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Le chemin du changement de paradigme politique vers la société des sociétés de notre humanité réalisée (Gustav Landauer)

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GL1

Anarchisme, socialisme

Gustav Landauer

Journal pour l’Anarchisme et le Socialisme (1895)

Journal for Anarchism and Socialism — Voici ce que dit notre journal

L’anarchie est le but que nous poursuivons : l’absence de domination et d’État ; la liberté de l’individu. Le socialisme est le moyen par lequel nous voulons atteindre et sécuriser cette liberté : solidarité, partage et travail coopératif.

Certains prétendent que nous avons inversé les choses en faisant de l’anarchie notre but et du socialisme notre moyen. Ils voient l’anarchie comme quelque chose de négatif, comme l’absence d’institutions, alors que le socialisme incarnerait l’ordre social positif. Ils pensent que le positif devrait être le but et le négatif le moyen nous aidant à détruire ce qui nous empêche d’atteindre le but. Ces gens ne comprennent pas que l’anarchie n’est pas simplement un concept abstrait de liberté mais que notre notion de vie libre et d’activité libre inclut ce qui est concret et positif. Il y a du travail, distribué équitablement , mais ce ne sera de manière calculée, avec pour seul but d’être le moyen de développer et de renforcer nos forces naturelles si riches, d’avoir un impact sur nos frères humains, la culture et la nature afin aussi de jouir pleinement des richesses de la société.

Quiconque n’est pas aveuglé par les dogmes des partis politiques reconnaîtra que l’anarchie et le socialisme ne sont pas opposés mais co-dépendants. Un véritable travail coopératif et une véritable communauté ne peuvent exister que lorsque les individus sont libres, et des individus libres ne peuvent exister que là où nos besoins sont satisfaits par la solidarité fraternelle.

Il est obligatoire de lutter contre les fausses affirmations de la démocratie-sociale disant que le socialisme et l’anarchie sont aussi opposés que l’eau et le feu. Ceux qui affirment cela habituellement argumentent ainsi : le socialisme veut dire la “socialisation”. Ce qui veut dire que la société, un terme vague qui comprend tous les humains qui vivent sur terre, sera amalgamée, unifiée et centralisée. Les soi-disants “intérêts de l’humanité” deviennent la plus haute des lois et les intérêts particuliers de certains groupes sociaux et d’individus deviennent secondaires. L’anarchie d’un autre côté, veut dire individualisme, c’est à dire le désir des individus d’assujettir le pouvoir sans aucune limite, ce qui veut dire atomisation et égoïsme. Ainsi il en découle que nous obtenons deux concepts totalement opposés  la socialisation et le sacrifice de l’individu d’un côté et l’individualisation et l’égocentrisme de l’autre.

Je pense qu’il est possible de démontrer l’erreur de ces assomptions en faisant une simple allégorie. Imaginons une ville faisant à la fois l’expérience de la pluie et du soleil. Si quelqu’un suggérait que la seule façon de protéger la ville de la pluie était de construire un gigantesque toit qui recouvrirait tout et qui serait toujours là qu’il pleuve ou non, alors ceci serait une solution “socialiste” en accord avec la pensée social-démocrate. D’un autre côté, si quelqu’un suggérait qu’en cas de pluie, chaque personne pouvait se servir d’un parapluie mis à disposition par la ville et que ceux qui arriverait en retard n’aurait pas de chance, alors ceci serait une solution dite “anarchiste”. Pour nous, anarchistes socialistes, les deux solutions nous apparaissent tout aussi ridicule l’une que l’autre. Nous ne voulons ni forcer les gens sous un toit commun et nous ne voulons pas non plus de bagarre entre ceux qui arrivent à temps et ceux qui sont en retard pour prendre un parapluie. Lorsque c’est utile, nous pouvons partager un toit commun, aussi loin qu’il puisse être retiré lorsqu’il n’est pas utile. dans le même temps, les gens peuvent avoir leur propre parapluie aussi loin qu’ils sachent comment le gérer. Et en regard de cela, ceux qui veulent être mouillés et bien personne ne va les forcer à rester secs.

Laissons de côté les allégories, voici ce dont nous avons besoin : des associations de l’humanité dans les affaires qui concernent les intérêts de l’humanité, des associations de gens particuliers dans les affaires qui les concernent, des associations de groupes sociaux dans les affaires qui les concernent, des associations de deux personnes dans les affaires qui les concernent et l’individualisation des affaires de ce qui ne concerne qu’une seule personne. En lieu et place de l’état national et de l’état mondial dont rêvent les sociaux-démocrates, nous anarchistes, voulons un ordre libre d’associations multiples, colorées, entremêlées. Cet ordre sera basé sur le principe que tous les individus sont au plus près de leurs propres intérêts et que leurs chemises leur est plus proche que leurs vestons. Il ne sera que très rare de s’adresser à l’humanité afin de gérer un problème spécifique, il n’y a a donc aucun besoin d’un “parlement” mondial et se toute autre institution globale.

Il y a des affaires qui concernent toute l’humanité, mais dans ces cas de figure, les groupes différents trouveront une façon de les résoudre par le consensus. Prenons le cas du transport international et des horaires de train si compliqués par exemple. Ici, les représentants de chaque pays trouvent des solutions malgré l’absence d’un pouvoir de coordiination supérieur et la raison en est simple : la nécessité le veut. Il n’est donc pas surprenant que je trouve le Reichskurbuch comme étant la seule publication bureaucratique valant la peine d’être lue. Je suis convaincu que ce livre recevra bien plus d’honneurs dans le futur que tous les libres de droit de toutes les nations confondus !

D’autres affaires qui auront besoin d’une attention globale sont : les mesures, les termes techniques et scientifiques, et les statistiques, qui sont importantes pour la planification économique, bien qu’elles soient bien moins importantes que ce qu’en pensent les sociaux-démocrates, qui veulent en faire le trône sur lequel assoir la domination globale des peuples. Ceux qui ne sont pas condamnés à l’ignorance par les conditions que la puissante force au dessus d’eux, va bientôt faire usage des statistiques appropriées sans institution globale. Il y aura probablement une organisation quelconque qui compile et compare les différentes données statistiques mais elle ne jouera pas un rôle signifiant et ne sera jamais une force politique puissante.

Y a t’il des intérêts communs au sein d’une nation ? Il y en a quelques-uns : la langue, la littérature, les arts, les coutumes, et les rites qui ont tous des caractéristiques nationales. Mais, dans un monde sans domination, sans “territoires annexés” ni de concept de “terre nationale” (qui doit être à la fois défendue et élargie), de tels intérêts ne voudront pas dire ce qu’ils veulent dire aujourd’hui. Le conseil de “travail national” par exemple, disparaîtra complètement. Le travail sera structuré d’une manière qui ne suit ni la langue ni l’ethnographie. Pour les conditions de travail dans les communautés locales, la géographie et la géologie sont très importantes. Mais qu’est-ce que notre état-nation a à voir avec ces réalités ?

En parlant de travail, il y a différents courants de pensée au sein du camp anarchiste. Certains anarchistes propagent le droit à la libre consommation. Ils pensent que tous les individus doivent produire en accord avec leurs capacités et consommer selon leurs besoins. Ils pensent que personne sauf les intéressés ne peut connaître sa propre capacité de travail et ses propres besoins. La vision est d’avoir des maisons de dépôt remplies par le travail volontaire effectué en accord avec les besoins des gens. Le travail sera fait parce que chacun comprendra que la satisfaction des besoins de chacun demande un effort collectif. Des statistiques et une information sur les conditions de travail dans les communautés spécifiques donneront les directives sur la quantité à produire et combien de travail sera nécessaire., en prenant en compte à la fois la technologie et la main d’œuvre disponibles. Le besoin de travailleurs sera l’objet d’annonces publiques à tous ceux capables d’y subvenir. Ceux qui refusent de travailler, entièrement ou partiellement, alors même qu’ils peuvent le faire, seront socialement ostracisés.

Je pense que ceci est un résumé précis et non biaisé des idées des communistes. Je veux maintenant expliquer pourquoi je considère ces notions sur l’organisation du travail comme étant insuffisantes et injustes. Je ne les pense pas impossibles. Je pense que le communisme et le droit à la consommation libre peuvent exister. Mais je pense aussi que bien des gens choisiront l’option de ne pas travailler. La mise au ban social n’aura que peu d’effet sur eux, ils s’assureront du respect et du soutien de ceux qui pensent et agissent comme eux.

Ceci n’est pourtant pas le plus gros problème. Celui-ci est qu’une nouvelle autorité morale serait créée, une de celles qui déclare “les meilleurs êtres humaines” comme étant ceux qui travaillent le plus, ceux qui sont prêts à faire les boulots les plus durs et les plus sales et qui se sacrifient pour les faibles, les fainéants et les profiteurs. La contrainte d’une telle moralité et des récompenses sociales induites seront bien pires et bien plus dangereuses que la plus acceptable des contraintes que nous connaissions : l’égoïsme. J’en suis arrivé à cette conclusion après une très longue contemplation du sujet. Une société fondée sur la contrainte de la moralité sera bien plus unidimensionnelle et injuste qu’une société fondée sur la contrainte de l’intérêt particulier.

Les anarchistes qui partagent cette opinion voient une connexion entre le travail des individus et leur consommation. Ils veulent organiser le travail sur la base de l’égoïsme naturel. Ce qui veut dire que ceux qui travaillent travailleront essentiellement pour eux-mêmes. En d’autres termes, ceux qui rejoignent une ligne spécifique de travail le feront parce qu’ils y voient un gain personnel pour eux-mêmes, ceux qui travailleront plus le feront parce qu’ils ont plus de besoins à satisfaire, ceux qui font les boulots les plus durs et plus insalubres (boulots qui devront toujours être faits même si de manière moins vile qu’aujourd’hui), le feront parce que, contrairement à aujourd’hui, ces travaux seront les plus valorisés et les mieux payés.

La critique de ce type d’organisation du travail peut-être faite sur trois niveaux : d’abord. on voit qu’il y a une injustice contre les intellectuellement ou physiquement faibles, secundo, on peut craindre que les richesses individuelles puissent être encore accumulées et qu’une nouvelle forme d’exploitation ne survienne et tertio, on peut être concerné par le fait qu’une classe exclusive de producteurs gagnera en privilèges et donc voudra les défendre.

Je considère toutes ces préoccupations comme infondées. Il est vrai qu’il y aura une différentiation du travail. Mais si les gens sont bien éduqués et leurs talents convenablement nourris, alors chacun trouvera un travail qui lui convient et qui colle à ses qualifications. Les personnes âgées, les handicapés peuvent contribuer en bien des points et nous nous occuperons d’eux comme nous nous occupons de nos enfants. Le principe d’entraide deviendra alors tout à fait central.

Il sera impossible aux individus d’accumuler des richesses menant à l’exploitation car tout le monde en société anarchiste comprendra que l’usage commun de la terre et des moyens de production est dans l’intérêt de tous les individus. Ainsi, ceux qui travaillent le plus dur pourront avoir un avantage en matière de possession personnelle mais ils ne gagneront aucun moyen d’exploiter les autres.

Finalement, aucun groupe n’y gagnera à devenir exclusif. Il serait instantanément boycotté. Si un groupe devait gagner un certain avantage dans un secteur donné de production, de nouveaux producteurs apparaîtront et il ne se passera pas longtemps avant qu’un nouvel équilibre ne s’établisse. Lorsque les travailleurs vont et viennent librement et lorsqu’il y a une réelle libre concurrence parmi des hommes libres et égaux, alors les inégalités permanentes deviennent impossibles.

Il n’est pas inconcevable que l’organisation du travail, comme je l’ai décrite plus haut, puisse prendre deux formes simultanément dans des régions différentes ou dans des domaines différents du travail. L’expérience pratique déterminera très rapidement la forme la plus faisable et efficace. En tous les cas, le but des deux formes est le même : la liberté de l’individu sur la base d’une solidarité économique. Il n’y a aucune raison d’argumenter  voire de se disputer au sujet de l’organisation du travail dans la société du futur. Il est bien plus important de combiner nos forces afin d’établir les conditions sociales permettant l’apparition des expériences pratiques qui détermineront et résoudront ces affaires.

L’anarchie n’est pas un système sans vie ni un système de pensées toutes prêtes. L’anarchie est la Vie ; la vie qui nous attend après que nous nous soyons enfin libérés du carcan [étatico-capitaliste] qui nous restreint et contraint.

NdR71 : Ici, Landauer n’aborde pas une problématique pourtant essentielle : celle de l’argent et du salariat. Pour qu’une transformation efficace et durable ne se produise dans nos rapports avec les institutions (étatiques et économiques), il est impératif d’établir que la nouvelle relation émancipatrice ne pourra s’opérer qu’en dehors de tout rapport institutionnel, marchand, monétaire et salarial. La société des sociétés si chère à Gustav Landauer et à bon nombre d’anarchistes, dont nous faisons partie, ne pourra voir le jour qu’après avoir renoncé à toute relation étatique, marchande, monétaire et salariale sous quelque forme que ce soit, car il est évident pour qui réfléchit de manière critique et radicale qu’il n’y a pas et ne saurait y avoir de solution au sein du système qui est par essence un nœud inextricable de corruption aliénatrice.

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Voir notre page “Gustav Landauer et la société des sociétés”

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir ! (Résistance 71)

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

LM_pouvoir

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L’antidote en action : L’État est une relation sociale, qui ne peut être détruit que par l’instauration de nouvelles relations entre les individus (Gustav Landauer)

Posted in actualité, altermondialisme, crise mondiale, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 28 juillet 2021 by Résistance 71

jeanmoulin1

Faibles hommes d’état, plus faible peuple !

Gustav Landauer

“Der Sozialist”, juin 1910

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

Un homme pâle, nerveux et malade est assis à son bureau. Il écrit des notes sur une feuille de papier. Il compose une symphonie. Il travaille rapidement, utilisant tous les secrets de son art qu’il a appris. Quand cette symphonie est jouée, cent cinquante musiciens jouent dans l’orchestre ; dans le troisième mouvement, il y a dix timpani, quinze instruments de percussion et un orgue ; dans le mouvement final, un chœur en huit parties de cinq cents choristes est ajouté ainsi qu’un orchestre supplémentaire de fifres et de tambours. L’audience est stupéfaite par l’énorme force et la vigueur imposante de l’œuvre.

Nos hommes d’état et nos politiciens et de plus en plus la totalité de la classe dirigeante, nous rappellent ce compositeur qui ne possède en rien un quelconque pouvoir, mais permet aux masses d’apparaître puissante. Nos politiciens et hommes d’état cachent également leur faiblesse réelle et leur incapacité derrière un orchestre géant désirant obéir à leur commandement. Dans ce cas précis, l’orchestre est le peuple en armes, l’armée.

Les voix coléreuses des partis politiques, les plaintes des citoyens et des travailleurs, les poings fermés dans les poches du peuple, rien de tout cela ne doit être pris au sérieux par le gouvernement. Ces actions manquent de force réelle parce qu’elles ne sont pas soutenues par les éléments qui sont naturellement les plus radicaux en chaque personne : les jeunes hommes de la tranche d’âge des 20-25 ans. ces hommes sont sous les drapeaux dans des régiments sous le commandement de notre gouvernement inepte. Ils suivent chaque ordre sans poser de questions. Ce sont eux qui aident à camoufler les véritables faiblesses du gouvernement, leur permettant de demeurer indétectées, à la fois dans et en dehors de notre pays.

Nous, socialistes, savons comment le socialisme, c’est à dire la communication immédiate des véritables intérêts, a lutté contre la règle des privilégiés et leur politique fictive depuis plus de cent ans. Nous voulons continuer et fortifier cette tendance historique puissante, qui mènera à la liberté et à l’équité. Nous voulons le faire en éveillant l’esprit et en créant des réalités sociales différentes. Nous ne sommes en rien concernés par la politique d’état.

Si les pouvoirs d’une politique de non-esprit et violente gardent suffisamment de force pour créer de grandes personnalités, comme de forts politiciens ayant vision et énergie, alors nous devons respecter ces hommes même s’ils sont dans le camp ennemi. Nous pouvons même concéder que les vieux pouvoirs garderont encore quelque temps la main. Néanmoins, il devient de plus en plus évident que l’État n’est pas fondé sur des hommes à l’esprit fort et sur le pouvoir naturel. Ceci est fondé sur l’ignorance et la passivité du peuple. Ceci vaut également pour les moins heureux d’entre tous, pour les masses prolétariennes. Celles-ci ne comprennent pas encore qu’elles doivent échapper à l’État et le remplacer, qu’elles doivent construire l’alternative. Ceci n’est pas seulement vrai ici en Allemagne, ceci est vrai partout dans n’importe quel pays.

D’un côté nous avons le pouvoir de l’État et l’impuissance politique des masses divisées en individus déconnectés et de l’autre, nous avons l’organisation socialiste, une société des sociétés, une alliance des alliances, en d’autres termes : un peuple et son esprit. La lutte entre les deux côtés doit devenir réelle. Le pouvoir des états, le principe de gouvernement et ceux qui représentent l’ancien ordre vont devenir de plus en plus faibles. Le système entier disparaîtrait sans laisser de trace si le peuple commençait à se constituer en tant que peuple hors de l’État. Mais les gens n’ont pas encore compris cela. Ils n’ont pas encore compris que l’État va remplir certaines fonctions et demeurer une nécessité inévitable aussi longtemps que son alternative, la réalité socialiste, n’existe pas.

On peut retourner une table ou casser une fenêtre. Mais ceux qui croient que l’État est aussi une chose ou un fétiche qui peut être renversé ou cassé sont des sophistes et des croyants en la Parole. L’État est une relation sociale ; une certaine façon par laquelle les gens se mettent en relation les uns avec les autres. Il ne peut être détruit que par la création de nouvelles relations sociales, c’est à dire par le fait que les gens changent leur relation les uns avec les autres.

Le monarque absolu dit : L’État c’est moi. Nous, qui nous sommes emprisonnés dans l’état absolu, devons comprendre la vérité : Nous sommes l’État ! Et nous le serons aussi longtemps que nous ne sommes pas quelque chose de différent ; aussi longtemps que nous n’ayons pas créé les institutions nécessaires à une véritable communauté, à une véritable société d’êtres humains.

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Résistance politique : Comprendre pour en sortir, « L’État et la Société » avec Colin Ward et quelques textes annexes

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ColinWard

L’État et la société

Colin Ward (1924 – 2010)

Conférence donnée devant la “Cole Society”, Société de Sociologie à l’université d’Oxford le 19 février 1962

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

Quand G.D.H Cole est mort, je me souviens avoir été surpris alors que je lisais les hommages qui lui étaient rendus dans les journaux variés de gens comme Hugh Gaitskell et Harold Wilson, qui laissaient entendre que leur socialisme leur fut instruit par lui ici, parce qu’il m’est toujours apparu que son socialisme était de fait complètement différent en caractère de celui de ces politiciens du parti travailliste (NdT: le PS britannique). Parmi ceux qui firent son éloge funèbre, ce fut un communiste yougoslave dissident, Vladimir Dedijer, qui fit remarquer quelle était cette différence, remarquant sur sa découverte que Cole “rejetait l’idée d’une suprématie continue de l’État” et pensait que celui-ci “était condamné à disparaître”.

Pour Cole, comme pour les philosophes anarchistes depuis Godwin, faire la distinction entre la société et l’État était le commencement de la sagesse, et dans sa conférence inaugurale de prise de chaire de théorie politique et sociale de cette université (NdT: Oxford), il fit remarquer “Je sais que cela fait partie du climat traditionnel non seulement à Oxford, mais du monde académique et de la pensée en Grande-Bretagne, de rendre l’État le point de focale central en considération des hommes dans leurs relations sociales”, puis il déclara qu’il pensait que “Notre siècle n’a pas besoin d’une simple théorie politique ayant l’État pour problème central, mais d’une théorie sociale bien plus large au sein de laquelle ces relations et concepts puissent trouver leur juste place.

Pour lui, ceci demandait un “pluralisme” reconnaissant la valeur positive de la diversité des relations sociales et qui répudiait ce qu’il appelait “la notion idéaliste que toutes les valeurs sont ultimement des aspects d’une seule valeur, qui doit donc trouver corps dans une institution universelle et pas dans les êtres individuels qui en vérité seuls ont la capacité de penser, de ressentir et de croire et seuls ou en association, d’exprimer leurs pensées, leurs sentiments et croyances en actions qui font progresser ou empêchent leur bien-être et celui des autres.

Ce rejet tout particulier de la théorie idéaliste de l’État fut exprimée en 1945, l’année où les Etats qui liquidèrent Hiroshima et l’état qui liquida les Koulaks célébrèrent leur victoire sur l’état qui liquida les juifs. Si vous pensez que les philosophies personnelles des gens sont une réponse à l’expérience de leur propre génération, alors vous vous attendriez à ce que cette année là, de toutes les années, aurait déclenché une période durant laquelle une vaste majorité de personnes, reculant devant la leçon objective de la nature profonde de l’État, de tous les états, auraient commencé à retirer leur allégeance à leurs états respectifs, ou du moins de cesser de s’identifier avec ces états qui leur demandaient cette allégeance.

Mais la vague de rejet des grandes et ultimement létales théories politiques n’a été en fait que très largement un mouvement de… profs d’université. […] C’est venu de la droite, du centre, et en moindre mesure de la gauche, mais cela ne semble pas avoir été accompagné d’une nouvelle théorie de la société et de l’État et de la relation existant entre les deux.

De la manière laxiste et sans aucun doute erronée avec laquelle nous attachons des courants de pensée à des décennies particulières, nous pouvons caractériser les années 1950 comme la période des théories politiques messianiques et des “idéologies” et nous pouvons noter comment cela coïncida avec la période du début des années 50, lorsque le sujet le plus important discuté au sein de l’intelligentsia était la croyance fabriquée du “toi” et du “non-toi”, alors qu’une nouvelle génération se lamentait qu’il n’y ait plus de causes pour s’énerver. Puis, d’un seul coup, le climat réflexif changea et les gens qui pensaient se retrouvèrent face à face avec ces questions ultimes de philosophie sociale sur lesquelles nos professeurs nous avaient donné tant d’indices. Suez, la Hongrie (Budapest 1956), la bombe (A et H), la mise à bas du stalinisme, ont du faire que des millions de personnes à l’Est comme à l’Ouest se posent ces questions qui se résolvent dans la question du “A qui dois-je allégeance et pourquoi ?

Est-ce que j’appartiens à moi-même ou à quelqu’un, quelque chose d’autre ? Est-ce que mes obligations sociales sont envers les nombreux et informels groupes sociaux qui s’enchevêtrent et se superposent et auxquels j’adhèrent de mon plein gré et desquels je peux me retirer à souhait, ou envers une entité que je n’ai pas choisi, que je n’ai pas rejoint de mon plein gré et qui assume l’existence d’un contrat que je n’ai en rien signé ? Ma loyauté est-elle envers la société ou l’État ?

Ce ne sont pas des questions académiques ou rhétoriques. Elles sont répondues aujourd’hui par l’État dans son tribunal pénal central où comparaissent ces membres du Comité des 100 qui ont osé dire au travers de la désobéissance, que leurs loyautés sont ailleurs.

Cole déclara en 1945 : “Nous devons commencer non pas depuis les idées contrastées de l’individu atomisé et de l’État, mais depuis l’homme dans toute sa complexité de regroupements et de relations, partiellement incarnés dans des institutions sociales variées, jamais en équilibre, mais en changement perpétuel, de façon à ce que les schémas de loyauté et de comportement social change avec lui.” Cette approche qui est à la fois pluraliste et sociologique dans son orientation, explique la sympathie ressentit par Cole pour des anarchistes comme Kropotkine, qui chercha aussi “le développement le plus complet de l’individualité combiné avec le plus haut degré d’association volontaire dans tous ses aspects, dans tous les domaines possibles, pour tous buts imaginables…des associations toujours modifiées qui portent en elles-mêmes les éléments de leur durabilité et assument constamment de nouvelles formes qui répondent au mieux les aspirations multiples de tous.

Le “pluralisme” de Cole avait une ascendance, je pense partiellement dans la tradition éclectique et libertaire présente dans le socialisme anglais et partiellement d’une tradition académique de ces premiers sociologues allemands qui réagissaient contre la philosophie idéaliste allemande. Ceci fut énoncé en écho par le professeur Edward Shils exprimant ses regrets que ce qu’il appelle la “théorie pluraliste” ait “au fil des années, dégénéré en un figment d’un syllabus antique de cours universitaires en science politique et de gouvernement.” Il pense que c’est prêt pour une “nouvelle et bien meilleure vie” à cause de sa pertinence aux besoins des “nouvelles” nations d’Afrique et d’Asie, qui sont dites manquer de ce que Gunnar Murdal appelle une infrastructure définie comme “le réseau complexe des organisations civiques et d’intérêts, de société coopératives, d’autorités locales indépendantes, de syndicats, d’associations d’échange, d’universités autonomes, de corps professionnels, d’associations citoyennes et des groupes philosophiques, au travers desquels une participation bien plus efficace pourrait être obtenue que celles permise par les instances et institutions des gouvernements représentatifs.

Et bien, je ne sais pas pourquoi le pluralisme (et les infrastructures qu’il implique) devrait être confiné dans la malle aux oripeaux de la politique, qui nous pensons pourrait bien devenir utile pour nos pauvres relations au sein des “nouvelles” nations. Quand on voit l’impuissance des individus et des petits groupes en face à face dans le monde aujourd’hui et demandons pourquoi ils sont si impuissants, nous répondons qu’ils ne sont pas faibles à cause des vastes agglomérations de pouvoir (ce qui est évident), mais parce qu’ils ont abandonné leur pouvoir à l’État. C’est comme si chaque individu possédait une certaine quantité de pouvoir, mais que par défaut, négligence ou bêtise et habitude sans imagination aucune, il a permis à quelqu’un d’autre de le récupérer, plutôt que de l’utiliser lui-même pour ses propres objectifs.

L’anarchiste allemand Gustav Landauer a fait une profonde et simple contribution à l’analyse de l’État et de la société en une phrase : 

L’état n’est pas quelque chose qui peut être détruit par une révolution, mais il est un conditionnement, une certaine relation entre les êtres humains un mode de comportement humain, nous le détruisons en contractant d’autres relations, en nous comportant différemment. 

C’est nous et non pas une entité abstraite externe, implique Landauer, qui nous comportons d’une manière ou d’une autre, de manière orientée vers l’État ou la société, politiquement ou socialement. (NdT: attention ici, le politique est social et le social politique, la politique est liée au pouvoir tout comme le social… Il y a complémentarité et non pas antagonisme.)

L’ami de Landauer et son exécuteur testamentaire Martin Buber dans son essai “La société et l’État” commence son étude par une observation du sociologue américain Robert MacIver disant qu’ “identifier le social avec le politique c’est se rendre coupable de la plus grosse des confusions, qui empêche toute compréhension de la société et de l’état.” Il trace ensuite, au travers de philosophes comme Platon et Bertrand Russel, la confusion entre le politique et le social. Le principe politique, pour Buber, est caractérisé par le pouvoir, l’autorité, la hiérarchie, la domination. Le principe social, il le voit à chaque fois que des hommes se liguent entre eux en association fondée sur le besoin et l’intérêt communs. (NdT: à l’instar de Pierre Clastres, nous pensons que les deux principes sont liés au pouvoir et à la forme qu’il prend pour s’exercer, le pouvoir est inhérent à la société humaine et il ne s’exerce que de deux manières possibles: non-coercitive ou coercitive. Buber identifie la société au pouvoir non-coercitif et le politique au pouvoir coercitif, ce qui est réducteur. C’est plus complexe. Le politique gère le pouvoir et il peut donc être non-coercitif ou coercitif. Le pouvoir étatique depuis 5000 ans est intrinsèquement coercitif, quelque soit la forme mise en place… Le politique est un attribut de la société, dont le nœud gordien est le concept du pouvoir… Il n’y a pas de société sans pouvoir, tout est question de la forme qu’il prend par choix ou par contrainte…)

Qu’est-ce qui donne au principe politique son ascendance ? demande t’il. Et il répond en disant : “Le fait que chaque personne se sente menacée par les autres donne à l’État son pouvoir défini unificateur ; cela dépend de l’instinct d’auto-préservation de la société elle-même, la crise externe latente lui permet de garder la main dans les crises internes. Un état permanent de véritable, positive et créative paix entre les gens et les peuples diminuerait grandement la suprématie du principe politique sur le social.

Buber continue : “Toutes les formes de gouvernement ont ceci en commun : tous possèdent plus de pouvoir qu’il est nécessaire aux conditions données ; en fait, cet excès dans la capacité de prendre des dispositions est ce que nous comprenons en fait comme étant le pouvoir politique. La mesure de cet excès, qui ne peut bien entendu pas être précisément calculée, représente l’exacte différence entre administration et gouvernement.” Il appelle cet excès le “surplus politique” et observe que “sa justification dérive de l’instabilité externe et interne, de l’état latent de crise entre les nations et au sein de chaque nation.

Le principe politique est toujours plus fort que le principe social, ce en toute condition. Le résultat en est une diminution continuelle de la spontanéíté sociale. “Le conflit entre ces deux principes, domination et association libre comme les appelle Gierke, est un aspect permanent de la condition humaine. “Le mouvement d’opposition entre l’État et la société” dit Lorenz von Stein, “est le contenu de l’histoire totale de tous les peuples.” Comme le dit Kropotkine dans “Science moderne et anarchisme” : “A travers l’histoire de notre civilisation, deux traditions, deux tendances opposées, ont été en conflit : la tradition romaine et la tradition populaire, la tradition impériale et la tradition fédéraliste, la tradition autoritaire et la tradition libertaire.

Il y a une corrélation inverse entre les deux : La force de l’un est la faiblesse de l’autre. Si nous voulons renforcer la société, nous devons affaiblir l’État. Les totalitaires de tout poil comprennent cela, c’est pourquoi ils essaient invariablement de détruire ces institutions sociales qu’ils ne peuvent pas dominer. Avec les morceaux de métaphysique avec lesquels les politiciens et les philosophes l’ont enveloppé, l’état peut être défini comme un mécanisme politique utilisant la force et pour le sociologue, il est une des différentes formes de l’organisation sociale. Néanmoins, “il se distingue de toutes autres associations par son investissement exclusif avec le pouvoir final de coercition” (MacIver et Page: Society) Et contre qui ce pouvoir final est-il dirigé ? Il est dirigé contre l’ennemi extérieur, mais vise la société sujette du dedans.

C’est pourquoi Buber déclare que c’est le maintien de la crise latente externe qui permet à l’État de garder la main dans les crises internes. Est-ce une procédure consciente ? Est-ce parce que des barjots contrôlent l’État ? Ou est-ce une caractéristique fondamentale de l’État et de ses institutions ? C’est parce qu’elle tira cette conclusion finale lors de l’écriture de son essai “Réflexions sur la guerre”, que Simone Weill déclara : “La grande erreur de pratiquement toutes les études sur la guerre, une erreur dont furent victimes tous les socialistes, a été de considérer la guerre comme un épisode de la politique étrangère, alors qu’elle est essentiellement un acte de politique intérieure, et l’acte le plus atroce de tous.” De la même manière, Marx trouva que dans l’ère du capitalisme sans restriction, la concurrence entre les employeurs, ne connaissant pas d’autre arme que l’exploitation des travailleurs, fut transformée en une lutte de chaque employeur contre ses propres employés et de manière ultime de toute la classe des employeurs contre ceux qu’ils emploient, ainsi l’État utilise la guerre et la menace de la guerre comme d’une arme contre sa propre population. “Comme l’appareil dirigeant n’a pas d’autre façon de combattre l’ennemi qu’en envoyant ses soldats, requis et contraints, à leur mort, la guerre d’un état contre un autre se résout en une guerre de l’état et de son appareil militaire contre son propre peuple.

Cela n’en a bien sûr pas l’air, si vous faites partie de l’appareil dirigeant, calculant quelle proportion de la population vous pouvez vous permettre de perdre dans une guerre nucléaire, tout juste comme le font le gouvernement des Etats-Unis et tous les gouvernements des grandes puissances. Mais cela en a tout l’air si vous faites partie de cette population périssable, à moins que vous n’identifiez votre carcasse avec l’appareil d’état, comme des millions le font.

Au XIXème siècle, T.H. Green avoua que la guerre est l’expression de l’état “imparfait”, mais il avait tort. La guerre est la santé de l’État, c’est son “heure de gloire”, elle en exprime sa presque parfaite forme. C’est pourquoi l’affaiblissement de l’État, le développement progressif de ses imperfections est une nécessité sociale. Le renforcement d’autres loyautés, de points de focalisation alternatifs du pouvoir, de différents modes de comportement humain, est essentiel pour la survie. Au XXème siècle (NdT: et au XXIème siècle de surcroit), la volatilité, la désobéissance et la subversion sont les caractéristiques d’une citoyenneté responsable dans la société.

NdR71 : ceci fut le texte d’une conférence donnée à Oxford en 1962 !! Est-ce toujours possible aujourd’hui considérant ce qui est dit dans ce texte ? L’auteur serait-il aujourd’hui banni, harcelé et étiqueté de “complotiste” ?…

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Notre page “Anthropologie politique”

Notre page “Gustav Landauer et la société des sociétés”

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir ! (Résistance 71)

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

BD_assembleedupeuple

De l’antagonisme à la complémentarité : Nietzsche et la tradition anarchiste 4ème partie

Posted in actualité, démocratie participative, documentaire, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , on 29 mai 2021 by Résistance 71

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“Le socialisme vient des siècles et des millénaires précédents. Le socialiste englobe toute la société et son passé, sent et sait d’où nous venons et ensuite détermine où nous allons.”
~ Gustav Landauer ~

“La terre et l’esprit [Geist] sont donc la solution du socialisme… Les socialistes ne peuvent en aucune manière éviter le combat contre la propriété foncière. La lutte pour le socialisme est une lutte pour la terre ; la question sociale est une question agraire !”
~ Gustav Landauer ~

De l’antagonisme à la complémentarité : Nietzsche et la tradition anarchiste

2ème partie

1ère partie

3ème partie

4ème partie

Gustav Landauer, la révolte des consciences (1870-1919)

Second volet du chapitre des “Héritiers hérétiques” du livre de Max Leroy “Dionysos au drapeau noir, Nietzsche et les anarchistes”, 2014

“L’anarchie n’est pas une chose du futur mais du présent : elle n’est pas l’espérance mais la vie.” (Gustav Landauer)

On ne lit jamais mieux que sous les verrous. Goldman, Luther King et Gandhi plongèrent dans l’œuvre de Thoreau en prison ; Landauer, incarcéré pour avoir publié un article et, rapporta la police, incité à la “rébellion”, y dévora Nietzsche. Cela n’était toutefois pas une découverte : le jeune homme l’avait déjà étudié trois années plus tôt à l’université de Strasbourg. Ce qu’il en avait retenu ? La vivacité, la grandeur, la profusion, la fièvre… Nietzsche projette ses rayons sitôt ses livres ouverts : ceux-ci saisissent les lecteurs à la gorge et l’irradient durablement. Mais l’isolement carcéral lui permit d’affiner ses jugements : oui au vitalisme nietzschéen, non à son mépris des humains.

Nous sommes en 1900, Landauer, trente ans, rédige le texte “La communauté par le retrait” et déclare ne plus croire en la Révolution dans sa formule prométhéenne : il a vu puis en revint. Vu de près puisqu’il a derrière lui une intense vie de militant : il a animé des journaux socialistes, participé à des réunions politiques, assisté à des congrès, connu la prison pour ses idées, fondé une coopérative ouvrière, participé à des grèves… Tout ceci l’a conduit à repenser la question de la révolution. Il ne sert à rien de vouloir détruire l’appareil d’État et la classe possédante ni d’attaquer bille en tête le pouvoir capitaliste, les institutions et les structures politiques en place sont trop puissantes et les abattre (quand bien même cela relèverait du possible) n’extirpera pas l’inclination des hommes à la soumission. Il faut d’abord procéder à une révolte des consciences dans les cœurs de chacun, il faut d’abord lever les âmes de leurs penchants à la servitude volontaire.

Attaquer l’État ? Son armée massacrera aussitôt les insurgés. En revanche, il est possible de bâtir des réseaux de coopérative et d’organiser, ici et maintenant, la libération des classes laborieuses. Non plus la Révolution mais la révolution, celle qui préfère les minuscules de l’immédiat aux majuscules vendeuses d’espoir. La modestie n’invite pas au renoncement mais elle propose des chemins que Landauer estime plus praticables : ceux, déjà foulés par La Boétie, qui invitent à ne plus servir le pouvoir pour qu’il s’effondre de lui-même. Son texte écarte d’emblée deux tentations : exhorter en tribun fougueux, le peuple à se soulever et se replier dans le cynisme des dandys et des jouisseurs solitaires. Reste une troisième voie, la sienne, qui consiste à créer des communautés révolutionnaires composées d’individualités fortes. Non pas le troupeau mais l’association d’âmes isolées. Landauer refuse d’attendre plus longtemps l’accomplissement de quelque prophétie révolutionnaire : puisque les masses ne sont pas encore disposées à se soulever, ne nous morfondons plus pour élaborer l’idéal dont nous rêvons. Et c’est ainsi, seulement, qu’il sera donné à chacun de “s’élever vers les sommets, vers les lacs sauvages du possible et de l’imagination.”

Disciple de Tolstoï

Les textes de Landauer rejettent catégoriquement la violence, et plus précisément celle dont usent certains anarchistes. Les attentats, les assassinats, les bombes et les coups de feu, tout cela ne mène à rien. Pis, cela s’oppose à ce qu’ils tentent de construire. Landauer estime que la fin ne justifie pas les moyens : comment prétendre bâtir une société éprise de justice et d’équité si l’on emploie en amont des procédés abjects ? Comment élever de ses mains l’avenir tant espéré si celles-ci furent souillées de sang ? Fut-il celui d’ordures. “Une fin ne se laisse atteindre que lorsque le moyen est déjà peint aux couleurs de cette fin.” Absurdité, dit-il, que celle de croire que l’on peut viser la non-violence en ayant recours à a violence… Landauer perçoit dans les partisans de “la propagande par le fait”, des êtres en quête de reconnaissance ; ils existent, ou se sentent exister, à la seule condition de pouvoir s’affirmer, par la force, contre autrui. Pour le révolutionnaire allemand, ces anarchistes “ne sont pas assez anarchistes  leur langage naïf et primitif, n’honore pas l’idéal dont ils se disent, avec force fureur, les disciples. Leur sang est froid, le cœur amer. Leur ossature n’est qu’une abstraction, leurs nerfs des idées, leurs chairs des catégories. Une âme n’en est plus une lorsque l’on peut la classifier : vous croyez avoir devant vous un hominidé né d’un père et d’une mère et qui, comme vous, rit, pleure, geint et fait l’amour ? Erreur. Il s’agit là d’un suppôt de la classe bourgeoise qui opprime le Prolétariat. Vous n’abattez pas un humain et la balle qui déchire son lobe occipital n’a nul scrupule : comment s’émouvoir de la mort d’un concept ? Landauer affirme que “toute action violente est une dictature” et qu’elle porte en elle le despotisme ou l’autorité.

L’anarchiste réel se dispense du sang, c’est du moins ce qu’il écrit. Mais comme le fit savoir Erich Mühsam dans ses journaux intimes, Landauer revint sur sa position lorsqu’il participa, concrètement, à une révolution (celle de 1918 en Allemagne). “Landauer a toujours insisté sur le fait qu’il fallait tout à fait souhaiter que la révolution puisse si possible se développer sans répandre le sang, pourtant, je l’ai vu une fois vraiment en colère se déchaînant contre la phrase “aucune effusion de sang”. Il a déclaré à ce propos textuellement, je m’en souviens très nettement : “Aucune effusion de sang est un non-sens ! Qui veut la révolution, doit la vouloir en entier et s’accommoder de ce qu’elle porte en elle. Jusqu’à maintenant il n’y a a jamais eu de révolution non sanglante, nous devons viser à sacrifier le moins de vies humaines possible.” Et Mühsam de rappeler avec admiration, que son compagnon de lutte combattit alors les armes à la main.

Un socialisme de l’immanence

L’idéalisme philosophique plante ses lances dans les flancs de ce que Gustav Landauer nomme le monde vivant. Le monde des idées, de l’abstraction pure et des concepts livre un combat sans merci à la vie réelle, matérielle et terrestre. Landauer dénonce “la déduction morte, vide et désertique” qui calomnie l’existence tout comme il se réjouit de voir la vie se redresser afin de “tuer le concept mort”. Il mentionne le nom de Kant au détour d’une phrase assassine contre la conceptualisation du vivant mais ne prend pas la peine d’expliciter. Pourquoi Kant ? (NdR71: celui que Nietzsche appelait “le grand Chinois de Koënigsberg”…) Landauer vise ici le penseur idéaliste qui érigea le concept en outil d’accession à la connaissance, ce dernier expliqua dans sa “Critique de la raison pure”, qu’il n’y a “pas d’autre manière de connaître que par concepts.” (pour mémoire, rappelons que Nietzsche considérait Kant comme un “chrétien dissimulé”, un théologien et un faussaire coupable d’avoir mutilé la vie en la sacrifiant sur l’autel du “Moloch de l’abstraction”). Landauer oppose donc la vie immanente à toute espèce d’idéalisme et de transcendance, ou, en d’autres termes, il affirme que rien ne dépasse la matière et qu’il n’y a en fin de compte qu’une seule réalité.

Passe-temps d’intellectuels que toutes ces philosophies ? Débats incestueux de spécialistes ? Les idées produisent des effets sur le réel et la pratique politique anarchiste de Landauer procède de son refus de l’idéalisme philosophique : parce qu’il ne souscrit ni à la théorie pure ni à l’idée désincarnée, il ancre son projet révolutionnaire dans la vérité d’une terre qu’il sait imparfaite. D’où son appel à un “socialisme libre et non dogmatique” : un socialisme qui ne soit pas celui des slogans, du systématisme, de la pureté, de la sainteté. “Le socialisme a pour tâche de […] renouer avec les gens, avec la relativité, avec la totalité de la vie ordinaire”, précise t’il dans son texte “Dieu et le socialisme”. Plus loin, il ajoute : “La grandeur du socialisme est de nous mener hors de l’édifice des mots jusqu’à la demeure du réel.” La référence à l’ordinaire revient à plusieurs reprises sous sa plume, à l’instar de George Orwell, Landauer entend, en dernière instance, fonder son projet sur la base, le peuple, les hommes et les femmes du quotidien. Landauer reproche aux marxistes de nécroser le socialisme et de l’enkyster “dans une science”. Marx et Engels ont prophétisé l’avènement de la société communiste, certes, mais on oublie parfois qu’ils faisaient du capitalisme une étape nécessaire à la venue d’une humanité débarrassée de l’exploitation. Landauer se porte en faux : rien ne permet d’affirmer que le communisme (ou le socialisme) succédera mécaniquement au capitalisme, rien ne permet d’assurer que le capitalisme périra et rien, surtout, ne devrait empêcher le socialisme d’éclore quand bon lui semblera, c’est à dire lorsque les peuples, dans leur majorité, le voudront. Landauer fait entendre dans son essai “La révolution”, qu’il ne mord pas à l’hameçon du progrès : le messianisme marxiste relève de l’imposture car l’Histoire n’a ni sens ni fin !

En 1918, il se dresse contre le bolchévisme qui, après Robespierre et ses thuriféraires, n’aspire qu’à l’établissement d’un pouvoir fort, jacobin et centralisé. Le régime de Lénine va “établir un régime militariste, qui dépassera en atrocité tout ce que le monde a connu jusque là” annonce Landauer dans sa correspondance… Le lecteur connaît la suite.

Viser la joie 

Landauer rompt avec un certain courant aride, rugueux et faussement vertueux de la pensée révolutionnaire. La lutte pour l’affranchissement n’a aucune raison de passer par un militantisme austère et sec. Son socialisme en appelle à la joie et aux sens. Il faut rompre avec cette morale chrétienne qui désavoue la vie en conspuant le plaisir et la sensualité dans le seul objectif de porter aux nues l’âme immatérielle et l’esprit, purs, sains, éthérés et délestés de toutes attaches matérielles, terrestres et finalement humaines. Il incombe aux socialistes de “rendre l’esprit sensuel et corporel”, de descendre des cieux chastes de l’absolu pour gagner les terres, plus humbles, de la relativité charnelle.

Le christianisme exècre la chair. Deux millénaires de règne ont crucifié la sexualité. Éros patauge dans le sang, les épines et les clous. Les fidèles portent la mort au cou, la mort d’un homme que l’on dit mort pour eux. Haine des pulsions et du plaisir. Haine de la femme, vierge ou putain, Marie ou Madeleine. Il faudra choisir, somme Landauer, ou le christianisme, message de nuit, ou le socialisme, émissaire de vie… Les instincts croupissent, muselés et ligotés, dans les cages de la Raison. Gustav Landauer raille la vanité des Hommes à taire le mammifère en eux. Reste à “pénétrer avec joie et confiance dans l’animalité.”

Nietzsche n’est jamais bien loin…

La Nation n’est pas l’État

L’État ? Le plus froid des monstres froids. Landauer emprunte la formule de Nietzsche mais ajoute que la nation, en tant qu’entité historique, culturelle et civilisationnelle, n’est pas l’État. L’état est “un délire ou une illusion.”, une entité éphémère vouée à être surmontée.

La nation est une communauté liée par le passé, “une vérité belle et aimable”. Elle permet de défendre les singularités et la diversité des peuples. Le socialisme espère à raison améliorer l’humanité mais il ne doit pas chercher à l’uniformiser : un socialisme authentiquement démocratique n’arase pas les cultures et les particularismes mais travaille à une “union du multiple” (NdR71 : ce que nous appelons la complémentarité dans la diversité, hors de l’antagonisme induit). D’où notamment, l’affection de Landauer pour la décentralisation et le fédéralisme.

Notons que Bakounine avait opéré une distinction assez semblable lorsqu’il déclarait : “L’État n’est pas la patrie. C’est l’abstraction, la fiction métaphysique, mystique, politique, juridique de la patrie. Les masses populaires de tous les pays aiment profondément leur patrie ; mais c’est un amour réel, naturel. Pas une idée un fait et c’est pour cela que je me sens franchement et toujours patriote de toutes les patries opprimées.

La révolution de 1918

Grève générale, mutinerie… L’Allemagne, qui s’apprête à signer l’armistice dans la clairière de Rethondes est en proie à des soubresauts intérieurs. La révolte éclate à l’automne : l’empereur Guillaume II abdique, des conseils ouvriers se forment ici et là, le drapeau rouge est hissé au balcon du château royal de Berlin et la République Socialiste est proclamée. Mais les socialistes allemands sont plus que divisés. Quelle voie prendre ? Réformisme ou révolution ? Suffrage universel ou dictature du prolétariat ? Parlementarisme ou conseils ouvriers ? Les spectres de la révolution russe et de la guerre civile qu’elle déclencha hantent toutes les têtes…

A la demande de Kurt Eisner, premier ministre-président de la nouvelle république, Landauer revient dans l’arène politique et préconise l’instauration d’une démocratie radicale, décentralisée et constituée en républiques autonomes, puis il se présente comme candidat à l’USPD, un parti social démocrate. Au mois de janvier 1919, la Ligue Spartakiste (marxiste et socialiste révolutionnaire) se soulève pour instaurer un régime ouvrier. Le mouvement est écrasé par le gouvernement républicain et le cadavre de Rosa Luxembourg est retrouvé dans le canal Landwehr, une balle dans la tête. Au mois d’avril, un république des conseils, d’inspirations soviétique, est instaurée en Bavière et Landauer y participe en tant que commissaire du peuple à l’instruction publique. Le gouvernement essaie en vain d’écraser le mouvement révolutionnaire qui, très vite, se transforme en “Deuxième république des conseils” : les communistes l’administrent, Lénine les soutient, une armée rouge locale est créée et Landauer, suspecté d’anarchisme, est mis sur la touche. Il choisit de se retirer de l’action politique, refusant de prêter main forte à un pouvoir autoritaire.

L’assaut gouvernemental est donné le 23 avril : la zone autonome révolutionnaire est réduite à néant, les corps s’écroulent dans le sang par centaines, Gustav Landauer est arrêté le 1er mai puis massacré le lendemain à la prison de Münich-Stadelhelm (NdR71: par des membres du Freikorps ou Corps Franc, l’avant-garde du IIIème Reich nazi), il aura jusqu’au bout défié ses assassins.

C’est au même moment qu’un certain Adolf Hitler découvre ses talents d’orateur en propageant autour de lui ses diatribes anticommunistes…

*

L’anarchiste américain Hakim Bey, que l’on retrouvera plus loin dans le présent ouvrage, écrira dans son essai “TAZ” (Temporary Autonomous Zone) :

Landauer, qui avait passé des années dans l’isolement, pour travailler sur une grande synthèse de Nietzsche, Proudhon, Kropotkine, Stirner, Meister Eckardt, les mystiques radicaux et les volk-philosophes romantiques, savait depuis le début que le soviet [conseil] était voué à l’échec ; il espérait simplement qu’il durerait assez longtemps pour être compris. […] Landauer mérite qu’on se souvienne de lui comme d’un saint. Pourtant, même les anarchistes d’aujourd’hui ont tendance à ne pas le comprendre et le condamnent pour s’être “vendu” à un “gouvernement socialiste”. Si le soviet avait duré ne serait-ce qu’une année, on pleurerait en souvenir de sa beauté, mais avant même que les premières fleurs de ce printemps ne soient fanées, le Geist [Esprit, génie, en allemand] et l’âme de la poésie avaient été écrasés, et nous avons oublié. Imaginez le bonheur de respirer l’air d’une ville où le ministre de la culture vient d’annoncer que les écoliers vont bientôt étudier les œuvres de Walt Whitman…

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”Aujourd’hui ! aujourd’hui vous vous rendez, une fois tous les cinq ans, au vote ! Rien ne vous est proposé, pas une loi, pas un projet, absolument rien. Vous entrez dans l’isoloir avec une enveloppe de scrutin officielle, y insérez délicatement un bulletin nominatif pré-imprimé, vous collez l’enveloppe, de façon à ce que personne ne voie ce que vous pensez et décidez, et jetez le pli dans un pot cadenassé. Ce qu’alors les hommes élus de cette manière ont à délibérer et comment ils se décident, cela ne vous regarde pas, vous n’y avez pas votre mot à dire. Et les hommes sont élus de la façon qui correspond à la majorité : quant au droit de la minorité à se séparer alors de la majorité, et à faire prévaloir ce qui lui est propre, ne serait-ce que par ce moyen follement perverti que vous appelez vote, ce droit n’existe pas. La majorité va tout les cinq ans dans l’isoloir pour abdiquer.”
~ Gustav Landauer ~

“La vaste majorité des humains est déconnecté de la terre et de ses produits, de la terre et des moyens de production, de travail. Ils vivent dans la pauvreté et l’insécurité. […] L’État existe afin de créer l’ordre et la possibilité de continuer à vivre au sein de tout ce non-sens dénué d’esprit (Geist), de la confusion, de l’austérité et de la dégénérescence. L’État avec ses écoles, ses églises, ses tribunaux, ses prisons, ses bagnes, l’État avec son armée et sa police, ses soldats, ses hauts-fonctionnaires et ses prostituées. Là où il n’y a aucun esprit et aucune compulsion interne, il y a forcément une force externe, une régimentation, un État. Là où il y a un esprit, il y a société. La forme dénuée d’esprit engendre l’État, L’État est le remplaçant de l’esprit.”
~ Gustav Landauer ~

Gustav Landauer sur Résistance 71 :

Notre page “Gustav Landauer”

Notre page : “Friedrich Nietzsche, l’intégrale en PDF”

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Gustav Landauer et Gilets Jaunes pour un retour à l’esprit de la société et l’éradication de l’État et du capitalisme

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« Si tu ne sais pas où tu vas, arrête-toi, retourne toi et regarde d’où tu viens. »
~ Proverbe africain ~

“Le socialisme est la tendance de la volonté d’Hommes unifiés de créer quelque chose de nouveau pour la réalisation d’un idéal.”
“Le socialisme vient des siècles et des millénaires précédents. Le socialiste englobe toute la société et son passé, sent et sait d’où nous venons et ensuite détermine où nous allons.”
~ Gustav Landauer ~

“La terre et l’esprit [Geist] sont donc la solution du socialisme… Les socialistes ne peuvent en aucune manière éviter le combat contre la propriété foncière. La lutte pour le socialisme est une lutte pour la terre ; la question sociale est une question agraire !”
~ Gustav Landauer ~

 


« La question sociale est une question agraire »

 

Gustav Landauer: L’appel au socialisme

 

Renaud Garcia

 

13 janvier 2020

 

Source:

https://www.revue-ballast.fr/gustav-landauer-un-appel-au-socialisme/

 

Gustav Landauer est l’une des voix majeures du socia­lisme liber­taire alle­mand. Face aux dégâts pro­vo­qués par l’in­dus­tria­li­sa­tion, il a fait l’é­loge des com­mu­nau­tés fédé­rées ancrées dans le monde rural et vil­la­geois ; face à la guerre mon­diale, il a appe­lé, en non-violent, à la grève géné­rale ; face au par­le­men­ta­risme, il a loué la démo­cra­tie directe et les conseils ouvriers auto-admi­nis­trés. En 1919, celui qui tenait le socia­lisme pour « l’expression de la véri­table et authen­tique union des hommes » s’en­ga­gea dans la Révolution alle­mande, jus­qu’à deve­nir com­mis­saire du peuple et tom­ber, quatre mois après la mar­xiste Rosa Luxemburg, sous les coups de l’ar­mée. Les édi­tions La len­teur ont récem­ment tra­duit et publié son Appel au socia­lisme : le phi­lo­sophe Renaud Garcia l’a lu, et livre ici ses impres­sions.

Il est peu de textes alliant au même degré pro­fon­deur phi­lo­so­phique, acui­té poli­tique et beau­té sty­lis­tique. Joyau de la lit­té­ra­ture socia­liste, l’Appel au socia­lisme de Gustav Landauer est de ceux-là. Né en 1870 à Karlsruhe, en Allemagne, Landauer fut un révo­lu­tion­naire sa vie durant, tou­jours à contre­temps des ten­dances idéo­lo­giques de son époque. Lecteur de Spinoza, Schopenhauer et Nietzsche, il est exclu de l’université à 23 ans et consi­dé­ré par les ser­vices de l’empire comme l’« agi­ta­teur le plus impor­tant du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire radi­cal ». Il col­la­bore à plu­sieurs jour­naux, par­ti­cipe à la fon­da­tion de théâtres popu­laires, essuie des peines de pri­son au tour­nant du siècle pour inci­ta­tion à l’action révo­lu­tion­naire — temps pen­dant lequel il se livre notam­ment à la tra­duc­tion des écrits du mys­tique médié­val Maître Eckhart. Par la suite, il se fera pas­seur déci­sif en langue alle­mande de textes de Proudhon, Kropotkine, Mirbeau, La Boétie, avant d’être à l’origine de mul­tiples expé­ri­men­ta­tions (notam­ment le jour­nal Der Sozialist) et grou­pe­ments socia­listes, dont le plus connu fut l’Alliance socia­liste (qui aurait comp­té à son apo­gée une quin­zaine de groupes de 10 à 20 membres cha­cun). Commissaire à l’Instruction publique et à la Culture for­te­ment impli­qué dans la révo­lu­tion des conseils de Bavière, Landauer meurt lyn­ché par un grou­pe­ment de corps francs en mai 1919.

Publié en 1911, l’Appel au socia­lisme est plus pré­ci­sé­ment une réécri­ture de deux allo­cu­tions pro­non­cées en 1908, qui mar­quèrent la fon­da­tion de l’Alliance socia­liste. Landauer lui-même le tenait pour le meilleur de ses écrits, rédi­gé dans une langue s’efforçant de conser­ver les marques de l’oralité. Il était donc grand temps que le lec­to­rat fran­co­phone dis­pose d’une édi­tion à la hau­teur de la com­plexi­té du texte1. Comme on l’apprend du reste à la lec­ture de la monu­men­tale thèse de doc­to­rat qu’Anatole Lucet a consa­crée au pen­seur allemand2, l’œuvre de Landauer, cor­res­pon­dance com­prise, est com­po­sée d’innombrables volumes aux­quels l’accès en France était alors encore fort limité3. La pré­sente tra­duc­tion de l’Appel au socia­lisme confirme d’une manière écla­tante la per­ti­nence actuelle de la pen­sée du révo­lu­tion­naire alle­mand. Qu’y a‑t-il donc de si nova­teur dans ce texte vieux de plus de 100 ans ? Voici quelques élé­ments sus­cep­tibles d’attiser la curio­si­té des lec­teurs.

L’anarchisme : un socialisme culturel

Landauer appar­tient clai­re­ment à la tra­di­tion anar­chiste par son rejet de l’État, un atta­che­ment au modèle fédé­ra­liste d’organisation de la socié­té ain­si qu’une cri­tique constante de la pro­prié­té pri­vée, au pre­mier chef celle de la terre. La figure sans nul doute la plus impor­tante pour lui reste Proudhon, qu’il consi­dère dans La Révolution comme « le plus grand de tous les socia­listes ». Précisément, le terme « socia­lisme » est domi­nant dans le registre lexi­cal employé par Landauer. L’anarchie, dit-il dans le dixième des douze articles de l’Alliance socialiste4, n’est « qu’un autre nom pour le socia­lisme, moins bon du fait de sa néga­ti­vi­té et de son équi­vo­ci­té par­ti­cu­liè­re­ment forte ». Or ce socia­lisme anar­chiste, sans nier en aucune façon les ques­tions éco­no­miques, est en grande par­tie cultu­rel. Là réside sa pre­mière spé­ci­fi­ci­té.

Pour Landauer, les grandes ins­ti­tu­tions de la moder­ni­té indus­trielle que sont l’État cen­tra­li­sé bureau­cra­tique et le capi­ta­lisme induisent des formes de vie col­lec­tive dénuées d’esprit. Elles ne consti­tuent pour l’essentiel que des néants que l’on prend pour des choses et ne réunissent le sépa­ré qu’en tant que sépa­ré (pour le dire à la façon de Debord). Leur fait défaut ce que le pen­seur nomme donc « esprit », l’un des concepts les plus dif­fi­ciles et exi­geants du texte. Pour en appro­cher la défi­ni­tion, on note­ra que « l’esprit est quelque chose qui vit de la même manière dans les cœurs et dans les corps ani­més des indi­vi­dus ; quelque chose qui jaillit de tous comme pro­prié­té fédé­ra­trice avec une néces­si­té natu­relle et les conduit tous à l’alliance. » Sans ce ciment com­mu­nau­taire, dont les germes résident dans les pro­fon­deurs de l’individualité se redé­cou­vrant liée fon­da­men­ta­le­ment à la com­mu­nau­té humaine, il n’est pas de socié­té viable : uni­que­ment ses contre­fa­çons, ses suc­cé­da­nés. Pour Landauer, lorsque l’es­prit fait défaut s’é­lève, depuis le vide ain­si creu­sé, son simu­lacre : l’État. En d’autres termes, une mise en com­mun for­cée, arti­fi­cielle, ne dis­po­sant d’au­cun élan authen­tique vers la com­mu­nau­té (que l’État repose sur la force, l’habitude de la sou­mis­sion ou un pré­ten­du assem­blage de liber­tés indi­vi­duelles en fonc­tion d’un contrat social, comme dans le mythe libé­ral, ne change rien à l’affaire).

Le révo­lu­tion­naire alle­mand fus­tige ici les formes de vie par­ta­gée appau­vries qu’il décèle dans son époque. Sa cri­tique du phi­lis­ti­nisme, autre­ment dit de l’individu obtus, aux inté­rêts prag­ma­tiques étroits, inca­pable d’élans spi­ri­tuels et esthé­tiques, quelle que soit sa classe sociale d’appartenance, retra­vaille à l’évidence des motifs nietz­schéens et retrouve les accents du dra­ma­turge Ibsen (on songe par exemple à sa pièce Un enne­mi du peuple, mon­tée en 1883, qui ins­pi­ra for­te­ment Emma Goldman). Cette cri­tique n’épargne per­sonne, depuis la bour­geoi­sie domi­nante jusqu’au pro­lé­ta­riat indus­triel. À ce sujet, cer­taines outrances incom­mo­de­ront sans doute quelques lec­teurs, mais il convient de rap­pe­ler qu’elles pro­cèdent du registre d’expression choi­si, celui de l’appel : une exhor­ta­tion puis­sante qui vise à pro­vo­quer un effet bou­le­ver­sant. Ainsi, sans pour autant exclure le voca­bu­laire de la conscience de classe, de la pau­vre­té et de la lutte orga­ni­sée contre l’exploitation, Landauer le subor­donne à celui du déclin cultu­rel des peuples, du mal­heur et de l’ennui au tra­vail, les­quels ne pour­ront être contrés que par le réveil de la volon­té d’incarner un idéal com­mu­nau­taire. D’où un ensemble de défi­ni­tions pro­pre­ment cultu­relles du socia­lisme, telles que celle-ci : le socia­lisme est un « mou­ve­ment de culture, une lutte pour la beau­té, la gran­deur et la plé­ni­tude des peuples ». C’est donc en visant l’idéal d’un mode de vie radi­ca­le­ment autre que celui qui, chaque jour, entre­tient le capi­ta­lisme, que la pos­si­bi­li­té d’une trans­for­ma­tion sociale res­te­ra ména­gée.

Landauer va cer­tai­ne­ment le plus loin dans ce sens dans ses adresses au pro­lé­ta­riat, dont la poten­tia­li­té polé­mique mérite d’être lon­gue­ment médi­tée : « Il n’y a de libé­ra­tion que pour ceux qui se mettent inté­rieu­re­ment et exté­rieu­re­ment en état de sor­tir du capi­ta­lisme, qui cessent de jouer un rôle et com­mencent à être des humains. » Position grosse de contro­verses, en effet. En pre­mier lieu face à tout dis­cours prô­nant la cen­tra­li­té de la lutte des classes, aujourd’hui comme hier. À l’époque de Landauer, le mar­xisme « ortho­doxe », celui de Karl Kautsky, est l’idéologie offi­cielle du SPD [Parti social-démo­crate d’Allemagne], le plus puis­sant par­ti socia­liste en Europe au sein de la IIe Internationale. Cette doc­trine, résu­mant les erre­ments d’une science inféo­dée à une acti­vi­té par­ti­sane, est sou­mise à un feu nour­ri tout au long de l’Appel. Les concep­tions de Landauer s’en retrouvent pré­ci­sées comme en creux, et avec elles celles de l’anarchisme dans son oppo­si­tion à la phi­lo­so­phie de l’histoire mar­xiste.

Le marxisme, une philosophie de l’inaction ?

La vigueur des cri­tiques adres­sées par Landauer au mar­xisme de son temps ne se com­prend véri­ta­ble­ment qu’à l’aune des bou­le­ver­se­ments sociaux et éco­no­miques endu­rés par l’Allemagne dans les 40 années pré­cé­dant la paru­tion de l’Appel. Sous l’impulsion du chan­ce­lier Bismarck, l’Allemagne passe rapi­de­ment d’un État agraire à un stade indus­triel avan­cé, sous l’effet d’une moder­ni­sa­tion accé­lé­rée des struc­tures éco­no­miques. L’urbanisation explose, la mar­chan­di­sa­tion gagne de plus en plus de ter­rain, les inéga­li­tés de richesse se creusent, entraî­nant la dégra­da­tion des condi­tions de vie des classes pauvres. Dans ce contexte, alors que des auteurs comme Ferdinand Tönnies (Communauté et Société, 1887) ou Georg Simmel (Philosophie de l’argent, 1900) s’intéressent à ce qu’une civi­li­sa­tion méca­nique féti­chi­sant l’argent fait aux rap­ports humains (voire à l’« âme » humaine), la cri­tique majo­ri­taire à l’époque reste por­tée par la social-démo­cra­tie d’inspiration mar­xiste, dont Karl Kautsky est l’idéologue prin­ci­pal. Interprétation clé en main du mar­xisme (en dépit de la cri­tique interne éma­nant du cou­rant révi­sion­niste por­té par Eduard Bernstein), le pro­gramme socia­liste pro­pose à ses adhé­rents une vision du monde fon­dée sur l’antagonisme de classes et l’approfondissement his­to­rique des contra­dic­tions du capi­ta­lisme sous l’effet du déve­lop­pe­ment des moyens de pro­duc­tion.

Face à cette stra­té­gie d’attente (la révo­lu­tion n’adviendra que lorsque les condi­tions sociales et éco­no­miques seront mûres, tous les tra­vailleurs se tenant alors en masse sur la même ligne de front), Landauer n’a pas de mots assez durs. On pour­rait se conten­ter ici de quelques-unes de ses plus cin­glantes impré­ca­tions et rejouer le vieux motif de l’opposition entre anar­chisme et mar­xisme. Le mar­xisme serait, dit-il, « le sens phi­lis­tin éri­gé en sys­tème », la « peste de notre temps » et la « malé­dic­tion du mou­ve­ment socia­liste ». Ou encore la « fleur de papier sur la ronce ado­rée du capi­ta­lisme ». Marx lui-même ne sort pas indemne de tels feux, tan­cé pour sa fas­ci­na­tion à l’égard du pro­grès tech­nique : « Les vieilles femmes pro­phé­tisent à par­tir du marc de café. Karl Marx pro­phé­ti­sait à par­tir de la vapeur. » Mais il y a plus. En réa­li­té, expri­mer ce que le socia­lisme ne devrait pas être per­met à Landauer de pré­ci­ser sa propre concep­tion. Il ne s’agira cer­tai­ne­ment pas, comme dans les théo­ries des stades de l’Histoire, de s’en remettre à un quel­conque déter­mi­nisme lais­sant libre cours à la des­truc­tion des ves­tiges du pas­sé sous le rou­leau com­pres­seur du pro­grès des forces pro­duc­tives. Comme si, par une magie quel­conque, devait se for­mer ain­si la base maté­rielle du socia­lisme. À l’inverse, montre Landauer, un mou­ve­ment pro­fon­dé­ment sou­cieux du sort des tra­vailleurs devrait les exhor­ter non pas à s’immerger plus avant encore dans l’antagonisme de classes (en deman­dant des droits, de meilleurs salaires, des condi­tions de tra­vail pro­té­gées par l’État social), mais bel et bien à ces­ser de se pen­ser et de se vivre seule­ment en tant que tra­vailleurs.

On touche ici au point le plus dif­fi­cile, et sans doute le plus pas­sion­nant, du dis­cours de Landauer : les luttes syn­di­cales, les reven­di­ca­tions qui s’y font jour, s’avèrent abso­lu­ment néces­saires et sont sou­vent défen­dues d’une façon héroïque émi­nem­ment res­pec­table, dit-il. Pourtant, « tout cela ne conduit jamais qu’à faire tour­ner en rond dans les cercles contrai­gnants du capi­ta­lisme ; cela ne peut jamais qu’approfondir le fonc­tion­ne­ment de la pro­duc­tion capi­ta­liste, jamais en faire sor­tir. » Actions syn­di­cales, grèves, mani­fes­ta­tions pour des hausses de salaire : tout cela peut être incar­né avec bra­voure par des tra­vailleurs, des délé­gués sin­cères et com­ba­tifs ou encore des « cols blancs » en voie de pré­ca­ri­sa­tion, dont le rôle au sein des ins­ti­tu­tions du capi­ta­lisme demeure tou­te­fois vil. À la lec­ture de tels déve­lop­pe­ments, il est dif­fi­cile de résis­ter à leur actua­li­sa­tion sau­vage, si l’on songe aux reven­di­ca­tions les plus com­munes du mou­ve­ment contre la réforme des retraites : taxa­tion des reve­nus finan­ciers, relance de l’emploi pour pré­ser­ver le « pou­voir d’achat », modi­fi­ca­tions du mode de coti­sa­tion. Le pro­blème, d’un point de vue lan­daue­rien, tient à ce qu’en fai­sant dépendre le finan­ce­ment des pen­sions de retraite sur les gains de pro­duc­ti­vi­té, on enté­rine l’aliénation sub­jec­tive, la dépos­ses­sion des métiers et la des­truc­tion des milieux néces­saires au déve­lop­pe­ment de la croissance5.

Éloge des syn­di­cats se por­tant au secours de l’État social, à l’intérieur du cadre. Mais appel réso­lu à sor­tir du cadre en sapant la sou­mis­sion aux idoles éco­no­miques, en pre­mier lieu le fétiche-argent, le « sens deve­nu insen­sé de notre vie ». Dans ces pages, Landauer semble arti­cu­ler avec une éton­nante acui­té un dis­cours que les théo­ri­ciens du cou­rant de la cri­tique de la valeur6 (Robert Kurz, Anselm Jappe) repren­dront à par­tir des années 1990, en pré­sen­tant quant à eux comme tout à fait nova­trice une lec­ture d’un Marx « éso­té­rique » (cri­tique du féti­chisme de la mar­chan­dise et de la for­ma­tion de la valeur par le tra­vail abs­trait) contre un Marx « exo­té­rique » (phi­lo­sophe déter­mi­niste des stades de l’Histoire et de la lutte des classes). Ce cou­rant cri­tique ne dit en effet pas autre chose : dans une socié­té capi­ta­liste plei­ne­ment déve­lop­pée, la lutte des classes ne se déroule pas entre une caté­go­rie d’individus pro­prié­taires du capi­tal et une autre située en dehors du capi­tal. En réa­li­té, le capi­tal devient un rap­port social dans lequel tout le monde ou presque par­ti­cipe de la trans­for­ma­tion glo­bale du tra­vail en argent, puis en capi­tal accu­mu­lé. Si les rôles sont dif­fé­rents, il n’y a pas, aux yeux de Kurz par exemple7, de dif­fé­rence fon­da­men­tale entre les capi­ta­listes, que Marx appelle les « sous-offi­ciers » du capi­tal, et les ouvriers, qui trouvent éga­le­ment leur inté­rêt à la repro­duc­tion de ce sys­tème.

Si Landauer appelle les pro­lé­taires de son temps à res­ter cohé­rents dans leurs reven­di­ca­tions pour de plus hauts salaires, c’est qu’il y voit une contra­dic­tion rela­ti­ve­ment à la cri­tique du capi­ta­lisme. Encore une fois, la lutte pour de meilleurs reve­nus, autre­ment dit pour un par­tage plus équi­table de la survaleur8, est tout à fait légi­time à l’intérieur du capi­ta­lisme. Néanmoins, elle ne conduit pas au-delà, pour la simple et bonne rai­son que les ouvriers qui récla­me­raient d’être mieux trai­tés en tant que pro­duc­teurs se vole­raient eux-mêmes en tant que consom­ma­teurs : la hausse des salaires entraî­ne­rait un ren­ché­ris­se­ment du prix des mar­chan­dises. En réa­li­té, seule la com­bi­nai­son d’une pres­sion syn­di­cale pour aug­men­ter les salaires et de grou­pe­ments de consom­ma­teurs réunis en coopé­ra­tives serait en mesure de mettre en dif­fi­cul­té le sys­tème capi­ta­liste. Comme Kropotkine avant lui9 mais sur des bases concep­tuelles dif­fé­rentes, mar­quées notam­ment par la volon­té de réadap­ter les ins­ti­tu­tions prou­dho­niennes (banque d’échange, cré­dit gra­tuit) à son époque, Landauer pense l’économie depuis la consom­ma­tion. Les com­mu­nau­tés doivent se res­sai­sir du sens de leur tra­vail (car pour l’auteur il n’est pas de socia­lisme conce­vable sans tra­vail, au sens de « faire avec les mains »), et le faire en fonc­tion de leurs besoins. Dans cette mesure, le mou­ve­ment des coopé­ra­tives a éga­le­ment pour charge d’amorcer un tour­nant cultu­rel en ne « tra­vaillant plus pour l’inauthentique, pour le pro­fit et son mar­ché, mais pour le besoin humain authen­tique, et lorsque la rela­tion authen­tique et sous-jacente entre besoin et tra­vail, la rela­tion entre la faim et les mains, est réta­blie ».

On lais­se­ra au lec­teur le soin de décou­vrir sur tous ces points des pages denses et com­plexes. Deux points cru­ciaux méritent néan­moins d’être sou­li­gnés. Par ce chan­ge­ment d’accent depuis la pro­duc­tion vers la consom­ma­tion, Landauer est conduit à révi­ser fon­da­men­ta­le­ment le sens attri­bué à la notion de capi­tal. Cessant de se loger dans la seule sphère de la pro­duc­tion, le capi­tal s’étend à la cir­cu­la­tion et à la consom­ma­tion. Il devrait ain­si lui-même consti­tuer l’esprit au sein duquel le tra­vail prend sens, au lieu d’être mécom­pris sous la forme d’un fétiche, le « fétiche-argent ». Dire cela, c’est pour Landauer repla­cer au centre du socia­lisme la ques­tion de la pos­ses­sion de la terre, en sub­sti­tuant le tra­vail dans la joie sur une terre nôtre à la contrainte au tra­vail sur une terre acca­pa­rée par un pro­prié­taire. Affirmation fon­da­men­tale, qui montre com­bien l’économie ne sau­rait se sous­traire sans funestes consé­quences à son fon­de­ment phy­sique (aux mor­ceaux de nature phy­sique rete­nus et pos­sé­dés en com­mun), au risque de se trans­for­mer en pure spé­cu­la­tion abs­traite, dépen­dante de néants que l’on prend pour des choses. La lutte pour le socia­lisme est donc lutte pour le fon­cier. Autrement dit, en des termes qui réac­tivent l’opposition tra­di­tion­nelle entre anar­chisme et mar­xisme sur la ques­tion pay­sanne, la ques­tion sociale est pour Landauer une ques­tion agraire. Au slo­gan de la révo­lu­tion mexi­caine — qu’il suit avec inté­rêt — « Terre et Liberté », le révo­lu­tion­naire alle­mand ajoute sa vision cultu­relle : « Terre et Esprit ! » sera le cri de ral­lie­ment socia­liste.

Il est par ailleurs clair qu’en ren­ver­sant le sens de l’économie et en repar­tant de la néces­si­té de tra­vailler pour des besoins, on se situe dans une pers­pec­tive qui n’a plus rien de pro­gres­siste, si l’on admet comme Landauer que cette « pour­suite neu­ras­thé­nique et essouf­flée du nou­veau pour le nou­veau » que consti­tue le pro­grès est le plus sûr indice de l’inculture qui se répand. Le socia­lisme ain­si pré­sen­té gar­de­ra alors néces­sai­re­ment ses dis­tances à l’égard du déve­lop­pe­ment tech­nique ser­vant une pro­duc­tion de masse sans fin assi­gnable, et sur­tout en grande par­tie inutile. En de remar­quables pas­sages, l’auteur montre à quel point la ratio­na­li­té capi­ta­liste du « tou­jours plus » se confond avec une ratio­na­li­té tech­nique qui culmine en un mons­trueux « auto-engen­dre­ment » de la tech­nique (on ne peut que son­ger à Jacques Ellul à la lec­ture de ces lignes) — enser­rant tout autant les ouvriers que les capi­ta­listes dans sa logique absurde. En ce sens, il n’est pro­ba­ble­ment pas erro­né de voir en Landauer un ins­pi­ra­teur pos­sible pour les thèses les plus radi­cales du cou­rant de la décroissance10.

L’Appel au socia­lisme doit en défi­ni­tive être lu comme un appel à com­men­cer le socia­lisme ici et main­te­nant, à la mesure des pos­si­bi­li­tés de cha­cun, et après s’être assu­ré aupa­ra­vant de l’égale prise de conscience, chez tous les indi­vi­dus concer­nés, de la néces­si­té de rompre avec le déclin cultu­rel et l’esclavage éco­no­mique. Face à l’attentisme mar­xiste, se mani­feste donc un socia­lisme de la volon­té, dont Landauer n’ignore en rien les dif­fi­cul­tés de mise en œuvre, tout en ne renon­çant jamais à l’idéal de trans­for­ma­tion sociale. À ses yeux, le socia­lisme est tout à la fois pos­sible et impos­sible par­tout et en toute époque. Il res­te­ra dans tous les cas impos­sible sans une réso­lu­tion de faire séces­sion, sur le mode de l’expérimentation. Landauer, auteur révo­lu­tion­naire s’il en est, n’attend rien des révo­lu­tion­naires pro­fes­sion­nels. Ce ne sont pas les révo­lu­tion­naires qui font les révo­lu­tions, mais les situa­tions cri­tiques. Lorsque des ins­ti­tu­tions dénuées d’esprit se voient ren­dues à leur ina­ni­té, alors seule­ment se forment des natu­rels révo­lu­tion­naires. Ainsi le socia­lisme cultu­rel et com­mu­nau­taire de Landauer est-il fon­dé sur la for­ma­tion de com­mu­nau­tés par la sépa­ra­tion, où seront ména­gés de nou­veaux rap­ports humains à l’opposé des méca­nismes d’aliénation capi­ta­liste, du cen­tra­lisme poli­tique et de la bureau­cra­tie.

Les coopé­ra­tives de consom­ma­tion fédé­rées, les expé­riences de mon­naie fon­dante pro­mues par l’économiste Silvio Gesell (bâties sur le prin­cipe d’une déva­lua­tion de l’argent dès lors qu’il ne cir­cule pas, afin d’éviter thé­sau­ri­sa­tion et spé­cu­la­tion), les banques d’échange, la reprise de terres pos­sé­dées en com­mun afin de tra­vailler en fonc­tion des besoins, par la sym­biose entre acti­vi­té indus­trielle et acti­vi­té agri­cole : tout un registre d’expérimentations sociales est concrè­te­ment pré­sen­té dans le texte prin­ci­pal de l’Appel et les trois tracts qui le suivent, afin de don­ner forme à une éco­no­mie morale plu­tôt que pure­ment mar­chande. Autrement dit, à un nou­vel esprit social. On pour­ra néan­moins se deman­der com­ment de tels rap­ports, noués dans la sépa­ra­tion à petite échelle, pour­raient avoir valeur d’exemple et faire retour vers de plus larges com­mu­nau­tés. Comment pour­raient-ils deve­nir les pre­mières pierres d’une « com­mune de com­munes de com­munes » au lieu de s’achever dans un repli indi­vi­dua­liste, à l’image de cer­taines ten­dances sur­vi­va­listes de notre époque ?

C’est à ce point que joue à plein la dimen­sion mys­tique (pui­sée chez Maître Eckhart) et inac­tuelle (au sens où elle se meut à contre­temps et contre son temps) de la pen­sée de Landauer. Si les implan­ta­tions com­mu­nau­taires doivent revê­tir une valeur d’exemple et pro­cu­rer un savoir qui « trans­porte avec lui l’envie, la pas­sion et l’imitation », c’est parce qu’en son fond, lorsqu’il s’est déta­ché de la gangue des ins­ti­tu­tions décli­nantes et du rôle qu’il est cen­sé jouer en leur sein (un rôle de rouage), l’individu se ral­lie à la com­mu­nau­té elle-même : « À par­tir du carac­tère humain de l’individu, l’humanité reçoit son exis­tence authen­tique, tout comme le carac­tère humain de l’individu sin­gu­lier n’est que l’héritage des lignées infi­nies du pas­sé et de toutes leurs rela­tions réci­proques. » Ce qui signi­fie, selon un énième para­doxe tem­po­rel, que le socia­lisme à venir ne sera jamais que la reprise dans la dif­fé­rence d’institutions com­mu­nau­taires anciennes (les com­mu­nau­tés de foi jurée du Moyen Âge, l’obsh­chi­na russe, la marche vil­la­geoise alle­mande, l’all­mend suisse11), ces mêmes ins­ti­tu­tions que la concep­tion maté­ria­liste de l’Histoire a sans cesse reje­tées comme des mani­fes­ta­tions d’arriération, au lieu d’y trou­ver les « germes et les cris­taux de vie de la culture socia­liste qui vient ».

Habitants des villes ou des cam­pagnes, tra­vailleurs de l’industrie ou pay­sans, artistes et intel­lec­tuels : à toutes celles et ceux qui déses­pèrent de ce monde-ci et du peuple, l’Appel au socia­lisme conti­nue de s’a­dres­ser. Ce texte majeur oscille entre la des­truc­tion de toute illu­sion conso­lante et un élan joyeux vers l’idéal d’une liber­té réa­li­sée en com­mun. En cer­tains pas­sages pro­vo­ca­teurs (rédi­gés dans une langue bio­lo­gi­sante dou­teuse), Landauer assume, dès 1911, que, par rap­port à d’autres époques his­to­riques, « nous sommes le peuple de la déca­dence, au sein duquel les pion­niers et les pré­cur­seurs sont dégoû­tés de la vio­lence imbé­cile, de l’abandon et de l’isolement infa­mants des êtres humains sin­gu­liers ». Mais, dans le même temps, à ce pro­fond déses­poir social et cultu­rel se mêle l’enthousiasme le plus exal­té pour les com­men­ce­ments qui, tou­jours petits au début, auront valeur de pré­cur­seurs et met­tront le plus de gens pos­sible en mou­ve­ment afin de vivre un autre genre de vie. Typique de ce balan­ce­ment, un pas­sage du texte laisse entendre que le com­men­ce­ment de l’humanité mon­dia­li­sée auquel assiste le révo­lu­tion­naire alle­mand pour­rait aus­si bien signer sa fin. À l’heure où les dis­cours sur l’effondrement ont le vent en poupe et pro­posent, majo­ri­tai­re­ment, d’apprendre à mou­rir à l’ère de l’Anthropocène (comme l’exprime le titre du best-sel­ler outre-Atlantique du vété­ran de la guerre d’Irak Roy Scranton12, l’Appel au socia­lisme se pose là encore en via­tique : si effec­ti­ve­ment « aucune époque n’a eu plus dan­ge­reu­se­ment sous les yeux ce que l’on se plaît à appe­ler la fin du monde », alors, montre Landauer, il faut rétor­quer que « nous ne le savons pas et pour cette rai­son, nous savons que l’essai est notre tâche ».

Ce que le tra­duc­teur Jean-Christophe Angaut a résu­mé ain­si dans un article récent pré­sen­tant le socia­lisme cultu­rel et com­mu­nau­taire de Landauer : « Dire qu’il n’y a rien à attendre de l’Histoire, ce n’est pas seule­ment révo­quer la ten­ta­tion de s’en remettre à l’Histoire, c’est aus­si ne pas abdi­quer devant le catas­tro­phisme ambiant13. »

Notes:

  1. que les édi­tions La Lenteur ont excel­lem­ment accom­pli à l’aide du tra­vail de Jean-Christophe Angaut et Anatole Lucet, assis­tés par Aurélien Berlan.↑
  2. Anatole Lucet, Communauté et Révolution chez Gustav Landauer, ENS de Lyon, 2018.↑
  3. On dis­po­sait ain­si, chez Sulliver, de l’essai La Révolution (1907) et de deux recueils parus aux édi­tions du Sandre, La Communauté par le retrait et Un appel aux poètes — ces der­niers ayant le mérite d’exister en dépit d’une tra­duc­tion très approxi­ma­tive. Surtout, récem­ment, un regain d’intérêt pour le par­cours et l’œuvre de Landauer s’est mani­fes­té par la paru­tion de l’excellent volume Gustav Landauer, un anar­chiste de l’envers, coédi­té en 2018 par les édi­tions de l’Éclat et la revue À contre­temps, qui mêlait études sur Landauer et tra­duc­tions ori­gi­nales magis­tra­le­ment menées par Gaël Cheptou.↑
  4. Un texte repro­duit en fin de volume dans la pré­sente édi­tion.↑
  5. Ce qu’avaient du reste déjà vu Matthieu Amiech et Julien Mattern lorsqu’ils écri­vaient en 2004 Le Cauchemar de Don Quichotte : un livre qui, dans ses grandes lignes, n’a mal­heu­reu­se­ment pas pris une ride.↑
  6. La cri­tique de la valeur, ou wert­kri­tik, entend aller au-delà de Marx en ce qui concerne la cri­tique de l’é­co­no­mie capi­ta­liste. Ce cou­rant consi­dère le capi­ta­lisme non plus seule­ment comme un rap­port social mais comme « une forme his­to­rique de féti­chisme ». L’acteur cen­tral du capi­ta­lisme y est le capi­tal lui-même (et non le pro­lé­ta­riat ou la bour­geoi­sie), que nos rap­ports sociaux ali­mentent. Il importe dès lors non plus de libé­rer le tra­vail du capi­tal, tenu pour un « fait social total », mais de se libé­rer du tra­vail [ndlr].↑
  7. Voir la tra­duc­tion récente de La Substance du capi­tal, L’Échappée, 2019.↑
  8. Ou plus-value [ndlr].↑
  9. Voir Pierre Kropotkine, Agissez par vous-mêmes, Nada, 2019.↑
  10. Voir le texte de pré­sen­ta­tion sur Landauer rédi­gé dans cette pers­pec­tive par Anatole Lucet, dans l’ouvrage Aux ori­gines de la décrois­sance, L’Échappée, Le pas de côté, Écosociété, 2017.↑
  11. Un « all­mend » désigne, pour la Suisse, une terre com­mu­nale, exploi­tée col­lec­ti­ve­ment par des pay­sans [Ndlr].↑
  12. Learning to Die in the Anthropocene : Reflections on the End of a Civilization, City Lights Publishers, 2016.↑
  13. Jean-Christophe Angaut, « Le socia­lisme cultu­rel et com­mu­nau­taire de Gustav Landauer », Actuel Marx, n° 66, août 2019, p. 114.↑

 

Gustav Landauer sur Résistance 71 :

Gustav Landauer et la société organique

= = =

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir !

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

+

4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

 


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Changement de paradigme politique : « Appel au socialisme » de Gustav Landauer enfin traduit de l’allemand, à lire et diffuser sans modération…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, gilets jaunes, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 22 novembre 2019 by Résistance 71

Le livre cité dans cet entretien de décembre 2018, « Appel au socialisme » de Gustav Landauer (1ère édition 1911), est maintenant disponible au public francophone. Il y a plusieurs années, nous avions traduit de larges extraits de ce texte, mais nous l’avions fait depuis sa version anglaise. Jean-Christophe Angaut et Anatole Lucet, tous deux de Normale Sup Lyon, l’ont fait quant à eux de la meilleure manière qui soit: depuis la version originale allemande.
Notre motivation à rendre accessible ce grand texte de Landauer au public francophone provient du fait que nous pensons tout simplement qu’il est sans aucun doute un des textes politiques les plus importants à connaître et divulguer pour emprunter le véritable chemin de l’émancipation politico-sociale définitive. Nous nous sommes beaucoup inspirés de la pensée de Landauer, grand penseur et acteur politique du XXème siècle et notre « Manifeste pour la société des sociétés » (2017) lui rend un hommage non voilé.
Nous conseillons grandement la lecture complète de cet ouvrage incontournable et remercions Angaut et Lucet d’avoir entrepris cette œuvre essentielle pour le bien commun. Puisse la pensée de Landauer influencer le plus de gens possibles en cette période Gilets Jaunes.
~ Résistance 71 ~

 


« Appel au socialisme »
en français

 

Gustav Landauer et l’esprit du socialisme

 

Entretien avec les traducteurs d’”Appel au socialisme”, 1911

Pages de Gauche

 

Décembre 2018

 

Source:

https://pagesdegauche.ch/entretien-landauer-et-lesprit-du-socialisme%EF%BB%BF/

 

Peu connue des francophones, la pensée de l’anarchiste allemand Gustav Landauer mérite d’être redécouverte par celles et ceux qui ne conçoivent pas que le socialisme puisse advenir autrement que « par en bas ». Entretien avec Jean-Christophe Angaut et Anatole Lucet, auteurs d’une nouvelle traduction de son Appel au socialisme à paraître prochainement aux éditions de La lenteur.

Quel a été le parcours de Gustav Landauer ?

La vie de Gustav Landauer (1870-1919) est exactement contemporaine de l’Empire allemand. Issu d’une famille de commerçants juifs non pratiquants du Sud de l’Allemagne, il s’insurge dès l’adolescence contre une société bourgeoise sclérosée, étroite d’esprit et empreinte de logiques marchandes froidement calculatrices. Cette insurrection de l’esprit se transforme vite chez lui en un activisme politique effréné : après des études de philologie et de philosophie, il découvre le socialisme lors de son arrivée à Berlin. Âgé d’à peine vingt ans, il prend fait et cause pour un socialisme libertaire et s’engage auprès de ceux qui contestent le socialisme d’État prôné par le principal parti marxiste d’Europe : le Parti social-démocrate allemand (SPD).

En quelques années, Landauer est considéré par la police comme « l’agitateur le plus important du mouvement révolutionnaire radical en Allemagne ». Condamné à plusieurs séjours en prison du fait de son activité subversive, il est banni des universités. Son activité intellectuelle se déploie alors dans la somme d’articles qu’il rédige dans la presse anarchiste de son temps, notamment dans le journal Der Sozialist dont il prend rapidement la direction. Tout en participant aux Congrès socialistes internationaux et en prenant part aux grands mouvements de grève de cette époque, Landauer s’associe à la création d’un théâtre populaire (la « Neue freie Volksbühne ») et de la première coopérative de consommateurs berlinoise en 1895.

L’un de traits constants de son activité consiste à faire émerger chez ses contemporains cet « esprit » de solidarité qu’il conçoit comme le ressort de la communauté humaine et qui est mis à mal dans la période d’atomisation qu’il traverse et les succès d’une conception matérialiste du monde et de l’histoire.

Dépité par le peu de succès que rencontrent ses initiatives, il renonce à la fin des années 1890 à cette première phase d’activisme, et se concentre – notamment lors d’un autre séjour en prison – sur des travaux de traduction. Il traduit des anarchistes (Kropotkine, Proudhon, Bakounine, Reclus) mais aussi La Boétie, Oscar Wilde ou le mystique maître Eckhart. Il cherche dans les divers textes qu’il étudie cet appel à la communauté, indirect et profond, qui contribuera à modeler son « socialisme culturel » au cours des années suivantes. En 1907, lorsque paraît son ouvrage La révolution, Landauer œuvre à la fondation de l’Alliance socialiste (sozialistischer Bund), une fédération de groupes autonomes dont la vocation est de poser les premières bases de cette « société des sociétés » à laquelle il aspire. Modèle horizontal et décentralisé, la fédération se rassemble autour du journal Der Sozialist. Lors de son apogée, elle comprend une quinzaine de groupes de dix à vingt membres chacun.

En raison de son hostilité à la politique comme quelque chose mis en œuvre par l’État ou en vue de conquérir le pouvoir d’État, Landauer a qualifié sa propre activité d’ « antipolitique ». Il n’en est pas moins resté un activiste invétéré de la communauté, tâchant à travers toutes ses réalisations de faire naître chez ses contemporains cette aspiration effective à la création de nouveaux rapports.

Comment Landauer envisage-t-il le socialisme ?

Dès ses premiers écrits, Landauer se réclame du socialisme autant que de l’anarchisme (terme auquel il reproche cependant « sa négativité et de son équivocité particulièrement forte »), notions qu’il emploie comme des synonymes. Il rejette autant le socialisme du SPD (qui lutte pour conquérir des électeurs et attend l’effondrement du capitalisme sous l’effet de ses contradictions internes) que la « stratégie des attentats » brièvement adoptée par quelques anarchistes à cette époque. À une compréhension limitée de la « propagande par le fait », il substitue un « socialisme de réalisation » et de commencements. Landauer pense que « le socialisme n’adviendra pas du tout si vous ne le créez pas ». D’où l’idée de commencer, ici et maintenant, à créer de nouveaux rapports entre les êtres humains au sein de petites communes qu’il conçoit comme autant de cellules et de préfigurations du socialisme.

Comment définir cet « esprit de justice » dont Landauer fait découler le processus révolutionnaire ?

Contrairement aux théoriciens marxistes de son époque, Landauer ne pense pas qu’il soit nécessaire d’attendre que « les conditions soient mûres » pour qu’advienne une révolution, ni que celle-ci doive être mise en œuvre par le prolétariat industriel. Il faut en revanche qu’un nombre suffisant d’êtres humains se rassemble autour d’une aspiration commune à créer de nouveaux rapports sociaux, à remplacer les vieilles appartenances sclérosées par des liens plus authentiques, parce que directement nourris par leurs volontés respectives d’habiter le monde ensemble. Il donne le nom d’ « esprit (Geist) » à cette aspiration, présente en chacun, à faire communauté. Mais dans une période comme celle qu’il traverse, marquée par le règne de la séparation, l’esprit est comme sclérosé et étouffé par une multitude de structures fossiles qui font tenir les êtres humains d’une manière artificielle et les empêche de reconstruire de nouveaux rapports (l’État est par excellence l’un de ces substituts de l’esprit). Il faut alors compter sur la voix de ceux qui sentent encore en eux l’esprit de communauté pour le faire resurgir chez les autres, par leur parole et par leur exemple en montrant que d’autres rapports sont possibles et désirables.

Pourquoi traduire Landauer aujourd’hui ? Quelle actualité sa pensée garde-t-elle cent ans après sa mort ?

Il s’agit d’abord pour nous de rendre justice à cette figure centrale de la vie intellectuelle allemande, qu’on résume trop souvent à son martyre lors de l’écrasement de la République des conseils de Bavière en 1919 (il fut assassiné par les mêmes corps-francs qui avaient mis à mort Rosa Luxembourg). Cette focalisation sur les derniers instants de sa vie et sur sa participation à un éphémère gouvernement révolutionnaire (que certains ont vue comme un renoncement) a conduit à négliger cet Appel au socialisme qui est la justification théorique principale de son engagement. Il s’agit d’un texte important pour les critiques qu’il formule du socialisme et du marxisme de son époque, mais aussi pour les propositions qu’il avance.

Notre contexte n’est évidemment plus celui de ce texte publié en 1911. Néanmoins, qu’il s’agisse des mouvements de réappropriation d’espaces mobilisés par de « grands projets inutiles et imposés », de la grande vague de « retour au local » et de la recherche de nouveaux rapports de proximité, des contestations actuelles de la mécanisation du monde et de sa rationalisation par l’emprise croissante de la technologie, ces défis de notre temps résonnent avec sa réflexion. De même, son œuvre peut nous inspirer pour comprendre les prétendus « replis communautaires », ou pour donner un sens positif aux manifestations de défiance vis-à-vis des grandes institutions politiques et économiques de notre époque.Traduire ce texte majeur de Landauer, c’est donner accès à un auteur encore peu connu et dont la pensée peut nourrir les luttes du jour. Nous aurons l’occasion d’en reparler à l’occasion du colloque international que nous organisons à Lyon du 6 au 8 juin 2019, et aussi de la parution prochaine de cette traduction aux éditions La Lenteur.

Note de R71: Le livre est maintenant disponible. Voir ici

 


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Lecture complémentaire:

vie_et_oeuvre_gustav_landauer

 

 

 

Éducation politique: Colloque sur Gustav Landauer à Normale Sup Lyon du 6 au 8 juin 2019…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, documentaire, gilets jaunes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 27 mai 2019 by Résistance 71

“Le socialisme vient des siècles et des millénaires précédents. Le socialiste englobe toute la société et son passé, sent et sait d’où nous venons et ensuite détermine où nous allons.” (Gustav Landauer)

Note de Résistance 71: Notre « Manifeste par la société des sociétés » (octobre 2017) est un hommage direct à la pensée et à l’œuvre de Gustav Landauer que nous considérons comme un des plus grands penseurs et activistes anarchistes de l’histoire de la lutte sociale, un esprit qui nous influence grandement dans notre démarche politique.
Nous souhaitons le plus grand succès à ce colloque lyonnais pour le centenaire de son assassinat dans une obscure cour de prison bavaroise par la réaction à la révolution des conseils de Bavière. Gustav Landauer se doit d’être plus connu et ses idées mises en pratique pour l’avènement d’une société des sociétés, seul avenir viable et seule voie de la réalisation de notre humanité…

 

Gustav Landauer, philosophe et révolutionnaire (1870-1919)

 

Anatole Lucet & Jean-Christophe Angaut

ENS (Normale Sup) Lyon
Site Descartes

 

Colloque International du 6 au 8 juin 2019

 

Mai 2019

 

Source: https://landauer2019.sciencesconf.org

 

Du 6 au 8 juin 2019 se tiendra à l’ENS de Lyon le premier colloque international en France à aborder la figure de Gustav Landauer, philosophe et révolutionnaire allemand (1870-1919).

Considéré en son temps comme « l’agitateur le plus important du mouvement révolutionnaire radical » en Allemagne, le philosophe et activiste anarchiste Gustav Landauer (1870-1919) bénéficie aujourd’hui d’un vif regain d’intérêt. Un siècle après son assassinat, ce colloque international entend rendre compte de ce renouveau. 

Anarchiste atypique, Landauer a élaboré sa pensée de la communauté à l’intersection de traditions politiques, philosophiques et littéraires variées. Sa prolifique activité rédactionnelle et la quantité d’expérimentations communautaires auxquelles il prit part firent de Landauer une figure incontournable pour celles et ceux qui voulurent proposer une alternative au régime politique en place sans se conformer à la voie marxiste, prédominante dans un paysage politique marqué par l’ascension de la social-démocratie. Par les thématiques qu’elle aborde, et par-delà les différences évidentes de contexte, il n’est pas impossible que son œuvre puisse constituer une source d’inspiration pour le présent.

Ce colloque a pour ambition d’ouvrir un espace d’échanges sur l’œuvre de Landauer, ses sources, sa réception et son actualité, tant d’un point de vue théorique que pratique. Il sera également l’occasion de rendre compte de l’état actuel de la recherche, dans des champs aussi divers que la philosophie, l’histoire des idées, les théories de la religion, la littérature, la linguistique, la sociologie ou les sciences politiques.

L’entrée est ouverte à toutes et à tous, dans la limite des places disponibles (aucune inscription requise). Le programme complet et les informations pratiques sont disponibles sur le site du colloque : https://landauer2019.sciencesconf.org/

N’hésitez pas à faire circuler cette information.

Bien cordialement,

Anatole Lucet et Jean-Christophe Angaut

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Pour en savoir un peu plus avant le colloque et de manière générale:

vie_et_oeuvre_gustav_landauer

Appel au Socialisme Gustav Landauer

 

Appel à communication de l’École Normale Supérieure de Lyon pour un colloque sur le philosophe anarchiste allemand Gustav Landauer (6 ~ 8 juin 2019)

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Actualité de Gustav Landauer (1870 – 1919), philosophe et révolutionnaire

 

Anatole Lucet

Jean-Christophe Angaut

 

Ecole Normale Supérieure de Lyon

 

Février 2019

 

Site internet: Actualité Gustav Landauer 2019

 

Appel à Communication

Considéré en son temps comme « l’agitateur le plus important du mouvement révolutionnaire radical » en Allemagne, le philosophe et activiste anarchiste Gustav Landauer (1870-1919) bénéficie aujourd’hui d’un vif regain d’intérêt. Un siècle après son assassinat, ce colloque international – le premier organisé en France à son propos – entend rendre compte de ce renouveau. Grâce à plusieurs projets éditoriaux de grande ampleur (œuvres choisies, correspondance complète, traductions), les textes de Landauer sont accessibles dans un nombre croissant de pays et il est maintenant possible de prendre la mesure de la richesse d’une œuvre que l’on n’a longtemps connue que d’une manière fragmentaire.

Anarchiste atypique, Landauer a élaboré sa pensée de la communauté à l’intersection de traditions politiques, philosophiques et littéraires variées. Sa prolifique activité rédactionnelle et la quantité d’expérimentations communautaires auxquelles il prit part firent de Landauer une figure incontournable pour celles et ceux qui voulurent proposer une alternative au régime politique en place sans se conformer à la voie marxiste, prédominante dans un paysage politique marqué par l’ascension de la social-démocratie. Par les thématiques qu’elle aborde, et par-delà les différences évidentes de contexte, il n’est pas impossible que son œuvre puisse constituer une source d’inspiration pour le présent.

Ce colloque a pour ambition d’ouvrir un espace d’échanges sur l’œuvre de Landauer, ses sources, sa réception et son actualité, tant d’un point de vue théorique que pratique. Il sera également l’occasion de rendre compte de l’état actuel de la recherche, dans des champs aussi divers que la philosophie, l’histoire des idées, les théories de la religion, la littérature, la linguistique, la sociologie ou les sciences politiques.

Les contributions venues hors du monde académique sont également les bienvenues. La langue principale du colloque est le français, mais des propositions en anglais (éventuellement en allemand) sont possibles. Des traductions seront mises en place pour permettre à toutes et à tous de prendre part aux discussions.

Le colloque se tiendra du 6 au 8 juin 2019 à l’ENS de Lyon.

Les propositions de contribution (2500 signes au maximum) sont à adresser avant le 20 février 2019 à :

Jean-Christophe Angaut jean-christophe.angaut@ens-lyon.fr

Anatole Lucet anatole.lucet@ens-lyon.fr

La liste des contributeurs sera arrêtée au 1er mars 2019.

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Note de Résistance 71: Nous pouvons dire que bien que les sources ayant servi à la réflexion, analyse et rédaction de notre « Manifeste pour la société des sociétés » (Octobre 2017) soient en provenance des domaines les plus variées des sciences humaines, la pensée du philosophe anarchiste allemand Gustav Landauer est incontestablement au cœur même de ce document tant elle est toujours non seulement d’une actualité brûlante, mais aussi emprunte de cette puissance organique, de cette radicalité (au sens étymologique de « racine ») dans la lutte sociale, qui nous montrent le chemin à suivre pour une transformation radicale de la société humaine. Nous avons du reste emprunté à Landauer son expression de « société des sociétés », que les zapatistes du Chiapas, d’obédience amérindienne, nomment « les mondes dans le monde ».

Afin de mieux connaître Gustav Landauer et ses pensée et expériences pratiques essentielles à la compréhension du pourquoi et du comment abandonner sans retour le modèle de gestion étatico-capitaliste de notre société humaine dont la diversité et la complexité appellent à la mise en place d’une société des sociétés, nous avons traduit et publié il y a plusieurs années de larges extraits de son « Appel au socialisme » (« Aufruf zum Sozialismus ») écrit en 1911 et réédité peu avant son assassinat en 1919 ; ainsi qu’une biographie et bibliographie de l’auteur.

Gustav Landauer est et demeure un des grands théoriciens et praticiens du grand changement de paradigme auquel aspire l’humanité depuis bien des générations.
Alors que nous sommes en train de vivre les premiers soubresauts de la phase finale du capitalisme et de son garde-chiourme, l’État, La pensée et la pratique de Gustav Landauer se doivent de ressurgir pour devenir un des flambeaux éclairant la voie de l’émancipation finale.

 


« Appel au socialisme » (1911)

Changeons de paradigme politique en changeant d’attitude envers l’État (Gustav Landauer)

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A lire: « Appel au socialisme », pour la société des sociétés, Gustav Landauer (1911, 1919)

 

De faibles hommes d’état, un peuple encore plus faible !

 

Gustav Landauer

 

Der Sozialist, décembre 1910

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Un homme pâle, nerveux, malade et faible est assis et écrit à son bureau. Il gribouille des notes sur une feuille de papier. Il compose une symphonie. Il travaille avec diligence, utilisant tous les secrets de son art qu’il a patiemment appris. Lorsque la symphonie est jouée, cent cinquante hommes jouent dans l’orchestre ; dans le troisième mouvement, il y a dix timbales, quinze instruments de percussion et un orgue. Dans le mouvement final, un chant en 8 parties chanté par un chœur de 500 personnes est ajouté ainsi qu’un orchestre annexe de fifres et de tambours. L’audience est fascinée par la puissance et la vigueur imposées.

Nos hommes d’état et politiciens ainsi que de plus en plus notre classe dirigeante, nous rappellent ce compositeur qui ne possède en fait aucun pouvoir, aucune puissance, mais qui permet à la masse d’apparaître puissante. Nos hommes d’états et politiciens cachent également leur faiblesse et leur incompétence derrière un orchestre géant obéissant volontairement à leurs ordres. Dans ce cas-ci, l’orchestre est le peuple en arme, l’armée.

Les voix courroucées des partis politiques, les plaintes des citoyens et des travailleurs, les poings fermés dans les poches des gens, rien de tout cela ne doit être pris sérieusement par le gouvernement. Ces actions manquent de la force habituelle parce qu’elles ne sont pas soutenues par les éléments généralement les plus radicaux de chaque peuple: les jeunes hommes de vingt, vingt-cinq ans. Ces hommes sont dans les régiments militaires sous le commandement de notre gouvernement inepte. Ils appliquent chaque ordre sans questionnement. Ce sont eux qui aident à camoufler les vraies faiblesses du gouvernement, qui permettent de les maintenir indétectées, à la fois dans le pays et à l’extérieur.

Nous les socialistes (NdT: ce terme dans la bouche ou de la plume d’un anarchiste du début du XXème siècle n’a évidemment pas du tout la même signification qu’aujourd’hui, c’est l’évidence même… Il n’y a plus de socialisme aujourd’hui, il n’y a plus que le libéralisme bobo, le réformisme mielleux approbateur et complice des turpitudes étatico-capitalistes ne faisant que maintenir le statu quo oligarchique en place) savons comment le socialisme, la communication immédiate des véritables intérêts, a lutté contre la règle des privilégiés et leur politique fictive depuis plus de cent ans. Nous voulons continuer à renforcer cette puissante tendance historique, qui mènera à la liberté et à la justice sociale. Nous voulons y parvenir en réveillant l’esprit et en créant des réalités sociales différentes. Nous ne sommes en rien concernés par la politique d’État.

Si les pouvoirs dénués d’esprit et la politique violente gardaient suffisamment de force pour créer de grandes personnalités comme des politiciens forts ayant une vision et une énergie, alors nous pourrions avoir du respect pour ces hommes même s’ils étaient dans le camp ennemi. Nous pourrions même concéder que les vieux pouvoirs continueront à s’accrocher au pouvoir pendant quelque temps encore. Mais il devient de plus en plus clair et évident que l’État n’est pas fondé sur des hommes à l’esprit fort et au pouvoir naturel. Il est en revanche de plus en plus fondé sur l’ignorance et la passivité du peuple. Ceci vaut également pour les moins heureux, les masses prolétariennes. Les masses ne comprennent pas encore qu’elles doivent fuir l’État et le remplacer, qu’elles doivent construire une alternative. Ceci n’est pas seulement vrai en Allemagne, c’est aussi le cas dans bien des pays.

D’un côté nous avons le pouvoir de l’État et l’impuissance des masses, qui sont divisées en individus impuissants et de l’autre, nous avons l’organisation socialiste, une société des sociétés, une alliance d’alliances, en d’autres termes: un peuple. La lutte entre ces deux côtés doit devenir réelle. Le pouvoir des États, le principe de gouvernement et ceux qui représentent le vieil ordre politique, vont devenir de plus en plus faible. Le système dans sa totalité disparaîtrait sans laisser de traces si le peuple commençait à se constituer en tant que peuple en dehors de l’État. Quoi qu’il en soit, les gens n’ont pas encore compris cela. Ils n’ont pas encore compris que l’État va remplir une certaine fonction et demeurer une inévitable nécessité aussi longtemps que son alternative, la réalité socialiste, n’existe pas.

On peut retourner une table et casser une vitre ; mais ceux qui croient que l’État est aussi une chose ou un fétiche qui peut être renversé ou brisé sont des sophistes et des croyants en la parole. L’État est une relation sociale. Une certaine façon avec laquelle les gens se relient entre eux. Elle peut-être détruite en créant une autre relation sociale ; c’est à dire en faisant que les gens interagissent différemment entre eux. L’État peut être détruit en créant de nouvelles relations sociales. Le monarque absolu clâme: “L’État c’est moi !” Nous, qui nous sommes enfermés dans l’état absolu, devons réaliser et comprendre la vérité: Nous sommes l’État ! Et nous le resterons aussi longtemps qu’il n’y a rien de différent, aussi longtemps que nous n’ayons pas créé les institutions nécessaires pour une véritable communauté et une société vraie d’êtres humains.

Vie et œuvre de Gustav Landauer ~ 2ème partie ~

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, documentaire, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 19 février 2017 by Résistance 71

 

Gaël Cheptou

 

12 mars 2015

 

A Contre-Temps

 

Source: http://acontretemps.org/spip.php?article557

 

A lire: « Appel au Socialisme », de Gustav Landauer (seconde édition 1919)

 

1ère partie

2ème partie

vie_et_oeuvre_gustav_landauer (PDF réalisé par JBL1960)

1910.– La rupture est consommée avec les ouvriers anarchistes qui refusent de le suivre dans son projet d’implantation communautaire au motif que l’émancipation du prolétariat passerait nécessairement par la lutte de classe révolutionnaire et la destruction de l’État, alors que la fondation de communautés ne ferait que renforcer le système économique en place. Dans une lettre qu’il adresse à Max Nettlau, au détour d’une critique de Kropotkine, transparaît le regret de devoir constater le faible écho que rencontre, en Allemagne et à l’étranger, son anarchisme :

« Vous savez que je suis un hérétique. Mais vous ne savez peut-être pas à quel point je le suis. Je vénère notre Kropotkine en tant que puissance intellectuelle, en tant que nature, en tant qu’être humain, en tant qu’homme, en tant que travailleur de l’esprit ; mais je dois pourtant avouer que, pour moi, La Science moderne et l’anarchie ne contient en grande partie que des platitudes et n’est souvent rien de plus qu’une compilation tendancieuse de connaissances mal digérées. Allez-y, lapidez-moi. Dans tous les pays, je trouve que le mouvement anarchiste est un mouvement d’épigones. Pour ma part, je n’ai pas du tout envie de trouver mes conceptions chez les autres ; peut-être avez-vous vu avec quel plaisir, dans les derniers numéros du Sozialist , j’ai traduit les idées de Bakounine sur la philosophie et la science, bien que je désapprouve certains points essentiels de son matérialisme et de son atomisme. Mais c’était un esprit philosophique, tout différent de nos compilateurs d’aujourd’hui.

 Compte tenu de cet état de choses – en supposant toutefois qu’il est tel que je le vois – je me dois d’abandonner la réserve que j’observe par décence et de dire franchement que l’on fait du tort au mouvement anarchiste en ne tenant absolument aucun compte de mes conceptions et de mes analyses – ou en les écartant, comme l’a fait Domela Nieuwenhuis, par quelques phrases hors de propos. Je ne veux vraiment pas dire qu’un homme vieux et malade comme Kropotkine doive débattre avec moi. Pour lui, tout cela ne serait qu’une sorte de “kantisme” ou de “mystique”, mais certainement pas du “communisme”. Mais j’ai quelques raisons de penser qu’il devrait bien se trouver, en Angleterre, en Amérique et en France, par exemple, de jeunes camarades qui, comprenant l’allemand, tout en étant productifs dans leur langue, pourraient se fixer comme tâche de traduire certains de mes articles. Ce n’est pas la vanité qui parle ici – j’ai bien trop conscience de ma propre valeur pour cela – mais le désir d’agir selon mes forces. Je suis sur le point de publier mon petit livre Aufruf zum Sozialismus  ; ce que je dis dans ce livre, ainsi que dans mon livre Die Revolution , mais aussi dans certains articles que j’ai écrits dans le Sozialist , j’aimerais pouvoir le dire, en effet, aussi à des lecteurs de langue française et anglaise. Le champ d’action est très étroit en Allemagne ; et nous n’avons pas les moyens de l’élargir rapidement. C’est déjà un petit miracle si le Sozialist existe aujourd’hui et que nous puissions, à côté, publier ceci ou cela. [28] »

En octobre, il publie dans le Sozialist un article simple, beau et saisissant, intitulé « Polizisten und Mörder » (Policiers et meurtriers). Commentant un entrefilet qui racontait comment deux policiers qui, alors qu’ils étaient encore prêts quelques heures auparavant à tuer sur ordre des manifestants anti-jaunes, avaient sauvé au péril de leur vie un ouvrier alcoolisé appelant à l’aide dans les eaux sombres d’un canal, Landauer cite ce passage de L’Entraide de Kropotkine : « C’est le fond de la psychologie humaine. À moins que les hommes soient affolés sur le champ de bataille, ils “ne peuvent pas y tenir” d’entendre appeler au secours et de ne pas répondre. [29] » Puis il en vient à décrire en termes forts et expressifs un monde où l’État, la violence et la mort ont remplacé l’esprit communautaire, où des mécanismes aveugles se sont substitués à l’humanité vivante, où les hommes portent des masques, jouent le rôle qui leur est socialement assigné :

« S’il se passe de terribles choses entre nous, cela ne tient ni à notre nature, ni à notre être, ni à notre espèce. La faute de ce qui se passe entre nous vient de ce que nous ne tenons pas ce que nous promettons ; que nous ne sommes pas ce que pourtant nous sommes. Les choses iront mieux quand les hommes ne joueront plus aucun rôle ; quand ils se comporteront les uns envers les autres, c’est-à-dire quand ils ordonneront leurs relations entre eux, tels qu’ils sont en vérité. Aujourd’hui, les habits que nous endossons se livrent un combat à mort, mais ce sont les hommes vivants qui en reçoivent les blessures dans le corps et dans l’âme. L’uniforme militaire et la blouse de travail sont aujourd’hui les dirigeants de la vie ; la chair qui s’y trouve est comme l’automate mécanique et obéissant. Rétablissez l’ordre de la nature ; comprenez bien le mot du sage Socrate : connais-toi toi-même ! Connais-toi toi-même, tel que tu es vraiment, derrière la défroque que tu endosses, et n’agis point selon les lois de la défroque, mais selon l’être des hommes. Connais-toi toi-même, et reconnais ton prochain et ton semblable dans celui qui se tient devant toi. Reconnais-le derrière le masque dont il est affublé tout comme toi. Nous sommes tous ensemble des corps nus d’êtres humains, et nous nous laissons déchirer les entrailles et empoisonner jusqu’à la moelle par les tuniques de Nessus dont nous enveloppe cette odieuse société de mascarade que personne ne veut être et que pourtant nous sommes tous. [30] »

« Les choses iront mieux quand les hommes ne joueront plus aucun rôle ; quand ils se comporteront les uns envers les autres, c’est-à-dire quand ils ordonneront leurs relations entre eux, tels qu’ils sont en vérité » : on retrouve, ici, une idée puissante de Landauer, qu’il exprimera ainsi dans son Appel au socialisme  : « Le socialisme doit revenir à ses héritiers légitimes, pour qu’il devienne ce qu’il est [déjà]. » Le socialisme, l’unité de l’espèce, est déjà là, existe déjà comme « fait mystique » [31], atemporel, mais sans apparaître dans la réalité, car les hommes, les individus empiriques, isolés et dispersés, continuent d’ordonner leurs relations selon les règles de l’État et du Capital (qui sont plus que de simples choses puisqu’ils ont « absorbé » les relations humaines). Ce qui permet à Landauer de développer une critique « mystique » – et non pas seulement éthique – de la société capitaliste, en ce qu’elle est un monde du faux et de la séparation auquel se livrent les hommes, de rejeter toute forme d’évolutionnisme (le socialisme n’est pas un futur qui n’existe pas encore, mais quelque chose que l’on transforme en réalité) et d’occuper une position « intempestive », surplombant l’actualité journalière et politique.

« […] Cette odieuse société de mascarade que personne ne veut être et que pourtant nous sommes tous » : dans les écrits de cette époque, en effet, dont ce texte-ci et, en particulier, celui qui s’intitule « Si les hommes d’État sont faibles, le peuple l’est plus encore ! » – dans lequel il développe sa conception de l’État [32] –, on retrouve, souvent, la trace de l’influence de La Boétie, dont il traduit De la servitude volontaire pour le Sozialist.

1911.– Parution de son œuvre majeure, l’Appel au socialisme, qui exercera une profonde influence sur toute une génération d’intellectuels et de militants allemands [33]. Comme l’indique le titre, le socialisme dépend de la volonté des hommes – puisqu’on peut y appeler. Il ne viendra pas automatiquement à partir d’un certain stade de développement des forces productives ; il ne naîtra pas du capitalisme, période non pas de progrès mais de décadence et de maladie morales – dont la description occupe une place importante dans le livre – qui affectent tous les hommes. « Le socialisme est possible à toute époque quand un nombre suffisant d’hommes le veulent. [34] » Landauer règle férocement ses comptes avec le marxisme social-démocrate, « exotérique » dirait-on aujourd’hui :

« Ils n’ont d’yeux que pour les formes extérieures, négligeables, superficielles de la production capitaliste qu’ils se plaisent à nommer production sociale […] Le marxisme est philistin, et pour le philistin, rien n’est plus important, plus formidable, plus sacré que la technique et le progrès […] C’est alors – lorsque nous considérons le culte sans bornes que voue à la technique le petit-bourgeois progressiste – que nous commençons à nous rapprocher de l’origine du marxisme. La source du marxisme, ce n’est pas l’étude de l’histoire, ce n’est pas non plus Hegel, ni Smith ou Ricardo, ni l’un des socialistes d’avant Marx, ni l’époque de la révolution démocratique, et encore moins la volonté des hommes et leur besoin de culture et de beauté. La source du marxisme, c’est la vapeur. Il y a des vieilles femmes qui lisent l’avenir dans le marc de café ; Karl Marx, quant à lui, lit l’avenir dans la vapeur. [35] »

Pour lui, les marxistes, dans leur obsession de la masse et de l’État, sont tout bonnement incapables de voir ce qu’il peut y avoir de socialiste « dans une cité-État du Moyen Âge, un district villageois allemand, un mir russe, une allmend suisse [terre communale] ou une colonie communiste » [36]. Fondé sur la communauté villageoise et familiale, se nourrissant – à l’opposé des révolutionnaires « tablerasistes » (Gross !) qui rejettent en bloc toutes les traditions communautaires de la civilisation occidentale – de certaines expériences historiques populaires comme les ligues de la guerre des Paysans, le socialisme est avant tout une question agraire. La lutte de classes reste évidemment une nécessité vitale pour les prolétaires, tant qu’ils ne sont pas « sortis du capitalisme », mais au prix d’un enfermement toujours plus étroit, plus mortel, dans le cercle infernal du capitalisme, là où, déshumanisés, sans joie (« Qui sait aujourd’hui ce qu’est la joie ? »), ils sont transformés « en numéro », en un « appendice des rouages de la machine ». Car « tout ce qui se passe à l’intérieur de la production capitaliste, nous enfonce plus profondément dans celle-ci… » [37]. Le prolétariat ne saurait en sortir, donc, qu’en s’abolissant lui-même comme classe-du-capital et « en entrant dans d’autres relations » [38].

Le capital, tout comme l’État, est, en effet, pour Landauer un certain type de relation sociale et une « marotte » ou un « spectre » – des abstractions intériorisées et vivantes, donc qu’il convient de démystifier, de dissiper au moyen de la « critique du langage » qui vient ici se confondre avec l’anarchisme et l’individualisme :

« Le résultat fondamental de l’anarchisme ou de l’individualisme est le suivant : il n’y a, dans la société humaine [empiriquement, concrètement] que des individus et que le faire et le laisser-faire des individus. On se fait anarchiste quand on dit que les prétendus rapports sociaux ne sont rien d’autre que le comportement des hommes ; que la société n’est qu’un ensemble de fins humaines ; que la servitude dans laquelle se trouvent les masses est une servitude volontaire qu’elles pourraient secouer si seulement elles avaient l’esprit clair et une volonté ferme ; que l’État n’est point un groupe plus ou moins nombreux de gouvernants, mais un fantôme ou une marotte, un état singulier de l’âme à l’intérieur de l’homme, qui le conduit à se condamner lui-même à la misère et l’asservissement, en acceptant d’être soldat ou autre. Donc l’anarchisme, tel qu’il est apparu dans le monde depuis Étienne de La Boétie et selon l’expression la plus claire que Max Stirner lui a donnée, on pourrait le définir comme l’application pratique de la critique du langage [39] : l’État, cet État dans lequel les hommes habitent, cela n’existe pas ; c’est l’idée d’État qui réside dans les hommes et qui y fait des ravages ; le capital, ce capital dont les hommes auraient besoin pour travailler, cela n’existe pas ; il y a des liens entre les hommes qui leur permettent de travailler et d’échanger – ou il y a absence de liens, ce qui fait naître le parasitisme, l’exploitation et le monopole, etc. Ainsi, on rattache l’autorité, l’oppression et l’exploitation à la domination d’idées ou d’abstractions pétrifiées, considérées comme sacro-saintes et comme réelles, qui se sont naturellement données des formes concrètes, qui se sont développées pour devenir des organismes artificiels, car les hommes, en se rendant eux-mêmes irréels, ont du même coup rendu réel l’irréel ; et l’anarchisme, ou l’individualisme, est la révolte de l’individu singulier vivant contre ces spectres qui se sont fortifiés par l’immobilité et la non-vitalité millénaires des hommes. L’anarchisme est un principe rationnel, anhistorique, c’est le sursaut du droit de raison individualiste contre tout féodalisme sacralisé […]. [Mais] l’anarchie, ou la liberté, n’est qu’un principe négatif. Il rappelle à chaque individu du peuple que sa liberté est toujours indestructiblement présente. Ce principe tue les idoles et détruit les fausses reliques sacrées : État ? Capital ? Oh, il vous suffit de vouloir, vous les individus, de penser et de vouloir ; dès lors, l’État et le Capital n’existent pour vous que dans la mesure où ceux qui refusent de penser et de vouloir peuvent vous faire obstacle. Certes, ils peuvent vous faire obstacle dans bien des cas ; mais, dans certains cas, vous pouvez faire immédiatement usage de votre liberté, en réalisant ensemble, comme un seul homme, ce que vous pensez et voulez tous individuellement de la même manière.

Il n’y a pas que des fausses reliques, certaines sont authentiques. Elles sont fausses quand elles sont imposées de l’extérieur ; elles sont authentiques quand, nées à l’intérieur des individus, elles forment un lien unissant les hommes. […] On fait appel aux individus quand il s’agit de se libérer des idoles et des spectres de ces pouvoirs abstraits qui nous trompent et nous oppriment. Mais, en vérité, il n’y a d’individus ni dans la nature ni dans l’histoire. L’anarchie est seulement la face négative de ce qu’est, positivement, le socialisme . L’anarchie est l’expression de l’émancipation de l’homme par rapport aux idoles de l’État, de l’Église, du Capital ; le socialisme est l’expression de la véritable et authentique union des hommes, authentique parce qu’elle provient de l’esprit individuel, qu’elle s’épanouit dans l’esprit de l’individu comme ce qui reste éternellement un et le même, comme idée vivante, qu’elle naît sous la forme d’une alliance libre entre les hommes. [40] »

Landauer rappelle, alors, l’idée anarchiste fondamentale que la Ligue socialiste a, selon lui, exhumée, sauvée et revivifiée : « La liberté ne peut être créée, elle ne peut être qu’expérimentée. Il ne faut pas dire : aujourd’hui, nous ne sommes pas libres, mais demain, par on ne sait quel coup de baguette magique, nous serons libres ; il faut dire : nous avons tous sans exception la liberté en nous et nous devons seulement la faire passer dans la réalité extérieure. [41] »

Dans un petit article, à l’occasion d’une grève des garçons boulangers à Berlin, il constate une absence totale de forces créatrices dans le mouvement, alors qu’il faudrait, selon lui, au lieu de faire ou de soutenir la grève (« lutte de classes capitaliste »), permettre à la population de cuire elle-même son pain en construisant des fours coopératifs ou communautaires. Ce serait là du véritable socialisme, car, tout en luttant contre l’envahissement du pain chimique et fade de l’industrie alimentaire, on ferait ainsi renaître des traditions et des cultures artisanales englouties par le capitalisme et on favoriserait la diversité individuelle – l’individualité – dans l’unité [42]. 

Face au danger de guerre (seconde crise marocaine), Landauer renforce son action antimilitariste ; une brochure – La suppression de la guerre par l’autodétermination du peuple –, qu’il rédige sous la forme de questions-réponses, imprimée à 100 000 exemplaires, est interdite et confisquée avant sa diffusion. Il conçoit le plan d’un « congrès ouvrier libre » : il appelle la classe ouvrière à s’auto-organiser, à prendre ses propres affaires en main, à rompre avec les bureaucraties politique et syndicale et à opposer à la guerre la « grève générale active ». Dans son esprit, le « congrès ouvrier libre », une assemblée de délégués ouvriers, sur le modèle des « sections » de Paris pendant la Révolution française, pourrait se substituer au système de gouvernement en place, sous la forme d’un socialisme de conseils.

1912.– Il commence à travailler pour le Börsen-Courier comme critique de théâtre.

En février, il prononce une conférence sur le thème « Judaïsme et socialisme » devant le « groupe local Berlin-Ouest du mouvement sioniste » où, bien qu’il se dise « sioniste aux six septièmes », il s’oppose au sionisme politique, car, rappelle-t-il, il n’existera aucun « peuple », y compris juif, tant que tous les peuples ne seront pas organisés sur la base de communautés socialistes [43].

Parution de l’article « Das Glückhafte Schiff » (La nef fortunée, 15 mai) : la communauté humaine ne vient pas par la voie de la guerre ou de l’État, mais elle naît du travail, de l’entraide, du bon et joyeux voisinage qui soudent ensemble les hommes, les communes et les peuples, en les aidant à surmonter les puissances naturelles hostiles. Landauer fait la proposition de constituer en Europe un vaste territoire neutre et indépendant qui, suivant la ligne des régions-frontières, irait de la Savoie à la mer du Nord, en passant par la Suisse et l’Alsace-Lorraine.

Traduction, et publication dans le Sozialist, d’un extrait des Jours d’exil d’Ernest Cœurderoy : « Une fête universelle à Lisbonne ».

1913.– Il publie, dans le recueil Du judaïsme, édité par l’association des étudiants juifs Bar Kochba de Prague, son texte programmatique : « Sind das Ketzergedanken ? » (Ces pensés sont-elles hérétiques ?) [44]. Combinant anarchisme et judaïsme, repoussant et l’assimilation allemande et le nationalisme juif (« Le fait d’insister sur sa propre nationalité est une faiblesse »), il déclare que la régénération du peuple juif, dont la situation diasporique préfigurerait la communauté qui vient, va de pair avec la régénération de l’humanité tout entière.

Prenant prétexte d’un appel de l’écrivain Paul-Hyacinthe Loyson aux socialistes d’Allemagne et de France, publié dans la revue Les Droits de l’homme, il rédige un essai sur le problème de la guerre franco-allemande. Il critique violemment Gustave Hervé qui vient de retourner sa veste de « sans-patrie » et prend position contre les thèses que Charles Andler avait formulées à propos du « socialisme impérialiste allemand ». L’antimilitarisme et la lutte contre la guerre ne sauraient dépendre des engagements que prendraient les socialistes étrangers d’agir dans le même sens. Et cela, d’autant plus, et de toute façon, qu’on ne peut rien attendre des socialistes de parti, qui ne cherchent qu’à conquérir le pouvoir dans l’État, « régime de violence, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur » :

« Il y a des guerres seulement parce qu’il y a des États ; et il y aura des guerres aussi longtemps qu’il y aura des États. Les pauvres hommes affolés pensent que c’est l’inverse et que les États, avec leur puissance militaire, sont nécessaires pour empêcher l’ennemi de venir et d’assujettir le peuple ; chaque peuple se considère comme pacifique parce qu’il sait qu’il l’est ; et il considère que son voisin est belliqueux parce qu’il croit que le gouvernement du voisin représente l’esprit du peuple. Tous les gouvernements sont belliqueux parce qu’ils ont la violence pour tâche et vocation. Ainsi, celui qui veut vraiment la paix, doit avoir conscience qu’il est, dans chaque pays, pour le moment, seulement le porte-parole d’une toute petite minorité et qu’il ne doit pas subordonner ses résolutions à quelque parti politique que ce soit à l’étranger. Le monde peut sombrer dans la folie la plus folle – du moment que je ne manque pas à mon devoir envers ma conscience. »

Pour Landauer, la lutte contre la guerre doit, donc, se transformer en une lutte pour la réorganisation des peuples dans le sens du socialisme libertaire : « La paix, ce n’est pas l’absence de guerre ; la paix, ce n’est pas une pure négation ; la paix, c’est l’organisation positive de la liberté et de la justice. La paix, c’est l’édification du socialisme. [45] »

En décembre, il participe à la fondation de l’Association d’implantation agricole Communauté à Wittenberg. Mais, déjà, la Ligue socialiste est entrée en déclin.

1914.– En juin, il participe aux activités du Forte-Kreis, cercle de réflexion internationale créé à Postdam dans le but d’empêcher la guerre et d’œuvrer à l’entente entre les peuples (avec Romain Rolland, Walter Rathenau, Martin Buber, etc.). Il se dissout au début la guerre.

Lorsque la guerre éclate – et contrairement à certains de leurs amis, comme Martin Buber, Fritz Mauthner ou Erich Mühsam qui succombent à la fièvre nationaliste –, Gustav Landauer et Hedwig Lachmann restent obstinément fidèles à leurs positions antimilitaristes et pacifistes. Landauer se retrouve de nouveau isolé politiquement.

1915.– Le Sozialist doit suspendre sa parution à la suite de l’incorporation de Max Müller, qui en était l’éditeur, le rédacteur et le compositeur. La diffusion de l’Aufruf zum Sozialismus est interdite. En avril, Landauer se rend en Suisse où il entre en contact avec des écrivains expressionnistes (Ludwig Rubiner, René Schickele) et des socialistes-religieux (Leonhard Ragaz, Jean Matthieu). De retour en Allemagne, un conseil de révision le déclare inapte à la guerre. Il prend part aux activités du Bund Neues Vaterland (Ligue de la nouvelle patrie) qui lutte pour la paix et contre les annexions, et collabore à la revue Der Aufbruch (Renouveau) d’Ernst Joël, organe du mouvement de la jeunesse et d’un socialisme éthique.

En réponse à des critiques qui considèrent que le Sozialist, plutôt que de chercher à découvrir et raviver des manifestations authentiques passées d’esprit communautaire, doit se concentrer sur l’organisation et l’agitation, Landauer écrit :

« Je maintiens que les grands hommes de tous les temps et de tous les peuples doivent nous servir de collaborateurs vivants, et cela surtout tant que les contemporains prétendument vivants ne sont pas à la hauteur de leur tâche. Pour moi, les morts vivent, de même qu’à mes yeux un très grand nombre de vivants sont morts. C’est toujours la malheureuse histoire de camarades qui jugent la feuille non pas par rapport à ce qu’elle leur donne, mais par rapport à la valeur de la propagande qu’offrent les numéros. Le Sozialist est fait pour être lu, pour être lu avec application et réflexion. [46] »

1916.– Dans la Frankfurter Zeitung du 6 février, paraît l’essai « Ein Weg deutschen Geistes » (« Un chemin de l’Esprit allemand »), où il suit la ligne de l’évolution qui mène de Goethe à Georg Kaiser, en passant par A. Stifter.

Il prononce le discours d’ouverture (« Judaïsme et socialisme ») à l’inauguration du Foyer populaire juif où il dispense un cours sur le socialisme.

Au cours de l’été, la Zentralstelle Völkerrecht (Comité central pour le droit international) est fondée par des délégués de la Ligue de la nouvelle patrie et de la Ligue allemande des droits de l’homme. Le Comité entend œuvrer en faveur d’une paix de conciliation. Landauer, qui en dirige la section berlinoise, avait rédigé l’appel constitutif initial avec le libéral Ludwig Quidde.

Il donne plusieurs conférences littéraires sur Shakespeare, Hölderlin, Goethe et Kaiser.

En décembre, il écrit au président américain T.W. Wilson une lettre dans laquelle il avance l’idée d’un nouvel ordre de paix fondée sur une ligue des nations.

1917.– En mai, en raison de la situation du ravitaillement à Berlin, la famille Landauer s’installe à Krumbach, en Bavière.

1918.– Mort de Hedwig Lachmann, le 21 février, d’une pneumonie. Bouleversé, Landauer ne s’en remettra pas. Il se décide, après de longues hésitations, à accepter la proposition qui lui est faite au Théâtre de Düsseldorf d’occuper un poste de dramaturge et de prendre en charge la revue Masken. Mais il n’aura pas le temps de s’installer à Düsseldorf, car la révolution éclate en Bavière le 7 novembre et le nouveau président bavarois, Kurt Eisner, l’invite « aussi vite que sa santé le permet » à venir contribuer à la « révolution des consciences ». Il devient, sur recommandation de Mühsam, membre du Conseil ouvrier révolutionnaire et, ainsi, du Conseil d’ouvriers, de paysans et de soldats de Munich. Il fait également partie du Conseil national provisoire bavarois.

Parution de l’essai Die vereinigten Republiken Deutschlands und ihre Verfassung (Les républiques unies d’Allemagne et leur constitution) : la révolution lui fait entrevoir la possibilité historique d’une Allemagne socialiste, fédéraliste, décentralisée, organisée sur le système des conseils et des corporations, une ligue de républiques allemandes autonomes, chacune enracinée dans sa culture et son histoire propres, en opposition à l’Allemagne prussienne, au jacobinisme bolchevique et à la démocratie parlementaire. Il critique, en particulier, les élections, se prononce contre le vote secret qui, fondé sur l’individu isolé et non pas sur les communautés humaines existantes ou en devenir, parachève, selon lui, l’atomisation des hommes dans la société moderne. Il appelle « à revenir à la démocratie authentique, telle qu’elle est préfigurée dans les assemblées communales et provinciales du Moyen Âge, de Norvège et de Suisse, et en particulier dans les réunions des sections de la Révolution française. [47] »

1919.– En janvier, en faisant paraître ses Briefe aus der französischen Revolution, il s’efforce de recueillir l’expérience de la Révolution française et d’en tirer les enseignements pour la période à venir, en laissant parler les principaux acteurs au travers de leurs lettres. Il publie également une nouvelle édition – dite « édition de la Révolution » – de son Appel au socialisme et un recueil d’articles d’avant-guerre (Rechenschaft). Dans une lettre à son cousin Hugo, il écrit, fidèle à lui-même : « Ce n’est pas la dictature mais l’abolition du prolétariat qui doit être le mot d’ordre » [48].

Le 12 janvier, les résultats de l’USPD d’Eisner aux élections au Parlement régional bavarois sont catastrophiques (2,5 %) ; bien qu’opposé à ces élections, Landauer se présente, à la demande d’Eisner, dans la circonscription de Krumbach, comme candidat « sans-parti » sur une liste de l’USPD : il obtient 92 voix. Le 21 février, Eisner est assassiné alors qu’il se rend au nouveau Parlement pour remettre sa démission à Auer, son successeur – qui est lui grièvement blessé, en représailles, une heure plus tard, en plein Parlement. Landauer prononce le discours funèbre. En réaction, il soumet au Conseil central des propositions visant à prendre des otages pour se protéger et à procéder à des arrestations pour enrayer la « contre-révolution universitaire ». Bien qu’attaché à son idéal de non-violence, il estime que le recours à la force – et à la censure – est parfois nécessaire pour défendre le socialisme des conseils contre les forces de la bourgeoisie.

La classe ouvrière se soulève. La vacance du pouvoir qui s’est ouverte avec les attentats est comblée de nouveau par les conseils. Landauer s’engage, alors, en faveur de la socialisation des moyens de production, ainsi que de la presse, pour briser le monopole idéologique de la contre-révolution. Le 7 avril, le jour de son anniversaire, la « République des conseils » est proclamée à Munich : il devient commissaire du peuple à l’Instruction publique et à la Culture. Les communistes n’y participent pas. Le 13, un putsch des troupes contre-révolutionnaires du gouvernement social-démocrate Hoffmann, réfugié à Bamberg, est repoussé, mais les communistes saisissent l’occasion pour prendre le pouvoir et proclament la deuxième République des conseils (d’Eugen Leviné). Landauer se sent moralement tenu de proposer sa collaboration au nouveau Comité révolutionnaire, qui décline ses services. Il se retire dans la banlieue de Munich, chez la veuve de Kurt Eisner. Le 1er mai, alors que les troupes gouvernementales contre-révolutionnaires reprennent la ville, il est arrêté à la suite d’une dénonciation. « Les gens criaient hourra ! hourra !, tapaient dans les mains et agitaient des mouchoirs. La foule criait : “Réglez-lui son compte à ce chien, ce juif, cette canaille !”. [49] » Le lendemain, il est battu à mort par la soldatesque dans la cour de la prison centrale de Stadelheim. « Tuez-moi donc ! Et vous vous dites des hommes ! » auraient été ses derniers mots [50].

 

1] « Vor fünfundzwanzig Jahren » (1913), in : G. Landauer, Zwang und Befreiung, Cologne, Hegner, 1968, pp. 47-53.

[2] « Dühringianer und Marxist », Der Sozialist, 22 octobre 1892, in : Landauer AS 2, pp. 114-121 (ici p. 121).

[3] Encore que, dans le texte « Quelques mots à propos de l’anarchisme » (1897), il fasse preuve de compréhension à l’égard des auteurs d’attentats anarchistes et prenne leur défense.

[4] Ein Weg zur Befreiung der Arbeiter-Klasse, Berlin, Adolf Marreck, 1895, p. 6. Voir, dans le même esprit, son texte « Sortir de l’État » d’août 1895. Il est à noter que les Œuvres choisies n’ont pas repris la brochure de Landauer. Qui pourrait être rééditée, pourtant.

[5] « Anarchismus-Sozialismus », Der Sozialist, 7 septembre 1895, in : Landauer AS 2, pp. 179-185 (ici, pp. 179-180).

[6] Voir, à ce propos, en particulier, Joachim Willems, Religiöser Gehalt des Anarchismus und anarchistischer Gehalt der Religion ? Die jüdisch-christlich-atheistische Mystik Gustav Landauers zwischen Meister Eckhart und Martin Buber, Albeck bei Ulm, 2001, pp. 23-26, pp. 82-87, et passim.

[7] Plus tard, Kropotkine, à qui Landauer avait fait remarquer la confusion à laquelle pouvait prêter, dans L’Entraide, l’emploi indistinct du mot « individualisme » tout particulièrement en Allemagne [voir plus bas ce que Landauer entend par cette notion], explique qu’il fait une distinction entre l’« individualité », si étroitement liée à l’« entraide », et l’atomisation concurrentielle-capitaliste. Voir la lettre de P. Kropotkine à G. Landauer du 9 novembre 1903, in : Edmund Silberner, « Unbekannte Briefe Peter Kropotkins an Gustav Landauer », Cahiers internationaux d’histoire économique et sociale, n° 9, 1978, pp. 114-115.

[8] « Zur Entwicklungsgeschichte des Individuums », in : Landauer AS 2, pp. 45-68 (ici, p. 68). D’où, par la suite, l’extrême méfiance de Landauer envers toutes les expériences d’épanouissement de la personnalité ; d’où son rejet catégorique tant de la psychanalyse freudienne que des formes de vie nouvelles et sans attaches de la bohème ; d’où, enfin, sa violence polémique à l’égard d’Otto Gross qui, dans le mouvement anarchiste, était la figure où semblaient se rejoindre les diverses tentatives de « réalisation de soi-même ». Sur ce sujet, on lira l’étude de Guillaume Paoli, Landauer, Gross, Mühsam : histoires de famille, publiée dans ce numéro.

[9] Cité d’après : Siegbert Wolf, Gustav Landauer zur Einführung, Hambourg, 1988, p. 13.

[10] Ibid., p. 21. Voir aussi « Quelques mots à propos de l’anarchisme » (10 juillet 1897), texte reproduit dans ce numéro, où il est dit : « … l’anarchisme ne peut pas, à notre époque, être un mouvement de masse, mais seulement un mouvement d’individus, de pionniers. […] En Allemagne, une grande partie des ouvriers commence à se réjouir plus ou moins ouvertement qu’il y ait des anarchistes dans leur pays, tout en considérant qu’il n’est pas possible pour eux d’être anarchiste ou qu’il n’est pas nécessaire qu’ils le soient. »

[11] Selon Rudolf Rocker, Im Sturm der Zeiten, manuscrit IISG, p. 70.

[12] « Der Dichter als Ankläger », Der Sozialist, 5 février 1898, in : Laudauer AS 1, pp. 62-68. Ce n’est que sous l’impulsion de Buber, vers 1908-1910, que Landauer, redécouvrant son identité juive, va se préoccuper réellement du judaïsme et de l’antisémitisme.

[13] Voir l’étude de Walter Fähnders et Christoph Knüppel « Gustav Landauer et Les Mauvais Bergers »Cahiers Octave Mirbeau, n° 3, 1996, pp. 73-90 –, reprise, en version révisée, dans ce numéro.

[14] Lettre à Hedwig Lachmann du 10 mars 1899 (Landauer Lebensgang, op. cit., tome 1, p. 12). Joachim Willems estime que Landauer tendait alors à s’identifier à Eckhart, cf. Religiöser Gehalt des Anarchismus, op. cit., p. 31.

[15] Kropotkine exprime cette même et grandiose vision unitaire de l’espèce dans son langage scientifique-scientiste : « Quand le physiologue parle de la vie d’une plante ou d’un animal, il y voit plutôt une agglomération, une colonie de millions d’individus séparés, qu’une personnalité unie et indivisible. Il vous parle d’une fédération d’organes digestifs, sensuels, nerveux, etc., tous très intimement liés entre eux, tous subissant le contrecoup du bien-être ou du malaise de chacun, mais vivant chacun de sa vie propre. Chaque organe, chaque portion d’organe, à son tour, est composé de cellules indépendantes qui s’associent pour lutter contre les conditions défavorables à leur existence. L’individu est tout un monde de fédérations, il est tout un “cosmos” à lui seul ! […] Bref, chaque individu est un cosmos d’organes, chaque organe est un cosmos de cellules, chaque cellule est un cosmos d’infiniment petits ; et dans ce monde complexe, le bien-être de l’ensemble dépend entièrement de la somme de bien-être dont jouit chacune des moindres parcelles microscopiques de la matière organisée. » (P. Kropotkine, L’Anarchie. Sa philosophie. Son idéal. Conférence qui devait être faite le 6 mars 1896 dans la salle de Tivoli-Vauxhall à Paris, Paris, Stock, 1896, pp. 11-12.)

[16] « Durch Absonderung zur Gemeinschaft », in : Landauer AS 7, pp. 131-148. L’influence de Maître Eckhart sur sa pensée est ici manifeste : Eckhart considère que tout individu porte en lui une petite étincelle divine, le « fond de l’âme » (Seelengrund), et qu’il peut parvenir à l’unio mystica, à l’union avec Dieu, s’il se concentre tout entier sur ce « Dieu en moi », par le « détachement » (Abgeschiedenheit), par le renoncement au monde et le dépouillement total de soi. Selon Eckhart, seul l’individu vraiment « pauvre en esprit » peut laisser la divinité « percer » en lui. « […] Car il n’y a vraiment de pauvreté en esprit que lorsque l’homme est à tel point libéré de Dieu et de toutes ses œuvres que Dieu, s’Il voulait opérer dans l’âme, devrait être lui-même le Lieu de son opération » (traduction : Alain de Libera, in : Eckhart, Traités et sermons, Paris, Flammarion, 1995, p. 353). Voir Joachim Willems, Religiöser Gehalt, op. cit., pp. 62-67.

[17] Landauer avait déjà traduit des textes de Déjacque, notamment l’article du Libertaire intitulé « L’autorité – La dictature » (connu plus tard sous le titre « À bas les chefs ! ») qui parut dans le Sozialist en octobre 1895.

[18] Le couple part aussi en Angleterre pour échapper au déshonneur social en Allemagne, puisque Landauer est encore marié et qu’un divorce d’avec Margarethe Leuschner est impossible en raison de son état de santé.

[19] Selon Max Nettlau, cité par Heiner Becker, op. cit., p. 112.

[20] « Peter Kropotkin », Der Sozialist, Noël 1912, 15 janvier et 15 février 1913, in : Landauer AS 1, pp.191-204. Bien qu’il l’ait annoncé à plusieurs reprises, il n’est jamais entré dans une critique de fond des idées de Kropotkine.

[21] Pierre Kropotkine, La Conquête du pain, Paris, Stock, 1892 (deuxième édition), p. 34 (souligné dans le texte).

[22] « Anarchistische Gedanken über Anarchismus », Die Zukunft, vol. 37, n° 4, 1901, pp. 134-140, in : Landauer AS 2, pp. 274-281 (ici, p. 277.)

[23] Laquelle est la mère du cinéaste américain Mike Nichols (1931-2014).

[24] G. Landauer, La Révolution, op. cit., p. 39.

[25] Ibid., p. 55.

[26] Voir « Les syndicalistes révolutionnaires français », texte représentatif reproduit dans de ce numéro.

[27] « Der erste Mai », Der Sozialist, 1er mai 1909, in : Landauer AS 3, pp. 78-83.

[28] Voir Matzigkeit, op. cit., pp. 130-131 (lettre à Max Nettlau du 10 août 1910).

[29] Pierre Kropotkine, L’Entraide, un facteur de l’évolution, Montréal, Ecosociété, 2001, p. 340.

[30] « Polizisten und Mörder », Der Sozialist, 13 octobre 1910, in : G. Landauer, Der werdende Mensch, Postdam, 1921, pp. 73-77. [Non repris apparemment – la chose est surprenante – par Siegbert Wolf dans les Œuvres choisies].

[31] Voir Joachim Willems, op. cit., p. 178.

[32] « Schwache Staatsmänner, schwächeres Volk ! », Der Sozialist , 15 juin 1910. Texte reproduit dans ce numéro.

[33] On lit par exemple, en 1925, les lignes suivantes à propos de Landauer dans L’Internationale, l’organe théorique de la FAUD : « Pour nous, il est clair que son Aufruf zum Sozialismus est son œuvre la plus importante ; nous considérons que c’est même ce qu’on a écrit de meilleur en Allemagne sur le socialisme » (Fritz Oerter, « Gustav Landauer », L’Internationale, 1925, n° 4, pp. 23-28, ici p. 25.)

[34] Aufruf zum Sozialismus, Francfort/Main, EVA, 1967, p. 108.

[35] Ibid., pp. 97-98.

[36] Ibid., p. 93. Certains passages du livre rappellent, d’ailleurs, la lettre de Marx à Vera Zassoulitch.

[37] Ibid., respectivement p. 133 et p. 122.

[38] [our reprendre une expression qu’il emploie dans son article « Schwache Staatsmänner, schwächeres Volk ! ».

[39] Pour Stirner, on sait que, par exemple, « le droit est une marotte dont nous a gratifié un fantôme » (L’Unique et sa propriété, traduction de Robert L. Reclaire, Paris, Stock, 1900, p. 251.)

[40] « Individualismus », Der Sozialist, 15 juillet 1911, in : Landauer AS 2, pp. 83-89.

[41] Ibid.

[42] « Brot », Der Sozialist, 1er juin 1911, in : Landauer AS 3, pp. 83-86.

[43] « Judentum und Sozialismus », in : Landauer AS 5, pp. 347-351.

[44] « Sind das Ketzergedanken ? », Ibid., pp. 362-368.

[45] « Deutschland, Frankreich und der Krieg », Der Sozialist, 1er mars 1913, in : Landauer AS 4, pp. 153-164.

[46] Ulrich Linse, Organisierter Anarchismus im deutschen Kaiserreich von 1871, Berlin, 1969, pp. 298-299.

[47] « Die vereinigten Republiken Deutschlands und ihre Verfassung », in : Landauer AS 4, pp. 254-260, ici p. 256.

[48] Lettre de Gustav Landauer à Hugo Landauer, du 29 janvier 1919, in : Lebensgang, op. cit., tome 2, p. 369.

[49] D’après une lettre d’Else Eisner, citée par S. Wolf, Landauer AS 4, p. 40.

[50] Rocker, op. cit., p. 123.