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Vie et œuvre de Gustav Landauer ~ 2ème partie ~

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Gaël Cheptou

 

12 mars 2015

 

A Contre-Temps

 

Source: http://acontretemps.org/spip.php?article557

 

A lire: « Appel au Socialisme », de Gustav Landauer (seconde édition 1919)

 

1ère partie

2ème partie

vie_et_oeuvre_gustav_landauer (PDF réalisé par JBL1960)

1910.– La rupture est consommée avec les ouvriers anarchistes qui refusent de le suivre dans son projet d’implantation communautaire au motif que l’émancipation du prolétariat passerait nécessairement par la lutte de classe révolutionnaire et la destruction de l’État, alors que la fondation de communautés ne ferait que renforcer le système économique en place. Dans une lettre qu’il adresse à Max Nettlau, au détour d’une critique de Kropotkine, transparaît le regret de devoir constater le faible écho que rencontre, en Allemagne et à l’étranger, son anarchisme :

« Vous savez que je suis un hérétique. Mais vous ne savez peut-être pas à quel point je le suis. Je vénère notre Kropotkine en tant que puissance intellectuelle, en tant que nature, en tant qu’être humain, en tant qu’homme, en tant que travailleur de l’esprit ; mais je dois pourtant avouer que, pour moi, La Science moderne et l’anarchie ne contient en grande partie que des platitudes et n’est souvent rien de plus qu’une compilation tendancieuse de connaissances mal digérées. Allez-y, lapidez-moi. Dans tous les pays, je trouve que le mouvement anarchiste est un mouvement d’épigones. Pour ma part, je n’ai pas du tout envie de trouver mes conceptions chez les autres ; peut-être avez-vous vu avec quel plaisir, dans les derniers numéros du Sozialist , j’ai traduit les idées de Bakounine sur la philosophie et la science, bien que je désapprouve certains points essentiels de son matérialisme et de son atomisme. Mais c’était un esprit philosophique, tout différent de nos compilateurs d’aujourd’hui.

 Compte tenu de cet état de choses – en supposant toutefois qu’il est tel que je le vois – je me dois d’abandonner la réserve que j’observe par décence et de dire franchement que l’on fait du tort au mouvement anarchiste en ne tenant absolument aucun compte de mes conceptions et de mes analyses – ou en les écartant, comme l’a fait Domela Nieuwenhuis, par quelques phrases hors de propos. Je ne veux vraiment pas dire qu’un homme vieux et malade comme Kropotkine doive débattre avec moi. Pour lui, tout cela ne serait qu’une sorte de “kantisme” ou de “mystique”, mais certainement pas du “communisme”. Mais j’ai quelques raisons de penser qu’il devrait bien se trouver, en Angleterre, en Amérique et en France, par exemple, de jeunes camarades qui, comprenant l’allemand, tout en étant productifs dans leur langue, pourraient se fixer comme tâche de traduire certains de mes articles. Ce n’est pas la vanité qui parle ici – j’ai bien trop conscience de ma propre valeur pour cela – mais le désir d’agir selon mes forces. Je suis sur le point de publier mon petit livre Aufruf zum Sozialismus  ; ce que je dis dans ce livre, ainsi que dans mon livre Die Revolution , mais aussi dans certains articles que j’ai écrits dans le Sozialist , j’aimerais pouvoir le dire, en effet, aussi à des lecteurs de langue française et anglaise. Le champ d’action est très étroit en Allemagne ; et nous n’avons pas les moyens de l’élargir rapidement. C’est déjà un petit miracle si le Sozialist existe aujourd’hui et que nous puissions, à côté, publier ceci ou cela. [28] »

En octobre, il publie dans le Sozialist un article simple, beau et saisissant, intitulé « Polizisten und Mörder » (Policiers et meurtriers). Commentant un entrefilet qui racontait comment deux policiers qui, alors qu’ils étaient encore prêts quelques heures auparavant à tuer sur ordre des manifestants anti-jaunes, avaient sauvé au péril de leur vie un ouvrier alcoolisé appelant à l’aide dans les eaux sombres d’un canal, Landauer cite ce passage de L’Entraide de Kropotkine : « C’est le fond de la psychologie humaine. À moins que les hommes soient affolés sur le champ de bataille, ils “ne peuvent pas y tenir” d’entendre appeler au secours et de ne pas répondre. [29] » Puis il en vient à décrire en termes forts et expressifs un monde où l’État, la violence et la mort ont remplacé l’esprit communautaire, où des mécanismes aveugles se sont substitués à l’humanité vivante, où les hommes portent des masques, jouent le rôle qui leur est socialement assigné :

« S’il se passe de terribles choses entre nous, cela ne tient ni à notre nature, ni à notre être, ni à notre espèce. La faute de ce qui se passe entre nous vient de ce que nous ne tenons pas ce que nous promettons ; que nous ne sommes pas ce que pourtant nous sommes. Les choses iront mieux quand les hommes ne joueront plus aucun rôle ; quand ils se comporteront les uns envers les autres, c’est-à-dire quand ils ordonneront leurs relations entre eux, tels qu’ils sont en vérité. Aujourd’hui, les habits que nous endossons se livrent un combat à mort, mais ce sont les hommes vivants qui en reçoivent les blessures dans le corps et dans l’âme. L’uniforme militaire et la blouse de travail sont aujourd’hui les dirigeants de la vie ; la chair qui s’y trouve est comme l’automate mécanique et obéissant. Rétablissez l’ordre de la nature ; comprenez bien le mot du sage Socrate : connais-toi toi-même ! Connais-toi toi-même, tel que tu es vraiment, derrière la défroque que tu endosses, et n’agis point selon les lois de la défroque, mais selon l’être des hommes. Connais-toi toi-même, et reconnais ton prochain et ton semblable dans celui qui se tient devant toi. Reconnais-le derrière le masque dont il est affublé tout comme toi. Nous sommes tous ensemble des corps nus d’êtres humains, et nous nous laissons déchirer les entrailles et empoisonner jusqu’à la moelle par les tuniques de Nessus dont nous enveloppe cette odieuse société de mascarade que personne ne veut être et que pourtant nous sommes tous. [30] »

« Les choses iront mieux quand les hommes ne joueront plus aucun rôle ; quand ils se comporteront les uns envers les autres, c’est-à-dire quand ils ordonneront leurs relations entre eux, tels qu’ils sont en vérité » : on retrouve, ici, une idée puissante de Landauer, qu’il exprimera ainsi dans son Appel au socialisme  : « Le socialisme doit revenir à ses héritiers légitimes, pour qu’il devienne ce qu’il est [déjà]. » Le socialisme, l’unité de l’espèce, est déjà là, existe déjà comme « fait mystique » [31], atemporel, mais sans apparaître dans la réalité, car les hommes, les individus empiriques, isolés et dispersés, continuent d’ordonner leurs relations selon les règles de l’État et du Capital (qui sont plus que de simples choses puisqu’ils ont « absorbé » les relations humaines). Ce qui permet à Landauer de développer une critique « mystique » – et non pas seulement éthique – de la société capitaliste, en ce qu’elle est un monde du faux et de la séparation auquel se livrent les hommes, de rejeter toute forme d’évolutionnisme (le socialisme n’est pas un futur qui n’existe pas encore, mais quelque chose que l’on transforme en réalité) et d’occuper une position « intempestive », surplombant l’actualité journalière et politique.

« […] Cette odieuse société de mascarade que personne ne veut être et que pourtant nous sommes tous » : dans les écrits de cette époque, en effet, dont ce texte-ci et, en particulier, celui qui s’intitule « Si les hommes d’État sont faibles, le peuple l’est plus encore ! » – dans lequel il développe sa conception de l’État [32] –, on retrouve, souvent, la trace de l’influence de La Boétie, dont il traduit De la servitude volontaire pour le Sozialist.

1911.– Parution de son œuvre majeure, l’Appel au socialisme, qui exercera une profonde influence sur toute une génération d’intellectuels et de militants allemands [33]. Comme l’indique le titre, le socialisme dépend de la volonté des hommes – puisqu’on peut y appeler. Il ne viendra pas automatiquement à partir d’un certain stade de développement des forces productives ; il ne naîtra pas du capitalisme, période non pas de progrès mais de décadence et de maladie morales – dont la description occupe une place importante dans le livre – qui affectent tous les hommes. « Le socialisme est possible à toute époque quand un nombre suffisant d’hommes le veulent. [34] » Landauer règle férocement ses comptes avec le marxisme social-démocrate, « exotérique » dirait-on aujourd’hui :

« Ils n’ont d’yeux que pour les formes extérieures, négligeables, superficielles de la production capitaliste qu’ils se plaisent à nommer production sociale […] Le marxisme est philistin, et pour le philistin, rien n’est plus important, plus formidable, plus sacré que la technique et le progrès […] C’est alors – lorsque nous considérons le culte sans bornes que voue à la technique le petit-bourgeois progressiste – que nous commençons à nous rapprocher de l’origine du marxisme. La source du marxisme, ce n’est pas l’étude de l’histoire, ce n’est pas non plus Hegel, ni Smith ou Ricardo, ni l’un des socialistes d’avant Marx, ni l’époque de la révolution démocratique, et encore moins la volonté des hommes et leur besoin de culture et de beauté. La source du marxisme, c’est la vapeur. Il y a des vieilles femmes qui lisent l’avenir dans le marc de café ; Karl Marx, quant à lui, lit l’avenir dans la vapeur. [35] »

Pour lui, les marxistes, dans leur obsession de la masse et de l’État, sont tout bonnement incapables de voir ce qu’il peut y avoir de socialiste « dans une cité-État du Moyen Âge, un district villageois allemand, un mir russe, une allmend suisse [terre communale] ou une colonie communiste » [36]. Fondé sur la communauté villageoise et familiale, se nourrissant – à l’opposé des révolutionnaires « tablerasistes » (Gross !) qui rejettent en bloc toutes les traditions communautaires de la civilisation occidentale – de certaines expériences historiques populaires comme les ligues de la guerre des Paysans, le socialisme est avant tout une question agraire. La lutte de classes reste évidemment une nécessité vitale pour les prolétaires, tant qu’ils ne sont pas « sortis du capitalisme », mais au prix d’un enfermement toujours plus étroit, plus mortel, dans le cercle infernal du capitalisme, là où, déshumanisés, sans joie (« Qui sait aujourd’hui ce qu’est la joie ? »), ils sont transformés « en numéro », en un « appendice des rouages de la machine ». Car « tout ce qui se passe à l’intérieur de la production capitaliste, nous enfonce plus profondément dans celle-ci… » [37]. Le prolétariat ne saurait en sortir, donc, qu’en s’abolissant lui-même comme classe-du-capital et « en entrant dans d’autres relations » [38].

Le capital, tout comme l’État, est, en effet, pour Landauer un certain type de relation sociale et une « marotte » ou un « spectre » – des abstractions intériorisées et vivantes, donc qu’il convient de démystifier, de dissiper au moyen de la « critique du langage » qui vient ici se confondre avec l’anarchisme et l’individualisme :

« Le résultat fondamental de l’anarchisme ou de l’individualisme est le suivant : il n’y a, dans la société humaine [empiriquement, concrètement] que des individus et que le faire et le laisser-faire des individus. On se fait anarchiste quand on dit que les prétendus rapports sociaux ne sont rien d’autre que le comportement des hommes ; que la société n’est qu’un ensemble de fins humaines ; que la servitude dans laquelle se trouvent les masses est une servitude volontaire qu’elles pourraient secouer si seulement elles avaient l’esprit clair et une volonté ferme ; que l’État n’est point un groupe plus ou moins nombreux de gouvernants, mais un fantôme ou une marotte, un état singulier de l’âme à l’intérieur de l’homme, qui le conduit à se condamner lui-même à la misère et l’asservissement, en acceptant d’être soldat ou autre. Donc l’anarchisme, tel qu’il est apparu dans le monde depuis Étienne de La Boétie et selon l’expression la plus claire que Max Stirner lui a donnée, on pourrait le définir comme l’application pratique de la critique du langage [39] : l’État, cet État dans lequel les hommes habitent, cela n’existe pas ; c’est l’idée d’État qui réside dans les hommes et qui y fait des ravages ; le capital, ce capital dont les hommes auraient besoin pour travailler, cela n’existe pas ; il y a des liens entre les hommes qui leur permettent de travailler et d’échanger – ou il y a absence de liens, ce qui fait naître le parasitisme, l’exploitation et le monopole, etc. Ainsi, on rattache l’autorité, l’oppression et l’exploitation à la domination d’idées ou d’abstractions pétrifiées, considérées comme sacro-saintes et comme réelles, qui se sont naturellement données des formes concrètes, qui se sont développées pour devenir des organismes artificiels, car les hommes, en se rendant eux-mêmes irréels, ont du même coup rendu réel l’irréel ; et l’anarchisme, ou l’individualisme, est la révolte de l’individu singulier vivant contre ces spectres qui se sont fortifiés par l’immobilité et la non-vitalité millénaires des hommes. L’anarchisme est un principe rationnel, anhistorique, c’est le sursaut du droit de raison individualiste contre tout féodalisme sacralisé […]. [Mais] l’anarchie, ou la liberté, n’est qu’un principe négatif. Il rappelle à chaque individu du peuple que sa liberté est toujours indestructiblement présente. Ce principe tue les idoles et détruit les fausses reliques sacrées : État ? Capital ? Oh, il vous suffit de vouloir, vous les individus, de penser et de vouloir ; dès lors, l’État et le Capital n’existent pour vous que dans la mesure où ceux qui refusent de penser et de vouloir peuvent vous faire obstacle. Certes, ils peuvent vous faire obstacle dans bien des cas ; mais, dans certains cas, vous pouvez faire immédiatement usage de votre liberté, en réalisant ensemble, comme un seul homme, ce que vous pensez et voulez tous individuellement de la même manière.

Il n’y a pas que des fausses reliques, certaines sont authentiques. Elles sont fausses quand elles sont imposées de l’extérieur ; elles sont authentiques quand, nées à l’intérieur des individus, elles forment un lien unissant les hommes. […] On fait appel aux individus quand il s’agit de se libérer des idoles et des spectres de ces pouvoirs abstraits qui nous trompent et nous oppriment. Mais, en vérité, il n’y a d’individus ni dans la nature ni dans l’histoire. L’anarchie est seulement la face négative de ce qu’est, positivement, le socialisme . L’anarchie est l’expression de l’émancipation de l’homme par rapport aux idoles de l’État, de l’Église, du Capital ; le socialisme est l’expression de la véritable et authentique union des hommes, authentique parce qu’elle provient de l’esprit individuel, qu’elle s’épanouit dans l’esprit de l’individu comme ce qui reste éternellement un et le même, comme idée vivante, qu’elle naît sous la forme d’une alliance libre entre les hommes. [40] »

Landauer rappelle, alors, l’idée anarchiste fondamentale que la Ligue socialiste a, selon lui, exhumée, sauvée et revivifiée : « La liberté ne peut être créée, elle ne peut être qu’expérimentée. Il ne faut pas dire : aujourd’hui, nous ne sommes pas libres, mais demain, par on ne sait quel coup de baguette magique, nous serons libres ; il faut dire : nous avons tous sans exception la liberté en nous et nous devons seulement la faire passer dans la réalité extérieure. [41] »

Dans un petit article, à l’occasion d’une grève des garçons boulangers à Berlin, il constate une absence totale de forces créatrices dans le mouvement, alors qu’il faudrait, selon lui, au lieu de faire ou de soutenir la grève (« lutte de classes capitaliste »), permettre à la population de cuire elle-même son pain en construisant des fours coopératifs ou communautaires. Ce serait là du véritable socialisme, car, tout en luttant contre l’envahissement du pain chimique et fade de l’industrie alimentaire, on ferait ainsi renaître des traditions et des cultures artisanales englouties par le capitalisme et on favoriserait la diversité individuelle – l’individualité – dans l’unité [42]. 

Face au danger de guerre (seconde crise marocaine), Landauer renforce son action antimilitariste ; une brochure – La suppression de la guerre par l’autodétermination du peuple –, qu’il rédige sous la forme de questions-réponses, imprimée à 100 000 exemplaires, est interdite et confisquée avant sa diffusion. Il conçoit le plan d’un « congrès ouvrier libre » : il appelle la classe ouvrière à s’auto-organiser, à prendre ses propres affaires en main, à rompre avec les bureaucraties politique et syndicale et à opposer à la guerre la « grève générale active ». Dans son esprit, le « congrès ouvrier libre », une assemblée de délégués ouvriers, sur le modèle des « sections » de Paris pendant la Révolution française, pourrait se substituer au système de gouvernement en place, sous la forme d’un socialisme de conseils.

1912.– Il commence à travailler pour le Börsen-Courier comme critique de théâtre.

En février, il prononce une conférence sur le thème « Judaïsme et socialisme » devant le « groupe local Berlin-Ouest du mouvement sioniste » où, bien qu’il se dise « sioniste aux six septièmes », il s’oppose au sionisme politique, car, rappelle-t-il, il n’existera aucun « peuple », y compris juif, tant que tous les peuples ne seront pas organisés sur la base de communautés socialistes [43].

Parution de l’article « Das Glückhafte Schiff » (La nef fortunée, 15 mai) : la communauté humaine ne vient pas par la voie de la guerre ou de l’État, mais elle naît du travail, de l’entraide, du bon et joyeux voisinage qui soudent ensemble les hommes, les communes et les peuples, en les aidant à surmonter les puissances naturelles hostiles. Landauer fait la proposition de constituer en Europe un vaste territoire neutre et indépendant qui, suivant la ligne des régions-frontières, irait de la Savoie à la mer du Nord, en passant par la Suisse et l’Alsace-Lorraine.

Traduction, et publication dans le Sozialist, d’un extrait des Jours d’exil d’Ernest Cœurderoy : « Une fête universelle à Lisbonne ».

1913.– Il publie, dans le recueil Du judaïsme, édité par l’association des étudiants juifs Bar Kochba de Prague, son texte programmatique : « Sind das Ketzergedanken ? » (Ces pensés sont-elles hérétiques ?) [44]. Combinant anarchisme et judaïsme, repoussant et l’assimilation allemande et le nationalisme juif (« Le fait d’insister sur sa propre nationalité est une faiblesse »), il déclare que la régénération du peuple juif, dont la situation diasporique préfigurerait la communauté qui vient, va de pair avec la régénération de l’humanité tout entière.

Prenant prétexte d’un appel de l’écrivain Paul-Hyacinthe Loyson aux socialistes d’Allemagne et de France, publié dans la revue Les Droits de l’homme, il rédige un essai sur le problème de la guerre franco-allemande. Il critique violemment Gustave Hervé qui vient de retourner sa veste de « sans-patrie » et prend position contre les thèses que Charles Andler avait formulées à propos du « socialisme impérialiste allemand ». L’antimilitarisme et la lutte contre la guerre ne sauraient dépendre des engagements que prendraient les socialistes étrangers d’agir dans le même sens. Et cela, d’autant plus, et de toute façon, qu’on ne peut rien attendre des socialistes de parti, qui ne cherchent qu’à conquérir le pouvoir dans l’État, « régime de violence, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur » :

« Il y a des guerres seulement parce qu’il y a des États ; et il y aura des guerres aussi longtemps qu’il y aura des États. Les pauvres hommes affolés pensent que c’est l’inverse et que les États, avec leur puissance militaire, sont nécessaires pour empêcher l’ennemi de venir et d’assujettir le peuple ; chaque peuple se considère comme pacifique parce qu’il sait qu’il l’est ; et il considère que son voisin est belliqueux parce qu’il croit que le gouvernement du voisin représente l’esprit du peuple. Tous les gouvernements sont belliqueux parce qu’ils ont la violence pour tâche et vocation. Ainsi, celui qui veut vraiment la paix, doit avoir conscience qu’il est, dans chaque pays, pour le moment, seulement le porte-parole d’une toute petite minorité et qu’il ne doit pas subordonner ses résolutions à quelque parti politique que ce soit à l’étranger. Le monde peut sombrer dans la folie la plus folle – du moment que je ne manque pas à mon devoir envers ma conscience. »

Pour Landauer, la lutte contre la guerre doit, donc, se transformer en une lutte pour la réorganisation des peuples dans le sens du socialisme libertaire : « La paix, ce n’est pas l’absence de guerre ; la paix, ce n’est pas une pure négation ; la paix, c’est l’organisation positive de la liberté et de la justice. La paix, c’est l’édification du socialisme. [45] »

En décembre, il participe à la fondation de l’Association d’implantation agricole Communauté à Wittenberg. Mais, déjà, la Ligue socialiste est entrée en déclin.

1914.– En juin, il participe aux activités du Forte-Kreis, cercle de réflexion internationale créé à Postdam dans le but d’empêcher la guerre et d’œuvrer à l’entente entre les peuples (avec Romain Rolland, Walter Rathenau, Martin Buber, etc.). Il se dissout au début la guerre.

Lorsque la guerre éclate – et contrairement à certains de leurs amis, comme Martin Buber, Fritz Mauthner ou Erich Mühsam qui succombent à la fièvre nationaliste –, Gustav Landauer et Hedwig Lachmann restent obstinément fidèles à leurs positions antimilitaristes et pacifistes. Landauer se retrouve de nouveau isolé politiquement.

1915.– Le Sozialist doit suspendre sa parution à la suite de l’incorporation de Max Müller, qui en était l’éditeur, le rédacteur et le compositeur. La diffusion de l’Aufruf zum Sozialismus est interdite. En avril, Landauer se rend en Suisse où il entre en contact avec des écrivains expressionnistes (Ludwig Rubiner, René Schickele) et des socialistes-religieux (Leonhard Ragaz, Jean Matthieu). De retour en Allemagne, un conseil de révision le déclare inapte à la guerre. Il prend part aux activités du Bund Neues Vaterland (Ligue de la nouvelle patrie) qui lutte pour la paix et contre les annexions, et collabore à la revue Der Aufbruch (Renouveau) d’Ernst Joël, organe du mouvement de la jeunesse et d’un socialisme éthique.

En réponse à des critiques qui considèrent que le Sozialist, plutôt que de chercher à découvrir et raviver des manifestations authentiques passées d’esprit communautaire, doit se concentrer sur l’organisation et l’agitation, Landauer écrit :

« Je maintiens que les grands hommes de tous les temps et de tous les peuples doivent nous servir de collaborateurs vivants, et cela surtout tant que les contemporains prétendument vivants ne sont pas à la hauteur de leur tâche. Pour moi, les morts vivent, de même qu’à mes yeux un très grand nombre de vivants sont morts. C’est toujours la malheureuse histoire de camarades qui jugent la feuille non pas par rapport à ce qu’elle leur donne, mais par rapport à la valeur de la propagande qu’offrent les numéros. Le Sozialist est fait pour être lu, pour être lu avec application et réflexion. [46] »

1916.– Dans la Frankfurter Zeitung du 6 février, paraît l’essai « Ein Weg deutschen Geistes » (« Un chemin de l’Esprit allemand »), où il suit la ligne de l’évolution qui mène de Goethe à Georg Kaiser, en passant par A. Stifter.

Il prononce le discours d’ouverture (« Judaïsme et socialisme ») à l’inauguration du Foyer populaire juif où il dispense un cours sur le socialisme.

Au cours de l’été, la Zentralstelle Völkerrecht (Comité central pour le droit international) est fondée par des délégués de la Ligue de la nouvelle patrie et de la Ligue allemande des droits de l’homme. Le Comité entend œuvrer en faveur d’une paix de conciliation. Landauer, qui en dirige la section berlinoise, avait rédigé l’appel constitutif initial avec le libéral Ludwig Quidde.

Il donne plusieurs conférences littéraires sur Shakespeare, Hölderlin, Goethe et Kaiser.

En décembre, il écrit au président américain T.W. Wilson une lettre dans laquelle il avance l’idée d’un nouvel ordre de paix fondée sur une ligue des nations.

1917.– En mai, en raison de la situation du ravitaillement à Berlin, la famille Landauer s’installe à Krumbach, en Bavière.

1918.– Mort de Hedwig Lachmann, le 21 février, d’une pneumonie. Bouleversé, Landauer ne s’en remettra pas. Il se décide, après de longues hésitations, à accepter la proposition qui lui est faite au Théâtre de Düsseldorf d’occuper un poste de dramaturge et de prendre en charge la revue Masken. Mais il n’aura pas le temps de s’installer à Düsseldorf, car la révolution éclate en Bavière le 7 novembre et le nouveau président bavarois, Kurt Eisner, l’invite « aussi vite que sa santé le permet » à venir contribuer à la « révolution des consciences ». Il devient, sur recommandation de Mühsam, membre du Conseil ouvrier révolutionnaire et, ainsi, du Conseil d’ouvriers, de paysans et de soldats de Munich. Il fait également partie du Conseil national provisoire bavarois.

Parution de l’essai Die vereinigten Republiken Deutschlands und ihre Verfassung (Les républiques unies d’Allemagne et leur constitution) : la révolution lui fait entrevoir la possibilité historique d’une Allemagne socialiste, fédéraliste, décentralisée, organisée sur le système des conseils et des corporations, une ligue de républiques allemandes autonomes, chacune enracinée dans sa culture et son histoire propres, en opposition à l’Allemagne prussienne, au jacobinisme bolchevique et à la démocratie parlementaire. Il critique, en particulier, les élections, se prononce contre le vote secret qui, fondé sur l’individu isolé et non pas sur les communautés humaines existantes ou en devenir, parachève, selon lui, l’atomisation des hommes dans la société moderne. Il appelle « à revenir à la démocratie authentique, telle qu’elle est préfigurée dans les assemblées communales et provinciales du Moyen Âge, de Norvège et de Suisse, et en particulier dans les réunions des sections de la Révolution française. [47] »

1919.– En janvier, en faisant paraître ses Briefe aus der französischen Revolution, il s’efforce de recueillir l’expérience de la Révolution française et d’en tirer les enseignements pour la période à venir, en laissant parler les principaux acteurs au travers de leurs lettres. Il publie également une nouvelle édition – dite « édition de la Révolution » – de son Appel au socialisme et un recueil d’articles d’avant-guerre (Rechenschaft). Dans une lettre à son cousin Hugo, il écrit, fidèle à lui-même : « Ce n’est pas la dictature mais l’abolition du prolétariat qui doit être le mot d’ordre » [48].

Le 12 janvier, les résultats de l’USPD d’Eisner aux élections au Parlement régional bavarois sont catastrophiques (2,5 %) ; bien qu’opposé à ces élections, Landauer se présente, à la demande d’Eisner, dans la circonscription de Krumbach, comme candidat « sans-parti » sur une liste de l’USPD : il obtient 92 voix. Le 21 février, Eisner est assassiné alors qu’il se rend au nouveau Parlement pour remettre sa démission à Auer, son successeur – qui est lui grièvement blessé, en représailles, une heure plus tard, en plein Parlement. Landauer prononce le discours funèbre. En réaction, il soumet au Conseil central des propositions visant à prendre des otages pour se protéger et à procéder à des arrestations pour enrayer la « contre-révolution universitaire ». Bien qu’attaché à son idéal de non-violence, il estime que le recours à la force – et à la censure – est parfois nécessaire pour défendre le socialisme des conseils contre les forces de la bourgeoisie.

La classe ouvrière se soulève. La vacance du pouvoir qui s’est ouverte avec les attentats est comblée de nouveau par les conseils. Landauer s’engage, alors, en faveur de la socialisation des moyens de production, ainsi que de la presse, pour briser le monopole idéologique de la contre-révolution. Le 7 avril, le jour de son anniversaire, la « République des conseils » est proclamée à Munich : il devient commissaire du peuple à l’Instruction publique et à la Culture. Les communistes n’y participent pas. Le 13, un putsch des troupes contre-révolutionnaires du gouvernement social-démocrate Hoffmann, réfugié à Bamberg, est repoussé, mais les communistes saisissent l’occasion pour prendre le pouvoir et proclament la deuxième République des conseils (d’Eugen Leviné). Landauer se sent moralement tenu de proposer sa collaboration au nouveau Comité révolutionnaire, qui décline ses services. Il se retire dans la banlieue de Munich, chez la veuve de Kurt Eisner. Le 1er mai, alors que les troupes gouvernementales contre-révolutionnaires reprennent la ville, il est arrêté à la suite d’une dénonciation. « Les gens criaient hourra ! hourra !, tapaient dans les mains et agitaient des mouchoirs. La foule criait : “Réglez-lui son compte à ce chien, ce juif, cette canaille !”. [49] » Le lendemain, il est battu à mort par la soldatesque dans la cour de la prison centrale de Stadelheim. « Tuez-moi donc ! Et vous vous dites des hommes ! » auraient été ses derniers mots [50].

 

1] « Vor fünfundzwanzig Jahren » (1913), in : G. Landauer, Zwang und Befreiung, Cologne, Hegner, 1968, pp. 47-53.

[2] « Dühringianer und Marxist », Der Sozialist, 22 octobre 1892, in : Landauer AS 2, pp. 114-121 (ici p. 121).

[3] Encore que, dans le texte « Quelques mots à propos de l’anarchisme » (1897), il fasse preuve de compréhension à l’égard des auteurs d’attentats anarchistes et prenne leur défense.

[4] Ein Weg zur Befreiung der Arbeiter-Klasse, Berlin, Adolf Marreck, 1895, p. 6. Voir, dans le même esprit, son texte « Sortir de l’État » d’août 1895. Il est à noter que les Œuvres choisies n’ont pas repris la brochure de Landauer. Qui pourrait être rééditée, pourtant.

[5] « Anarchismus-Sozialismus », Der Sozialist, 7 septembre 1895, in : Landauer AS 2, pp. 179-185 (ici, pp. 179-180).

[6] Voir, à ce propos, en particulier, Joachim Willems, Religiöser Gehalt des Anarchismus und anarchistischer Gehalt der Religion ? Die jüdisch-christlich-atheistische Mystik Gustav Landauers zwischen Meister Eckhart und Martin Buber, Albeck bei Ulm, 2001, pp. 23-26, pp. 82-87, et passim.

[7] Plus tard, Kropotkine, à qui Landauer avait fait remarquer la confusion à laquelle pouvait prêter, dans L’Entraide, l’emploi indistinct du mot « individualisme » tout particulièrement en Allemagne [voir plus bas ce que Landauer entend par cette notion], explique qu’il fait une distinction entre l’« individualité », si étroitement liée à l’« entraide », et l’atomisation concurrentielle-capitaliste. Voir la lettre de P. Kropotkine à G. Landauer du 9 novembre 1903, in : Edmund Silberner, « Unbekannte Briefe Peter Kropotkins an Gustav Landauer », Cahiers internationaux d’histoire économique et sociale, n° 9, 1978, pp. 114-115.

[8] « Zur Entwicklungsgeschichte des Individuums », in : Landauer AS 2, pp. 45-68 (ici, p. 68). D’où, par la suite, l’extrême méfiance de Landauer envers toutes les expériences d’épanouissement de la personnalité ; d’où son rejet catégorique tant de la psychanalyse freudienne que des formes de vie nouvelles et sans attaches de la bohème ; d’où, enfin, sa violence polémique à l’égard d’Otto Gross qui, dans le mouvement anarchiste, était la figure où semblaient se rejoindre les diverses tentatives de « réalisation de soi-même ». Sur ce sujet, on lira l’étude de Guillaume Paoli, Landauer, Gross, Mühsam : histoires de famille, publiée dans ce numéro.

[9] Cité d’après : Siegbert Wolf, Gustav Landauer zur Einführung, Hambourg, 1988, p. 13.

[10] Ibid., p. 21. Voir aussi « Quelques mots à propos de l’anarchisme » (10 juillet 1897), texte reproduit dans ce numéro, où il est dit : « … l’anarchisme ne peut pas, à notre époque, être un mouvement de masse, mais seulement un mouvement d’individus, de pionniers. […] En Allemagne, une grande partie des ouvriers commence à se réjouir plus ou moins ouvertement qu’il y ait des anarchistes dans leur pays, tout en considérant qu’il n’est pas possible pour eux d’être anarchiste ou qu’il n’est pas nécessaire qu’ils le soient. »

[11] Selon Rudolf Rocker, Im Sturm der Zeiten, manuscrit IISG, p. 70.

[12] « Der Dichter als Ankläger », Der Sozialist, 5 février 1898, in : Laudauer AS 1, pp. 62-68. Ce n’est que sous l’impulsion de Buber, vers 1908-1910, que Landauer, redécouvrant son identité juive, va se préoccuper réellement du judaïsme et de l’antisémitisme.

[13] Voir l’étude de Walter Fähnders et Christoph Knüppel « Gustav Landauer et Les Mauvais Bergers »Cahiers Octave Mirbeau, n° 3, 1996, pp. 73-90 –, reprise, en version révisée, dans ce numéro.

[14] Lettre à Hedwig Lachmann du 10 mars 1899 (Landauer Lebensgang, op. cit., tome 1, p. 12). Joachim Willems estime que Landauer tendait alors à s’identifier à Eckhart, cf. Religiöser Gehalt des Anarchismus, op. cit., p. 31.

[15] Kropotkine exprime cette même et grandiose vision unitaire de l’espèce dans son langage scientifique-scientiste : « Quand le physiologue parle de la vie d’une plante ou d’un animal, il y voit plutôt une agglomération, une colonie de millions d’individus séparés, qu’une personnalité unie et indivisible. Il vous parle d’une fédération d’organes digestifs, sensuels, nerveux, etc., tous très intimement liés entre eux, tous subissant le contrecoup du bien-être ou du malaise de chacun, mais vivant chacun de sa vie propre. Chaque organe, chaque portion d’organe, à son tour, est composé de cellules indépendantes qui s’associent pour lutter contre les conditions défavorables à leur existence. L’individu est tout un monde de fédérations, il est tout un “cosmos” à lui seul ! […] Bref, chaque individu est un cosmos d’organes, chaque organe est un cosmos de cellules, chaque cellule est un cosmos d’infiniment petits ; et dans ce monde complexe, le bien-être de l’ensemble dépend entièrement de la somme de bien-être dont jouit chacune des moindres parcelles microscopiques de la matière organisée. » (P. Kropotkine, L’Anarchie. Sa philosophie. Son idéal. Conférence qui devait être faite le 6 mars 1896 dans la salle de Tivoli-Vauxhall à Paris, Paris, Stock, 1896, pp. 11-12.)

[16] « Durch Absonderung zur Gemeinschaft », in : Landauer AS 7, pp. 131-148. L’influence de Maître Eckhart sur sa pensée est ici manifeste : Eckhart considère que tout individu porte en lui une petite étincelle divine, le « fond de l’âme » (Seelengrund), et qu’il peut parvenir à l’unio mystica, à l’union avec Dieu, s’il se concentre tout entier sur ce « Dieu en moi », par le « détachement » (Abgeschiedenheit), par le renoncement au monde et le dépouillement total de soi. Selon Eckhart, seul l’individu vraiment « pauvre en esprit » peut laisser la divinité « percer » en lui. « […] Car il n’y a vraiment de pauvreté en esprit que lorsque l’homme est à tel point libéré de Dieu et de toutes ses œuvres que Dieu, s’Il voulait opérer dans l’âme, devrait être lui-même le Lieu de son opération » (traduction : Alain de Libera, in : Eckhart, Traités et sermons, Paris, Flammarion, 1995, p. 353). Voir Joachim Willems, Religiöser Gehalt, op. cit., pp. 62-67.

[17] Landauer avait déjà traduit des textes de Déjacque, notamment l’article du Libertaire intitulé « L’autorité – La dictature » (connu plus tard sous le titre « À bas les chefs ! ») qui parut dans le Sozialist en octobre 1895.

[18] Le couple part aussi en Angleterre pour échapper au déshonneur social en Allemagne, puisque Landauer est encore marié et qu’un divorce d’avec Margarethe Leuschner est impossible en raison de son état de santé.

[19] Selon Max Nettlau, cité par Heiner Becker, op. cit., p. 112.

[20] « Peter Kropotkin », Der Sozialist, Noël 1912, 15 janvier et 15 février 1913, in : Landauer AS 1, pp.191-204. Bien qu’il l’ait annoncé à plusieurs reprises, il n’est jamais entré dans une critique de fond des idées de Kropotkine.

[21] Pierre Kropotkine, La Conquête du pain, Paris, Stock, 1892 (deuxième édition), p. 34 (souligné dans le texte).

[22] « Anarchistische Gedanken über Anarchismus », Die Zukunft, vol. 37, n° 4, 1901, pp. 134-140, in : Landauer AS 2, pp. 274-281 (ici, p. 277.)

[23] Laquelle est la mère du cinéaste américain Mike Nichols (1931-2014).

[24] G. Landauer, La Révolution, op. cit., p. 39.

[25] Ibid., p. 55.

[26] Voir « Les syndicalistes révolutionnaires français », texte représentatif reproduit dans de ce numéro.

[27] « Der erste Mai », Der Sozialist, 1er mai 1909, in : Landauer AS 3, pp. 78-83.

[28] Voir Matzigkeit, op. cit., pp. 130-131 (lettre à Max Nettlau du 10 août 1910).

[29] Pierre Kropotkine, L’Entraide, un facteur de l’évolution, Montréal, Ecosociété, 2001, p. 340.

[30] « Polizisten und Mörder », Der Sozialist, 13 octobre 1910, in : G. Landauer, Der werdende Mensch, Postdam, 1921, pp. 73-77. [Non repris apparemment – la chose est surprenante – par Siegbert Wolf dans les Œuvres choisies].

[31] Voir Joachim Willems, op. cit., p. 178.

[32] « Schwache Staatsmänner, schwächeres Volk ! », Der Sozialist , 15 juin 1910. Texte reproduit dans ce numéro.

[33] On lit par exemple, en 1925, les lignes suivantes à propos de Landauer dans L’Internationale, l’organe théorique de la FAUD : « Pour nous, il est clair que son Aufruf zum Sozialismus est son œuvre la plus importante ; nous considérons que c’est même ce qu’on a écrit de meilleur en Allemagne sur le socialisme » (Fritz Oerter, « Gustav Landauer », L’Internationale, 1925, n° 4, pp. 23-28, ici p. 25.)

[34] Aufruf zum Sozialismus, Francfort/Main, EVA, 1967, p. 108.

[35] Ibid., pp. 97-98.

[36] Ibid., p. 93. Certains passages du livre rappellent, d’ailleurs, la lettre de Marx à Vera Zassoulitch.

[37] Ibid., respectivement p. 133 et p. 122.

[38] [our reprendre une expression qu’il emploie dans son article « Schwache Staatsmänner, schwächeres Volk ! ».

[39] Pour Stirner, on sait que, par exemple, « le droit est une marotte dont nous a gratifié un fantôme » (L’Unique et sa propriété, traduction de Robert L. Reclaire, Paris, Stock, 1900, p. 251.)

[40] « Individualismus », Der Sozialist, 15 juillet 1911, in : Landauer AS 2, pp. 83-89.

[41] Ibid.

[42] « Brot », Der Sozialist, 1er juin 1911, in : Landauer AS 3, pp. 83-86.

[43] « Judentum und Sozialismus », in : Landauer AS 5, pp. 347-351.

[44] « Sind das Ketzergedanken ? », Ibid., pp. 362-368.

[45] « Deutschland, Frankreich und der Krieg », Der Sozialist, 1er mars 1913, in : Landauer AS 4, pp. 153-164.

[46] Ulrich Linse, Organisierter Anarchismus im deutschen Kaiserreich von 1871, Berlin, 1969, pp. 298-299.

[47] « Die vereinigten Republiken Deutschlands und ihre Verfassung », in : Landauer AS 4, pp. 254-260, ici p. 256.

[48] Lettre de Gustav Landauer à Hugo Landauer, du 29 janvier 1919, in : Lebensgang, op. cit., tome 2, p. 369.

[49] D’après une lettre d’Else Eisner, citée par S. Wolf, Landauer AS 4, p. 40.

[50] Rocker, op. cit., p. 123.

Vie et œuvre de Gustav Landauer ~ 1ère partie ~

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Gaël Cheptou

 

12 mars 2015

 

A Contre-Temps

Source: http://acontretemps.org/spip.php?article557

 

A lire: « Appel au Socialisme », de Gustav Landauer (seconde édition 1919)

 

1ère partie

2ème partie

 

1870.– Naissance, le 7 avril, de Gustav, troisième fils d’une famille juive non religieuse de Karlsruhe ; son père, Hermann Landauer, commerçant, possède une boutique de chaussures.

1875.– Congrès d’unification du Parti social-démocrate à Gotha.

1878-1890.– Promulgation des lois antisocialistes.

1887.– Ferdinand Tönnies publie Gemeinschaft und Gesellschaft dans lequel il analyse deux grandes formes de vie sociale : la « communauté », de formation naturelle, et la « société », de composition mécanique.

1888.– Landauer obtient son baccalauréat (Abitur), après avoir suivi un enseignement humaniste classique dans un lycée de Karlsruhe. Il considère rétrospectivement que sa scolarité ne fut qu’un « monstrueux vol de [son] temps ». « Ce qui m’a conduit, écrit-il, à m’opposer à la société environnante et m’a plongé dans le rêve et la révolte, ce n’est pas le sentiment d’appartenir à une classe ni la pitié sociale, mais le heurt continuel de la nostalgie romantique aux étroites limites des philistins. C’est ainsi que j’étais anarchiste sans le savoir, avant d’être un socialiste, et que je suis un des rares à ne pas être passé par la social-démocratie [1]. »

1888-1892.– Il suit des études de germanistique, de philosophie, d’anglais et d’histoire de l’art aux universités de Heidelberg, de Strasbourg et de Berlin. La lecture des pièces d’Ibsen le renvoie à sa propre révolte, celle de l’individu créateur contre les conventions bourgeoises. Il découvre Nietzsche dont il retient le culte de la vie, de la spontanéité et de la volonté ; en novembre 1890, il entame la rédaction de son roman Der Todesprediger (Le prêcheur de mort) dont le titre s’inspire de celui d’un chapitre d’Ainsi parlait Zarathoustra. À côté d’auteurs modernes, il lit aussi des auteurs classiques tels que Spinoza, Fichte et Schopenhauer.

1890.– Il publie ses premiers articles dans la revue Deutschland du philosophe, écrivain et critique Fritz Mauthner, dont un compte rendu du roman Sous-Offs de Lucien Descaves. Il découvre avec enthousiasme le socialisme, notamment par la lecture de La Femme et le socialisme d’August Bebel.

1891.– Landauer fréquente les milieux de la bohème anarchiste et de la colonie littéraire socialiste de Friedrichshagen. Il devient également membre du Freie Volksbühne (Théâtre libre populaire) qui avait été fondé l’année précédente par des sociaux-démocrates dans un but d’éducation ouvrière. Premières activités politiques : à l’occasion du congrès international des étudiants socialistes qui doit se tenir à Bruxelles en décembre 1891, il rédige un manifeste au nom d’un groupe d’étudiants de Berlin. En novembre, pour la première fois, il se définit lui-même comme « anarchiste ». Lecture de L’Unique et sa propriété de Max Stirner.

1892.– Le 24 février, il adhère à l’Union des socialistes indépendants, un groupe de militants radicaux – les « Jeunes » – exclus du Parti social-démocrate au congrès d’Erfurt (14-20 octobre 1891). La violence haineuse avec laquelle la social-démocratie condamne, pour des raisons qui tiennent autant de l’idéologie que de l’opportunisme, les émeutes de chômeurs à Berlin, fait naître en lui une aversion profonde et durable pour tout socialisme de parti. Il participe à la fondation du Neue Freie Volksbühne (Nouveau théâtre libre populaire), scission d’avec le Freie Volksbühne, dominé par la social-démocratie officielle ; il fera partie jusqu’en 1917 de la commission artistique du théâtre. Il y rencontre la couturière Margarethe Leuschner avec qui il se marie à Zurich contre l’avis de ses propres parents. Le couple aura deux filles : Charlotte Clara et Marianne.

Obligé d’abandonner ses études universitaires par manque d’argent, exclu de toutes les universités prussiennes pour « manque de moralité » (activités subversives, en jargon policier), il cherche à s’établir comme écrivain. Il se plonge dans la lecture d’ouvrages d’économie politique ; lit les œuvres d’Eugen Dühring et entre en relation avec l’anarchiste antimarxiste Benedikt Friedländer, un de ses proches disciples. Appelant les marxistes « évolutionnistes » à accepter les dernières conséquences de leur conception matérialiste, il les invite, avec un humour radical, à se laisser « enterrer » ou « mettre dans la saumure » pour « ne pas gêner l’avènement progressif et naturel de la société socialiste ». « Il est bon et utile […] de grouper les hommes en masses. Mais nous ne devons cependant pas oublier le plus important : dissoudre les masses dans les hommes. [2] » Il prononce deux conférences, dans les cercles des socialistes indépendants, sur « Max Stirner et l’individualisme » et sur la question religieuse. C’est à cette époque qu’il décide de sortir officiellement de la communauté religieuse juive.

1893.– Il devient, en février, le rédacteur de Der Sozialist qui, en juin, après une lutte énergique contre la tendance marxiste radicale, se reconnaît officiellement comme anarchiste, en prenant le sous-titre d’ « organe de tous les révolutionnaires ». Landauer est choisi comme délégué des anarchistes et des ouvriers sur métaux de Berlin pour assister au congrès socialiste international de Zurich (6-12 août 1893), mais il ne peut y participer : la majorité socialiste expulse les anarchistes et adopte la résolution de Bebel qui privilégie l’action politique, c’est-à-dire la conquête des pouvoirs publics par la voie parlementaire. Il prend part, alors, à la manifestation au Plattengarten des anarchistes et des socialistes révolutionnaires expulsés du congrès, où il se prononce en faveur de la grève générale. À l’automne, Landauer est emprisonné successivement pour « incitation à la désobéissance civile » et « excitation à la révolte ». En prison, il compose la nouvelle Arnold Himmelheber et se livre à une lecture critique approfondie du Capital de Marx. Parution du roman Der Todesprediger.

1895.– L’essai « Der Anarchismus in Deutschland » (L’anarchisme en Allemagne) paraît dans la revue non anarchiste Die Zukunft (L’avenir). Ce qui importe pour Landauer, ce n’est pas la lutte de classe des prolétaires mais la révolutionnarisation des esprits par les prêcheurs anarchistes qui doivent se consacrer tout entiers à la « diffusion des lumières », une sorte d’anti-autoritarisme rationnel, dans toutes les couches de la société. Il prend ses distances avec la « propagande par le fait » [3], lui qui avait été si fasciné par la figure de Ravachol – au point d’insérer dans le roman Der Todesprediger, sans en citer l’auteur, la déclaration de Ravachol devant la cour de Montbrison, discours qui avait été publié par le Sozialist en août 1892. Rejetant toute forme d’autorité, l’anarchiste ne saurait faire progresser « sa vérité » par l’oppression violente des autres pensées.

Au début de l’année, il participe à la fondation de la coopérative de consommation Befreiung (Émancipation) à Berlin et fait paraître anonymement, à cette occasion, une brochure programmatique : Ein Weg zur Befreiung der Arbeiter-Klasse (Un chemin vers l’émancipation de la classe ouvrière). Il y affirme que ni l’action politique ni la violence révolutionnaire ne conduiront les travailleurs à leur émancipation. La question « réforme ou révolution ? » serait, par ailleurs, mal formulée, elle devrait être « réforme ou phrase ? » puisque les prétendus révolutionnaires ne luttent au fond qu’avec de grands mots. Mais la réforme que propose Landauer, pour qui « le travail positif est nécessaire à la préparation de la société socialiste », n’a rien à voir avec les réformes sociales qui ne font que fortifier l’État moderne et sa police ; il s’agit de réaliser immédiatement un fragment, une forme embryonnaire du socialisme par la création en dehors de l’État, sur les principes de l’auto-assistance et de la coopération, d’organisations ouvrières de consommation et de production. Landauer appelle la classe ouvrière à « refuser ses services économiques à la société bourgeoise, à être une société librement organisée au sein de la société » [4]. 

Le Sozialist est interdit pendant quelques mois – il reprend sa parution en août, avec pour nouveau sous-titre : « organe pour l’anarchisme-socialisme ». « L’anarchisme est placé en avant, parce qu’il est le but qui doit être atteint : l’absence de domination, l’absence d’État, le libre développement des individus. Puis est indiqué le moyen par lequel nous voulons atteindre et garantir cette liberté des hommes : par le socialisme, par l’entraide solidaire des hommes pour tout ce qui leur est commun, et par le travail coopératif. » [5] 

Ses premières traductions de Pierre Kropotkine paraissent dans le Sozialist : il s’agit d’une série d’articles des Temps nouveaux (août-novembre 1895) sur les « expédients économiques ». 

Dans un article sur « les démagogues au temps de la Réforme », Landauer exprime sa sympathie à l’égard du hussitisme, de l’anabaptisme et des mouvements de révolte populaire pendant la guerre des Paysans. Il commence également la rédaction d’un long essai intitulé « Zur Entwicklungsgeschichte des Individuums » (Contribution à l’histoire du développement de l’individu), où, déposant le germe des idées qu’il développera au tournant du siècle [6], il interroge la notion d’individu en insistant sur le primat de l’unité de l’espèce humaine. Pour lui, le cri de ralliement des anarchistes ne saurait être « individu », créature – si tant est qu’elle existe réellement et indépendamment de l’espèce – souvent laide, petite et mesquine, mais « individualité ». Dans une perspective qui rappelle Kropotkine, il distingue, en effet, l’individu de l’« individualité » [7] – ce qui dans l’individu, tout en lui étant propre, permet à l’humanité de progresser et de se perfectionner – qu’il « convient de cultiver et de développer, par la lutte contre nos instincts les plus grossiers et les plus bas, par la lutte contre les hommes et les institutions qui oppriment et entravent, par l’union solidaire avec ceux qui partagent nos sentiments, avec nos compagnons de combat et de souffrance » [8]. La société socialiste dépend donc d’un certain degré de développement de l’humanité. 

1896.– Landauer soutient activement la grande grève des travailleurs de la confection qui éclate à Berlin. Il est délégué au congrès socialiste international de Londres (27 juillet-1er août), où les anarchistes sont définitivement exclus de la Deuxième Internationale. Lors d’un meeting de protestation, il fait la connaissance de Pierre Kropotkine. Au congrès extraordinaire des anarchistes, il prononce un discours très remarqué, dans lequel il appelle les petits paysans et les ouvriers agricoles à se regrouper pour fonder des coopératives agricoles. Publication en trois langues de la brochure : De Zurich à Londres. Rapport sur le mouvement ouvrier allemand au Congrès international de Londres.

1897.– Landauer prend part, avec l’anarchiste chrétien Moritz Egidy et l’écrivain – et traducteur allemand de Multatuli – Wilhelm Spohr, à une manifestation publique contre les « horreurs judiciaires de Barcelone » (Justizgreuel in Barcelona), commises lors du procès de Montjuich où des anarchistes avaient été mis à la torture avant d’être sévèrement condamnés. En novembre, il prononce une série de conférences à travers le pays contre « l’inquisition en Espagne ».

En raison de désaccords sur l’orientation du Sozialist qu’elle juge par trop théorique, la tendance ouvriériste, majoritaire au sein du journal, qui entend développer un « anarchisme ouvrier de masse », s’organise indépendamment et publie son propre organe, Neues Leben (Vie nouvelle). Landauer s’y oppose catégoriquement : un « anarchisme de masse » ne serait possible qu’à condition de céder à la facilité démagogique et de faire « miroiter la perspective d’un gouvernement des masses, d’une démocratie dissimulée sous le voile anarchiste » [9]. L’anarchisme ne saurait se réduire à quelques slogans d’agitation :

« La liberté ne vient pas si on ne s’octroie pas soi-même la liberté et la manière propre de la vivre ; l’anarchie de l’avenir ne viendra que si les hommes du présent sont des anarchistes et non pas des partisans de l’anarchisme. Il y a une grande différence entre le fait d’être un partisan de l’anarchisme et le fait d’être un anarchiste. N’importe quel philistin ou petit-bourgeois peut être, du reste, le partisan d’un édifice théorique quelconque ; une transformation de l’essence des individus est nécessaire ou, du moins, un bouleversement complet, de sorte que la conviction intérieure finisse par devenir quelque chose de vécu dans la réalité [10]. »

Landauer se voit alors reprocher, avec une certaine malveillance anti-intellectuelle, de manquer d’authenticité populaire, de se complaire dans la théorie et de s’abandonner à des sentiments de fraternité universelle. Il demeure politiquement isolé. Le coup est rude non seulement pour lui personnellement, mais encore pour tout le mouvement anarchiste allemand [11]. Le Sozialist entre en déclin. Landauer se retire de son poste de rédacteur, tout en continuant de collaborer au journal. Dès lors, il se consacre de plus en plus à des travaux personnels d’ordre littéraire et philosophique.

1898.– Il entreprend un cycle de conférences sur l’histoire de la littérature allemande à Berlin. Commence alors pour lui une série de revers et de malheurs personnels. Décès de sa fille Marianne [Annie], âgée de quatre ans, des suites d’une tuberculose et d’une méningite. Le couple ne s’en remet pas. Sa femme, Margarethe, est elle aussi gravement malade depuis plusieurs années. Décès de son ami Moritz von Egidy.

 À propos de l’Affaire Dreyfus, dont il ne mésestime pas les aspects humains, il considère qu’il a trois bonnes raisons de se taire : en tant que Juif, à cause du fanatisme de la communauté juive internationale ; en tant qu’Allemand, à cause du patriotisme outrancier de la presse allemande ; en tant qu’anarchiste « anti-politique », parce qu’il s’agit d’ « une sale affaire interne à la classe dominante » [12].

1899.– À la suite de l’Affaire Ziethen, au cours de laquelle il obtient, en organisant une campagne de presse à la manière de Zola, la révision du procès d’un condamné qu’il croit innocent, Landauer est lui-même condamné à six mois de prison pour outrages et diffamation. Au cours de cet emprisonnement (du 18 août 1899 au 26 février 1900), qui marque un tournant dans son existence, s’ouvrent à lui de nouveaux horizons anarchistes dont l’exploration va se poursuivre dans ses écrits ultérieurs. Dans sa cellule, vaillant à la tâche, il révise les travaux de critique du langage de son ami Mauthner, écrit la nouvelle Lebendig tot (Mort vivant), traduit du français la pièce Les Mauvais Bergers d’Octave Mirbeau [13] et du moyen-haut-allemand un choix de sermons de Maître Eckhart. Immergé dans le monde de la mystique médiévale, il écrit à sa future seconde femme Hedwig Lachmann (qu’il avait rencontrée le 28 février 1899) :

« La prison peut être pour nous, modernes, ce que le monastère était au Moyen Âge. Les ânes qui nous prescrivent cette cure ne se doutent pas du bienfait qu’ils ont déjà rendu à quelques-uns. J’ai connu jadis, là entre ses murs, de délicieux moments de solitude sans équivalents, et j’y ai fait l’expérience de la force qui naît de la souffrance. [14] »

Eduard Bernstein fait paraître Die Voraussetzungen des Sozialismus und die Aufgaben der Sozialdemokratie (Les présupposés du socialisme et les tâches de la social-démocratie), point de départ de la « crise révisionniste » au sein de la social-démocratie allemande.

1900.– Landauer contribue à la fondation de la Neue Gemeinschaft (Nouvelle communauté), une communauté d’artistes et d’intellectuels de la bohème de Friedrichshagen. Il y rencontre, entre autres, Erich Mühsam et Martin Buber. Le 18 juin, il prononce la fameuse conférence « Durch Absonderung zur Gemeinschaft » (La communauté par la séparation) dans laquelle il expose les nouvelles conceptions anarchistes qu’il s’est formées, en prison, à partir des écrits de Maître Eckhart et de Fritz Mauthner. Le primat de l’unité de l’espèce, encore et toujours. L’homme ne s’appartient pas : « Le temps est maintenant venu de réaliser que l’individu n’existe pas, que seules existent des appartenances et des communautés. » Les hommes sont capables de communauté, précisément parce qu’ils sont eux-mêmes communauté [15]. Plus ils se séparent des influences extérieures, plus ils s’enfoncent dans les tréfonds intimes de leur vie individuelle et plus ils retrouvent, par cette introspection mystique, « la grande communauté des vivants », l’expérience collective de l’espèce humaine, qui les relie entre eux et au monde : « Ce que nous avons de plus individuel est ce que nous avons de plus universel. [16] » Ceux qui auront connu cette régénération intérieure, possible à tout moment, indépendante de tout développement, seront mûrs, alors, pour rompre définitivement avec les communautés autoritaires fortuites du présent et pour réaliser pratiquement cette communauté immémoriale et universelle qu’ils portent en eux. Pour se passer de la médiation de l’État, en somme, et faire place à l’esprit communautaire.

Paraît également, de lui, dans la revue culturelle viennoise Die Zeit (Le temps), un compte rendu de la réimpression de L’Humanisphère de Joseph Déjacque (Bruxelles, Bibliothèque des Temps nouveaux, 1899), dans lequel il insiste, en particulier, sur le projet que l’utopiste français avait formé de fonder, en lien étroit avec ses conceptions anarchistes, une « cosmologie mystique ». À propos de Déjacque, il évoque, en passant, « sa polémique enflammée contre la conception philistine que Proudhon avait de la question féminine » [17].

1901.– Landauer se détourne de la Neue Gemeinschaft. Cette expérience lui a appris « comment une communauté ne naît pas » (Buber). Tout comme Buber et Mühsam, il refuse de suivre les frères Hart, les principaux initiateurs de la communauté, dans leurs efforts ambitieux de créer une nouvelle religion.

En septembre, il décide de s’installer en Angleterre avec sa nouvelle compagne, Hedwig Lachmann [18], à Londres et à Bromley dans le Kent, non loin de la maison des Kropotkine. Entre les deux hommes, il n’y aura pas de relation durable ni d’échanges intellectuels réels, même si Landauer, profondément impressionné par la figure et la vie du « prince anarchiste », traduit en allemand, dans les années qui suivent, plusieurs de ses œuvres : L’Entraide (1904) ; Champs, usines et ateliers (1904) ; La Grande Révolution (1909). Kropotkine avait tendance à se méfier de tout ce qui venait d’Allemagne, y compris et même en tout premier lieu sous l’étiquette anarchiste : « Pour Kropotkine, tout Allemand était (à part Bernhard Kampffmeyer et Rudolf Rocker) suspect de stirnérisme ou de nietzschéisme [19] ». Landauer, de son côté, lui reproche, outre des sympathies russophiles et slavophiles, son positivisme, hérité des sciences naturelles, qui le conduirait – à l’opposé de Tolstoï – à une forme de relativisme moral, à tout sacrifier au développement historique, sans exclure le recours à la violence si nécessaire [20]. Plus proche du mutualisme et du collectivisme, il ne pouvait évidemment souscrire à certaines affirmations absolues et rassurantes de Kropotkine, à la mode dans les milieux communistes-anarchistes : « Nous maintenons, en outre, que le communisme est non seulement désirable, mais que les sociétés actuelles, fondées sur l’individualisme, sont même forcées continuellement de marcher vers le communisme [21]. » 

En Angleterre, Landauer entretient des relations avec Tárrida del Mármol, Max Nettlau et Rudolf Rocker. Importants travaux de traduction, parfois en collaboration avec Hedwig Lachmann, en particulier des œuvres d’Oscar Wilde et de Rabindranath Tagore. 

Parution, dans la revue Die Zukunft (L’avenir), d’un article fondamental : « Pensées anarchistes sur l’anarchisme », dans lequel il tire les conséquences politiques de la nouvelle orientation qu’il a imprimée à son anarchisme. Condamnant expressément la tactique de la « propagande par le fait », il estime que l’anarchiste ne saurait exercer la moindre violence, ou que, s’il y en a une, ce ne peut être que la violence contre soi-même, l’anéantissement du moi (« mort mystique ») pour renaître dans la communauté humaine .

« L’anarchie n’appartient pas à l’avenir, mais au présent ; elle n’est pas affaire de revendications, mais affaire de vie. Il ne s’agit point de la nationalisation des conquêtes du passé, il s’agit de la naissance d’un peuple nouveau qui, venant de petits commencements, se forme de tous côtés par colonisation intérieure, au milieu des autres peuples, dans de nouvelles communautés. Il ne s’agit point de la lutte de classes des non-possédants contre les possédants, mais il s’agit du fait que des êtres libres, moralement forts et maîtres d’eux-mêmes, se séparent des masses pour s’unir dans de nouveaux liens. [22] »

1902.– En raison de leur isolement et par manque de possibilités de travail, le couple rentre en Allemagne pour s’installer à Hermsdorf, dans la banlieue de Berlin.

1903.– Landauer se rapproche de la Société allemande des cités-jardins que préside B. Kampffmeyer. 

Divorce d’avec sa première femme. En mai, il épouse Hedwig Lachmann – dont il aura deux filles, Gudula Susanne et Brigitte [23]. 

Outre la traduction des Sermons d’Eckhart et un recueil de nouvelles – Macht und Mächte (Puissance et puissances) –, Landauer publie Skepsis und Mystik (Scepticisme et mystique), texte dans lequel il reprend et retravaille plusieurs essais déjà parus – dont La Communauté par la séparation – pour en faire une sorte de manifeste mystico-philosophique.

1904-1906.– Landauer travaille dans la maison d’édition et de librairie de Karl Schnabel pour subvenir aux besoins de sa famille. Il entre, alors, en relation avec le philosophe spinoziste Constantin Brunner (Leo Wertheimer) dont il médite Die Lehre von den Geistigen und vom Volke (La doctrine des hommes d’esprit et du peuple).

1907.– La Révolution paraît dans la collection « Die Gesellschaft » que dirige Martin Buber aux éditions Rütten & Loening : après une critique mi-sérieuse mi-ironique des sciences historiques, Landauer en vient à décrire la révolution comme un long procès historique non achevé, qui remonte au temps de la Réforme et de la guerre des Paysans, un grand fleuve historique dans lequel il est lui-même plongé et dont il continue de suivre le cours dans le présent. Le Moyen Âge est pour lui une « époque unique de floraison » – ce qu’il ne manque pas d’illustrer par des exemples tirés de L’Entraide de Kropotkine – parce qu’il « consistait en une synthèse de liberté et de sujétion » [24]]. Pour mieux se faire comprendre, il se sert de la notion d’ « esprit » (commun, communautaire), qui devient centrale dans ses écrits ultérieurs. L’esprit est la capacité communautaire – enfouie ou révélée, « devenue et en devenir » – des hommes, le sentiment qu’ils ont de leur intime solidarité. Le Moyen Âge est entré en décadence quand le christianisme, dont l’esprit commun avait pris la forme, a été vidé de son pouvoir mythique et surnaturel par la Réforme, sans que lui succède un nouvel ordre communautaire. La « révolution », pour Landauer, c’est donc cette phase de transition qui dure depuis lors, avec des périodes de recrudescence et de déclin. Ce qui est la marque horrible de cette « époque moderne », c’est que l’État, en raison du refoulement de l’esprit, absorbe toutes les fonctions de la communauté : « Quand l’esprit est absent, il y a violence : l’État et les formes d’autorité qui lui sont propres et le centralisme. [25] » 

Publication de Peuple et Terre : trente thèses socialistes dans les pages de la revue Zukunft. Landauer y définit ce qu’il entend par « peuple » : une communauté qui ne résulte ni d’une autorité extérieure ni d’une origine commune, mais de l’« esprit » que les hommes doivent laisser grandir en eux et entre eux.

1908.– Retour de Landauer sur la scène politique avec la fondation du Sozialisticher Bund (Ligue socialiste), aux côtés, entre autres, d’Erich Mühsam et de Martin Buber. À Berlin, il prononce deux conférences – dont sera issu, en partie, son Appel au socialisme – devant des anarchistes et des socialistes révolutionnaires, et procède à la proclamation des Douze articles de la Ligue socialiste. Il y exprime le refus de la séparation entre deux temporalités, le présent et l’avenir lointain, à la différence du marxisme (et des anarchismes) qui n’aurait pas d’autre choix que de combler ce vide béant par l’attente passive de la maturité révolutionnaire et le ressassement d’une doctrine toujours plus grise et desséchée. « Nous n’attendons pas la révolution pour que commence le socialisme ; nous commençons par faire du socialisme une réalité pour qu’advienne le grand bouleversement du monde ! » Le but de la Ligue est la réorganisation de la société par la « sortie du capitalisme », par la création de colonies communautaires qui doivent se rattacher à des traditions communales, la commune rurale étant considérée comme le « pont » qui relie l’idéal socialiste à l’histoire humaine. Anticipations du socialisme à venir qui, par l’exemple qu’elles donnent, sont censées faire naître, dans les masses, l’envie et l’imitation, ces communautés – dont Landauer savait le caractère provisoire et limité en l’absence de révolution – tiennent aussi de la « cure de désintoxication » de l’État, de la marchandise et du narcissisme. 

Son initiative rencontre de fortes résistances dans les milieux anarchistes berlinois, qui se montrent favorables à la lutte de classes. Il entreprend une tournée de conférences dans le sud de l’Allemagne et en Suisse où il rencontre l’anarchiste Margarethe Faas-Hardegger avec qui il aura une relation amoureuse pendant un an.

1909.– Reprise de la parution du Sozialist. Il prononce plusieurs conférences pour le compte de la Ligue dans l’ouest de l’Allemagne dans le but de fonder des groupes locaux. Nombreuses traductions de Proudhon.

Il est amené à critiquer le mouvement ouvrier organisé de son temps, notamment sous deux aspects qui sont liés entre eux [26]. Ce qu’il appelle, d’une part, la « tactique des apparences » dont le Premier Mai est, selon lui, le parfait exemple : une marche rituelle, piailleuse, stérile, sans idée ni lendemain, déguisement de la faiblesse, simulant aux yeux des maîtres, mais aussi des ouvriers qu’on fait jouer à la Révolution une fois par an, en public et en bon ordre, un pouvoir qui n’existe pas [27]. Et, d’autre part, la « paresse des mains et du cœur », un manque d’effort socialiste, qui très souvent se traduit par une « lutte contre les institutions », aussi spectaculaire qu’elle est improductive.

A suivre…

Solution politique: La société dissout l’État dans sa résurgence organique (introduction à Gustav Landauer)

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Introduction au texte de Gustav Landauer “Appel au Socialisme” (“Aufruf zum Sozialismus”), 1911 (réédition 1919)

 

Résistance 71

 

Janvier 2016

 

Gustav Landauer, philosophe, essayiste, enseignant, journaliste, dramaturge, romancier, critique de théâtre, traducteur de Shakespeare, d’Etienne de la Boétie et de Kropotkine en allemand, militant anarchiste (1870-1919) ; il fut sans aucun doute celui qui introduisit le plus avant les idées de Pierre Kropotkine dans le milieu anarchiste allemand à la fin du XIXème et au début du XXème siècle.

Influencé par les idées de Kropotkine donc, mais aussi par Nietzsche, Proudhon, Tolstoï ainsi que par toute une branche du romantisme allemand et d’auteurs anglophones tels Goethe, Hölderling, Oscar Wilde, et Walt Whitman, Landauer a écrit une page spéciale dans la pensée anarchiste. En plus des nombreux articles et pamphlets écrits pour divers médias, notamment pour son propre journal “Der Sozialist”, il écrivit deux livres majeurs pour expliquer son concept de société organique contre l’État et sa “société des sociétés”. Le premier “Die Revolution” publié en 1909 fut suivi en 1911 de son œuvre majeure “Aufruf zum Sozialismus” ou “Appel au Socialisme”. L’ouvrage fut réédité en 1919 avec une nouvelle préface. C’est cette version dont nous vous proposons la traduction de très larges extraits qui seront publiés en quatre parties sur ce blog.

Grand critique du marxisme qu’il juge, après analyse et comme bien des penseurs anarchistes, être le fossoyeur du socialisme au nom du capitalisme, Landauer amena un concept novateur dans la pensée anarchiste moderne, concept que l’on retrouve dans la pensée et la pratique politico-sociale des sociétés originelles des continents, qui veut que la société précède l’État et qu’elle est par essence anti-autoritaire, associative, mutualiste et coopérative dans une forme organique que l’État a malgré tout conservé avec une polarité sociale toutefois négative. Ainsi Landauer ne pense pas que l’on puisse faire disparaître l’État dans un grand “Bang!” révolutionnaire, mais que l’État ne pourra disparaître qu’absorbé par la société ayant retrouvé l’esprit originel (Geist) et le changement d’attitude des individus librement associés. Pour Landauer, la révolution est un processus de régénération totale politico-sociale, une remise à niveau spirituelle qui commence avec l’individu pour s’étendre à la vie entière de la société, qui rappelons-le, est bien antérieure à l’État et son carcan autoritaire institutionnel et bureaucratique. Pour Landauer, un peuple ayant l’esprit sociétaire originel (Geist) et s’organisant de manière autonome hors de l’État est une “nation”, ce qu’il définit comme “Volk” (qui n’a bien sûr rien à voir avec le concept de “Volk” de l’idéologie nazie…)

Landauer préconise donc de restructurer la société depuis sa base populaire au moyen d’une auto-émancipation constructrice et progressiste abandonnant le capitalisme et l’État au travers de l’établissement de coopératives émancipées, mutualistes, auto-gérées, librement associées, disséminées et liées entre elles comme autant de graines d’un réseau pour un futur non aliéné. Le but étant simultanément de développer un réseau de communication agriculturo-industriel dont les communautés seront imbriquées les unes dans les autres au sein d’une “société des sociétés” aux communes librement associées au sein desquelles les formes artisanales et industrielles de production et la tradition agricole communale des sociétés pré-modernes seraient restaurées en tandem avec une petite industrie, le tout en rétablissant le lien organique unificateur rompu par l’État entre l’agriculture, l’artisanat, l’industrie ainsi qu’entre le travail manuel et intellectuel.

Pour nos lecteurs assidus, tout ceci doit sans doute avoir une résonnance particulière, car oui, Résistance 71 est très sensible aux idées et à la méthodologie de Gustav Landauer et de Pierre Kropotkine, deux penseurs et militants qui ont grandement fait avancer l’Idée pour que l’Anarchie, la société organique organisée, égalitaire, anti-autoritaire, spirituelle et émancipée soit enfin le phare de la liberté humaine et donne à l’humanité la paix élusive à laquelle elle aspire tant depuis des siècles.

Laissons donc la place à Gustav Landauer, assassiné par les fascistes du Freikorps dans une cour de prison bavaroise le 2 Mai 1919, après avoir été arrêté suite à l’échec de la révolution pour une Bavière des conseils populaires libres.

A notre connaissance, c’est la toute première fois que ce texte majeur de l’anarchisme a été traduit en français.

Bonne lecture à toutes et à tous !

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Le texte “Appel au socialisme” sur Résistance 71

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Quelques citations du livre pour mettre en appétit… (traduction Résistance 71)

“L’État ne s’établit jamais dans l’individu. Il n’est jamais devenu une qualité individuelle intrinsèque, il n’a jamais été volontaire.”

“Il y a longtemps, il y avait des communautés, des groupes tribaux, des guildes, des confréries, des corporations, des sociétés et ils étaient tous stratifiés en une société cohérente. Aujourd’hui, il y a la force, la lettre de la loi et l’État.”

“Jamais le socialisme ne ‘fleurira’ du capitalisme comme l’a chanté si lyriquement le si peu poétique Marx ; mais sa doctrine et son parti politique, le marxisme et la sociale-démocratie, se sont développés à partir de l’énergie de la vapeur.”

“Le capitalisme et l’État doivent fusionner, voilà en réalité l’idéal du marxisme.”

“Tout ceci n’est que cercle vicieux du capitalisme. Quoi qu’il arrive au sein de la production capitaliste, cela ne peut mener que toujours plus profondément au capitalisme, mais ne peut jamais en sortir.”

“Aujourd’hui [1911], la technologie est complètement assujettie au capitalisme. La machine, l’outil, le serviteur inerte de l’homme est devenu son maître.”

“Le capitalisme n’est pas une période de progrès mais de déclin. Le socialisme ne provient pas de toujours plus de développement du capitalisme et ne peut pas être la lutte des producteurs au sein de celui-ci. Ceci sont les conclusions auxquelles nous sommes arrivés.”

“La nouvelle société que nous désirons préparer, dont nous allons poser la première pierre, ne sera pas un retour aux vieilles structures. Ce sera le vieux sous une nouvelle forme, une culture avec ses moyens ayant été découverts par la civilisation ces derniers siècles.”

“La mutualité change le cours des choses. La mutualité restaure l’ordre de la nature. La mutualité abolit la règle de l’argent. Elle est primaire: elle est l’esprit entre les hommes qui permet à ceux-ci de vouloir travailler, de le faire et de satisfaire leurs besoins.”

“Les trois points cardinaux de l’esclavage économique sont les suivants:

  • 1- La propriété privée de la terre
  • 2- L’argent
  • 3- La valeur ajoutée”

“Le salut [de l’humanité] ne peut venir que de la renaissance des peuples d’un esprit de communauté ! Si nous voulons une société, alors nous devons la construire, nous devons la pratiquer.”

“La société est la société des sociétés des sociétés, une ligue des ligues de ligues…”

“Nous devons reprendre la terre. Les communautés du socialisme doivent redistribuer la terre. La terre n’est la propriété de personne. Laissons la terre sans maîtres, alors les hommes seront libres.”

“La solution apportée par le socialisme est donc la terre et l’esprit [Geist].”

“Les socialistes ne peuvent pas éviter la lutte contre la propriété foncière de la terre. La lutte pour le socialisme est une lutte pour la terre ; la question sociale est une question agraire.”

“L’objectif de la société des sociétés est les gens, la société, la communauté, la liberté, la beauté et la joie de vivre. Cet appel au socialisme s’adresse aux Hommes d’action qui veulent y débuter.”

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Quelques citations de son ouvrage antérieur “Révolution” (1907)

“La priorité sociale au Moyen-Age n’était pas du tout l’État mais la société ou pour être plus exact: La société des sociétés. Qu’est-ce qui unifiait toutes ces merveilleuses formes sociales, leur permettant de procéder à des formes plus élevées d’unité sans qu’elles n’en deviennent uniformes ? Qu’est-ce qui leur permettait de former des institutions sociales sans aucune domination hiérarchique ? C’était l’esprit qui provenait des individus, leurs personnalités et leurs âmes. C’est cet esprit qui remplissait les formes sociales et qui retournait de là vers les individus avec encore plus de force.”

“Voilà le point crucial: la tyrannie n’est pas un feu qui peut, doit être éteint. Ce n’est pas un mal externe. C’est un défaut interne. Le feu de la tyrannie ne peut pas être combattu de l’extérieur avec de l’eau. C’est sa source qui doit être éliminée. Le peuple qui la nourrit doit arrêter de le faire. Ce qu’il sacrifie pour elle il doit le garder pour lui.”

“Les humains ne seront pas unifiés par la domination, mais comme des frères sans domination: an-archie. Ainsi le slogan doit demeurer: sans domination…”

=*=

“La véritable individualité est profonde, ancienne et permanente. Elle est l’expression des désirs de la communauté dans l’individu.
Maître Eckhart dit que dieu n’est pas un avec l’individu, mais un avec l’humanité. C’est l’humanité que tous les individus ont en commun ; c’est l’humanité qui leur donne une valeur. C’est le plus haut et le plus rafiné de toutes les vies individuelles. C’est ce que maître Eckhart appelle la Nature Humaine.
[…] Ainsi la véritable individualité est ce qu’on trouve au plus profond de nous-mêmes, c’est la communauté, l’humanité, la divinité.
[…] Risquons tout, de façon à pouvoir vivre en tant qu’êtres humains complets, sortons de la superficialité des communautés classiques autoritaires ; au lieu de cela, créons des communautés qui reflètent la communauté mondiale que nous sommes en fait ! Nous nous le devons ainsi qu’au monde. Cet appel va vers tous ceux qui sont capables de l’entendre !”

 

 

« Appel au Socialisme » pour la société des sociétés (Gustav Landauer) ~1ère partie~

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“Des ouvriers, travailleurs libres demandent une organisation libre et ceci ne peut pas avoir une autre base que celle de l’association libre, de la libre coopération. Ainsi, le système non-capitaliste implique un système non-gouvernemental.”

~ Pierre Kropotkine ~

“L’État est une condition, une certaine relation entre les individus, un mode de comportement ; nous le détruisons en contractant d’autres relations, en nous comportant différemment les uns envers les autres… Nous sommes l’État et nous continuerons à être l’État tant que nous n’aurons pas créé les institutions qui forment une véritable communauté (société).”

~ Gustav Landauer ~

 

Gustav Landauer, philosophe, essayiste, enseignant, journaliste, dramaturge, romancier, critique de théâtre, traducteur de Shakespeare, d’Etienne de la Boétie et de Kropotkine en allemand, militant anarchiste (1870-1919) ; il fut sans aucun doute celui qui introduisit le plus avant les idées de Pierre Kropotkine dans le milieu anarchiste allemand à la fin du XIXème et au début du XXème siècle.

Influencé par les idées de Kropotkine donc, mais aussi de Nietzsche, Proudhon, Tolstoï ainsi que par toute une branche du romantisme allemand et d’auteurs anglophones tels Goethe, Hölderling, Oscar Wilde, et Walt Whitman, Landauer a écrit une page spéciale dans la pensée anarchiste. En plus des nombreux articles et pamphlets écrits pour divers médias, notamment pour son propre journal “Der Sozialist”, il écrivit deux livres majeurs pour expliquer son concept de société organique contre l’État et sa “société des sociétés”. Le premier “Die Revolution” publié en 1909 fut suivi en 1911 de son œuvre majeure “Aufruf zum Sozialismus” ou “Appel au Socialisme”. L’ouvrage fut réédité en 1919 avec une nouvelle préface. C’est cette version dont nous vous proposons la traduction de très larges extraits qui seront publiés en quatre parties sur ce blog.

Grand critique du marxisme qu’il juge, après analyse et comme bien des penseurs anarchistes, être le fossoyeur du socialisme au nom du capitalisme, Landauer amena un concept novateur dans la pensée anarchiste moderne, concept que l’on retrouve dans la pensée et la pratique politico-sociale des sociétés originelles des continents, qui veut que la société précède l’État et qu’elle est par essence anti-autoritaire, associative, mutualiste et coopérative dans une forme organique que l’État a malgré tout conservé dans une polarité sociale toutefois négative. Ainsi Landauer ne pense pas que l’on puisse faire disparaître l’État dans un grand “Bang!” révolutionnaire, mais que l’État ne pourra disparaître qu’absorbé par la société ayant retrouvé l’esprit originel (Geist) et le changement d’attitude des individus librement associés. Pour Landauer, la révolution est un processus de régénération totale politico-sociale, une remise à niveau spirituelle qui commence avec l’individu pour s’étendre à la vie entière de la société, qui rappelons-le, est bien antérieure à l’État et son carcan autoritaire institutionnel et bureaucratique. Pour Landauer, un peuple ayant l’esprit sociétaire originel (Geist) et s’organisant de manière autonome hors de l’État est une “nation”, ce qu’il définit comme “Volk” (qui n’a bien sûr rien à voir avec le concept de “Volk” de l’idéologie nazie…)

Landauer préconise donc de restructurer la société depuis sa base populaire au moyen d’une auto-émancipation constructrice et progressiste abandonnant le capitalisme et l’État au travers de l’établissement de coopératives émancipées, mutualistes, auto-gérées, librement associées, disséminées et liées entre elles comme autant de graines d’un réseau pour un futur non aliéné. Le but étant simultanément de développer un réseau de communication agriculturo-industriel dont les communautés seront imbriquées les unes dans les autres au sein d’une “société des sociétés” aux communes librement associées au sein desquelles les formes artisanales et industrielles de production et la tradition agricole communale des sociétés pré-modernes seraient restaurées en tandem avec une petite industrie, le tout en rétablissant le lien organique unificateur rompu par l’État entre l’agriculture, l’artisanat, l’industrie ainsi qu’entre le travail manuel et intellectuel.

Pour nos lecteurs assidus, tout ceci doit sans doute avoir une résonnance particulière, car oui, Résistance 71 est très sensible aux idées et à la méthodologie de Gustav Landauer et de Pierre Kropotkine, deux penseurs et militants qui ont grandement fait avancer l’Idée pour que l’Anarchie, la société organique organisée, égalitaire, anti-autoritaire, spirituelle et émancipée soit enfin le phare de la liberté humaine et donne à l’humanité la paix élusive à laquelle il aspire tant.

Laissons donc la place à Gustav Landauer, assassiné par les fascistes du Freikorps dans une cour de prison bavaroise le 2 Mai 1919, après avoir été arrêté suite à l’échec de la révolution pour une Bavière des conseils populaires libres.

A notre connaissance, c’est la toute première fois que ce texte majeur de l’anarchisme a été traduit en français.

Bonne lecture à toutes et à tous !

 

~ Résistance 71 ~

 

La fiche de Gustav Landauer sur Wikipédia:

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gustav_Landauer

 

 

Appel au socialisme

 

Gustav Landauer (1911)

 

Larges extraits du texte de la seconde édition de 1919

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Janvier 2016

 

1ère partie

2ème partie

3ème partie

4ème partie

 

Préface de la seconde édition de 1919

 

C’est avec une profonde amertume que je déclare: il est maintenant très clair que j’avais raison dans cet “Appel au Socialisme” ainsi que dans mes articles publiés dans mon journal “Le Socialiste”. Une révolution politique ne s’est pas encore produite en Allemagne.

[…] Toutes les couleurs de partis sociaux démocrates marxistes, dans toutes leurs variétés possibles, sont incapables de pratiques politiques, de la constitution de l’humanité et de ses institutions populaires et d’établir un gouvernement représentant le travail et la paix, tout comme ils ne peuvent pas atteindre une compréhension théorique des faits sociaux, comme ils l’ont démontré de manière si horrible auparavant, pendant et après la guerre, de l’Allemagne à la Russie, de leur enthousiasme militariste à leur règne de terreur sans esprit et sans création aucune.

[…] De plus, le capitalisme n’a pas montré le progressisme anticipé (par les marxistes) de se transformer lentement et paisiblement en socialisme de lui-même, il n’a pas non plus produit le socialisme par son effondrement miraculeux et soudain.

[…] Le gouvernement s’est effondré, le socialisme est la seule possibilité de sauvetage. Il n’a certainement pas résulté de la floraison du capitalisme ; c’est l’héritier et le fils répudié attendant à la porte derrière laquelle le corps de son père non-naturel se décompose. Le socialisme ne peut pas non plus être ajouté au corps splendide de la société comme un apex de la richesse nationale et d’une somptueuse économie ; non, il doit être créé presque de rien parmi le chaos ambiant.

[…] Tout ce que je dis ici au sujet de l’effondrement ne s’applique pleinement qu’à l’Allemagne du présent et aux nations qui, volontairement ou non, ont partagé cette destinée.

[…] La révolution ne peut être que politique. Elle n’obtiendrait pas le soutien des masses réduites en esclavage si elles ne désiraient pas se libérer de l’oppression sociale et de l’austérité économique. Quoi qu’il en soit, la transformation des institutions sociales, des relations de propriété, du type d’économie, ne peuvent pas venir par le moyen de la révolution. Pour ces choses, l’action d’en-bas ne peut que secouer, détruire et abandonner quelque chose ; l’action d’en-haut, même par un gouvernement “révolutionnaire”, ne peut qu’abolir et commander, tandis que le socialisme se doit de construire, d’ériger et d’organiser un nouvel esprit. Cet esprit prévaut puissamment et ardemment dans la révolution.

[…] Il demeure un danger que le vieux schéma et l’imitation vide de sens s’emparent des révolutionnaires et les rendent superficiels, radicaux incultes, à la rhétorique hurlante et aux gestes violents, qui ne savent ni ne veulent savoir, que la transformation de la société ne peut venir que de l’amour, du travail et du silence… De plus, la liberté politique, la maturité, la fièreté honnête, l’auto-détermination et une cohérence organique corporatrice des masses le tout provenant d’un esprit unifiant, des associations volontaires dans la vie publique, tout ceci ne peut être parachevé que par un grand ajustement de justice économique et sociale, par le socialisme. Comment pourrait-il y avoir une richesse commune des véritables communautés dans notre ère, dans laquelle le christianisme affirmé l’égalité de tous les enfants des hommes, en origine, en droit et en destinée ; comment pourrait-il y avoir une vie publique libre, infiltrée par l’esprit dynamique tout satisfaisant des hommes progressistes et enhousiastes ainsi que des femmes fortes et spirituellement profondes, si l’esclavage, la rupture culturelle et l’ostracisme persistent sous toutes les formes et déguisements possibles ?

[…] Le besoin de socialisme est là, il existe. Le capitalisme s’effondre, il ne peut plus fonctionner. La fiction que le capital fonctionne a explosé comme une bulle de savon ; la seule chose qui a attiré le capitaliste pour son type de travail, au risque de sa fortune et le leadership et l’administration de son entreprise, à savoir le profit, ne l’attire plus. L’âge de la profitabilité du capital, de l’intérêt et de l’usure est fini, les bénéfices fous de la guerre ne furent qu’une danse de la mort. De nouvelles formes de travail doivent être développées, libérées du tribut payable au capital, créant sans cesse de nouvelles valeurs et de nouvelles réalités, récoltant et transformant les produits de la nature pour les besoins humains.

Les révolutions et leur longue et douloureuse tout autant qu’oppressive pré-histoire nous ensignent que seuls la plus extrême des détresses, seulement le sentiment de grand désespoir amène la masse humaine à la raison, celle qui, pour les hommes sages et leurs enfants, vient toujours naturellement. Quelles horreurs, ruines, duretés, pestes, conflagrations et cruautés sauvages devons-nous attendre, si même en cette heure du destin, la raison, le socialisme, le leadership spirituel et la conformité à l’esprit n’entrent pas dans l’esprit des Hommes ?

[…] L’impératif de l’esprit qui mène la révolution peut nous aider en grandes mesures et accomplissements. Soumettez-vous à cet esprit ; les intérêts mesquins particuliers ne doivent pas le freiner ; mais sa mise en application est considérablement ralentie par un tas de gravas qui s’est empilé sur les coditions et même les âmes des masses. Un chemin est ouvert, plus ouvert que jamais, pour aider à la révolution et à l’effondrement du système actuel: commencer sur une petite échelle et volontairement, immédiatement, de tous les côtés, vous êtes appelés, vous et vos amis !

[…] Réalisons que rien, rien dans le monde n’a plus de pouvoir de conquête que la bonté. Nous étions politiquement retardés, étions les plus arrogants et les plus provocateurs des laquais ; les dommages qui en résultèrent pour nous avec l’inévitabilité de la destinée nous a remonté contre nos maîtres, nous ont mené vers la révolution. Nous mènerons la voie vers le socialisme, comment pourrions-nous montrer le chemin si ce n’est par l’exemple ? Le chaos est ici. De nouvelles activités et tumulte pointent à l’horizon ; les esprits s’éveillent, les âmes s’élèvent vers la responsabilité, des mains entrent en action. Puisse la révolution amener une renaissance. Que des nouvelles personnes incorruptibles se lèvent des profondeurs et des ténèbres, qu’ils ne fassent pas défaut à nos nations.

[…] Rien ne vit, rien que nous ne fassions pas nous-mêmes, rien de ce que nous ne faisons de nous-mêmes. La création (humaine) vit, pas la créature, seulement le créateur. Rien ne vit si ce n’est l’action de mains honnêtes et la gouvernance d’un esprit pur et véritable.

Munich le 3 janvier 1919

Gustav Landauer

 

Pour le socialisme

Chapitre 1

 

Quiconque appelle le socialisme doit penser que le socialisme est quelque chose qui est absent ou peu s’en faut, qui n’existe pas encore ou qui a cessé d’exister. Alors on pourra objecter: “Bien sûr le socialisme, la société socialiste n’existent pas. Ils ne sont pas encore là, mais de grands efforts sont faits pour son avènement, visions, connaissance, enseignements sur le comment il doit arriver.” Non, le socialisme que j’appelle ici ne viendra pas de la sorte. Plutôt par socialisme j’entends une tendance de la volonté humaine et une vision des conditions et manières qui mènent à son accomplissement.

[…] qu’est-ce que le socialisme ? Que veulent dire les Hommes lorsqu’ils emploient ce mot ? Qu’est-ce qui entre sous ce vocable aujourd’hui ? Sous quelles conditions, à quel moment de la société, de son développement, peut-il devenir réalité ?

[…]

Chapitre 2

Le socialisme est la tendance de la volonté de personnes unifiées pour créer quelque chose de nouveau et pour parvenir à un idéal. Voyons donc ce qu’est l’ancien système et ce que la réalité préalable était, dans notre ère. Pas notre temps dans un sens limité à maintenant, quelques années ou quelques décennies, mais plutôt notre époque, remontant au moins 400 ans.

[…] Certains corrupteurs divulguent la doctrine que les Hommes, mais aussi les animaux, les plantes et le monde entier, sont en progrès constant, dans un mouvement vers le haut partant des plus bas niveaux de la vie aux plus hauts, des pires abîmes de l’enfer vers les plus hauts cieux et qu’ainsi, l’esclavage, l’absolutisme, la servitude, le mercenariat, le capitalisme, la dureté et la dégénérescence, toutes ces choses étant supposées n’être que des étapes progressistes vers le socialisme. Nous n’adhérons aucunement à une telle illusion soi-disant scientifique. Nous voyons le monde et l’histoire de l’humanité de manière totalement différente. Nous l’expliquons aussi de manière différente.

Nous disons que les nations ont leur âge d’or, les points culminants de leur culture, et qu’elles descendent une fois de plus de ce piedestal. Nous disons que notre peuple d’Europe et d’Amérique ont été de ces nations déclinantes depuis un bon moment, approximativement depuis la “découverte” de l’Amérique.

Les nations atteignent leurs périodes de grandeur et s’y maintiennent lorsqu’elles sont empruntes d’un esprit unique. Ceci aussi sonne faux aux oreilles de ceux qui s’appellent socialistes de nos jours alors qu’ils ne le sont pas ; nous venons juste d’en voir un aspect furtif dans leur accoutrement darwiniste , ces adhérents de la soi-disante conception matérialiste de l’histoire. Nous traiterons tout cela ci-dessous, nous devons poursuivre pour le moment, mais nous croiserons encore le chemin du marxisme et nous nous arrêterons un peu plus tard pour lui dire ses quatre vérités en face et lui dire essentiellement qu’il est un fléau de notre temps et qu’il diabolise le nouvement socialiste !

C’est l’esprit, l’esprit des penseurs, l’esprit des hommes submergés par l’émotion, de ceux qui souffrent grandement, l’esprit de ceux dont l’auto-conscience et l’amour fusionnent dans une grande connaissance du monde, c’est cet esprit qui a mené les nations à leur grandeur, à l’unité et à la liberté. Des individus a érupté une nécessité intrinsèque de s’unifier en une attitude commune avec leurs frères humains. Puis la société des sociétés fut là, communalement fondée sur l’association volontaire.

Ainsi quelqu’un pourrait demander comment l’Homme a t’il pu atteindre cette intelligence et cette vision d’abandonner son isolation et de se joindre à ses compatriotes d’abord sur une petite échelle, puis en groupes bien plus conséquents ?

La question est stupide en soi et ne peut être posée que par des professeurs actifs dans des temps de déclin, car la société est aussi vieille que l’Homme ; elle est le tout premier fait. Où que les Hommes aient été, ils se joignaient en hordes, en clans, en tribus, en guildes, en nations. Ils migrèrent, vivèrent et travaillèrent ensemble. Ils furent des humains individuels agglutinés ensemble par un esprit commun, qui est une compulsion humaine naturelle et non pas imposée de manière extrinsèque (même ce qui est appelé “instinct” chez les animaux est un esprit commun).

Mais cette compulsion naturelle de la qualité unificatrice et d’esprit commun, jusqu’à maintenant dans l’histoire de l’humanité, a toujours eu besoin de formes externes: des symboles religieux et de cultes, des idées de foi, des rituels de prière ou toutes choses de ce genre.

Ainsi l’esprit l’esprit est toujours connecté dans les nations avec un manque d’esprit et une pensée symbolique profonde ayant une opinion supersticieuse. La chaleur et l’amour émanant de l’esprit unificateur prend ombrage du dogme religieux froid et rigide. La vérité, émanant de telles profondeurs qu’elle ne peut être exprimée que par imagerie, est remplacée par le non-sens de la litéralité.

Ceci est suivi de l’organisation externe. Les organisations de l’église et séculière de la coercition externe gagnent en force et croissent continuellement en empirant: sefvage, féodalisme, les départements variés de l’autorité, l’État.

Ceci mène immanquablement à un déclin de l’esprit qui anime les peuples et de l’immédiateté qui coule des individus et les mène à l’unité. L’esprit se retranche dans les individus.

[…] Les temps où la race humaine a le plus resplendi dans l’histoire subséquente sont ceux où cette tendance de l’esprit à inonder des peuples vers les ravins et les dépressions des individus a juste commencé mais n’a pas encore progressé très loin: où l’esprit commun, la société des sociétés, les liens d’inter-relation entre les multiples associations bondissantes de l’esprit, fleurissent pleinement, mais où des personnes de génie se sont aussi révélées, bien que toujours contrôlée par le grand esprit des peuples, qui ne sont pas banalement en extase devant leurs travaux, mais les acceptent plutôt comme le fruit naturel de la vie communale et s’en réjouissent.

L’âge d’or de la Grèce antique et le Moyen-Age chrétien furent de telles époques.

Ce ne fut pas un idéal, ce fut une réalité.

[…] Nous sommes les peuples de la chute et donc, de ce type de chute dont l’avant-garde ne voit aucun sens qui pointe au-delà de cette vie terrestre… Nous sommes les peuples qui peuvent remonter la pente une fois de plus et ce uniquement par un esprit singulier: l’esprit de justice dans les choses terrestres de la vie communale. Nous sommes les peuples qui pourraient être sauvés et ramenés à la culture seulement par le socialisme.

Chapitre 3

Ainsi notre époque se tient entre deux âges. A quoi cela ressemble t’il ?

Un esprit de cohésion, et oui, oui ! vous avez remarqué que le mot “esprit” revient beaucoup dans ce livre. Ceci se produit sans doute parce que les hommes de notre temps, surtout ceux qui se proclament “socialistes”, disent le mot “esprit” si rarement et agissent en accordance. Ils n’agissent pas spirituellement et donc ils ne font rien de réel ni de pratique. Comment pourrait-il faire ou accomplir quelque chose de pratique, eux qui pensent si peu !

[…] Il n’y a pas d’esprit connectant toute vie avec l’éternité, sanctifiant nos sens, rendant nos fonctions corporelles divines, chaque activité une joie, une cause d’exubérance et d’extase.

Qu’y a t’il ? Dieu, qui a créé le monde, dont le fils a sauvé le monde du pêché… assez de tout çà ! Assez de ces vestiges mal interprétés d’un symbolisme qui eut un sens autrefois, des vestiges, des réminiscences qui sont maintenant prises au sens littéral et pris pour croyances jusqu’à la dernière virgule et la dernière lettre de ce conte miraculeux. Assez de tout cela. Cet esprit est un faux esprit, n’a rien à voir ni avec la vérité ni avec la vie. Si quelque chose est plus que probablement faux, alors ce sont ces idées dans leur totalité.

Et nos érudits, intellectuels et universitaires le savent pertinemment. Si le peuple, une grande partie du peuple, est pris dans l’esprit d’un mensonge ruineux, alors combien de nos intellectuels sont-ils emmêlés dans l’esprit du mensonge, de la déception et de la couardise ?

A l’école, les enfants sont éduqués au moyen de faux enseignements et leurs parents sont obligees de laisser la pensée de leurs enfants être déformée. Un fossé horrible s’est ouvert entre les enfants des pauvres, qui sont maintenus dans la vieille religion de force et les enfants des riches, à qui on donne toute sorte de semie-connaissance et un doute léger. Les enfants des pauvres sont supposés demeurer stupides, dociles, timides, tandis que les enfants des riches deviennent semi-éduqués et frivoles.

Comment fait-on le travail de notre temps ? Pourquoi le travail est-il fait ? qu’est-ce que le travail ?

Seulement quelques rares variétés d’animaux connaissent ce que nous appelons le travail: les abeilles, les fourmis, les termites et les humains.

Le travail est technique ; la technique est un esprit commun et une pensée anticipatrice. Il n’y a pas de travail sans esprit, anticipation et communalité.

Quelle est la nature de la communalité qui régule notre travail ?

Cela ressemble et est en fait ceci:

Quelques personnes possèdent la terre et en conséquence la possibilité d’habirtation, d’industrie, d’agriculture et d’activité ; la terre et conséquemment les matières premières ; la terre et conséquemment le moyen de travail hérité du passé. Ces quelques personnes cherchent le pouvoir économique et personnel sous la forme de la propriété foncière, de la richesse monétaire et de la domination d’autres hommes.

Ils sont la cause de ce que les choses sont produites, comme ils le croient, en accord avec la situation respective du marché et que celui-ci va accepter avec l’aide d’une grosse armée d’agents et de représentants de commerce ou en langage courant, des bonimenteurs, des grossistes, des vendeurs, des commerçants, des publicités de presse, et des posters, des feux d’artifice et des emballages attractifs.

[…] La vaste majorité des humains est déconnectée de la terre et de ses produits, de la terre et des moyens de production, de travail. Ils vivent dans la pauvreté et l’insécurité. Il n’y a aucune joie ni sens à leur vie. Ils travaillent pour des choses qui n’ont aucune connexion avec leur vie propre. Ils travailent d’une façon qui les rend insipides et tristes. Beaucoup, des masses entières d’humains, n’ont souvent pas de toit au dessus de leur tête. Ils ont froid, faim et meurent misérablement.

Parce qu’ils sont mal nourris, sous-alimentés et n’ont pas de logement adéquat, ils attrapent la tuberculose ou autres maladies de promiscuité et meurent avant leur temps. Et ceux dont la santé survit les effets de ces conditions de pauvretee, la pollution de l’air et les maisons infectées de maladies, ils sont souvent détruits par l’épuisement, les poussières toxiques, les substances et vapeurs empoisonnées des usines.

Leurs vies n’ont aucune connexion avec la Nature, ou si peu. Ils ne font pas l’expérience d’eux-mêmes, ils ne savent pas ce qu’est être enfantin.

[…] L’État existe afin de créer l’ordre et la possibilité de continuer à vivre au sein de tout ce non-sens dénué d’esprit, de la confusion, de l’austérité et de la dégénérescence. L’État, avec ses écoles, ses églises, ses tribuanux, ses prisons, bagnes, l’état avec son armée et sa police (NdT: et son monopole de la violence sinon “légitime” du moins… “légitimée”…), l’état avec ses soldats, ses haut-fonctonnaires et ses prostitué(e)s.

Là où il n’y a aucun esprit et aucune compulsion interne, il y a forcément une force externe, une régimentation, un État.

Là où il y a un esprit, il y a société. La forme dénuée d’esprit engendre l’État. L’État est le remplaçant de l’esprit.

Quel sorte d’esprit nous permet-il de rester en vie ?

L’esprit qui élève les individus en une totalité, en un tout cohérent, en un peuple, est appelé aujourd’hui une nation. La nation en tant que forme coercitive naturelle de la communauté biologique est un esprit fondamentalement beau et ineffaçable, impossible à éradiquer. En revanche, la nation amalgamée avec l’État et avec sa violence exacerbée et intolérable est une insulte artificielle et une stupidité malsaine et pourtant, c’est un ersatz, un remplacement pour l’esprit (manquant), un équivalent psychique des esprits intoxiqués aux vapeurs d’alcool qui sont devenus le poison habituel et quotidien des humains d’aujourd’hui.

L’État avec ses frontières et les nations avec leurs conflits sont des substituts pour un esprit non existant du peuple et de la communauté. L’idée de l’État est une imitation artificielle de l’esprit, une illusion, qui accouple des objectifs qui n’ont rien à voir les uns avec les autres, qui n’ont aucune racines en un tel terreau, comme l’ont les merveilleux intérêts d’un langage et de coutumes communes, les intérêts d’une vie économique (nous avos vu ce qu’est la vie économique aujourd’hui !) avec un certain territoire. L’État, avec sa police, toutes ses frontières et ses institutions régissant la propriété privée, n’existent pour le salut de l’Homme que comme un misérable substitut à l’esprit sociétaire et aux groupes humains ayant un but commun.

[…] L’État ne s’établit jamais au sein de l’individu. Il n’est jamais devenu une qualité individuelle, il n’a jamais été volontaire. Il réside plutôt dans le centralisme du commandement et de la discipline au lieu d’être dans le centre qui régit le monde de l’esprit: c’est à dire la pensée libre, pulsant comme un battement de cœur et indépendante dans le corps vivant d’une personne. Il y a longtemps, il y avait des communautés, des groupes tribaux, des guildes, des confréries, des corporations (NdT: au sens médiéval du terme), des sociétés, elles, furent toutes stratifiées dans une société cohérente. Aujourd’hui, il y a la force, la lettre de la loi et l’État.

Et l’État, qui en plus n’est rien, afin de cacher son néant, se drape mensongèrement du manteau de la natiobalité et connecte mensongèrement cette nationalité, qui est un lien spirituel délicat entre les hommes, avec une communauté occupant un territoire géographique qui n’a rien à voir avec lui et qui n’existe pas, cet état ainsi cherche à être un esprit et un idéal, une transcendance incompréhensible en la manière pour laquelle des millions de gens se massacrent les uns les autres dans un enthousiasme sanglant et morbide. Ceci représente l’extrême, l’épitôme de la non spiritualité qui a été introduit parce que le véritable esprit d’unité a péri et a cessé d’exister. Et pourtant, on nous affirme que les hommes n’avaient pas cette horrible superstition au lieu de la vérité organique de l’unité spirituelle naturelle, ils seraient incapables de vivre, car ils suffoqueraient dans la honte et la dégradation de cette non-vie et de cette désunification ; ils deviendraient poussière comme de la crasse séchée.

Voilà à quoi ressemble notre époque. Elle se situe entre deux âges.

[…]

A suivre…

Société contre l’État: Le marxisme modèle du Nouvel Ordre Mondial (Gustav Landauer)

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“L’État, c’est ainsi que s’appelle le plus froid des monstres froids et il ment froidement et le mensonge que voici sort de sa bouche: ‘Moi, l’État, je suis le peuple !’… Là où le peuple existe encore, il ne comprend pas l’État et il le hait comme un mauvais œil et comme un pêché contre les coutumes et les droits… L’État, lui, ment dans tous les idiomes du bien et du mal ; et quoi qu’il dise, il ment et ce qu’il possède il l’a volé. Tout est faux en lui, il mord avec des dents volées, lui qui mord si volontiers. Fausses sont même ses entrailles… ‘Sur Terre il n’est rien de plus grand que moi: je suis le doigt qui crée l’ordre, le doigt de dieu’, voilà ce que hurle ce monstre…”

~ Friedrich Nietzsche (Ainsi parlait Zarathoustra, 1883) ~

 

“A l’origine, toutes les choses étaient communes et indivisées, elles étaient la propriété de tous.”

~ Hugo Grotius (Huig de Groot) ~

 

A lire en complément: « Les marxistes et leur anthropologie » (Pierre Clastres)

 

Contre le marxisme et pour le socialisme anarchiste

 

Gustav Landauer

 

Extrait de “Un appel au socialisme” (1911)

 

Source:

http://robertgraham.wordpress.com/tag/gustav-landauer/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Gustav Landauer, philosophe anarchiste et activiste allemand né à Karlsruhe en 1870, mort à Munich en 1919, battu à mort par les militaires dans la cour d’une prison après son arrestation lors de la révolution bavaroise. Suiveur des idées de Proudhon et surtout de Pierre Kropotkine dont il fut l’ami, Landauer, dont les écrits ont peu été traduits de l’allemand, se distingue essentiellement par sa vision unique de l’État dont il pense qu’il ne peut pas être détruit physiquement, mais que la destruction de l’État ne viendra que par le changement d’attitude des gens en son sein. Le glissement vers un nouveau paradigme politico-social se fera par le changement de mentalité des citoyens qui réfuteront les institutions et aménagerons la société sur des bases anarcho-communistes pour en faire une “société des sociétés”. Son ouvrage “Un appel au socialisme” publié en 1911 est son œuvre phare. En voici un extrait.

Ce que Karl Marx appelait la coopération, supposée être un élément du socialisme est, la forme de travail qu’il voyait dans les entreprises capitalistes de son temps, le système industriel, où des milliers de personnes travaillent dans une grande pièce, l’adaptation de l’ouvrier à la machine et la division pervasive du travail résultant dans la production de commodités pour le monde du marché capitaliste. Ainsi il dit de manière sûre que le capitalisme “est déjà actuellement basé sur la production sociale de l’entreprise” !

Oui en fait un tel non-sens sans précédent va contre le cours des choses, mais c’est certainement l’opinion véritable de Karl Marx que le capitalisme développe le socialisme de lui-même et que le mode de production socialiste “est florissant” sous le capitalisme. Nous avons déjà la coopération, nous sommes déjà bien sur le chemin de la propriété commune sur terre ainsi que celle des moyens de production. A la fin il ne restera plus grand chose à faire si ce n’est que de chasser les quelques proprios restant. Tout le reste a fleuri du capitalisme. Car le capitalisme est équivalent du progrès de la société et même du socialisme. Les véritables ennemis sont “la classe moyenne, les petits industriels, les petits marchants, les artisans, les fermiers.” Car ils travaillent eux-mêmes et ont au moins quelques ouvriers ou apprentis pour les aider. Ceci est l’entreprise naine, tandis que le capitalisme est l’uniformité, le travail de milliers de personnes au même endroit, travaillant pour le marché mondial ; ceci est la production sociale, le socialisme.

Ceci est la véritable doctrine de Karl Marx: lorsque le capitalisme a gagné la victoire complète sur ce qu’il reste du Moyen-Age, le progrès est scellé et le socialisme est pratiquement là.

N’est-il pas significatif de manière symbolique que la fondation même du marxisme, la bible de cette sorte de socialisme ait été appelé “Das Kapital” ? Nous opposons à ce socialisme capitaliste notre propre socialisme en disant: socialisme, culture et solidarité, échange juste et équitable, travail agréable, la société des sociétés ne peut venir que quand un esprit s’éveille comme dans l’ère chrétienne et pré-chrétienne les nations teutoniques le savaient et lorsque cet esprit se débarrasse de l’inculture, de la dissolution et du déclin, qui en termes économiques sont appelés: le capitalisme.

Ainsi se dressent l’une contre l’autre deux choses parfaitement opposées

Ici le marxisme, là le socialisme !

Marxisme: sans esprit, les pétales de roses couvrant les ronces adorées du capitalisme.

Socialisme: La nouvelle force contre la pourriture ; la culture qui monte contre la combinaison de la décérébration, de la dureté, de l’austérité et de la violence, contre l’État moderne et contre le capitalisme.

Et maintenant chacun peut comprendre ce que je veux dire à la face du marxisme: qu’il est la peste de notre temps et la malédiction du mouvement socialiste. Maintenant nous allons exliquer encore plus clairement pourquoi il en est ainsi et pourquoi le socialisme ne peut venir que comme l’ennemi mortel du marxisme.
Car le marxisme est. par dessus tout, ce Philistin qui regarde de manière condescendante toute chose venant du passé, qui appelle tout ce qui l’intéresse le présent ou le futur immédiat, qui croit dans le progrès, qui préfère 1908 mieux que 1907 et qui attend quelque chose de spécial en 1909 et quasiment un miracle escatologique pour quelque chose qui est aussi éloigné dans le futur que 1920.

Le marxisme est le Philistin et donc l’ami de toute chose massive et compréhensible. Quelque chose comme une république médiévale de villes ou de villages, une mir russe ou un Allmend suisse ou une colonie communiste, ne peuvent pas pour lui avoir la moindre similarité avec le socialisme, mais par contre un état vaste et centralisé ressemble déjà à son État du futur de manière assez proche. Montrez-lui un pays à une période donnée de l’histoire où les petits paysans prospéraient, où il y avait des métiers complémentaires artisanaux florissants, où il y avait peu de misère et il détrournera le nez avec dédain.

Karl Marx et ses successeurs pensaient qu’ils ne pouvaient pas faire de pire accusation contre le plus grand de tous les socialistes, Pierre-Joseph Proudhon, qu’en l’appelant “petit-bourgeois” et “petit paysan socialiste”, ce qui n’était ni incorrect ni insultant, car Proudhon avait splendidement montré au peuple de sa nation et de son temps, de manière prédominante des petits paysans et des artisans, comment ils pourraient parvenir au socialisme immédiatement sans avoir à attendre les progrès laborieux du grand capitalisme. Mais, les croyants dans le progrès ne veulent pas nous entendre parler de la possibilité qui fut autrefois présente et qui ne devint pas une réalité et les marxistes ainsi que tous ceux qu’ils ont infecté ne peuvent pas écouter quiconque parler de socialisme qui aurait pu être possible avant le mouvement de déclin, qu’ils appellent eux, le mouvement ascendant du capitalisme sacré.

Nous [les anarchistes] en revanche, ne séparons pas un développement humain fabuleux et les processus sociaux de ce que veut, fait, aurait voulu ou aurait pu faire l’humain. Nous savons aussi quoi qu’il en soit, que la détermination et la nécessité de tout ce qui se passe, incluant bien entendu, la volonté et l’action est valide et sans exception, mais seulement après que ce soit un fait réel, à savoir après que la réalité soit établie, cela devient-il alors une nécessité…

De notre opinion, l’histoire humaine ne consiste pas en des processus anonymes et d’une vulgaire accumulation d’une multitude de petits évènements et d’omissions.

[…]

Mais le marxisme est inculte et il montre toujours du doigt en toute suffisance, moquerie et triomphe, les échecs et les tentatives futiles, il a de plus une telle peur infantile de la défaite. Il montre le plus de mépris pour ce qu’il appelle les expériences ou les échecs. Ceci est un signe honteux d’un déclin des plus disgracieux, spécifiquement pour le peuple allemand, à qui convient si mal une telle peur de l’idéalisme, de l’enthousiasme et de l’héroïsme, que de si piètres personnages sont les leaders de ses masses mises en esclavage. Mais les marxistes sont pour les masses appauvris et opprimées exactement ce qu’ont été les nationalistes depuis 1870 pour les classes de gens rassasiés: les adorateurs du succès.

De ce fait, nous saisissons un sens plus précis de l’expression “conception matérialiste de l’histoire”. Oui, de fait les marxistes sont des matérialistes dans le sens ordinaire, brut et populaire du mot et tout comme les crânes d’œuf nationalistes, ils s’épanouissent à vouloir réduire et exterminer l’idéalisme. Ce que les bourgeois nationalistes ont fait des étudiants, les marxistes le font de grands segments du prolétariat, façonnant couardement de petits hommes sans jeunesse, sans esprit indomptable, sans courage, sans la joie de faire ou de tenter quelque chose, sans pensée dirigée, sans hérésie, sans originalité ni individualité. Mais nous avons besoin de tout cela. Nous avons besoin de tentatives et d’initiatives. Nous avons besoin d’envoyer des milliers d’hommes en Sicile. Nous avons besoin de ces si précieuses natures de Garibaldi et nous avons besoin d’échecs après échecs et de cette dureté naturelle se forgeant à ne plus rien craindre, qui maintient le cap, qui endure, et recommence encore et toujours jusqu’au succès, jusqu’à ce qu’on réussise et devienne impossible à conquérir. Quiconque n’endorse pas le danger de la défaite, de la solitude, des échecs, n’attendra jamais la victoire.

Ô vous les marxistes, je sais pertinemment comme cela sonne faux à vos oreilles, vous qui n’avez peur de rien sauf ce que vous appelez un coup de couteau dans le dos. Ce mot appartient à votre vocabulaire si particulier et peut-être à juste titre, puisque vous montrez votre dos le plus souvent à vos ennemis plutôt que votre visage. Vous savez à quel point vous haïssez profondément et o combien repoussant vos humeurs sèches trouvent de telle natures passionnées que sont le constructif Proudhon et les destructeurs Garibaldi ou Bakounine. Tout ce qui est latin ou celtique, tout ce qui a trait à l’air libre à la nature sauvage et à l’initiative est presque un embarrassement pour vous. Vous vous êtes suffisamment handicapés pour exclure tout ce qui peut-être libre, personnel ou juvénile, traits que vous qualifiez inlassablement de stupidités, exclus donc du parti, du mouvement et des masses elles-mêmes.

Les choses seraient véritablement bien meilleures pour nous et le socialisme en général si au lieu de la stupidité systémique que vous appelez votre science, nous avions les stupidités de gens aux tempéraments de feu débordant d’enthousiasme sur les autres, ce que vous ne pouvez pas supporter. Oui, nous voulons en fait faire ce que vous appelez des “expériences” ; nous voulons tenter, nous voulons créer depuis notre cœur et nous voulons si cela doit-être, souffir de la défaite et des échecs jusqu’à la victoire, jusqu’à ce que l’objectif soit atteint. Des personnes incultes, fades, cyniques et livides mènent nos peuples, où sont les tempéraments de Colomb (NdT: de manière évidente, Landauer n’a pas réfléchit en profondeur à la question de Colomb et de la “découverte”…), ces gens qui préfèrent voguer en pleine mer sur de fragiles embarcations vers l’inconnu plutôt que d’attendre le progrès. Où sont les jeunes joyeux et victorieux Rouges qui riront à la face livide de ces leaders ? Les marxistes détestent entendre de telles paroles, de telles attaques, qu’ils appellent des rechutes, de tels défis enthousiastes non-scientifiques. Je le sais et c’est pour cela que cela est si bon de le leur avoir dit. Les arguments que j’utilise contre eux sont valides et tiennent la route, mais si au lieu de les réfuter au moyen d’arguments, je pouvais les ennuyer à mort avec la moquerie et le rire, cela m’irait tout aussi bien. (NdT: comme quoi l’humour, le sarcasme et l’ironie, lorsqu’intelligemment maniés sont des armes redoutables. Où en sont l’humour et le “politiquement correct” ajourd’hui en 2015 ?…)

Ainsi, le marxiste inculte est bien trop malin, à la page et prudent pour ne jamais penser que le capitalisme dans un état d’effondrement total, comme ce fut le cas durant la révolution de Février [1848] en France, pourrait être confronté par l’organisation socialiste alors qu’il préfère tuer les formes de communauté de vie émanant du Moyen-Age qui furent préservées, spécifiquement en Allemagne, en France, en Suisse, et en Russie, pendant des siècles de déclin et de les noyer totalement dans le capitalisme plutôt que de reconnaître qu’ils contiennent les graines et les cristaux de vie de la culture socialiste à venir.

Mais si quelqu’un lui montre les conditions économiques de disons, l’Angleterre, du milieu du XIXème siècle, avec son système industriel de désolation, avec son exode rural, son homogénéisation des masse et sa misère, avec des économies tournées vers le marché mondial au lieu des véritables besoins, il y trouve la production sociale, la coopération, les commencements de la propriété commune. Il se sent comme à la maison…

Ajoutez à cela la concentration capitaliste qui paraissait être comme si le nombre de capitalistes et de fortunes deviendraient toujours moindre et de continuer à promouvoir le modèle du gouvernement omnipotent dans l’État centralisé de notre temps, ajoutez-y finalement la toujours plus grande perfection des machines industrielles, la division toujours croissante du travail, le remplacement des ouvriers et artisants hautement qualifiés par des machinistes sans talent, tout cela vu sous une lumière exagérée et caricaturale, car cela possède un autre côté et n’est jamais un développement schématiquement non-linéaire. C’est une lutte et un équilibre de plusieurs tendances, mais tout ce que voit le marxisme est toujours grotesquement simplifié et caricaturé. Finalement, ajoutez l’espoir que les heures de travail vont diminuer de plus en plus et que le travail humain deviendra de plus en plus productif: alors l’état du futur est accompli. L’état futur des marxistes: la floraison sur l’arbre de la centralisation gouvernementale, capitaliste et technologique.

On doit cependant ajouter que le marxiste, quand il rêve à fond, ce rêve jamais plus sec et plus vide et s’il y a jamais eu de fantaisistes sans imagination, les marxistes sont les pires, le marxiste étend son centralisme et sa bureaucratie économique au-delà des états présents et se fait l’avocat d’une organisation mondiale qui régulerait et dirigerait la production et la distribution des biens de consommation et de service. C’est l’internationalisme marxiste. Comme dans l’ancienne [première] Internationale, tout devait être supposément dirigé depuis Londres et sa base du Conseil Général et aujourd’hui dans la social-démocratie (seconde internationale), toutes les décisions sont prises depuis Berlin, cette autorité de la production mondiale regardera un jour dans chaque casserole possible et aura la quantité adéquate de graisse pour les rouages des machines qu’elle aura en compte.
Une couche encore et notre description du marxisme sera terminée.

Les formes d’organisation que ces gens appellent le socialisme, fleurissent complètement dans un terreau capitaliste, mis à part que ces organisations, ces usines toujours en pleine expansion grâce à la vapeur, sont toujours entre les mains privées d’entrepreneurs et d’exploiteurs. Nous savons quoiqu’il en soit déjà qu’ils sont supposés être réduits à un nombre toujours plus petit par la concurrence. On doit visualiser clairement ce que cela signifie: d’abord cent mille, puis quelques milliers, puis quelques centaines, puis quelques 70 ou 50, puis juste quelques énormes et monstrueux entrepreneurs (NdT: regardons ce qu’il s’est passé depuis… On appelle çà le capitalisme monopoliste, celui des géants, des cartels que ce soit industriels ou financiers, ils dominent le monde depuis l’entre deux- guerre et ont tout acheté y compris les États et leurs gouvernements).

Leur sont opposés travailleurs, ouvriers, prolétaires. Ils sont de plus en plus nombreux, les classes moyennes disparaissent et avec le nombre de travailleurs, l’intensité et le pouvoir des machines croissent également, de telle façon que non seulement le nombre de travailleurs mais aussi le nombre de chômeurs, la soi-disante armée de réserve du travail, augmentent. D’après cette description, le capitalisme atteint une impasse et la lutte contre lui, à savoir contre les quelques capitalistes restant, devient de plus en plus facile pour les masses incommensurables de déshérités qui ont un intérêt dans le changement. Ainsi doit-on se rappeler que tout dans la doctrine marxiste est immanent, bien que le terme provienne d’un autre domaine et y soit mal approprié. Ici, cela signifie que rien ne nécessite un effort spécial ou une vision mentale, tout coule de source du processus social. Les soi-disantes formes socialistes sont déjà immanentes au capitalisme…

Comme le dit le programme allemand social-démocrate en ces termes si jolis et si marxistes (à l’encontre d’éléments non authentiques qui se sont infiltrés , pour faire que les créateurs de ce programme appellent maintenant révisionistes leur opposition): les puissances de production grossissent maintenant au-delà de la capacité de la société contemporaine. Ceci contient l’enseignement très marxiste qui dit que dans la société contemporaine les formes de production sont devenues de plus en plus socialistes et qu’il ne manque à ces formes que leur juste forme de propriété. Ils apellent cela la propriété sociale, mais quand ils appellent le système industriel capitaliste un [système de] production sociale (non seulement Marx applique ceci dans le Capital, mais les socio-démocrates actuels dans leur programme courant appelle le travail dans les formes du capitalisme contemporain, le travail social), nous connaissons les véritables implications de leurs formes socialistes de travail.

Tout comme ils considèrent les formes de production de la technologie de la vapeur dans le capitalisme être une forme socialiste de travail, ils considèrent également l’État centralisé comme l’organisation sociale de la société et la propriété d’état administrée de manière bureaucratique comme la propriété commune !… Ces gens n’ont vraiment aucun sens instinctif de la société et de sa signification. Ils n’ont pas la moindre idée du fait que la société ne peut-être qu’une société des sociétés, seulement une fédération, seulement la liberté. Ils n’ont de ce fait aucune idée que le socialisme est l’anarchie et la fédération. Ils croient que le socialisme est le gouvernement, tandis que d’autres qui ont soif de culture veulent créer le socialisme parce qu’ils veulent échapper à la désintégration et la misère issues du capitalisme et sa pauvreté concomittante, son manque total d’esprit et la coercition inhérente, qui n’est que l’autre face de l’individualisme économique. Bref, ils veulent s’échapper de l’État pour participer à une société des sociétés et à la participation des associations volontaires.

Parce que, comme disent ces marxistes, le socialisme est toujours, façon de parler, la propriété privée des entrepreneurs, qui produisent sauvagement et inconsidérément et comme ils sont en possession des pouvoirs de production socialistes (lire ici: la machine à vapeur, la production perfectionnée par la machinerie et la masses prolétariennes à profusion), donc, parce que la situation ressemble à un balais de sorcière dans les mains d’une apprentie sorcière, un déluge de biens de consommation, une surproduction et une grande confusion peuvent en résulter, à savoir, des crises peuvent survenir, qui, quelqu’en soient les détails, se produisent toujours selon les marxistes, parce que la fonction régulatrice d’un contriole statistique et la direction d’une autorité d’État mondiale est nécessaire et va de paire avec le mode de production socialiste, qui de leur point de vue tordu et stupide, existe déjà.

Aussi longtemps que cette autorité de contrôle fait défaut, le “socialisme” demeure toujours imparfait et le désordre peut en résulter. Les formes d’organisation du capitalisme sont bonnes, mais elles manquent d’ordre, de discipline et d’une centralisation stricte. Le capitalisme et le gouvernement doivent fusionner et là où nous parlerions de capitalisme d’État, ces marxistes disent que le socialisme est là et bien là. Mais juste comme leur socialisme contient toutes les formes du capitalisme et de la régimentation et tout comme ils permettent la tendance à l’uniformité et au nivellement qui existe aujourd’hui pour progresser vers sa perfection ultime, le prolétariat est lui aussi porté vers leur socialisme.

Le prolétariat de l’entreprise capitaliste est devenu l’état prolétarien et la prolétarisation a, lorsque commence ce type de socialisme, atteint réellement et de manière prévisible des proportions gigantesques. Tout le monde sans exception est un employé de l’État.

Le capitalisme et l’État doivent fusionner, ceci est en vérité l’idéal marxiste (NdT: simple question ici en 2015: Quel est le concept du Nouvel Ordre Mondial ?… surpris ?). Bien qu’ils ne veulent pas entendre parler de leur idéal, nous voyons qu’ils cherchent à promouvoir cette tendance de développement. Ils ne voient pas que le pouvoir énorme et la désolation bureaucratique de l’état n’est nécessaire que parce que notre vie communale/commune a perdu son esprit, parce que la justice et l’amour, les associations économiques et la floraison de la multiplicité des petits organismes sociaux ont disparu. Ils ne voient rien de cette décomposition profonde de nos temps, ils hallucinent le progrès.

La technologie bien sûr progresse. Cela se produit dans les temps culturels, bien que pas toujours, il y a des cultures sans progrès technique ou technologique. Elle progresse surtout en temps de décomposition, de l’individualisation de l’esprit et de l’atomisation des masses. Ceci est justement notre point. Le véritable progrès de la technologie ainsi que celui de la véritable base temporelle est, pour une fois, marxiste pour les marxistes, la base véritable, matérielle pour la superstructure idéologique, à savoir pour les marxistes l’utopie du socialisme progressiste…

Il n’y a aucun doute que les marxistes pensent que si l’avant et l’arrière de notre dégradation, les conditions capitalistes de la production et de l’état étaient rassemblées, alors leur progrès et leur développement attendraient leur but pour que se réalisent la justice et l’égalité. Leur état économique bien compris, qu’il soit l’héritier des états précédents ou leur état mondial est une structure républicaine et démocratique et ils pensent vraiment que les lois d’un tel état fourniraient bien-être et bonheur à son peuple. C’est ici que nous devons nous esclaffer de ces pathétiques fantasmes. Une telle réflexion de miroir ne peut être que le produit du laboratoire de développement du capitalisme. Nous ne perdrons pas plus de temps sur cet idéal accompli de l’ère du déclin et de l’inculture dépersonalisée, de ce gouvernement de nains.

Nous allons voir que la véritable culture n’est pas vide, mais satisfaite et que la véritable société est une multiplicité de petites et véritables affinités qui grandissent des qualités de connexion des individus, de l’esprit, que c’est une structure de communautés et une union. Ce “socialisme” des marxistes est un gloitre géant qui va se développer de manière supposée. N’ayez pas peur, nous allons bientôt voir qu’il ne se développera pas. Notre socialisme en revanche, devrait pousser du cœur des Hommes. Il désire provoquer le fait que les cœurs de ceux qui s’appartiennent les uns aux autres grandiront en unité et en esprit. L’alternative n’est pas un socialisme pygmée ou socialisme de l’esprit, car nous verrons bientôt que si les masses suivent les marxistes ou même les révisionnistes (NdT: du marxisme), alors le capitalisme demeurera.

Cela ne tend pas à changer soudainement dans le “socialisme” des marxistes ni de se développer en le “socialisme” des révisionistes. Le déclin, dans ce cas précis, le capitalisme, a en notre temps juste assez de vitalité que la culture et l’expansionisme ont eu en d’autres temps. Le déclin ne veut pas du tout dire décrépitude, une tendance vers l’effondrement ou un renversement drastique des choses. Le déclin, l’époque du naufrage, de l’impopularité, de la platitude d’esprit, est capable de durée des siècles ou un millénaire. Le déclin, ici le capitalisme, possède à notre époque juste cette vitalité qu’on ne trouve ni dans la culture ni dans l’expansion conemporaine. Il a autant de force et d’énergie que nous échouons de nous rassembler pour le socialisme. Le choix auquel nous faisons face n’est pas: une forme de socialisme ou une autre, mais bien plus simplement: capitalisme ou socialisme, l’État ou la société, le non-esprit ou l’esprit. La doctrine du marxisme ne mène pas hors du capitalisme, il n’y a aucune vérité non plus dans la doctrine du marxisme que le capitalisme puisse dans le temps, émuler l’incroyable exploit du Baron de Münchhausen qui se tira d’un étrange marécage en se tirant lui-même par sa tresse, à savoir cette prophétie qui dit que le capitalisme va émerger de son propre marigaux par la simple vertu de son propre développement.

Société organique contre l’État: Abolir l’État c’est changer de mode de relations humaines (Gustav Landauer)

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“La tyrannie n’est pas un feu qui doit ou peut-être éteint. Ce n’est pas un mal externe. C’est une faiblesse, une rupture interne. Le feu de la tyrannie ne peut pas être combattu depuis l’extérieur avec de l’eau. C’est sa source qui doit être éliminée. Les gens qui la nourrissent doivent arrêter de le faire. Ce qu’’ils sacrifient à la tyrannie, ils doivent le garder pour eux.”

“Les révolutions d’aujourd’hui ne sont que des révolutions intermédiaires et ce indépendamment de la force de leur esprit. Ce sont des révolutions qui ne se focalisent plus sur le roi absolu, mais qui ne se retournent pas encore contre la nouvelle forme de pouvoir totalitaire: l’État absolu. En fait, les révolutions d’aujourd’hui soutiennent l’État absolu, elles veulent l’´étendre et y participer…”

~ Gustav Landauer, “Die Revolution”, 1907 ~

 

Chemins dans l’utopie

 

Martin Buber (1949)

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Note du traducteur: Ceci est la traduction du chapitre 6 du livre concernant le philosophe anarchiste Gustav Landauer et sa pensée socio-politique.

 

VI

LANDAUER

 

Le pas en avant de Landauer au-delà de Kropotkine consiste essentiellement dans sa vision directe de la nature même de l’État. L’État n’est pas, comme le pense Kropotkine, une institution qui peut-être détruite par une révolution. “L’’État est une condition, une certaine relation entre les humains, un mode comportemental humain, nous le détruisons en contractant d’autres types de relations entre nous, en nous comportant différemment.” Aujourd’hui les Hommes ont une relation “statuaires” les uns aux autres, c’est à dire une relation qui rend l’ordre coercitif de l’État nécessaire pour le représenter. Ainsi cet ordre ne peut être dépassé que dans la mesure où cette relation entre les Hommes est remplacée par une autre. Cette autre relation que Landauer appelle “le Peuple”. C’est une connexion entre les gens qui est déjà là, déjà présente, simplement elle n’est pas encore arrivée au stade du lien intime, elle n’est pas encore devenue un organisme plus élevé.”

Dans la mesure où les gens, sur la base des processus de circulation et de production, se rassemblent de nouveau et “grandissent ensemble en un organisme au nombre incalculable de membres et d’organes”. Le socialisme, qui ne vit maintenant que dans la tête et les esprits d’un nombre atomisé d’individus, deviendra alors réalité, pas dans l’État mais en dehors de l’état et institutions et cela veut dire en parallèle de l’État. Se “retrouver” comme il le dit n’est pas en soi quelque chose de nouveau, mais la réactualisation, la reconstruction de quelque chose qui a toujours été présent, de communauté qui existe en fait en parallèle à l’État, bien qu’enterrée et gaspillée. “Un jour on réalisera que le socialisme n’est pas une invention nouvelle, mais la (re)découverte de quelque chose qui est actuellement présent, de quelque chose qui a grandi.” Ceci étant, la réalisation du socialisme est toujours possible si un nombre suffisant de personnes le désire et le veut vraiment. La réalisation ne dépend pas de l’état technologique des choses, bien que le socialisme une fois réalisé paraîtra différent, mais il dépend des gens et de leur état d’esprit. “Le socialisme est possible et impossible à tout moment, il est impossible quand les gens soit n’en veulent pas ou soit ils pensent le vouloir, mais ne sont pas capables de le réaliser.”

De cet aperçu à la véritable relation entre l’État et la communauté découle quelques importants choses. Nous voyons que dans la pratique, il n’est pas question d’une alternative abstraite, d’État ou pas d’État. Le principe de choix s’applique principalement aux moments de véritable décision que doit faire une personne ou un groupe ; alors, tout ce qui est intermédiaire, tout ce qui s’interpose, est impur et cela sème la confusion, l’obscurité, l’obstruction. Mais ce même principe devient une obstruction à son tour si, à quelque étape atteinte de son exécution, cela ne permet rien de moins que l’Absolu de se former, dévaluant ainsi les mesures qui sont possibles maintenant. Si l’État est une relation qui ne peut-être détruite qu’en entrant dans un autre type de relation, alors nous devrions toujours aider à le détruire dans la mesure ou nous entrons de fait dans une autre relation.

Pour comprendre pleinement de quoi il retourne, nous devons aller un pas plus loin. Comme l’a fait remarqué Landauer plus tard, l’État est un statut, des gens vivant ensemble à une certaine époque dans un contexte particulier et ne peuvent vivre de leur propre volonté, librement et justement, que jusqu’a un certain degré, en d’autres termes, le degré d’incapacité pour un ordre volontaire juste détermine le degré de compulsion légitime. Quoi qu’il en soit, l’extension de facto de l’État va toujours dépasser plus ou moins et plutôt plus que moins, le type d’État qui émergerait d’un degré de compulsion légitime. […]

Nous arrivons au problème que Proudhon avait découvert sous un autre angle: l’association sans assez d’esprit communal vital ne peut pas remplacer l’État, elle porte l’État en elle-même et elle ne peut pas résulter en autre chose que l’État, c’est à dire en la politique-pouvoir et l’expansionnisme soutenus par la bureaucratie.

Mais ce qui est aussi important de noter est que pour Landauer, la mise en place d’une société en dehors et en parallèle de l’État est essentiellement “une découverte de quelque chose de présent, de quelque chose qui a grandi.” Dans la réalité, une communauté existe effectivement en parallèle à l’État, “pas une somme d’individus isolés, mais une cohésion organique qui ne demande qu’à s’étendre et émanant de bien des groupes, former une grande arche.” La réalité de cette communauté doit-être rappelée des profondeurs où elle a été enterrée sous les incrustations et les artifices de l’État. (NdT: ceci confirme ce que nous avons sans cesse dit: il n’y a rien à inventer mais il faut “dépoussiérer” ce qui a été enfoui, mais pas éradiqué… Ceci nous a suggéré l’image du révolutionnaire “technicien de surface”…) Ceci ne peut se produire que dans la croûte dure qui s’est formée avec l’humanité, si son propre “état” intérieur est percé et ouvert et alors la réalité immémorielle rejaillit du dessous.

Telle est la tâche des socialistes et des mouvements qu’ils ont commencé au sein des peuples: ralentir le durcissement des cœurs de façon à ce que ce qui est enterré dessous puisse remonter à la surface et que ce qui paraît être mort maintenant, vive véritablement, émerge et pousse à la lumière. Les gens qui se renouvellent de cette façon peuvent renouveler la société et comme ils savent par expérience qu’il y a un stock immémoriel de communautés qui se sont déclarées nouvelles, elles bâtiront en une nouvelle structure tout ce qui reste de la véritable forme communautaire. Landauer écrit dans une lettre à une femme qui voulait abolir le mariage que “ce serait folie que de rêver d’abolir les quelques formes d’union qui demeurent en nous ! Nous avons besoin de forme et non pas d’informité. Nous avons besoin des traditions.” (NdT: Ce qui demeure ancré dans les sociétés traditionnelles fondées sur la loi naturelle et ce indépendemment de leur culture et de leur géo-location)

Celui qui construit, non pas arbitrairement et sans résultat, mais légitimement et pour le futur, agit depuis un sentiment d’appartenance intérieur avec une tradition ancienne et ceci lui donne confiance et force. Il va maintenant devenir clair que Landauer appelle “l’autre relation”, dans laquelle les humains peuvent entrer au lieu de la relation à l’État ordinaire, non pas d’un nom mais plus simplement de “Peuple”. Un tel “Peuple” comprend aussi la signification profonde de “nationalité”, ce qu’il reste lorsque “l’État” et la politisation ont été transcendés: une communauté d’êtres et un être dans une communauté faite de variété. “Cette affection, cette égalité dans l’inégalité, cette qualité péculière qui unit les gens ensemble, cet esprit commun, est un fait réel. Ne le sous-estimez pas, vous les hommes libres et socialistes ; le socialisme, la liberté, la justice, ne peuvent être accomplis qu’entre ceux qui ont toujours été unis, le socialisme ne peut pas être établi dans l’abstrait, mais uniquement dans une multiplicité concrète qui est une avec l’harmonie du peuple.”

La véritable connexion entre la Nation et le socialisme est écourtée ici: la proximité des gens les uns envers les autres dans un mode de vie, une langue une tradition, des mémoires collectives et un destin commun, tout cela prédispose à la vie communautaire et seulement en construisant un tel type de vie pourront se constituer les gens de la Terre en Peuple nouveau. “Rien d’autre que la renaissance de tous les peuples de l’esprit de la communauté régionale, pourra nous sauver.” Landauer comprend la “communauté régionale” de manière très concrète, dans la réaparition, même de manière rudimentaire, des formes communautaires traditionnelles et la possibilité de les préserver, de les renouveler et de les étendre. “Le réformateur radical ne trouvera rien à réformer, maintenant ou plus tard, sauf ce qui est là. C’est pourquoi, maintenant et à n’importe quel moment, il est bien pour la communauté régionale d’avoir ses propres limites, dont une partie est la terre communale, une autre partie la famille, son accession à un bout de terre pour son logement, son jardin et son champ.” Landauer fait ici référence à la mémoire des unités communales. Il y a tant que l’on pourrait rajouter pourvu que toute vie extérieure contienne un esprit de vie.

Il y a des communautés villageoises fondées sur des vestiges des anciennes propriétés communales ayant des paysans qui ont le souvenir des anciennes terres et de leurs limites originales, qui ont été des propriétés privées maintenant depuis des siècles…
Être socialiste veut dire être connecté de manière organique avec la vie et l’esprit de la communauté, demeurer en alerte et rester connecté et où que ce soit possible, de joindre la nouvelle forme de vie aux formes qui persistent. Cela veut aussi dire de faire attention aux voies rigides qui sortent du chemin, de savoir que dans la vie humaine et celle des communautés, la ligne droite entre deux points est souvent la plus longue, de comprendre que la véritable voie de la réalité socialiste n’est pas révélée par ce que je “sais” ou ce que je “planifie”, mais aussi dans l’inconnu et dans ce qui ne peut pas être connu, dans ce qui est attendu et ce qui ne l’est pas et aussi loin qu’on sache, de vivre et d’agir en accord avec ceci à tout moment. Landauer a dit en 1907: “Nous ne connaissons aucun détail au sujet de notre voie immédiate ; cela peut nous mener vers la Russie, ou vers l’Inde. La seule chose que nous savons est que notre voie ne nous mène pas au travers de mouvements et de luttes quotidiens, mais sur des choses inconnues, profondément enfouies et soudaines.”

Landauer a dit de Walt Whitman, le poète de la démocratie héroïque qu’il avait traduit que, tout comme Proudhon, Whitman unifiait l’esprit conservateur et révolutionnaire, individualisme et socialisme. Ceci peut aussi être dit de Landauer. Ce qu’il a en tête est ultimement une conservation révolutionnaire : une sélection révolutionnaire de ces éléments qui valent la peine d’être conservés et qui sont adéquats à la rénovation de l’être social.

C’est seulement au travers de ces assomptions que nous pouvons comprendre Landauer comme révolutionnaire. C’était un homme de l’Allemagne du Sud-Ouest, de la classe moyenne juive, mais il devint plus proche du prolétariat et de sa façon de vivre que Karl Marx, lui aussi de la même région et de la classe moyenne juive. Encore et toujours les marxistes ont condamné ses propositions d’une colonie socialiste comme impliquant un retrait du monde de l’exploitation humaine et la rude bataille contre celle-ci, dans une “île” d’où on pourrait passivement observer toutes ces choses se produisant.

Aucun reproche n’a été plus faux. Tout ce que Landauer a pensé, planifié, dit et écrit, même lorsque le sujet était Shakespeare ou le mysticisne allemand et spécifiquemet quelque création que ce soit pour la construction d’une réalité socialiste, le fut dans une grande croyance en la révolution et dans la volonté qu’elle se produise. “Voulons-nous nour retrancher dans le bonheur ? Voulons-nous vivre nos vies ? Ne voulons-nous pas plutôt faire tout ce que nous pouvons pour le peuple et attendre l’impossible ? Ne voulons-nous pas la totale ? la Révolution ?” écrivait-il dans une lettre en 1911. Mais la longue lutte pour la Liberté qu’il appelait la Révolution ne peut porter ses fruits que “lorsque nous sommes saisis par l’esprit, non pas celui de la révolution, mais celui de la régénération” et les révolutions individuelles prennent place au sein de cette longue “Révolution” semblent être pour Landauer un bain de feu des esprits, juste comme en dernière analyse, la révolution soit elle-même une régénération.

Dans son livre “Révolution” (1907), Landauer écrit: “L’image et le sentiment de l’union positive se lèvent encore et encore par la grande qualité de liaison, l’amour, qui est pouvoir, puissance, et sans cette régénération passante et surpassante, nous ne pouvons pas continuer à vivre et devons périr.”…
La force de la révolution se trouve dans la rébellion et la négociation, elles ne peuvent pas résoudre des problèmes sociaux par des moyens politiques. Parlant de la révolution française de 1789, Landauer explique : “elle finit par arriver à cette terrible situation, les ennemis partout, l’encerclant, s’infiltrant à l’intérieur, puis les forces de la négation et de la destruction qui vivent toujours finissent par se retourner contre elles-mêmes, le fanatisme et la passion deviennent manque de confiance et bientôt la soif de sang ou tout au moins une indifférence aux terreurs aditionnant les tueries et avant longtemps, la terreur par le meurtre devient le seul moyen possible pour les dirigeants du jour pour se maintenir au pouvoir.”

Dix ans plus tard, Landauer qui ne changea pas d’avis écrivit au sujet de la même révolution française: “Les représentants les plus fervents de la révolution pensèrent et crurent au meilleur de leur temps, peu importe comment ils finirent, qu’ils menaient l’humanité vers une renaissance ; mais quelque part cette naissance avorta et ils se retrouvèrent sur le chemin des uns des autres et se reprochèrent les uns les autres du fait que la révolution s’était alliée à la guerre, à la violence, à la dictature et à l’oppression autoritaire, en un mot: à la politique.” Entre ces deux déclarations, Landauer écrivant en Juillet 1914, à la veille de la première guerre mondiale, exprima la même analyse critique en une forme particulièrement pertinente: “Ne nous faisons pas d’illusion sur la situation dans tous les pays aujourd’hui. A parler franchement, la seule chose à laquelle a servi toutes ces agitations révolutionnaires, fut l’agrandissement national-capitaliste que nous appelons impérialisme, même si originellement édulcoré de socialisme, il fut bien trop facilement mené par des Napoléon, des Cavour ou Bismark dans les grandes lignes de la politique, parce que toutes ces insurrections ne furent en fin de compte que les moyens d’une révolution politique ou de guerre nationaliste, mais ne purent jamais être un moyen de transformation socialiste pour la simple et bonne raison que les socialistes sont des romantiques qui toujours et immanquablement utilisent les moyens de leurs ennemis et ne pratiquent jamais ni ne connaissent du reste les moyens d’amener à la vie le Peuple et la naissance de la nouvelle humanité.” Mais déjà en 1907, Landauer, se basant sur Proudhon, avait tiré la conclusion logique qui s’imposait de ses idées: “Il sera reconnu tôt ou tard qu’en tant que plus grand des socialistes, Proudhon avait déclaré une parole incomparable, bien que totalement oubliée aujourd’hui, la révolution sociale ne ressemble en rien à la révolution politique et ce malgré qu’elle ne puisse pas prendre vie et demeurer en vie sans une bonne dose de cette dernière ; elle n’en est pas moins une structure pacifique, une organisation d’un esprit nouveau pour un nouvel esprit et rien d’autre.

[…]

Landauer dit: “Tout vient en temps et en heure, chaque période après la révolution est un temps avant la révolution pour tous ceux dont les vies n’ont pas été englués dans quelque grand moment du passé.” Proudhon vécut tout en saignant de plusieurs blessures et il se demande: “Si vous faites cela, ai-je dit, mais pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?” Il trouva la réponse et la mît à plat dans son œuvre tardive, la réponse est ceci: “parce que l’esprit n’était pas avec vous..”

Une fois de plus, nous sommes en dette de Landauer et non pas de Kropotkine pour une clarification vitale. Si la révolution politique doit servir la révolution sociale, trois choses sont nécessaires:

  • Les révolutionnaires doivent être fermement résolus à nettoyer le terrain et à mettre la terre à la disposition communale, puis de la développer en une confédération de sociétés (La société des sociétés)
  • La propriété communale doit-être bien préparée en institutions de façon à assurer qu’elle puisse être développée selon ces lignes une fois que la terre aura été aménagée à cet effet
  • De telles préparations doivent être conduites dans un véritable esprit de communauté

La signification de ce troisième point, “l’esprit”, pour la nouvelle société en devenir, est quelque chose qu’aucun des premiers socialistes n’a profondément reconnu comme Landauer le fit. Nous devons bien comprendre ce qu’il veut dire par là, toujours en assumant que nous ne comprenions pas la réalité spirituelle comme le produit et la réflexion du monde matériel, comme une simple “conscience” déterminée par “l’être” social et explicable en termes de relations économico-techniques. C’est plutôt une entité sui generis, qui se tient en relation très proche avec l’être social sans toutefois être explicable à quelque moment que ce soit en termes économico-techniques.

Landauer nous dit que: “Un degré de haute culture est atteint quand les structures sociales variées, en elles-mêmes exclusives et indépendantes les unes des autres, sont toutes emplies d’un esprit uniforme qui n’est pas inhérent ou qui ne procède pas de ces structures, mais qui règne sur elles de lui-même. En d’autres termes: un tel degré de culture se produit lorsque l’unité pervasive aux formes variées d’organisation et les formations supra-individuelles, n’est pas le lien extérieur de la force, mais un esprit en provenance des individus eux-mêmes et pointant au-delà des intérêts terrestres et matériels.” Comme exemple, Landauer cite le Moyen-Age chrétien (véritablement la seule époque dans l’histoire de l’occident comparable à ce titre aux grandes cultures de l’Orient). Il voit le Moyen-Age comme n’étant pas caractérisé par cette forme de vie sociale ou cette autre, comme les communes de county (canton), les guildes marchandes, les corporations et les confraternités commerciales, les ligues des cités médiévales (NdT: chère à Kropotkine dans son illustration de la société autonome…), pas même du système féodal, des églises, monastères et des ordres de la chevalerie, mais par cette “totalité d’unités indépendantes qui s’interpénètrent toutes pour former la Société des sociétés.

[…]

Ce qui donne de la place pour l’esprit est la tentative de la réalisation. “De la même manière que les communes d’un canton et de nombreux autres instruments de stratification et d’unification étaient là avant que l’esprit ne les emplisse et les rende ce qu’ils furent pour la chrétienté, tout comme un type de marche existe avant même que les jambes ne se développent et que cette marche construise et développe ces jambes, ainsi ce ne sera pas l’esprit qui nous enverra sur la voie, mais notre voie qui fera naître l’esprit en nous.” Et ce chemin mène “ceux qui ont perçu comment il était impossible de vivre comme ils le font pour s’unifier et mettre leur travail au service de leurs besoins, dans des sociétés établies et ce malgré toutes les pénuries existantes.” L’esprit qui anime ces gens les aide dans leur voie commune et sur ce chemin seul, peut-il se changer en nouvel esprit de la communauté. “Nous les socialistes voulons donner de l’esprit à la réalité de façon à ce qu’en tant qu’esprit unificateur, il pourra rassembler l’humanité. Nous les socialistes désirons sensibiliser cet esprit et le réaliser, nous voulons faire en sorte qu’il agisse et par là-même, nous devons spiritualiser les sens de notre vie terrestre.

Mais pour que cela se produise, la flamme de l’esprit doit être protégée dans les sociétés afin qu’elle ne s’éteigne pas. Elles ne deviennent une forme réelle que par la vertu de l’esprit vivant, sans celui-ci elles deviennent des illusions, puis des folies… Landauer déclara en 1915 que “le socialisme est la tentative de mener la vie commune humaine vers le lien d’un esprit commun dans la liberté…”

[…] Dans sa quête d’un “esprit commun”, Landauer sait pertinemment qu’il n’y a pas de place pour ceci sans la terre, cela ne peut prendre place que dans la mesure où le sol, la terre, soutienne une fois de plus, la vie et le travail communaux de l’humain. “La lutte pour le socialisme est la lutte pour la terre”. Mais si le grand chambardement doit se produire sous les “conditions de la propriété de la terre” (comme cela est appelé dans les 12 articles de la Ligue Socialiste fondée par Landauer), “les travailleurs doivent d’abord créer, sur la base de leur esprit commun qui est capital au socialisme, une réalité socialiste et l’exemplifier en permanence en proportion de leur nombre et de leur énergie.” C’est ici qu’un commencement se produit. “Rien ne peut empêcher les consommateurs unifiés de travailler pour eux-mêmes avec l’aide du crédit mutualisé, de construire des usines, des ateliers, des maisons pour eux-mêmes, d’acquérir de la terre, rien n’est impossible s’ils ont la volonté et commencent à mettre en pratique.” Telle est la vision de la communauté, l’archétype de la société nouvelle, qui flotte devant les yeux de Landauer, la vision d’un village socialiste.” (NdT: tout ceci sera plus tard mis en pratique dans le mouvement des Kibboutz en Israël, qui nonobstant le fait bien sûr, qu’ils fassent partie d’un état colonial oppresseur et ethnocidaire, fut ce qui se rapprocha le plus de la fonctionalité d’entités communales régies sur des principes anarchistes. Le grand paradoxe étant que ces communes anarchisres dépendaient d’un état colon et totalitaire. Les Kibboutzim aujourd’hui ne sont que l’ombre de ce qu’ils étaient et sont devenus des attractions touristiques…)

Un village socialiste avec des ateliers et des usines villageoises”, dit Landauer en 1909, dans la continuité de la pensée de Pierre Kropotkine, “avec des champs, des pâtures et des jardins potagers, du bétail petit et grand, de la volaille, vous les prolétaires des grandes villes, accoutumez vous à cette pensée, aussi bizarre que cela puisse paraître au début, car ceci est le début du véritable socialisme, le dernier qu’il nous reste.” De ces semble t’il petits commencements (qu’ils se produisent ou pas), dépend la révolution si elle trouve quelque chose pouer laquelle cela vaille la peine qu’on se batte, quelque chose que la révolution elle-même ne peut pas créer. De ceci dépend le fait de la maturation du fruit socialiste dans les champs révolutionnaires et en aparté de la culture politique habituelle.

Ainsi, bien qu’il n’y ait pas de commencement, pas de graine pour le futur autre que la règle sous laquelle vivent les gens, celle du capitalisme… Landauer est loin de voir cela comme une forme finale de réalisation. Tout comme Proudhon et Kropotkine, il est peu enclin à déclancher les demandes pour le socialisme, les rêves, les visions, les plans et les délibération des hommes d’aujourd’hui. Il sait très bien que “l’étrange circonstance de ce commencement précaire, ce ‘socialisme du petit nombre’, cet établissement, a beaucoup de ressemblances avec le communisme dur et laborieux de l’économie primitive (NdT: primitive dans le sens anthropologique, de la racine primere = premier, originel)”.
[…]

De là, le chemin mènera “aussi vite qu’il est permis” à une société dans laquelle Landauer mélange les idées de Proudhon et de Kropotkine: “une société égalitaire d’échange fondée sur les communautés régionales, les communautés rurales, qui combinent l’agriculture et l’industrie.” Landauer ne voit pas en cela le but absolu, seulement l’objectif immédiat “aussi loin que nous puissions voir dans le futur”. Le véritable socialisme est relatif. “Le communisme est à la recherche de l’Absolu et ne peut pas trouver de commencement naturel sauf celui de la parole dans la mesure où les seules choses absolues, détachées de toute réalité, sont les mots.”

Le socialisme ne peut jamais être quelque chose d’absolu. C’est le devenir constant de la communauté humaine, adapté et proportionné à quoi que ce soit qui puisse être voulu et fait dans des conditions données. La rigidité menace toute réalisation. Ce qui vit et brille aujourd’hui pourra être terne demain et devenir tout puissant, supprimer l’enthousiasme le jour d’après. “Partout, où que la culture et la liberté existent à l’unisson, les liens variés de l’ordre doivent se complémenter les uns les autres et la fixation de l’ensemble porte en elle le principe même de la dissolution… Dans un âge de véritable culture, l’ordre de la propriété privée par exemple, portera en lui comme un principe de ré-organisation dissolvant révolutionnaire, l’institution de l’année du Jubilée.” Le véritable socialisme observe les forces du renouveau. “Aucune mesure finale de sécurité ne doit-être prise pour établir le millénaire ou l’éternité, mais seulement un grand équilibre des forces et la résolution périodique de renouveler cet équilibre…”

 

“Ensuite sonnez cors et trompettes ! La voix de l’esprit étant la trompette… Révoltez-vous pour la constitution, la réforme et la révolution, la règle unique valide de tout temps, amène l’esprit de l’intention ultime, ce furent les grandes choses sacrées dans la mosaïque de l’ordre de la société. Nous en avons encore besoin, nous avons besoin de redirection et de convulsion par l’esprit, qui n’a aucun désir de fixer les choses et les institutions dans une forme finale, mais seulement de se déclarer lui-même permanent. La révolution doit devenir l’accessoire de notre ordre social, la pierre angulaire de notre constitution.”

Notes

1 « Den Boden frei machen » also means to « free the land », make it available to the people. The phrase is used in this latter sense in the next paragraph. Trans.

2 See footnote, p, 52.

3 A « shaking off of burdens », the name given to the « disburdening ordinance » of Solon, by which all debts were lowered. Trans.

Résistance politique: Exemple de charte de Fédération Socialiste (Gustav Landauer 1908)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état, Union Europeenne et nouvel ordre mondial with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 13 juillet 2015 by Résistance 71

Claire, simple et concise… A l’heure du marasme grec et plus à venir, ceci constitue une bonne base de départ, fondée sur le droit naturel et l’organisation naturelle ancestrale de l’humanité.

La société étatique est un cancer, une perversion politique et sociale que nous devons traiter à sa racine. Des chartes de ce type aident à organiser la pratique.

— Résistance 71 —

 

Les 12 articles de la Fédération Socialiste

 

Gustav Landauer (1908)

 

Source:

http://theanarchistlibrary.org/library/gustav-landauer-the-12-articles-of-the-socialist-federation

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Article 1

La forme de base de la culture socialiste est la fédération de communautés autogérées commerçant entre elles en toute justice et équité.

Article 2

Cette Fédération Socialiste, suivant le chemin établi par l’histoire, remplace les gouvernements et l’économie capitaliste.

Article 3

La Fédération Socialiste accepte comme objectif de ses efforts le mot “république” dans son sens originel: la cause du bien commun.

Article 4

La Fédération Socialiste déclare le but de ses efforts être l’anarchie dans son sens originel: l’ordre par les associations volontaires.

Article 5

La Fédération Socialiste inclut tous les travailleurs, travailleuses qui veulent l’ordre social de la Fédération Socialiste. Son but n’est ni la politique prolétarienne, ni la lutte des classes, qui sont toutes deux des accessoires nécessaires du capitalisme et du pouvoir d’état, mais la lutte et l’organisation pour le socialisme.

Article 6

La véritable efficacité de la Fédération Socialiste ne pourra commencer que lorsqu’une grande portion des masses l’auront rejoint. Jusqu’à ce que ce temps arrive, l’objectif est la promotion et la calme détermination.

Article 7

Les membres de la Fédération Socialiste veulent mettre leur travail au service de leur consommation.

Article 8

Ils combinent leur pouvoir d’achat pour échanger les produits de leur travail avec l’aide de leur banque d’échange.

Article 9

Ils envoient des pionniers dans les communes de la Fédération Socialiste pour produire tout eux-mêmes autant que possible, incluant les produits de la terre.

Article 10

La culture des communautés n’est pas fondée sur des formes particulières de technologie ou sur la satisfaction des besoins, mais sur l’esprit de justice.

Article 11

Ces communes établies devront être des modèles de justice sociale et de joyeux labeur et non pas un moyen pour atteindre un but. Le but ne peut-être atteint que lorsque la terre revient aux mains des socialistes autrement que par son achat.

Article 12

La Fédération Socialiste vise le droit et donc le pouvoir d’abolir la propriété privée de la terre au moment de la transition par de grandes mesures fondamentales et de donner à tous les citoyens la possibilité de vivre heureux culturellement en combinant l’industrie et l’agriculture dans des communautée indépendantes autogérées, fondées sur la base de la justice.