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A la recherche de l’esprit perdu… Recherche sur un anarchisme spirituel (Peter Lamborn Wilson)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique with tags , , , , , , , , , , on 25 octobre 2021 by Résistance 71

JZ3

Texte titilleur de conscience pour le moins, les lecteurs reconnaîtront dans cet essai de Wilson datant de 2002, certains sujets que nous avons abordés, pour certains abondamment sur ce blog. Nous vivons la fin d’une ère ceci est indéniable, nous ne devons pas nous laisser imposer la suite des évènements comme c’est le cas depuis ce fameux néolithique qui ne cesse de servir de référence à notre déchéance. Le système étatico-capitaliste se meurt et il est en train de muter en une entité qui nie l’humanité et cherche à l’annihiler. Nous devrons puiser très profond pour en sortir et au contraire réaliser notre humanité. Le combat qui s’annonce sera d’anthologie et fera l’Histoire. N’oublions jamais que nous sommes les ancêtres de la 7ème génération à venir, celle-ci chantera nos louanges comme les initiateurs de la grande (r)Evolution qui réalisa notre humanité vraie. C’est de cela qu’il s’agit et c’est sur quoi nous sommes engagés, la lutte sera épique et entrera dans la légende des siècles…
~ Résistance 71 ~

“Qu’est-ce que l’État ? C’est le signe achevé de la division dans la société, en tant qu’il est l’organe séparé du pouvoir politique: la société est désormais divisée entre ceux qui exercent le pouvoir et ceux qui le subissent. La société n’est plus un Nous indivisé, une totalité une, mais un corps morcelé, un être social hétérogène… »
~ Pierre Clastres ~

“Dès que l’État n’est plus à même d’imposer l’union forcée, l’union surgit d’elle-même, selon les besoins naturels. Renversez l’État, la société fédérée surgira de ses ruines, vraiment une, vraiment indivisible, mais libre et grandissant en solidarité par sa liberté même.”
~ Pierre Kropotkine ~

L’état n’est pas quelque chose qui peut être détruit par une révolution, mais il est un conditionnement, une certaine relation entre les êtres humains un mode de comportement humain, nous le détruisons en contractant d’autres relations, en nous comportant différemment.
~ Gustav Landauer ~

HakimBey1

Anarchisme spirituel

Peter Lamborn Wilson alias Hakim Bey

2002

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

1.

Le conservatisme de l’âge de pierre (tribal, égalitaire, proto-chamanique, chasseur / cueilleur / jardinier, économie du don et du partage, etc)

Les cités-états sumériennes (4ème millénaire AEC), l’effritement de l’organisation politique originelle non-stratifiée, l’émergence de la séparation (cf les recherches de Pierre Clastres)

Enkidu de Gilgamesh : la domestication de “l’homme sauvage”

La bonne vieille cause et l’éternel évangile, ce que William Blake appelle le druidisme, a toujours été en fait l’accoutrement de notre chamanisme de l’âge de pierre et de la “déesse” du paganisme.

Vs

Les 6000 ans de fumisterie et d’illusion illuminati : la religion d’état (et de l’État)

L’émergence de l’argent comme la sexualité des morts.

2.

L’âge du bronze : le paganisme du dieu guerrier, menant au paganisme impérial de l’âge du fer, celui de Rome, de la Grande Bête de la révélation ; contre cela, l’église de ses débuts apparaît comme une dialectique de la résistance, spécifiquement dans sa forme Essene ou Nazarite/Ebionite, le zèle, la gnostique, la réforme sociale (les marchands chassés du temple, l’évangile des pauvres, etc) et le mysticisme néo-platonicien.

VS

“Le don de Constantin”, l’appropriation du christianisme par Rome elle-même (tout juste comme les rois prêtres sumériens s’approprièrent la spiritualité néolithique en tant que “contenu censuré” des cultes du temple).

Le christianisme, à l’origine un culte gnostique radical (“le royaume de dieu est en vous”), fonctionne maintenant comme une religion d’état, impliquant de sévères contradictions et une culture schizophrène, etc.

3.

Mais toute religion est enracinée dans une contradiction de base : le contenu spirituel du vieil âge de pierre (le mythos clastrien pour ainsi dire) plaqué sur l’idéologie de l’âge du métal, celle de la séparation hégémonique (voir plus spécifiquement l’Enuma Elish ou la “génèse babylonienne” où le dieu de la guerre Marmuk tue la déesse néolithique Tiamat). La religion tente constamment de dépasser ou de rectifier cette contradiction. Mais les marchands retournent toujours au temple et la rectification est une nouvelle fois transformée et dénoncée comme hérésie, apostasie, ombres magiques et crime rituel.

Les sectes hérétiques du millénaire parlent de restaurer l’âge d’or ; ce rêve dérive de souvenirs réels (stockés dans les mythes) de l’âge de pierre et de la société grosso modo égalitaire des chasseurs, cueilleurs, de l’économie du don et du partage et de la société chamano-païenne.

4.

Spiritualité ne veut pas dire religion. La spiritualité est le créatif imaginaire (l’esprit, NdT: ce que Landauer appelait le “Geist” en allemand) du social, la religion son opposé négatif, son “spectre” comme le disait Blake : l’aliénation de cette créativité dans des pouvoirs et puissances d’oppression. Mais, à cause de paradoxes dialectiques complexes, le noyau de la spiritualité est souvent trouvé engoncé dans des coquilles religieuses, spécifiquement en ce qui concerne les mystiques comme maître Eckhart et les Franciscains spirituels ; et le poison de la religion souvent teinte les hérésies, spécifiquement si elles gagnent un véritable pouvoir.

5.

Dans les temps religieux, tout le discours et la pratique non-autoritaires seront exprimés en termes religieux, en général sous des vocables d’hérésie, de schisme, d’apostasie, de magie noire etc… mais parfois comme dans une “réforme su sein de l’église” ou des formes marginales mais permises d’excès comme le communisme monastique par exemple.

Les historiens de l’anarchisme qui tracent cela jusqu’aux cyniques grecs de l’antiquité et en ligne directe vers les Lumières avec rien entre les deux, échouent dans leur appréciation de la réalité de la mentalité que chaque âge doit expérimenter quelque chose de la liberté (si seulement même son rêve) dans la douleur de perdre son humanité. L’histoire de l’anarchie comme conscience plus qu’idéologie réside dans une archéologie de la résistance spirituelle. Nous devons lire de nouveau les hérétiques (voir par exemple l’excellent travail de Raoul Veneigem sur l’hérésie de l’esprit libre)

6.

Le problème du dualisme gnostique ; des formes extrêmes de spiritualité identifient souvent le monde social avec le monde naturel et les condamnent tous deux. Elles rejettent la “création divine” et son “dieu créateur” comme étant mauvais et détestent même “l’âme” en tant que principe de vie. Seul, “l’esprit” satisfait ces extrémistes. Leur haine du corps devient même plus exagérée et aggravée que celle de l’église (qui au moins condamne le suicide et promet la résurrection du corps).

Le problème du dualisme hante l’anarchisme, je pense. La haine de dieu de Proudhon est peut-être dérivée de ses lectures précoces de la littérature gnostique dualiste (peut-être alors qu’il la mettait en page en tant qu’ouvrier typographe), une sorte de catharisme séculier. Le matérialisme athéiste à la Bakounine, peut paraître bizarrement immatériel parfois, mené par ses propres “lutins”, impératifs catégoriques, adoration aveugle de la science, de la primauté de la machine sur l’humain et d’une étrange asexualité (NdT: cette remarque est assez fausse, Bakounine respectait certes la science mais ne l’adorait en rien, il se méfiait à juste titre d’une société menée par la science qui “ne s’occuperait bientôt plus de science” avait-il prédit, suffit de regarder notre société pour voir que Bakounine avait raison dès la fin XIXème…).

La haine du corps chrétienne / dualiste occupe le cœur secret de notre “crise environnementale”, même nous, en tant que post-chrétiens, ne pouvons échapper au motif de la conquête de la nature, qui colore la pensée progressiste de pratiquement tous les XIXème et XXème siècles.

Il est possible qu’une aide pour nous aider à surmonter un tel crypto-dualisme provienne d’une approche allant du “moniste panthéiste” aux modèles chamanique et païen, ce que T. McKenna a appelé la Résurrection Archaïque, non pas un retour à l’âge de pierre mais un retour de l’âge de pierre.

7.

Que nous en soyons satisfaits ou non, nous faisons partie de l’ère post-Lumière et la “science” nous pose le problème de la téléologie (ou téléonomie comme l’appelait Henri Bergson (NdT: dans “Le hasard et la nécessité”, la vue téléonomique voit le monde régit par une finalité). Nous croyons vraiment en la mort de dieu. L’aspect spectral des Lumières, ce qu’Adorno appelait “la cruelle instrumentalisation de la Raison, aplatit la conscience permise en une grande carte en 2 dimensions 2D. Toute manifestation du sens menacerait le monopole du “hasard brut”, “de la collision aléatoire des particules”, des modèles comportementaux mécanistes de la conscience. “”La nuit de Newton”.

Ainsi cette peste contemporaine de l’incohérence : nous en sentons tous les germes tapis derrière quelque écran filtrant une lumière hygiénique. Effondrement de la morale. Aucune pensée pendant sept générations. Mettre fin aux incendies de forêts en coupant les forêts. “La société n’existe pas” nous disait dame baronne Margaret Thatcher.

8.

Le mouvement du social au niveau de l’inconscient constituait en lui-même une sorte d’(anti)religion. Après tout, qu’elle preuve y a t’il du matérialisme athée ? c’est tout aussi tordu que dieu, vraiment, l’absence de sens.

Le parti communiste comme un autre empire romain.

Et la faiblesse philosophique de l’anarchisme réside sûrement quelque part près de la ligne de fracture entre l’incohérence et la morale. Comment peut-il exister une façon correcte de vivre dans un univers absurde ? Implication existentielle ? Saut dans le noir ? Mais pourquoi ne pas simplement prendre sa propre part ou plus même encore ? Quel esprit peut dire Nan ? (Voir Stirner / Nietzsche)

Nietzsche bien sûr a fini dans la folie et signa sa dernière lettre “Dionysos et le crucifié”, un dieu ressuscité, mais seulement dans un abysse sans parole. Peut-être devons-nous considérer l’exigence d’une “rude moralité” et peut-être même une sorte de sens, de cohérence, même si inexprimable, ou même “spirituel”.

9.

Avec l’effondrement actuel du social et le triomphe du capital global, nous, rebu brisé, pouvons sourire et dire que le mondialisme est juste le nouvel internationalisme, l’étape véritablement finale du Capital et que bientôt, les moyens de production seront mûrs pour tomber entre les mains du prolétariat mondial. Ou alors, nous pourrions admettre avec morgue que la totalité nous a englouti, que l’Histoire est morte, que l’aliénation est universelle, que les dernières expropriations ont été effectuées, que la combinaison des buts de la logique, de la technologie et de l’argent se termine avec l’élimination de l’humain. La pollution de l’espace-temps de Virillo, le Grand Accident. Ou nous pourrions refuser d’accepter la dichotomie et demander l’impossible. Mais qu’est-ce que l’impossible si ce n’est pas une sorte de spiritualité ?..

Si la religion et l’idéologie nous ont toutes deux trahi, peut-être avons-nous besoin d’un nouveau paradigme. Mais chaque “nouvelle“ vision du monde a ses ancêtres. Le post-modernisme ne veut pas simplement dire de compulser les poubelles de l’histoire pour construire toujours plus de commodités et d’attitudes “révolutionnaires” Disons que nous voulons essayer d’imaginer un mouvement véritablement écolo non-autoritaire basé sur un fédéralisme anarcho-proudhonien et une entraide kropotkinienne, ce qui constitue de fait la “plomberie anarchiste” de base, mais ancrée en une certaine forme de spiritualité. Où pouvons-nous aller voir pour chercher une inspiration _ Avons-nous une “tradition” en ce domaine ?

10.

Une généalogie de la résistance ? Une “chaîne de transmission dorée” passant de l’esprit autonomiste de l’âge de pierre d’âge en âge ?

Puisque nous avons mentionne l’Europe médiévale, commençons par là , malheureusement nous allons devoir ignorer l’ère classique, l’Orient etc… Le taoïsme par exemple ou le soufisme et l’extrémisme chii’te, la cabale radicale (Sabbatai Sevi et Jacob Frank), l’hindouisme (spécifiquement le tantrique ou les syncrétistes radicaux comme Kabir ou le parti terroriste du Bengale, ainsi que le chamanisme tribal et son histoire de l’âge de pierre à aujourd’hui. Restons-en au christianisme, si ce n’est que pour la fait que la plupart d’entre nous le considère comme l’ennemi par excellence. 

Sujet pour recherche :

Joachim di Fiori et les Franciscains spirtituels;

Beghards & Beguines—Confrérie de l’esprit libre;

Les Adamites (le retour littéral à L’Age d’Or);

L’aile radicale de l’hermétisme de la Renaissance comme Giordano Bruno, conduit au bûcher pour hérésie en 1600 et l’alchimiste Paracelsus, qui soutint la révolte paysanne de 1525 contre Luther et les princes ;

La réforme radicale, ni catholique, ni protestante ; anabaptistes et le “communisme biblique”

Les spiritualistes (Sebastian Franck, Schwenckfeld, Paracelsus) qui prêchèrent une église invisible exogène sans dogmes, sans sacrements, sans prêtrises ni autorités ;

Les Libertins

La Famille de l’Amour

Les Rose-Croix, l’idée de la “tolérance radicale”, l’influence de l’alchimie soufiste et de la cabale juive

Les mystiques allemands, Eckhart, Tauter, Suso, puis plus tard Jacob Boehme et les piétistes hermétiques (Jane Leade et les philadelphiens de Londres)

La révolution anglaise (voir Christopher Hill et J.P Thompson), Diggers, Ranters, Levellers, Seekers, les hommes de la 5ème monarchie et les Mugletoniens (la mère de William Blake était muggletonienne), les premiers Quakers, les Antinomiens, plus tars les Chapelles des blasphémeurs ;

La franc-maçonnerie de gauche ; John Tolan, les druides et les libre-penseurs, Paine et Blake en tant que “druides”. Les sociétés maçonniques derrière la révolution française.

William Blake, sine qua non

Les branches de gauche du romantisme allemand et britannique

Charles Fourier en tant que socialiste hermétique

Les romantiques américains : Thoreau, Emerson, S. Peral Andrews, le spiritualisme et la réforme radicale, la “religion de la Nature” (influence amérindienne native)

Gustav Landauer,

Gh. Scholem, W. Benjamin;

Le surréalisme spécifiquement dans sa fascination de l’hermétisme, aussi R. Callois et George Bataille ;

Le retour du chamanisme (depuis au moins le XVIIIème siècle)

Le néo-paganisme

Les hérésies universalistes

Les cultes psychédéliques, le “cérémonialisme enthéogénique” etc…

11.

La critique de la civilisation a besoin d’une forte science pour elle-même. Une science post-Lumière avec sa “matière morte” et sa crypto-métaphysique a besoin de sa révolution kuhnienne. La restauration du sens. Le réenchantement du paysage. Pas juste un mythe sorellien mais un vrai mythe, la subversion surréaliste, surrationaliste, surrégionaliste demande une spiritualité puissante centrée sur la terre, une hypothèse Gaïa qui est plus qu’hypothétique, une expérience spirituelle. Une Extase interne (voir Bakhtin), le festival de la conscience comme magie.

Dans ce contexte, l’hermétisme se recommande de lui-même de par sa vue néo-platonicienne rectifiée de la matière comme esprit, la doctrine de la Terre comme être vivant. (Nicolas de Cusa, Pico, Ficino, les néo-platoniciens de Cambridge…) L’hermétisme n’est pas une religion mais une science de l’esprit et de l’imagination, empirique, expérimentale. Il est plus proche de nous historiquement que le chamanisme ou les voies orientales, plus culturellement familier (bien que très étrange c’est certain). Il est compatible avec les mystiques chrétien, musulman, juif et hindou, peut-être aussi avec la taoïsme et le bouddhisme, certainement avec la rose-croix et la maçonnerie et avec la plupart des grandes hérésies.

12.

Je ne veux pas argumenter pour une “spiritualité anarchiste” ou un “anarchisme spirituel” sur le principe. Par leurs fruits tu les reconnaîtra. “Recherche” ici veut dire participation, une volonté d’halluciner et d’être entraînés au delà de la censure de la raison illuminée, peut-être même un peu dans le démoniaque. Psychonautes dans des bathysphères psychiques…

—October 2002

“Le socialisme vient des siècles et des millénaires précédents. Le socialiste englobe toute la société et son passé, sent et sait d’où nous venons et ensuite détermine où nous allons.”
“La terre et l’esprit [Geist] sont donc la solution du socialisme… Les socialistes ne peuvent en aucune manière éviter le combat contre la propriété foncière. La lutte pour le socialisme est une lutte pour la terre ; la question sociale est une question agraire !”
~ Gustav Landauer ~

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir ! (Résistance 71)

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

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Le chemin du changement de paradigme politique vers la société des sociétés de notre humanité réalisée (Gustav Landauer)

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GL1

Anarchisme, socialisme

Gustav Landauer

Journal pour l’Anarchisme et le Socialisme (1895)

Journal for Anarchism and Socialism — Voici ce que dit notre journal

L’anarchie est le but que nous poursuivons : l’absence de domination et d’État ; la liberté de l’individu. Le socialisme est le moyen par lequel nous voulons atteindre et sécuriser cette liberté : solidarité, partage et travail coopératif.

Certains prétendent que nous avons inversé les choses en faisant de l’anarchie notre but et du socialisme notre moyen. Ils voient l’anarchie comme quelque chose de négatif, comme l’absence d’institutions, alors que le socialisme incarnerait l’ordre social positif. Ils pensent que le positif devrait être le but et le négatif le moyen nous aidant à détruire ce qui nous empêche d’atteindre le but. Ces gens ne comprennent pas que l’anarchie n’est pas simplement un concept abstrait de liberté mais que notre notion de vie libre et d’activité libre inclut ce qui est concret et positif. Il y a du travail, distribué équitablement , mais ce ne sera de manière calculée, avec pour seul but d’être le moyen de développer et de renforcer nos forces naturelles si riches, d’avoir un impact sur nos frères humains, la culture et la nature afin aussi de jouir pleinement des richesses de la société.

Quiconque n’est pas aveuglé par les dogmes des partis politiques reconnaîtra que l’anarchie et le socialisme ne sont pas opposés mais co-dépendants. Un véritable travail coopératif et une véritable communauté ne peuvent exister que lorsque les individus sont libres, et des individus libres ne peuvent exister que là où nos besoins sont satisfaits par la solidarité fraternelle.

Il est obligatoire de lutter contre les fausses affirmations de la démocratie-sociale disant que le socialisme et l’anarchie sont aussi opposés que l’eau et le feu. Ceux qui affirment cela habituellement argumentent ainsi : le socialisme veut dire la “socialisation”. Ce qui veut dire que la société, un terme vague qui comprend tous les humains qui vivent sur terre, sera amalgamée, unifiée et centralisée. Les soi-disants “intérêts de l’humanité” deviennent la plus haute des lois et les intérêts particuliers de certains groupes sociaux et d’individus deviennent secondaires. L’anarchie d’un autre côté, veut dire individualisme, c’est à dire le désir des individus d’assujettir le pouvoir sans aucune limite, ce qui veut dire atomisation et égoïsme. Ainsi il en découle que nous obtenons deux concepts totalement opposés  la socialisation et le sacrifice de l’individu d’un côté et l’individualisation et l’égocentrisme de l’autre.

Je pense qu’il est possible de démontrer l’erreur de ces assomptions en faisant une simple allégorie. Imaginons une ville faisant à la fois l’expérience de la pluie et du soleil. Si quelqu’un suggérait que la seule façon de protéger la ville de la pluie était de construire un gigantesque toit qui recouvrirait tout et qui serait toujours là qu’il pleuve ou non, alors ceci serait une solution “socialiste” en accord avec la pensée social-démocrate. D’un autre côté, si quelqu’un suggérait qu’en cas de pluie, chaque personne pouvait se servir d’un parapluie mis à disposition par la ville et que ceux qui arriverait en retard n’aurait pas de chance, alors ceci serait une solution dite “anarchiste”. Pour nous, anarchistes socialistes, les deux solutions nous apparaissent tout aussi ridicule l’une que l’autre. Nous ne voulons ni forcer les gens sous un toit commun et nous ne voulons pas non plus de bagarre entre ceux qui arrivent à temps et ceux qui sont en retard pour prendre un parapluie. Lorsque c’est utile, nous pouvons partager un toit commun, aussi loin qu’il puisse être retiré lorsqu’il n’est pas utile. dans le même temps, les gens peuvent avoir leur propre parapluie aussi loin qu’ils sachent comment le gérer. Et en regard de cela, ceux qui veulent être mouillés et bien personne ne va les forcer à rester secs.

Laissons de côté les allégories, voici ce dont nous avons besoin : des associations de l’humanité dans les affaires qui concernent les intérêts de l’humanité, des associations de gens particuliers dans les affaires qui les concernent, des associations de groupes sociaux dans les affaires qui les concernent, des associations de deux personnes dans les affaires qui les concernent et l’individualisation des affaires de ce qui ne concerne qu’une seule personne. En lieu et place de l’état national et de l’état mondial dont rêvent les sociaux-démocrates, nous anarchistes, voulons un ordre libre d’associations multiples, colorées, entremêlées. Cet ordre sera basé sur le principe que tous les individus sont au plus près de leurs propres intérêts et que leurs chemises leur est plus proche que leurs vestons. Il ne sera que très rare de s’adresser à l’humanité afin de gérer un problème spécifique, il n’y a a donc aucun besoin d’un “parlement” mondial et se toute autre institution globale.

Il y a des affaires qui concernent toute l’humanité, mais dans ces cas de figure, les groupes différents trouveront une façon de les résoudre par le consensus. Prenons le cas du transport international et des horaires de train si compliqués par exemple. Ici, les représentants de chaque pays trouvent des solutions malgré l’absence d’un pouvoir de coordiination supérieur et la raison en est simple : la nécessité le veut. Il n’est donc pas surprenant que je trouve le Reichskurbuch comme étant la seule publication bureaucratique valant la peine d’être lue. Je suis convaincu que ce livre recevra bien plus d’honneurs dans le futur que tous les libres de droit de toutes les nations confondus !

D’autres affaires qui auront besoin d’une attention globale sont : les mesures, les termes techniques et scientifiques, et les statistiques, qui sont importantes pour la planification économique, bien qu’elles soient bien moins importantes que ce qu’en pensent les sociaux-démocrates, qui veulent en faire le trône sur lequel assoir la domination globale des peuples. Ceux qui ne sont pas condamnés à l’ignorance par les conditions que la puissante force au dessus d’eux, va bientôt faire usage des statistiques appropriées sans institution globale. Il y aura probablement une organisation quelconque qui compile et compare les différentes données statistiques mais elle ne jouera pas un rôle signifiant et ne sera jamais une force politique puissante.

Y a t’il des intérêts communs au sein d’une nation ? Il y en a quelques-uns : la langue, la littérature, les arts, les coutumes, et les rites qui ont tous des caractéristiques nationales. Mais, dans un monde sans domination, sans “territoires annexés” ni de concept de “terre nationale” (qui doit être à la fois défendue et élargie), de tels intérêts ne voudront pas dire ce qu’ils veulent dire aujourd’hui. Le conseil de “travail national” par exemple, disparaîtra complètement. Le travail sera structuré d’une manière qui ne suit ni la langue ni l’ethnographie. Pour les conditions de travail dans les communautés locales, la géographie et la géologie sont très importantes. Mais qu’est-ce que notre état-nation a à voir avec ces réalités ?

En parlant de travail, il y a différents courants de pensée au sein du camp anarchiste. Certains anarchistes propagent le droit à la libre consommation. Ils pensent que tous les individus doivent produire en accord avec leurs capacités et consommer selon leurs besoins. Ils pensent que personne sauf les intéressés ne peut connaître sa propre capacité de travail et ses propres besoins. La vision est d’avoir des maisons de dépôt remplies par le travail volontaire effectué en accord avec les besoins des gens. Le travail sera fait parce que chacun comprendra que la satisfaction des besoins de chacun demande un effort collectif. Des statistiques et une information sur les conditions de travail dans les communautés spécifiques donneront les directives sur la quantité à produire et combien de travail sera nécessaire., en prenant en compte à la fois la technologie et la main d’œuvre disponibles. Le besoin de travailleurs sera l’objet d’annonces publiques à tous ceux capables d’y subvenir. Ceux qui refusent de travailler, entièrement ou partiellement, alors même qu’ils peuvent le faire, seront socialement ostracisés.

Je pense que ceci est un résumé précis et non biaisé des idées des communistes. Je veux maintenant expliquer pourquoi je considère ces notions sur l’organisation du travail comme étant insuffisantes et injustes. Je ne les pense pas impossibles. Je pense que le communisme et le droit à la consommation libre peuvent exister. Mais je pense aussi que bien des gens choisiront l’option de ne pas travailler. La mise au ban social n’aura que peu d’effet sur eux, ils s’assureront du respect et du soutien de ceux qui pensent et agissent comme eux.

Ceci n’est pourtant pas le plus gros problème. Celui-ci est qu’une nouvelle autorité morale serait créée, une de celles qui déclare “les meilleurs êtres humaines” comme étant ceux qui travaillent le plus, ceux qui sont prêts à faire les boulots les plus durs et les plus sales et qui se sacrifient pour les faibles, les fainéants et les profiteurs. La contrainte d’une telle moralité et des récompenses sociales induites seront bien pires et bien plus dangereuses que la plus acceptable des contraintes que nous connaissions : l’égoïsme. J’en suis arrivé à cette conclusion après une très longue contemplation du sujet. Une société fondée sur la contrainte de la moralité sera bien plus unidimensionnelle et injuste qu’une société fondée sur la contrainte de l’intérêt particulier.

Les anarchistes qui partagent cette opinion voient une connexion entre le travail des individus et leur consommation. Ils veulent organiser le travail sur la base de l’égoïsme naturel. Ce qui veut dire que ceux qui travaillent travailleront essentiellement pour eux-mêmes. En d’autres termes, ceux qui rejoignent une ligne spécifique de travail le feront parce qu’ils y voient un gain personnel pour eux-mêmes, ceux qui travailleront plus le feront parce qu’ils ont plus de besoins à satisfaire, ceux qui font les boulots les plus durs et plus insalubres (boulots qui devront toujours être faits même si de manière moins vile qu’aujourd’hui), le feront parce que, contrairement à aujourd’hui, ces travaux seront les plus valorisés et les mieux payés.

La critique de ce type d’organisation du travail peut-être faite sur trois niveaux : d’abord. on voit qu’il y a une injustice contre les intellectuellement ou physiquement faibles, secundo, on peut craindre que les richesses individuelles puissent être encore accumulées et qu’une nouvelle forme d’exploitation ne survienne et tertio, on peut être concerné par le fait qu’une classe exclusive de producteurs gagnera en privilèges et donc voudra les défendre.

Je considère toutes ces préoccupations comme infondées. Il est vrai qu’il y aura une différentiation du travail. Mais si les gens sont bien éduqués et leurs talents convenablement nourris, alors chacun trouvera un travail qui lui convient et qui colle à ses qualifications. Les personnes âgées, les handicapés peuvent contribuer en bien des points et nous nous occuperons d’eux comme nous nous occupons de nos enfants. Le principe d’entraide deviendra alors tout à fait central.

Il sera impossible aux individus d’accumuler des richesses menant à l’exploitation car tout le monde en société anarchiste comprendra que l’usage commun de la terre et des moyens de production est dans l’intérêt de tous les individus. Ainsi, ceux qui travaillent le plus dur pourront avoir un avantage en matière de possession personnelle mais ils ne gagneront aucun moyen d’exploiter les autres.

Finalement, aucun groupe n’y gagnera à devenir exclusif. Il serait instantanément boycotté. Si un groupe devait gagner un certain avantage dans un secteur donné de production, de nouveaux producteurs apparaîtront et il ne se passera pas longtemps avant qu’un nouvel équilibre ne s’établisse. Lorsque les travailleurs vont et viennent librement et lorsqu’il y a une réelle libre concurrence parmi des hommes libres et égaux, alors les inégalités permanentes deviennent impossibles.

Il n’est pas inconcevable que l’organisation du travail, comme je l’ai décrite plus haut, puisse prendre deux formes simultanément dans des régions différentes ou dans des domaines différents du travail. L’expérience pratique déterminera très rapidement la forme la plus faisable et efficace. En tous les cas, le but des deux formes est le même : la liberté de l’individu sur la base d’une solidarité économique. Il n’y a aucune raison d’argumenter  voire de se disputer au sujet de l’organisation du travail dans la société du futur. Il est bien plus important de combiner nos forces afin d’établir les conditions sociales permettant l’apparition des expériences pratiques qui détermineront et résoudront ces affaires.

L’anarchie n’est pas un système sans vie ni un système de pensées toutes prêtes. L’anarchie est la Vie ; la vie qui nous attend après que nous nous soyons enfin libérés du carcan [étatico-capitaliste] qui nous restreint et contraint.

NdR71 : Ici, Landauer n’aborde pas une problématique pourtant essentielle : celle de l’argent et du salariat. Pour qu’une transformation efficace et durable ne se produise dans nos rapports avec les institutions (étatiques et économiques), il est impératif d’établir que la nouvelle relation émancipatrice ne pourra s’opérer qu’en dehors de tout rapport institutionnel, marchand, monétaire et salarial. La société des sociétés si chère à Gustav Landauer et à bon nombre d’anarchistes, dont nous faisons partie, ne pourra voir le jour qu’après avoir renoncé à toute relation étatique, marchande, monétaire et salariale sous quelque forme que ce soit, car il est évident pour qui réfléchit de manière critique et radicale qu’il n’y a pas et ne saurait y avoir de solution au sein du système qui est par essence un nœud inextricable de corruption aliénatrice.

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Voir notre page “Gustav Landauer et la société des sociétés”

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir ! (Résistance 71)

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

LM_pouvoir

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L’antidote en action : L’État est une relation sociale, qui ne peut être détruit que par l’instauration de nouvelles relations entre les individus (Gustav Landauer)

Posted in actualité, altermondialisme, crise mondiale, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 28 juillet 2021 by Résistance 71

jeanmoulin1

Faibles hommes d’état, plus faible peuple !

Gustav Landauer

“Der Sozialist”, juin 1910

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

Un homme pâle, nerveux et malade est assis à son bureau. Il écrit des notes sur une feuille de papier. Il compose une symphonie. Il travaille rapidement, utilisant tous les secrets de son art qu’il a appris. Quand cette symphonie est jouée, cent cinquante musiciens jouent dans l’orchestre ; dans le troisième mouvement, il y a dix timpani, quinze instruments de percussion et un orgue ; dans le mouvement final, un chœur en huit parties de cinq cents choristes est ajouté ainsi qu’un orchestre supplémentaire de fifres et de tambours. L’audience est stupéfaite par l’énorme force et la vigueur imposante de l’œuvre.

Nos hommes d’état et nos politiciens et de plus en plus la totalité de la classe dirigeante, nous rappellent ce compositeur qui ne possède en rien un quelconque pouvoir, mais permet aux masses d’apparaître puissante. Nos politiciens et hommes d’état cachent également leur faiblesse réelle et leur incapacité derrière un orchestre géant désirant obéir à leur commandement. Dans ce cas précis, l’orchestre est le peuple en armes, l’armée.

Les voix coléreuses des partis politiques, les plaintes des citoyens et des travailleurs, les poings fermés dans les poches du peuple, rien de tout cela ne doit être pris au sérieux par le gouvernement. Ces actions manquent de force réelle parce qu’elles ne sont pas soutenues par les éléments qui sont naturellement les plus radicaux en chaque personne : les jeunes hommes de la tranche d’âge des 20-25 ans. ces hommes sont sous les drapeaux dans des régiments sous le commandement de notre gouvernement inepte. Ils suivent chaque ordre sans poser de questions. Ce sont eux qui aident à camoufler les véritables faiblesses du gouvernement, leur permettant de demeurer indétectées, à la fois dans et en dehors de notre pays.

Nous, socialistes, savons comment le socialisme, c’est à dire la communication immédiate des véritables intérêts, a lutté contre la règle des privilégiés et leur politique fictive depuis plus de cent ans. Nous voulons continuer et fortifier cette tendance historique puissante, qui mènera à la liberté et à l’équité. Nous voulons le faire en éveillant l’esprit et en créant des réalités sociales différentes. Nous ne sommes en rien concernés par la politique d’état.

Si les pouvoirs d’une politique de non-esprit et violente gardent suffisamment de force pour créer de grandes personnalités, comme de forts politiciens ayant vision et énergie, alors nous devons respecter ces hommes même s’ils sont dans le camp ennemi. Nous pouvons même concéder que les vieux pouvoirs garderont encore quelque temps la main. Néanmoins, il devient de plus en plus évident que l’État n’est pas fondé sur des hommes à l’esprit fort et sur le pouvoir naturel. Ceci est fondé sur l’ignorance et la passivité du peuple. Ceci vaut également pour les moins heureux d’entre tous, pour les masses prolétariennes. Celles-ci ne comprennent pas encore qu’elles doivent échapper à l’État et le remplacer, qu’elles doivent construire l’alternative. Ceci n’est pas seulement vrai ici en Allemagne, ceci est vrai partout dans n’importe quel pays.

D’un côté nous avons le pouvoir de l’État et l’impuissance politique des masses divisées en individus déconnectés et de l’autre, nous avons l’organisation socialiste, une société des sociétés, une alliance des alliances, en d’autres termes : un peuple et son esprit. La lutte entre les deux côtés doit devenir réelle. Le pouvoir des états, le principe de gouvernement et ceux qui représentent l’ancien ordre vont devenir de plus en plus faibles. Le système entier disparaîtrait sans laisser de trace si le peuple commençait à se constituer en tant que peuple hors de l’État. Mais les gens n’ont pas encore compris cela. Ils n’ont pas encore compris que l’État va remplir certaines fonctions et demeurer une nécessité inévitable aussi longtemps que son alternative, la réalité socialiste, n’existe pas.

On peut retourner une table ou casser une fenêtre. Mais ceux qui croient que l’État est aussi une chose ou un fétiche qui peut être renversé ou cassé sont des sophistes et des croyants en la Parole. L’État est une relation sociale ; une certaine façon par laquelle les gens se mettent en relation les uns avec les autres. Il ne peut être détruit que par la création de nouvelles relations sociales, c’est à dire par le fait que les gens changent leur relation les uns avec les autres.

Le monarque absolu dit : L’État c’est moi. Nous, qui nous sommes emprisonnés dans l’état absolu, devons comprendre la vérité : Nous sommes l’État ! Et nous le serons aussi longtemps que nous ne sommes pas quelque chose de différent ; aussi longtemps que nous n’ayons pas créé les institutions nécessaires à une véritable communauté, à une véritable société d’êtres humains.

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A la croisée des chemins : totalitarisme transnational ou société des sociétés… Vers la Communauté par la séparation avec Gustav Landauer

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , on 26 juillet 2021 by Résistance 71

“Plus je descend profondément en moi-même et plus je deviens partie du monde.”
“La nature humaine n’est pas indifférente, superficielle, philistine, mais elle est hérédité éternelle, divinité ; elle est consensus et communauté, créée une fois que tous trouvent leur centre vrai et profond et vivent en accord avec lui. En d’autres termes, la véritable individualité que nous trouvons au plus profond de nous-mêmes est communauté, humanité, divinité.”
~ Gustav Landauer ~

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Vers la Communauté par la séparation

Gustav Landauer

1904

Extraits d’un texte annexe de Landauer publié avec d’autres écrits dans le recueil “Die Revolution” — traduit de l’anglais par Résistance 71, juillet 2021

[…] La position sociale de l’individu de la masse dérive d’un héritage qui détermine son être à la fois de l’extérieur et de l’intérieur : il appartient à une certaine famille, une certaine classe, il acquiert une certaine connaissance et suit une certaine foi, il devient part d’une profession, il est protestant ou catholique, un patriote anglais ou allemand, un commerçant ou un éditeur de journal. L’autorité, la coutume, la moralité, le temps et la classe définissent son existence.

De nos jours néanmoins, il y a une jeune génération qui est devenue sceptique de la tradition. Nous pouvons caractériser ses membres si nous le voulons : nous avons des socialistes et des anarchistes, des athées et des gitans, des nihilistes et des romantiques. Certains d’entres eux ont tenté de soulever les masses de manière enthousiaste, de les réveiller, de les purifier, de faire monter leur colère et leur indignation, de leur dire la beauté et la splendeur à venir et de les organiser dans des unions sociales et économiques. D’autres ont choisi une voie différente : ils ont transformé leur vie en un jeu et ont recherché le mieux et le plus exquis pour eux-mêmes ; ils sont devenus de grands solitaires ou de petits hédonistes.

Je fus un de ceux qui allèrent vers les masses. Maintenant, moi et mes camarades en sommes revenus. Nous avons perdu quelques compagnons au long de la route, soit pour un parti politique [marxiste] soit pour le désespoir. Nous en avons ramené d’autres avec nous, nous n’avons pas pu en trouver plus que ceux-là. Nous en sommes venus à une conclusion qui fut très douloureuse à atteindre : nous sommes trop avancés pour pouvoir être compris. Nous avons développé un sens de clarté que les gens ne peuvent pas saisir dans la confusion quotidienne qui les étreint. La conclusion est que nous devons cesser de descendre vers les masses, nous devons au contraire les précéder. Dans un premier temps, il pourrait paraître que nous nous en éloignons ; mais nous ne pouvons trouver la communauté que nous désirons et attendons tant que si nous, la nouvelle génération, nous séparons de l’ancienne communauté. Si nous faisons de cette séparation une séparation radicale et si nous, en tant qu’individus séparés, nous permettons de nous immerger dans les profondeurs de notre être pour y atteindre le cœur même de notre nature la plus cachée, alors nous trouverons la plus ancienne et la plus complète des communautés : une communauté non seulement embrassant toute l’humanité mais aussi tout l’univers. Quiconque découvre cette communauté en lui-même sera éternellement heureux et tout retour aux communautés de l’arbitraire d’aujourd’hui sera impossible.

Je différencie trois formes de communauté : d’abord, il y a un pouvoir héréditaire qui peut être découvert dans les puits insondables de notre moi profond, ces trésors intérieurs paléontologiques de l’univers, deuxièmement, il y a un autre pouvoir héréditaire, un qui veut inhiber les limites et nous emprisonner du dehors et troisièmement, il y a les associations libres momentanées des individus basées sur les intérêts communs.

La première de ces communautés réfère à ce qu’on appelle habituellement l’individu, mais comme je veux le montrer, l’individu est toujours une manifestation de l’univers. La seconde réfère aux communautés forcées des sociétés bourgeoises et étatiques. La troisième réfère à la communauté qui doit encore se produire : celle que nous voulons initier sans attendre.

[…]

Prenons un autre chemin : permettons au monde de passer au travers de nous, apprêtons-nous à ressentir le monde, à en faire l’expérience, de nous permettre d’être saisi agrippé par celui-ci. Jusque maintenant, tout a été divisé en ce pauvre, faible, active “moi” et un monde rigide, inapprochable, passif et sans vie. Devenons le medium du monde, à la fois passif et actif. Jusqu’ici nous nous contentions de transformer le monde dans l’esprit de l’Homme ou dans l’esprit de notre cerveau, maintenant, transformons-nous en l’esprit du monde.

Ceci est parfaitement possible. Le vieux maître Eckhart, ce grand mystique et hérétique (NdT: Gustav Landauer est un spécialiste de maître Eckhart dont il a traduit des textes de l’allemand médiéval en allemand moderne, il est aussi un spécialiste de Nietzsche…), avait bien raison lorsqu’il disait que si nous étions capables de comprendre une toute petite fleur et sa nature profonde, alors nous pourrions comprendre l’ensemble du monde. Il ajouta néanmoins, que nous ne pouvons jamais atteindre une telle compréhension absolue depuis l’extérieur, c’est à dire avec l’aide de nos sens. […]

La manière de créer une communauté qui comprenne l’ensemble du monde mène non pas vers l’extérieur mais vers l’intérieur. Nous devons comprendre que nous ne faisons pas que percevoir le monde, mais que nous sommes le monde. Celui qui peut comprendre la fleur complètement, peut comprendre le monde dans sa totalité. Alors, retournons complètement à nous-mêmes, alors nous pourrons trouver l’univers.

Cependant soyons bien clairs sur un point : aussi loin que nous percevons notre propre nature profonde comme réalité, toute matière est en fait une illusion, imaginée par nos yeux, notre toucher et notre perception de l’espace en tant que monde externe, soyons clairs pour dire que la perception intérieure ne dépend que de l’esprit. Un esprit qui est complexe et demandant. Si nous ne comprenons pas cela, nous ferons l’erreur de prendre notre “moi” étriqué et ridicule pour la chose essentielle. N’oublions pas que la reconnaissance du monde est un postulat de notre pensée ; ceci est aussi vrai pour la reconnaissance du monde spirituel. Nous ne devons pas oublier cela afin d’éviter de transformer une disposition nécessaire en un dogme ou en une soi-disant science. […] Clarifions aussi une chose, créer une disposition nécessaire, que le passé, le présent et le futur tout autant que les notions d’ici et de là-bas ne sont qu’un courant éternel unique et unifié qui coule de l’infini vers l’infini. Il n’y a ni cause, ni effet à ce monde.

Quoi qu’il en soit, ce monde est évident pour nous et il est donc vrai. Les assomptions de cause et d’effet n’existent que dans le petit monde des corps isolés mais pas dans la mer agitée et tumultueuse de l’âme, de l’esprit.

[…] Je ne nie pas que le monde puisse être expliqué matériellement, puisqu’il y a plusieurs explications possibles, un nombre infini de visions du monde. Spinoza a dit plus précisément, un nombre infini d’attributs divins […] L’émergence du spirituel du matériel est inexplicable. Spinoza le savait déjà.

[…] “La nature créative” c’est la natura naturans de Spinoza, un professeur de Goethe, qui reprend le terme des mystiques et des réalistes médiévaux. Encore et encore nous rencontrons la notion que quelqu’un puisse devenir dieu ; qu’on puisse devenir le monde plutôt que de le reconnaître. Peut-être que le plus grand enseignement de Jésus a été atteint lorsque Maître Eckhart dit “Laissons dieu qui est aussi le fils de l’Homme, dire : “Je fus humain pour vous, alors si vous n’êtes pas des dieux pour moi, vous ne me rendez pas justice.”” Voyons donc comment nous pouvons devenir des dieux ! Voyons donc comment nous pouvons trouver le monde en nous-mêmes !

[…] Max Stirner a découvert que l’oppression vient en fait de concepts et d’idées qui sont acceptés comme sacrés. D’une main ferme, décidée, il démonta ces notions de dieu, de sacralité, de moralité, d’état, de société et d’amour et démontra de manière humoristique leur vacuité. D’après sa merveilleuse explication, les notions abstraites n’étaient que du vent et les concepts des mots pour un groupe de singularités. Néanmoins, Stirner remplaça dieu avec l’individu concret…

[…] Si nous faisons une introspection, nous comprenons qu’il n’y a pas d’individus autonomes. Ce que nous sommes, c’est ce que sont nos ancêtres en nous-mêmes. Ils sont actifs et vivants en nous, ils sont avec nous lorsque nous interagissons avec le monde extérieur et ils se transmettrons à nos descendants. Nous faisons partie d’une chaîne incassable qui vient de l’infini et va vers l’infini, même si quelques segments peuvent se déchirer et faire l’expérience de quelques complications. Tout ce que nous faisons de notre vivant nous connecte avec l’univers et même notre cadavre est un pont qui est utilisé pour continuer notre voyage dans l’univers. Comme l’a dit Clemens Brentano : “La vie n’est rien d’autre qu’un morceau d’éternité que nous nous approprions en mourant.” Le dicton “Tout ce qui vit meurt” comporte une certaine vérité, mais c’est une vérité triviale et sans importance. Nous devrions plutôt dire : “Tout ce qui vit, vit à tout jamais.

Nous avons vu que matière et corps sont des expressions archaïques et inadéquates pour le flot d’âme complexe que nous appelons “monde”. Pourtant, notre perspective est si nouvelle que nous n’avons pas la bonne expression pour la décrire. Nous devons donc faire avec les vieilles expressions sous certaines réserves. Notre monde ne peut être compris que si nous comprenons les multiples perspectives parallèles et complémentaires par lesquelles nous l’avons créé.

Si on regarde tout ça d’un point de vue matériel, nous comprenons qu’il n’y a rien de plus certain que le fait que les individus se situent dans une connexion inextricable avec les générations passées.. Bien sûr que le cordon ombilical est coupé entre l’enfant et sa mère dès la naissance, mais les chaînes invisibles qui nous rattachent à nos ancêtres sont bien plus fortes que cela. Qu’est-ce que l’hérédité si ce n’est ce pouvoir et cette domination fantomatique mais pourtant familière que le monde de nos ancêtres exerce sur notre corps et sur notre esprit ?… Que sont ce pouvoir et cette domination si ce n’est présence et communauté ? Si nous, les humains, avons une peau douce au lieu d’une fourrure laineuse, un menton non protubérant et une posture droite, et bien ceci est la conséquence de l’hérédité, c’est à dire de la domination qui est toujours exercée sur nous par les premiers humains qui ont évolué depuis l’état de primate. Pour le dire différemment, puisque ces premiers humains ont toujours un effet sur nous, ils vivent toujours en nous et nous en faisons toujours l’expérience (NdT: comme le principe de la conservation intégrale du passé de Henri Bergson et nous savons aussi depuis des recherches génétiques récentes qu’Homo sapiens sapiens possède environ 4% de gènes de Néanderthal puisque les deux espèces se sont chevauchées au sens propre comme au figuré pendant près de 40 000 ans et se sont génétiquement mélangées… A ce sujet nous conseillons le visionnage de l’excellent film “Ao, le dernier Néanderthal” de Jacques Malaterre, 2010, qui met en scène les dernières trouvailles paléontologiques. L’éminente paléontologue du CNRS, et grande spécialiste mondiale de Néanderthal, Marylène Patou-Mathis fut conseillère scientifique sur le film). Nous devons finalement comprendre que tout effet demande une présence et qu’il n’y a pas de causes mortes mais seulement des causes vivantes.

Si nous voulons nous débarrasser du mot “cause”, nous pourrions dire : “La cause est morte, longue vie à l’effet vivant !” Nous pourrions aussi inverser ce que disait Schopenhauer : que toute réalité est efficacité. Nous pourrions dire en lieu et place que l’efficacité est la réalité, que ce qui est réel sont les connexions et les communautés, et que tout ce qui est réel est aussi présent et dans le moment.

Nous sommes les instants d’une éternelle communauté d’ancêtres.. Cela ne peut qu’aider que de faire remarquer que l’éternité aussi suit les règles du temps.

[…] Les grandes communautés héréditaires sont bien réelles ; le travail des ancêtres se fait toujours sentir aujourd’hui, ils doivent donc être en vie. Bien sûr, nos ancêtres humains et animaux sont morts depuis bien longtemps dans le monde extérieur ; mais en nous-mêmes quoi qu’il en soit ces reliques paléontologiques, ces êtres disparus, sont toujours vivant (NdT: une fois encore Homo sapiens sapiens possède 4% de l’ADN de Néanderthal, Homo neandertalis, selon les découvertes scientifiques de la dernière décennie…). Nous sommes ce qu’il reste d’eux et nos enfants seront autant à eux qu’à nous.

Les corps individuels qui ont vécu sur Terre depuis le commencement ne sont pas juste des individus isolés ; ils forment une énorme communauté bien réelle, un organisme ; un organisme qui change en permanence, qui se manifeste constamment en de nouvelles formes d’individus. […] L’existence de nos ancêtres est indéniable, si nous ne le reconnaissons pas, le sens de la vie et du monde demeureront un mystère pour nous, ils ne seront que matière, perception, illusion.

[…] Nous devons penser à l’arbre qui croît dans un sol appauvri : il fait toucher une de ses branches dans un sol plus riche plus loin et fait mourir le vieil arbre tout en passant son énergie vitale de sève dans l’autre segment qui devient un nouvel arbre. De la même manière, nous mourons en tant qu’êtres humains, mais ne mourons pas en même temps. Dans nos enfants et dans nos actions durables, nous continuons de vivre sous une autre forme et en unité avec les autres êtres humains. On pourrait dire : “Ignorez le matériel et concentrez-vous sur le spirituel !” Celui qui ne ressent le spirituel qu’avec son esprit, son âme tout en percevant son corps comme une entité externe a perdu toute perception naturelle et a souscris à une sorte de dogme sectaire. Le corps et l’esprit ne sont pas séparables de l’intérieur, ils sont tous deux l’expression de l’âme.

[…]

L’individu est la partie de nous-mêmes qui ne peut être changée que de l’extérieur. Plus une personne est autonome et indépendante, plus elle se retranche en elle-même, plus elle se détache des effets de ce qui l’entoure, plus elle va se trouver unifiée avec le passé, avec ce qu’elle est originellement. Qu’est-ce que l’humain est originellement, qu’est-ce qui constitue sa partie la plus intime, la plus cachée ? Qu’est-ce qui est le plus inviolable de lui-même, son sang et sa chair. Le sang est plus épais que l’eau ; la communauté, telle que trouvée par l’individu, est la plus large communauté du vivant lui-même et est plus puissante et plus noble et plus ancienne que les très faibles influences de l’état et de la société. Ce qui constitue notre plus individuelle partie est notre plus universelle. Plus je descend profondément en moi-même et plus je deviens partie du monde. Mais ai-je les moyens d’aller si profondément, de trouver ce sont j’ai besoin ? La perception intérieure que j’ai de moi-même ne serait-elle pas un sentiment général vague et faible comparée aux perceptions claires et sensuelles que je dérive du monde extérieur ?

[…] En de telles circonstances, ce n’est que dans la séparation et en se tournant vers l’intérieur que nous pouvons ressentir et trouver le monde dans notre corps et notre âme. Le monde s’étant désintégré en morceaux et s’étant aliéné, nous devons fuir dans une réclusion mystique afin de redevenir un avec lui de nouveau.

Si nous voulons ramener quelque chose que nous avons oublié à notre conscience, nous nous en rappelons grâce à l’appareil psychologique que nous appelons notre mémoire. Mais notre mémoire est limitée aux quelques expériences limitées de nos vies individuelles. Ce qui veut dire que toute compréhension de l’individualité fondée sur notre mémoire individuelle est superficielle, momentanée et très éphémère. La véritable individualité est profonde, ancienne et perpétuelle. Elle est l’expression des désirs de la communauté dans l’individu lui-même.

Maître Eckhart dit que dieu n’est pas un avec l’individu, mais avec l’humanité. C’est l’humanité que tous les individus ont en commun ; c’est l’humanité qui leur donne une valeur. Elle est le plus haut et le plus raffinée dans toutes les vies individuelles. C’est ce que maître Eckhart appelle “la nature humaine”.

Nous ne devons pas nous méprendre là-dessus : Eckhart ne parle pas de communautés arbitraires contrôlés par une autorité. Les communautés autoritaires sont la superficialité de la mentalité de troupeau. La nature humaine n’est pas indifférente, superficielle, philistine, mais elle est hérédité éternelle, divinité ; elle est consensus et communauté, créée une fois que tous trouvent leur centre vrai et profond et vivent en accord avec lui. En d’autres termes, la véritable individualité que nous trouvons au plus profond de nous-mêmes est communauté, humanité, divinité.

Une fois que les individus se sont transformés en communautés, alors ils sont prêts à former des communautés plus vastes avec des individus comme eux. Celles-ci seront de nouveaux types de communautés, établies par des individus ayant le courage et la nécessité de se séparer de la fadeur de la superficialité.

[…]

Il y a une autre façon de se sentir infini, la plus splendide de toutes. Nous sommes tous familiers avec elle tant que nous ne sommes pas entièrement corrompus par la décadence et la superficialité égoïste de nos communautés arbitraires et disfonctionnelles. Je parle ici de l’amour. L’amour est un tel sentiment merveilleux et universel, un sentiment qui nous retourne et nous élève vers les étoiles, parce que c’est une corde vibrante qui connecte notre enfance avec l’univers. Il y a là une signification plus profonde dans le fait que le nom pour l’expérience de la communauté. le sentiment qui nous connecte avec l’humanité : l’amour, l’amour humain, est le même mot que nous utilisons pour l’amour entre les deux sexes qui nous connecte avec les générations suivantes. Damnés soient les sans âmes qui n’ont pas la chair de poule lorsqu’ils entendent parler d’amour ! Damnés ceux pour qui la satisfaction sexuelle n’est qu’une sensation physique ! L’amour illumine le monde et inonde nos êtres d’étincelles. Il est la façon la plus profonde et la plus puissante de comprendre ce que nous avons de plus précieux.

J’ai parlé du fossé entre nous, les nouveaux humains et les masses et au sujet de la nécessité de nous séparer de ceux unifiés par l’État. Ceci semble contredire ma croyance qu’un amour pour l’humanité fait partie de notre être le plus véritable. Laissez-moi expliquer : d’un côté, il semble clair que tous les humains contemporains, civilisés ou non, sont si reliés à nous qu’il est difficile de ne pas les aimer de la même manière que nous aimons ceux qui sont proches de nous. D’un autre côté, la relation est aussi difficile qu’elle puisse l’être avec nos proches mêmes : ils sont très proches de nous dans leur être et leurs caractéristiques et nous sentons le lien du sang et nous les aimons, mais nous ne pouvons pas vivre avec eux. La plupart de nos contemporains ont déformé leur humanité à cause de leur bassesse étatiste et sociale tout autant que leur stupidité, ils ont aussi déformé leur animalité avec leur hypocrisie, leur fausse moralité, leur couardise et leur manque de naturel. Même durant les occasionnelles heures de lucidité ou de désespoir, ils ne peuvent pas mettre bas le masque. Ils ont bloqué leur liaison avec l’univers, ils ont oublié qu’ils peuvent devenir des dieux ! Nous voulons être complets : humains, animaux et dieux ! Nous voulons être des héros ! Donc pour l’amour de l’humanité qui s’est perdue en chemin, pour l’amour de ceux qui viendront après nous, pour l’amour finalement, tout simplement, du meilleur de nous-mêmes, nous voulons laisser ces gens, nous voulons notre propre compagnie et notre propre vie !

Aussi loin de l’État que nous le puissions ! Aussi loin que possible de la marchandise et du commerce ! Aussi loin que possible de tous les Philistins ! Laissons-nous, qui nous sentons comme les héritiers du millénaire, qui nous sentons simples et éternels, qui sommes des dieux, laissez-nous former une petite communauté de joie et d’activité. Laissez-nous nous créer en tant qu’êtres humains exemplaires. Laissez-nous exprimer nos désirs : désir de tranquillité tout comme le désir d’activisme ; le désir de réflexion tout comme celui de célébration ; le désir du travail tout comme celui de la détente et du loisir. Il n’y a pas d’autre chemin pour nous !

Cette pensée est née du grief : nous voulons ressentir les plus grandes joies de la création parce que nous sommes des désespérés. Ceux qui en ont déjà fait l’expérience savent que la seule façon d’éveiller le peuple est par le génie religieux, c’est à dire par la vie exemplaire de ceux qui font tout ce qui est en leur pouvoir pour sortir de l’abysse. Ces individus savent que toutes ces questions sont de sérieuses questions existentielles. Nous le petit nombre avancé, nous avons besoin de notre fierté, nous ne pouvons, ne voulons pas attendre plus longtemps ! Alors commençons ! Créons notre vie commune, formons des centres de ces nouveaux êtres, délivrons-nous de la fadeur de nos contemporains !

Notre fierté doit nous inhiber de vivre de leur travail, il ne devrait pas y avoir d’échange de nos meilleures pensées, même pas de nos pires. engageons-nous dans le travail physique, soyons productifs ! De cette façon, nous pourrons présenter le meilleur de notre esprit à l’humanité. Espérons qu’une nouvelle génération, à laquelle j’adresse ces mots fondés sur un profond désespoir, va se trouver et enfin s’unir.

“Par la séparation vers la communauté” veut dire : risquons tout afin que nous puissions vivre en êtres humains complets, achevés, sortons de la superficialité de l’autoritarisme des communautés usuelles ; créons en lieu et place des communautés qui reflètent la communauté du monde que nous sommes en fait ! Nous nous le devons à nous-mêmes et au monde. Cet appel est lancé à tous ceux qui sont capables d’entendre !

Note de R71:

Écrit il y a plus d’un siècle, à quel point ce texte résonne t’il toujours si juste aujourd’hui ? Landauer n’a t’il pas touché en quelques paragraphes simples et directs, l’essentiel de la réflexion critique et vitale de notre humanité et de son organisation sociale ?

Qu’attendons-nous dès lors que nous sommes de plus en plus nombreux à savoir qu’il n’y a pas de solution au sein du système et qu’il ne saurait y en avoir ?

Remarquons également avec les citations du mystique médiéval Eckhart, le rapprochement spirituel avec la pensée orientale, taoïste par exemple et d’autres, témoignant de cette universalité de la pensée au-delà des contingences spatio-temporelles…

Eckhart von Hochheim ou “Maître Eckhart” (env. 1260-1328) était un mystique chrétien de la fin du XIIIème début du XIVème siècle. Il écrivit sous la forme de sermons qui ont été traduit dans toutes les langues occidentales avec plus ou moins de réussite. Landauer est un spécialiste de Maître Eckhart et a traduit les écrits moyen-âgeux de celui-ci en langue allemande moderne. Les citations utilisés dans ce texte sont celles de Landauer lui-même.

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Gustav Landauer sur Résistance 71

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De l’antagonisme à la complémentarité : Nietzsche et la tradition anarchiste 4ème partie

Posted in actualité, démocratie participative, documentaire, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , on 29 mai 2021 by Résistance 71

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“Le socialisme vient des siècles et des millénaires précédents. Le socialiste englobe toute la société et son passé, sent et sait d’où nous venons et ensuite détermine où nous allons.”
~ Gustav Landauer ~

“La terre et l’esprit [Geist] sont donc la solution du socialisme… Les socialistes ne peuvent en aucune manière éviter le combat contre la propriété foncière. La lutte pour le socialisme est une lutte pour la terre ; la question sociale est une question agraire !”
~ Gustav Landauer ~

De l’antagonisme à la complémentarité : Nietzsche et la tradition anarchiste

2ème partie

1ère partie

3ème partie

4ème partie

Gustav Landauer, la révolte des consciences (1870-1919)

Second volet du chapitre des “Héritiers hérétiques” du livre de Max Leroy “Dionysos au drapeau noir, Nietzsche et les anarchistes”, 2014

“L’anarchie n’est pas une chose du futur mais du présent : elle n’est pas l’espérance mais la vie.” (Gustav Landauer)

On ne lit jamais mieux que sous les verrous. Goldman, Luther King et Gandhi plongèrent dans l’œuvre de Thoreau en prison ; Landauer, incarcéré pour avoir publié un article et, rapporta la police, incité à la “rébellion”, y dévora Nietzsche. Cela n’était toutefois pas une découverte : le jeune homme l’avait déjà étudié trois années plus tôt à l’université de Strasbourg. Ce qu’il en avait retenu ? La vivacité, la grandeur, la profusion, la fièvre… Nietzsche projette ses rayons sitôt ses livres ouverts : ceux-ci saisissent les lecteurs à la gorge et l’irradient durablement. Mais l’isolement carcéral lui permit d’affiner ses jugements : oui au vitalisme nietzschéen, non à son mépris des humains.

Nous sommes en 1900, Landauer, trente ans, rédige le texte “La communauté par le retrait” et déclare ne plus croire en la Révolution dans sa formule prométhéenne : il a vu puis en revint. Vu de près puisqu’il a derrière lui une intense vie de militant : il a animé des journaux socialistes, participé à des réunions politiques, assisté à des congrès, connu la prison pour ses idées, fondé une coopérative ouvrière, participé à des grèves… Tout ceci l’a conduit à repenser la question de la révolution. Il ne sert à rien de vouloir détruire l’appareil d’État et la classe possédante ni d’attaquer bille en tête le pouvoir capitaliste, les institutions et les structures politiques en place sont trop puissantes et les abattre (quand bien même cela relèverait du possible) n’extirpera pas l’inclination des hommes à la soumission. Il faut d’abord procéder à une révolte des consciences dans les cœurs de chacun, il faut d’abord lever les âmes de leurs penchants à la servitude volontaire.

Attaquer l’État ? Son armée massacrera aussitôt les insurgés. En revanche, il est possible de bâtir des réseaux de coopérative et d’organiser, ici et maintenant, la libération des classes laborieuses. Non plus la Révolution mais la révolution, celle qui préfère les minuscules de l’immédiat aux majuscules vendeuses d’espoir. La modestie n’invite pas au renoncement mais elle propose des chemins que Landauer estime plus praticables : ceux, déjà foulés par La Boétie, qui invitent à ne plus servir le pouvoir pour qu’il s’effondre de lui-même. Son texte écarte d’emblée deux tentations : exhorter en tribun fougueux, le peuple à se soulever et se replier dans le cynisme des dandys et des jouisseurs solitaires. Reste une troisième voie, la sienne, qui consiste à créer des communautés révolutionnaires composées d’individualités fortes. Non pas le troupeau mais l’association d’âmes isolées. Landauer refuse d’attendre plus longtemps l’accomplissement de quelque prophétie révolutionnaire : puisque les masses ne sont pas encore disposées à se soulever, ne nous morfondons plus pour élaborer l’idéal dont nous rêvons. Et c’est ainsi, seulement, qu’il sera donné à chacun de “s’élever vers les sommets, vers les lacs sauvages du possible et de l’imagination.”

Disciple de Tolstoï

Les textes de Landauer rejettent catégoriquement la violence, et plus précisément celle dont usent certains anarchistes. Les attentats, les assassinats, les bombes et les coups de feu, tout cela ne mène à rien. Pis, cela s’oppose à ce qu’ils tentent de construire. Landauer estime que la fin ne justifie pas les moyens : comment prétendre bâtir une société éprise de justice et d’équité si l’on emploie en amont des procédés abjects ? Comment élever de ses mains l’avenir tant espéré si celles-ci furent souillées de sang ? Fut-il celui d’ordures. “Une fin ne se laisse atteindre que lorsque le moyen est déjà peint aux couleurs de cette fin.” Absurdité, dit-il, que celle de croire que l’on peut viser la non-violence en ayant recours à a violence… Landauer perçoit dans les partisans de “la propagande par le fait”, des êtres en quête de reconnaissance ; ils existent, ou se sentent exister, à la seule condition de pouvoir s’affirmer, par la force, contre autrui. Pour le révolutionnaire allemand, ces anarchistes “ne sont pas assez anarchistes  leur langage naïf et primitif, n’honore pas l’idéal dont ils se disent, avec force fureur, les disciples. Leur sang est froid, le cœur amer. Leur ossature n’est qu’une abstraction, leurs nerfs des idées, leurs chairs des catégories. Une âme n’en est plus une lorsque l’on peut la classifier : vous croyez avoir devant vous un hominidé né d’un père et d’une mère et qui, comme vous, rit, pleure, geint et fait l’amour ? Erreur. Il s’agit là d’un suppôt de la classe bourgeoise qui opprime le Prolétariat. Vous n’abattez pas un humain et la balle qui déchire son lobe occipital n’a nul scrupule : comment s’émouvoir de la mort d’un concept ? Landauer affirme que “toute action violente est une dictature” et qu’elle porte en elle le despotisme ou l’autorité.

L’anarchiste réel se dispense du sang, c’est du moins ce qu’il écrit. Mais comme le fit savoir Erich Mühsam dans ses journaux intimes, Landauer revint sur sa position lorsqu’il participa, concrètement, à une révolution (celle de 1918 en Allemagne). “Landauer a toujours insisté sur le fait qu’il fallait tout à fait souhaiter que la révolution puisse si possible se développer sans répandre le sang, pourtant, je l’ai vu une fois vraiment en colère se déchaînant contre la phrase “aucune effusion de sang”. Il a déclaré à ce propos textuellement, je m’en souviens très nettement : “Aucune effusion de sang est un non-sens ! Qui veut la révolution, doit la vouloir en entier et s’accommoder de ce qu’elle porte en elle. Jusqu’à maintenant il n’y a a jamais eu de révolution non sanglante, nous devons viser à sacrifier le moins de vies humaines possible.” Et Mühsam de rappeler avec admiration, que son compagnon de lutte combattit alors les armes à la main.

Un socialisme de l’immanence

L’idéalisme philosophique plante ses lances dans les flancs de ce que Gustav Landauer nomme le monde vivant. Le monde des idées, de l’abstraction pure et des concepts livre un combat sans merci à la vie réelle, matérielle et terrestre. Landauer dénonce “la déduction morte, vide et désertique” qui calomnie l’existence tout comme il se réjouit de voir la vie se redresser afin de “tuer le concept mort”. Il mentionne le nom de Kant au détour d’une phrase assassine contre la conceptualisation du vivant mais ne prend pas la peine d’expliciter. Pourquoi Kant ? (NdR71: celui que Nietzsche appelait “le grand Chinois de Koënigsberg”…) Landauer vise ici le penseur idéaliste qui érigea le concept en outil d’accession à la connaissance, ce dernier expliqua dans sa “Critique de la raison pure”, qu’il n’y a “pas d’autre manière de connaître que par concepts.” (pour mémoire, rappelons que Nietzsche considérait Kant comme un “chrétien dissimulé”, un théologien et un faussaire coupable d’avoir mutilé la vie en la sacrifiant sur l’autel du “Moloch de l’abstraction”). Landauer oppose donc la vie immanente à toute espèce d’idéalisme et de transcendance, ou, en d’autres termes, il affirme que rien ne dépasse la matière et qu’il n’y a en fin de compte qu’une seule réalité.

Passe-temps d’intellectuels que toutes ces philosophies ? Débats incestueux de spécialistes ? Les idées produisent des effets sur le réel et la pratique politique anarchiste de Landauer procède de son refus de l’idéalisme philosophique : parce qu’il ne souscrit ni à la théorie pure ni à l’idée désincarnée, il ancre son projet révolutionnaire dans la vérité d’une terre qu’il sait imparfaite. D’où son appel à un “socialisme libre et non dogmatique” : un socialisme qui ne soit pas celui des slogans, du systématisme, de la pureté, de la sainteté. “Le socialisme a pour tâche de […] renouer avec les gens, avec la relativité, avec la totalité de la vie ordinaire”, précise t’il dans son texte “Dieu et le socialisme”. Plus loin, il ajoute : “La grandeur du socialisme est de nous mener hors de l’édifice des mots jusqu’à la demeure du réel.” La référence à l’ordinaire revient à plusieurs reprises sous sa plume, à l’instar de George Orwell, Landauer entend, en dernière instance, fonder son projet sur la base, le peuple, les hommes et les femmes du quotidien. Landauer reproche aux marxistes de nécroser le socialisme et de l’enkyster “dans une science”. Marx et Engels ont prophétisé l’avènement de la société communiste, certes, mais on oublie parfois qu’ils faisaient du capitalisme une étape nécessaire à la venue d’une humanité débarrassée de l’exploitation. Landauer se porte en faux : rien ne permet d’affirmer que le communisme (ou le socialisme) succédera mécaniquement au capitalisme, rien ne permet d’assurer que le capitalisme périra et rien, surtout, ne devrait empêcher le socialisme d’éclore quand bon lui semblera, c’est à dire lorsque les peuples, dans leur majorité, le voudront. Landauer fait entendre dans son essai “La révolution”, qu’il ne mord pas à l’hameçon du progrès : le messianisme marxiste relève de l’imposture car l’Histoire n’a ni sens ni fin !

En 1918, il se dresse contre le bolchévisme qui, après Robespierre et ses thuriféraires, n’aspire qu’à l’établissement d’un pouvoir fort, jacobin et centralisé. Le régime de Lénine va “établir un régime militariste, qui dépassera en atrocité tout ce que le monde a connu jusque là” annonce Landauer dans sa correspondance… Le lecteur connaît la suite.

Viser la joie 

Landauer rompt avec un certain courant aride, rugueux et faussement vertueux de la pensée révolutionnaire. La lutte pour l’affranchissement n’a aucune raison de passer par un militantisme austère et sec. Son socialisme en appelle à la joie et aux sens. Il faut rompre avec cette morale chrétienne qui désavoue la vie en conspuant le plaisir et la sensualité dans le seul objectif de porter aux nues l’âme immatérielle et l’esprit, purs, sains, éthérés et délestés de toutes attaches matérielles, terrestres et finalement humaines. Il incombe aux socialistes de “rendre l’esprit sensuel et corporel”, de descendre des cieux chastes de l’absolu pour gagner les terres, plus humbles, de la relativité charnelle.

Le christianisme exècre la chair. Deux millénaires de règne ont crucifié la sexualité. Éros patauge dans le sang, les épines et les clous. Les fidèles portent la mort au cou, la mort d’un homme que l’on dit mort pour eux. Haine des pulsions et du plaisir. Haine de la femme, vierge ou putain, Marie ou Madeleine. Il faudra choisir, somme Landauer, ou le christianisme, message de nuit, ou le socialisme, émissaire de vie… Les instincts croupissent, muselés et ligotés, dans les cages de la Raison. Gustav Landauer raille la vanité des Hommes à taire le mammifère en eux. Reste à “pénétrer avec joie et confiance dans l’animalité.”

Nietzsche n’est jamais bien loin…

La Nation n’est pas l’État

L’État ? Le plus froid des monstres froids. Landauer emprunte la formule de Nietzsche mais ajoute que la nation, en tant qu’entité historique, culturelle et civilisationnelle, n’est pas l’État. L’état est “un délire ou une illusion.”, une entité éphémère vouée à être surmontée.

La nation est une communauté liée par le passé, “une vérité belle et aimable”. Elle permet de défendre les singularités et la diversité des peuples. Le socialisme espère à raison améliorer l’humanité mais il ne doit pas chercher à l’uniformiser : un socialisme authentiquement démocratique n’arase pas les cultures et les particularismes mais travaille à une “union du multiple” (NdR71 : ce que nous appelons la complémentarité dans la diversité, hors de l’antagonisme induit). D’où notamment, l’affection de Landauer pour la décentralisation et le fédéralisme.

Notons que Bakounine avait opéré une distinction assez semblable lorsqu’il déclarait : “L’État n’est pas la patrie. C’est l’abstraction, la fiction métaphysique, mystique, politique, juridique de la patrie. Les masses populaires de tous les pays aiment profondément leur patrie ; mais c’est un amour réel, naturel. Pas une idée un fait et c’est pour cela que je me sens franchement et toujours patriote de toutes les patries opprimées.

La révolution de 1918

Grève générale, mutinerie… L’Allemagne, qui s’apprête à signer l’armistice dans la clairière de Rethondes est en proie à des soubresauts intérieurs. La révolte éclate à l’automne : l’empereur Guillaume II abdique, des conseils ouvriers se forment ici et là, le drapeau rouge est hissé au balcon du château royal de Berlin et la République Socialiste est proclamée. Mais les socialistes allemands sont plus que divisés. Quelle voie prendre ? Réformisme ou révolution ? Suffrage universel ou dictature du prolétariat ? Parlementarisme ou conseils ouvriers ? Les spectres de la révolution russe et de la guerre civile qu’elle déclencha hantent toutes les têtes…

A la demande de Kurt Eisner, premier ministre-président de la nouvelle république, Landauer revient dans l’arène politique et préconise l’instauration d’une démocratie radicale, décentralisée et constituée en républiques autonomes, puis il se présente comme candidat à l’USPD, un parti social démocrate. Au mois de janvier 1919, la Ligue Spartakiste (marxiste et socialiste révolutionnaire) se soulève pour instaurer un régime ouvrier. Le mouvement est écrasé par le gouvernement républicain et le cadavre de Rosa Luxembourg est retrouvé dans le canal Landwehr, une balle dans la tête. Au mois d’avril, un république des conseils, d’inspirations soviétique, est instaurée en Bavière et Landauer y participe en tant que commissaire du peuple à l’instruction publique. Le gouvernement essaie en vain d’écraser le mouvement révolutionnaire qui, très vite, se transforme en “Deuxième république des conseils” : les communistes l’administrent, Lénine les soutient, une armée rouge locale est créée et Landauer, suspecté d’anarchisme, est mis sur la touche. Il choisit de se retirer de l’action politique, refusant de prêter main forte à un pouvoir autoritaire.

L’assaut gouvernemental est donné le 23 avril : la zone autonome révolutionnaire est réduite à néant, les corps s’écroulent dans le sang par centaines, Gustav Landauer est arrêté le 1er mai puis massacré le lendemain à la prison de Münich-Stadelhelm (NdR71: par des membres du Freikorps ou Corps Franc, l’avant-garde du IIIème Reich nazi), il aura jusqu’au bout défié ses assassins.

C’est au même moment qu’un certain Adolf Hitler découvre ses talents d’orateur en propageant autour de lui ses diatribes anticommunistes…

*

L’anarchiste américain Hakim Bey, que l’on retrouvera plus loin dans le présent ouvrage, écrira dans son essai “TAZ” (Temporary Autonomous Zone) :

Landauer, qui avait passé des années dans l’isolement, pour travailler sur une grande synthèse de Nietzsche, Proudhon, Kropotkine, Stirner, Meister Eckardt, les mystiques radicaux et les volk-philosophes romantiques, savait depuis le début que le soviet [conseil] était voué à l’échec ; il espérait simplement qu’il durerait assez longtemps pour être compris. […] Landauer mérite qu’on se souvienne de lui comme d’un saint. Pourtant, même les anarchistes d’aujourd’hui ont tendance à ne pas le comprendre et le condamnent pour s’être “vendu” à un “gouvernement socialiste”. Si le soviet avait duré ne serait-ce qu’une année, on pleurerait en souvenir de sa beauté, mais avant même que les premières fleurs de ce printemps ne soient fanées, le Geist [Esprit, génie, en allemand] et l’âme de la poésie avaient été écrasés, et nous avons oublié. Imaginez le bonheur de respirer l’air d’une ville où le ministre de la culture vient d’annoncer que les écoliers vont bientôt étudier les œuvres de Walt Whitman…

= = =

”Aujourd’hui ! aujourd’hui vous vous rendez, une fois tous les cinq ans, au vote ! Rien ne vous est proposé, pas une loi, pas un projet, absolument rien. Vous entrez dans l’isoloir avec une enveloppe de scrutin officielle, y insérez délicatement un bulletin nominatif pré-imprimé, vous collez l’enveloppe, de façon à ce que personne ne voie ce que vous pensez et décidez, et jetez le pli dans un pot cadenassé. Ce qu’alors les hommes élus de cette manière ont à délibérer et comment ils se décident, cela ne vous regarde pas, vous n’y avez pas votre mot à dire. Et les hommes sont élus de la façon qui correspond à la majorité : quant au droit de la minorité à se séparer alors de la majorité, et à faire prévaloir ce qui lui est propre, ne serait-ce que par ce moyen follement perverti que vous appelez vote, ce droit n’existe pas. La majorité va tout les cinq ans dans l’isoloir pour abdiquer.”
~ Gustav Landauer ~

“La vaste majorité des humains est déconnecté de la terre et de ses produits, de la terre et des moyens de production, de travail. Ils vivent dans la pauvreté et l’insécurité. […] L’État existe afin de créer l’ordre et la possibilité de continuer à vivre au sein de tout ce non-sens dénué d’esprit (Geist), de la confusion, de l’austérité et de la dégénérescence. L’État avec ses écoles, ses églises, ses tribunaux, ses prisons, ses bagnes, l’État avec son armée et sa police, ses soldats, ses hauts-fonctionnaires et ses prostituées. Là où il n’y a aucun esprit et aucune compulsion interne, il y a forcément une force externe, une régimentation, un État. Là où il y a un esprit, il y a société. La forme dénuée d’esprit engendre l’État, L’État est le remplaçant de l’esprit.”
~ Gustav Landauer ~

Gustav Landauer sur Résistance 71 :

Notre page “Gustav Landauer”

Notre page : “Friedrich Nietzsche, l’intégrale en PDF”

GL1

Changement de paradigme politique : « Appel au socialisme » de Gustav Landauer enfin traduit de l’allemand, à lire et diffuser sans modération…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, gilets jaunes, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 22 novembre 2019 by Résistance 71

Le livre cité dans cet entretien de décembre 2018, « Appel au socialisme » de Gustav Landauer (1ère édition 1911), est maintenant disponible au public francophone. Il y a plusieurs années, nous avions traduit de larges extraits de ce texte, mais nous l’avions fait depuis sa version anglaise. Jean-Christophe Angaut et Anatole Lucet, tous deux de Normale Sup Lyon, l’ont fait quant à eux de la meilleure manière qui soit: depuis la version originale allemande.
Notre motivation à rendre accessible ce grand texte de Landauer au public francophone provient du fait que nous pensons tout simplement qu’il est sans aucun doute un des textes politiques les plus importants à connaître et divulguer pour emprunter le véritable chemin de l’émancipation politico-sociale définitive. Nous nous sommes beaucoup inspirés de la pensée de Landauer, grand penseur et acteur politique du XXème siècle et notre « Manifeste pour la société des sociétés » (2017) lui rend un hommage non voilé.
Nous conseillons grandement la lecture complète de cet ouvrage incontournable et remercions Angaut et Lucet d’avoir entrepris cette œuvre essentielle pour le bien commun. Puisse la pensée de Landauer influencer le plus de gens possibles en cette période Gilets Jaunes.
~ Résistance 71 ~

 


« Appel au socialisme »
en français

 

Gustav Landauer et l’esprit du socialisme

 

Entretien avec les traducteurs d’”Appel au socialisme”, 1911

Pages de Gauche

 

Décembre 2018

 

Source:

https://pagesdegauche.ch/entretien-landauer-et-lesprit-du-socialisme%EF%BB%BF/

 

Peu connue des francophones, la pensée de l’anarchiste allemand Gustav Landauer mérite d’être redécouverte par celles et ceux qui ne conçoivent pas que le socialisme puisse advenir autrement que « par en bas ». Entretien avec Jean-Christophe Angaut et Anatole Lucet, auteurs d’une nouvelle traduction de son Appel au socialisme à paraître prochainement aux éditions de La lenteur.

Quel a été le parcours de Gustav Landauer ?

La vie de Gustav Landauer (1870-1919) est exactement contemporaine de l’Empire allemand. Issu d’une famille de commerçants juifs non pratiquants du Sud de l’Allemagne, il s’insurge dès l’adolescence contre une société bourgeoise sclérosée, étroite d’esprit et empreinte de logiques marchandes froidement calculatrices. Cette insurrection de l’esprit se transforme vite chez lui en un activisme politique effréné : après des études de philologie et de philosophie, il découvre le socialisme lors de son arrivée à Berlin. Âgé d’à peine vingt ans, il prend fait et cause pour un socialisme libertaire et s’engage auprès de ceux qui contestent le socialisme d’État prôné par le principal parti marxiste d’Europe : le Parti social-démocrate allemand (SPD).

En quelques années, Landauer est considéré par la police comme « l’agitateur le plus important du mouvement révolutionnaire radical en Allemagne ». Condamné à plusieurs séjours en prison du fait de son activité subversive, il est banni des universités. Son activité intellectuelle se déploie alors dans la somme d’articles qu’il rédige dans la presse anarchiste de son temps, notamment dans le journal Der Sozialist dont il prend rapidement la direction. Tout en participant aux Congrès socialistes internationaux et en prenant part aux grands mouvements de grève de cette époque, Landauer s’associe à la création d’un théâtre populaire (la « Neue freie Volksbühne ») et de la première coopérative de consommateurs berlinoise en 1895.

L’un de traits constants de son activité consiste à faire émerger chez ses contemporains cet « esprit » de solidarité qu’il conçoit comme le ressort de la communauté humaine et qui est mis à mal dans la période d’atomisation qu’il traverse et les succès d’une conception matérialiste du monde et de l’histoire.

Dépité par le peu de succès que rencontrent ses initiatives, il renonce à la fin des années 1890 à cette première phase d’activisme, et se concentre – notamment lors d’un autre séjour en prison – sur des travaux de traduction. Il traduit des anarchistes (Kropotkine, Proudhon, Bakounine, Reclus) mais aussi La Boétie, Oscar Wilde ou le mystique maître Eckhart. Il cherche dans les divers textes qu’il étudie cet appel à la communauté, indirect et profond, qui contribuera à modeler son « socialisme culturel » au cours des années suivantes. En 1907, lorsque paraît son ouvrage La révolution, Landauer œuvre à la fondation de l’Alliance socialiste (sozialistischer Bund), une fédération de groupes autonomes dont la vocation est de poser les premières bases de cette « société des sociétés » à laquelle il aspire. Modèle horizontal et décentralisé, la fédération se rassemble autour du journal Der Sozialist. Lors de son apogée, elle comprend une quinzaine de groupes de dix à vingt membres chacun.

En raison de son hostilité à la politique comme quelque chose mis en œuvre par l’État ou en vue de conquérir le pouvoir d’État, Landauer a qualifié sa propre activité d’ « antipolitique ». Il n’en est pas moins resté un activiste invétéré de la communauté, tâchant à travers toutes ses réalisations de faire naître chez ses contemporains cette aspiration effective à la création de nouveaux rapports.

Comment Landauer envisage-t-il le socialisme ?

Dès ses premiers écrits, Landauer se réclame du socialisme autant que de l’anarchisme (terme auquel il reproche cependant « sa négativité et de son équivocité particulièrement forte »), notions qu’il emploie comme des synonymes. Il rejette autant le socialisme du SPD (qui lutte pour conquérir des électeurs et attend l’effondrement du capitalisme sous l’effet de ses contradictions internes) que la « stratégie des attentats » brièvement adoptée par quelques anarchistes à cette époque. À une compréhension limitée de la « propagande par le fait », il substitue un « socialisme de réalisation » et de commencements. Landauer pense que « le socialisme n’adviendra pas du tout si vous ne le créez pas ». D’où l’idée de commencer, ici et maintenant, à créer de nouveaux rapports entre les êtres humains au sein de petites communes qu’il conçoit comme autant de cellules et de préfigurations du socialisme.

Comment définir cet « esprit de justice » dont Landauer fait découler le processus révolutionnaire ?

Contrairement aux théoriciens marxistes de son époque, Landauer ne pense pas qu’il soit nécessaire d’attendre que « les conditions soient mûres » pour qu’advienne une révolution, ni que celle-ci doive être mise en œuvre par le prolétariat industriel. Il faut en revanche qu’un nombre suffisant d’êtres humains se rassemble autour d’une aspiration commune à créer de nouveaux rapports sociaux, à remplacer les vieilles appartenances sclérosées par des liens plus authentiques, parce que directement nourris par leurs volontés respectives d’habiter le monde ensemble. Il donne le nom d’ « esprit (Geist) » à cette aspiration, présente en chacun, à faire communauté. Mais dans une période comme celle qu’il traverse, marquée par le règne de la séparation, l’esprit est comme sclérosé et étouffé par une multitude de structures fossiles qui font tenir les êtres humains d’une manière artificielle et les empêche de reconstruire de nouveaux rapports (l’État est par excellence l’un de ces substituts de l’esprit). Il faut alors compter sur la voix de ceux qui sentent encore en eux l’esprit de communauté pour le faire resurgir chez les autres, par leur parole et par leur exemple en montrant que d’autres rapports sont possibles et désirables.

Pourquoi traduire Landauer aujourd’hui ? Quelle actualité sa pensée garde-t-elle cent ans après sa mort ?

Il s’agit d’abord pour nous de rendre justice à cette figure centrale de la vie intellectuelle allemande, qu’on résume trop souvent à son martyre lors de l’écrasement de la République des conseils de Bavière en 1919 (il fut assassiné par les mêmes corps-francs qui avaient mis à mort Rosa Luxembourg). Cette focalisation sur les derniers instants de sa vie et sur sa participation à un éphémère gouvernement révolutionnaire (que certains ont vue comme un renoncement) a conduit à négliger cet Appel au socialisme qui est la justification théorique principale de son engagement. Il s’agit d’un texte important pour les critiques qu’il formule du socialisme et du marxisme de son époque, mais aussi pour les propositions qu’il avance.

Notre contexte n’est évidemment plus celui de ce texte publié en 1911. Néanmoins, qu’il s’agisse des mouvements de réappropriation d’espaces mobilisés par de « grands projets inutiles et imposés », de la grande vague de « retour au local » et de la recherche de nouveaux rapports de proximité, des contestations actuelles de la mécanisation du monde et de sa rationalisation par l’emprise croissante de la technologie, ces défis de notre temps résonnent avec sa réflexion. De même, son œuvre peut nous inspirer pour comprendre les prétendus « replis communautaires », ou pour donner un sens positif aux manifestations de défiance vis-à-vis des grandes institutions politiques et économiques de notre époque.Traduire ce texte majeur de Landauer, c’est donner accès à un auteur encore peu connu et dont la pensée peut nourrir les luttes du jour. Nous aurons l’occasion d’en reparler à l’occasion du colloque international que nous organisons à Lyon du 6 au 8 juin 2019, et aussi de la parution prochaine de cette traduction aux éditions La Lenteur.

Note de R71: Le livre est maintenant disponible. Voir ici

 


Cliquez sur la couverture

 

Lecture complémentaire:

vie_et_oeuvre_gustav_landauer

 

 

 

Éducation politique: Colloque sur Gustav Landauer à Normale Sup Lyon du 6 au 8 juin 2019…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, documentaire, gilets jaunes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 27 mai 2019 by Résistance 71

“Le socialisme vient des siècles et des millénaires précédents. Le socialiste englobe toute la société et son passé, sent et sait d’où nous venons et ensuite détermine où nous allons.” (Gustav Landauer)

Note de Résistance 71: Notre « Manifeste par la société des sociétés » (octobre 2017) est un hommage direct à la pensée et à l’œuvre de Gustav Landauer que nous considérons comme un des plus grands penseurs et activistes anarchistes de l’histoire de la lutte sociale, un esprit qui nous influence grandement dans notre démarche politique.
Nous souhaitons le plus grand succès à ce colloque lyonnais pour le centenaire de son assassinat dans une obscure cour de prison bavaroise par la réaction à la révolution des conseils de Bavière. Gustav Landauer se doit d’être plus connu et ses idées mises en pratique pour l’avènement d’une société des sociétés, seul avenir viable et seule voie de la réalisation de notre humanité…

 

Gustav Landauer, philosophe et révolutionnaire (1870-1919)

 

Anatole Lucet & Jean-Christophe Angaut

ENS (Normale Sup) Lyon
Site Descartes

 

Colloque International du 6 au 8 juin 2019

 

Mai 2019

 

Source: https://landauer2019.sciencesconf.org

 

Du 6 au 8 juin 2019 se tiendra à l’ENS de Lyon le premier colloque international en France à aborder la figure de Gustav Landauer, philosophe et révolutionnaire allemand (1870-1919).

Considéré en son temps comme « l’agitateur le plus important du mouvement révolutionnaire radical » en Allemagne, le philosophe et activiste anarchiste Gustav Landauer (1870-1919) bénéficie aujourd’hui d’un vif regain d’intérêt. Un siècle après son assassinat, ce colloque international entend rendre compte de ce renouveau. 

Anarchiste atypique, Landauer a élaboré sa pensée de la communauté à l’intersection de traditions politiques, philosophiques et littéraires variées. Sa prolifique activité rédactionnelle et la quantité d’expérimentations communautaires auxquelles il prit part firent de Landauer une figure incontournable pour celles et ceux qui voulurent proposer une alternative au régime politique en place sans se conformer à la voie marxiste, prédominante dans un paysage politique marqué par l’ascension de la social-démocratie. Par les thématiques qu’elle aborde, et par-delà les différences évidentes de contexte, il n’est pas impossible que son œuvre puisse constituer une source d’inspiration pour le présent.

Ce colloque a pour ambition d’ouvrir un espace d’échanges sur l’œuvre de Landauer, ses sources, sa réception et son actualité, tant d’un point de vue théorique que pratique. Il sera également l’occasion de rendre compte de l’état actuel de la recherche, dans des champs aussi divers que la philosophie, l’histoire des idées, les théories de la religion, la littérature, la linguistique, la sociologie ou les sciences politiques.

L’entrée est ouverte à toutes et à tous, dans la limite des places disponibles (aucune inscription requise). Le programme complet et les informations pratiques sont disponibles sur le site du colloque : https://landauer2019.sciencesconf.org/

N’hésitez pas à faire circuler cette information.

Bien cordialement,

Anatole Lucet et Jean-Christophe Angaut

= = =

Pour en savoir un peu plus avant le colloque et de manière générale:

vie_et_oeuvre_gustav_landauer

Appel au Socialisme Gustav Landauer

 

Appel à communication de l’École Normale Supérieure de Lyon pour un colloque sur le philosophe anarchiste allemand Gustav Landauer (6 ~ 8 juin 2019)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société des sociétés, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 11 février 2019 by Résistance 71

 

Actualité de Gustav Landauer (1870 – 1919), philosophe et révolutionnaire

 

Anatole Lucet

Jean-Christophe Angaut

 

Ecole Normale Supérieure de Lyon

 

Février 2019

 

Site internet: Actualité Gustav Landauer 2019

 

Appel à Communication

Considéré en son temps comme « l’agitateur le plus important du mouvement révolutionnaire radical » en Allemagne, le philosophe et activiste anarchiste Gustav Landauer (1870-1919) bénéficie aujourd’hui d’un vif regain d’intérêt. Un siècle après son assassinat, ce colloque international – le premier organisé en France à son propos – entend rendre compte de ce renouveau. Grâce à plusieurs projets éditoriaux de grande ampleur (œuvres choisies, correspondance complète, traductions), les textes de Landauer sont accessibles dans un nombre croissant de pays et il est maintenant possible de prendre la mesure de la richesse d’une œuvre que l’on n’a longtemps connue que d’une manière fragmentaire.

Anarchiste atypique, Landauer a élaboré sa pensée de la communauté à l’intersection de traditions politiques, philosophiques et littéraires variées. Sa prolifique activité rédactionnelle et la quantité d’expérimentations communautaires auxquelles il prit part firent de Landauer une figure incontournable pour celles et ceux qui voulurent proposer une alternative au régime politique en place sans se conformer à la voie marxiste, prédominante dans un paysage politique marqué par l’ascension de la social-démocratie. Par les thématiques qu’elle aborde, et par-delà les différences évidentes de contexte, il n’est pas impossible que son œuvre puisse constituer une source d’inspiration pour le présent.

Ce colloque a pour ambition d’ouvrir un espace d’échanges sur l’œuvre de Landauer, ses sources, sa réception et son actualité, tant d’un point de vue théorique que pratique. Il sera également l’occasion de rendre compte de l’état actuel de la recherche, dans des champs aussi divers que la philosophie, l’histoire des idées, les théories de la religion, la littérature, la linguistique, la sociologie ou les sciences politiques.

Les contributions venues hors du monde académique sont également les bienvenues. La langue principale du colloque est le français, mais des propositions en anglais (éventuellement en allemand) sont possibles. Des traductions seront mises en place pour permettre à toutes et à tous de prendre part aux discussions.

Le colloque se tiendra du 6 au 8 juin 2019 à l’ENS de Lyon.

Les propositions de contribution (2500 signes au maximum) sont à adresser avant le 20 février 2019 à :

Jean-Christophe Angaut jean-christophe.angaut@ens-lyon.fr

Anatole Lucet anatole.lucet@ens-lyon.fr

La liste des contributeurs sera arrêtée au 1er mars 2019.

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Note de Résistance 71: Nous pouvons dire que bien que les sources ayant servi à la réflexion, analyse et rédaction de notre « Manifeste pour la société des sociétés » (Octobre 2017) soient en provenance des domaines les plus variées des sciences humaines, la pensée du philosophe anarchiste allemand Gustav Landauer est incontestablement au cœur même de ce document tant elle est toujours non seulement d’une actualité brûlante, mais aussi emprunte de cette puissance organique, de cette radicalité (au sens étymologique de « racine ») dans la lutte sociale, qui nous montrent le chemin à suivre pour une transformation radicale de la société humaine. Nous avons du reste emprunté à Landauer son expression de « société des sociétés », que les zapatistes du Chiapas, d’obédience amérindienne, nomment « les mondes dans le monde ».

Afin de mieux connaître Gustav Landauer et ses pensée et expériences pratiques essentielles à la compréhension du pourquoi et du comment abandonner sans retour le modèle de gestion étatico-capitaliste de notre société humaine dont la diversité et la complexité appellent à la mise en place d’une société des sociétés, nous avons traduit et publié il y a plusieurs années de larges extraits de son « Appel au socialisme » (« Aufruf zum Sozialismus ») écrit en 1911 et réédité peu avant son assassinat en 1919 ; ainsi qu’une biographie et bibliographie de l’auteur.

Gustav Landauer est et demeure un des grands théoriciens et praticiens du grand changement de paradigme auquel aspire l’humanité depuis bien des générations.
Alors que nous sommes en train de vivre les premiers soubresauts de la phase finale du capitalisme et de son garde-chiourme, l’État, La pensée et la pratique de Gustav Landauer se doivent de ressurgir pour devenir un des flambeaux éclairant la voie de l’émancipation finale.

 


« Appel au socialisme » (1911)

Changeons de paradigme politique en changeant d’attitude envers l’État (Gustav Landauer)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, police politique et totalitarisme, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , on 19 juillet 2017 by Résistance 71

A lire: « Appel au socialisme », pour la société des sociétés, Gustav Landauer (1911, 1919)

 

De faibles hommes d’état, un peuple encore plus faible !

 

Gustav Landauer

 

Der Sozialist, décembre 1910

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Un homme pâle, nerveux, malade et faible est assis et écrit à son bureau. Il gribouille des notes sur une feuille de papier. Il compose une symphonie. Il travaille avec diligence, utilisant tous les secrets de son art qu’il a patiemment appris. Lorsque la symphonie est jouée, cent cinquante hommes jouent dans l’orchestre ; dans le troisième mouvement, il y a dix timbales, quinze instruments de percussion et un orgue. Dans le mouvement final, un chant en 8 parties chanté par un chœur de 500 personnes est ajouté ainsi qu’un orchestre annexe de fifres et de tambours. L’audience est fascinée par la puissance et la vigueur imposées.

Nos hommes d’état et politiciens ainsi que de plus en plus notre classe dirigeante, nous rappellent ce compositeur qui ne possède en fait aucun pouvoir, aucune puissance, mais qui permet à la masse d’apparaître puissante. Nos hommes d’états et politiciens cachent également leur faiblesse et leur incompétence derrière un orchestre géant obéissant volontairement à leurs ordres. Dans ce cas-ci, l’orchestre est le peuple en arme, l’armée.

Les voix courroucées des partis politiques, les plaintes des citoyens et des travailleurs, les poings fermés dans les poches des gens, rien de tout cela ne doit être pris sérieusement par le gouvernement. Ces actions manquent de la force habituelle parce qu’elles ne sont pas soutenues par les éléments généralement les plus radicaux de chaque peuple: les jeunes hommes de vingt, vingt-cinq ans. Ces hommes sont dans les régiments militaires sous le commandement de notre gouvernement inepte. Ils appliquent chaque ordre sans questionnement. Ce sont eux qui aident à camoufler les vraies faiblesses du gouvernement, qui permettent de les maintenir indétectées, à la fois dans le pays et à l’extérieur.

Nous les socialistes (NdT: ce terme dans la bouche ou de la plume d’un anarchiste du début du XXème siècle n’a évidemment pas du tout la même signification qu’aujourd’hui, c’est l’évidence même… Il n’y a plus de socialisme aujourd’hui, il n’y a plus que le libéralisme bobo, le réformisme mielleux approbateur et complice des turpitudes étatico-capitalistes ne faisant que maintenir le statu quo oligarchique en place) savons comment le socialisme, la communication immédiate des véritables intérêts, a lutté contre la règle des privilégiés et leur politique fictive depuis plus de cent ans. Nous voulons continuer à renforcer cette puissante tendance historique, qui mènera à la liberté et à la justice sociale. Nous voulons y parvenir en réveillant l’esprit et en créant des réalités sociales différentes. Nous ne sommes en rien concernés par la politique d’État.

Si les pouvoirs dénués d’esprit et la politique violente gardaient suffisamment de force pour créer de grandes personnalités comme des politiciens forts ayant une vision et une énergie, alors nous pourrions avoir du respect pour ces hommes même s’ils étaient dans le camp ennemi. Nous pourrions même concéder que les vieux pouvoirs continueront à s’accrocher au pouvoir pendant quelque temps encore. Mais il devient de plus en plus clair et évident que l’État n’est pas fondé sur des hommes à l’esprit fort et au pouvoir naturel. Il est en revanche de plus en plus fondé sur l’ignorance et la passivité du peuple. Ceci vaut également pour les moins heureux, les masses prolétariennes. Les masses ne comprennent pas encore qu’elles doivent fuir l’État et le remplacer, qu’elles doivent construire une alternative. Ceci n’est pas seulement vrai en Allemagne, c’est aussi le cas dans bien des pays.

D’un côté nous avons le pouvoir de l’État et l’impuissance des masses, qui sont divisées en individus impuissants et de l’autre, nous avons l’organisation socialiste, une société des sociétés, une alliance d’alliances, en d’autres termes: un peuple. La lutte entre ces deux côtés doit devenir réelle. Le pouvoir des États, le principe de gouvernement et ceux qui représentent le vieil ordre politique, vont devenir de plus en plus faible. Le système dans sa totalité disparaîtrait sans laisser de traces si le peuple commençait à se constituer en tant que peuple en dehors de l’État. Quoi qu’il en soit, les gens n’ont pas encore compris cela. Ils n’ont pas encore compris que l’État va remplir une certaine fonction et demeurer une inévitable nécessité aussi longtemps que son alternative, la réalité socialiste, n’existe pas.

On peut retourner une table et casser une vitre ; mais ceux qui croient que l’État est aussi une chose ou un fétiche qui peut être renversé ou brisé sont des sophistes et des croyants en la parole. L’État est une relation sociale. Une certaine façon avec laquelle les gens se relient entre eux. Elle peut-être détruite en créant une autre relation sociale ; c’est à dire en faisant que les gens interagissent différemment entre eux. L’État peut être détruit en créant de nouvelles relations sociales. Le monarque absolu clâme: “L’État c’est moi !” Nous, qui nous sommes enfermés dans l’état absolu, devons réaliser et comprendre la vérité: Nous sommes l’État ! Et nous le resterons aussi longtemps qu’il n’y a rien de différent, aussi longtemps que nous n’ayons pas créé les institutions nécessaires pour une véritable communauté et une société vraie d’êtres humains.

Langues, langages et diversité (Gustav Landauer)

Posted in actualité, altermondialisme, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société libertaire with tags , , , , , , , , , on 9 mars 2017 by Résistance 71

N’apprenez pas l’espéranto

 

Gustav Landauer

 

Ce texte a paru dans Die freie Generation, tome 2, n° 5, novembre 1907, pp. 147-150 (Landauer AS 1, pp. 310-313).

 

Source:

http://www.lavoiedujaguar.net/N-apprenez-pas-l-esperanto

 

Dans le dernier numéro de Freie Generation, l’éditeur de la revue [1] a invité ses lecteurs à apprendre la langue qu’on appelle l’espéranto. S’il avait vivement conseillé de lire le Faust de Goethe une fois par an, je ne crois pas qu’il aurait eu plus de succès. Toujours est-il que je suis persuadé que, avant même que paraissent ces quelques lignes, en raison de cette petite phrase de Pierre Ramus, un grand nombre de lecteurs vont, soir après soir, étudier un manuel d’apprentissage d’espéranto. Il faut dire que, parmi les hommes en général, et en particulier chez ceux qui font preuve de radicalité, n’importe quelle absurdité trouve toujours des partisans, et très souvent des partisans fanatiques. Cela vient de ce que les absurdités sont des produits de l’intellect et qu’elles s’adressent à l’intellect. L’esprit a deux grands ennemis, premièrement la bêtise, deuxièmement l’intellect. Bien souvent, ils se trouvent associés sous une forme de médiocrité intelligente. C’est elle, d’ailleurs, qui a inventé l’espéranto. Il semble tout particulièrement utile de rappeler aux anarchistes que les choses sur lesquelles reposent la vie des individus et la coexistence des hommes n’ont pas été inventées ou fabriquées, mais qu’elles se sont constituées organiquement. La société est formation organique, c’est l’union volontaire naturelle des hommes qu’étouffe aujourd’hui ce misérable succédané artificiel qu’est l’État. Les langues et les dialectes sont aussi des sortes de formations organiques. Il est bien triste de voir les langues des peuples servir de prétexte aux hostilités entre États nationaux. Mais ce serait encore plus triste si les hommes croyaient que la diversité des langues — c’est-à-dire une diversité réelle et inextirpable qui n’existe pas seulement entre les peuples mais aussi entre tous les individus, car chaque être parle, pense, ressent différemment des autres — était la cause de leur désunion. Les hommes se comprennent et peuvent s’entendre parce qu’ils sont différents ; s’ils étaient identiques, ils finiraient par se détester eux-mêmes et les uns les autres. Ce rêve d’uniformité est absolument impossible et foncièrement répugnant.

La diversité des langues n’est pas une chose que nous devons regretter ; et encore moins une chose que nous pourrions abolir. Ce qu’il faut contribuer à abolir, ce sont les conditions qui empêchent l’homme d’acquérir la connaissance des langues étrangères. Les anarchistes ne sont-ils pas radicalement opposés à tout palliatif et à tout essai d’amélioration au sein de l’État et de la société capitaliste ? L’espéranto n’est rien d’autre qu’un palliatif de cette sorte, qui plus est laid, inutile et dangereux.

Car, dans un succédané artificiel, on ne saurait exprimer que les maladresses, les trivialités et les banalités d’une langue ; et exprimer, en particulier, que ce qui est vieux et ressassé, mais jamais ce qui est nouveau et bouillonnant, jamais ce qui est original ou génial. La langue est vivante, elle ne s’est pas seulement formée, elle est toujours en voie de formation ; c’est-à-dire qu’elle contient un passé sans bornes, mais aussi et surtout un futur sans bornes ; une fabrication artificielle ne permet pas à l’homme de penser et de faire œuvre nouvelle ; ce n’est qu’une traduction des sentiers battus de la langue, et on ne saurait y exprimer les choses les plus importantes, les plus subtiles, l’indicible. Ce dont sont capables, quant à elles, les langues organiquement constituées : là, il y a, entre les mots, beaucoup d’indicible et d’inexprimable. L’espéranto, en revanche, ne saurait être autre chose que du bavardage.

L’espéranto, même pour des buts purement pratiques, comme langue officielle des congrès par exemple, est inapproprié et reste dangereux. Quand le Français y parle espéranto, il a naturellement pensé en français et ne fait qu’exprimer, dans cette langue prétendument commune, des souvenirs de sa langue maternelle. L’Allemand ou l’Anglais comprend, quant à lui, ce qu’il entend alors en espéranto, non pas en espéranto ou en français, mais en allemand ou en anglais. Quel en est le résultat ? Nul autre que celui-là : les hommes croient se comprendre parfaitement alors qu’en réalité ils se comprennent mal. Il vaut bien mieux, au fond, que les hommes ne se comprennent pas du tout plutôt qu’ils ignorent qu’ils se comprennent de travers. Il serait tout aussi malheureux, ou même pire, si les participants à de tels congrès en étaient réduits à n’échanger que les banalités et les platitudes que permet d’exprimer l’espéranto, si venait à disparaître toute cette part d’ombre, d’indéterminé et de nuance, cette sorte de frisson qui ne peut s’exprimer que dans la langue du peuple et la langue du cœur. Car rien n’est plus important pour l’anarchisme que de se plonger dans les profondeurs de l’esprit et de l’âme des hommes, dans leur être intime et leur caractère, dans leur réalité et leur nature.

Je me souviens de la conférence anarchiste de Zurich de 1893. Notre camarade italien Molinari y fit un grand discours enflammé et sauvage, accompagné de mouvements impressionnants des bras et des mains, et avec une magnifique expression des yeux et du visage. Cette effusion de paroles d’un cœur passionné, qui bouillonnaient comme une cascade et dont je ne compris pas un seul mot, fut ensuite traduite en allemand par le camarade — aujourd’hui disparu — Körner, d’une manière douce et imperturbable. C’est alors que je pus tout comprendre ; je compris non seulement la bruyante et adorable colère de surface de l’Italien, mais aussi le calme profond, retenu et mélancolique de l’interprète. Il serait pour moi bien étrange d’imaginer aujourd’hui que Molinari eût pu faire son discours en espéranto. Il m’aurait alors manqué quelque chose d’essentiel : une expérience, un fragment de vie.

Et nous nous entendions si bien à cette conférence, nous les Allemands, les Français, les Anglais, les Italiens… en ces temps d’heureuse jeunesse, quelle embrassade ! Quels croisements de regards entre ceux qui s’informaient, se comprenaient, s’approuvaient dans un langage balbutiant et pourtant si expressif ! Faudrait-il échanger contre l’espéranto ces tendres moments de compréhension et d’unité au plus intime des sentiments et des natures des hommes ? Non ! Pouah !

J’ai une autre proposition à faire à ceux qui auraient le temps d’apprendre l’espéranto. S’ils doivent effectivement apprendre une langue, ce doit être d’abord la leur, les Allemands la langue allemande, les Anglais la langue anglaise, etc. Qu’on n’y voie nulle arrogance ! Jour après jour, je continue moi-même d’apprendre l’allemand, non pas sur le plan de la grammaire, mais dans les œuvres des grands poètes et des grands penseurs. Et celui qui s’y exerce avec amour et qui a encore du temps libre, maîtrisera encore mieux toutes les subtilités et tous les secrets de la langue allemande en apprenant en plus une langue étrangère ; il en étudiera le moins possible la grammaire pour se consacrer le plus rapidement possible à la lecture. Il ne faut surtout pas prendre l’habitude de traduire, ce qui a des conséquences désastreuses et doit venir plus tard, il faut lire dans la langue étrangère, c’est-à-dire penser et ressentir en cette langue. Voici donc mon conseil : exercez-vous à penser et à ressentir autant que vous le pourrez ; exercez-vous aux subtilités et aux secrets des langues organiquement constituées, surtout et toujours de la vôtre, et n’apprenez pas l’espéranto.

Gustav Landauer

NB : Il est très utile de lire, à ce propos, ce que Fritz Mauthner dit de l’espéranto dans l’essai qu’il a récemment publié : Die Sprache (Die Gesellschaft, tome 9).

Traduit de l’allemand par Gaël Cheptou.
Source : À contretemps n° 48, mai 2014.

Notes

[1] Il s’agit de Rudolf Großmann (dit Pierre Ramus, 1888-1942), anarchiste autrichien, qui édita la revue Die freie Generation entre 1906 et 1908.