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Falsification historique: le cas de la non-épuration de la France de 1943 aux années 50 (avec Annie Lacroix-Riz)

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L’historienne Annie Lacroix-Riz

 

Ô toi, historien, qui d’encre non menteuse
Écris de notre temps l’histoire monstrueuse,
Raconte à nos enfants tout ce malheur fatal,
Afin qu’en te lisant ils pleurent notre mal,
Et qu’ils prennent exemple aux pêchés de leurs pères,
De peur de ne tomber en pareilles misères.
~ Ronsard, extrait du Discours des misères de ce temps, 1562 ~

 

La non-épuration de la France de 1943 aux années 50 : la leçon magistrale d’Annie Lacroix-Riz

 

Comité Valmy

 

29 septembre 2019

 

url de l’article original:

http://www.comite-valmy.org/spip.php?article11490

 

En marge de ses tentatives pour comprendre, ou plus modestement pour proposer quelques contrechamps aux discours dominants sur les crises internationales, prochetmoyen-orient.ch a choisi, cette semaine, de parler d’un livre-événement (1) dont la grande presse n’a pas parlé et, sans doute, ne parlera plus davantage. Certes, le maniement de cette somme de plus de 600 pages requiert une bonne musculation, mais aussi une lecture attentive, sinon symptômale, tant le sujet sonde en profondeur l’un des virages les plus obscurs de notre histoire contemporaine. Davantage encore, l’entreprise de l’historienne Annie Lacroix-Riz constitue une leçon magistrale de politique générale.

Si on ne la voit guère sur les plateaux de télévision, parce qu’elle passe plus de temps à déchiffrer les archives que dans les dîners en ville, Annie Lacroix-Riz n’est pas n’importe quelle historienne. Professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université de Paris-7, on lui doit nombre d’ouvrages importants, notamment : Le Vatican, l’Europe et le Reich ; Le Choix de la défaite ; De Munich à Vichy ; Industriels et banquiers sous l’occupation ; Les Elites françaises – 1940/1944 ; De la collaboration avec l’Allemagne à l’alliance américaine ; Aux origines du carcan européen – 1900/1960.

Annie Lacroix-Riz est aujourd’hui l’un de nos grands historiens de la Seconde guerre mondiale et de ses filiations à la fois plus anciennes et tellement actuelles. Impossible de résumer l’ouvrage, mais voyons plutôt quelques-unes de ses importantes découvertes.

« MIEUX VAUT HITLER QUE STALINE ! »

« Mieux vaut Hitler que Staline » : le mot d’ordre a non seulement inspiré bien des opposants au Front populaire – qui, de nombreuses façons, préparaient une débâcle de Mai 1940 acceptée comme une sorte de moindre mal avant de justifier Vichy et la collaboration avec l’occupant – ; mais il a aussi constitué l’un des fils rouges de la Libération, puis de la restauration de la France. Plus encore, la formule a aussi inspiré une machinerie à remonter le temps, servant à fabriquer une souveraine détestation de la Révolution française, de Robespierre et d’autres grands inventeurs de la République.

Sous les plumes de François Furet et Ernest Nolte notamment, la même machinerie a popularisé l’improbable équivalence entre nazisme et communisme théorisée par Hannah Arendt, confidente de Martin Heidegger qui venait de s’installer dans la chaire de philosophie qu’Edmund Husserl avait dû quitter pour fuir le régime nazi. Jusqu’à nos jours, cette imposture idéologique a survécu à travers les pantomimes médiatiques d’une « nouvelle philosophie » qui va traquer les « maîtres penseurs » initiateurs du Goulag, de Marx/Engels, de Hegel jusqu’à Platon et Aristote : leurs tentatives de « pensée totale » n’ayant été que de successives anticipations des totalitarismes de l’époque contemporaine.

Dans ce contexte idéologique très clivé, qui se transforme mais perdure depuis La Nuit de l’abolition des privilèges, les événements allant de 1943 aux années 1950 ont donné lieu à passablement de déformations, de contresens, sinon de trahisons. Durant cette période tourmentée, peut-on vraiment parler d’« épuration », celle promise sur les ondes de Londres et d’Alger contre les collaborationnistes et « assassins de patriotes » ? A l’appui d’une étude approfondie d’archives multiples, Annie Lacroix-Riz apporte les preuves que cette « épuration » n’a jamais eu lieu.

Alors que s’est imposée la fable dominante d’une « épuration sauvage » et spontanée persécutant les femmes coupables de « collaboration horizontale » – « femmes tondues » en place publique – et des notables ayant sciemment choisi Vichy et la collaboration avec l’occupant, le général de Gaulle et ses alliés politiques ont plutôt opté pour une « non-épuration » favorable au statu quo général des élites, inauguré par le Comité français de libération nationale d’Alger (CFLN). Cette posture bénéficia même à une multitude de criminels de sang tandis qu’étaient inquiétés nombre d’authentiques résistants !

Le mot d’ordre « Mieux vaut Hitler que Staline » survit aux conditions historiques de son émergence pour alimenter une mythologie (2) dont nous sommes aujourd’hui loin, très loin d’être sortis.

MYTHOLOGIES DE L’EPURATION

La première de ces mythologies recouvre les « approximations contemporaines sur la chronologie et les effectifs ». Selon Jean-Paul Cointet, il n’y aurait eu en France qu’un maximum de 1500 à 2000 collaborateurs « de sang », d’ailleurs exécutés « sommairement » en 1944 (avant ou après la Libération ?), pour dénoncer les parias, remplir les prisons, torturer, déporter, fusiller, massacrer, et parvenir à un bilan civil que la statistique officielle chiffra après-guerre à près de 150 000 morts. Les « pertes humaines » civiles furent fixées en mai 1947 à 30 000 fusillés, 150 000 déportés « morts ou disparus, sur un effectif (incluant une fraction des 766 000 travailleurs « déportés » en Allemagne) de 95 000 « déportés politiques » et de 100 000 « déportés raciaux ».

« Les recherches en cours nous rapprochent de cet effectif » , estime Annie Lacroix-Riz ; « les décès en Allemagne de travailleurs forcés (dont l’effectif total n’a pas varié depuis la statistique officielle de 1947) sont estimés à environ 30 000, soit moins de 5% du total déporté ; le chiffre de 75 000 déportés juifs fait consensus général. Celui des fusillés après condamnation atteint « sans doute 15 000 à 20 000 exécutés et massacrés », dont 36% de « communistes ». Encartés, c’est possible, FTP, c’est invraisemblable : ce pourcentage, avancé sans source, est incompatible avec la correspondance policière française et allemande, monomaniaque sur les FTP. Les « exécutés sommaires sont bien plus nombreux que les fusillés par condamnations », surtout dans les régions de « maquis puissants », auxquels s’ajoutèrent les liquidés en masse de « nettoyage des prisons au moment du départ des Allemands », et tant d’autres, tués « lors des libérations des villes, condamnés en France et exécutés en Allemagne », massacrés en masse de la fin de l’hiver 1943/44 à l’été 1944.

Elle conclut : « on peut évaluer le nombre de morts par balles dans une volonté de répression entre 15 et 20 000, sans compter les autres morts en camp de concentration et au combat. Bien plus nombreux : de combien ? Deux fois plus que les 20 000 condamnés ». Sur ces évaluations, la recherche n’a pas dit ses derniers chiffres…

Largement reprise par les historiens officiels de la Seconde guerre mondiale, une deuxième mythologie vise à réduire l’importance opérationnelle de la Résistance française. Exemple : Olivier Wieviorka, spécialiste déclaré de la Résistance française semble considérer que celle-ci n’a eu qu’un rôle militaire négligeable. Seuls les Anglais et surtout les américains auraient, depuis le débarquement de Normandie, assumé la dimension militaire du territoire français comme dans toute l’Europe occidentale. Annie Lacroix-Riz de commenter : « cette dépréciation de la Résistance et de ses combats attire logiquement les éditeurs champions de « l’épuration sauvage .. et de la réhabilitation de Vichy ».

De cette caricature témoigne l’un des ouvrages de la collection que dirige M. Wieviorka – Le Maquis des Glières -, de son ancien doctorant et disciple Claude Barbier. L’auteur s’y propose d’abattre le « mythe (du) maquis des Glières » ou de démontrer à la fois que « la bataille des Glières n’a(vait) pas eu lieu » et que les « réprimants « (sic) français des Glières étaient de braves gens, miliciens taraudés par « un cas de conscience », répugnant « à combattre aux côtés de la Wehrmacht ».

L’ouvrage, tiré en 2014 de sa thèse, devait valider le postulat de son directeur de recherches et éditeur sur la débilité militaire d’une Résistance française (surtout FTP) par ailleurs politiquement féroce : il était donc logique que les « miliciens ne (vissent) aux Glières que des partisans de Staline prêts à employer les méthode (du) NKVD pour assassiner des milliers d’officiers polonais » à Katyn sans les distinguer (…) des membres de l’AS (Armée secrète) » dignes de plus de ménagements.

La correspondance d’Otto Abetz, ambassadeur à Paris, exprime par exemple une grande inquiétude vis-à-vis des nombreux sabotages, assassinats ou « attaques perfides contre des soldats isolés » allemands perpétrés sur tout le territoire français. Et vers la fin de la guerre, le « commandant ouest » de la Wehrmacht, Gerd von Rundstedt, confirme lui-aussi la « gravité » de la situation pour les troupes allemandes dont les petites unités sont constamment attaquées « par des bandits en uniforme ou en civil », obligeant à mobiliser d’importantes forces de protection pour chacun de leurs déplacements.

Baptisée par Albert Speer – le ministre de l’armement de Hitler -, « l’armée des partisans », la résistance intérieure inquiéta assez les Allemands pour les convaincre de porter en France leurs troupes de 27 à 48 divisions entre novembre 1943 et avril 1944. En témoigne l’impressionnant bilan des FTP en matière de sabotages principalement dirigés contre le rail. D’avril à septembre 1943, en effet « 278 opérations contre les voies ferrées et les transports de troupes et de matériels allemands, avaient provoqué 138 déraillements, mettant hors d’usage 357 locomotives et 1698 wagons, et détruisant 38 wagons-citernes pleins d’essence ».

Les combattants patriotes responsables de ces attentats, rappelons-le, pratiquaient non des actes de terrorisme mais des « actes de guerre » définis comme tels par la jurisprudence du Comité de la France libre à Londres (qui s’était déclaré en guerre contre l’Allemagne en 1941).

Troisième mythe récurrent : le vieux distinguo entre « vilains SS » et une « Wehrmacht propre », légende que l’historiographie ouest-allemande a tardivement mais totalement liquidée pour l’Est occupé. Ce mythe s’était effrité à l’Ouest, contre les communistes et les juifs depuis l’été 1941. Il avait perdu tout son sens depuis 1943. Le Feld-Maréchal Hugo Sperrle et le général Gerd Von Rundsedt affichaient début 1944 la couleur dans « la guerre contre les partisans » conduite en France.

« SECTIONS SPECIALES » BLANCHIES

Retour à « l’épuration », engagée après la guerre sous le gouvernement gaulliste : le livre d’Annie Lacroix-Riz démontre qu’elle fut pratiquement inexistante, non en raison d’un climat de risque de guerre civile intérieure, ni de la menace extérieure soviétique, mais bien à cause d’un consensus établi à Alger entre le général de Gaulle et les Américains – pourtant à couteaux tirés (3).

A Alger, personne ne souhaitait une épuration massive de l’appareil économique, politique et militaire de Vichy. Annie Lacroix-Riz montre que, si des commissions d’épuration furent bien mises en place, ainsi que cela avait été prévu dès le début de l’Occupation au sein de la Résistance, elles furent aussitôt réduites à l’impuissance par différents subterfuges (absence de crédit, de personnel, non-transmission des dossiers, requalifications des chefs d’accusation, mesures dilatoires, etc.) avec l’assentiment des premiers ministres et hauts responsables de la Justice de la France libérée – dont François de Menthon, Pierre-Henri Teitgen et Robert Schuman.

A contrario, l’inventivité pour transformer les « épurables » en résistants semble ne pas avoir connu de limites. L’ardeur pour soustraire à l’examen des collaborationnistes notoires ou faire libérer ceux que les avocats décrivaient comme des « Français non coupables, injustement incarcérés » fut sans limite. Les efforts pour les disculper – qu’ils aient été responsables politiques, patrons de presse, banquiers, administrateurs de biens juifs, etc.) – se déployèrent sans relâche. Illustrés dans le livre par de nombreux extraits de lettres, de circulaires et autres, ils sont frappants de cynisme.

L’obstination des ministères et de la haute administration pour blanchir leurs membres donne une idée vertigineuse de la solidarité de « caste » ou de « classe » régissant alors la France de la Libération. Grâce à un système très ramifié de protections, peu de ceux qui devaient répondre « d’actes de trahison, collaboration avec l’ennemi et de menées antinationales » furent en effet condamnés. « Entre 44 et les années 1950 », souligne Annie Lacroix-Riz, « les pratiques d’Occupation indiscutablement établies ne pesèrent rien face aux témoignages dithyrambiques post-Liberationem, aux « certificats de résistance » ou médicaux, le plus souvent évidemment tarifés ».

Dans le domaine de ce blanchiment morbide, un seul exemple suffira, concernant l’appareil judiciaire : tous les dossiers des magistrats des « sections spéciales » qui avaient condamné à mort des résistants furent classés sans suite. Dans cette logique léviathanesque qui donne froid dans le dos, le cas de Maurice Papon est l’arbre qui cache la forêt !

Il faudra 17 années de batailles juridiques pour qu’il soit condamné le 2 avril 1998 à dix ans de réclusion criminelle pour complicité de crimes contre l’humanité pour les actes d’arrestation et de séquestration – lors de l’organisation de la déportation des Juifs de la région bordelaise vers le camp de Drancy d’où ils furent ensuite acheminés vers le camp d’extermination d’Auschwitz – commis lorsqu’il était secrétaire général de la préfecture de Gironde, entre 1942 et 1944. Mais, estimant qu’il n’existait pas de preuve que Papon ait eu connaissance – à l’époque – de l’extermination des Juifs, il fut acquitté pour toutes les charges de « complicité d’assassinat » et des « tentatives de complicité d’assassinat ».

Paradoxalement, ce furent les Résistants qui furent soupçonnés et attaqués. En 1948, le philosophe Vladimir Jankélévitch écrivait que sous l’égide de « la démocratie américaine » et du « libérateur de la France » (de Gaulle), « la défense de classe » avait « vite » permis aux « amis (français) du docteur Goebbels (…) redevenus les bien-pensants », de se remettre « de leur frayeur (…). Tout rentrait dans l’ordre », avec le retour en force de « l’ennemi numéro un : le communisme ». Il prévoyait aussi que « demain la Résistance devra(it) se justifier d’avoir résisté ».

LE « TOURNANT OBSCUR »

Dans sa jeunesse, l’auteur de ces lignes a eu la chance de partager l’amitié et les récits de plusieurs Résistants haut-savoyards. Issus des communautés de pêcheurs du lac Léman et des fermes de moyenne montagne, plus précisément de Rives (Thonon-les-Bains), d’Anthy-sur-Léman, de Meillerie et des villages de la Vallée Verte (Boëge), ces derniers avaient rejoint les Brigades internationales d’Espagne, se retrouvant intégrés à des unités républicaines soit de la FAI (Fédération anarchiste ibérique), soit du POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste/Trotskiste) et d’autres groupes.

Leur crédo unanime était d’interroger sans cesse l’arrestation de Jean Moulin et son remplacement à la tête du CNR (Conseil national de la Résistance) par le démocrate-chrétien Georges Bidault (nom de guerre : Bip), qualifié par eux de « tournant obscur », reprenant ainsi le titre des mémoires du révolutionnaire russo-belge Victor Serge. « Tournant », expliquaient-ils parce qu’après la « neutralisation » de Jean Moulin – qui avant d’être préfet de Chartres fut nommé par Pierre Cot sous-préfet de Thonon-les-Bains (c’est durant cette période qu’il noue une relation forte avec le Rassemblement universel pour la Paix/RUP soutenant les effort de la Société des Nations/SDN contre la guerre de Mussolini en Ethiopie puis en appui de la République espagnole) – s’ensuivit une reprise en main opérationnelle et politique de la Résistance.

Sous la direction de Jean Moulin, les mouvements gardent une grande autonomie opérationnelle, adoptant le plus souvent les techniques asymétriques de la guérilla. Une fois les opérations terminées, ils se replient dans des régions boisées et montagneuses, prenant soin d’éviter les confrontations massives et frontales. Pour l’occupant, les fragmentations fluides de cet ennemi invisible donc insaisissable sont redoutables. Dans ces circonstances, les groupes de maquisards cultivent toutes leurs spécificités politiques et projettent leur combat dans la perspective de la reconstruction du pays. Pour Churchill et une partie de l’entourage du général de Gaulle, cette situation est insupportable. Anticipant les évolutions de la résistance en Grèce où la majorité des mouvements ancrés à gauche identifiait Libération et révolution sociale, ou celle prévalant en Yougoslavie avec les partisans de Tito, le commandement allié – selon les amis de l’auteur – a clairement privilégié une reprise en main « politique » de la Résistance française au détriment de son efficacité opérationnelle.

Ainsi, les parachutages d’armes furent attribués seulement aux maquis jugés « sûrs », alignés sur les directives de Londres. « Assez rapidement après l’arrestation de Caluire, les MURs (Mouvement unis de résistance) imposèrent leurs vues par l’intermédiaire de jeunes officiers et cadres issus, pour la plupart, des Chantiers de jeunesse de Vichy », expliquaient mes amis ; « la consigne était claire : il s’agissait impérativement de mettre sous tutelle nos groupes de guérilla, une tutelle d’encadrement et de commandement militaire classique pour reprendre la main idéologique. Les résultats se révélèrent rapidement dramatiques. Poursuivant leur obsession de reconstituer des corps d’armée classique centralisés, les responsables des MURs offraient ainsi des cibles faciles pour l’armée allemande. Début 1944 et sans surprise, suivirent les désastres du plateau des Glières au-dessus d’Annecy et des maquis du Vercors au-dessus de Grenoble. L’important pour Londres était bien-sûr de neutraliser Jean Moulin qui aurait pu faire de l’ombre au général de Gaulle dans une France libérée ».

Le récit de mes vieux amis – aujourd’hui disparus – correspond en tous points aux résultats des recherches bénédictines d’Annie Lacroix-Riz.

JEAN MOULIN TRAHI PAR LES SIENS

Le paroxysme de l’ignominie et du déshonneur culminera avec « l’affaire Jean Moulin » : l’arrestation du créateur et chef du CNR à Caluire (dans la banlieue lyonnaise) le 21 juin 1943 par le nazi Klaus Barbie (chef de la section IV (SIPO-SD) des services de la sûreté allemande basée à Lyon), se soldera par son supplice et sa mort officiellement datée du 8 juillet 1943 en gare de Metz durant son transfert à Berlin.

Comme Jean Multon, résistant retourné par la Gestapo, René Hardy est arrêté par Klaus Barbie, mais relâché juste avant la réunion de Caluire où Jean Moulin doit réorganiser la direction des maquis après l’arrestation à Paris du général Delestraint, le 9 juin 1943. D’après Pierre Péan, « c’est certainement René Hardy qui a vendu Jean Moulin, sur l’incitation de hauts responsables du plus proche entourage londonien du général de Gaulle » (4).

Annie Lacroix-Riz : « Pierre de Bénouville, Fradin et Dubost au secours des collaborationnistes notoires. Bénouville, passé sans transition de la Cagoule d’avant-guerre au MSR d’Occupation, faux gaulliste inféodé à Allen Dulles (NDLR : patron de l’OSS-117 qui deviendra la CIA) et anti-communiste obsessionnel avait depuis la Libération fait l’objet de rapports de police forts complaisants (…). Ami de Frenay, chef de file avec lui de la cohorte bigarrée des protecteurs d’Hardy, Bénouville fit la pluie et le beau temps à la justice où régnait son ami Fradin. Il y avait porte ouverte depuis l’automne 1944 pour soustraire les plus grands coupables à la prison et au jugement, à commencer par ses amis de la Cagoule, d’Eugène Schueller à Jean de Castellance ».

Encore : « le rôle des deux chefs de Combat est d’une autre portée que celui des « traîtres » avérés Multon et Hardy. Il explique la cohésion du bloc anticommuniste soudé autour d’Hardy pour nier les preuves formelles entassées de 1943 à 1947 contre l’exécutant et ses donneurs d’ordres. Et ce, plusieurs décennies avant les aveux partiels de Barbie et Hardy en 1983 et de Bénouville en 1997/98 qui ont convaincu Péan de la responsabilité des chefs de Combat dans les arrestations du général Delestraint et Jean Moulin ».


Le « trombone » avant le « Condor »

Dès la Libération, le nazi Klaus Barbie fut recyclé dans les services spéciaux américains et protégé par les autorités de Washington au plus haut niveau. Comme les ingénieurs allemands – concepteurs des V1 et V2, ayant semé la mort dans les villes britanniques – se retrouvèrent à la NASA et dans les laboratoires de la bombe atomique américaine, Klaus Barbie et de nombreux autres nazis, criminels de guerre notoires, se recyclèrent dans les services secrets des Etats-Unis. On retrouvera plusieurs d’entre eux – dont Barbie -comme conseillers de la CIA au cœur du « plan Condor » : une campagne d’assassinats, de lutte anti-guérilla et de coups d’Etat menée conjointement par les services secrets du Chili, de l’Argentine, de la Bolivie, du Brésil, du Paraguay et de l’Uruguay au milieu des années 1970.

La leçon magistrale d’Annie Lacroix-Riz nous permet de relier et de comprendre ces événements, de la non-épuration à la domination d’une grande partie du monde : une grande leçon d’épistémologie historique et de politique générale. A lire bien-sûr, à faire lire et à diffuser le plus largement possible.

La semaine prochaine, nous poursuivrons notre rentrée studieuse en faisant retour aux Proche et Moyen-Orient avec un autre livre-événement très important : celui de Régina Sneifer (5) consacré à la « Grande Syrie » et au « Croissant fertile » d’Antoun Saadé, d’après les mémoires de sa femme Juliette. Safia Antoun Saadé, leur fille sera présente à la présentation-signature du livre de Régina Sneifer, le 26 septembre dès 18 heures dans les locaux des éditions Riveneuve – 85, rue de Gergovie, 75014 Paris (téléphone : 01 45 42 23 85 – M/Ligne 4/Alésia, M/Ligne 13/Plaisance). La rédaction de prochetmoyen-orient.ch y sera !

Richard Labévière 16 septembre 2019

1 Annie Lacroix-Riz : La Non-épuration en France de 1943 aux années 1950. Editions Armand Colin, août 2019.

2 Dans le sens de ce que Roland Barthes conceptualise dans ses Mythologies (Editions du Seuil, 1957), à savoir vider la réalité de sa dimension historique pour la transformer en une espèce de « nature éternelle » vouée au bons sens populaire, à la morale et à la haine du politique !

3 Eric Branca : L’ami américain – Washington contre De Gaulle 1940 – 1969. Editions Perrin, août 2017.

4 Entretiens avec Pierre Péan. Lire son livre : Vies et morts de Jean Moulin – éléments d’une biographie. Editions Fayard – 1998, abondamment cité (plus d’une vingtaine de fois) par Annie Lacroix-Riz.

5 Regina Sneifer : Une femme dans la tourmente de la Grande Syrie. D’après les mémoires de Juliette Antoun Saadé. Editions Riveneuve, septembre 2019.

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Lectures complémentaires:

Compilation Howard Zinn

Sutton_Le_meilleur_ennemi_quon_puisse_acheter

Sutton_Wall-Street_et_la_Révolution_Bolchévique

Dans ce livre, l’historien anglais Antony Sutton en 1976 (Professeur à l’université de Stanford), fait le boulot côté anglo-américain qu’Annie Lacroix-Riz a fait côté français avec ses recherches sur la collusion de la synarchie industrio-banquière française avec l’Allemagne nazie:

Sutton_Wall_Street_et_la_montée_d’Hitler

 


« La vraie passion du XXème siècle, c’est la servitude »
~ Albert Camus, 1957 ~

Résistance politique: L’histoire sous influence… Censure et propagande touchent les universités françaises

Posted in actualité, désinformation, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , on 16 février 2015 by Résistance 71

Le travail de recherche de l’historienne Annie Lacroix-Riz est autant remarquable qu’il est gigantesque. Certes spécialiste de l’entre deux guerres et de la seconde guerre mondiale, ses deux ouvrages « L’histoire contemporaine sous influence » (Le temps des Cerises, 2004) et « L’histoire contemporaine toujours sous influence » (Le Temps des Cerises, 2012), n’en sont pas moins des must à lire pour bien comprendre l’emprise du dogme néolibéral et de sa censure sur les sciences humaines en générale et l’histoire en particulier. Deux petits livres à lire toute affaire cessante pour bien comprendre comme histoire, recherche et narratifs sont contrôlés et de plus en plus verrouillés…

— Résistance 71 —

« Des relations, nouvelles par leur ampleur, se sont nouées entre historiens professionnels et la grande entreprise, privée ou publique, industrielle ou financière… « L’histoire d’entreprise, commente Jean-Christophe Féraud, est une arme médiatique pour fidéliser ses clients et gagner des parts de marché. » Les patrons n’en laisseront pas l’initiative aux historiens, aussi renommés fussent-ils… » (Annie Lacroix-Riz, « L’histoire contemporaine sous influence »)

 

L’impérialisme, stade suprême du capitalisme

 

Par Rosa Llorens – Le 14 février 2015
url de l’article:
http://lesakerfrancophone.net/limperialisme-stade-supreme-du-capitalisme/

 

L’historienne Annie Lacroix-Riz, spécialiste de la première moitié du XXe siècle, prononçait le 14 février, à la Sorbonne, une conférence intitulée: Partages et repartages du monde à l’époque des Première et Deuxième Guerres mondiales. Un point de vue marxiste-léniniste sur les rivalités inter-impérialistes.

Mais d’abord, elle a resitué son intervention dans le contexte universitaire et intellectuel français d’aujourd’hui, un contexte de censure proprement maccarthyste, où même les bibliothèques universitaires ne donnent accès aux étudiants qu’aux ouvrages d’une seule ligne politique, la ligne officielle. Alors que, sur l’histoire de l’URSS, le catalogue présente des livres de Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann (dont on connaît le sérieux et les compétences!), le bibliothécaire de Paris I Sorbonne a refusé l’achat d’un livre de référence, Les Guerres de Staline, de Jeffrey Roberts (publié en français en 2014 par les éditions Delga), en prétextant son défaut d’objectivité. Une pétition a été lancée, pour protester contre la censure à l’Université, qu’on peut trouver sur le site d’Annie Lacroix-Riz.

Ce climat, du reste, ne s’est pas installé d’un coup; cette censure, pas même étroitement anti-marxiste, mais dirigée contre tous les auteurs qui ne suivent pas la ligne atlantiste, sévit depuis les années 1980, et un épisode marquant s’est déroulé dans les années 1990: sur le refus de plusieurs éditeurs de faire traduire en français le livre d’Eric Hobsbawm, L’Age des extrêmes, histoire du court XXème siècle, le Monde diplomatique s’associa à une initiative privée pour le traduire et le publier, et l’ouvrage fut un grand succès de librairie.

Annie Lacroix-Riz, elle, prolonge la tradition marxiste, qui a fait la gloire, en d’autres temps, de l’Université française, et confirme l’impression qu’on ressent confusément: nous vivons une période d’obscurantisme, où les œuvres stimulantes, en littérature comme en histoire, ont du mal à se faire jour. Que peut apporter à la science un historien comme Christopher Clark qui, dans Les Somnambules, explique le déclenchement de la Première Guerre mondiale par les caprices ou les affaires de cœur des dirigeants, quand ce n’est pas par la sauvagerie consubstantielle au Serbe (voire «la culture de l’assassinat politique» chez les Serbes, selon la recension du Monde des livres, pour qui il s’agit d’une «recherche orientée, mais exemplaire dans son genre») ?

Annie Lacroix-Riz dénonce enfin l’orientation des manuels d’histoire du secondaire qui, en imposant la notion confusionniste de totalitarisme, qui amalgame nazisme et communisme, habitue les jeunes à ne rien comprendre à leur Histoire et à leur contexte historique.

Le fil directeur de la conférence est, lui, rigoureusement clair et argumenté, et appuyé sur l’ouvrage de Lénine, L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme : non, les dirigeants politiques ne se comportent pas en somnambules, ils ne déclenchent pas des guerres par inadvertance; les guerres sont tout, sauf absurdes (oublions les lieux communs à la Voltaire et Prévert). Les guerres du XXe siècle ont été des guerres impérialistes, commandées par une logique économique et géo-stratégique tellement forte qu’elle explique encore, après les guerres de 1914-1918 et de 1940-1945, celles d’aujourd’hui (celles qui sont en cours et cette Troisième Guerre mondiale qui est à nos portes et qu’on redoute de plus en plus).

En effet, Annie Lacroix-Riz insiste sur la constance des buts de guerre des deux grandes puissances impérialistes qui ont dominé le XXe siècle, l’Allemagne et les Etats-Unis. Pour la première, Fritz Fischer, en 1961, montrait, dans Les Buts de guerre de l’Allemagne impériale, l’identité de la politique extérieure du IIe Reich, de la République de Weimar et du IIIe Reich. L’Allemagne luttait déjà avant 1914 pour s’imposer en Afrique, dans l’Est de l’Europe et dans l’Empire ottoman (qui, en 1907, lui attribue la ligne de chemin de fer de Bagdad), et ces luttes sont déjà des luttes pour les minerais et le pétrole.

Quant aux Etats-Unis, ils se voyaient déjà comme la grande puissance mondiale au début du XXe siècle. Annie Lacroix-Riz remet les pendules à l’heure en ce qui concerne le mythe de l’isolationnisme des USA: d’abord, il inclut toute l’Amérique latine dans sa zone d’influence intérieure, et il n’exclut pas qu’elle en sorte quand la situation est favorable; ainsi, en 1899, on s’insurge, aux USA, contre le monopole que les Européens se sont taillé en Chine.

Mais le point essentiel de la conférence, c’est l’implication des USA en Europe et leurs relations traditionnellement complexes avec l’Allemagne qui, à l’issue de la Première Guerre mondiale, leur sert à la fois de cheval de Troie et constitue pour eux un sérieux rival. Cet axe USA/Allemagne affaiblit les deux autres impérialismes, français et anglais, qui, en 1918, sont déjà épuisés et ne joueront plus qu’un rôle secondaire. Dès 1918, l’Allemagne, appuyée par les USA, part à la conquête des pays baltes et de l’Ukraine (riche, outre sa situation stratégique, de blé, fer, charbon) ; la famine de 1920-1921 lui permettra, sous couvert d’opération humanitaire, d’avancer ses pions.

Ainsi, le vaincu apparent, l’Allemagne, est en fait le vrai vainqueur. A partir des années 1920, l’Angleterre et la France, qui ne sont plus en mesure de développer leurs propres intérêts en Europe centrale, se retrouvent, du fait de l’imbrication des intérêts industriels et financiers, les alliés de l’Allemagne. Cette situation les conduira à la politique des concessions à l’Allemagne : en 1935, l’Angleterre lui reconnaît le droit à une marine de guerre, égale au tiers de la sienne, ce qui permettra à l’Allemagne de préparer la guerre contre la Russie dans la Baltique. Puis ce sera le lâchage de la Tchécoslovaquie, dont le Français Schneider contrôle pourtant la sidérurgie, mais il préfère céder Skoda à Krupp, et ce sont les accords de Munich en septembre 1938. En Espagne, c’est l’Angleterre qui joue un rôle de premier plan dans la métallurgie et les chemins de fer, mais elle aussi s’incline devant l’Allemagne. Ce n’est qu’en 1939 que l’exacerbation des rivalités entre Allemagne et USA les contraindra à choisir entre les deux.

Il faut cesser de voir la Deuxième Guerre mondiale comme une belle histoire de lutte anti-fasciste. C’est encore une guerre pour les ressources énergétiques et, là encore, les deux grands impérialismes ont le même objectif : l’Ukraine et, au-delà, la Russie. L’Allemagne essaie de l’atteindre par sa puissance militaire, et les USA par leur puissance financière : pendant que les belligérants s’usent, les USA, eux, s’enrichissent et, comme en 1918, ils n’interviendront militairement que le plus tard possible, une fois l’issue acquise, grâce à Stalingrad et au sacrifice de 20 millions de Soviétiques (on ne le répétera jamais assez face aux tentatives de réécriture de l’Histoire, comme celle du responsable polonais qui attribuait la libération d’Auschwitz aux Ukrainiens!). Dès ce moment, les USA visent à arrêter l’avance de l’Armée rouge, et préparent, dès avant la défaite de l’Allemagne, la future guerre contre l’URSS.

Ce retour en arrière est essentiel pour comprendre la situation actuelle : nous sommes, dit Annie Lacroix-Riz, dans une situation finlandaise: comme, en 1939, on avait lancé la Finlande contre l’URSS, on lance aujourd’hui l’Ukraine contre la Russie. Et comme alors aussi, Allemagne et USA, tout en étant alliées et complices, s’affrontent sur tous les terrains, comme elles se sont affrontées en Yougoslavie dans les années19 90 (voir Michel Collon, Poker menteur. Les grandes puissances, la Yougoslavie et les prochaines guerres, 1998).

L’impérialisme, stade suprême du capitalisme: toutes les époques de crise présentent les mêmes caractères économiques et politiques, mouvement de concentration du capital, impérialisme virulent, extrême violence dans les rapports politiques et sociaux, renforcement de la propagande, corruption exacerbée. La baisse de la part laissée aux salaires, même si elle descendait à zéro, comme dans les camps de concentration, ne suffira pas à inverser la baisse tendancielle du taux de profit. Selon Annie Lacroix-Riz, le capitalisme, comme le féodalisme avant lui, est moribond parce qu’il ne permet plus le développement des forces productives. Face à cette situation critique, et à ce qui nous attend encore, il faut que le plus grand nombre possible de citoyens comprenne ce qui se joue autour de nous.

Rosa Llorens

Rosa Llorens est normalienne, agrégée de lettres classiques et professeur de lettres en classe préparatoire.

Histoire politique… « Aux origines du carcan européen » (Annie Lacroix-Riz)

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Les piètres fondateurs de l’Europe, ces héros que nous célébrons, scrutin européen oblige

 

Jacques-Marie Bourget

 

16 Mai 2014

 

url de l’article:

http://www.afrique-asie.fr/menu/actualite/7647-les-pietres-fondateurs-de-l-europe-ces-heros-que-nous-celebrons-scrutin-europeen-oblige.html

 

A lire absolument : « Aux origines du carcan européen (1900-1960) » d’Annie Lacroix-Riz*

 

Annie Lacroix-Riz fait penser à Eric Hobsbawm le géant anglais de l’histoire, spécialiste des nations et du nationalisme. Un exemple : en 1994 ce savant écrit « L’Age des extrêmes », un livre qui vous cloue à la vérité, sans doute comme Archimède à l’instant de crier « Eureka ». Pour Hobsbawm, le XXe siècle n’a pas duré cent ans mais rien que soixante quinze, de 1914 à 1991. Avant la « Grande guerre », le XIX e achève son temps en piétinant son successeur, et après la « Guerre du Golfe », le XXIe est déjà à l’appel. L’historien anglais est fâché avec les calendriers même s’il a sa façon de les remettre à jour. Et qu’est-il arrivé à ce bouquin qu’on doit toujours tenir dans sa valise en cas d’exode ? En France rien. Il a fallu que Le Monde Diplomatique se mobilise pour qu’Hobsbawm soit traduit et édité par Complexe. A Paris, la camarilla qui tient la publication des livres d’histoire n’entendait pas livrer le point de vue de ce britannique. Pour eux disqualifié puisque marxiste, donc paléo et forcément complice du Goulag.

Annie Lacroix-Riz vit la même aventure au sein même d’une « communauté » réduite au caquet, celle de nos historiens officiels qui écrivent leurs œuvres en direct à la télévision, assis sur les genoux de BHL. En général ils ont un passé de durs militants du PCF et, comme tous les convertis, sont devenus des Savonarole. Tant pis, la chercheuse a une bonne réputation sur le reste de la planète et chez les anglo-saxons, même auprès de ses confrères les plus réacs. Ce que ces chercheurs apprécient c’est la capacité de travail de cette dame qui mange un sandwich dans les archives et finit par y dormir. Elle lit tout dans toutes les langues, avec Lacroix-Riz nous sommes dans la brutalité des faits, ses citations font des ses lecteurs les témoins de l’histoire.

Elle vient de publier un livre dont, soyez en certains, vous n’entendrez jamais parler : « Aux origines du carcan européen (1900-1960) » aux éditions Le Temps des Cerises. En cette période où l’on nous demande de voter sur le sujet, ses mots ont un sens. Rappelons- nous le postulat, celui qui justifie l’Union comme une évidence : « L’Europe c’est le moyen d’éviter la guerre »… En quelques phrases Lacroix-Riz fait règle son sort au slogan en rappelant les guerres Yougoslaves, les divisions violentes et aujourd’hui l’Ukraine qui est un drame exemplaire. Son ressort est toujours le même, pour avancer leurs intérêts les États-Unis continuent d’utiliser l’Europe comme un outil. Cette fois pour combattre la Russie.

Le travail de l’historienne remonte à la source de ce schéma, de ce qu’on pourrait appeler « Euramérique ». Car, cette Europe d’aujourd’hui, sa larve, ou son œuf, est bien plus ancienne que les mano à mano de De Gaulle ou Mitterrand avec les chanceliers Allemands. Au terme de ce livre, bilan des recherches : l’Europe n’est rien d’autre qu’une succession d’ententes opportunes entre les grands groupes financiers Allemands et Français, avec les États-Unis qui veillent au respect du contrat de mariage. D’abord une idylle cachée, au plus rude de la guerre de 1914. Un conflit qui va faire tuer les hommes mais prospérer l’industrie. Ainsi nous rappelle Lacroix-Riz, en août 1914, après l’entrée des Allemands à Briey, fut pris un accord secret de « non bombardement » des établissements de Monsieur de Wendel. Des pancartes « à protéger » furent même apposées afin qu’un bidasse casqué à pointe ne vienne entamer le patrimoine sacré de cette famille. Autre exemple d’entente très cordiale, celui d’Henry Gall et de son trust chimique Ugine. Celui-ci, par l’intermédiaire de son usine suisse de La Lonza, fournira à l’Allemagne toute sa production électrique et les produits chimiques nécessaires à la fabrique d’armes terribles comme la cynamide. Entre firmes, pendant la guerre la paix continue.

Autre démonstration de cette stratégie transfrontière, la mise à mal du traité de Versailles. Ce dernier, qui mettait fin à la guerre de 1914 et contraignait l’Allemagne à des sanctions, est consciencieusement saboté par les États-Unis qui redoutent « l’impérialisme » d’une France trop forte et trop laïque. Le 13 novembre 1923 Raymond Poincaré est contraint de céder à la pression de Washington. Le deal est le suivant : vous vous retirez de la Ruhr, vous acceptez un Comité d’experts et de financiers Américains, et nous cessons de spéculer contre votre franc. C’est le Secrétaire d’État Hugues qui présente cet ultimatum au nom du banquier JP Morgan, cette même banque que nous trouvons aujourd’hui à la source de crise financière mondiale. Dans cet ukase d’outre Atlantique on retrouve la main de l’ombre qui, petit à petit, va modeler l’Europe telle quelle est.

Une anecdote, en août 1928, quand Raymond Poincaré propose à Gustav Stresemann, le ministre Allemand des affaires étrangères (qui fut brièvement chancelier 1923) de faire un « front commun » contre « la religion américaine de l’argent et les dangers du bolchevisme », c’est un refus. Pour Lacroix-Riz, Stresemann est un « père de l’Europe » trop méconnu, le pion des banques de Wall Street, et justement de JP Morgan ou Young. En 1925, lors de la signature du pacte de Locarno, qui redessine l’Europe d’après guerre, c’est le même Stresemann que Washington adoube comme grand architecte, tandis qu’Aristide Briand et la France sont assis à la pointe de fesses sur un strapontin. Stresemann signe ce qu’il qualifie secrètement de « morceau de papier orné de nombreux cachets ». Le gouvernement du Reich a déjà signé des accords secrets avec les nationalistes étrangers, amis. Stresemann sait que ce Pacte est obsolète de naissance. Pourtant « Locarno », alors qu’Hitler pousse les portes, restera dans les discours des partis de droite et ceux des Ligues, le mot sacré. Un synonyme de paix alors qu’il n’est qu’un masque du nazisme.

La France ayant desserré son emprise sur la Ruhr, il est alors temps de signer la vraie paix, celle des affaires. C’est la naissance de « L’entente internationale de l’acier », qui donnera le « Pool charbon-acier », c’est-à-dire notre Europe made in banques. L’Allemagne obtient 40,45% de l’Entente, la France 31,8% : la guerre est finie et une autre peut commencer. Et elle vient. En 1943 les États-Unis et l’Angleterre mettent au point le « statut monétaire » qui devra être mis en place dès le conflit terminé. Le vainqueur (les États-Unis) « imposera aux nations adhérentes l’abandon d’une part de leur souveraineté par fixation des parités monétaires ». Ce souhait a mis un peu de temps se réaliser mais, avec les rôles joués aujourd’hui par les agences de notation et l’obligation qu’ont les États d’Europe de n’emprunter que sur le marché privé, le plan est finalement respecté.

Le 12 juillet 1947 s’ouvre à Paris la « Conférence des seize ». Les canons nazis sont encore chauds quand l’Allemagne et les États-Unis pleurent à nouveau sur le sort de la Ruhr. Si bien qu’en marge de la Conférence, Anglo-américains et Allemands tiennent des réunions parallèles afin de faire la peau aux désirs de la France. Pour une fois Paris tient bon. Furieux, les Américains envoient un émissaire afin de « réécrire le rapport général de la Conférence ». Dans le bon sens. En particulier six points sont dictés par Clayton, le Secrétaire d’État au Commerce. Ils résument le programme commercial et financier mondial, et donc européen, de Washington. Les États-Unis exigent la mise en place d’une « organisation européenne permanente chargée d’examiner l’exécution du programme européen ». Ce machin sera l’OECE. Il préfigure « notre » Europe. Et Charles-Henri Spaak, premier président de l’Organisation Européenne de Coopération Économique, n’est qu’un greffier appliquant les consignes américaines.

Quant aux héros que nous célébrons, scrutin européen oblige, « les pères de l’Europe », à la lecture de Lacroix-Riz on n’a guère envie d’être leurs enfants. Jean Monnet ? D’abord réformé en 1914, marchand d’alcool pendant la Prohibition, fondateur de la Bancamerica à San Francisco, conseiller de Tchang Kaï-Chek pour le compte des Américains. Puis, à Londres en 1940, Monet refuse de s’associer à la France Libre pour, en 1943, devenir l’envoyé de Roosevelt auprès du général Giraud… Voilà un homme au profil idéal pour mettre sur pied une Europe libre. Dans ce jeu de famille vous voulez un autre « Père » ? Voilà Robert Schuman, autre icône. Un détail de la vie du héros suffit à le qualifier : à l’été 1940 il vote les pleins pouvoirs à Pétain et accepte en bonus d’être membre de son gouvernement. Après guerre, Schuman sera mis en pénitence, ce qui est une pratique ordinaire pour un si bon catholique. Puis, le passé oublié, il va pousser à la roue d’une Euro-Amérique : capitaliste, chrétienne se développant sous la serre de l’OTAN.

Avant le scrutin « européen » du 25 mai prochain, il reste assez de temps pour lire « Aux origines du carcan européen », un livre qui laisse le roi nu. Ceux qui, comme François Hollande, sont convaincus que « Quitter l’Europe c’est quitter l’histoire », pourront constater que le Président dit vrai. Quitter une histoire écrite par les banquiers américains.

* Aux origines du carcan européen (1900-1960) coédition Delga-Le temps des cerises, avril 2014, 15 euros

Histoire et propagande… Pour une réappropriation populaire de l’histoire ~ 2ème partie ~

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Second article sur la recherche historique hors des sentier battus comme nous l’avions annoncé dans notre récent article « L’histoire science sociale, science primordiale », il faut nous réapproprier l’Histoire, l’historiographie des évènements et empêche la caste dominante de nous dicter son histoire, sa vision des plus utile de l’histoire…

Aujourd’hui avec l’historienne française Annie Lacroix-Riz

— Résistance 71 —

 

Cette indignation contre l’ignominie

 

Annie Lacroix-Riz

 

Septembre 2010

 

url de l’article original:

http://www.paperblog.fr/3575964/de-annie-lacroix-riz-cette-indignation-contre-l-ignomini/

 

 

Cette indignation contre l’ignominie est lyrique et émouvante, mais il convient de rappeler que la xénophobie, brandie pour la énième fois en France, n’a pas fonction idéologique : pratiquée avec intensité en temps de crise, avec une efficacité particulièrement redoutable dans les pays colonisateurs (la France le fut et le demeure de fait), elle a caractérisé la Troisième république finissante, particulièrement l’ère Daladier-Reynaud, et elle s’insère pleinement dans la lutte pour l’écrasement des salaires – c’est à dire pour le maintien, voire l’augmentation du profit ‑, rendue possible par la division des salariés (entre femmes et hommes, étrangers et Français, jeunes et vieux, etc.).

Elle a obtenu l’aval, alors officiel, de la « gauche de gouvernement », qui était précisément « aux affaires » ‑ différence (une des seules) avec la situation actuelle (nous sommes actuellement dans la phase d’assaut du genre Doumergue-Laval) ‑ et qui en prit donc l’initiative officielle.

Or, l’initiative alléguée fut dictée par les puissances d’argent – c’est la chambre de commerce de Paris, haut lieu du grand capital français, fief de la Confédération générale du patronat français (CGPF), ancêtre du MEDEF, qui dictait à Daladier et à ses ministres leurs textes de 1938-1940 contre les étrangers en général et les juifs étrangers en particulier. Je dis bien dictait, stricto sensu, comme s’en vantait alors le président de ladite chambre devant ses mandants en assemblée générale (preuves écrites à l’appui, puisqu’il comparait les textes soumis aux ministres aux décrets finalement pris) (cf. l’article joint paru dans le récemment défunt Siné Hebdo en mai 2009, « “La chasse aux clandestins ” de la 3e République agonisante »).

C’est aussi la dimension essentielle de la lutte contre les fonctionnaires, loi LRU comprise, dont ceux-ci n’ont pas pris la mesure.

Le sort de notre mouvement l’a démontré en 2009. A l’université, on a eu tendance à croire que l’offensive thatchérienne était idéologique, imputable à un analphabète ignorant des lettres (l’un n’empêche pas l’autre : il vaut mieux pour incarner la lutte contre l’intellect choisir autre chose qu’un fin lettré) et mise en œuvre par une administration débile, procédant à des réformes « absurdes » (pas de langue vivante au CAPES de langue, et autres fantaisies de la même farine, quelle idiotie !).

Quand, en haut, on veut tout casser, on pratique une politique d’apparence absurde, qui confronte ses victimes d’en bas à l’incompréhension totale, comme, par exemple, la semaine de six jours et les 48 h hebdomadaires légales rétablies en novembre 1938 dans une France où la moyenne de la semaine de travail était de l’ordre de 36 h.

Ce que Naomi Klein qualifie de « stratégie du choc » a une longue histoire, dans la guerre sociale, laquelle ne relève ni des sentiments ni des états d’âme qui sont au cœur du généreux texte cité par Ophélie Hetzel.

Georges Sadoul, dans son Journal de guerre, cite le cas de la suppression du congé dominical par « une grande banque » parisienne, congé remplacé par « deux demi-journées de congé qu’on ne pourrait jamais bloquer en une seule », ce qui accablerait les familles, « surtout les femmes ». Quand la jeune secrétaire « catholique bien-pensante [et…] bien élevée » de l’établissement réclama en 1939 à son sous-directeur le retour au repos dominical en arguant que « la banque n’en marcherait pas plus mal. Pourquoi prendre une mesure si inhumaine ? », il « rican[a] : “Mais parce que maintenant nous vous tenons, ma petite” » (Journal de guerre (2 septembre 1939-20 juillet 1940), Paris, Les Éditeurs français réunis, 1977, p. 105).

L’assaut contre les retraites a été lancé non pas parce que nous vivons plus vieux, mais parce que la « réforme », partagée par la droite prétendument « républicaine », l’extrême (dont la première ne se distingue plus guère) et la « gauche de gouvernement », qui y a souscrit quand elle était « aux affaires » et œuvrait aux traités « européens ». Il va nous ramener aux retraites de misère d’avant-guerre, et a exactement la même fonction que la gigantesque injustice fiscale, la chasse aux étrangers, le combat contre le statut de la fonction publique (désormais sérieusement entamé), etc.

Quand nous-mêmes et nos organisations de défense renouerons avec ces analyses couramment faites au cours de la crise systémique des années 1930 par la fraction radicale, très affaiblie aujourd’hui, du mouvement ouvrier – et avec l’action y afférente ‑, nous nous battrons plus efficacement contre l’ennemi commun aux Roms, français ou étrangers, aux étrangers (pauvres, pas riches) en général et à nous-mêmes.

Le capitalisme en crise ne « trahi[t pas ses] lois » en œuvrant comme il le fait actuellement, il les met en pratique, comme dans les crises de 1873 et 1929-1931.

La droite se fascise aujourd’hui comme elle s’est fascisée dans l’entre-deux-guerres, la gauche de gouvernement ne « baisse [pas] les yeux », elle est fidèle à elle-même, privée de politique de rechange parce qu’elle ne dispose d’aucun moyen contre le grand capital, qui la contrôle en large part : c’est un fait, pas un jugement idéologique – ceux qui en doutent n’ont qu’à faire un long stage dans les fonds BA et GA des Renseignements généraux aux archives de la Préfecture de police ou dans la série F7 du ministère de l’intérieur, aux Archives nationales, qui pourra les conduire jusqu’à une période assez récente pour certains dossiers des APP.

Cette gauche convaincue que le capitalisme relève de la même fatalité que la pluie et le beau temps ne se donnera pas davantage d’alternative en 2012, elle le reconnaît d’ailleurs avec une grande simplicité, et le Canard enchaîné (de la semaine dernière, à propos de F. Hollande) n’est pas le seul à le dire ‑ alors que Daladier, chef du parti radical, fit semblant de virer à gauche avant les élections de Front populaire.

La population française ou « le peuple de gauche » ignorait en 1936 que Blum et Vincent Auriol tenaient leur programme socio-économique de la Banque de France et des éléments français (issus de la Banque de France) de la Banque des règlements internationaux.

Nous n’avons pas l’excuse d’ignorer aujourd’hui que le Parti socialiste, même parmi les adversaires personnels de M. Strauss-Kahn, n’a pas d’autre politique que celle dictée par le FMI – c’est à dire par le club constitué depuis juillet 1944 par les classes dirigeantes de nos pays et celles des États-Unis, garantes en dernière analyse ‑ jusqu’à nouvel ordre ‑, du coffre-fort des premières.

Tant que nous considérerons qu’aborder ces questions signifie « sortir du cadre de la défense syndicale » ou assimilée, nous perdrons avec la même régularité que nous avons perdu, sans interruption, depuis 30 ans.

D’ailleurs, la victoire sociale de 1936 ne fut pas électorale – le programme social et économique de Blum était celui de l’austérité financière de la Banque de France ‑, mais elle fut exclusivement due à l’action de mai-juin 1936 des salariés français, favorisée par les « unitaires » et combattue par la majorité des « confédérés » (dont nos actuelles « directions syndicales » sont presque sans exception héritières) ; elle donna un répit, un vrai, aux familles d’immigrés, victimes depuis le début de la crise d’un véritable harcèlement, policier notamment, répit malheureusement très bref (voir plus haut). « La gauche de gouvernement » a bien vite, après ce grand succès mal préservé, préparé dans une mesure considérable la voie à Vichy, y compris en matière d’immigration, propos, je l’affirme, absolument non polémique.

Globalement, c’est nous qui, assurément sans le vouloir, trahissons nos propres intérêts au profit de ceux d’en face, lesquels ne trahissent jamais les leurs, parce qu’ils sont servis par des mandataires efficaces, parce que strictement contrôlés (nous ne pouvons en dire autant), ne cessent jamais de « raisonner », c’est à dire calculent tous leurs coups, au millimètre près (ça marche tant que nous ne bougeons pas). Ils n’abdiquent jamais.

Jusqu’ici, c’est dans le seul camp des salariés que l’abdication a régné. Il n’y a pas de « clercs » en général, il y a des « clercs » qui servent des intérêts de classe, et ceux qui nous accablent, réduisant nos salaires directs et indirects, choisissent, pour nous le faire accepter, ils ont bien raison, ceux et seulement ceux qui leur sont dévoués. Il ne nous reste qu’à recréer les instruments de défense qui rendront visibilité et écho aux « clercs » qui servent notre camp. Il y a du chemin à faire.

Nous avons autant ou davantage besoin de lucidité socio-économique et politique (et de connaissance froide de l’histoire) que d’indignation épique (relisant Les Misérables, je reconnais cependant ce que nous devons aux élans de Victor Hugo, et admire le vaillant Baudin, qui déclara : « Vous allez voir comment on meurt pour 25 francs [par jour] ! » avant de se livrer au feu des putschistes de décembre 1851).

Il s’impose naturellement de signer toutes les pétitions de défense des Roms, ce que j’ai fait, comme nous tous sans doute. Mais on les défendrait mieux, ainsi que la majorité des gens qui vivent en France, nous compris, en tenant compte de ce qui précède et en renonçant à rêver à 2012, le rêve ayant des chances de virer au cauchemar. Voir les cas grec, espagnol, etc.

 

Annie Lacroix-Riz,

Historienne