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Changeons de paradigme politique en changeant d’attitude envers l’État (Gustav Landauer)

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A lire: « Appel au socialisme », pour la société des sociétés, Gustav Landauer (1911, 1919)

 

De faibles hommes d’état, un peuple encore plus faible !

 

Gustav Landauer

 

Der Sozialist, décembre 1910

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Un homme pâle, nerveux, malade et faible est assis et écrit à son bureau. Il gribouille des notes sur une feuille de papier. Il compose une symphonie. Il travaille avec diligence, utilisant tous les secrets de son art qu’il a patiemment appris. Lorsque la symphonie est jouée, cent cinquante hommes jouent dans l’orchestre ; dans le troisième mouvement, il y a dix timbales, quinze instruments de percussion et un orgue. Dans le mouvement final, un chant en 8 parties chanté par un chœur de 500 personnes est ajouté ainsi qu’un orchestre annexe de fifres et de tambours. L’audience est fascinée par la puissance et la vigueur imposées.

Nos hommes d’état et politiciens ainsi que de plus en plus notre classe dirigeante, nous rappellent ce compositeur qui ne possède en fait aucun pouvoir, aucune puissance, mais qui permet à la masse d’apparaître puissante. Nos hommes d’états et politiciens cachent également leur faiblesse et leur incompétence derrière un orchestre géant obéissant volontairement à leurs ordres. Dans ce cas-ci, l’orchestre est le peuple en arme, l’armée.

Les voix courroucées des partis politiques, les plaintes des citoyens et des travailleurs, les poings fermés dans les poches des gens, rien de tout cela ne doit être pris sérieusement par le gouvernement. Ces actions manquent de la force habituelle parce qu’elles ne sont pas soutenues par les éléments généralement les plus radicaux de chaque peuple: les jeunes hommes de vingt, vingt-cinq ans. Ces hommes sont dans les régiments militaires sous le commandement de notre gouvernement inepte. Ils appliquent chaque ordre sans questionnement. Ce sont eux qui aident à camoufler les vraies faiblesses du gouvernement, qui permettent de les maintenir indétectées, à la fois dans le pays et à l’extérieur.

Nous les socialistes (NdT: ce terme dans la bouche ou de la plume d’un anarchiste du début du XXème siècle n’a évidemment pas du tout la même signification qu’aujourd’hui, c’est l’évidence même… Il n’y a plus de socialisme aujourd’hui, il n’y a plus que le libéralisme bobo, le réformisme mielleux approbateur et complice des turpitudes étatico-capitalistes ne faisant que maintenir le statu quo oligarchique en place) savons comment le socialisme, la communication immédiate des véritables intérêts, a lutté contre la règle des privilégiés et leur politique fictive depuis plus de cent ans. Nous voulons continuer à renforcer cette puissante tendance historique, qui mènera à la liberté et à la justice sociale. Nous voulons y parvenir en réveillant l’esprit et en créant des réalités sociales différentes. Nous ne sommes en rien concernés par la politique d’État.

Si les pouvoirs dénués d’esprit et la politique violente gardaient suffisamment de force pour créer de grandes personnalités comme des politiciens forts ayant une vision et une énergie, alors nous pourrions avoir du respect pour ces hommes même s’ils étaient dans le camp ennemi. Nous pourrions même concéder que les vieux pouvoirs continueront à s’accrocher au pouvoir pendant quelque temps encore. Mais il devient de plus en plus clair et évident que l’État n’est pas fondé sur des hommes à l’esprit fort et au pouvoir naturel. Il est en revanche de plus en plus fondé sur l’ignorance et la passivité du peuple. Ceci vaut également pour les moins heureux, les masses prolétariennes. Les masses ne comprennent pas encore qu’elles doivent fuir l’État et le remplacer, qu’elles doivent construire une alternative. Ceci n’est pas seulement vrai en Allemagne, c’est aussi le cas dans bien des pays.

D’un côté nous avons le pouvoir de l’État et l’impuissance des masses, qui sont divisées en individus impuissants et de l’autre, nous avons l’organisation socialiste, une société des sociétés, une alliance d’alliances, en d’autres termes: un peuple. La lutte entre ces deux côtés doit devenir réelle. Le pouvoir des États, le principe de gouvernement et ceux qui représentent le vieil ordre politique, vont devenir de plus en plus faible. Le système dans sa totalité disparaîtrait sans laisser de traces si le peuple commençait à se constituer en tant que peuple en dehors de l’État. Quoi qu’il en soit, les gens n’ont pas encore compris cela. Ils n’ont pas encore compris que l’État va remplir une certaine fonction et demeurer une inévitable nécessité aussi longtemps que son alternative, la réalité socialiste, n’existe pas.

On peut retourner une table et casser une vitre ; mais ceux qui croient que l’État est aussi une chose ou un fétiche qui peut être renversé ou brisé sont des sophistes et des croyants en la parole. L’État est une relation sociale. Une certaine façon avec laquelle les gens se relient entre eux. Elle peut-être détruite en créant une autre relation sociale ; c’est à dire en faisant que les gens interagissent différemment entre eux. L’État peut être détruit en créant de nouvelles relations sociales. Le monarque absolu clâme: “L’État c’est moi !” Nous, qui nous sommes enfermés dans l’état absolu, devons réaliser et comprendre la vérité: Nous sommes l’État ! Et nous le resterons aussi longtemps qu’il n’y a rien de différent, aussi longtemps que nous n’ayons pas créé les institutions nécessaires pour une véritable communauté et une société vraie d’êtres humains.

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Langues, langages et diversité (Gustav Landauer)

Posted in actualité, altermondialisme, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société libertaire with tags , , , , , , , , , on 9 mars 2017 by Résistance 71

N’apprenez pas l’espéranto

 

Gustav Landauer

 

Ce texte a paru dans Die freie Generation, tome 2, n° 5, novembre 1907, pp. 147-150 (Landauer AS 1, pp. 310-313).

 

Source:

http://www.lavoiedujaguar.net/N-apprenez-pas-l-esperanto

 

Dans le dernier numéro de Freie Generation, l’éditeur de la revue [1] a invité ses lecteurs à apprendre la langue qu’on appelle l’espéranto. S’il avait vivement conseillé de lire le Faust de Goethe une fois par an, je ne crois pas qu’il aurait eu plus de succès. Toujours est-il que je suis persuadé que, avant même que paraissent ces quelques lignes, en raison de cette petite phrase de Pierre Ramus, un grand nombre de lecteurs vont, soir après soir, étudier un manuel d’apprentissage d’espéranto. Il faut dire que, parmi les hommes en général, et en particulier chez ceux qui font preuve de radicalité, n’importe quelle absurdité trouve toujours des partisans, et très souvent des partisans fanatiques. Cela vient de ce que les absurdités sont des produits de l’intellect et qu’elles s’adressent à l’intellect. L’esprit a deux grands ennemis, premièrement la bêtise, deuxièmement l’intellect. Bien souvent, ils se trouvent associés sous une forme de médiocrité intelligente. C’est elle, d’ailleurs, qui a inventé l’espéranto. Il semble tout particulièrement utile de rappeler aux anarchistes que les choses sur lesquelles reposent la vie des individus et la coexistence des hommes n’ont pas été inventées ou fabriquées, mais qu’elles se sont constituées organiquement. La société est formation organique, c’est l’union volontaire naturelle des hommes qu’étouffe aujourd’hui ce misérable succédané artificiel qu’est l’État. Les langues et les dialectes sont aussi des sortes de formations organiques. Il est bien triste de voir les langues des peuples servir de prétexte aux hostilités entre États nationaux. Mais ce serait encore plus triste si les hommes croyaient que la diversité des langues — c’est-à-dire une diversité réelle et inextirpable qui n’existe pas seulement entre les peuples mais aussi entre tous les individus, car chaque être parle, pense, ressent différemment des autres — était la cause de leur désunion. Les hommes se comprennent et peuvent s’entendre parce qu’ils sont différents ; s’ils étaient identiques, ils finiraient par se détester eux-mêmes et les uns les autres. Ce rêve d’uniformité est absolument impossible et foncièrement répugnant.

La diversité des langues n’est pas une chose que nous devons regretter ; et encore moins une chose que nous pourrions abolir. Ce qu’il faut contribuer à abolir, ce sont les conditions qui empêchent l’homme d’acquérir la connaissance des langues étrangères. Les anarchistes ne sont-ils pas radicalement opposés à tout palliatif et à tout essai d’amélioration au sein de l’État et de la société capitaliste ? L’espéranto n’est rien d’autre qu’un palliatif de cette sorte, qui plus est laid, inutile et dangereux.

Car, dans un succédané artificiel, on ne saurait exprimer que les maladresses, les trivialités et les banalités d’une langue ; et exprimer, en particulier, que ce qui est vieux et ressassé, mais jamais ce qui est nouveau et bouillonnant, jamais ce qui est original ou génial. La langue est vivante, elle ne s’est pas seulement formée, elle est toujours en voie de formation ; c’est-à-dire qu’elle contient un passé sans bornes, mais aussi et surtout un futur sans bornes ; une fabrication artificielle ne permet pas à l’homme de penser et de faire œuvre nouvelle ; ce n’est qu’une traduction des sentiers battus de la langue, et on ne saurait y exprimer les choses les plus importantes, les plus subtiles, l’indicible. Ce dont sont capables, quant à elles, les langues organiquement constituées : là, il y a, entre les mots, beaucoup d’indicible et d’inexprimable. L’espéranto, en revanche, ne saurait être autre chose que du bavardage.

L’espéranto, même pour des buts purement pratiques, comme langue officielle des congrès par exemple, est inapproprié et reste dangereux. Quand le Français y parle espéranto, il a naturellement pensé en français et ne fait qu’exprimer, dans cette langue prétendument commune, des souvenirs de sa langue maternelle. L’Allemand ou l’Anglais comprend, quant à lui, ce qu’il entend alors en espéranto, non pas en espéranto ou en français, mais en allemand ou en anglais. Quel en est le résultat ? Nul autre que celui-là : les hommes croient se comprendre parfaitement alors qu’en réalité ils se comprennent mal. Il vaut bien mieux, au fond, que les hommes ne se comprennent pas du tout plutôt qu’ils ignorent qu’ils se comprennent de travers. Il serait tout aussi malheureux, ou même pire, si les participants à de tels congrès en étaient réduits à n’échanger que les banalités et les platitudes que permet d’exprimer l’espéranto, si venait à disparaître toute cette part d’ombre, d’indéterminé et de nuance, cette sorte de frisson qui ne peut s’exprimer que dans la langue du peuple et la langue du cœur. Car rien n’est plus important pour l’anarchisme que de se plonger dans les profondeurs de l’esprit et de l’âme des hommes, dans leur être intime et leur caractère, dans leur réalité et leur nature.

Je me souviens de la conférence anarchiste de Zurich de 1893. Notre camarade italien Molinari y fit un grand discours enflammé et sauvage, accompagné de mouvements impressionnants des bras et des mains, et avec une magnifique expression des yeux et du visage. Cette effusion de paroles d’un cœur passionné, qui bouillonnaient comme une cascade et dont je ne compris pas un seul mot, fut ensuite traduite en allemand par le camarade — aujourd’hui disparu — Körner, d’une manière douce et imperturbable. C’est alors que je pus tout comprendre ; je compris non seulement la bruyante et adorable colère de surface de l’Italien, mais aussi le calme profond, retenu et mélancolique de l’interprète. Il serait pour moi bien étrange d’imaginer aujourd’hui que Molinari eût pu faire son discours en espéranto. Il m’aurait alors manqué quelque chose d’essentiel : une expérience, un fragment de vie.

Et nous nous entendions si bien à cette conférence, nous les Allemands, les Français, les Anglais, les Italiens… en ces temps d’heureuse jeunesse, quelle embrassade ! Quels croisements de regards entre ceux qui s’informaient, se comprenaient, s’approuvaient dans un langage balbutiant et pourtant si expressif ! Faudrait-il échanger contre l’espéranto ces tendres moments de compréhension et d’unité au plus intime des sentiments et des natures des hommes ? Non ! Pouah !

J’ai une autre proposition à faire à ceux qui auraient le temps d’apprendre l’espéranto. S’ils doivent effectivement apprendre une langue, ce doit être d’abord la leur, les Allemands la langue allemande, les Anglais la langue anglaise, etc. Qu’on n’y voie nulle arrogance ! Jour après jour, je continue moi-même d’apprendre l’allemand, non pas sur le plan de la grammaire, mais dans les œuvres des grands poètes et des grands penseurs. Et celui qui s’y exerce avec amour et qui a encore du temps libre, maîtrisera encore mieux toutes les subtilités et tous les secrets de la langue allemande en apprenant en plus une langue étrangère ; il en étudiera le moins possible la grammaire pour se consacrer le plus rapidement possible à la lecture. Il ne faut surtout pas prendre l’habitude de traduire, ce qui a des conséquences désastreuses et doit venir plus tard, il faut lire dans la langue étrangère, c’est-à-dire penser et ressentir en cette langue. Voici donc mon conseil : exercez-vous à penser et à ressentir autant que vous le pourrez ; exercez-vous aux subtilités et aux secrets des langues organiquement constituées, surtout et toujours de la vôtre, et n’apprenez pas l’espéranto.

Gustav Landauer

NB : Il est très utile de lire, à ce propos, ce que Fritz Mauthner dit de l’espéranto dans l’essai qu’il a récemment publié : Die Sprache (Die Gesellschaft, tome 9).

Traduit de l’allemand par Gaël Cheptou.
Source : À contretemps n° 48, mai 2014.

Notes

[1] Il s’agit de Rudolf Großmann (dit Pierre Ramus, 1888-1942), anarchiste autrichien, qui édita la revue Die freie Generation entre 1906 et 1908.

Vie et œuvre de Gustav Landauer ~ 2ème partie ~

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Gaël Cheptou

 

12 mars 2015

 

A Contre-Temps

 

Source: http://acontretemps.org/spip.php?article557

 

A lire: « Appel au Socialisme », de Gustav Landauer (seconde édition 1919)

 

1ère partie

2ème partie

vie_et_oeuvre_gustav_landauer (PDF réalisé par JBL1960)

1910.– La rupture est consommée avec les ouvriers anarchistes qui refusent de le suivre dans son projet d’implantation communautaire au motif que l’émancipation du prolétariat passerait nécessairement par la lutte de classe révolutionnaire et la destruction de l’État, alors que la fondation de communautés ne ferait que renforcer le système économique en place. Dans une lettre qu’il adresse à Max Nettlau, au détour d’une critique de Kropotkine, transparaît le regret de devoir constater le faible écho que rencontre, en Allemagne et à l’étranger, son anarchisme :

« Vous savez que je suis un hérétique. Mais vous ne savez peut-être pas à quel point je le suis. Je vénère notre Kropotkine en tant que puissance intellectuelle, en tant que nature, en tant qu’être humain, en tant qu’homme, en tant que travailleur de l’esprit ; mais je dois pourtant avouer que, pour moi, La Science moderne et l’anarchie ne contient en grande partie que des platitudes et n’est souvent rien de plus qu’une compilation tendancieuse de connaissances mal digérées. Allez-y, lapidez-moi. Dans tous les pays, je trouve que le mouvement anarchiste est un mouvement d’épigones. Pour ma part, je n’ai pas du tout envie de trouver mes conceptions chez les autres ; peut-être avez-vous vu avec quel plaisir, dans les derniers numéros du Sozialist , j’ai traduit les idées de Bakounine sur la philosophie et la science, bien que je désapprouve certains points essentiels de son matérialisme et de son atomisme. Mais c’était un esprit philosophique, tout différent de nos compilateurs d’aujourd’hui.

 Compte tenu de cet état de choses – en supposant toutefois qu’il est tel que je le vois – je me dois d’abandonner la réserve que j’observe par décence et de dire franchement que l’on fait du tort au mouvement anarchiste en ne tenant absolument aucun compte de mes conceptions et de mes analyses – ou en les écartant, comme l’a fait Domela Nieuwenhuis, par quelques phrases hors de propos. Je ne veux vraiment pas dire qu’un homme vieux et malade comme Kropotkine doive débattre avec moi. Pour lui, tout cela ne serait qu’une sorte de “kantisme” ou de “mystique”, mais certainement pas du “communisme”. Mais j’ai quelques raisons de penser qu’il devrait bien se trouver, en Angleterre, en Amérique et en France, par exemple, de jeunes camarades qui, comprenant l’allemand, tout en étant productifs dans leur langue, pourraient se fixer comme tâche de traduire certains de mes articles. Ce n’est pas la vanité qui parle ici – j’ai bien trop conscience de ma propre valeur pour cela – mais le désir d’agir selon mes forces. Je suis sur le point de publier mon petit livre Aufruf zum Sozialismus  ; ce que je dis dans ce livre, ainsi que dans mon livre Die Revolution , mais aussi dans certains articles que j’ai écrits dans le Sozialist , j’aimerais pouvoir le dire, en effet, aussi à des lecteurs de langue française et anglaise. Le champ d’action est très étroit en Allemagne ; et nous n’avons pas les moyens de l’élargir rapidement. C’est déjà un petit miracle si le Sozialist existe aujourd’hui et que nous puissions, à côté, publier ceci ou cela. [28] »

En octobre, il publie dans le Sozialist un article simple, beau et saisissant, intitulé « Polizisten und Mörder » (Policiers et meurtriers). Commentant un entrefilet qui racontait comment deux policiers qui, alors qu’ils étaient encore prêts quelques heures auparavant à tuer sur ordre des manifestants anti-jaunes, avaient sauvé au péril de leur vie un ouvrier alcoolisé appelant à l’aide dans les eaux sombres d’un canal, Landauer cite ce passage de L’Entraide de Kropotkine : « C’est le fond de la psychologie humaine. À moins que les hommes soient affolés sur le champ de bataille, ils “ne peuvent pas y tenir” d’entendre appeler au secours et de ne pas répondre. [29] » Puis il en vient à décrire en termes forts et expressifs un monde où l’État, la violence et la mort ont remplacé l’esprit communautaire, où des mécanismes aveugles se sont substitués à l’humanité vivante, où les hommes portent des masques, jouent le rôle qui leur est socialement assigné :

« S’il se passe de terribles choses entre nous, cela ne tient ni à notre nature, ni à notre être, ni à notre espèce. La faute de ce qui se passe entre nous vient de ce que nous ne tenons pas ce que nous promettons ; que nous ne sommes pas ce que pourtant nous sommes. Les choses iront mieux quand les hommes ne joueront plus aucun rôle ; quand ils se comporteront les uns envers les autres, c’est-à-dire quand ils ordonneront leurs relations entre eux, tels qu’ils sont en vérité. Aujourd’hui, les habits que nous endossons se livrent un combat à mort, mais ce sont les hommes vivants qui en reçoivent les blessures dans le corps et dans l’âme. L’uniforme militaire et la blouse de travail sont aujourd’hui les dirigeants de la vie ; la chair qui s’y trouve est comme l’automate mécanique et obéissant. Rétablissez l’ordre de la nature ; comprenez bien le mot du sage Socrate : connais-toi toi-même ! Connais-toi toi-même, tel que tu es vraiment, derrière la défroque que tu endosses, et n’agis point selon les lois de la défroque, mais selon l’être des hommes. Connais-toi toi-même, et reconnais ton prochain et ton semblable dans celui qui se tient devant toi. Reconnais-le derrière le masque dont il est affublé tout comme toi. Nous sommes tous ensemble des corps nus d’êtres humains, et nous nous laissons déchirer les entrailles et empoisonner jusqu’à la moelle par les tuniques de Nessus dont nous enveloppe cette odieuse société de mascarade que personne ne veut être et que pourtant nous sommes tous. [30] »

« Les choses iront mieux quand les hommes ne joueront plus aucun rôle ; quand ils se comporteront les uns envers les autres, c’est-à-dire quand ils ordonneront leurs relations entre eux, tels qu’ils sont en vérité » : on retrouve, ici, une idée puissante de Landauer, qu’il exprimera ainsi dans son Appel au socialisme  : « Le socialisme doit revenir à ses héritiers légitimes, pour qu’il devienne ce qu’il est [déjà]. » Le socialisme, l’unité de l’espèce, est déjà là, existe déjà comme « fait mystique » [31], atemporel, mais sans apparaître dans la réalité, car les hommes, les individus empiriques, isolés et dispersés, continuent d’ordonner leurs relations selon les règles de l’État et du Capital (qui sont plus que de simples choses puisqu’ils ont « absorbé » les relations humaines). Ce qui permet à Landauer de développer une critique « mystique » – et non pas seulement éthique – de la société capitaliste, en ce qu’elle est un monde du faux et de la séparation auquel se livrent les hommes, de rejeter toute forme d’évolutionnisme (le socialisme n’est pas un futur qui n’existe pas encore, mais quelque chose que l’on transforme en réalité) et d’occuper une position « intempestive », surplombant l’actualité journalière et politique.

« […] Cette odieuse société de mascarade que personne ne veut être et que pourtant nous sommes tous » : dans les écrits de cette époque, en effet, dont ce texte-ci et, en particulier, celui qui s’intitule « Si les hommes d’État sont faibles, le peuple l’est plus encore ! » – dans lequel il développe sa conception de l’État [32] –, on retrouve, souvent, la trace de l’influence de La Boétie, dont il traduit De la servitude volontaire pour le Sozialist.

1911.– Parution de son œuvre majeure, l’Appel au socialisme, qui exercera une profonde influence sur toute une génération d’intellectuels et de militants allemands [33]. Comme l’indique le titre, le socialisme dépend de la volonté des hommes – puisqu’on peut y appeler. Il ne viendra pas automatiquement à partir d’un certain stade de développement des forces productives ; il ne naîtra pas du capitalisme, période non pas de progrès mais de décadence et de maladie morales – dont la description occupe une place importante dans le livre – qui affectent tous les hommes. « Le socialisme est possible à toute époque quand un nombre suffisant d’hommes le veulent. [34] » Landauer règle férocement ses comptes avec le marxisme social-démocrate, « exotérique » dirait-on aujourd’hui :

« Ils n’ont d’yeux que pour les formes extérieures, négligeables, superficielles de la production capitaliste qu’ils se plaisent à nommer production sociale […] Le marxisme est philistin, et pour le philistin, rien n’est plus important, plus formidable, plus sacré que la technique et le progrès […] C’est alors – lorsque nous considérons le culte sans bornes que voue à la technique le petit-bourgeois progressiste – que nous commençons à nous rapprocher de l’origine du marxisme. La source du marxisme, ce n’est pas l’étude de l’histoire, ce n’est pas non plus Hegel, ni Smith ou Ricardo, ni l’un des socialistes d’avant Marx, ni l’époque de la révolution démocratique, et encore moins la volonté des hommes et leur besoin de culture et de beauté. La source du marxisme, c’est la vapeur. Il y a des vieilles femmes qui lisent l’avenir dans le marc de café ; Karl Marx, quant à lui, lit l’avenir dans la vapeur. [35] »

Pour lui, les marxistes, dans leur obsession de la masse et de l’État, sont tout bonnement incapables de voir ce qu’il peut y avoir de socialiste « dans une cité-État du Moyen Âge, un district villageois allemand, un mir russe, une allmend suisse [terre communale] ou une colonie communiste » [36]. Fondé sur la communauté villageoise et familiale, se nourrissant – à l’opposé des révolutionnaires « tablerasistes » (Gross !) qui rejettent en bloc toutes les traditions communautaires de la civilisation occidentale – de certaines expériences historiques populaires comme les ligues de la guerre des Paysans, le socialisme est avant tout une question agraire. La lutte de classes reste évidemment une nécessité vitale pour les prolétaires, tant qu’ils ne sont pas « sortis du capitalisme », mais au prix d’un enfermement toujours plus étroit, plus mortel, dans le cercle infernal du capitalisme, là où, déshumanisés, sans joie (« Qui sait aujourd’hui ce qu’est la joie ? »), ils sont transformés « en numéro », en un « appendice des rouages de la machine ». Car « tout ce qui se passe à l’intérieur de la production capitaliste, nous enfonce plus profondément dans celle-ci… » [37]. Le prolétariat ne saurait en sortir, donc, qu’en s’abolissant lui-même comme classe-du-capital et « en entrant dans d’autres relations » [38].

Le capital, tout comme l’État, est, en effet, pour Landauer un certain type de relation sociale et une « marotte » ou un « spectre » – des abstractions intériorisées et vivantes, donc qu’il convient de démystifier, de dissiper au moyen de la « critique du langage » qui vient ici se confondre avec l’anarchisme et l’individualisme :

« Le résultat fondamental de l’anarchisme ou de l’individualisme est le suivant : il n’y a, dans la société humaine [empiriquement, concrètement] que des individus et que le faire et le laisser-faire des individus. On se fait anarchiste quand on dit que les prétendus rapports sociaux ne sont rien d’autre que le comportement des hommes ; que la société n’est qu’un ensemble de fins humaines ; que la servitude dans laquelle se trouvent les masses est une servitude volontaire qu’elles pourraient secouer si seulement elles avaient l’esprit clair et une volonté ferme ; que l’État n’est point un groupe plus ou moins nombreux de gouvernants, mais un fantôme ou une marotte, un état singulier de l’âme à l’intérieur de l’homme, qui le conduit à se condamner lui-même à la misère et l’asservissement, en acceptant d’être soldat ou autre. Donc l’anarchisme, tel qu’il est apparu dans le monde depuis Étienne de La Boétie et selon l’expression la plus claire que Max Stirner lui a donnée, on pourrait le définir comme l’application pratique de la critique du langage [39] : l’État, cet État dans lequel les hommes habitent, cela n’existe pas ; c’est l’idée d’État qui réside dans les hommes et qui y fait des ravages ; le capital, ce capital dont les hommes auraient besoin pour travailler, cela n’existe pas ; il y a des liens entre les hommes qui leur permettent de travailler et d’échanger – ou il y a absence de liens, ce qui fait naître le parasitisme, l’exploitation et le monopole, etc. Ainsi, on rattache l’autorité, l’oppression et l’exploitation à la domination d’idées ou d’abstractions pétrifiées, considérées comme sacro-saintes et comme réelles, qui se sont naturellement données des formes concrètes, qui se sont développées pour devenir des organismes artificiels, car les hommes, en se rendant eux-mêmes irréels, ont du même coup rendu réel l’irréel ; et l’anarchisme, ou l’individualisme, est la révolte de l’individu singulier vivant contre ces spectres qui se sont fortifiés par l’immobilité et la non-vitalité millénaires des hommes. L’anarchisme est un principe rationnel, anhistorique, c’est le sursaut du droit de raison individualiste contre tout féodalisme sacralisé […]. [Mais] l’anarchie, ou la liberté, n’est qu’un principe négatif. Il rappelle à chaque individu du peuple que sa liberté est toujours indestructiblement présente. Ce principe tue les idoles et détruit les fausses reliques sacrées : État ? Capital ? Oh, il vous suffit de vouloir, vous les individus, de penser et de vouloir ; dès lors, l’État et le Capital n’existent pour vous que dans la mesure où ceux qui refusent de penser et de vouloir peuvent vous faire obstacle. Certes, ils peuvent vous faire obstacle dans bien des cas ; mais, dans certains cas, vous pouvez faire immédiatement usage de votre liberté, en réalisant ensemble, comme un seul homme, ce que vous pensez et voulez tous individuellement de la même manière.

Il n’y a pas que des fausses reliques, certaines sont authentiques. Elles sont fausses quand elles sont imposées de l’extérieur ; elles sont authentiques quand, nées à l’intérieur des individus, elles forment un lien unissant les hommes. […] On fait appel aux individus quand il s’agit de se libérer des idoles et des spectres de ces pouvoirs abstraits qui nous trompent et nous oppriment. Mais, en vérité, il n’y a d’individus ni dans la nature ni dans l’histoire. L’anarchie est seulement la face négative de ce qu’est, positivement, le socialisme . L’anarchie est l’expression de l’émancipation de l’homme par rapport aux idoles de l’État, de l’Église, du Capital ; le socialisme est l’expression de la véritable et authentique union des hommes, authentique parce qu’elle provient de l’esprit individuel, qu’elle s’épanouit dans l’esprit de l’individu comme ce qui reste éternellement un et le même, comme idée vivante, qu’elle naît sous la forme d’une alliance libre entre les hommes. [40] »

Landauer rappelle, alors, l’idée anarchiste fondamentale que la Ligue socialiste a, selon lui, exhumée, sauvée et revivifiée : « La liberté ne peut être créée, elle ne peut être qu’expérimentée. Il ne faut pas dire : aujourd’hui, nous ne sommes pas libres, mais demain, par on ne sait quel coup de baguette magique, nous serons libres ; il faut dire : nous avons tous sans exception la liberté en nous et nous devons seulement la faire passer dans la réalité extérieure. [41] »

Dans un petit article, à l’occasion d’une grève des garçons boulangers à Berlin, il constate une absence totale de forces créatrices dans le mouvement, alors qu’il faudrait, selon lui, au lieu de faire ou de soutenir la grève (« lutte de classes capitaliste »), permettre à la population de cuire elle-même son pain en construisant des fours coopératifs ou communautaires. Ce serait là du véritable socialisme, car, tout en luttant contre l’envahissement du pain chimique et fade de l’industrie alimentaire, on ferait ainsi renaître des traditions et des cultures artisanales englouties par le capitalisme et on favoriserait la diversité individuelle – l’individualité – dans l’unité [42]. 

Face au danger de guerre (seconde crise marocaine), Landauer renforce son action antimilitariste ; une brochure – La suppression de la guerre par l’autodétermination du peuple –, qu’il rédige sous la forme de questions-réponses, imprimée à 100 000 exemplaires, est interdite et confisquée avant sa diffusion. Il conçoit le plan d’un « congrès ouvrier libre » : il appelle la classe ouvrière à s’auto-organiser, à prendre ses propres affaires en main, à rompre avec les bureaucraties politique et syndicale et à opposer à la guerre la « grève générale active ». Dans son esprit, le « congrès ouvrier libre », une assemblée de délégués ouvriers, sur le modèle des « sections » de Paris pendant la Révolution française, pourrait se substituer au système de gouvernement en place, sous la forme d’un socialisme de conseils.

1912.– Il commence à travailler pour le Börsen-Courier comme critique de théâtre.

En février, il prononce une conférence sur le thème « Judaïsme et socialisme » devant le « groupe local Berlin-Ouest du mouvement sioniste » où, bien qu’il se dise « sioniste aux six septièmes », il s’oppose au sionisme politique, car, rappelle-t-il, il n’existera aucun « peuple », y compris juif, tant que tous les peuples ne seront pas organisés sur la base de communautés socialistes [43].

Parution de l’article « Das Glückhafte Schiff » (La nef fortunée, 15 mai) : la communauté humaine ne vient pas par la voie de la guerre ou de l’État, mais elle naît du travail, de l’entraide, du bon et joyeux voisinage qui soudent ensemble les hommes, les communes et les peuples, en les aidant à surmonter les puissances naturelles hostiles. Landauer fait la proposition de constituer en Europe un vaste territoire neutre et indépendant qui, suivant la ligne des régions-frontières, irait de la Savoie à la mer du Nord, en passant par la Suisse et l’Alsace-Lorraine.

Traduction, et publication dans le Sozialist, d’un extrait des Jours d’exil d’Ernest Cœurderoy : « Une fête universelle à Lisbonne ».

1913.– Il publie, dans le recueil Du judaïsme, édité par l’association des étudiants juifs Bar Kochba de Prague, son texte programmatique : « Sind das Ketzergedanken ? » (Ces pensés sont-elles hérétiques ?) [44]. Combinant anarchisme et judaïsme, repoussant et l’assimilation allemande et le nationalisme juif (« Le fait d’insister sur sa propre nationalité est une faiblesse »), il déclare que la régénération du peuple juif, dont la situation diasporique préfigurerait la communauté qui vient, va de pair avec la régénération de l’humanité tout entière.

Prenant prétexte d’un appel de l’écrivain Paul-Hyacinthe Loyson aux socialistes d’Allemagne et de France, publié dans la revue Les Droits de l’homme, il rédige un essai sur le problème de la guerre franco-allemande. Il critique violemment Gustave Hervé qui vient de retourner sa veste de « sans-patrie » et prend position contre les thèses que Charles Andler avait formulées à propos du « socialisme impérialiste allemand ». L’antimilitarisme et la lutte contre la guerre ne sauraient dépendre des engagements que prendraient les socialistes étrangers d’agir dans le même sens. Et cela, d’autant plus, et de toute façon, qu’on ne peut rien attendre des socialistes de parti, qui ne cherchent qu’à conquérir le pouvoir dans l’État, « régime de violence, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur » :

« Il y a des guerres seulement parce qu’il y a des États ; et il y aura des guerres aussi longtemps qu’il y aura des États. Les pauvres hommes affolés pensent que c’est l’inverse et que les États, avec leur puissance militaire, sont nécessaires pour empêcher l’ennemi de venir et d’assujettir le peuple ; chaque peuple se considère comme pacifique parce qu’il sait qu’il l’est ; et il considère que son voisin est belliqueux parce qu’il croit que le gouvernement du voisin représente l’esprit du peuple. Tous les gouvernements sont belliqueux parce qu’ils ont la violence pour tâche et vocation. Ainsi, celui qui veut vraiment la paix, doit avoir conscience qu’il est, dans chaque pays, pour le moment, seulement le porte-parole d’une toute petite minorité et qu’il ne doit pas subordonner ses résolutions à quelque parti politique que ce soit à l’étranger. Le monde peut sombrer dans la folie la plus folle – du moment que je ne manque pas à mon devoir envers ma conscience. »

Pour Landauer, la lutte contre la guerre doit, donc, se transformer en une lutte pour la réorganisation des peuples dans le sens du socialisme libertaire : « La paix, ce n’est pas l’absence de guerre ; la paix, ce n’est pas une pure négation ; la paix, c’est l’organisation positive de la liberté et de la justice. La paix, c’est l’édification du socialisme. [45] »

En décembre, il participe à la fondation de l’Association d’implantation agricole Communauté à Wittenberg. Mais, déjà, la Ligue socialiste est entrée en déclin.

1914.– En juin, il participe aux activités du Forte-Kreis, cercle de réflexion internationale créé à Postdam dans le but d’empêcher la guerre et d’œuvrer à l’entente entre les peuples (avec Romain Rolland, Walter Rathenau, Martin Buber, etc.). Il se dissout au début la guerre.

Lorsque la guerre éclate – et contrairement à certains de leurs amis, comme Martin Buber, Fritz Mauthner ou Erich Mühsam qui succombent à la fièvre nationaliste –, Gustav Landauer et Hedwig Lachmann restent obstinément fidèles à leurs positions antimilitaristes et pacifistes. Landauer se retrouve de nouveau isolé politiquement.

1915.– Le Sozialist doit suspendre sa parution à la suite de l’incorporation de Max Müller, qui en était l’éditeur, le rédacteur et le compositeur. La diffusion de l’Aufruf zum Sozialismus est interdite. En avril, Landauer se rend en Suisse où il entre en contact avec des écrivains expressionnistes (Ludwig Rubiner, René Schickele) et des socialistes-religieux (Leonhard Ragaz, Jean Matthieu). De retour en Allemagne, un conseil de révision le déclare inapte à la guerre. Il prend part aux activités du Bund Neues Vaterland (Ligue de la nouvelle patrie) qui lutte pour la paix et contre les annexions, et collabore à la revue Der Aufbruch (Renouveau) d’Ernst Joël, organe du mouvement de la jeunesse et d’un socialisme éthique.

En réponse à des critiques qui considèrent que le Sozialist, plutôt que de chercher à découvrir et raviver des manifestations authentiques passées d’esprit communautaire, doit se concentrer sur l’organisation et l’agitation, Landauer écrit :

« Je maintiens que les grands hommes de tous les temps et de tous les peuples doivent nous servir de collaborateurs vivants, et cela surtout tant que les contemporains prétendument vivants ne sont pas à la hauteur de leur tâche. Pour moi, les morts vivent, de même qu’à mes yeux un très grand nombre de vivants sont morts. C’est toujours la malheureuse histoire de camarades qui jugent la feuille non pas par rapport à ce qu’elle leur donne, mais par rapport à la valeur de la propagande qu’offrent les numéros. Le Sozialist est fait pour être lu, pour être lu avec application et réflexion. [46] »

1916.– Dans la Frankfurter Zeitung du 6 février, paraît l’essai « Ein Weg deutschen Geistes » (« Un chemin de l’Esprit allemand »), où il suit la ligne de l’évolution qui mène de Goethe à Georg Kaiser, en passant par A. Stifter.

Il prononce le discours d’ouverture (« Judaïsme et socialisme ») à l’inauguration du Foyer populaire juif où il dispense un cours sur le socialisme.

Au cours de l’été, la Zentralstelle Völkerrecht (Comité central pour le droit international) est fondée par des délégués de la Ligue de la nouvelle patrie et de la Ligue allemande des droits de l’homme. Le Comité entend œuvrer en faveur d’une paix de conciliation. Landauer, qui en dirige la section berlinoise, avait rédigé l’appel constitutif initial avec le libéral Ludwig Quidde.

Il donne plusieurs conférences littéraires sur Shakespeare, Hölderlin, Goethe et Kaiser.

En décembre, il écrit au président américain T.W. Wilson une lettre dans laquelle il avance l’idée d’un nouvel ordre de paix fondée sur une ligue des nations.

1917.– En mai, en raison de la situation du ravitaillement à Berlin, la famille Landauer s’installe à Krumbach, en Bavière.

1918.– Mort de Hedwig Lachmann, le 21 février, d’une pneumonie. Bouleversé, Landauer ne s’en remettra pas. Il se décide, après de longues hésitations, à accepter la proposition qui lui est faite au Théâtre de Düsseldorf d’occuper un poste de dramaturge et de prendre en charge la revue Masken. Mais il n’aura pas le temps de s’installer à Düsseldorf, car la révolution éclate en Bavière le 7 novembre et le nouveau président bavarois, Kurt Eisner, l’invite « aussi vite que sa santé le permet » à venir contribuer à la « révolution des consciences ». Il devient, sur recommandation de Mühsam, membre du Conseil ouvrier révolutionnaire et, ainsi, du Conseil d’ouvriers, de paysans et de soldats de Munich. Il fait également partie du Conseil national provisoire bavarois.

Parution de l’essai Die vereinigten Republiken Deutschlands und ihre Verfassung (Les républiques unies d’Allemagne et leur constitution) : la révolution lui fait entrevoir la possibilité historique d’une Allemagne socialiste, fédéraliste, décentralisée, organisée sur le système des conseils et des corporations, une ligue de républiques allemandes autonomes, chacune enracinée dans sa culture et son histoire propres, en opposition à l’Allemagne prussienne, au jacobinisme bolchevique et à la démocratie parlementaire. Il critique, en particulier, les élections, se prononce contre le vote secret qui, fondé sur l’individu isolé et non pas sur les communautés humaines existantes ou en devenir, parachève, selon lui, l’atomisation des hommes dans la société moderne. Il appelle « à revenir à la démocratie authentique, telle qu’elle est préfigurée dans les assemblées communales et provinciales du Moyen Âge, de Norvège et de Suisse, et en particulier dans les réunions des sections de la Révolution française. [47] »

1919.– En janvier, en faisant paraître ses Briefe aus der französischen Revolution, il s’efforce de recueillir l’expérience de la Révolution française et d’en tirer les enseignements pour la période à venir, en laissant parler les principaux acteurs au travers de leurs lettres. Il publie également une nouvelle édition – dite « édition de la Révolution » – de son Appel au socialisme et un recueil d’articles d’avant-guerre (Rechenschaft). Dans une lettre à son cousin Hugo, il écrit, fidèle à lui-même : « Ce n’est pas la dictature mais l’abolition du prolétariat qui doit être le mot d’ordre » [48].

Le 12 janvier, les résultats de l’USPD d’Eisner aux élections au Parlement régional bavarois sont catastrophiques (2,5 %) ; bien qu’opposé à ces élections, Landauer se présente, à la demande d’Eisner, dans la circonscription de Krumbach, comme candidat « sans-parti » sur une liste de l’USPD : il obtient 92 voix. Le 21 février, Eisner est assassiné alors qu’il se rend au nouveau Parlement pour remettre sa démission à Auer, son successeur – qui est lui grièvement blessé, en représailles, une heure plus tard, en plein Parlement. Landauer prononce le discours funèbre. En réaction, il soumet au Conseil central des propositions visant à prendre des otages pour se protéger et à procéder à des arrestations pour enrayer la « contre-révolution universitaire ». Bien qu’attaché à son idéal de non-violence, il estime que le recours à la force – et à la censure – est parfois nécessaire pour défendre le socialisme des conseils contre les forces de la bourgeoisie.

La classe ouvrière se soulève. La vacance du pouvoir qui s’est ouverte avec les attentats est comblée de nouveau par les conseils. Landauer s’engage, alors, en faveur de la socialisation des moyens de production, ainsi que de la presse, pour briser le monopole idéologique de la contre-révolution. Le 7 avril, le jour de son anniversaire, la « République des conseils » est proclamée à Munich : il devient commissaire du peuple à l’Instruction publique et à la Culture. Les communistes n’y participent pas. Le 13, un putsch des troupes contre-révolutionnaires du gouvernement social-démocrate Hoffmann, réfugié à Bamberg, est repoussé, mais les communistes saisissent l’occasion pour prendre le pouvoir et proclament la deuxième République des conseils (d’Eugen Leviné). Landauer se sent moralement tenu de proposer sa collaboration au nouveau Comité révolutionnaire, qui décline ses services. Il se retire dans la banlieue de Munich, chez la veuve de Kurt Eisner. Le 1er mai, alors que les troupes gouvernementales contre-révolutionnaires reprennent la ville, il est arrêté à la suite d’une dénonciation. « Les gens criaient hourra ! hourra !, tapaient dans les mains et agitaient des mouchoirs. La foule criait : “Réglez-lui son compte à ce chien, ce juif, cette canaille !”. [49] » Le lendemain, il est battu à mort par la soldatesque dans la cour de la prison centrale de Stadelheim. « Tuez-moi donc ! Et vous vous dites des hommes ! » auraient été ses derniers mots [50].

 

1] « Vor fünfundzwanzig Jahren » (1913), in : G. Landauer, Zwang und Befreiung, Cologne, Hegner, 1968, pp. 47-53.

[2] « Dühringianer und Marxist », Der Sozialist, 22 octobre 1892, in : Landauer AS 2, pp. 114-121 (ici p. 121).

[3] Encore que, dans le texte « Quelques mots à propos de l’anarchisme » (1897), il fasse preuve de compréhension à l’égard des auteurs d’attentats anarchistes et prenne leur défense.

[4] Ein Weg zur Befreiung der Arbeiter-Klasse, Berlin, Adolf Marreck, 1895, p. 6. Voir, dans le même esprit, son texte « Sortir de l’État » d’août 1895. Il est à noter que les Œuvres choisies n’ont pas repris la brochure de Landauer. Qui pourrait être rééditée, pourtant.

[5] « Anarchismus-Sozialismus », Der Sozialist, 7 septembre 1895, in : Landauer AS 2, pp. 179-185 (ici, pp. 179-180).

[6] Voir, à ce propos, en particulier, Joachim Willems, Religiöser Gehalt des Anarchismus und anarchistischer Gehalt der Religion ? Die jüdisch-christlich-atheistische Mystik Gustav Landauers zwischen Meister Eckhart und Martin Buber, Albeck bei Ulm, 2001, pp. 23-26, pp. 82-87, et passim.

[7] Plus tard, Kropotkine, à qui Landauer avait fait remarquer la confusion à laquelle pouvait prêter, dans L’Entraide, l’emploi indistinct du mot « individualisme » tout particulièrement en Allemagne [voir plus bas ce que Landauer entend par cette notion], explique qu’il fait une distinction entre l’« individualité », si étroitement liée à l’« entraide », et l’atomisation concurrentielle-capitaliste. Voir la lettre de P. Kropotkine à G. Landauer du 9 novembre 1903, in : Edmund Silberner, « Unbekannte Briefe Peter Kropotkins an Gustav Landauer », Cahiers internationaux d’histoire économique et sociale, n° 9, 1978, pp. 114-115.

[8] « Zur Entwicklungsgeschichte des Individuums », in : Landauer AS 2, pp. 45-68 (ici, p. 68). D’où, par la suite, l’extrême méfiance de Landauer envers toutes les expériences d’épanouissement de la personnalité ; d’où son rejet catégorique tant de la psychanalyse freudienne que des formes de vie nouvelles et sans attaches de la bohème ; d’où, enfin, sa violence polémique à l’égard d’Otto Gross qui, dans le mouvement anarchiste, était la figure où semblaient se rejoindre les diverses tentatives de « réalisation de soi-même ». Sur ce sujet, on lira l’étude de Guillaume Paoli, Landauer, Gross, Mühsam : histoires de famille, publiée dans ce numéro.

[9] Cité d’après : Siegbert Wolf, Gustav Landauer zur Einführung, Hambourg, 1988, p. 13.

[10] Ibid., p. 21. Voir aussi « Quelques mots à propos de l’anarchisme » (10 juillet 1897), texte reproduit dans ce numéro, où il est dit : « … l’anarchisme ne peut pas, à notre époque, être un mouvement de masse, mais seulement un mouvement d’individus, de pionniers. […] En Allemagne, une grande partie des ouvriers commence à se réjouir plus ou moins ouvertement qu’il y ait des anarchistes dans leur pays, tout en considérant qu’il n’est pas possible pour eux d’être anarchiste ou qu’il n’est pas nécessaire qu’ils le soient. »

[11] Selon Rudolf Rocker, Im Sturm der Zeiten, manuscrit IISG, p. 70.

[12] « Der Dichter als Ankläger », Der Sozialist, 5 février 1898, in : Laudauer AS 1, pp. 62-68. Ce n’est que sous l’impulsion de Buber, vers 1908-1910, que Landauer, redécouvrant son identité juive, va se préoccuper réellement du judaïsme et de l’antisémitisme.

[13] Voir l’étude de Walter Fähnders et Christoph Knüppel « Gustav Landauer et Les Mauvais Bergers »Cahiers Octave Mirbeau, n° 3, 1996, pp. 73-90 –, reprise, en version révisée, dans ce numéro.

[14] Lettre à Hedwig Lachmann du 10 mars 1899 (Landauer Lebensgang, op. cit., tome 1, p. 12). Joachim Willems estime que Landauer tendait alors à s’identifier à Eckhart, cf. Religiöser Gehalt des Anarchismus, op. cit., p. 31.

[15] Kropotkine exprime cette même et grandiose vision unitaire de l’espèce dans son langage scientifique-scientiste : « Quand le physiologue parle de la vie d’une plante ou d’un animal, il y voit plutôt une agglomération, une colonie de millions d’individus séparés, qu’une personnalité unie et indivisible. Il vous parle d’une fédération d’organes digestifs, sensuels, nerveux, etc., tous très intimement liés entre eux, tous subissant le contrecoup du bien-être ou du malaise de chacun, mais vivant chacun de sa vie propre. Chaque organe, chaque portion d’organe, à son tour, est composé de cellules indépendantes qui s’associent pour lutter contre les conditions défavorables à leur existence. L’individu est tout un monde de fédérations, il est tout un “cosmos” à lui seul ! […] Bref, chaque individu est un cosmos d’organes, chaque organe est un cosmos de cellules, chaque cellule est un cosmos d’infiniment petits ; et dans ce monde complexe, le bien-être de l’ensemble dépend entièrement de la somme de bien-être dont jouit chacune des moindres parcelles microscopiques de la matière organisée. » (P. Kropotkine, L’Anarchie. Sa philosophie. Son idéal. Conférence qui devait être faite le 6 mars 1896 dans la salle de Tivoli-Vauxhall à Paris, Paris, Stock, 1896, pp. 11-12.)

[16] « Durch Absonderung zur Gemeinschaft », in : Landauer AS 7, pp. 131-148. L’influence de Maître Eckhart sur sa pensée est ici manifeste : Eckhart considère que tout individu porte en lui une petite étincelle divine, le « fond de l’âme » (Seelengrund), et qu’il peut parvenir à l’unio mystica, à l’union avec Dieu, s’il se concentre tout entier sur ce « Dieu en moi », par le « détachement » (Abgeschiedenheit), par le renoncement au monde et le dépouillement total de soi. Selon Eckhart, seul l’individu vraiment « pauvre en esprit » peut laisser la divinité « percer » en lui. « […] Car il n’y a vraiment de pauvreté en esprit que lorsque l’homme est à tel point libéré de Dieu et de toutes ses œuvres que Dieu, s’Il voulait opérer dans l’âme, devrait être lui-même le Lieu de son opération » (traduction : Alain de Libera, in : Eckhart, Traités et sermons, Paris, Flammarion, 1995, p. 353). Voir Joachim Willems, Religiöser Gehalt, op. cit., pp. 62-67.

[17] Landauer avait déjà traduit des textes de Déjacque, notamment l’article du Libertaire intitulé « L’autorité – La dictature » (connu plus tard sous le titre « À bas les chefs ! ») qui parut dans le Sozialist en octobre 1895.

[18] Le couple part aussi en Angleterre pour échapper au déshonneur social en Allemagne, puisque Landauer est encore marié et qu’un divorce d’avec Margarethe Leuschner est impossible en raison de son état de santé.

[19] Selon Max Nettlau, cité par Heiner Becker, op. cit., p. 112.

[20] « Peter Kropotkin », Der Sozialist, Noël 1912, 15 janvier et 15 février 1913, in : Landauer AS 1, pp.191-204. Bien qu’il l’ait annoncé à plusieurs reprises, il n’est jamais entré dans une critique de fond des idées de Kropotkine.

[21] Pierre Kropotkine, La Conquête du pain, Paris, Stock, 1892 (deuxième édition), p. 34 (souligné dans le texte).

[22] « Anarchistische Gedanken über Anarchismus », Die Zukunft, vol. 37, n° 4, 1901, pp. 134-140, in : Landauer AS 2, pp. 274-281 (ici, p. 277.)

[23] Laquelle est la mère du cinéaste américain Mike Nichols (1931-2014).

[24] G. Landauer, La Révolution, op. cit., p. 39.

[25] Ibid., p. 55.

[26] Voir « Les syndicalistes révolutionnaires français », texte représentatif reproduit dans de ce numéro.

[27] « Der erste Mai », Der Sozialist, 1er mai 1909, in : Landauer AS 3, pp. 78-83.

[28] Voir Matzigkeit, op. cit., pp. 130-131 (lettre à Max Nettlau du 10 août 1910).

[29] Pierre Kropotkine, L’Entraide, un facteur de l’évolution, Montréal, Ecosociété, 2001, p. 340.

[30] « Polizisten und Mörder », Der Sozialist, 13 octobre 1910, in : G. Landauer, Der werdende Mensch, Postdam, 1921, pp. 73-77. [Non repris apparemment – la chose est surprenante – par Siegbert Wolf dans les Œuvres choisies].

[31] Voir Joachim Willems, op. cit., p. 178.

[32] « Schwache Staatsmänner, schwächeres Volk ! », Der Sozialist , 15 juin 1910. Texte reproduit dans ce numéro.

[33] On lit par exemple, en 1925, les lignes suivantes à propos de Landauer dans L’Internationale, l’organe théorique de la FAUD : « Pour nous, il est clair que son Aufruf zum Sozialismus est son œuvre la plus importante ; nous considérons que c’est même ce qu’on a écrit de meilleur en Allemagne sur le socialisme » (Fritz Oerter, « Gustav Landauer », L’Internationale, 1925, n° 4, pp. 23-28, ici p. 25.)

[34] Aufruf zum Sozialismus, Francfort/Main, EVA, 1967, p. 108.

[35] Ibid., pp. 97-98.

[36] Ibid., p. 93. Certains passages du livre rappellent, d’ailleurs, la lettre de Marx à Vera Zassoulitch.

[37] Ibid., respectivement p. 133 et p. 122.

[38] [our reprendre une expression qu’il emploie dans son article « Schwache Staatsmänner, schwächeres Volk ! ».

[39] Pour Stirner, on sait que, par exemple, « le droit est une marotte dont nous a gratifié un fantôme » (L’Unique et sa propriété, traduction de Robert L. Reclaire, Paris, Stock, 1900, p. 251.)

[40] « Individualismus », Der Sozialist, 15 juillet 1911, in : Landauer AS 2, pp. 83-89.

[41] Ibid.

[42] « Brot », Der Sozialist, 1er juin 1911, in : Landauer AS 3, pp. 83-86.

[43] « Judentum und Sozialismus », in : Landauer AS 5, pp. 347-351.

[44] « Sind das Ketzergedanken ? », Ibid., pp. 362-368.

[45] « Deutschland, Frankreich und der Krieg », Der Sozialist, 1er mars 1913, in : Landauer AS 4, pp. 153-164.

[46] Ulrich Linse, Organisierter Anarchismus im deutschen Kaiserreich von 1871, Berlin, 1969, pp. 298-299.

[47] « Die vereinigten Republiken Deutschlands und ihre Verfassung », in : Landauer AS 4, pp. 254-260, ici p. 256.

[48] Lettre de Gustav Landauer à Hugo Landauer, du 29 janvier 1919, in : Lebensgang, op. cit., tome 2, p. 369.

[49] D’après une lettre d’Else Eisner, citée par S. Wolf, Landauer AS 4, p. 40.

[50] Rocker, op. cit., p. 123.

Vie et œuvre de Gustav Landauer ~ 1ère partie ~

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Gaël Cheptou

 

12 mars 2015

 

A Contre-Temps

Source: http://acontretemps.org/spip.php?article557

 

A lire: « Appel au Socialisme », de Gustav Landauer (seconde édition 1919)

 

1ère partie

2ème partie

 

1870.– Naissance, le 7 avril, de Gustav, troisième fils d’une famille juive non religieuse de Karlsruhe ; son père, Hermann Landauer, commerçant, possède une boutique de chaussures.

1875.– Congrès d’unification du Parti social-démocrate à Gotha.

1878-1890.– Promulgation des lois antisocialistes.

1887.– Ferdinand Tönnies publie Gemeinschaft und Gesellschaft dans lequel il analyse deux grandes formes de vie sociale : la « communauté », de formation naturelle, et la « société », de composition mécanique.

1888.– Landauer obtient son baccalauréat (Abitur), après avoir suivi un enseignement humaniste classique dans un lycée de Karlsruhe. Il considère rétrospectivement que sa scolarité ne fut qu’un « monstrueux vol de [son] temps ». « Ce qui m’a conduit, écrit-il, à m’opposer à la société environnante et m’a plongé dans le rêve et la révolte, ce n’est pas le sentiment d’appartenir à une classe ni la pitié sociale, mais le heurt continuel de la nostalgie romantique aux étroites limites des philistins. C’est ainsi que j’étais anarchiste sans le savoir, avant d’être un socialiste, et que je suis un des rares à ne pas être passé par la social-démocratie [1]. »

1888-1892.– Il suit des études de germanistique, de philosophie, d’anglais et d’histoire de l’art aux universités de Heidelberg, de Strasbourg et de Berlin. La lecture des pièces d’Ibsen le renvoie à sa propre révolte, celle de l’individu créateur contre les conventions bourgeoises. Il découvre Nietzsche dont il retient le culte de la vie, de la spontanéité et de la volonté ; en novembre 1890, il entame la rédaction de son roman Der Todesprediger (Le prêcheur de mort) dont le titre s’inspire de celui d’un chapitre d’Ainsi parlait Zarathoustra. À côté d’auteurs modernes, il lit aussi des auteurs classiques tels que Spinoza, Fichte et Schopenhauer.

1890.– Il publie ses premiers articles dans la revue Deutschland du philosophe, écrivain et critique Fritz Mauthner, dont un compte rendu du roman Sous-Offs de Lucien Descaves. Il découvre avec enthousiasme le socialisme, notamment par la lecture de La Femme et le socialisme d’August Bebel.

1891.– Landauer fréquente les milieux de la bohème anarchiste et de la colonie littéraire socialiste de Friedrichshagen. Il devient également membre du Freie Volksbühne (Théâtre libre populaire) qui avait été fondé l’année précédente par des sociaux-démocrates dans un but d’éducation ouvrière. Premières activités politiques : à l’occasion du congrès international des étudiants socialistes qui doit se tenir à Bruxelles en décembre 1891, il rédige un manifeste au nom d’un groupe d’étudiants de Berlin. En novembre, pour la première fois, il se définit lui-même comme « anarchiste ». Lecture de L’Unique et sa propriété de Max Stirner.

1892.– Le 24 février, il adhère à l’Union des socialistes indépendants, un groupe de militants radicaux – les « Jeunes » – exclus du Parti social-démocrate au congrès d’Erfurt (14-20 octobre 1891). La violence haineuse avec laquelle la social-démocratie condamne, pour des raisons qui tiennent autant de l’idéologie que de l’opportunisme, les émeutes de chômeurs à Berlin, fait naître en lui une aversion profonde et durable pour tout socialisme de parti. Il participe à la fondation du Neue Freie Volksbühne (Nouveau théâtre libre populaire), scission d’avec le Freie Volksbühne, dominé par la social-démocratie officielle ; il fera partie jusqu’en 1917 de la commission artistique du théâtre. Il y rencontre la couturière Margarethe Leuschner avec qui il se marie à Zurich contre l’avis de ses propres parents. Le couple aura deux filles : Charlotte Clara et Marianne.

Obligé d’abandonner ses études universitaires par manque d’argent, exclu de toutes les universités prussiennes pour « manque de moralité » (activités subversives, en jargon policier), il cherche à s’établir comme écrivain. Il se plonge dans la lecture d’ouvrages d’économie politique ; lit les œuvres d’Eugen Dühring et entre en relation avec l’anarchiste antimarxiste Benedikt Friedländer, un de ses proches disciples. Appelant les marxistes « évolutionnistes » à accepter les dernières conséquences de leur conception matérialiste, il les invite, avec un humour radical, à se laisser « enterrer » ou « mettre dans la saumure » pour « ne pas gêner l’avènement progressif et naturel de la société socialiste ». « Il est bon et utile […] de grouper les hommes en masses. Mais nous ne devons cependant pas oublier le plus important : dissoudre les masses dans les hommes. [2] » Il prononce deux conférences, dans les cercles des socialistes indépendants, sur « Max Stirner et l’individualisme » et sur la question religieuse. C’est à cette époque qu’il décide de sortir officiellement de la communauté religieuse juive.

1893.– Il devient, en février, le rédacteur de Der Sozialist qui, en juin, après une lutte énergique contre la tendance marxiste radicale, se reconnaît officiellement comme anarchiste, en prenant le sous-titre d’ « organe de tous les révolutionnaires ». Landauer est choisi comme délégué des anarchistes et des ouvriers sur métaux de Berlin pour assister au congrès socialiste international de Zurich (6-12 août 1893), mais il ne peut y participer : la majorité socialiste expulse les anarchistes et adopte la résolution de Bebel qui privilégie l’action politique, c’est-à-dire la conquête des pouvoirs publics par la voie parlementaire. Il prend part, alors, à la manifestation au Plattengarten des anarchistes et des socialistes révolutionnaires expulsés du congrès, où il se prononce en faveur de la grève générale. À l’automne, Landauer est emprisonné successivement pour « incitation à la désobéissance civile » et « excitation à la révolte ». En prison, il compose la nouvelle Arnold Himmelheber et se livre à une lecture critique approfondie du Capital de Marx. Parution du roman Der Todesprediger.

1895.– L’essai « Der Anarchismus in Deutschland » (L’anarchisme en Allemagne) paraît dans la revue non anarchiste Die Zukunft (L’avenir). Ce qui importe pour Landauer, ce n’est pas la lutte de classe des prolétaires mais la révolutionnarisation des esprits par les prêcheurs anarchistes qui doivent se consacrer tout entiers à la « diffusion des lumières », une sorte d’anti-autoritarisme rationnel, dans toutes les couches de la société. Il prend ses distances avec la « propagande par le fait » [3], lui qui avait été si fasciné par la figure de Ravachol – au point d’insérer dans le roman Der Todesprediger, sans en citer l’auteur, la déclaration de Ravachol devant la cour de Montbrison, discours qui avait été publié par le Sozialist en août 1892. Rejetant toute forme d’autorité, l’anarchiste ne saurait faire progresser « sa vérité » par l’oppression violente des autres pensées.

Au début de l’année, il participe à la fondation de la coopérative de consommation Befreiung (Émancipation) à Berlin et fait paraître anonymement, à cette occasion, une brochure programmatique : Ein Weg zur Befreiung der Arbeiter-Klasse (Un chemin vers l’émancipation de la classe ouvrière). Il y affirme que ni l’action politique ni la violence révolutionnaire ne conduiront les travailleurs à leur émancipation. La question « réforme ou révolution ? » serait, par ailleurs, mal formulée, elle devrait être « réforme ou phrase ? » puisque les prétendus révolutionnaires ne luttent au fond qu’avec de grands mots. Mais la réforme que propose Landauer, pour qui « le travail positif est nécessaire à la préparation de la société socialiste », n’a rien à voir avec les réformes sociales qui ne font que fortifier l’État moderne et sa police ; il s’agit de réaliser immédiatement un fragment, une forme embryonnaire du socialisme par la création en dehors de l’État, sur les principes de l’auto-assistance et de la coopération, d’organisations ouvrières de consommation et de production. Landauer appelle la classe ouvrière à « refuser ses services économiques à la société bourgeoise, à être une société librement organisée au sein de la société » [4]. 

Le Sozialist est interdit pendant quelques mois – il reprend sa parution en août, avec pour nouveau sous-titre : « organe pour l’anarchisme-socialisme ». « L’anarchisme est placé en avant, parce qu’il est le but qui doit être atteint : l’absence de domination, l’absence d’État, le libre développement des individus. Puis est indiqué le moyen par lequel nous voulons atteindre et garantir cette liberté des hommes : par le socialisme, par l’entraide solidaire des hommes pour tout ce qui leur est commun, et par le travail coopératif. » [5] 

Ses premières traductions de Pierre Kropotkine paraissent dans le Sozialist : il s’agit d’une série d’articles des Temps nouveaux (août-novembre 1895) sur les « expédients économiques ». 

Dans un article sur « les démagogues au temps de la Réforme », Landauer exprime sa sympathie à l’égard du hussitisme, de l’anabaptisme et des mouvements de révolte populaire pendant la guerre des Paysans. Il commence également la rédaction d’un long essai intitulé « Zur Entwicklungsgeschichte des Individuums » (Contribution à l’histoire du développement de l’individu), où, déposant le germe des idées qu’il développera au tournant du siècle [6], il interroge la notion d’individu en insistant sur le primat de l’unité de l’espèce humaine. Pour lui, le cri de ralliement des anarchistes ne saurait être « individu », créature – si tant est qu’elle existe réellement et indépendamment de l’espèce – souvent laide, petite et mesquine, mais « individualité ». Dans une perspective qui rappelle Kropotkine, il distingue, en effet, l’individu de l’« individualité » [7] – ce qui dans l’individu, tout en lui étant propre, permet à l’humanité de progresser et de se perfectionner – qu’il « convient de cultiver et de développer, par la lutte contre nos instincts les plus grossiers et les plus bas, par la lutte contre les hommes et les institutions qui oppriment et entravent, par l’union solidaire avec ceux qui partagent nos sentiments, avec nos compagnons de combat et de souffrance » [8]. La société socialiste dépend donc d’un certain degré de développement de l’humanité. 

1896.– Landauer soutient activement la grande grève des travailleurs de la confection qui éclate à Berlin. Il est délégué au congrès socialiste international de Londres (27 juillet-1er août), où les anarchistes sont définitivement exclus de la Deuxième Internationale. Lors d’un meeting de protestation, il fait la connaissance de Pierre Kropotkine. Au congrès extraordinaire des anarchistes, il prononce un discours très remarqué, dans lequel il appelle les petits paysans et les ouvriers agricoles à se regrouper pour fonder des coopératives agricoles. Publication en trois langues de la brochure : De Zurich à Londres. Rapport sur le mouvement ouvrier allemand au Congrès international de Londres.

1897.– Landauer prend part, avec l’anarchiste chrétien Moritz Egidy et l’écrivain – et traducteur allemand de Multatuli – Wilhelm Spohr, à une manifestation publique contre les « horreurs judiciaires de Barcelone » (Justizgreuel in Barcelona), commises lors du procès de Montjuich où des anarchistes avaient été mis à la torture avant d’être sévèrement condamnés. En novembre, il prononce une série de conférences à travers le pays contre « l’inquisition en Espagne ».

En raison de désaccords sur l’orientation du Sozialist qu’elle juge par trop théorique, la tendance ouvriériste, majoritaire au sein du journal, qui entend développer un « anarchisme ouvrier de masse », s’organise indépendamment et publie son propre organe, Neues Leben (Vie nouvelle). Landauer s’y oppose catégoriquement : un « anarchisme de masse » ne serait possible qu’à condition de céder à la facilité démagogique et de faire « miroiter la perspective d’un gouvernement des masses, d’une démocratie dissimulée sous le voile anarchiste » [9]. L’anarchisme ne saurait se réduire à quelques slogans d’agitation :

« La liberté ne vient pas si on ne s’octroie pas soi-même la liberté et la manière propre de la vivre ; l’anarchie de l’avenir ne viendra que si les hommes du présent sont des anarchistes et non pas des partisans de l’anarchisme. Il y a une grande différence entre le fait d’être un partisan de l’anarchisme et le fait d’être un anarchiste. N’importe quel philistin ou petit-bourgeois peut être, du reste, le partisan d’un édifice théorique quelconque ; une transformation de l’essence des individus est nécessaire ou, du moins, un bouleversement complet, de sorte que la conviction intérieure finisse par devenir quelque chose de vécu dans la réalité [10]. »

Landauer se voit alors reprocher, avec une certaine malveillance anti-intellectuelle, de manquer d’authenticité populaire, de se complaire dans la théorie et de s’abandonner à des sentiments de fraternité universelle. Il demeure politiquement isolé. Le coup est rude non seulement pour lui personnellement, mais encore pour tout le mouvement anarchiste allemand [11]. Le Sozialist entre en déclin. Landauer se retire de son poste de rédacteur, tout en continuant de collaborer au journal. Dès lors, il se consacre de plus en plus à des travaux personnels d’ordre littéraire et philosophique.

1898.– Il entreprend un cycle de conférences sur l’histoire de la littérature allemande à Berlin. Commence alors pour lui une série de revers et de malheurs personnels. Décès de sa fille Marianne [Annie], âgée de quatre ans, des suites d’une tuberculose et d’une méningite. Le couple ne s’en remet pas. Sa femme, Margarethe, est elle aussi gravement malade depuis plusieurs années. Décès de son ami Moritz von Egidy.

 À propos de l’Affaire Dreyfus, dont il ne mésestime pas les aspects humains, il considère qu’il a trois bonnes raisons de se taire : en tant que Juif, à cause du fanatisme de la communauté juive internationale ; en tant qu’Allemand, à cause du patriotisme outrancier de la presse allemande ; en tant qu’anarchiste « anti-politique », parce qu’il s’agit d’ « une sale affaire interne à la classe dominante » [12].

1899.– À la suite de l’Affaire Ziethen, au cours de laquelle il obtient, en organisant une campagne de presse à la manière de Zola, la révision du procès d’un condamné qu’il croit innocent, Landauer est lui-même condamné à six mois de prison pour outrages et diffamation. Au cours de cet emprisonnement (du 18 août 1899 au 26 février 1900), qui marque un tournant dans son existence, s’ouvrent à lui de nouveaux horizons anarchistes dont l’exploration va se poursuivre dans ses écrits ultérieurs. Dans sa cellule, vaillant à la tâche, il révise les travaux de critique du langage de son ami Mauthner, écrit la nouvelle Lebendig tot (Mort vivant), traduit du français la pièce Les Mauvais Bergers d’Octave Mirbeau [13] et du moyen-haut-allemand un choix de sermons de Maître Eckhart. Immergé dans le monde de la mystique médiévale, il écrit à sa future seconde femme Hedwig Lachmann (qu’il avait rencontrée le 28 février 1899) :

« La prison peut être pour nous, modernes, ce que le monastère était au Moyen Âge. Les ânes qui nous prescrivent cette cure ne se doutent pas du bienfait qu’ils ont déjà rendu à quelques-uns. J’ai connu jadis, là entre ses murs, de délicieux moments de solitude sans équivalents, et j’y ai fait l’expérience de la force qui naît de la souffrance. [14] »

Eduard Bernstein fait paraître Die Voraussetzungen des Sozialismus und die Aufgaben der Sozialdemokratie (Les présupposés du socialisme et les tâches de la social-démocratie), point de départ de la « crise révisionniste » au sein de la social-démocratie allemande.

1900.– Landauer contribue à la fondation de la Neue Gemeinschaft (Nouvelle communauté), une communauté d’artistes et d’intellectuels de la bohème de Friedrichshagen. Il y rencontre, entre autres, Erich Mühsam et Martin Buber. Le 18 juin, il prononce la fameuse conférence « Durch Absonderung zur Gemeinschaft » (La communauté par la séparation) dans laquelle il expose les nouvelles conceptions anarchistes qu’il s’est formées, en prison, à partir des écrits de Maître Eckhart et de Fritz Mauthner. Le primat de l’unité de l’espèce, encore et toujours. L’homme ne s’appartient pas : « Le temps est maintenant venu de réaliser que l’individu n’existe pas, que seules existent des appartenances et des communautés. » Les hommes sont capables de communauté, précisément parce qu’ils sont eux-mêmes communauté [15]. Plus ils se séparent des influences extérieures, plus ils s’enfoncent dans les tréfonds intimes de leur vie individuelle et plus ils retrouvent, par cette introspection mystique, « la grande communauté des vivants », l’expérience collective de l’espèce humaine, qui les relie entre eux et au monde : « Ce que nous avons de plus individuel est ce que nous avons de plus universel. [16] » Ceux qui auront connu cette régénération intérieure, possible à tout moment, indépendante de tout développement, seront mûrs, alors, pour rompre définitivement avec les communautés autoritaires fortuites du présent et pour réaliser pratiquement cette communauté immémoriale et universelle qu’ils portent en eux. Pour se passer de la médiation de l’État, en somme, et faire place à l’esprit communautaire.

Paraît également, de lui, dans la revue culturelle viennoise Die Zeit (Le temps), un compte rendu de la réimpression de L’Humanisphère de Joseph Déjacque (Bruxelles, Bibliothèque des Temps nouveaux, 1899), dans lequel il insiste, en particulier, sur le projet que l’utopiste français avait formé de fonder, en lien étroit avec ses conceptions anarchistes, une « cosmologie mystique ». À propos de Déjacque, il évoque, en passant, « sa polémique enflammée contre la conception philistine que Proudhon avait de la question féminine » [17].

1901.– Landauer se détourne de la Neue Gemeinschaft. Cette expérience lui a appris « comment une communauté ne naît pas » (Buber). Tout comme Buber et Mühsam, il refuse de suivre les frères Hart, les principaux initiateurs de la communauté, dans leurs efforts ambitieux de créer une nouvelle religion.

En septembre, il décide de s’installer en Angleterre avec sa nouvelle compagne, Hedwig Lachmann [18], à Londres et à Bromley dans le Kent, non loin de la maison des Kropotkine. Entre les deux hommes, il n’y aura pas de relation durable ni d’échanges intellectuels réels, même si Landauer, profondément impressionné par la figure et la vie du « prince anarchiste », traduit en allemand, dans les années qui suivent, plusieurs de ses œuvres : L’Entraide (1904) ; Champs, usines et ateliers (1904) ; La Grande Révolution (1909). Kropotkine avait tendance à se méfier de tout ce qui venait d’Allemagne, y compris et même en tout premier lieu sous l’étiquette anarchiste : « Pour Kropotkine, tout Allemand était (à part Bernhard Kampffmeyer et Rudolf Rocker) suspect de stirnérisme ou de nietzschéisme [19] ». Landauer, de son côté, lui reproche, outre des sympathies russophiles et slavophiles, son positivisme, hérité des sciences naturelles, qui le conduirait – à l’opposé de Tolstoï – à une forme de relativisme moral, à tout sacrifier au développement historique, sans exclure le recours à la violence si nécessaire [20]. Plus proche du mutualisme et du collectivisme, il ne pouvait évidemment souscrire à certaines affirmations absolues et rassurantes de Kropotkine, à la mode dans les milieux communistes-anarchistes : « Nous maintenons, en outre, que le communisme est non seulement désirable, mais que les sociétés actuelles, fondées sur l’individualisme, sont même forcées continuellement de marcher vers le communisme [21]. » 

En Angleterre, Landauer entretient des relations avec Tárrida del Mármol, Max Nettlau et Rudolf Rocker. Importants travaux de traduction, parfois en collaboration avec Hedwig Lachmann, en particulier des œuvres d’Oscar Wilde et de Rabindranath Tagore. 

Parution, dans la revue Die Zukunft (L’avenir), d’un article fondamental : « Pensées anarchistes sur l’anarchisme », dans lequel il tire les conséquences politiques de la nouvelle orientation qu’il a imprimée à son anarchisme. Condamnant expressément la tactique de la « propagande par le fait », il estime que l’anarchiste ne saurait exercer la moindre violence, ou que, s’il y en a une, ce ne peut être que la violence contre soi-même, l’anéantissement du moi (« mort mystique ») pour renaître dans la communauté humaine .

« L’anarchie n’appartient pas à l’avenir, mais au présent ; elle n’est pas affaire de revendications, mais affaire de vie. Il ne s’agit point de la nationalisation des conquêtes du passé, il s’agit de la naissance d’un peuple nouveau qui, venant de petits commencements, se forme de tous côtés par colonisation intérieure, au milieu des autres peuples, dans de nouvelles communautés. Il ne s’agit point de la lutte de classes des non-possédants contre les possédants, mais il s’agit du fait que des êtres libres, moralement forts et maîtres d’eux-mêmes, se séparent des masses pour s’unir dans de nouveaux liens. [22] »

1902.– En raison de leur isolement et par manque de possibilités de travail, le couple rentre en Allemagne pour s’installer à Hermsdorf, dans la banlieue de Berlin.

1903.– Landauer se rapproche de la Société allemande des cités-jardins que préside B. Kampffmeyer. 

Divorce d’avec sa première femme. En mai, il épouse Hedwig Lachmann – dont il aura deux filles, Gudula Susanne et Brigitte [23]. 

Outre la traduction des Sermons d’Eckhart et un recueil de nouvelles – Macht und Mächte (Puissance et puissances) –, Landauer publie Skepsis und Mystik (Scepticisme et mystique), texte dans lequel il reprend et retravaille plusieurs essais déjà parus – dont La Communauté par la séparation – pour en faire une sorte de manifeste mystico-philosophique.

1904-1906.– Landauer travaille dans la maison d’édition et de librairie de Karl Schnabel pour subvenir aux besoins de sa famille. Il entre, alors, en relation avec le philosophe spinoziste Constantin Brunner (Leo Wertheimer) dont il médite Die Lehre von den Geistigen und vom Volke (La doctrine des hommes d’esprit et du peuple).

1907.– La Révolution paraît dans la collection « Die Gesellschaft » que dirige Martin Buber aux éditions Rütten & Loening : après une critique mi-sérieuse mi-ironique des sciences historiques, Landauer en vient à décrire la révolution comme un long procès historique non achevé, qui remonte au temps de la Réforme et de la guerre des Paysans, un grand fleuve historique dans lequel il est lui-même plongé et dont il continue de suivre le cours dans le présent. Le Moyen Âge est pour lui une « époque unique de floraison » – ce qu’il ne manque pas d’illustrer par des exemples tirés de L’Entraide de Kropotkine – parce qu’il « consistait en une synthèse de liberté et de sujétion » [24]]. Pour mieux se faire comprendre, il se sert de la notion d’ « esprit » (commun, communautaire), qui devient centrale dans ses écrits ultérieurs. L’esprit est la capacité communautaire – enfouie ou révélée, « devenue et en devenir » – des hommes, le sentiment qu’ils ont de leur intime solidarité. Le Moyen Âge est entré en décadence quand le christianisme, dont l’esprit commun avait pris la forme, a été vidé de son pouvoir mythique et surnaturel par la Réforme, sans que lui succède un nouvel ordre communautaire. La « révolution », pour Landauer, c’est donc cette phase de transition qui dure depuis lors, avec des périodes de recrudescence et de déclin. Ce qui est la marque horrible de cette « époque moderne », c’est que l’État, en raison du refoulement de l’esprit, absorbe toutes les fonctions de la communauté : « Quand l’esprit est absent, il y a violence : l’État et les formes d’autorité qui lui sont propres et le centralisme. [25] » 

Publication de Peuple et Terre : trente thèses socialistes dans les pages de la revue Zukunft. Landauer y définit ce qu’il entend par « peuple » : une communauté qui ne résulte ni d’une autorité extérieure ni d’une origine commune, mais de l’« esprit » que les hommes doivent laisser grandir en eux et entre eux.

1908.– Retour de Landauer sur la scène politique avec la fondation du Sozialisticher Bund (Ligue socialiste), aux côtés, entre autres, d’Erich Mühsam et de Martin Buber. À Berlin, il prononce deux conférences – dont sera issu, en partie, son Appel au socialisme – devant des anarchistes et des socialistes révolutionnaires, et procède à la proclamation des Douze articles de la Ligue socialiste. Il y exprime le refus de la séparation entre deux temporalités, le présent et l’avenir lointain, à la différence du marxisme (et des anarchismes) qui n’aurait pas d’autre choix que de combler ce vide béant par l’attente passive de la maturité révolutionnaire et le ressassement d’une doctrine toujours plus grise et desséchée. « Nous n’attendons pas la révolution pour que commence le socialisme ; nous commençons par faire du socialisme une réalité pour qu’advienne le grand bouleversement du monde ! » Le but de la Ligue est la réorganisation de la société par la « sortie du capitalisme », par la création de colonies communautaires qui doivent se rattacher à des traditions communales, la commune rurale étant considérée comme le « pont » qui relie l’idéal socialiste à l’histoire humaine. Anticipations du socialisme à venir qui, par l’exemple qu’elles donnent, sont censées faire naître, dans les masses, l’envie et l’imitation, ces communautés – dont Landauer savait le caractère provisoire et limité en l’absence de révolution – tiennent aussi de la « cure de désintoxication » de l’État, de la marchandise et du narcissisme. 

Son initiative rencontre de fortes résistances dans les milieux anarchistes berlinois, qui se montrent favorables à la lutte de classes. Il entreprend une tournée de conférences dans le sud de l’Allemagne et en Suisse où il rencontre l’anarchiste Margarethe Faas-Hardegger avec qui il aura une relation amoureuse pendant un an.

1909.– Reprise de la parution du Sozialist. Il prononce plusieurs conférences pour le compte de la Ligue dans l’ouest de l’Allemagne dans le but de fonder des groupes locaux. Nombreuses traductions de Proudhon.

Il est amené à critiquer le mouvement ouvrier organisé de son temps, notamment sous deux aspects qui sont liés entre eux [26]. Ce qu’il appelle, d’une part, la « tactique des apparences » dont le Premier Mai est, selon lui, le parfait exemple : une marche rituelle, piailleuse, stérile, sans idée ni lendemain, déguisement de la faiblesse, simulant aux yeux des maîtres, mais aussi des ouvriers qu’on fait jouer à la Révolution une fois par an, en public et en bon ordre, un pouvoir qui n’existe pas [27]. Et, d’autre part, la « paresse des mains et du cœur », un manque d’effort socialiste, qui très souvent se traduit par une « lutte contre les institutions », aussi spectaculaire qu’elle est improductive.

A suivre…

Cadeau de fin d’année: « L’appel au socialisme » pour la société des sociétés de Gustav Landauer en PDF

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En ces fêtes de fins d’année 2016, nous vous proposons la mise en format PDF de notre traduction de très larges extraits du livre phare du penseur et activiste anarchiste Gustav Landauer « L’appel au Socialisme » (dans sa réédition de 1919 avant l’assassinat de Landauer par le Freikorps dans une cour de prison bavaroise).

Un texte visionnaire et stimulant qui appelle à l’avènement du véritable socialisme, celui de la mise en place de la société des sociétés, de la confédération des communes libres d’associations libres.

Un texte a lire, relire, rerelire et diffuser sans aucune modération, fondateur pour 2017 et au-delà.

« L’appel au Socialisme » (PDF) pour une société des sociétés, Gustav Landauer (1911, réédition 1919) avec une mise en page du .pdf par JBL1960

Appel au Socialisme (PDF)

~ Résistance 71 ~
25 décembre 2016

Solution politique: La société dissout l’État dans sa résurgence organique (introduction à Gustav Landauer)

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Introduction au texte de Gustav Landauer “Appel au Socialisme” (“Aufruf zum Sozialismus”), 1911 (réédition 1919)

 

Résistance 71

 

Janvier 2016

 

Gustav Landauer, philosophe, essayiste, enseignant, journaliste, dramaturge, romancier, critique de théâtre, traducteur de Shakespeare, d’Etienne de la Boétie et de Kropotkine en allemand, militant anarchiste (1870-1919) ; il fut sans aucun doute celui qui introduisit le plus avant les idées de Pierre Kropotkine dans le milieu anarchiste allemand à la fin du XIXème et au début du XXème siècle.

Influencé par les idées de Kropotkine donc, mais aussi par Nietzsche, Proudhon, Tolstoï ainsi que par toute une branche du romantisme allemand et d’auteurs anglophones tels Goethe, Hölderling, Oscar Wilde, et Walt Whitman, Landauer a écrit une page spéciale dans la pensée anarchiste. En plus des nombreux articles et pamphlets écrits pour divers médias, notamment pour son propre journal “Der Sozialist”, il écrivit deux livres majeurs pour expliquer son concept de société organique contre l’État et sa “société des sociétés”. Le premier “Die Revolution” publié en 1909 fut suivi en 1911 de son œuvre majeure “Aufruf zum Sozialismus” ou “Appel au Socialisme”. L’ouvrage fut réédité en 1919 avec une nouvelle préface. C’est cette version dont nous vous proposons la traduction de très larges extraits qui seront publiés en quatre parties sur ce blog.

Grand critique du marxisme qu’il juge, après analyse et comme bien des penseurs anarchistes, être le fossoyeur du socialisme au nom du capitalisme, Landauer amena un concept novateur dans la pensée anarchiste moderne, concept que l’on retrouve dans la pensée et la pratique politico-sociale des sociétés originelles des continents, qui veut que la société précède l’État et qu’elle est par essence anti-autoritaire, associative, mutualiste et coopérative dans une forme organique que l’État a malgré tout conservé avec une polarité sociale toutefois négative. Ainsi Landauer ne pense pas que l’on puisse faire disparaître l’État dans un grand “Bang!” révolutionnaire, mais que l’État ne pourra disparaître qu’absorbé par la société ayant retrouvé l’esprit originel (Geist) et le changement d’attitude des individus librement associés. Pour Landauer, la révolution est un processus de régénération totale politico-sociale, une remise à niveau spirituelle qui commence avec l’individu pour s’étendre à la vie entière de la société, qui rappelons-le, est bien antérieure à l’État et son carcan autoritaire institutionnel et bureaucratique. Pour Landauer, un peuple ayant l’esprit sociétaire originel (Geist) et s’organisant de manière autonome hors de l’État est une “nation”, ce qu’il définit comme “Volk” (qui n’a bien sûr rien à voir avec le concept de “Volk” de l’idéologie nazie…)

Landauer préconise donc de restructurer la société depuis sa base populaire au moyen d’une auto-émancipation constructrice et progressiste abandonnant le capitalisme et l’État au travers de l’établissement de coopératives émancipées, mutualistes, auto-gérées, librement associées, disséminées et liées entre elles comme autant de graines d’un réseau pour un futur non aliéné. Le but étant simultanément de développer un réseau de communication agriculturo-industriel dont les communautés seront imbriquées les unes dans les autres au sein d’une “société des sociétés” aux communes librement associées au sein desquelles les formes artisanales et industrielles de production et la tradition agricole communale des sociétés pré-modernes seraient restaurées en tandem avec une petite industrie, le tout en rétablissant le lien organique unificateur rompu par l’État entre l’agriculture, l’artisanat, l’industrie ainsi qu’entre le travail manuel et intellectuel.

Pour nos lecteurs assidus, tout ceci doit sans doute avoir une résonnance particulière, car oui, Résistance 71 est très sensible aux idées et à la méthodologie de Gustav Landauer et de Pierre Kropotkine, deux penseurs et militants qui ont grandement fait avancer l’Idée pour que l’Anarchie, la société organique organisée, égalitaire, anti-autoritaire, spirituelle et émancipée soit enfin le phare de la liberté humaine et donne à l’humanité la paix élusive à laquelle elle aspire tant depuis des siècles.

Laissons donc la place à Gustav Landauer, assassiné par les fascistes du Freikorps dans une cour de prison bavaroise le 2 Mai 1919, après avoir été arrêté suite à l’échec de la révolution pour une Bavière des conseils populaires libres.

A notre connaissance, c’est la toute première fois que ce texte majeur de l’anarchisme a été traduit en français.

Bonne lecture à toutes et à tous !

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Le texte “Appel au socialisme” sur Résistance 71

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Quelques citations du livre pour mettre en appétit… (traduction Résistance 71)

“L’État ne s’établit jamais dans l’individu. Il n’est jamais devenu une qualité individuelle intrinsèque, il n’a jamais été volontaire.”

“Il y a longtemps, il y avait des communautés, des groupes tribaux, des guildes, des confréries, des corporations, des sociétés et ils étaient tous stratifiés en une société cohérente. Aujourd’hui, il y a la force, la lettre de la loi et l’État.”

“Jamais le socialisme ne ‘fleurira’ du capitalisme comme l’a chanté si lyriquement le si peu poétique Marx ; mais sa doctrine et son parti politique, le marxisme et la sociale-démocratie, se sont développés à partir de l’énergie de la vapeur.”

“Le capitalisme et l’État doivent fusionner, voilà en réalité l’idéal du marxisme.”

“Tout ceci n’est que cercle vicieux du capitalisme. Quoi qu’il arrive au sein de la production capitaliste, cela ne peut mener que toujours plus profondément au capitalisme, mais ne peut jamais en sortir.”

“Aujourd’hui [1911], la technologie est complètement assujettie au capitalisme. La machine, l’outil, le serviteur inerte de l’homme est devenu son maître.”

“Le capitalisme n’est pas une période de progrès mais de déclin. Le socialisme ne provient pas de toujours plus de développement du capitalisme et ne peut pas être la lutte des producteurs au sein de celui-ci. Ceci sont les conclusions auxquelles nous sommes arrivés.”

“La nouvelle société que nous désirons préparer, dont nous allons poser la première pierre, ne sera pas un retour aux vieilles structures. Ce sera le vieux sous une nouvelle forme, une culture avec ses moyens ayant été découverts par la civilisation ces derniers siècles.”

“La mutualité change le cours des choses. La mutualité restaure l’ordre de la nature. La mutualité abolit la règle de l’argent. Elle est primaire: elle est l’esprit entre les hommes qui permet à ceux-ci de vouloir travailler, de le faire et de satisfaire leurs besoins.”

“Les trois points cardinaux de l’esclavage économique sont les suivants:

  • 1- La propriété privée de la terre
  • 2- L’argent
  • 3- La valeur ajoutée”

“Le salut [de l’humanité] ne peut venir que de la renaissance des peuples d’un esprit de communauté ! Si nous voulons une société, alors nous devons la construire, nous devons la pratiquer.”

“La société est la société des sociétés des sociétés, une ligue des ligues de ligues…”

“Nous devons reprendre la terre. Les communautés du socialisme doivent redistribuer la terre. La terre n’est la propriété de personne. Laissons la terre sans maîtres, alors les hommes seront libres.”

“La solution apportée par le socialisme est donc la terre et l’esprit [Geist].”

“Les socialistes ne peuvent pas éviter la lutte contre la propriété foncière de la terre. La lutte pour le socialisme est une lutte pour la terre ; la question sociale est une question agraire.”

“L’objectif de la société des sociétés est les gens, la société, la communauté, la liberté, la beauté et la joie de vivre. Cet appel au socialisme s’adresse aux Hommes d’action qui veulent y débuter.”

=*=

Quelques citations de son ouvrage antérieur “Révolution” (1907)

“La priorité sociale au Moyen-Age n’était pas du tout l’État mais la société ou pour être plus exact: La société des sociétés. Qu’est-ce qui unifiait toutes ces merveilleuses formes sociales, leur permettant de procéder à des formes plus élevées d’unité sans qu’elles n’en deviennent uniformes ? Qu’est-ce qui leur permettait de former des institutions sociales sans aucune domination hiérarchique ? C’était l’esprit qui provenait des individus, leurs personnalités et leurs âmes. C’est cet esprit qui remplissait les formes sociales et qui retournait de là vers les individus avec encore plus de force.”

“Voilà le point crucial: la tyrannie n’est pas un feu qui peut, doit être éteint. Ce n’est pas un mal externe. C’est un défaut interne. Le feu de la tyrannie ne peut pas être combattu de l’extérieur avec de l’eau. C’est sa source qui doit être éliminée. Le peuple qui la nourrit doit arrêter de le faire. Ce qu’il sacrifie pour elle il doit le garder pour lui.”

“Les humains ne seront pas unifiés par la domination, mais comme des frères sans domination: an-archie. Ainsi le slogan doit demeurer: sans domination…”

=*=

“La véritable individualité est profonde, ancienne et permanente. Elle est l’expression des désirs de la communauté dans l’individu.
Maître Eckhart dit que dieu n’est pas un avec l’individu, mais un avec l’humanité. C’est l’humanité que tous les individus ont en commun ; c’est l’humanité qui leur donne une valeur. C’est le plus haut et le plus rafiné de toutes les vies individuelles. C’est ce que maître Eckhart appelle la Nature Humaine.
[…] Ainsi la véritable individualité est ce qu’on trouve au plus profond de nous-mêmes, c’est la communauté, l’humanité, la divinité.
[…] Risquons tout, de façon à pouvoir vivre en tant qu’êtres humains complets, sortons de la superficialité des communautés classiques autoritaires ; au lieu de cela, créons des communautés qui reflètent la communauté mondiale que nous sommes en fait ! Nous nous le devons ainsi qu’au monde. Cet appel va vers tous ceux qui sont capables de l’entendre !”

 

 

« Appel au Socialisme » pour la société des sociétés (Gustav Landauer) ~ 4ème et dernière partie ~

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , on 15 février 2016 by Résistance 71

Appel au socialisme

 

Gustav Landauer (1911)

 

Larges extraits du texte de la seconde édition de 1919

 

Traduit de l’anglais par Résistance 71

 

Février 2016

 

1ère partie

2ème partie

3ème partie

4ème partie

 

“La ‘municipalisation de l’économie’ veut dire la ‘propriété’ et la gestion de l’économie par les citoyens de la communauté. La propriété de la terre et des usines/ateliers ne serait plus privée ou d’état, mais serait mise sous le contrôle général des citoyens dans leurs assemblées. Les citoyens deviendraient les ‘propriétaires’ collectifs des ressources économiques de leur communauté et formuleraient et approuveraient la politique économique de leur communauté. Ce sera eux et non plus les capitalistes ni les bureaucrates, qui prendront les décisions de la vie politique et économique.”

~ Janet Biehl ~

 

Chapitre 6

 

[en 1848, Proudhon] a dit: “La révolution a mis fin au féodalisme, quelque chose de nouveau doit le remplacer. Le féodalisme était un ordre du domaine économique de l’État, il était un système de dépendances militaires organisé. Pendant des siècles, il a été mnimisé par les libertés, les libertés civiques ont gagné de plus en plus de terrain. Mais il a néanmoins détruit le vieil ordre et la sécurité, les vieilles associations des ligues. Quelques personnes sont devenues très riches sous cette nouvelle liberté et mobilité, tandis que les masses étaient quant à elles exposées à l’austérité, la dureté de la vie et à l’insécurité. Comment pouvons-nous à la fois préserver, étendre et créer la liberté pour tous tout en amenant la sécurité, le grand équilibre de la propriété et des conditions de vie, le nouvel ordre ?

Les révolutionnaires ne savent pas encore que la révolution mettra fin au militarisme, donc au gouvernement, que sa fonction est de remplacer la politique par la vie sociale, le centralisme politique par une unité directe des intérêts économiques, un centre économique qui ne régit ni ne règne sur personne, mais gère les affaires.

Vous, Français, êtes des petits et moyens paysans, des petits et moyens artisans ; vous êtes actifs dans l’agriculture, l’industrie, le transport et les communications. Jusque maintenant, vous avez eu besoin de rois et de leurs fonctionnaires afin de vous rassembler et de vous protéger l’un contre l’autre. En 1793 vous avez aboli le roi et l’État, mais vous avez maintenu le roi de l’économie: l’or. Parce que vous avez ainsi laissé la mauvaise fortune, le désordre et l’insécurité dans le pays, vous avez dû laisser les rois, leurs fonctionaires et leurs armées revenir. Débarrassez-vous des intermédiaires autoritaires ; abolissez les parasites ; voyez et veillez à l’unité directe de vos intérêts. Alors vous aurez la société comme héritière du féodalisme et de l’État.

Qu’est-ce que l’or, qu’est-ce que le capital ? C’est le signe d’une relation. C’est quelque chose qui existe entre les hommes. Capital est crédit, crédit est mutualité d’intérêts. Vous êtes maintenant dans une révolution, un esprit de confiance, l’exubérance de l’égalisation, le désir de parvenir au tout, ceci s’est levé parmi vous et créé pour vous-mêmes une mutualité directe. Mettez en place une institution où vous viendriez les uns vers les autres avec la production de votre travail sans parasitage, sans intermédiaires vampires. Alors vous n’aurez plus besoin d’autorité de tutelle, ni du transfert du pouvoir absolu du gouvernement politique vers la vie économique. Le but est d’assumer et de créer la liberté dans la vie économique et publique et de veiller à ce qu’il y ait une égalisation afin d’abolir l’austérité, l’insécurité et la propriété, qui n’est pas la propriété des choses, mais la domination des hommes, l’esclavage, l’intérêt, qui est usure. Créer une banque d’échange !

Qu’est-ce qu’une banque d’échange ? Rien de moins que l’institution objective de la liberté et de l’égalité.

Quiconque est engagé dans le travail utile, le fermier, l’artisan, l’association des ouvriers, doit simplement continuer de travailler. Le travail n’a pas besoin d’organisation excessive, d’être commandé, contrôlé par une autorité ou nationalisé. L’ébéniste fait des meubles, le cordonnier des chaussures, le boulanger fait du pain etc… dans la production de toute chose dont les gens ont besoin. Ébéniste, tu n’as pas de pain ? Bien sûr tu ne peux pas aller chez le boulanger et lui échanger des meubles dont il n’a sans doute pas besoin contre du pain ; vas donc à la banque d’échange et fais changer tes commandes et tes produits en bons de commodités universellement valides. Prolétaires, vous ne voulez plus aller chez l’entrepreneur pour y travailler en échange d’un (maigre) salaire ? Vous voulez être indépendants ? Mais vous n’avez ni atelier, ni outils ni nourriture ? Vous ne puvez pas attendre et vous devez être employés de suite ? Mais n7avez-vus pas des clients ? Les autres prolétaires, vous prolétaires, ne préférez-vous pas acheter vos produits les uns des autres ? sans intermédiaires, sans l’exploitation de médiateurs ? Alors faites vos propres achats et ventes entre vous ! La clientèle est valide. La clientèle c’est de l’argent, comme ils disent aujourd’hui. La séquence doit-elle toujours être: pauvreté – esclavage – travail – produit ? La mutualité change le cours des choses. La mutualité restaure l’ordre de la nature. La mutualité abolit le règle de l’argent. La mutualité est primordiale: l’esprit entre les humains qui permettent à tous les humains qui veulent travailler de le faire et ainsi de satisfaire leurs besoins.

Le renouveau de la société ne viendra pas de l’esprit de vengeance, de la colère ou de la destruction. La destruction doit s’opérer dans un esprit constructif ; la révolution et la conservation ne s’excluent pas mutuellement.

Arrêtez de copier les anciens Romains ! La dictature jacobine a joué ce rôle dans le passé. Mais le grand théâtre des tribunes politiques et les grands effets de manches ne créent pas votre société. Elle doit émerger dans la réalité.

[…] Proudhon savait ce que nous, socialistes, ont redécouvert: que le socialisme est possible à tout moment et impossible à tout moment. Il est possible lorsque les bonnes personnes sont là et qu’elle le veulent, qui portent l’action et il est impossible lorsque les humains n’en veulent pas ou en veulent mais ne sont pas capables de le mettre en pratique. Ainsi cet homme ne fut pas entendu. Les hommes entendirent à la place une voix qui présenta la fausse science que nous a vons examinée auparavant et rejetée, qui ensignait que le socialisme est le couronnement de la grande industrie capitaliste, qu’il vient seulement quand très peu de c apitalistes ont la propriété privée des institutions qui sont déjà pratiquement devenues socialistes pour que ce soit facile aux masses prolétaires unifiées de le transférer de la propriété privée à la propriété sociale.

Au lieu de Pierre Joseph Proudhon, l’homme de la synthèse, Karl Marx, l’homme de l’analyse, fut entendu et donc la dissolution, la décomposition et le déclin furent permis de continuer.

Marx, l’homme de l’analyse, travaillait avec des concepts rigides, fixes, emprisonnés dans le carcan des mots. Avec ces concepts, il voulut exprimer et presque dicter les lois du développement.

Proudhon, l’homme de la synthèse, nous enseigna que les mots conceptuels fermés ne sont que des symboles d’un mouvement incessant. Il dissolva des concepts avec une fluidité continuelle.

Marx, l’homme apparemment de la science stricte, fut le législateur et le dictateur du développement. Il se prononça sur celui-ci. Les évènements devaient se comporter comme une réalité achevée, fermée, morte. C’est pourquoi le marxisme existe comme une doctrine, pratiquement un dogme.

Proudhon, qui transforma l’économie sociale en psychologie tout en transformant la psychologie d’une psychologie individuelle rigide, qui fait une chose isolée d’un individu, en psychologie sociale, qui conçoit un humain en tant que membre d’un flot de devenir infini, inséparable et inexpressible. Il n’y a pas de “proudhonisme”, il n’y a que Proudhon. Ce qu’a dit Proudhon et qui fut vrai à un moment donné ne peut parfois plus s’appliquer aujourd’hui, tandis que les choses ont été permises de décliner pendant des décennies. Ainsi, nulle tentative de revenir servilement à lui ou à aucun moment du passé ne doit être tentée.

Ce que les marxistes ont dit de Proudhon, que son socialisme était un socialisme de petit-bourgeois et de petits paysans est, répétons-le, complètement vrai et son plus haut titre de célébrité. Le socialisme de Proudhon dans les années 1848-51 était le socialisme du peuple français des années 1848-51. C’était le socialisme qui était possible et nécessaire à ce moment de l’histoire. Proudhon n’était pas un utopiste, ni un prophète ; pas un Fourier ou un Marx. C’était un homme d’action et de réalisation.

[…] Voilà la raison de notre lutte incessante contre le marxisme ; voilà pourquoi on ne peut pas laisser filer et que nous devons le ressentir de tout notre cœur. Ce n’est pas une description et une scince, chose qu’il prétend être, mais un appel négatif, destructeur et handicappant à l’inefficacité, au manque de volonté, à la rédition et à l’indifférence.

[…] Et les soi-disants révisionnistes, qui sont très zélés au sujet des détails et dont la critique du marxisme souvent coïncide avec la notre, pas étonnant puisqu’ils en ont pris une grande part des anarchistes, d’Eugen Dühring aux autres socialistes indépendants. Ils sont dans le processus de fonder un parti politique qui promeut la classe ouvrière dans la société capitaliste par des moyens économiques et parlementaires. Les marxistes croient en un progrès à la Hegel, tandis que les révisionnistes adhèrent à une évolution à la Darwin. Ils ne croient plus à la catastrophe et à la soudaineté ; le capitalisme ne deviendra pas socialisme par une révolution soudaine, ils croient qu’il va graduellement assumer une forme plus tolérable.

[…] La véritable relation entre les marxistes et les révisionnistes est comme suit: Marx et les meilleurs de ses disciples ont eu à l’esprit l’entièreté de nos conditions dans leur contexte historique et essayèrent d’arranger les détails de notre vie sociale sous des concepts généraux. Les révisionnistes sont des sceptiques qui voient clairement que les généralités établies ne coïncident pas avec les nouvelles réalités qui surgissent, mais qui ont toujours un besoin pour une compréhension nouvelle et essentiellement différente de notre temps.

[…] L’humanité, dans le sens de relations vraiment complexes, une société mondiale cimentée par des liens extérieurs et une attraction intérieure et un désir profond de surpasser les frontières et leins nationaux, n’existe bien sûr pas encore. Mais il y a beaucoup de substituts. […] Nous arriverons à une véritable humanité dans son sens externe seulement lorsque la réciprocité comme communauté identique sera venue pour l’humanité concentrée dans l’individu et l’humanité grandissante entre les individus. La plante existe dans la graine, tout comme la graine n’est que la quintessence de la chaîne infinie des plantes ancestrales. L’humanité obtient sa véritable existence de la partie humaine de l’individu, tout comme cette partie humaine n’est que l’héritière des générations infinies du passé et de toutes leurs relations mutuelles. Ce qui advint et ce qui devient, le microcosme est le macrocosme. L’individu est le peuple, l’esprit est la communauté, l’idée est le lien de l’unité.

Ce dont nous avons besoin maintenant est un renouveau tel qu’il n’a jamais existé auparavant dans le monde humain que nous connaissons. […] Une société compréhensible doit être construite et la construction doit comemncer à petite échelle ; nous devons nous étendre sous toutes les latitudes et nous ne pouvons le faire que si nous creusons profond, car aucune aide ne pourra venir de l’extérieur. Nous ne pouvons le laisser émerger que du lien volontaire des individus et de las communauté des hommes originellement indépendants qui sont naturellement enclins à s’unir les uns aux autres.

[…] L’esprit a besoin de liberté et la renferme. Là où l’esprit crée de telles unions comme la famille, la coopérative, le groupe professionnel, la communauté et la nation, il y a liberté et l’humanité peut s’accomplir. Mais pouvons-nous endurer ce qui fait maintenant rage au lieu de cet esprit manquant à l’appel dans les institutions coercitives de domination qui l’ont remplacé: la liberté sans l’esprit, la liberté sensuelle, la liberté des plaisirs irresponsables ?

[…]

Chapitre 7

Les temps sont bien différents de ce que Proudhon avait décrit en 1848. La dépossession a augmenté à tous les niveaux. Nous sommes bien plus éloignés du socialisme qu’il y 60 ans.

Aujourd’hui, ce qui est appelé le proléariat ne sera jamais en lui-même la personnalisation du peuple, tandis que les nations sont de plus en plus dépendantes les unes des autres pour la production et le commerce, faisant qu’un peuple n’est plus un peuple. Mais l’humanité est bien loin d’être unifiée et ne le sera jamais tant que de petites unités, des communautés, des peuples n’existent de nouveau. Proudhon avait raison dans sa vision de l’époque, de regarder la circulation et l’abolition de l’enrichissement par intérêts comme la pierre angulaire de toute réforme et le point de départ ayant le plus de chance d’être précis et rapide tout en étant le moins douloureux.

Nos conditions ont véritablement trois points vitaux:

  • L’enrichissement injustifié
  • L’exploitation
  • Les hommes ne travaillant pas pour eux-mêmes mais pour d’autres hommes

Tout comme le mouvement en physique, chimie ou astronomie, cette cause permanente est ce qui compte le plus dans le mouvement des processus sociaux.

Ainsi les trois points cardinaux de l’esclavage économique sont:

  • La propriété privée de la terre: elle implique l’attitude dépendante de ceux qui ne sont pas propriétaires. De la propriété privée de la terre et de son corollaire de la non-propriété surgissent ces fléaux que sont: l’esclavage, la servitude, le tribut, le loyer, l’intérêt et le prolétariat.
  • La circulation des biens dans une économie d’échange par le moyen d’un véhicule d’échange qui serve tous les besoins de manière non-expirable et permanente…
    L’idée que l’argent serait rendu inoffensif s’il devait juste un bon de travail et non plus une commodité est complèteement fausse et ne pourrait avoir de sens que dans le cadre d’un esclavage d’état où le libre-échange serait remplacé par le dépendance envers une autorité bureaucratique déterminant la quantité que chacun doit travailler et consommer.
  • La valeur ajoutée

[…] Aujourd’hui, l’appel au socialisme est adressé à tous, pas dans la croyance que tout le monde pourrait ou voudrait y répondre, mais avec le souhait d’aider certains à réaliser qu’ils appartiennent ensemble dans la ligue des débutants.

Les gens qui ne peuvent et veulent plus supporter les faits sociaux, ceux-là sont appelés ici. Aux masses, aux peuples du monde, aux dirigeants et leurs sujets, héritiers et déshérités, privilégiés et escroqués, il doit être dit: C’est un Titanic, une honte sans fin des temps qui voit l’économie gérée pour le profit au lieu de remplir les besoins des humains unifiés en communautés. Tout votre militarisme, votre système étatique, toute votre répression de la liberté, toute votre haine de classe, viennent de la brutale stupidité qui vous domine.

[…] Les choses ne sont plus ce qu’elles étaient pour dire aux gens d’une nation: votre sol produit ce dont vous avez besoin en nourriture, en matières prenières pour votre industrie ; travaillez et échangez ! Unissez-vous, vous pauvres hommes, donnez-vous du crédit les uns aux autres ; le crédit, la mutualité est le capital ; vous n’avez aucunement besoin de capitalistes monneyeurs ni de maîtres entrepreneuriaux. Travaillez dans les villes et les campagnes ! Travaillez et échangez !

[…] Jamais les Hommes ne furent plus dépendants et plus faibles que maintenant lorsque le capitalisme a atteint son summum ! Le marché mondial du profit et le prolétariat.

Aucune statistique mondiale, aucune république mondiale ne peuvent nous aider. Le salut ne peut venir que de la renaissance des peuples de l’esprit de la communauté !

La forme de base de la culture socialiste est la ligue des communautés ayant des économies indépendantes et un système d’échange.

Notre prospérité humaine, notre existence maintenant, dépendent du fait que l’unité de l’individu et l’unité de la famille, qui sont les seuls groupes naturels qui ont suvécu, soient encore intensifiées dans l’unité des communautés, la forme de base de toute société.

Si nous voulons une société, alors nous devons la construire, nous devons la pratiquer.

=> La société est la société des sociétés; une ligue des ligues des ligues, un monde commun des mondes communs des mondes communs ; une république des républiques des républiques. Seulement là y a t’il liberté et ordre, seulement là y a t’il un esprit, un esprit qui est auto-sufffisance et communauté, unité et indépendance?

La personne indépendante, qui ne laisse personne interférer dans ses affaires ; pour qui la communauté domestique de la famille, avec sa maison et son lieu de travail, est son monde ; la communauté autonome locale ; le canton ou le groupe de communautés etc voilà à quoi ressemble une société, ceci simplement est le socialisme, et cela vaut la peine de travailler pour, car il peut nous sauver de notre misère. Toutes les tentatives de s’étendre toujours plus en états et en groupes d’états sont futiles et mauvaises, le système coercitif de gouvernement est aujourd’hui un pauvre substitut pour l’unité de libre-esprit absente. Il est tout aussi futile d’étendre leur sphère toujours plus avant dans le domaine économique. Ce socialisme policier qui suffoque toute qualité et activité originales, scèlerait la ruine complèrte des peuples. Nous pouvons atteindre une unité naturelle seulement lorsque nous sommes en proximité locale, en contact réel. En famille, l’esprit unificateur, l’union de plusieurs personnes pour une tâche commune et pour un but et intérêt communs, a une forme trop étroite pour la vie communale. La famille n’est concernée que par des intérêts privés. Nous avons besoin d’un centre naturel de l’esprit commun pour la vie publique de façon à ce qu7elle ne soit plus remplie et menée exclusivement par l’État et la froide indifférence comme c’est le cas actuellement, mais par un sentiment de chaleur affective familial. Ce cœur de toute véritable vie communale est la communauté locale, la communauté économique, dont l’essence n’est jugée par personne.

[…] Laissons les humains échanger de communauté à communauté ce qui ne peut ou ne devrait pas être produit localement de la même maniere qu’ils commercent d’individu à individu au sein d’une même communauté. Laissons les échanger un produit pour un autre produit équivalent et dans chaque communauté chacun pourra consommer autant qu’il / elle le désire.

La faim, les bras et la terre sont là, tous les trois sont là par nature. Les bras procurent industrieusement de la terre les biens nécessaires contre la faim. Voilà la tâche du socialisme: d’arranger l’économie d’échange de façon à ce que chacun, même sous un système de commerce ne travaille que pour lui/elle-même, de façon à ce que cette personne se retrouve dans un millier d’associations l’un avec l’autre et que rien dans cette union ne soit retiré à personne, mais que chacun reçoive. Ce ne sera pas donner sous forme de cadeau d’une personne à une autre, le socialisme n’a pas l’intention de la renonciation ni du vol, chacun reçoit les dividendes de son travail et jouit du renforcement de tous par la division du travail, l’échange et une communalité fonctionnelle en tirant les produits de la nature.

La faim, les bras et la terre sont là ; tous trois le sont par nature.

Nous avons faim tous les jours et nous faisons nos poches pour y prendre de l’argent, le moyen d’acheter et le moyen de satisfaire un besoin. Ce qui est ici appelé “la faim” est en fait tout besoin réel, pour les satisfaire, nous mettons la main à la poche pour de l’argent.

Pour obtenir de l’argent, nous nous vendons (notre force de travail). Nous bougeons nos bras, c’est à dire nos muscles, nos nerfs, notre système nerveux, notre cerveau, corps et esprit, tout cela est le travail. Travailler la terre, ou pour tirer les produits de la terre, travailler en échange de transport, travailler pour enrichir les riches, travailler pour le plaisir et l’instruction, la connaissance, travailler pour éduquer les jeunes, travailler pour produire des choses inutiles, dangereuses et sans aucune valeur, travailler pour ne rien produire. Bien des choses aujourd’hui sont appeler “travail”, en fait aujourd’hui, tout ce qui rapporte de l’argent est appelé “travail”.

La faim, les bras et la terre sont là par nature.

Où est la terre ? Cette terre que nos bras ont besoin pour calmer notre faim ?

Quelques humains possèdent la terre, il y en a de moins en moins.

Nous avons vu que le capital n’est pas une chose mais une relation, un esprit entre les humains. Nous avons les moyens pour l’industrie et le commerce, si seulement nous nous étions redécouverts nous-même et notre nature humaine. La terre quoi qu’il en soit, est une partie externe de la nature. Elle fait partie de la nature comme l’air, l’eau et la lumière ; la terre appartient à tous les humains et ce de manière inaliénable et pourtant, la terre est devenue propriété privée, possédée seulement par quelques-uns !

Toute propriété de chose, toute propriété de terre est en réalité une propriété de l’humain, le propriétaire possède l’humain. Quiconque tient la terre et en prive les autres, les masses, force les autres personnes à travailler pour lui. La propriété privée est le vol et la détention d’esclave.

Au travers de l’économie monétaire, telle est devenue la propriété foncière. Dans une économie d’échange juste, j’ai de fait, une part du sol, même si je ne possède aucune terre ; dans l’économie monétaire, dans la pays du profit, de l’usure, de l’intérêt, de la dette, voue êtes en réalité un voleur de terre, même si vous ne possédez pas de terre mais seulement de l’argent et des actions en bourse. Dans une économie d’échange juste, où un produit est échangr pour un produit équivalent, je travaille chaque jour pour moi-même même si rien de ce que je fais n’est utilisé par moi. Dans l’économie monétaire, dans le pays du profit, vous êtes un maître d’esclave même si vous n’employez personne, aussi longtemps que vous vivez de quoi que ce soit d’autre que votre propre travail (plus value, valeur ajoutée…) et même si quelqu’un vit exclusivement de son propre travail, il participe à l’exploitation des humains si son travail est monopolisé et privilégié et a un prix plus élevé que ce qu’il vaut vraiment.

La faim, les bras et la terre sont là, tous les trois par nature.

Nous devons avoir la terre de nouveau. Les communautés du socialisme doivent redistribuer la terre. Celle-ci n’est la propriété privée de personne. Que la terre n’ait pas de maître, alors les Hommes seront libres.

NdT: Ceci est exactement la philosophie et la pratique des peuples et nations originels du continent des Amériques et de bien des sociétés traditionnelles africaines…

[…] C’est pourquoi il sera bon maintenant et à n’importe quel moment pour la communauté locale de posséder la propriété en commun : une partie serait commune et une autre part répartie dans la propriété familiale pour la maison, le jardin et le champ.

L’abolition de la propriété privée sera essentiellement une transformation de notre esprit. De cette renaissance suivra une puissante redistribution de la propriété et liée à cette redistribution, il y aura l’intention permanente de redistribuer la terre dans des temps futurs, à intervalles définis ou indéfinis, encore et encore.

La justice dépendra de l’esprit qui prévaut entre les humains. L’esprit est toujours en mouvement et crée en permanence et ce qu’il crée sera toujours inadéquat et jamais la perfection ne deviendra un évènement sauf en tant qu’image ou idée. Ce serait un effort vain et futile que de vouloir créer des institutions standards une fois pour toute, qui exclueraient automatiquement toute possibilité pour l’exploitation et l’usure. Nos temps ont déjà bien montré les résultats lorsque des institutions fonctionnelles remplacent l’esprit vivant. Laissons chaque génération fournir bravement et radicalement ce qui correspond à leur esprit.

[…] La propriété privée n’est pas la même chose que la possession et je vois dans le futur une possession privée, une possession coopérative, une possession de communauté dans toute sa resplendissance. Il ne s’agit pas seulement de la possession d’objets ou de l’utilisation directe de certains outils, mais aussi cette possession emprunte d’une peur superstitieuse, celle de la possession des moyens de production de toute sorte, des logements et de la terre.

L’injustice cherchera toujours à se perpétuer et toujours aussi longtemps que les Hommes vivront véritablement, la révolte contree elle éclatera.

La révolte comme constitution ; la transformation met la révolution comme règle établie une fois pour toute, l’ordre par l’esprit comme intention ; c’était cela le grand cœur sacré de la mosaïque de l’ordre social.

La révolution doit être part intégrante de notre ordre social, doit devenir la règle de base de la constitution. L’esprit va créer des formes par lui-même, des formes de mouvement, pas de rigidité ; une possession qui ne devient pas propriété privée, qui ne fournit que la possibilité de travailler avec la sécurité mais pas la possibilité de l’exploitation ni de l’arrogance ; un moyen d’échange qui n’a pas de valeur en lui-même mais seulemewnt en relation avec le commerce, mais qui contient les conditions de son utilisation ; un moyen d’échange qui peut expirer et donc précisément vivifier, tandis qu’aujourd’hui celui-ci est immortel et meurtrier.

Dans le monde d’aujourd’hui, au lieu d’avoir la vie parmi nous, nous n’avons que la mort. Tout a été réduit à un objet et à une idole. La confiance et la mutualité ont dégénéré en capital. L’intérêt commun a été remplacé par l’État. Notre attitude, nos relations, sont devenues des conditions rigides… Faisons le boulot complètement maintenanten établissant dans notre économie le seul principe qui puisse être établi, le principe qui correspond à la vision socilaiste de base: qu’aucune plus grande valeur consommatrice n’entre dans les foyers que celle du travail produit par ce foyer, parce qu’aucune valeur n’a son origine dans le monde humain à part au travers du travail.

Les marxistes ont regardé la terre comme une sorte d’appendice, de pièce rapportée du capital et n’ont jamais vraiment su quoi en faire. En réalité, le capital est composé de deux choses bien différentes: d’abord la terre et les produits du sol, les parcelles, les bâtiments, les machines, les outils , qui de toute façon ne devraient pas être appelés “capital” parce que tout ceci fait partie de la terre. Ensuite, la relation entre les Hommes, un esprit unificateur. L’argent, ou le moyen d’échange, n’est rien d’autre qu’un signe conventionnel pour la commodité générale avec l’aide duquel toutes les commodités particulières peuvent être commercées, dans ce cas-ci, directement pour l’autre.

Ceci n’a rien à voir directement avec le capital. Le capital n’est pas un moyen d’échange et pas un signe, mais une possibilité. Le capital particulier d’un ouvrier ou d’un groupe d’ouvriers est leur possibilité de produire certains produits en un certain temps.

[…] Il n’y a qu’une seule réalité objective: la terre. Quoi que ce soit d’autre qui est habituellement appelé capital est relation, mouvement, circulation, possibilité, tension, crédit ou, comme nous l’appelons, l’esprit unificateur dans sa fonction économique, qui utilisera des organes fonctionnels dont l’un fut par exemple la banque d’échange préconisée par Proudhon.

Quand nous appelons le temps présent l’âge capitaliste, cette expression veut dire que l’esprit unificateur n’est plus présent et ne prévaut plus dans l’économie, mais que l’objet-idole règne en maître, c’est à dire quelque chose qui n’est pas quelque chose mais plutôt rien, qui est pris pour quelque chose.

Ce rien qui est considéré comme une chose amène bien des réalités concrètes à la maison des riches, parce que ce qui est considéré ainsi [Geltung] est l’argent [Geld] dans une position de pouvoir, qui ne vient pas de rien mais de la terre et du travail des pauvres. Quand le travail cherche à approcher la terre et quand un produit veut passer de l’étape du travail à un autre et avant qu’il n’entre le secteur de la consommation, le faux capital s’insère dans le processus du travail et ne prend pas seulement la paie pour ses petits services, mais en plus de cela l’intérêt, parce qu’il fut décidé de ne pas le faire stagner mais circuler.

Un autre rien qui est considéré comme quelque chose et remplace l’esprit manquant de l’unité est, comme ce fut déjà mentionné ci-dessus, l’État. Il s’immisce partout comme une obstruction, un frein, poussant, pompant et mettant la pression entre les hommes, entre les Hommes et la terre, où que ce soit où le lien réel entre les Hommes a été affaibli: attraction mutuelle et relation, un esprit libre. Ceci a également à voir avec le fait que le faux capital, qui a remplacé le véritable intérêt mutuel et la confiance, ne pouvait pas exercer son pouvoir parasite vampiriste, que la propriété foncière ne pouvait pas imposer l’impôt-tribut, s’il n’était pas soutenu par la force, par le pouvoir de l’État, ses lois, son administration, sa bureaucratie et son pouvoir exécutif. Mais nous ne devons jamais oublier que tout ceci, l’État, la loi, l’administration, les exécutants ne sont que des noms pour des hommes, qui parce qu’ils n’ont pas les possibilités de la vie, tourmentent et se violentent les uns les autres, ce ne sont que des noms de force entre les Hommes.

Nous voyons donc dans ce passage, après la juste explication de ce qu’est le capital, que celui-ci a reçu le nom de “capital” de manière peu précise, parce que cela ne désigne pas en fait le véritable capital, mais le faux.

Ainsi, lorsque les ouvriers et travailleurs découvrent qu’ils n’ont en fait aucun capital, ils ont raison dans un sens assez différent de celui qu’ils pensent. Il leur manque le capital des capitaux, le seul capital qui est une réalité, une réalité bien qu’il ne soit pas une chose: il leur manque l’esprit. Et comme tous ceux qui se sont déshabitués de cette possibilité et pré-condition de toute la vie, en plus, la condition matérielle de toute vie a été retirée de dessous leurs pieds à savoir: la terre.

La terre et l’esprit sont donc la solution du socialisme.

Les Hommes saisis par l’esprit chercheront en premier lieu la terre alentour comme étant la seule condition externe dont ils ont besoin pour établir la société.

Nous savons pertinemment que lorsque les humains échangent leurs produits dans le monde économique et dans leur économie nationale, la terre est elle aussi rendue mobile. La terre a depuis longtemps été convertie en un objet de boursicotage, en papier. Nous savons aussi que les humains échangeraient dans le marché national et mondial, un produit pour un autre équivalent, ainsi si de grands groupes se permettaient, en unifiant leur consommation et le crédit extraordinaire qui sans nul doute en résulterait, pourraient produire une quantité toujours croissante de produits industriels pour leur propre usage, depuis de nouveaux matériaux sans avoir recours au marché capitaliste. Nous savons qu’ils seraient alors capables dans le cours du temps, d’acheter non seulement des produits de la terre, mais de manière croissante, la terre elle-même. Nous savons que de telles associations de consommateurs-produceurs puissantes disposeraient de non seulement leur propre crédit mutuel, mais aussi finalement un capital monétaire assez conséquent.

Les propriétaires terriens ont le monopole de tout ce qui pousse sur la terre ou qui est obtenu depuis le sol: de la nourriture jusqu’aux matières premières indispensables à l’industrie. Les fondations de l’État et d’une plus grande partie encore du capital-argent sont affaiblis lorsque la propriété privée sur la terre est abolie et la mutualité introduite comme la forme socialiste du capital, mais avant d’atteindre ce point, plus le commerce et l’industrie capitalistes sont éliminés par les coopératives de producteurs-consommateurs et plus fort sera le soutien aux grands propriétaires de l’État et du capitalisme-argent. Le secteur foncier ne fournira pas automatiquement les coopératives travaillant pour leur propre consommation, au lieu de cela, il fera monter les prix de ses produits à des niveaux quasi prohibitifs. Si la terre est seulement en apparence fluide ou de papier, tout comme à l’inverse le capital est une véritable magnitude seulement fictive. Au moment de décision, la terre devient ce qu’elle est vraiment: un bout de nature physique qui est possédée et retenue.

Les socialistes ne peuvent en aucune manière éviter le combat contre la propriété foncière. La lutte pour le socialisme est une lutte pour la terre ; la question sociale est une question agraire !

Maintenant nous pouvons pleinement voir à quel point la théorie marxiste du prolétariat est une énorme erreur. Si la révolution venait aujourd’hui, aucune strate de la population aurait moins d’idée de quoi faire que nos prolétaires industriels. Ils n’ont en effet aucune idée de quelles nouvelles relations et conditions ils veulent établir.

[…] Les Hommes de notre temps ont perdu le sens de la relation et sont devenus irresponsables. La relation est une attraction qui amène les gens ensemble et leur permet de travailler ensemble pour suppléer à leurs besoins. Cette relation, sans laquelle nous ne sommes des humains vivants, a été externalisée et pragmatisée. Il importe peu au marchand de savoir qui achète ses produits ; le prolétaire se soucie peu de ce qu’il fait ou de quel travail il a, l’entreprise n’a pas pour but naturel de satisfaire des besoins, mais celui artificiel d’acheter des choses, dans la plus grande quantité possible, sans considération et si possible sans travail, c’est à dire au travers du travail des autres, au travers de l’argent accumulé, qui peut satisfaire tous les besoins. L’argent a avalé les relations et est de fait bien plus qu’une chose. La marque d’une chose utile, qui a été créée artificiellement de la nature, est qu’elle ne grandit plus, qu’elle ne peut pas attirer des matériaux ou des énergies depuis le monde qui l’entoure, mais attend calmement la consommation et périt tôt ou tard si pas utilisée. Ce qui croît comme auto-mouvement, comme auto-génération, est un organisme. Donc l’argent est un organisme artificiel ; il croît, multiplie où qu’il soit et est immortel.

Fritz Mauthner (“Le dictionnaire de la philosophie”) a montré que le mot “dieu” était originellement identique à celui d’”idole” et que tous deux veulent dire: “métal fondu”. Dieu est un produit créé par l’Homme qui prend vie, attire la vie des humains en lui et finalement devient plus puissantg que l’humanité. Le seul “métal fondu”, la seule idole, le seul dieu que les Hommes aient jamais créé physiquement est l’argent. L’argent est artificiel et “vivant”, l’argent appelle l’argent et l’argent et l’argent et l’argent a tout pouvoir en ce monde.

Qui ne voit pas cela, ne voit pas qu’aujourd’hui l’argent, ce dieu, n’est rien d’autre que l’esprit qui est sorti de l’Homme et est devenu un être vivant, une non-chose, que c’est le sens de la vie transformé en folie pure ! L’argent ne crée pas la richesse, l’argent est la richesse per se, personne n’est riche sauf l’argent lui-même. L’argent obtient sa vie et son pouvoir de quelque part: de nous…

[…] Le socialisme est le processus inverse de tout ceci. Le socialisme est un nouveau départ, un commencement. Le socialisme est un retour à la Nature, une réappropriation de l’esprit, un regain de relations.

Il n’y a pas d’autre voie vers le socialisme que pour nous d’apprendre et de pratiquer le pourquoi nous travaillons. Nous ne travaillons pas pour le dieu ou le diable auxquels les Hommes d’aujourd’hui ont vendu leurs âmes, mais pour nos besoins. La restauration du lien entre le travail et la consommation: c’est le socialisme. Le dieu est devenu si puissant qu’il ne peut plus être aboli par un simple changement technique, par une réforme du sustème d’échange, non.

Les socialistes doivent donc former de nouvelles communautés qui produisent ce que leurs membres utilisent.

Nous ne pouvons pas attendre que l’humanité soit unifiée, pour une économie commune et un système d’échange juste, tant que nous n’avons pas trouvé et recréé l’humanité en nous, en tant qu’individus.

Tout commence avec l’individu et tout dépend de l’individu. Comparé avec ce qui nous entoure et nous enchaîne aujourd’hui, le socialisme est la plus gigantesqe tache que l’humain ait jamais entrepris. Il ne peut pas être réalisé par des soins curatifs externes impliquant a coercition ou l’intelligence.

Comme point de départ, nous pouvons utiliser bien des choses qui contiennent toujours de la vie, de formes extérieures d’esprit vivant. Communautés villageoises avec les réminisecences de la vieille propriété commune (communale) et ses fermiers et ouvriers agricoles, leirs mémoires de la propriété commune qui passa en propriété privée il y a des siècles ainsi que les coutumes rappelant l’économie commune du travail dans les champs et celui de l’artisanat. Le sang paysan coule toujours das les veines de bien des citadins prolétaires: ils devraient réapprendre à écouter leurs origines. Le but, le but toujours très lointain est ce qui est appelé aujourd’hui, la grève générale, mais bien sûr bien différente de celle passive préconisée en se croisant les bras, qui n’est qu’un duel face à face de celui qui pourra tenir le plus longtemps entre les ouvriers et les capitalistes. Une grève générale oui !.. Mais active ! Ayant une activité très différente qui est parfois associée avec la grève générale révolutionnaire, qui en langage cru s’appelle du “pillage” (NdT: ou plus pour les anarcho-syndicalistes le terme plus technique d’”expropriation” => de grève générale expropriatrice). Cette grève générale active ne pourra avoir de succès et être victorieuse que si les ouvriers sont capables de refuser de céder ne serait-ce qu’un morceau de leur activité, de leur travail, aux autres, mais ne travaillent que pour leurs besoins, leurs véritables besoins. Il y a encore du chemin à faire, mais qui n’est pas au courant que nous sommes encore loin du socialisme, mais que ceci n’est que le début d’une longue route ? Voilà pourquoi nous sommes des ennemis jurés du marxisme: le marxisme a maintenu les ouvriers en dehors de la voie du commencement même du socialisme. Le mot magique qui nous mène hors du monde pétrifié de la veulerie et de l’austérité n’est pas “grève”, mais “travail”.

L’agriculture, l’industrie et l’artisanat, le travail physique et intellectuel, le système d’enseignement et d’apprentissage, doivent être réunifiés. Pierre Kropotkine a dit des choses très valides au sujet des méthodes pour y parvenir dans son livre “Champ, Usine et atelier”.

Le peuple pourra réexister de nouveau seulement lorsque les individus, progressistes et spirituels, seront de nouveau emplis de l’esprit du peuple, quand une forme préliminaire du peuple vit avec des humains créatifs et demande la réalisation d’une réalité par leurs cœurs, leurs têtes et leurs mains.

Le socialisme n’est pas une science, bien qu’il demande toute sorte de connaissances, c’est une condition nécessaire pour abandonner la superstition et la fausse vie en faveur d’emprunter la bonne voie. Quoi qu’il en soit, le socialisme est certainement un art, un nouvel art qui cherche à construire avec de la matière vivante.

Les hommes et les femmes de toutes classes sont maintenant appelés à quitter les gens afin de venir au peuple.

En cela est la tache: de ne pas désespérer les gens, mais aussi de ne pas les attendre. Quiconque rend justice à la quintessence du peuple qu’ielle porte en lui, quiconque se joint aux autres comme à soi-même pour le simple objectif de cette graine non encore germée et qui presse une forme imaginaire pour transformer en réalité quoi que ce soit qui puisse réaliser l’ordre socialiste, quitte les gens pour rejoindre le peuple.

Le socialisme deviendra une réalité différente en fonction du nombre de personnes qui se rejoindront pour son avènement, de ces gens qui ressentent une profonde répugnance pour l’injustice existante et qui ont le plus grand désir et aspiration pour la formation d’une véritable société.

Ainsi donc unissons-nous pour mettre en place les foyers socialistes, les villages socialistes, les communautés socialistes.

La culture n’est pas fondée sur des formes particulières de technologie ou la satisfaction des besoins, mais sur l’esprit de justice.

Quiconque veut faire quelque chose pour le socialisme, doit se mettre à travailler d’une prémonition, d’une joie et d’un bonheur intuitifs encore inconnus. Nous avons encore tout à apprendre: la joie de travailler, celui de l’intérêt commun, de l’entr’aide mutuelle. Nous avons tout oublié, et pourtant nous sentons bien que cela est encore en nous.

[…] Le socialisme en tant que réalité ne peut qu’être appris ; le socialisme est, comme toute vie du reste, une tentative.

Nous nous rappellerons alors très sûrement de ceux qui en pensée ou en imagination ont anticipé, ont vu par avance les communautés et terres du socialisme en des formes articulées. La réalité sera différente de leurs formations individuelles, mais elle poussera de leurs images pour un socialisme.

Rappelons-nous de Proudhon et des ses visions bien définies jamais nébuleuses de la terre de liberté et de contrat. Rappelons-nous de ces bonne choses entrevues et décrites par Henry George, Michael Fürscheim, Silvio Gesell, Ernst Busch, Pierre Kropotkine, Élisée Reclus et tant d’autres.

Nous sommes les héritiers du passé, que cela nous plaise ou non, fasons donc le vœu d’avoir les prochaines générations comme nos héritères ainsi dans toute notre vie et nos actions, nous puissions influencer les générations à venir et les masses de gens autour de nous.

Ceci est un socialisme complètement nouveau, un renouveau, nouveau pour notre époque, nouveau en expression, nouveau dans sa vision du passé, nouveau également dans bien de ses humeurs.

Nous voyons maintenant le paysan sous un jour nouveau et nous voyons quelle tache nous a été laissée, leur parler, vivre parmi eux et faire revivre parmi eux ce qui a été dégénéré et atrophié: non pas une foi en un pouvoir externe ou plus haut placé, mais en elur propre force et la perfectibilité de l’individu aussi longtemps qu’il vive. Comment le paysan et son amour de la propriété de la terre ont été craints: la paysan n’a pas trop de terre, mais au contraire pas assez et la terre ne doit pas lui être retirée par lui être donnée. Mais bien sûr, ce sont ils ont le plus besoin, comme tout à chacun, est un esprit commun, communal. Quoi qu’il en soit, cet esprit n’est pas enfoui si profond en eux qu’il ne l’est chez les ouvriers et travailleurs citadins. Les établisseurs de la société socialiste n’ont qu’à aller vivre dans les villages existants et on verra qu’ils peuvent faire revivre cet esprit qui était en eux au XVème et XVIème siècles et que cet esprit peut revenir à la vie aujourd’hui, demain.

On doit parler aux gens du socialsme avec une nouvelle langue. Essayons de le faire mieux, avec les autres. Nous voulons amener au socilaisme les coopératives, qui sont des formes socialistes sans l’esprit, ainsi que les syndicats, qui sont courage sans objectif.

Que nous le voulions ou non, nous ne nous arrêterons pas aux mots, nous irons plus loin. Nous ne pouvons plus croire en un fossé entre le présent et le futur… Ce que nous ne faisons pas maintenant, nous ne le ferons pas !

Nous pouvons unifier notre consommation et éliminer ainsi bon nombre de parasites. Nous pouvons établir un grand nombre d’artisanats et d’industries pour produire les biens de notre consommation. Nous pouvons aller bien plus loin en cela que les coopératives ne l’ont jamais fait, car elles ne se sont toujours pas débarrassées de l’idée d’entrer en concurrence avec l’entreprise de gestion capitaliste. Elles sont bureaucratiques, elles sont centralisées et centralisatrices et elles ne peuvent pas s’aider elles-mêmes si ce n’est en devenant des employeurs et en établissant des contrats avec leurs employés au travers de l’intermédiaire syndical. Cela ne leur vient pas à l’esprit que la relation consommateur-producreur-coopérative, chacun travaille pour soi-même dans une véritable économie d’échange, qu7en soi, ce n’est pas la profitabilité mais la productivité du travail qui est décisive et que bien des formes d’entreprise comme par exemple la petite entreprise sont parfaitememt productives et sont les bienvenues dans le socialisme, bien qu’elles ne sont pas profitables sous le régime capitaliste.

Nous pouvons établir des communautés, bien qu’elles n’échapperont pas complètement au capitalisme du premier coup. Mais nous savons maintenant que le socialisme est une route, une route qui s’éloigne du capitalisme et que chaque route a son commencement. Le socialisme ne va pas croître, sortir du capitalisme, mais à l’écart, hors de lui.

[…] N’oublions jamais: si nous avons le bon esprit, alors nous avons tout ce dont nous avons besoin pour la société sauf ne chose: la faim de terre doit venir sur vous, vous les citadins des grandes villes !

Une fois que des communautés, communes socialistes avec leur propre culture sont éparpillées un peu partout sur la terre, nord, sud, est, ouest, dans toutes les provinces parmi la base de l’économie de profit, alors qu’elles seront vues, que leur joie, leur bonheur de vivre exprimés de manière expressive mais gentiment, que cela sera ressentit, alors l’envie, le désir se fera de plus en plus fort pour les autres de rejoindre et nous le pensons, de plus en plus de gens rejoindrons et créeront des communautés socialistes. Une seule chose manquera pour vivre harmonieusement, socialement et en toute prospérité: la terre. Alors les gens libèreront la terre et ne travaillerons plus pour le faux dieu mais pour l’humain. Alors sera le commencement: commençons sur la plus petite échelle et avec le plus petit nombre de personnes.

L’État, c’est à dire à ce stade, la masse toujours ignorante de la nouvelle réalité, la classe des privilégiés (du capitalisme) et les représentants de ces deux catégories, la caste exécutive et administrative, metteont de petits et grands obstacles sur le chemin des débutants. Nous en avons parfaitement conscience.

Tous ces obstacles, s’ils sont réels, seront détruits si nous sommes resserrés et unis et que nous ne laissons pas le plus petit espace entre eux et nous.

Maintenant ce ne sont que des obstacles par anticipation, imagination, peur. Nous le voyons maintenant: lorsque le temps viendra, ils barricaderont notre chemin avec toutes sortes d’obstacles et alors dans le même moment nous choisissons de ne rien faire.

Nous franchirons le pont lorsqu’on y arrivera ! Allons de l’avant, de façon à ce que nous soyons nombreux.

Personne ne peut être violent avec le peuple si ce n’est le peuple lui-même.

Une grande partie de nos gens se tiennent du côté de l’injustice et ce qui les blesse corps et âme est à cause du fait que notre esprit n’est pas assez fort, pas assez convaincant.

Notre esprit doit s’enflammer, illuminer, inciter, exciter, attirer.

Soliloquer n’accomplit jamais cela , même le plus gentil, puissant ou colérique des discours ne peut le faire.

Seul l’exemple le peut.

Nous devons donner l’exemple et éclairer la route.

L’exemple et l’esprit de sacrifice ! Dans le passé, aujourd’hui et demain, sacrifice après sacrifice a été, est et sera fait pour cette idée, toujours en révolte à cause de l’impossibilité de continuer à vivre de la sorte.

Maintenant est venu le temps de faire d’autres sacrifices, pas des sacrifices héroïques, mais des sacrifices discrets, pas impressionnants afin de donner un exemple de la bonne façon de vivre.

Alors le peu deviendra beaucoup et le beaucoup deviendra aussi le peu.

Les obstacles seront surmontés parce que quiconque construit dans le bon état d’esprit, détruit les obstacles les plus forts en construisant.

Et finalement, le socialisme, qui a miroité depuis si longtemps, allumera finalement ses feux et les Hommes et les peuples sauront avec certitude qu’ils ont le socialisme et les moyens de le réaliser, totalement et complètement par eux-mêmes, parmi eux et ils leur manquera une chose: la terre ! Alors ils libèreront la terre, car plus personne n’entrave plus le peuple, depuis que le peuple ne se fait plus barrage à lui-même.

J’en appelle à tous ceux qui veulent faire ce qui est en leur pouvoir pour construire ce socialisme. Seule le présent est réel et ce que les Hommes ne font pas maintenant, ne commencent pas maintenant, ils ne le feront pas de toute éternité.

L’objectif est le peuple, la société, la communauté, la liberté, la beauté, la joie de vivre. Nous avons besoin de gens pour entonner le cri de guerre, nous avons besoin de tous ceux emplis de ce désir créatif, nous avons besoins d’hommes et de femmes d’action. L’appel au sociaisme est adressé aux Hommes d’action qui veulent faire les preniers pas, le commencement.

[…] Au nom de l’éternité, au nom de l’esprit, au nom de l’image qui cherche à devenir ce véritable chemin, l’humanité ne périra pas. L’épaisse boue vert-de-gris qui est aujourd’hui parfois appelée prolétariat, parfois bourgeois, parfois la caste dirigeante et partout, au-dessus et en-dessous, n’est rien d’autre qu’une masse écœurante, cette horrible déformation humaine faite de veulerie, de satiété, de dégradation, elle ne gigotera plus, ne sera plus autorisé à nous salir et à nous suffoquer: Ils sont tous appelés au socialisme !

Ceci n’est qu’une première parole. Bien d’autres choses ont encore à être dites. Elles le seront. Par moi et par ceux qui sont appelés ici.

FIN