quand nous disons que la dette ne saura être payée, ce n’est point que nous sommes contre la morale, la dignité, le respect de la parole. [C’est parce que] nous estimons que nous n’avons pas la même morale que les autres. Entre le riche et le pauvre, il n’y a pas la même morale » .

Moins de trois mois après, Thomas Sankara est assassiné. Il avait prévu cette possibilité en soulignant à Addis-Abeba la nécessite d’un refus collectif du paiement de la dette « pour éviter que nous allions individuellement nous faire assassiner ».

Et de prophétiser : « Si le Burkina Faso tout seul refuse de payer la dette, je ne serai pas la à la prochaine conférence. »

« ON PEUT TUER UN HOMME MAIS PAS DES IDÉES »

Sankara sait de quoi il est question lorsqu’il parle de la dette. L’expérience révolutionnaire du Burkina est menacée par les remboursements de cette dette, dont le poids est devenu insupportable alors que dans le même temps l’aide internationale chute de 25 % et l’aide bilatérale française passe de 88 millions à 19 millions de dollars entre 1982 et 1985 .

Ce cadre de contrainte conduit, des 1983, à une rigueur implacable que Sankara s’applique d’abord à lui-même et à ses proches. Le président du Faso ne dispose que de deux outils pour améliorer les conditions matérielles d’existence des plus démunis et financer le développement autocentré. Le premier est la baisse des dépenses de fonctionnement des services publics. Le second est la mise à contribution des seuls contribuables qui ont un revenu stable, les salariés urbains et en particulier les fonctionnaires. La hausse des cotisations sociales et taxes diverses s’appliquant aux fonctionnaires est constante. Journaliste spécialiste du Burkina Faso, Pascal Labazée estime à 30 % la baisse du pouvoir d’achat des salaires urbains entre 1982 et 1987 .

Petit à petit, les contradictions s’exacerbent entre les fonctionnaires et le pouvoir. Elles sont en outre entretenues par l’opposition. Le Syndicat national des enseignants africains de Haute-Volta (SNEAHV), dont plusieurs dirigeants sont membres du Front patriotique voltaïque, une organisation s’opposant au CNR se fait le porte-parole du mécontentement.

L’arrestation, le 12 mars 1984, de quatre dirigeants de ce syndicat pour « complot contre la sûreté de l’État » entraîne un mot d’ordre de grève pour les 20 et 21 mars. Dès le lendemain, le ministre de la Défense annonce sur les ondes le licenciement des 1 380 enseignants grévistes. La Confédération syndicale burkinabé (CSB), proche du PAI, reste pour sa part plus longtemps fidèle au régime révolutionnaire. Mais, se montrant plus revendicative à partir de 1984, lorsque le PAI rompt avec le CNR, elle est à son tour confrontée à la répression. Son secrétaire général est arrêté, l’accusation d’« anarcho-syndicalisme » entre dans le discours officiel et le président du Faso perd ainsi un de ses alliés les plus anciens et les plus importants. Confronte à cette grave crise sociale, Sankara explique ainsi son dilemme :

« Il y a un choix à faire. Ou bien nous cherchons à contenter les fonctionnaires – ils sont à peu près 25 000, disons 0,3 % de la population –, ou bien nous cherchons à nous occuper de tous ces autres qui ne peuvent même pas avoir un comprimé de nivaquine ou d’aspirine et qui meurent simplement quand ils sont malades » .

Si l’on peut comprendre que la priorité de Sankara aille à la seconde catégorie, la question du rythme des changements est plus discutable. Pour évaluer ce rythme, il manque au président du Faso un outil de liaison politique permanent avec les différents secteurs sociaux des classes populaires. La division des organisations politiques de gauche les empêche de jouer cette fonction politique. Sankara ne ménage pas ses efforts pour les faire converger mais, comme il l’explique en 1984, il ne veut pas reproduire les erreurs d’autres expériences révolutionnaires africaines :

« Nous pourrions, bien sûr, créer un parti tout de suite […]. Mais nous ne tenons pas à calquer, à reproduire ici naïvement, et d’une manière plutôt burlesque, ce qui a pu se faire ailleurs. Ce que nous aimerions, c’est d’abord tirer profit des expériences des autres peuples. […] Nous ne voulons pas qu’elle [l’organisation] s’impose de manière dictatoriale ou bureaucratique, comme cela a pu se passer ailleurs… Il faut qu’elle soit […] l’émanation d’un désir populaire profond, d’un vœu réel, d’une exigence populaire » .

Les CDR de leur côté ne peuvent pas non plus assurer cette fonction politique. Ce sont les militaires qui héritent dès le début du secrétariat général des CDR. Le capitaine d’aviation Pierre Ouedraogo, « un des amis de Sankara issus du cercle politique de la première heure » ( ), est nommé secrétaire général national des CDR. Il impulse une logique du changement « par en haut » tendant ainsi à transformer ces structures censées être de « démocratie directe » en simple « courroie de transmission ». Plus grave, les CDR sont instrumentalisés au service de la lutte au sein du CNR.

« Ainsi, résume Bruno Jaffré, les CDR ont incontestablement joué un rôle répressif en procédant à des arrestations arbitraires souvent sur ordre du secrétariat général des CDR. Ils ont aussi participé aux différentes offensives qui ont eu lieu contre les syndicats et servi de masse de manœuvre dans la sourde bataille que se livraient les différentes factions politiques pour le contrôle du pouvoir note. »

Les interventions du président du Faso en avril 1986, lors de la première conférence nationale des CDR, soulignent son inquiétude sur les nombreuses dérives de ces organismes. Il y dénonce certains CDR qui « deviennent de véritables terreurs pour les directeurs », épingle ceux qui « arborent tout un arsenal d’armes » et utilisent la menace et condamne ceux qui « ont fait des choses exécrables » et qui « ont profité de la patrouille pour piller note ».

Dans de nombreux villages, les CDR ne jouent pas non plus le rôle prévu et leurs élus sont soit les notables traditionnels, soit des hommes à leur service. Analysant l’évolution du pouvoir local villageois dans l’Ouest burkinabé, le sociologue Alfred Schwartz conclut à la continuité réelle sous l’apparence du changement, c’est-à-dire « à une subordination de fait du pouvoir “révolutionnaire” au pouvoir coutumier note ».

L’ampleur des changements effectués, le rythme intensif avec lequel les réformes sont menées, l’importance des efforts demandes, les rancœurs que suscitent ces bouleversements et l’absence d’élections toujours inquiétante dans un pays qui se revendique du « peuple » tendent à se coaguler pour nourrir une opposition diffuse qui gagne en audience et à reléguer au second plan les améliorations pourtant palpables pour la grande majorité. Quelques mois avant son assassinat, Sankara semble pourtant avoir acquis une vision plus réaliste de la situation. Dans son discours célébrant le quatrième anniversaire de la révolution, le 4 août 1987, il appelle à une pause des reformes afin « de tirer les leçons et enseignements de notre action passée pour […] nous engager davantage dans la lutte de façon organisée, plus scientifique et plus résolue » .

Sankara semble lui-même quelque peu dépasse par les événements, comme il le reconnaît avec humilité dans une interview télévisée :

« Je me retrouve un peu comme un cycliste qui grimpe une pente raide et qui a, à gauche et à droite, deux précipices. […] Pour rester moi-même, pour me sentir moi-même, je suis obligé de continuer dans cette lancée … »

Ces contradictions internes sont attentivement scrutées par les multiples adversaires extérieurs du régime sankariste. Du pouvoir malien, secoue par des agitations lycéennes et étudiantes en décembre 1985 et qui déclenche une nouvelle guerre contre le Burkina dans cette période, à celui de la Côte-d’Ivoire qui accueille les opposants burkinabé, nombreux sont les dirigeants des pays limitrophes que gène le bouillant président du Faso. La France, ancienne puissance coloniale, craint pour sa part ce dirigeant qui condamne ouvertement le franc CFA comme « une arme de la domination française » et la Francophonie comme « une stratégie néocolonialiste » .

Et qui, en plus de boycotter le sommet franco-africain de Lomé (novembre 1986), n’hésite pas à critiquer publiquement François Mitterrand. C’est le cas notamment lors de la visite officielle de ce dernier au Burkina Faso, en novembre 1986, lorsque Sankara critique, dans un style offensif qui rappelle le « non » de Sékou Touré à de Gaulle en 1958, la récente visite du président sud-africain Pieter Botha en France :

Nous n’avons pas compris comment des bandits comme [le guérillero angolais] Jonas Savimbi [et] des tueurs comme [le président sud-africain] Pieter Botha ont eu le droit de parcourir la France si belle et si propre. Ils l’ont tachée de leurs mains et de leurs pieds couverts de sang. Et tous ceux qui leur ont permis de poser ces actes en porteront l’entière responsabilité ici et ailleurs, aujourd’hui et toujours.

Certes, personne ne peut encore dire de manière certaine qui sont les commanditaires de l’assassinat de Sankara, le 15 octobre 1987, lors du coup d’État qui permet à Blaise Compaoré de prendre le pouvoir. En revanche, la question que Sankara lui-même posait à propos de l’assassinat du président mozambicain Samora Machel, décédé en octobre 1986 dans un accident d’avion, est pertinente dans son propre cas :

« Pour savoir qui a tué Samora Machel, demandons-nous qui se réjouit et qui a intérêt à ce que Machel ait été tué. » ( ) On ne peut alors que constater que la mort de Sankara et la politique de « rectification » lancée par Compaoré ont permit au système « françafricain », qui n’a cessé de se reproduire depuis les indépendances de 1960 (voir chapitre 6), de reprendre la main sur un pays qui risquait, sous l’impulsion de son révolutionnaire chef d’État, d’emmener ses voisins sur les chemins de l’insoumission.

Les causes qui ont fait émerger la révolution sankariste, à savoir l’oppression, l’exploitation et l’injustice, n’ayant pas disparu, il est peu probable que les principes que Sankara a tenté de mettre en pratique se perdent dans l’oubli. « On peut tuer un homme mais pas des idées », aimait-il lui-même à répéter.

Extrait du livre « Figures de la libération africaine. De Kenyatta à Sankara », Saïd Bouamama, Paris Zones, 2014.

Hommage à Thomas Sankara…

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En mémoire de Thomas Sankara, le Che Guevara africain

 

Mikhaïl Gamandiy Egorov

 

29 Septembre 2013

 

url de l’article original:

 

http://french.ruvr.ru/2013_09_29/En-memoire-de-Thomas-Sankara-le-Che-Guevara-africain-3200/

 

Il y a bientôt 26 ans était assassiné le « père de la révolution burkinabé », Thomas Isidore Noël Sankara. Un des plus grands dirigeants d’Afrique. En plus d’être un vrai révolutionnaire, Thomas Sankara était aussi et surtout un grand visionnaire, aussi bien pour sa nation que pour toute l’Afrique.

Né en 1949 dans la Haute-Volta (nom que portait le pays durant la colonisation) dans une famille catholique, il opte pour une carrière militaire. Il suivra une formation d’officier à l’Ecole militaire inter-armée (EMIA) de Yaoundé, au Cameroun, puis à l’Académie militaire d’Antsirabe, à Madagascar. Il devient en 1976 commandant du Centre national d’entrainement commando (CNEC).

Il sera nommé secrétaire d’Etat à l’information en septembre 1981, dans le gouvernement du colonel Saye Zerbo. Mais moins d’un an plus tard, il démissionnera en déclarant : « Malheur à ceux qui bâillonnent le peuple ! ». Il deviendra Premier ministre en janvier 1983 dans le gouvernement du médecin militaire Jean-Baptiste Ouédraogo (arrivé au pouvoir à la suite d’un putsch). Pourtant, quelques mois plus tard, il est limogé et mis aux arrêts après une visite dans le pays de Guy Penne, franc-maçon et conseiller de François Mitterrand pour les affaires africaines. Selon plusieurs sources, le limogeage et l’arrestation de Sankara n’étaient pas liés au hasard mais bien l’œuvre d’une intervention française en raison des idées progressistes de Thomas Sankara qui déplaisaient beaucoup à l’ancienne métropole coloniale.

Le 4 août 1983, un nouveau coup d’Etat place Thomas Sankara (déjà très populaire au sein de la population) à la tête du pays. Il forme dès lors le Conseil national de la Révolution (CNR) et définit son programme politique dans la lignée anti-impérialiste. Il change le nom du pays qui devient le Burkina-Faso, signifiant « la patrie des hommes intègres ». Il devient également l’un des principaux leaders du Mouvement des non-alignés bien qu’il sympathise ouvertement avec l’URSS (où il se rendit notamment en 1986). Il dénoncera fermement le colonialisme et le néo-colonialisme, notamment de la France, ainsi que les régimes africains servant les intérêts néocoloniaux (« les régimes clients »). Souhaitant à tout prix redonner le pouvoir au peuple, il créera durant sa présidence les Comités de défense de la révolution (CDR) qui permettront la participation de tous les citoyens aux prises de décision.

Cette politique de démocratie participative a permis de réduire considérablement des fléaux tels que la malnutrition, le manque d’eau (grâce à la construction massive de puits et retenues d’eau). Sa politique de « vaccinations commandos » a quant à elle permit de diminuer la propagation des maladies. Sans oublier la lutte contre l’analphabétisme, dont les résultats ont plus que convaincants (diminution de près de 20%). Par ailleurs, Thomas Sankara contribuera grandement à l’émancipation de la femme burkinabé, voulant à tout prix une place égale pour elle dans la société. Il luttera avec succès contre le tribalisme féodal et la désertification, combattra très efficacement la corruption et améliora l’agriculture. Autre fait majeur : il sera le seul président africain et un des rares au monde à vendre toutes les luxueuses voitures de fonctions de l’Etat afin de les remplacer par de modestes et basiques Renault 5. Il réduira les salaires des fonctionnaires dont le sien (dont une partie importante était destiné aux projets publics et aux œuvres caritatives). Lors de ses déplacements à l’étranger, il voyagera toujours avec ses collaborateurs en classe touriste.

Le problème est que malgré toutes ses réalisations pour son peuple et étant un vrai modèle pour les autres nations africaines, Sankara gênait considérablement les intérêts impérialistes. Il sera assassiné le 15 octobre 1987 lors d’un coup d’Etat organisé par un certain Blaise Compaoré, que Sankara considérait pourtant comme son propre frère, et qui prendra le pouvoir pour le monopoliser jusqu’à aujourd’hui, étant par la même occasion un des meilleurs agents du système mafieux de la Françafrique et un des acteurs principaux de la crise actuelle en Côte d’Ivoire.

A l’image de Patrice Lumumba en République démocratique du Congo, Thomas Sankara est et restera un martyr africain et un combattant acharné pour la justice. Autre point qui les rassemble : ils ont été tous deux assassinés par des pantins locaux sous les ordres et avec la complicité de forces extérieurs. En effet et selon plusieurs sources, dont le journaliste d’investigation italien Silvestro Montanaro qui a réalisé un célèbre film sur l’assassinat de Thomas Sankara (« Ombres africaines ») et a interviewé plusieurs personnalités influentes de l’époque, dont les proches de l’ex-président libérien Charles Taylor, qui affirment avec assurance l’implication de la CIA et des services secrets français dans cet assassinat. Peu surprenant, à dire vrai. De grands leaders progressistes inspirant leurs nations et même leurs continents finissent souvent soit assassinés, soit dans des geôles de ceux qui affirment « défendre la démocratie et les droits de l’homme partout et toujours »…

Une semaine avant son assassinat,Thomas Sankara avait déclaré : « On peut tuer un homme, mais on ne peut pas tuer ses idées ».C’est ce que les assassins oublient trop souvent, de même qu’une autre chose : les héros ne meurent jamais. Surtout dans les cœurs des millions d’hommes et femmes qui chérissent et continueront de chérir celui qui s’est toujours battu pour leurs droits. Quant à son combat, d’autres s’en inspireront et poursuivront certainement la lutte.

« Ceux qui veulent exploiter l’Afrique sont les mêmes qui exploitent l’Europe ! »

« Tuez Sankara, des milliers de Sankara naîtront !

« Le système néocolonial tremble quand le peuple devenu maître de sa destinée veut rendre sa justice ! »

Thomas Sankara

 

Hommage à Thomas Sankara

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Demba Moussa Dembele

 

26 Août 2013

 

url de l’article:

http://www.cameroonvoice.com/news/news.rcv?id=12205

 

Introduction

Le concept de développement endogène ou autocentré renvoie au processus de transformation, économique, sociale, culturelle, scientifique et politique, basé sur la mobilisation des ressources et des forces sociales internes et l’utilisation des savoirs et expériences accumulés par le peuple d’un pays. Il permet ainsi aux populations d’être des agents actifs de la transformation de leur société au lieu de rester des spectateurs de politiques inspirées par des modèles importés.

Si le développement endogène vise d’abord à compter sur ses propres forces, pour autant, il ne veut pas dire autarcie.

L’un des théoriciens éminents du développement endogène, le Professeur Joseph Ki-Zerbo, disait:

« Si on se développe, c’est en tirant de soi-même les éléments de son propre développement.» Autrement dit: « On NE développe pas. On SE développe. »

La conception de l’illustre Professeur a sans doute inspiré son jeune et charismatique compatriote. De fait, la Révolution sankariste fut l’une des plus grandes tentatives d’émancipation populaire et démocratique de l’Afrique post-indépendance. C’est pourquoi elle est considérée comme une expérience inédite de profonde transformation économique, sociale, culturelle et politique, comme en témoignent les formidables mobilisations de masse pour amener les populations à prendre en charge leurs propres besoins, avec la construction d’infrastructures (barrages, réservoirs, puits, routes, écoles) grâce au principe de : « compter d’abord sur ses propres forces ».

Pour Sankara, le développement véritablement endogène devait reposer sur un certain nombre de principes, parmi lesquels:

   – la nécessité de compter d’abord sur ses propres forces ;
   – la participation des masses aux politiques destinées à changer leurs conditions de vie ;
   – l’émancipation des femmes et leur implication dans le processus de développement;
   – l’utilisation de l’Etat comme instrument de transformation économique et sociale.

Ces principes forment la base des politiques mises en œuvre par Sankara et ses camardes entre 1983 et 1987.

A) Compter d’abord sur ses propres forces

Pour Thomas Sankara, compter sur ses propres forces voulait dire s’appuyer sur le peuple burkinabé pour qu’il pense son propre développement:

«Le plus important, je crois, c’est d’avoir amené le peuple à avoir confiance en lui-même, à comprendre que finalement, il peut s’asseoir et écrire son développement, il peut s’asseoir et écrire son bonheur, il peut dire ce qu’il désire et en même temps, sentir quel est le prix à payer pour ce bonheur»

Le premier Plan Populaire de Développement (PPD) allant d’octobre 1984 à décembre 1985, avait été adopté après un processus participatif et démocratique jusque dans les villages les plus reculés. Le financement de ce Plan était 100% burkinabé. Il faut noter que de 1985 à 1988, donc pendant la présidence de Sankara, le Burkina Faso n’a reçu aucune « aide » étrangère ni des pays occidentaux, France comprise, ni de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI). Il a entièrement compté sur ses propres forces et sur la solidarité de pays amis partageant la même vision et le même idéal.

La mobilisation populaire, surtout avec les Comités de Défense de la Révolution (CDR), et l’esprit de compter sur ses propres forces avaient permis d’accomplir 85% des objectifs du Plan! C’est ainsi qu’en un an, 250 réservoirs furent construits et plus de 3000 puits creusés. Sans compter les autres réalisations dans le domaine de la santé, de l’habitat, de l’éducation, de la production agricole, etc.

B) Refus de copier des « modèles » importés


Le concept de développement endogène et le principe de compter d’abord sur ses propres forces sont incompatibles avec l’acceptation de recettes importées. A ce propos Sankara disait :

« Nous rejetons catégoriquement et définitivement toutes sortes de diktats venus de l’étranger » et il dénonçait «les charlatans de toutes sortes qui ont cherché à vendre des modèles de développement qui ont tous échoué ».

Sankara savait bien de quoi il parlait. En fait, depuis les indépendances, les pays africains ont fait l’expérience d’une dizaine de « modèles de développement », mais tous venus de l’extérieur et qui se sont soldés par un échec lamentable, avec des coûts exorbitants pour le continent dans tous les domaines.

A ce propos, le Rapport 2011 de la Commission économique pour l’Afrique (CEA) dit ceci (page 91) :

«La conception de base et le mode de mise en œuvre de tous ces paradigmes viennent de l’extérieur de l’Afrique, même si chaque paradigme a eu de véritables disciples africains. Il est difficile de penser à d’autres grandes régions du monde, ces temps-ci où les influences extérieures sur les questions de la stratégie de base de développement soient aussi répandues»

L’échec de ces modèles confirme le vieux proverbe bambara, repris par le Pr. Ki-Zerbo dans un ouvrage qu’il a édité et publié par le CODESRIA, sous le titre La natte des autres. Selon ce proverbe :

« Dormir sur la natte des autres, c’est comme dormir par terre ».

Ce proverbe exprime une vérité historique, une profonde sagesse, à savoir qu’un modèle de développement imposé de l’extérieur n’a jamais et ne pourra jamais développer un pays, encore moins un continent.

C) Vivre avec ses propres moyens pour vivre libre

Compter sur ses propres forces signifie aussi accepter de vivre selon ses propres moyens en utilisant au mieux les ressources disponibles. C’est le gage de la dignité et de la liberté. Le président Sékou Touré, de la Guinée, n’avait-il pas eu l’audace, voire la témérité, de prononcer, en face du Général de Gaulle en 1958, cette phrase restée célèbre :

« Nous préférons la pauvreté dans la liberté à l’opulence dans l’esclavage».

Thomas Sankara  avait fait sien ce credo du grand tribun guinéen et reformulé d’une manière plus simple et directe la phrase du président Sékou Touré :

«Acceptons de vivre Africains. C’est la seule façon de vivre libres et dignes»

Mais pour « vivre libres et dignes », il faut pouvoir se nourrir soi-même et non dépendre de la mendicité internationale. Car un pays qui ne peut pas se nourrir lui-même risque inévitablement de perdre son indépendance et sa dignité. Sankara avait eu cette interrogation restée célèbre:

« Où est l’impérialisme ? Regardez vos plats quand vous mangez. Ces grains de riz, de maïs et de mil importés, c’est cela l’impérialisme. »

Pour éviter cela, Sankara insistait : « essayons de consommer ce que nous contrôlons nous-mêmes. »

C’est pour atteindre cet objectif qu’il avait mobilisé les paysans burkinabé pour atteindre l’autosuffisance alimentaire qui a permis de renforcer la confiance en soi et la dignité du peuple burkinabé. L’ancien Rapporteur des Nations-Unies pour le droit à l’alimentation, Jean Ziegler, a souligné que ce résultat avait été atteint par une redistribution massive des terres aux paysans combinée à la fourniture d’engrais et au recours à l’irrigation.

L’esprit de Sankara anime aujourd’hui les paysans africains qui se battent pour atteindre la souveraineté alimentaire en transformant les ressources locales et en contrôlant leur propre nourriture contre les OGM que les multinationales occidentales veulent déverser sur nos marchés.

Mais « vivre libre » implique aussi revaloriser les ressources locales pour répondre aux besoins des populations. C’est pourquoi Sankara avait mis un accent particulier sur la nécessité de transformer le coton produit au Burkina pour habiller la population. Le fameux « Faso Dan Fani », le vêtement local, était un exemple de cette transformation du coton pour le marché national. Sankara avait fait un vibrant plaidoyer pour le port du « Faso Dan Fani » au Sommet de l’OUA, plaidoyer salué par des applaudissements nourris des Chefs d’Etat africains.

Vivre libre veut dire encore éviter les pièges et humiliations de la prétendue « aide au développement » qui a plutôt contribué au sous-développement de l’Afrique et à sa grande dépendance. A ce propos, voici ce que disait Sankara :

« Bien sûr, nous encourageons toute aide qui nous aide à éliminer l’aide. Mais de manière générale, les politiques d’aide ont plutôt fini par nous désorganiser, par saper notre sens de responsabilité à l’égard de nos propres affaires sur les plans économique, politique et culturel. Nous avons pris le risque d’emprunter des voies nouvelles afin de réaliser un mieux-être. »

D) Libérer la femme et en faire un acteur central du développement

Un autre trait de génie de Sankara était d’avoir compris que le développement véritable serait impossible sans la libération de tous les groupes opprimés, à commencer les femmes. A cet égard, il disait :


« On ne peut transformer la société en maintenant la domination et la discrimination à l’égard des femmes qui sont plus de la moitié de la société… Notre révolution, durant les trois ans et demi, a œuvré à l’élimination progressives des pratiques dévalorisantes de la femme…Aussi celle-ci doit-elle s’engager davantage à produire et consommer burkinabé, en s’affirmant toujours comme agent économique de premier plan… Ensemble, nous devons toujours veiller à l’accès de la femme au travail. Ce travail émancipateur et libérateur qui garantira à la femme l’indépendance économique, un plus grand rôle social et une connaissance plus juste et plus complète du monde »

En effet, le développement, comme processus de transformation économique, sociale, politique et culturelle, ne peut devenir une réalité sans l’émancipation totale de la femme, la fin de toutes formes de discriminations à son égard et sa participation active dans le processus de transformation. Dans ce domaine encore, Sankara était très en avance par rapport à ses pairs africains et même par rapport à certains dirigeants occidentaux et institutions internationales.

De nos jours, des Nations-Unies aux pays les plus conservateurs, on célèbre bruyamment la « libération » de la femme, souvent plus folklorique que réelle. La lutte pour la libération de la femme est devenue un lieu commun, avec la création de l’ONU-Femmes, les lois sur la parité et d’autres mesures visant à l’émancipation économique, sociale et politique de la femme, autrement dit à son autonomisation.

Ici encore, l’histoire a amplement fait justice à la clairvoyance et à la vision stratégique de Sankara, qui était largement en avance sur son temps!

E) S’identifier avec les aspirations des masses populaires  

Pour Sankara, être révolutionnaire c’est donner la priorité à la satisfaction des besoins essentiels des masses populaires urbaines et rurales. C’est pourquoi il a cherché à se mettre à leur niveau, à épouser totalement leur cause, ce qui a été une des sources de conflits avec les franges de la petite bourgeoisie urbaine qui ne voulaient pas renoncer à leurs « privilèges ». Pour lui :

«On ne fait pas de révolution pour se substituer simplement aux anciens potentats renversés. On ne participe pas à la révolution sous une motivation vindicative ; « ôte-toi de là que je m’y mette ». Ce genre de mobile est étranger à l’idéal révolutionnaire d’août et ceux qui le portent démontrent leurs tares de petits bourgeois situationnistes quand ce n’est pas leur opportunisme de contre-révolutionnaires dangereux »

C’est que contrairement à ces petits bourgeois urbains, Thomas Sankara était en phase avec Amilcar Cabral qui appelait les intellectuels à se « suicider » pour ressusciter comme « travailleurs révolutionnaires » au service de leurs peuples.

Cabral disait : « la petite bourgeoisie révolutionnaire doit être capable de se suicider comme classe pour ressusciter comme travailleurs révolutionnaires complètement identifiés avec les aspirations profondes du peuple auquel ils appartiennent ».

C’est fidèle en cela que Sankara a essayé d’inculquer une autre mentalité à la petite bourgeoisie intellectuelle. Malheureusement, celle-ci était plus prompte à répéter des slogans révolutionnaires qu’à changer de comportement et de mode de vie. En fait, c’est l’un des défis majeurs de tout mouvement de transformation économique et sociale dans les pays africains. En effet, nombre d’intellectuels « révolutionnaires », une fois au pouvoir, tendent à tourner le dos au peuple et presque partout, ils ont engagé la course aux privilèges et à l’argent au détriment de la lutte pour la décolonisation des mentalités et la transformation des structures économiques et sociales héritées de la colonisation.

Une décolonisation au sens de Fanon : « La décolonisation, on le sait, est un processus historique …La décolonisation ne passe jamais inaperçue car elle porte sur l’être, elle modifie fondamentalement l’être, elle transforme des spectateurs écrasés d’inessentialité en acteurs privilégiés, saisis de façon quasi grandiose par le faisceau de l’Histoire…Dans décolonisation, il y a donc exigence d’une remise en question intégrale de la situation coloniale.»

Voilà l’objectif fondamental poursuivi par Thomas Sankara. Mais il s’est heurté à des forces d’inertie, comme la petite bourgeoisie « occidentalisée » qui constitue l’un des obstacles à toute politique de rupture visant à changer la société, les structures héritées de la colonisation. C’est cette force d’inertie qui explique en partie l’échec des partis de gauche en Afrique, notamment dans les pays « francophones ».

C’est cet écueil qui a finalement eu raison du processus révolutionnaire au Burkina Faso et contribué à créer les conditions qui ont abouti à l’assassinat de Thomas Sankara le 15 octobre 1987.

F) L’Etat comme instrument de transformation économique et sociale.

Sankara était communiste et avait une grande admiration pour les régimes socialistes, notamment Cuba pour laquelle il avait une grande admiration. Il savait que l’Etat était au centre des transformations accomplies dans ces pays.

En dehors de cela, il savait qu’un pays, à peine sorti de la longue et terrible nuit coloniale, ne pouvait se reconstruire sans un Etat actif et engagé. Donc, pour lui, l’Etat devait être au centre du processus de transformation économique, sociale et culturelle. Et c’est sous l’impulsion de l’Etat et de ses démembrements que les masses ont pu être mobilisées pour participer à la mise en œuvre du premier Plan de Populaire de Développement.

Mais quand, après son assassinat, le Burkina Faso s’est agenouillé devant la Banque mondiale et le FMI, l’Etat fut vilipendé et dépouillé de ses fonctions essentielles au profit du secteur privé étranger, avec les conséquences que l’on connaît. Ce recul de l’Etat a entraîné une dégradation des conditions de vie, comme partout dans les autres pays africains.

La faillite des programmes d’ajustement structurel (PAS) et l’effondrement du fondamentalisme de marché ont consacré le retour en force de l’Etat. C’est dans ce contexte que la CEA (2011) et la CNUCED (2007) ont exhorté les pays africains à bâtir des Etats développementistes, pour en faire des agents actifs de leur développement, à l’instar de ce qu’ont fait les « Tigres » et « Dragons » asiatiques ou les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud).

G) Solidarité contre l’asservissement et le pillage par la dette

A la veille de la fondation de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) en 1963, devenue Union Africaine (UA) en 2001, Kwame Nkrumah, premier Président du Ghana, leader visionnaire et figure emblématique du panafricanisme révolutionnaire, disait : « L’Afrique doit s’unir ou périr » !

En effet, face à des ennemis puissants et bien organisés qui tiennent à perpétuer leur domination sur l’Afrique pour continuer à piller ses richesses, seules la solidarité et l’union peuvent aider l’Afrique à préserver son indépendance. Panafricaniste convaincu et admirateur du grand dirigeant ghanéen, Thomas Sankara avait fait sienne cette déclaration pleine de vérité et de bon sens du Président Nkrumah. C’est pourquoi, Sankara, son dernier Sommet à Addis Abéba, en juillet 1987, avait apostrophé les leaders africains en leur demandant de former un front uni pour exiger l’annulation de la dette illégitime de l’Afrique, car :

« La dette sous sa forme actuelle est une reconquête savamment organisée de l’Afrique, pour que sa croissance et son développement obéissent à des normes et paliers qui nous sont totalement étrangers. Faisant en sorte que chacun d’entre nous devienne l’esclave financier, c’est-à-dire l’esclave tout court de ceux qui ont eu l’opportunité, la ruse, la fourberie de placer leurs fonds chez nous avec l’obligation de les rembourser. La dette ne peut pas être remboursée parce que d’abord si nous ne payons pas, nos bailleurs de fonds ne mourront pas. Soyons-en sûrs. Si nous payons, c’est nous qui allons mourir. Soyons-en sûrs, également.»

Le Burkina Faso fait partie de plus d’une trentaine d’autres pays africains, appelés « pays moins avancés » (PMA). Selon la CNUCED (2010), dans ces PMA, 6 personnes sur 10 vivent avec l’équivalent de 1,25 dollar par jour et près de 9 personnes sur 10 (88%) vivent avec l’équivalent de 2 dollars par jour ! Cela veut dire que ces pays ont besoin de retenir toutes leurs ressources pour les mettre au service de leur développement. Chaque sou qui sort de ces pays, sous forme de service de la dette ou de rapatriement de bénéfices, serait au détriment du bien-être de leurs populations. C’est pourquoi Sankara avait raison de dire que « si nous payons, c’est nous qui allons mourir ».

Et finalement, l’histoire lui a donné raison avec la décision d’annuler la dette des PMA et d’autres pays, après des campagnes internationales qui ont rendu hommage à Thomas Sankara et au président Fidel Castro pour avoir fait preuve de leadership, de courage et de clairvoyance en dénonçant une dette illégitime transformée en instrument de domination et de pillage des pays du Sud.

Toujours en liaison avec la dette extérieure du continent, Thomas Sankara fut l’un des rares dirigeants africains, sinon le seul, à avoir fustigé et rejeté les politiques d’ajustement de la Banque mondiale et du FMI, qui ont alourdi le fardeau de la dette et appauvri les pays africains. Son gouvernement avait refusé toute forme de collaboration avec ces institutions et rejeté leur « aide ». Il avait élaboré et mis en œuvre son propre programme d’auto-ajustement, qui avait bénéficié du soutien des populations qui comprenaient le bien-fondé des politiques et le sens des sacrifices demandés de tous, dirigeants et citoyens.

H)  La lutte pour la protection de l’environnement

En visionnaire, Sankara avait compris avant beaucoup d’autres, y compris dans le monde dit « développé », l’importance de la protection de l’environnement comme facteur indispensable à la survie même de l’Humanité. Des millions d’arbres avaient été plantés dans le but d’arrêter la désertification. Chaque évènement, baptême, mariage, était une occasion pour planter des arbres. Cela entraîna une mobilisation massive des populations qui ont compris le sens et la portée de telle décision: construire leur pays de leurs propres mains ! Voilà l’idée-force derrière la vision de Thomas Sankara.

C’est qu’il avait bien compris très tôt le coût économique et social que son pays risquait de payer du fait de la dégradation de l’environnement. C’est pourquoi l’un des axes majeurs de sa politique de développement a été la mobilisation des populations pour protéger leur environnement.

Sankara avait fait le lien entre le mode de production et de consommation capitaliste et la dégradation de l’environnement :

«Cette lutte pour l’arbre et la forêt est surtout une lutte anti-impérialiste. Car l’impérialisme est le pyromane de nos forêts et de nos savanes. »

Aujourd’hui, les énormes dégâts causés par le changement climatique, du fait du des émissions de gaz résultant du mode de production et de consommation des pays capitalistes, ont confirmé les prédictions de Sankara. Et son pays et le reste de l’Afrique, qui contribuent le moins à cette dégradation par une faible émission de gaz à effets de serre, risquent pourtant d’en payer le prix fort.

En guise de conclusion 


Incontestablement, Thomas Sankara était un visionnaire, un leader charismatique et un révolutionnaire sincère. C’est pourquoi il a laissé une empreinte indélébile sur la conscience collective des peuples africains et son action a eu une profonde résonnance au-delà de l’Afrique.

Il était en avance sur son temps. De nos jours, toutes les problématiques au cœur de son combat sont devenues des sujets au centre des débats au niveau national et international: la libération de la femme, la dette, la souveraineté alimentaire, la solidarité entre pays africains, la solidarité Sud-Sud, la protection de l’environnement, etc.

L’Union africaine et les institutions continentales cherchent à forger un nouveau paradigme de développement pensé et mis en œuvre par les Africains eux-mêmes. Cela était l’axe central du combat de Sankara et de certains de ses illustres devanciers.

Certes, comme toute œuvre humaine, celle de Sankara n’était pas parfaite. Elle est critiquable sur bien des aspects.

Mais ce qui est sûr c’est qu’il a montré la voie vers un Autre Développement possible qui s’appuie sur la mobilisation du peuple et la confiance en soi contre les idées reçues et les modèles importés. Sans aucun doute, c’est une voie semée d’embûches mais la seule qui permette de « vivre libre et digne ».

De même que Sankara avait repris les idées et le combat de ses illustres devanciers, de même d’autres sont en train de reprendre ses idées et son  combat, qui sont plus actuels que jamais car, « on ne peut pas tuer les idées », comme il le disait lors d’un discours à la mémoire de Che Guevara, une semaine avant son assassinat.

Thomas Sankara a physiquement disparu mais ses idées et son exemple vont continuer d’inspirer d’autres Africains pour poursuivre son combat et l’idéal pour lequel il a donné sa vie

En ce sens, Sankara n’est pas mort ! Il vit en chacun et chacune de nous!

Demba Moussa Dembele, Président d’Arcade

Présenté au Samedi de l’économie du 03 Aût 2013 au siège de la fondation Rosa Luxemburg à Dakar
En hommage à Sankara, à l’occasion du 30e anniversaire de la révolution du 04 Août 1983

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Liste des personnages cités:

Joseph Ki-Zerbo : historien burkinabé, théoricien du développement endogène. Il fut l’un des principaux auteurs de l’Histoire Générale de l’Afrique, publiée par l’UNESCO quand Amadou Makhtar Mbow en était le Directeur Général. Il est décédé en décembre 2006

Kwame Nkrumah : premier président du Ghana, un des principaux leaders du Panafricaniste et éminent révolutionnaire. Il est l’un des Pères Fondateurs de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) en 1963. Victime d’un coup d’Etat militaire fomenté par l’impérialisme anglo-américain, il mourra en exil. Mais l’Afrique et le Ghana le reconnaissent comme le leader incontesté de la lutte pour la Libération et l’unité de l’Afrique. Son Mausolée trône fièrement à Accra et sa statue au siège de l’Union africaine à Addis Abéba.

Amilcar Cabral : originaire de la Guinée Bissau, dirigeant du Mouvement pour l’Indépendance de la Guinée et du Cap-Vert contre le colonialisme portugais. Il fut assassiné le 20 janvier 1973 par des agents de l’Etat fasciste portugais. Cabral est l’un des théoriciens révolutionnaires les plus originaux en Afrique et dans le Tiers Monde

Sékou Touré : premier président de la République de Guinée, un des Pères Fondateurs de l’OUA. Décédé en 1984

Frantz Fanon : révolutionnaire et écrivain d’origine  martiniquaise, ancien élève d’Aimé Césaire. Il s’engagea aux côtés du peuple algérien dans sa lutte de libération contre le colonialisme français. Il est l’auteur du célèbre ouvrage les « Damnés de la terre », une des critiques les plus pénétrantes du système colonial. Décédé très jeune (il avait moins de 40 ans) emporté par une leucémie.