Archive pour gustav landauer « appel au socialisme »

Gustav Landauer et Gilets Jaunes pour un retour à l’esprit de la société et l’éradication de l’État et du capitalisme

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« Si tu ne sais pas où tu vas, arrête-toi, retourne toi et regarde d’où tu viens. »
~ Proverbe africain ~

“Le socialisme est la tendance de la volonté d’Hommes unifiés de créer quelque chose de nouveau pour la réalisation d’un idéal.”
“Le socialisme vient des siècles et des millénaires précédents. Le socialiste englobe toute la société et son passé, sent et sait d’où nous venons et ensuite détermine où nous allons.”
~ Gustav Landauer ~

“La terre et l’esprit [Geist] sont donc la solution du socialisme… Les socialistes ne peuvent en aucune manière éviter le combat contre la propriété foncière. La lutte pour le socialisme est une lutte pour la terre ; la question sociale est une question agraire !”
~ Gustav Landauer ~

 


« La question sociale est une question agraire »

 

Gustav Landauer: L’appel au socialisme

 

Renaud Garcia

 

13 janvier 2020

 

Source:

https://www.revue-ballast.fr/gustav-landauer-un-appel-au-socialisme/

 

Gustav Landauer est l’une des voix majeures du socia­lisme liber­taire alle­mand. Face aux dégâts pro­vo­qués par l’in­dus­tria­li­sa­tion, il a fait l’é­loge des com­mu­nau­tés fédé­rées ancrées dans le monde rural et vil­la­geois ; face à la guerre mon­diale, il a appe­lé, en non-violent, à la grève géné­rale ; face au par­le­men­ta­risme, il a loué la démo­cra­tie directe et les conseils ouvriers auto-admi­nis­trés. En 1919, celui qui tenait le socia­lisme pour « l’expression de la véri­table et authen­tique union des hommes » s’en­ga­gea dans la Révolution alle­mande, jus­qu’à deve­nir com­mis­saire du peuple et tom­ber, quatre mois après la mar­xiste Rosa Luxemburg, sous les coups de l’ar­mée. Les édi­tions La len­teur ont récem­ment tra­duit et publié son Appel au socia­lisme : le phi­lo­sophe Renaud Garcia l’a lu, et livre ici ses impres­sions.

Il est peu de textes alliant au même degré pro­fon­deur phi­lo­so­phique, acui­té poli­tique et beau­té sty­lis­tique. Joyau de la lit­té­ra­ture socia­liste, l’Appel au socia­lisme de Gustav Landauer est de ceux-là. Né en 1870 à Karlsruhe, en Allemagne, Landauer fut un révo­lu­tion­naire sa vie durant, tou­jours à contre­temps des ten­dances idéo­lo­giques de son époque. Lecteur de Spinoza, Schopenhauer et Nietzsche, il est exclu de l’université à 23 ans et consi­dé­ré par les ser­vices de l’empire comme l’« agi­ta­teur le plus impor­tant du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire radi­cal ». Il col­la­bore à plu­sieurs jour­naux, par­ti­cipe à la fon­da­tion de théâtres popu­laires, essuie des peines de pri­son au tour­nant du siècle pour inci­ta­tion à l’action révo­lu­tion­naire — temps pen­dant lequel il se livre notam­ment à la tra­duc­tion des écrits du mys­tique médié­val Maître Eckhart. Par la suite, il se fera pas­seur déci­sif en langue alle­mande de textes de Proudhon, Kropotkine, Mirbeau, La Boétie, avant d’être à l’origine de mul­tiples expé­ri­men­ta­tions (notam­ment le jour­nal Der Sozialist) et grou­pe­ments socia­listes, dont le plus connu fut l’Alliance socia­liste (qui aurait comp­té à son apo­gée une quin­zaine de groupes de 10 à 20 membres cha­cun). Commissaire à l’Instruction publique et à la Culture for­te­ment impli­qué dans la révo­lu­tion des conseils de Bavière, Landauer meurt lyn­ché par un grou­pe­ment de corps francs en mai 1919.

Publié en 1911, l’Appel au socia­lisme est plus pré­ci­sé­ment une réécri­ture de deux allo­cu­tions pro­non­cées en 1908, qui mar­quèrent la fon­da­tion de l’Alliance socia­liste. Landauer lui-même le tenait pour le meilleur de ses écrits, rédi­gé dans une langue s’efforçant de conser­ver les marques de l’oralité. Il était donc grand temps que le lec­to­rat fran­co­phone dis­pose d’une édi­tion à la hau­teur de la com­plexi­té du texte1. Comme on l’apprend du reste à la lec­ture de la monu­men­tale thèse de doc­to­rat qu’Anatole Lucet a consa­crée au pen­seur allemand2, l’œuvre de Landauer, cor­res­pon­dance com­prise, est com­po­sée d’innombrables volumes aux­quels l’accès en France était alors encore fort limité3. La pré­sente tra­duc­tion de l’Appel au socia­lisme confirme d’une manière écla­tante la per­ti­nence actuelle de la pen­sée du révo­lu­tion­naire alle­mand. Qu’y a‑t-il donc de si nova­teur dans ce texte vieux de plus de 100 ans ? Voici quelques élé­ments sus­cep­tibles d’attiser la curio­si­té des lec­teurs.

L’anarchisme : un socialisme culturel

Landauer appar­tient clai­re­ment à la tra­di­tion anar­chiste par son rejet de l’État, un atta­che­ment au modèle fédé­ra­liste d’organisation de la socié­té ain­si qu’une cri­tique constante de la pro­prié­té pri­vée, au pre­mier chef celle de la terre. La figure sans nul doute la plus impor­tante pour lui reste Proudhon, qu’il consi­dère dans La Révolution comme « le plus grand de tous les socia­listes ». Précisément, le terme « socia­lisme » est domi­nant dans le registre lexi­cal employé par Landauer. L’anarchie, dit-il dans le dixième des douze articles de l’Alliance socialiste4, n’est « qu’un autre nom pour le socia­lisme, moins bon du fait de sa néga­ti­vi­té et de son équi­vo­ci­té par­ti­cu­liè­re­ment forte ». Or ce socia­lisme anar­chiste, sans nier en aucune façon les ques­tions éco­no­miques, est en grande par­tie cultu­rel. Là réside sa pre­mière spé­ci­fi­ci­té.

Pour Landauer, les grandes ins­ti­tu­tions de la moder­ni­té indus­trielle que sont l’État cen­tra­li­sé bureau­cra­tique et le capi­ta­lisme induisent des formes de vie col­lec­tive dénuées d’esprit. Elles ne consti­tuent pour l’essentiel que des néants que l’on prend pour des choses et ne réunissent le sépa­ré qu’en tant que sépa­ré (pour le dire à la façon de Debord). Leur fait défaut ce que le pen­seur nomme donc « esprit », l’un des concepts les plus dif­fi­ciles et exi­geants du texte. Pour en appro­cher la défi­ni­tion, on note­ra que « l’esprit est quelque chose qui vit de la même manière dans les cœurs et dans les corps ani­més des indi­vi­dus ; quelque chose qui jaillit de tous comme pro­prié­té fédé­ra­trice avec une néces­si­té natu­relle et les conduit tous à l’alliance. » Sans ce ciment com­mu­nau­taire, dont les germes résident dans les pro­fon­deurs de l’individualité se redé­cou­vrant liée fon­da­men­ta­le­ment à la com­mu­nau­té humaine, il n’est pas de socié­té viable : uni­que­ment ses contre­fa­çons, ses suc­cé­da­nés. Pour Landauer, lorsque l’es­prit fait défaut s’é­lève, depuis le vide ain­si creu­sé, son simu­lacre : l’État. En d’autres termes, une mise en com­mun for­cée, arti­fi­cielle, ne dis­po­sant d’au­cun élan authen­tique vers la com­mu­nau­té (que l’État repose sur la force, l’habitude de la sou­mis­sion ou un pré­ten­du assem­blage de liber­tés indi­vi­duelles en fonc­tion d’un contrat social, comme dans le mythe libé­ral, ne change rien à l’affaire).

Le révo­lu­tion­naire alle­mand fus­tige ici les formes de vie par­ta­gée appau­vries qu’il décèle dans son époque. Sa cri­tique du phi­lis­ti­nisme, autre­ment dit de l’individu obtus, aux inté­rêts prag­ma­tiques étroits, inca­pable d’élans spi­ri­tuels et esthé­tiques, quelle que soit sa classe sociale d’appartenance, retra­vaille à l’évidence des motifs nietz­schéens et retrouve les accents du dra­ma­turge Ibsen (on songe par exemple à sa pièce Un enne­mi du peuple, mon­tée en 1883, qui ins­pi­ra for­te­ment Emma Goldman). Cette cri­tique n’épargne per­sonne, depuis la bour­geoi­sie domi­nante jusqu’au pro­lé­ta­riat indus­triel. À ce sujet, cer­taines outrances incom­mo­de­ront sans doute quelques lec­teurs, mais il convient de rap­pe­ler qu’elles pro­cèdent du registre d’expression choi­si, celui de l’appel : une exhor­ta­tion puis­sante qui vise à pro­vo­quer un effet bou­le­ver­sant. Ainsi, sans pour autant exclure le voca­bu­laire de la conscience de classe, de la pau­vre­té et de la lutte orga­ni­sée contre l’exploitation, Landauer le subor­donne à celui du déclin cultu­rel des peuples, du mal­heur et de l’ennui au tra­vail, les­quels ne pour­ront être contrés que par le réveil de la volon­té d’incarner un idéal com­mu­nau­taire. D’où un ensemble de défi­ni­tions pro­pre­ment cultu­relles du socia­lisme, telles que celle-ci : le socia­lisme est un « mou­ve­ment de culture, une lutte pour la beau­té, la gran­deur et la plé­ni­tude des peuples ». C’est donc en visant l’idéal d’un mode de vie radi­ca­le­ment autre que celui qui, chaque jour, entre­tient le capi­ta­lisme, que la pos­si­bi­li­té d’une trans­for­ma­tion sociale res­te­ra ména­gée.

Landauer va cer­tai­ne­ment le plus loin dans ce sens dans ses adresses au pro­lé­ta­riat, dont la poten­tia­li­té polé­mique mérite d’être lon­gue­ment médi­tée : « Il n’y a de libé­ra­tion que pour ceux qui se mettent inté­rieu­re­ment et exté­rieu­re­ment en état de sor­tir du capi­ta­lisme, qui cessent de jouer un rôle et com­mencent à être des humains. » Position grosse de contro­verses, en effet. En pre­mier lieu face à tout dis­cours prô­nant la cen­tra­li­té de la lutte des classes, aujourd’hui comme hier. À l’époque de Landauer, le mar­xisme « ortho­doxe », celui de Karl Kautsky, est l’idéologie offi­cielle du SPD [Parti social-démo­crate d’Allemagne], le plus puis­sant par­ti socia­liste en Europe au sein de la IIe Internationale. Cette doc­trine, résu­mant les erre­ments d’une science inféo­dée à une acti­vi­té par­ti­sane, est sou­mise à un feu nour­ri tout au long de l’Appel. Les concep­tions de Landauer s’en retrouvent pré­ci­sées comme en creux, et avec elles celles de l’anarchisme dans son oppo­si­tion à la phi­lo­so­phie de l’histoire mar­xiste.

Le marxisme, une philosophie de l’inaction ?

La vigueur des cri­tiques adres­sées par Landauer au mar­xisme de son temps ne se com­prend véri­ta­ble­ment qu’à l’aune des bou­le­ver­se­ments sociaux et éco­no­miques endu­rés par l’Allemagne dans les 40 années pré­cé­dant la paru­tion de l’Appel. Sous l’impulsion du chan­ce­lier Bismarck, l’Allemagne passe rapi­de­ment d’un État agraire à un stade indus­triel avan­cé, sous l’effet d’une moder­ni­sa­tion accé­lé­rée des struc­tures éco­no­miques. L’urbanisation explose, la mar­chan­di­sa­tion gagne de plus en plus de ter­rain, les inéga­li­tés de richesse se creusent, entraî­nant la dégra­da­tion des condi­tions de vie des classes pauvres. Dans ce contexte, alors que des auteurs comme Ferdinand Tönnies (Communauté et Société, 1887) ou Georg Simmel (Philosophie de l’argent, 1900) s’intéressent à ce qu’une civi­li­sa­tion méca­nique féti­chi­sant l’argent fait aux rap­ports humains (voire à l’« âme » humaine), la cri­tique majo­ri­taire à l’époque reste por­tée par la social-démo­cra­tie d’inspiration mar­xiste, dont Karl Kautsky est l’idéologue prin­ci­pal. Interprétation clé en main du mar­xisme (en dépit de la cri­tique interne éma­nant du cou­rant révi­sion­niste por­té par Eduard Bernstein), le pro­gramme socia­liste pro­pose à ses adhé­rents une vision du monde fon­dée sur l’antagonisme de classes et l’approfondissement his­to­rique des contra­dic­tions du capi­ta­lisme sous l’effet du déve­lop­pe­ment des moyens de pro­duc­tion.

Face à cette stra­té­gie d’attente (la révo­lu­tion n’adviendra que lorsque les condi­tions sociales et éco­no­miques seront mûres, tous les tra­vailleurs se tenant alors en masse sur la même ligne de front), Landauer n’a pas de mots assez durs. On pour­rait se conten­ter ici de quelques-unes de ses plus cin­glantes impré­ca­tions et rejouer le vieux motif de l’opposition entre anar­chisme et mar­xisme. Le mar­xisme serait, dit-il, « le sens phi­lis­tin éri­gé en sys­tème », la « peste de notre temps » et la « malé­dic­tion du mou­ve­ment socia­liste ». Ou encore la « fleur de papier sur la ronce ado­rée du capi­ta­lisme ». Marx lui-même ne sort pas indemne de tels feux, tan­cé pour sa fas­ci­na­tion à l’égard du pro­grès tech­nique : « Les vieilles femmes pro­phé­tisent à par­tir du marc de café. Karl Marx pro­phé­ti­sait à par­tir de la vapeur. » Mais il y a plus. En réa­li­té, expri­mer ce que le socia­lisme ne devrait pas être per­met à Landauer de pré­ci­ser sa propre concep­tion. Il ne s’agira cer­tai­ne­ment pas, comme dans les théo­ries des stades de l’Histoire, de s’en remettre à un quel­conque déter­mi­nisme lais­sant libre cours à la des­truc­tion des ves­tiges du pas­sé sous le rou­leau com­pres­seur du pro­grès des forces pro­duc­tives. Comme si, par une magie quel­conque, devait se for­mer ain­si la base maté­rielle du socia­lisme. À l’inverse, montre Landauer, un mou­ve­ment pro­fon­dé­ment sou­cieux du sort des tra­vailleurs devrait les exhor­ter non pas à s’immerger plus avant encore dans l’antagonisme de classes (en deman­dant des droits, de meilleurs salaires, des condi­tions de tra­vail pro­té­gées par l’État social), mais bel et bien à ces­ser de se pen­ser et de se vivre seule­ment en tant que tra­vailleurs.

On touche ici au point le plus dif­fi­cile, et sans doute le plus pas­sion­nant, du dis­cours de Landauer : les luttes syn­di­cales, les reven­di­ca­tions qui s’y font jour, s’avèrent abso­lu­ment néces­saires et sont sou­vent défen­dues d’une façon héroïque émi­nem­ment res­pec­table, dit-il. Pourtant, « tout cela ne conduit jamais qu’à faire tour­ner en rond dans les cercles contrai­gnants du capi­ta­lisme ; cela ne peut jamais qu’approfondir le fonc­tion­ne­ment de la pro­duc­tion capi­ta­liste, jamais en faire sor­tir. » Actions syn­di­cales, grèves, mani­fes­ta­tions pour des hausses de salaire : tout cela peut être incar­né avec bra­voure par des tra­vailleurs, des délé­gués sin­cères et com­ba­tifs ou encore des « cols blancs » en voie de pré­ca­ri­sa­tion, dont le rôle au sein des ins­ti­tu­tions du capi­ta­lisme demeure tou­te­fois vil. À la lec­ture de tels déve­lop­pe­ments, il est dif­fi­cile de résis­ter à leur actua­li­sa­tion sau­vage, si l’on songe aux reven­di­ca­tions les plus com­munes du mou­ve­ment contre la réforme des retraites : taxa­tion des reve­nus finan­ciers, relance de l’emploi pour pré­ser­ver le « pou­voir d’achat », modi­fi­ca­tions du mode de coti­sa­tion. Le pro­blème, d’un point de vue lan­daue­rien, tient à ce qu’en fai­sant dépendre le finan­ce­ment des pen­sions de retraite sur les gains de pro­duc­ti­vi­té, on enté­rine l’aliénation sub­jec­tive, la dépos­ses­sion des métiers et la des­truc­tion des milieux néces­saires au déve­lop­pe­ment de la croissance5.

Éloge des syn­di­cats se por­tant au secours de l’État social, à l’intérieur du cadre. Mais appel réso­lu à sor­tir du cadre en sapant la sou­mis­sion aux idoles éco­no­miques, en pre­mier lieu le fétiche-argent, le « sens deve­nu insen­sé de notre vie ». Dans ces pages, Landauer semble arti­cu­ler avec une éton­nante acui­té un dis­cours que les théo­ri­ciens du cou­rant de la cri­tique de la valeur6 (Robert Kurz, Anselm Jappe) repren­dront à par­tir des années 1990, en pré­sen­tant quant à eux comme tout à fait nova­trice une lec­ture d’un Marx « éso­té­rique » (cri­tique du féti­chisme de la mar­chan­dise et de la for­ma­tion de la valeur par le tra­vail abs­trait) contre un Marx « exo­té­rique » (phi­lo­sophe déter­mi­niste des stades de l’Histoire et de la lutte des classes). Ce cou­rant cri­tique ne dit en effet pas autre chose : dans une socié­té capi­ta­liste plei­ne­ment déve­lop­pée, la lutte des classes ne se déroule pas entre une caté­go­rie d’individus pro­prié­taires du capi­tal et une autre située en dehors du capi­tal. En réa­li­té, le capi­tal devient un rap­port social dans lequel tout le monde ou presque par­ti­cipe de la trans­for­ma­tion glo­bale du tra­vail en argent, puis en capi­tal accu­mu­lé. Si les rôles sont dif­fé­rents, il n’y a pas, aux yeux de Kurz par exemple7, de dif­fé­rence fon­da­men­tale entre les capi­ta­listes, que Marx appelle les « sous-offi­ciers » du capi­tal, et les ouvriers, qui trouvent éga­le­ment leur inté­rêt à la repro­duc­tion de ce sys­tème.

Si Landauer appelle les pro­lé­taires de son temps à res­ter cohé­rents dans leurs reven­di­ca­tions pour de plus hauts salaires, c’est qu’il y voit une contra­dic­tion rela­ti­ve­ment à la cri­tique du capi­ta­lisme. Encore une fois, la lutte pour de meilleurs reve­nus, autre­ment dit pour un par­tage plus équi­table de la survaleur8, est tout à fait légi­time à l’intérieur du capi­ta­lisme. Néanmoins, elle ne conduit pas au-delà, pour la simple et bonne rai­son que les ouvriers qui récla­me­raient d’être mieux trai­tés en tant que pro­duc­teurs se vole­raient eux-mêmes en tant que consom­ma­teurs : la hausse des salaires entraî­ne­rait un ren­ché­ris­se­ment du prix des mar­chan­dises. En réa­li­té, seule la com­bi­nai­son d’une pres­sion syn­di­cale pour aug­men­ter les salaires et de grou­pe­ments de consom­ma­teurs réunis en coopé­ra­tives serait en mesure de mettre en dif­fi­cul­té le sys­tème capi­ta­liste. Comme Kropotkine avant lui9 mais sur des bases concep­tuelles dif­fé­rentes, mar­quées notam­ment par la volon­té de réadap­ter les ins­ti­tu­tions prou­dho­niennes (banque d’échange, cré­dit gra­tuit) à son époque, Landauer pense l’économie depuis la consom­ma­tion. Les com­mu­nau­tés doivent se res­sai­sir du sens de leur tra­vail (car pour l’auteur il n’est pas de socia­lisme conce­vable sans tra­vail, au sens de « faire avec les mains »), et le faire en fonc­tion de leurs besoins. Dans cette mesure, le mou­ve­ment des coopé­ra­tives a éga­le­ment pour charge d’amorcer un tour­nant cultu­rel en ne « tra­vaillant plus pour l’inauthentique, pour le pro­fit et son mar­ché, mais pour le besoin humain authen­tique, et lorsque la rela­tion authen­tique et sous-jacente entre besoin et tra­vail, la rela­tion entre la faim et les mains, est réta­blie ».

On lais­se­ra au lec­teur le soin de décou­vrir sur tous ces points des pages denses et com­plexes. Deux points cru­ciaux méritent néan­moins d’être sou­li­gnés. Par ce chan­ge­ment d’accent depuis la pro­duc­tion vers la consom­ma­tion, Landauer est conduit à révi­ser fon­da­men­ta­le­ment le sens attri­bué à la notion de capi­tal. Cessant de se loger dans la seule sphère de la pro­duc­tion, le capi­tal s’étend à la cir­cu­la­tion et à la consom­ma­tion. Il devrait ain­si lui-même consti­tuer l’esprit au sein duquel le tra­vail prend sens, au lieu d’être mécom­pris sous la forme d’un fétiche, le « fétiche-argent ». Dire cela, c’est pour Landauer repla­cer au centre du socia­lisme la ques­tion de la pos­ses­sion de la terre, en sub­sti­tuant le tra­vail dans la joie sur une terre nôtre à la contrainte au tra­vail sur une terre acca­pa­rée par un pro­prié­taire. Affirmation fon­da­men­tale, qui montre com­bien l’économie ne sau­rait se sous­traire sans funestes consé­quences à son fon­de­ment phy­sique (aux mor­ceaux de nature phy­sique rete­nus et pos­sé­dés en com­mun), au risque de se trans­for­mer en pure spé­cu­la­tion abs­traite, dépen­dante de néants que l’on prend pour des choses. La lutte pour le socia­lisme est donc lutte pour le fon­cier. Autrement dit, en des termes qui réac­tivent l’opposition tra­di­tion­nelle entre anar­chisme et mar­xisme sur la ques­tion pay­sanne, la ques­tion sociale est pour Landauer une ques­tion agraire. Au slo­gan de la révo­lu­tion mexi­caine — qu’il suit avec inté­rêt — « Terre et Liberté », le révo­lu­tion­naire alle­mand ajoute sa vision cultu­relle : « Terre et Esprit ! » sera le cri de ral­lie­ment socia­liste.

Il est par ailleurs clair qu’en ren­ver­sant le sens de l’économie et en repar­tant de la néces­si­té de tra­vailler pour des besoins, on se situe dans une pers­pec­tive qui n’a plus rien de pro­gres­siste, si l’on admet comme Landauer que cette « pour­suite neu­ras­thé­nique et essouf­flée du nou­veau pour le nou­veau » que consti­tue le pro­grès est le plus sûr indice de l’inculture qui se répand. Le socia­lisme ain­si pré­sen­té gar­de­ra alors néces­sai­re­ment ses dis­tances à l’égard du déve­lop­pe­ment tech­nique ser­vant une pro­duc­tion de masse sans fin assi­gnable, et sur­tout en grande par­tie inutile. En de remar­quables pas­sages, l’auteur montre à quel point la ratio­na­li­té capi­ta­liste du « tou­jours plus » se confond avec une ratio­na­li­té tech­nique qui culmine en un mons­trueux « auto-engen­dre­ment » de la tech­nique (on ne peut que son­ger à Jacques Ellul à la lec­ture de ces lignes) — enser­rant tout autant les ouvriers que les capi­ta­listes dans sa logique absurde. En ce sens, il n’est pro­ba­ble­ment pas erro­né de voir en Landauer un ins­pi­ra­teur pos­sible pour les thèses les plus radi­cales du cou­rant de la décroissance10.

L’Appel au socia­lisme doit en défi­ni­tive être lu comme un appel à com­men­cer le socia­lisme ici et main­te­nant, à la mesure des pos­si­bi­li­tés de cha­cun, et après s’être assu­ré aupa­ra­vant de l’égale prise de conscience, chez tous les indi­vi­dus concer­nés, de la néces­si­té de rompre avec le déclin cultu­rel et l’esclavage éco­no­mique. Face à l’attentisme mar­xiste, se mani­feste donc un socia­lisme de la volon­té, dont Landauer n’ignore en rien les dif­fi­cul­tés de mise en œuvre, tout en ne renon­çant jamais à l’idéal de trans­for­ma­tion sociale. À ses yeux, le socia­lisme est tout à la fois pos­sible et impos­sible par­tout et en toute époque. Il res­te­ra dans tous les cas impos­sible sans une réso­lu­tion de faire séces­sion, sur le mode de l’expérimentation. Landauer, auteur révo­lu­tion­naire s’il en est, n’attend rien des révo­lu­tion­naires pro­fes­sion­nels. Ce ne sont pas les révo­lu­tion­naires qui font les révo­lu­tions, mais les situa­tions cri­tiques. Lorsque des ins­ti­tu­tions dénuées d’esprit se voient ren­dues à leur ina­ni­té, alors seule­ment se forment des natu­rels révo­lu­tion­naires. Ainsi le socia­lisme cultu­rel et com­mu­nau­taire de Landauer est-il fon­dé sur la for­ma­tion de com­mu­nau­tés par la sépa­ra­tion, où seront ména­gés de nou­veaux rap­ports humains à l’opposé des méca­nismes d’aliénation capi­ta­liste, du cen­tra­lisme poli­tique et de la bureau­cra­tie.

Les coopé­ra­tives de consom­ma­tion fédé­rées, les expé­riences de mon­naie fon­dante pro­mues par l’économiste Silvio Gesell (bâties sur le prin­cipe d’une déva­lua­tion de l’argent dès lors qu’il ne cir­cule pas, afin d’éviter thé­sau­ri­sa­tion et spé­cu­la­tion), les banques d’échange, la reprise de terres pos­sé­dées en com­mun afin de tra­vailler en fonc­tion des besoins, par la sym­biose entre acti­vi­té indus­trielle et acti­vi­té agri­cole : tout un registre d’expérimentations sociales est concrè­te­ment pré­sen­té dans le texte prin­ci­pal de l’Appel et les trois tracts qui le suivent, afin de don­ner forme à une éco­no­mie morale plu­tôt que pure­ment mar­chande. Autrement dit, à un nou­vel esprit social. On pour­ra néan­moins se deman­der com­ment de tels rap­ports, noués dans la sépa­ra­tion à petite échelle, pour­raient avoir valeur d’exemple et faire retour vers de plus larges com­mu­nau­tés. Comment pour­raient-ils deve­nir les pre­mières pierres d’une « com­mune de com­munes de com­munes » au lieu de s’achever dans un repli indi­vi­dua­liste, à l’image de cer­taines ten­dances sur­vi­va­listes de notre époque ?

C’est à ce point que joue à plein la dimen­sion mys­tique (pui­sée chez Maître Eckhart) et inac­tuelle (au sens où elle se meut à contre­temps et contre son temps) de la pen­sée de Landauer. Si les implan­ta­tions com­mu­nau­taires doivent revê­tir une valeur d’exemple et pro­cu­rer un savoir qui « trans­porte avec lui l’envie, la pas­sion et l’imitation », c’est parce qu’en son fond, lorsqu’il s’est déta­ché de la gangue des ins­ti­tu­tions décli­nantes et du rôle qu’il est cen­sé jouer en leur sein (un rôle de rouage), l’individu se ral­lie à la com­mu­nau­té elle-même : « À par­tir du carac­tère humain de l’individu, l’humanité reçoit son exis­tence authen­tique, tout comme le carac­tère humain de l’individu sin­gu­lier n’est que l’héritage des lignées infi­nies du pas­sé et de toutes leurs rela­tions réci­proques. » Ce qui signi­fie, selon un énième para­doxe tem­po­rel, que le socia­lisme à venir ne sera jamais que la reprise dans la dif­fé­rence d’institutions com­mu­nau­taires anciennes (les com­mu­nau­tés de foi jurée du Moyen Âge, l’obsh­chi­na russe, la marche vil­la­geoise alle­mande, l’all­mend suisse11), ces mêmes ins­ti­tu­tions que la concep­tion maté­ria­liste de l’Histoire a sans cesse reje­tées comme des mani­fes­ta­tions d’arriération, au lieu d’y trou­ver les « germes et les cris­taux de vie de la culture socia­liste qui vient ».

Habitants des villes ou des cam­pagnes, tra­vailleurs de l’industrie ou pay­sans, artistes et intel­lec­tuels : à toutes celles et ceux qui déses­pèrent de ce monde-ci et du peuple, l’Appel au socia­lisme conti­nue de s’a­dres­ser. Ce texte majeur oscille entre la des­truc­tion de toute illu­sion conso­lante et un élan joyeux vers l’idéal d’une liber­té réa­li­sée en com­mun. En cer­tains pas­sages pro­vo­ca­teurs (rédi­gés dans une langue bio­lo­gi­sante dou­teuse), Landauer assume, dès 1911, que, par rap­port à d’autres époques his­to­riques, « nous sommes le peuple de la déca­dence, au sein duquel les pion­niers et les pré­cur­seurs sont dégoû­tés de la vio­lence imbé­cile, de l’abandon et de l’isolement infa­mants des êtres humains sin­gu­liers ». Mais, dans le même temps, à ce pro­fond déses­poir social et cultu­rel se mêle l’enthousiasme le plus exal­té pour les com­men­ce­ments qui, tou­jours petits au début, auront valeur de pré­cur­seurs et met­tront le plus de gens pos­sible en mou­ve­ment afin de vivre un autre genre de vie. Typique de ce balan­ce­ment, un pas­sage du texte laisse entendre que le com­men­ce­ment de l’humanité mon­dia­li­sée auquel assiste le révo­lu­tion­naire alle­mand pour­rait aus­si bien signer sa fin. À l’heure où les dis­cours sur l’effondrement ont le vent en poupe et pro­posent, majo­ri­tai­re­ment, d’apprendre à mou­rir à l’ère de l’Anthropocène (comme l’exprime le titre du best-sel­ler outre-Atlantique du vété­ran de la guerre d’Irak Roy Scranton12, l’Appel au socia­lisme se pose là encore en via­tique : si effec­ti­ve­ment « aucune époque n’a eu plus dan­ge­reu­se­ment sous les yeux ce que l’on se plaît à appe­ler la fin du monde », alors, montre Landauer, il faut rétor­quer que « nous ne le savons pas et pour cette rai­son, nous savons que l’essai est notre tâche ».

Ce que le tra­duc­teur Jean-Christophe Angaut a résu­mé ain­si dans un article récent pré­sen­tant le socia­lisme cultu­rel et com­mu­nau­taire de Landauer : « Dire qu’il n’y a rien à attendre de l’Histoire, ce n’est pas seule­ment révo­quer la ten­ta­tion de s’en remettre à l’Histoire, c’est aus­si ne pas abdi­quer devant le catas­tro­phisme ambiant13. »

Notes:

  1. que les édi­tions La Lenteur ont excel­lem­ment accom­pli à l’aide du tra­vail de Jean-Christophe Angaut et Anatole Lucet, assis­tés par Aurélien Berlan.↑
  2. Anatole Lucet, Communauté et Révolution chez Gustav Landauer, ENS de Lyon, 2018.↑
  3. On dis­po­sait ain­si, chez Sulliver, de l’essai La Révolution (1907) et de deux recueils parus aux édi­tions du Sandre, La Communauté par le retrait et Un appel aux poètes — ces der­niers ayant le mérite d’exister en dépit d’une tra­duc­tion très approxi­ma­tive. Surtout, récem­ment, un regain d’intérêt pour le par­cours et l’œuvre de Landauer s’est mani­fes­té par la paru­tion de l’excellent volume Gustav Landauer, un anar­chiste de l’envers, coédi­té en 2018 par les édi­tions de l’Éclat et la revue À contre­temps, qui mêlait études sur Landauer et tra­duc­tions ori­gi­nales magis­tra­le­ment menées par Gaël Cheptou.↑
  4. Un texte repro­duit en fin de volume dans la pré­sente édi­tion.↑
  5. Ce qu’avaient du reste déjà vu Matthieu Amiech et Julien Mattern lorsqu’ils écri­vaient en 2004 Le Cauchemar de Don Quichotte : un livre qui, dans ses grandes lignes, n’a mal­heu­reu­se­ment pas pris une ride.↑
  6. La cri­tique de la valeur, ou wert­kri­tik, entend aller au-delà de Marx en ce qui concerne la cri­tique de l’é­co­no­mie capi­ta­liste. Ce cou­rant consi­dère le capi­ta­lisme non plus seule­ment comme un rap­port social mais comme « une forme his­to­rique de féti­chisme ». L’acteur cen­tral du capi­ta­lisme y est le capi­tal lui-même (et non le pro­lé­ta­riat ou la bour­geoi­sie), que nos rap­ports sociaux ali­mentent. Il importe dès lors non plus de libé­rer le tra­vail du capi­tal, tenu pour un « fait social total », mais de se libé­rer du tra­vail [ndlr].↑
  7. Voir la tra­duc­tion récente de La Substance du capi­tal, L’Échappée, 2019.↑
  8. Ou plus-value [ndlr].↑
  9. Voir Pierre Kropotkine, Agissez par vous-mêmes, Nada, 2019.↑
  10. Voir le texte de pré­sen­ta­tion sur Landauer rédi­gé dans cette pers­pec­tive par Anatole Lucet, dans l’ouvrage Aux ori­gines de la décrois­sance, L’Échappée, Le pas de côté, Écosociété, 2017.↑
  11. Un « all­mend » désigne, pour la Suisse, une terre com­mu­nale, exploi­tée col­lec­ti­ve­ment par des pay­sans [Ndlr].↑
  12. Learning to Die in the Anthropocene : Reflections on the End of a Civilization, City Lights Publishers, 2016.↑
  13. Jean-Christophe Angaut, « Le socia­lisme cultu­rel et com­mu­nau­taire de Gustav Landauer », Actuel Marx, n° 66, août 2019, p. 114.↑

 

Gustav Landauer sur Résistance 71 :

Gustav Landauer et la société organique

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Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir !

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

+

4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

 


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Changement de paradigme politique : « Appel au socialisme » de Gustav Landauer enfin traduit de l’allemand, à lire et diffuser sans modération…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, gilets jaunes, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 22 novembre 2019 by Résistance 71

Le livre cité dans cet entretien de décembre 2018, « Appel au socialisme » de Gustav Landauer (1ère édition 1911), est maintenant disponible au public francophone. Il y a plusieurs années, nous avions traduit de larges extraits de ce texte, mais nous l’avions fait depuis sa version anglaise. Jean-Christophe Angaut et Anatole Lucet, tous deux de Normale Sup Lyon, l’ont fait quant à eux de la meilleure manière qui soit: depuis la version originale allemande.
Notre motivation à rendre accessible ce grand texte de Landauer au public francophone provient du fait que nous pensons tout simplement qu’il est sans aucun doute un des textes politiques les plus importants à connaître et divulguer pour emprunter le véritable chemin de l’émancipation politico-sociale définitive. Nous nous sommes beaucoup inspirés de la pensée de Landauer, grand penseur et acteur politique du XXème siècle et notre « Manifeste pour la société des sociétés » (2017) lui rend un hommage non voilé.
Nous conseillons grandement la lecture complète de cet ouvrage incontournable et remercions Angaut et Lucet d’avoir entrepris cette œuvre essentielle pour le bien commun. Puisse la pensée de Landauer influencer le plus de gens possibles en cette période Gilets Jaunes.
~ Résistance 71 ~

 


« Appel au socialisme »
en français

 

Gustav Landauer et l’esprit du socialisme

 

Entretien avec les traducteurs d’”Appel au socialisme”, 1911

Pages de Gauche

 

Décembre 2018

 

Source:

https://pagesdegauche.ch/entretien-landauer-et-lesprit-du-socialisme%EF%BB%BF/

 

Peu connue des francophones, la pensée de l’anarchiste allemand Gustav Landauer mérite d’être redécouverte par celles et ceux qui ne conçoivent pas que le socialisme puisse advenir autrement que « par en bas ». Entretien avec Jean-Christophe Angaut et Anatole Lucet, auteurs d’une nouvelle traduction de son Appel au socialisme à paraître prochainement aux éditions de La lenteur.

Quel a été le parcours de Gustav Landauer ?

La vie de Gustav Landauer (1870-1919) est exactement contemporaine de l’Empire allemand. Issu d’une famille de commerçants juifs non pratiquants du Sud de l’Allemagne, il s’insurge dès l’adolescence contre une société bourgeoise sclérosée, étroite d’esprit et empreinte de logiques marchandes froidement calculatrices. Cette insurrection de l’esprit se transforme vite chez lui en un activisme politique effréné : après des études de philologie et de philosophie, il découvre le socialisme lors de son arrivée à Berlin. Âgé d’à peine vingt ans, il prend fait et cause pour un socialisme libertaire et s’engage auprès de ceux qui contestent le socialisme d’État prôné par le principal parti marxiste d’Europe : le Parti social-démocrate allemand (SPD).

En quelques années, Landauer est considéré par la police comme « l’agitateur le plus important du mouvement révolutionnaire radical en Allemagne ». Condamné à plusieurs séjours en prison du fait de son activité subversive, il est banni des universités. Son activité intellectuelle se déploie alors dans la somme d’articles qu’il rédige dans la presse anarchiste de son temps, notamment dans le journal Der Sozialist dont il prend rapidement la direction. Tout en participant aux Congrès socialistes internationaux et en prenant part aux grands mouvements de grève de cette époque, Landauer s’associe à la création d’un théâtre populaire (la « Neue freie Volksbühne ») et de la première coopérative de consommateurs berlinoise en 1895.

L’un de traits constants de son activité consiste à faire émerger chez ses contemporains cet « esprit » de solidarité qu’il conçoit comme le ressort de la communauté humaine et qui est mis à mal dans la période d’atomisation qu’il traverse et les succès d’une conception matérialiste du monde et de l’histoire.

Dépité par le peu de succès que rencontrent ses initiatives, il renonce à la fin des années 1890 à cette première phase d’activisme, et se concentre – notamment lors d’un autre séjour en prison – sur des travaux de traduction. Il traduit des anarchistes (Kropotkine, Proudhon, Bakounine, Reclus) mais aussi La Boétie, Oscar Wilde ou le mystique maître Eckhart. Il cherche dans les divers textes qu’il étudie cet appel à la communauté, indirect et profond, qui contribuera à modeler son « socialisme culturel » au cours des années suivantes. En 1907, lorsque paraît son ouvrage La révolution, Landauer œuvre à la fondation de l’Alliance socialiste (sozialistischer Bund), une fédération de groupes autonomes dont la vocation est de poser les premières bases de cette « société des sociétés » à laquelle il aspire. Modèle horizontal et décentralisé, la fédération se rassemble autour du journal Der Sozialist. Lors de son apogée, elle comprend une quinzaine de groupes de dix à vingt membres chacun.

En raison de son hostilité à la politique comme quelque chose mis en œuvre par l’État ou en vue de conquérir le pouvoir d’État, Landauer a qualifié sa propre activité d’ « antipolitique ». Il n’en est pas moins resté un activiste invétéré de la communauté, tâchant à travers toutes ses réalisations de faire naître chez ses contemporains cette aspiration effective à la création de nouveaux rapports.

Comment Landauer envisage-t-il le socialisme ?

Dès ses premiers écrits, Landauer se réclame du socialisme autant que de l’anarchisme (terme auquel il reproche cependant « sa négativité et de son équivocité particulièrement forte »), notions qu’il emploie comme des synonymes. Il rejette autant le socialisme du SPD (qui lutte pour conquérir des électeurs et attend l’effondrement du capitalisme sous l’effet de ses contradictions internes) que la « stratégie des attentats » brièvement adoptée par quelques anarchistes à cette époque. À une compréhension limitée de la « propagande par le fait », il substitue un « socialisme de réalisation » et de commencements. Landauer pense que « le socialisme n’adviendra pas du tout si vous ne le créez pas ». D’où l’idée de commencer, ici et maintenant, à créer de nouveaux rapports entre les êtres humains au sein de petites communes qu’il conçoit comme autant de cellules et de préfigurations du socialisme.

Comment définir cet « esprit de justice » dont Landauer fait découler le processus révolutionnaire ?

Contrairement aux théoriciens marxistes de son époque, Landauer ne pense pas qu’il soit nécessaire d’attendre que « les conditions soient mûres » pour qu’advienne une révolution, ni que celle-ci doive être mise en œuvre par le prolétariat industriel. Il faut en revanche qu’un nombre suffisant d’êtres humains se rassemble autour d’une aspiration commune à créer de nouveaux rapports sociaux, à remplacer les vieilles appartenances sclérosées par des liens plus authentiques, parce que directement nourris par leurs volontés respectives d’habiter le monde ensemble. Il donne le nom d’ « esprit (Geist) » à cette aspiration, présente en chacun, à faire communauté. Mais dans une période comme celle qu’il traverse, marquée par le règne de la séparation, l’esprit est comme sclérosé et étouffé par une multitude de structures fossiles qui font tenir les êtres humains d’une manière artificielle et les empêche de reconstruire de nouveaux rapports (l’État est par excellence l’un de ces substituts de l’esprit). Il faut alors compter sur la voix de ceux qui sentent encore en eux l’esprit de communauté pour le faire resurgir chez les autres, par leur parole et par leur exemple en montrant que d’autres rapports sont possibles et désirables.

Pourquoi traduire Landauer aujourd’hui ? Quelle actualité sa pensée garde-t-elle cent ans après sa mort ?

Il s’agit d’abord pour nous de rendre justice à cette figure centrale de la vie intellectuelle allemande, qu’on résume trop souvent à son martyre lors de l’écrasement de la République des conseils de Bavière en 1919 (il fut assassiné par les mêmes corps-francs qui avaient mis à mort Rosa Luxembourg). Cette focalisation sur les derniers instants de sa vie et sur sa participation à un éphémère gouvernement révolutionnaire (que certains ont vue comme un renoncement) a conduit à négliger cet Appel au socialisme qui est la justification théorique principale de son engagement. Il s’agit d’un texte important pour les critiques qu’il formule du socialisme et du marxisme de son époque, mais aussi pour les propositions qu’il avance.

Notre contexte n’est évidemment plus celui de ce texte publié en 1911. Néanmoins, qu’il s’agisse des mouvements de réappropriation d’espaces mobilisés par de « grands projets inutiles et imposés », de la grande vague de « retour au local » et de la recherche de nouveaux rapports de proximité, des contestations actuelles de la mécanisation du monde et de sa rationalisation par l’emprise croissante de la technologie, ces défis de notre temps résonnent avec sa réflexion. De même, son œuvre peut nous inspirer pour comprendre les prétendus « replis communautaires », ou pour donner un sens positif aux manifestations de défiance vis-à-vis des grandes institutions politiques et économiques de notre époque.Traduire ce texte majeur de Landauer, c’est donner accès à un auteur encore peu connu et dont la pensée peut nourrir les luttes du jour. Nous aurons l’occasion d’en reparler à l’occasion du colloque international que nous organisons à Lyon du 6 au 8 juin 2019, et aussi de la parution prochaine de cette traduction aux éditions La Lenteur.

Note de R71: Le livre est maintenant disponible. Voir ici

 


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Lecture complémentaire:

vie_et_oeuvre_gustav_landauer

 

 

 

Éducation politique: Colloque sur Gustav Landauer à Normale Sup Lyon du 6 au 8 juin 2019…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, documentaire, gilets jaunes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 27 mai 2019 by Résistance 71

“Le socialisme vient des siècles et des millénaires précédents. Le socialiste englobe toute la société et son passé, sent et sait d’où nous venons et ensuite détermine où nous allons.” (Gustav Landauer)

Note de Résistance 71: Notre « Manifeste par la société des sociétés » (octobre 2017) est un hommage direct à la pensée et à l’œuvre de Gustav Landauer que nous considérons comme un des plus grands penseurs et activistes anarchistes de l’histoire de la lutte sociale, un esprit qui nous influence grandement dans notre démarche politique.
Nous souhaitons le plus grand succès à ce colloque lyonnais pour le centenaire de son assassinat dans une obscure cour de prison bavaroise par la réaction à la révolution des conseils de Bavière. Gustav Landauer se doit d’être plus connu et ses idées mises en pratique pour l’avènement d’une société des sociétés, seul avenir viable et seule voie de la réalisation de notre humanité…

 

Gustav Landauer, philosophe et révolutionnaire (1870-1919)

 

Anatole Lucet & Jean-Christophe Angaut

ENS (Normale Sup) Lyon
Site Descartes

 

Colloque International du 6 au 8 juin 2019

 

Mai 2019

 

Source: https://landauer2019.sciencesconf.org

 

Du 6 au 8 juin 2019 se tiendra à l’ENS de Lyon le premier colloque international en France à aborder la figure de Gustav Landauer, philosophe et révolutionnaire allemand (1870-1919).

Considéré en son temps comme « l’agitateur le plus important du mouvement révolutionnaire radical » en Allemagne, le philosophe et activiste anarchiste Gustav Landauer (1870-1919) bénéficie aujourd’hui d’un vif regain d’intérêt. Un siècle après son assassinat, ce colloque international entend rendre compte de ce renouveau. 

Anarchiste atypique, Landauer a élaboré sa pensée de la communauté à l’intersection de traditions politiques, philosophiques et littéraires variées. Sa prolifique activité rédactionnelle et la quantité d’expérimentations communautaires auxquelles il prit part firent de Landauer une figure incontournable pour celles et ceux qui voulurent proposer une alternative au régime politique en place sans se conformer à la voie marxiste, prédominante dans un paysage politique marqué par l’ascension de la social-démocratie. Par les thématiques qu’elle aborde, et par-delà les différences évidentes de contexte, il n’est pas impossible que son œuvre puisse constituer une source d’inspiration pour le présent.

Ce colloque a pour ambition d’ouvrir un espace d’échanges sur l’œuvre de Landauer, ses sources, sa réception et son actualité, tant d’un point de vue théorique que pratique. Il sera également l’occasion de rendre compte de l’état actuel de la recherche, dans des champs aussi divers que la philosophie, l’histoire des idées, les théories de la religion, la littérature, la linguistique, la sociologie ou les sciences politiques.

L’entrée est ouverte à toutes et à tous, dans la limite des places disponibles (aucune inscription requise). Le programme complet et les informations pratiques sont disponibles sur le site du colloque : https://landauer2019.sciencesconf.org/

N’hésitez pas à faire circuler cette information.

Bien cordialement,

Anatole Lucet et Jean-Christophe Angaut

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Pour en savoir un peu plus avant le colloque et de manière générale:

vie_et_oeuvre_gustav_landauer

Appel au Socialisme Gustav Landauer

 

Appel à communication de l’École Normale Supérieure de Lyon pour un colloque sur le philosophe anarchiste allemand Gustav Landauer (6 ~ 8 juin 2019)

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Actualité de Gustav Landauer (1870 – 1919), philosophe et révolutionnaire

 

Anatole Lucet

Jean-Christophe Angaut

 

Ecole Normale Supérieure de Lyon

 

Février 2019

 

Site internet: Actualité Gustav Landauer 2019

 

Appel à Communication

Considéré en son temps comme « l’agitateur le plus important du mouvement révolutionnaire radical » en Allemagne, le philosophe et activiste anarchiste Gustav Landauer (1870-1919) bénéficie aujourd’hui d’un vif regain d’intérêt. Un siècle après son assassinat, ce colloque international – le premier organisé en France à son propos – entend rendre compte de ce renouveau. Grâce à plusieurs projets éditoriaux de grande ampleur (œuvres choisies, correspondance complète, traductions), les textes de Landauer sont accessibles dans un nombre croissant de pays et il est maintenant possible de prendre la mesure de la richesse d’une œuvre que l’on n’a longtemps connue que d’une manière fragmentaire.

Anarchiste atypique, Landauer a élaboré sa pensée de la communauté à l’intersection de traditions politiques, philosophiques et littéraires variées. Sa prolifique activité rédactionnelle et la quantité d’expérimentations communautaires auxquelles il prit part firent de Landauer une figure incontournable pour celles et ceux qui voulurent proposer une alternative au régime politique en place sans se conformer à la voie marxiste, prédominante dans un paysage politique marqué par l’ascension de la social-démocratie. Par les thématiques qu’elle aborde, et par-delà les différences évidentes de contexte, il n’est pas impossible que son œuvre puisse constituer une source d’inspiration pour le présent.

Ce colloque a pour ambition d’ouvrir un espace d’échanges sur l’œuvre de Landauer, ses sources, sa réception et son actualité, tant d’un point de vue théorique que pratique. Il sera également l’occasion de rendre compte de l’état actuel de la recherche, dans des champs aussi divers que la philosophie, l’histoire des idées, les théories de la religion, la littérature, la linguistique, la sociologie ou les sciences politiques.

Les contributions venues hors du monde académique sont également les bienvenues. La langue principale du colloque est le français, mais des propositions en anglais (éventuellement en allemand) sont possibles. Des traductions seront mises en place pour permettre à toutes et à tous de prendre part aux discussions.

Le colloque se tiendra du 6 au 8 juin 2019 à l’ENS de Lyon.

Les propositions de contribution (2500 signes au maximum) sont à adresser avant le 20 février 2019 à :

Jean-Christophe Angaut jean-christophe.angaut@ens-lyon.fr

Anatole Lucet anatole.lucet@ens-lyon.fr

La liste des contributeurs sera arrêtée au 1er mars 2019.

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Note de Résistance 71: Nous pouvons dire que bien que les sources ayant servi à la réflexion, analyse et rédaction de notre « Manifeste pour la société des sociétés » (Octobre 2017) soient en provenance des domaines les plus variées des sciences humaines, la pensée du philosophe anarchiste allemand Gustav Landauer est incontestablement au cœur même de ce document tant elle est toujours non seulement d’une actualité brûlante, mais aussi emprunte de cette puissance organique, de cette radicalité (au sens étymologique de « racine ») dans la lutte sociale, qui nous montrent le chemin à suivre pour une transformation radicale de la société humaine. Nous avons du reste emprunté à Landauer son expression de « société des sociétés », que les zapatistes du Chiapas, d’obédience amérindienne, nomment « les mondes dans le monde ».

Afin de mieux connaître Gustav Landauer et ses pensée et expériences pratiques essentielles à la compréhension du pourquoi et du comment abandonner sans retour le modèle de gestion étatico-capitaliste de notre société humaine dont la diversité et la complexité appellent à la mise en place d’une société des sociétés, nous avons traduit et publié il y a plusieurs années de larges extraits de son « Appel au socialisme » (« Aufruf zum Sozialismus ») écrit en 1911 et réédité peu avant son assassinat en 1919 ; ainsi qu’une biographie et bibliographie de l’auteur.

Gustav Landauer est et demeure un des grands théoriciens et praticiens du grand changement de paradigme auquel aspire l’humanité depuis bien des générations.
Alors que nous sommes en train de vivre les premiers soubresauts de la phase finale du capitalisme et de son garde-chiourme, l’État, La pensée et la pratique de Gustav Landauer se doivent de ressurgir pour devenir un des flambeaux éclairant la voie de l’émancipation finale.

 


« Appel au socialisme » (1911)

Changeons de paradigme politique en changeant d’attitude envers l’État (Gustav Landauer)

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A lire: « Appel au socialisme », pour la société des sociétés, Gustav Landauer (1911, 1919)

 

De faibles hommes d’état, un peuple encore plus faible !

 

Gustav Landauer

 

Der Sozialist, décembre 1910

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Un homme pâle, nerveux, malade et faible est assis et écrit à son bureau. Il gribouille des notes sur une feuille de papier. Il compose une symphonie. Il travaille avec diligence, utilisant tous les secrets de son art qu’il a patiemment appris. Lorsque la symphonie est jouée, cent cinquante hommes jouent dans l’orchestre ; dans le troisième mouvement, il y a dix timbales, quinze instruments de percussion et un orgue. Dans le mouvement final, un chant en 8 parties chanté par un chœur de 500 personnes est ajouté ainsi qu’un orchestre annexe de fifres et de tambours. L’audience est fascinée par la puissance et la vigueur imposées.

Nos hommes d’état et politiciens ainsi que de plus en plus notre classe dirigeante, nous rappellent ce compositeur qui ne possède en fait aucun pouvoir, aucune puissance, mais qui permet à la masse d’apparaître puissante. Nos hommes d’états et politiciens cachent également leur faiblesse et leur incompétence derrière un orchestre géant obéissant volontairement à leurs ordres. Dans ce cas-ci, l’orchestre est le peuple en arme, l’armée.

Les voix courroucées des partis politiques, les plaintes des citoyens et des travailleurs, les poings fermés dans les poches des gens, rien de tout cela ne doit être pris sérieusement par le gouvernement. Ces actions manquent de la force habituelle parce qu’elles ne sont pas soutenues par les éléments généralement les plus radicaux de chaque peuple: les jeunes hommes de vingt, vingt-cinq ans. Ces hommes sont dans les régiments militaires sous le commandement de notre gouvernement inepte. Ils appliquent chaque ordre sans questionnement. Ce sont eux qui aident à camoufler les vraies faiblesses du gouvernement, qui permettent de les maintenir indétectées, à la fois dans le pays et à l’extérieur.

Nous les socialistes (NdT: ce terme dans la bouche ou de la plume d’un anarchiste du début du XXème siècle n’a évidemment pas du tout la même signification qu’aujourd’hui, c’est l’évidence même… Il n’y a plus de socialisme aujourd’hui, il n’y a plus que le libéralisme bobo, le réformisme mielleux approbateur et complice des turpitudes étatico-capitalistes ne faisant que maintenir le statu quo oligarchique en place) savons comment le socialisme, la communication immédiate des véritables intérêts, a lutté contre la règle des privilégiés et leur politique fictive depuis plus de cent ans. Nous voulons continuer à renforcer cette puissante tendance historique, qui mènera à la liberté et à la justice sociale. Nous voulons y parvenir en réveillant l’esprit et en créant des réalités sociales différentes. Nous ne sommes en rien concernés par la politique d’État.

Si les pouvoirs dénués d’esprit et la politique violente gardaient suffisamment de force pour créer de grandes personnalités comme des politiciens forts ayant une vision et une énergie, alors nous pourrions avoir du respect pour ces hommes même s’ils étaient dans le camp ennemi. Nous pourrions même concéder que les vieux pouvoirs continueront à s’accrocher au pouvoir pendant quelque temps encore. Mais il devient de plus en plus clair et évident que l’État n’est pas fondé sur des hommes à l’esprit fort et au pouvoir naturel. Il est en revanche de plus en plus fondé sur l’ignorance et la passivité du peuple. Ceci vaut également pour les moins heureux, les masses prolétariennes. Les masses ne comprennent pas encore qu’elles doivent fuir l’État et le remplacer, qu’elles doivent construire une alternative. Ceci n’est pas seulement vrai en Allemagne, c’est aussi le cas dans bien des pays.

D’un côté nous avons le pouvoir de l’État et l’impuissance des masses, qui sont divisées en individus impuissants et de l’autre, nous avons l’organisation socialiste, une société des sociétés, une alliance d’alliances, en d’autres termes: un peuple. La lutte entre ces deux côtés doit devenir réelle. Le pouvoir des États, le principe de gouvernement et ceux qui représentent le vieil ordre politique, vont devenir de plus en plus faible. Le système dans sa totalité disparaîtrait sans laisser de traces si le peuple commençait à se constituer en tant que peuple en dehors de l’État. Quoi qu’il en soit, les gens n’ont pas encore compris cela. Ils n’ont pas encore compris que l’État va remplir une certaine fonction et demeurer une inévitable nécessité aussi longtemps que son alternative, la réalité socialiste, n’existe pas.

On peut retourner une table et casser une vitre ; mais ceux qui croient que l’État est aussi une chose ou un fétiche qui peut être renversé ou brisé sont des sophistes et des croyants en la parole. L’État est une relation sociale. Une certaine façon avec laquelle les gens se relient entre eux. Elle peut-être détruite en créant une autre relation sociale ; c’est à dire en faisant que les gens interagissent différemment entre eux. L’État peut être détruit en créant de nouvelles relations sociales. Le monarque absolu clâme: “L’État c’est moi !” Nous, qui nous sommes enfermés dans l’état absolu, devons réaliser et comprendre la vérité: Nous sommes l’État ! Et nous le resterons aussi longtemps qu’il n’y a rien de différent, aussi longtemps que nous n’ayons pas créé les institutions nécessaires pour une véritable communauté et une société vraie d’êtres humains.

Vie et œuvre de Gustav Landauer ~ 2ème partie ~

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Gaël Cheptou

 

12 mars 2015

 

A Contre-Temps

 

Source: http://acontretemps.org/spip.php?article557

 

A lire: « Appel au Socialisme », de Gustav Landauer (seconde édition 1919)

 

1ère partie

2ème partie

vie_et_oeuvre_gustav_landauer (PDF réalisé par JBL1960)

1910.– La rupture est consommée avec les ouvriers anarchistes qui refusent de le suivre dans son projet d’implantation communautaire au motif que l’émancipation du prolétariat passerait nécessairement par la lutte de classe révolutionnaire et la destruction de l’État, alors que la fondation de communautés ne ferait que renforcer le système économique en place. Dans une lettre qu’il adresse à Max Nettlau, au détour d’une critique de Kropotkine, transparaît le regret de devoir constater le faible écho que rencontre, en Allemagne et à l’étranger, son anarchisme :

« Vous savez que je suis un hérétique. Mais vous ne savez peut-être pas à quel point je le suis. Je vénère notre Kropotkine en tant que puissance intellectuelle, en tant que nature, en tant qu’être humain, en tant qu’homme, en tant que travailleur de l’esprit ; mais je dois pourtant avouer que, pour moi, La Science moderne et l’anarchie ne contient en grande partie que des platitudes et n’est souvent rien de plus qu’une compilation tendancieuse de connaissances mal digérées. Allez-y, lapidez-moi. Dans tous les pays, je trouve que le mouvement anarchiste est un mouvement d’épigones. Pour ma part, je n’ai pas du tout envie de trouver mes conceptions chez les autres ; peut-être avez-vous vu avec quel plaisir, dans les derniers numéros du Sozialist , j’ai traduit les idées de Bakounine sur la philosophie et la science, bien que je désapprouve certains points essentiels de son matérialisme et de son atomisme. Mais c’était un esprit philosophique, tout différent de nos compilateurs d’aujourd’hui.

 Compte tenu de cet état de choses – en supposant toutefois qu’il est tel que je le vois – je me dois d’abandonner la réserve que j’observe par décence et de dire franchement que l’on fait du tort au mouvement anarchiste en ne tenant absolument aucun compte de mes conceptions et de mes analyses – ou en les écartant, comme l’a fait Domela Nieuwenhuis, par quelques phrases hors de propos. Je ne veux vraiment pas dire qu’un homme vieux et malade comme Kropotkine doive débattre avec moi. Pour lui, tout cela ne serait qu’une sorte de “kantisme” ou de “mystique”, mais certainement pas du “communisme”. Mais j’ai quelques raisons de penser qu’il devrait bien se trouver, en Angleterre, en Amérique et en France, par exemple, de jeunes camarades qui, comprenant l’allemand, tout en étant productifs dans leur langue, pourraient se fixer comme tâche de traduire certains de mes articles. Ce n’est pas la vanité qui parle ici – j’ai bien trop conscience de ma propre valeur pour cela – mais le désir d’agir selon mes forces. Je suis sur le point de publier mon petit livre Aufruf zum Sozialismus  ; ce que je dis dans ce livre, ainsi que dans mon livre Die Revolution , mais aussi dans certains articles que j’ai écrits dans le Sozialist , j’aimerais pouvoir le dire, en effet, aussi à des lecteurs de langue française et anglaise. Le champ d’action est très étroit en Allemagne ; et nous n’avons pas les moyens de l’élargir rapidement. C’est déjà un petit miracle si le Sozialist existe aujourd’hui et que nous puissions, à côté, publier ceci ou cela. [28] »

En octobre, il publie dans le Sozialist un article simple, beau et saisissant, intitulé « Polizisten und Mörder » (Policiers et meurtriers). Commentant un entrefilet qui racontait comment deux policiers qui, alors qu’ils étaient encore prêts quelques heures auparavant à tuer sur ordre des manifestants anti-jaunes, avaient sauvé au péril de leur vie un ouvrier alcoolisé appelant à l’aide dans les eaux sombres d’un canal, Landauer cite ce passage de L’Entraide de Kropotkine : « C’est le fond de la psychologie humaine. À moins que les hommes soient affolés sur le champ de bataille, ils “ne peuvent pas y tenir” d’entendre appeler au secours et de ne pas répondre. [29] » Puis il en vient à décrire en termes forts et expressifs un monde où l’État, la violence et la mort ont remplacé l’esprit communautaire, où des mécanismes aveugles se sont substitués à l’humanité vivante, où les hommes portent des masques, jouent le rôle qui leur est socialement assigné :

« S’il se passe de terribles choses entre nous, cela ne tient ni à notre nature, ni à notre être, ni à notre espèce. La faute de ce qui se passe entre nous vient de ce que nous ne tenons pas ce que nous promettons ; que nous ne sommes pas ce que pourtant nous sommes. Les choses iront mieux quand les hommes ne joueront plus aucun rôle ; quand ils se comporteront les uns envers les autres, c’est-à-dire quand ils ordonneront leurs relations entre eux, tels qu’ils sont en vérité. Aujourd’hui, les habits que nous endossons se livrent un combat à mort, mais ce sont les hommes vivants qui en reçoivent les blessures dans le corps et dans l’âme. L’uniforme militaire et la blouse de travail sont aujourd’hui les dirigeants de la vie ; la chair qui s’y trouve est comme l’automate mécanique et obéissant. Rétablissez l’ordre de la nature ; comprenez bien le mot du sage Socrate : connais-toi toi-même ! Connais-toi toi-même, tel que tu es vraiment, derrière la défroque que tu endosses, et n’agis point selon les lois de la défroque, mais selon l’être des hommes. Connais-toi toi-même, et reconnais ton prochain et ton semblable dans celui qui se tient devant toi. Reconnais-le derrière le masque dont il est affublé tout comme toi. Nous sommes tous ensemble des corps nus d’êtres humains, et nous nous laissons déchirer les entrailles et empoisonner jusqu’à la moelle par les tuniques de Nessus dont nous enveloppe cette odieuse société de mascarade que personne ne veut être et que pourtant nous sommes tous. [30] »

« Les choses iront mieux quand les hommes ne joueront plus aucun rôle ; quand ils se comporteront les uns envers les autres, c’est-à-dire quand ils ordonneront leurs relations entre eux, tels qu’ils sont en vérité » : on retrouve, ici, une idée puissante de Landauer, qu’il exprimera ainsi dans son Appel au socialisme  : « Le socialisme doit revenir à ses héritiers légitimes, pour qu’il devienne ce qu’il est [déjà]. » Le socialisme, l’unité de l’espèce, est déjà là, existe déjà comme « fait mystique » [31], atemporel, mais sans apparaître dans la réalité, car les hommes, les individus empiriques, isolés et dispersés, continuent d’ordonner leurs relations selon les règles de l’État et du Capital (qui sont plus que de simples choses puisqu’ils ont « absorbé » les relations humaines). Ce qui permet à Landauer de développer une critique « mystique » – et non pas seulement éthique – de la société capitaliste, en ce qu’elle est un monde du faux et de la séparation auquel se livrent les hommes, de rejeter toute forme d’évolutionnisme (le socialisme n’est pas un futur qui n’existe pas encore, mais quelque chose que l’on transforme en réalité) et d’occuper une position « intempestive », surplombant l’actualité journalière et politique.

« […] Cette odieuse société de mascarade que personne ne veut être et que pourtant nous sommes tous » : dans les écrits de cette époque, en effet, dont ce texte-ci et, en particulier, celui qui s’intitule « Si les hommes d’État sont faibles, le peuple l’est plus encore ! » – dans lequel il développe sa conception de l’État [32] –, on retrouve, souvent, la trace de l’influence de La Boétie, dont il traduit De la servitude volontaire pour le Sozialist.

1911.– Parution de son œuvre majeure, l’Appel au socialisme, qui exercera une profonde influence sur toute une génération d’intellectuels et de militants allemands [33]. Comme l’indique le titre, le socialisme dépend de la volonté des hommes – puisqu’on peut y appeler. Il ne viendra pas automatiquement à partir d’un certain stade de développement des forces productives ; il ne naîtra pas du capitalisme, période non pas de progrès mais de décadence et de maladie morales – dont la description occupe une place importante dans le livre – qui affectent tous les hommes. « Le socialisme est possible à toute époque quand un nombre suffisant d’hommes le veulent. [34] » Landauer règle férocement ses comptes avec le marxisme social-démocrate, « exotérique » dirait-on aujourd’hui :

« Ils n’ont d’yeux que pour les formes extérieures, négligeables, superficielles de la production capitaliste qu’ils se plaisent à nommer production sociale […] Le marxisme est philistin, et pour le philistin, rien n’est plus important, plus formidable, plus sacré que la technique et le progrès […] C’est alors – lorsque nous considérons le culte sans bornes que voue à la technique le petit-bourgeois progressiste – que nous commençons à nous rapprocher de l’origine du marxisme. La source du marxisme, ce n’est pas l’étude de l’histoire, ce n’est pas non plus Hegel, ni Smith ou Ricardo, ni l’un des socialistes d’avant Marx, ni l’époque de la révolution démocratique, et encore moins la volonté des hommes et leur besoin de culture et de beauté. La source du marxisme, c’est la vapeur. Il y a des vieilles femmes qui lisent l’avenir dans le marc de café ; Karl Marx, quant à lui, lit l’avenir dans la vapeur. [35] »

Pour lui, les marxistes, dans leur obsession de la masse et de l’État, sont tout bonnement incapables de voir ce qu’il peut y avoir de socialiste « dans une cité-État du Moyen Âge, un district villageois allemand, un mir russe, une allmend suisse [terre communale] ou une colonie communiste » [36]. Fondé sur la communauté villageoise et familiale, se nourrissant – à l’opposé des révolutionnaires « tablerasistes » (Gross !) qui rejettent en bloc toutes les traditions communautaires de la civilisation occidentale – de certaines expériences historiques populaires comme les ligues de la guerre des Paysans, le socialisme est avant tout une question agraire. La lutte de classes reste évidemment une nécessité vitale pour les prolétaires, tant qu’ils ne sont pas « sortis du capitalisme », mais au prix d’un enfermement toujours plus étroit, plus mortel, dans le cercle infernal du capitalisme, là où, déshumanisés, sans joie (« Qui sait aujourd’hui ce qu’est la joie ? »), ils sont transformés « en numéro », en un « appendice des rouages de la machine ». Car « tout ce qui se passe à l’intérieur de la production capitaliste, nous enfonce plus profondément dans celle-ci… » [37]. Le prolétariat ne saurait en sortir, donc, qu’en s’abolissant lui-même comme classe-du-capital et « en entrant dans d’autres relations » [38].

Le capital, tout comme l’État, est, en effet, pour Landauer un certain type de relation sociale et une « marotte » ou un « spectre » – des abstractions intériorisées et vivantes, donc qu’il convient de démystifier, de dissiper au moyen de la « critique du langage » qui vient ici se confondre avec l’anarchisme et l’individualisme :

« Le résultat fondamental de l’anarchisme ou de l’individualisme est le suivant : il n’y a, dans la société humaine [empiriquement, concrètement] que des individus et que le faire et le laisser-faire des individus. On se fait anarchiste quand on dit que les prétendus rapports sociaux ne sont rien d’autre que le comportement des hommes ; que la société n’est qu’un ensemble de fins humaines ; que la servitude dans laquelle se trouvent les masses est une servitude volontaire qu’elles pourraient secouer si seulement elles avaient l’esprit clair et une volonté ferme ; que l’État n’est point un groupe plus ou moins nombreux de gouvernants, mais un fantôme ou une marotte, un état singulier de l’âme à l’intérieur de l’homme, qui le conduit à se condamner lui-même à la misère et l’asservissement, en acceptant d’être soldat ou autre. Donc l’anarchisme, tel qu’il est apparu dans le monde depuis Étienne de La Boétie et selon l’expression la plus claire que Max Stirner lui a donnée, on pourrait le définir comme l’application pratique de la critique du langage [39] : l’État, cet État dans lequel les hommes habitent, cela n’existe pas ; c’est l’idée d’État qui réside dans les hommes et qui y fait des ravages ; le capital, ce capital dont les hommes auraient besoin pour travailler, cela n’existe pas ; il y a des liens entre les hommes qui leur permettent de travailler et d’échanger – ou il y a absence de liens, ce qui fait naître le parasitisme, l’exploitation et le monopole, etc. Ainsi, on rattache l’autorité, l’oppression et l’exploitation à la domination d’idées ou d’abstractions pétrifiées, considérées comme sacro-saintes et comme réelles, qui se sont naturellement données des formes concrètes, qui se sont développées pour devenir des organismes artificiels, car les hommes, en se rendant eux-mêmes irréels, ont du même coup rendu réel l’irréel ; et l’anarchisme, ou l’individualisme, est la révolte de l’individu singulier vivant contre ces spectres qui se sont fortifiés par l’immobilité et la non-vitalité millénaires des hommes. L’anarchisme est un principe rationnel, anhistorique, c’est le sursaut du droit de raison individualiste contre tout féodalisme sacralisé […]. [Mais] l’anarchie, ou la liberté, n’est qu’un principe négatif. Il rappelle à chaque individu du peuple que sa liberté est toujours indestructiblement présente. Ce principe tue les idoles et détruit les fausses reliques sacrées : État ? Capital ? Oh, il vous suffit de vouloir, vous les individus, de penser et de vouloir ; dès lors, l’État et le Capital n’existent pour vous que dans la mesure où ceux qui refusent de penser et de vouloir peuvent vous faire obstacle. Certes, ils peuvent vous faire obstacle dans bien des cas ; mais, dans certains cas, vous pouvez faire immédiatement usage de votre liberté, en réalisant ensemble, comme un seul homme, ce que vous pensez et voulez tous individuellement de la même manière.

Il n’y a pas que des fausses reliques, certaines sont authentiques. Elles sont fausses quand elles sont imposées de l’extérieur ; elles sont authentiques quand, nées à l’intérieur des individus, elles forment un lien unissant les hommes. […] On fait appel aux individus quand il s’agit de se libérer des idoles et des spectres de ces pouvoirs abstraits qui nous trompent et nous oppriment. Mais, en vérité, il n’y a d’individus ni dans la nature ni dans l’histoire. L’anarchie est seulement la face négative de ce qu’est, positivement, le socialisme . L’anarchie est l’expression de l’émancipation de l’homme par rapport aux idoles de l’État, de l’Église, du Capital ; le socialisme est l’expression de la véritable et authentique union des hommes, authentique parce qu’elle provient de l’esprit individuel, qu’elle s’épanouit dans l’esprit de l’individu comme ce qui reste éternellement un et le même, comme idée vivante, qu’elle naît sous la forme d’une alliance libre entre les hommes. [40] »

Landauer rappelle, alors, l’idée anarchiste fondamentale que la Ligue socialiste a, selon lui, exhumée, sauvée et revivifiée : « La liberté ne peut être créée, elle ne peut être qu’expérimentée. Il ne faut pas dire : aujourd’hui, nous ne sommes pas libres, mais demain, par on ne sait quel coup de baguette magique, nous serons libres ; il faut dire : nous avons tous sans exception la liberté en nous et nous devons seulement la faire passer dans la réalité extérieure. [41] »

Dans un petit article, à l’occasion d’une grève des garçons boulangers à Berlin, il constate une absence totale de forces créatrices dans le mouvement, alors qu’il faudrait, selon lui, au lieu de faire ou de soutenir la grève (« lutte de classes capitaliste »), permettre à la population de cuire elle-même son pain en construisant des fours coopératifs ou communautaires. Ce serait là du véritable socialisme, car, tout en luttant contre l’envahissement du pain chimique et fade de l’industrie alimentaire, on ferait ainsi renaître des traditions et des cultures artisanales englouties par le capitalisme et on favoriserait la diversité individuelle – l’individualité – dans l’unité [42]. 

Face au danger de guerre (seconde crise marocaine), Landauer renforce son action antimilitariste ; une brochure – La suppression de la guerre par l’autodétermination du peuple –, qu’il rédige sous la forme de questions-réponses, imprimée à 100 000 exemplaires, est interdite et confisquée avant sa diffusion. Il conçoit le plan d’un « congrès ouvrier libre » : il appelle la classe ouvrière à s’auto-organiser, à prendre ses propres affaires en main, à rompre avec les bureaucraties politique et syndicale et à opposer à la guerre la « grève générale active ». Dans son esprit, le « congrès ouvrier libre », une assemblée de délégués ouvriers, sur le modèle des « sections » de Paris pendant la Révolution française, pourrait se substituer au système de gouvernement en place, sous la forme d’un socialisme de conseils.

1912.– Il commence à travailler pour le Börsen-Courier comme critique de théâtre.

En février, il prononce une conférence sur le thème « Judaïsme et socialisme » devant le « groupe local Berlin-Ouest du mouvement sioniste » où, bien qu’il se dise « sioniste aux six septièmes », il s’oppose au sionisme politique, car, rappelle-t-il, il n’existera aucun « peuple », y compris juif, tant que tous les peuples ne seront pas organisés sur la base de communautés socialistes [43].

Parution de l’article « Das Glückhafte Schiff » (La nef fortunée, 15 mai) : la communauté humaine ne vient pas par la voie de la guerre ou de l’État, mais elle naît du travail, de l’entraide, du bon et joyeux voisinage qui soudent ensemble les hommes, les communes et les peuples, en les aidant à surmonter les puissances naturelles hostiles. Landauer fait la proposition de constituer en Europe un vaste territoire neutre et indépendant qui, suivant la ligne des régions-frontières, irait de la Savoie à la mer du Nord, en passant par la Suisse et l’Alsace-Lorraine.

Traduction, et publication dans le Sozialist, d’un extrait des Jours d’exil d’Ernest Cœurderoy : « Une fête universelle à Lisbonne ».

1913.– Il publie, dans le recueil Du judaïsme, édité par l’association des étudiants juifs Bar Kochba de Prague, son texte programmatique : « Sind das Ketzergedanken ? » (Ces pensés sont-elles hérétiques ?) [44]. Combinant anarchisme et judaïsme, repoussant et l’assimilation allemande et le nationalisme juif (« Le fait d’insister sur sa propre nationalité est une faiblesse »), il déclare que la régénération du peuple juif, dont la situation diasporique préfigurerait la communauté qui vient, va de pair avec la régénération de l’humanité tout entière.

Prenant prétexte d’un appel de l’écrivain Paul-Hyacinthe Loyson aux socialistes d’Allemagne et de France, publié dans la revue Les Droits de l’homme, il rédige un essai sur le problème de la guerre franco-allemande. Il critique violemment Gustave Hervé qui vient de retourner sa veste de « sans-patrie » et prend position contre les thèses que Charles Andler avait formulées à propos du « socialisme impérialiste allemand ». L’antimilitarisme et la lutte contre la guerre ne sauraient dépendre des engagements que prendraient les socialistes étrangers d’agir dans le même sens. Et cela, d’autant plus, et de toute façon, qu’on ne peut rien attendre des socialistes de parti, qui ne cherchent qu’à conquérir le pouvoir dans l’État, « régime de violence, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur » :

« Il y a des guerres seulement parce qu’il y a des États ; et il y aura des guerres aussi longtemps qu’il y aura des États. Les pauvres hommes affolés pensent que c’est l’inverse et que les États, avec leur puissance militaire, sont nécessaires pour empêcher l’ennemi de venir et d’assujettir le peuple ; chaque peuple se considère comme pacifique parce qu’il sait qu’il l’est ; et il considère que son voisin est belliqueux parce qu’il croit que le gouvernement du voisin représente l’esprit du peuple. Tous les gouvernements sont belliqueux parce qu’ils ont la violence pour tâche et vocation. Ainsi, celui qui veut vraiment la paix, doit avoir conscience qu’il est, dans chaque pays, pour le moment, seulement le porte-parole d’une toute petite minorité et qu’il ne doit pas subordonner ses résolutions à quelque parti politique que ce soit à l’étranger. Le monde peut sombrer dans la folie la plus folle – du moment que je ne manque pas à mon devoir envers ma conscience. »

Pour Landauer, la lutte contre la guerre doit, donc, se transformer en une lutte pour la réorganisation des peuples dans le sens du socialisme libertaire : « La paix, ce n’est pas l’absence de guerre ; la paix, ce n’est pas une pure négation ; la paix, c’est l’organisation positive de la liberté et de la justice. La paix, c’est l’édification du socialisme. [45] »

En décembre, il participe à la fondation de l’Association d’implantation agricole Communauté à Wittenberg. Mais, déjà, la Ligue socialiste est entrée en déclin.

1914.– En juin, il participe aux activités du Forte-Kreis, cercle de réflexion internationale créé à Postdam dans le but d’empêcher la guerre et d’œuvrer à l’entente entre les peuples (avec Romain Rolland, Walter Rathenau, Martin Buber, etc.). Il se dissout au début la guerre.

Lorsque la guerre éclate – et contrairement à certains de leurs amis, comme Martin Buber, Fritz Mauthner ou Erich Mühsam qui succombent à la fièvre nationaliste –, Gustav Landauer et Hedwig Lachmann restent obstinément fidèles à leurs positions antimilitaristes et pacifistes. Landauer se retrouve de nouveau isolé politiquement.

1915.– Le Sozialist doit suspendre sa parution à la suite de l’incorporation de Max Müller, qui en était l’éditeur, le rédacteur et le compositeur. La diffusion de l’Aufruf zum Sozialismus est interdite. En avril, Landauer se rend en Suisse où il entre en contact avec des écrivains expressionnistes (Ludwig Rubiner, René Schickele) et des socialistes-religieux (Leonhard Ragaz, Jean Matthieu). De retour en Allemagne, un conseil de révision le déclare inapte à la guerre. Il prend part aux activités du Bund Neues Vaterland (Ligue de la nouvelle patrie) qui lutte pour la paix et contre les annexions, et collabore à la revue Der Aufbruch (Renouveau) d’Ernst Joël, organe du mouvement de la jeunesse et d’un socialisme éthique.

En réponse à des critiques qui considèrent que le Sozialist, plutôt que de chercher à découvrir et raviver des manifestations authentiques passées d’esprit communautaire, doit se concentrer sur l’organisation et l’agitation, Landauer écrit :

« Je maintiens que les grands hommes de tous les temps et de tous les peuples doivent nous servir de collaborateurs vivants, et cela surtout tant que les contemporains prétendument vivants ne sont pas à la hauteur de leur tâche. Pour moi, les morts vivent, de même qu’à mes yeux un très grand nombre de vivants sont morts. C’est toujours la malheureuse histoire de camarades qui jugent la feuille non pas par rapport à ce qu’elle leur donne, mais par rapport à la valeur de la propagande qu’offrent les numéros. Le Sozialist est fait pour être lu, pour être lu avec application et réflexion. [46] »

1916.– Dans la Frankfurter Zeitung du 6 février, paraît l’essai « Ein Weg deutschen Geistes » (« Un chemin de l’Esprit allemand »), où il suit la ligne de l’évolution qui mène de Goethe à Georg Kaiser, en passant par A. Stifter.

Il prononce le discours d’ouverture (« Judaïsme et socialisme ») à l’inauguration du Foyer populaire juif où il dispense un cours sur le socialisme.

Au cours de l’été, la Zentralstelle Völkerrecht (Comité central pour le droit international) est fondée par des délégués de la Ligue de la nouvelle patrie et de la Ligue allemande des droits de l’homme. Le Comité entend œuvrer en faveur d’une paix de conciliation. Landauer, qui en dirige la section berlinoise, avait rédigé l’appel constitutif initial avec le libéral Ludwig Quidde.

Il donne plusieurs conférences littéraires sur Shakespeare, Hölderlin, Goethe et Kaiser.

En décembre, il écrit au président américain T.W. Wilson une lettre dans laquelle il avance l’idée d’un nouvel ordre de paix fondée sur une ligue des nations.

1917.– En mai, en raison de la situation du ravitaillement à Berlin, la famille Landauer s’installe à Krumbach, en Bavière.

1918.– Mort de Hedwig Lachmann, le 21 février, d’une pneumonie. Bouleversé, Landauer ne s’en remettra pas. Il se décide, après de longues hésitations, à accepter la proposition qui lui est faite au Théâtre de Düsseldorf d’occuper un poste de dramaturge et de prendre en charge la revue Masken. Mais il n’aura pas le temps de s’installer à Düsseldorf, car la révolution éclate en Bavière le 7 novembre et le nouveau président bavarois, Kurt Eisner, l’invite « aussi vite que sa santé le permet » à venir contribuer à la « révolution des consciences ». Il devient, sur recommandation de Mühsam, membre du Conseil ouvrier révolutionnaire et, ainsi, du Conseil d’ouvriers, de paysans et de soldats de Munich. Il fait également partie du Conseil national provisoire bavarois.

Parution de l’essai Die vereinigten Republiken Deutschlands und ihre Verfassung (Les républiques unies d’Allemagne et leur constitution) : la révolution lui fait entrevoir la possibilité historique d’une Allemagne socialiste, fédéraliste, décentralisée, organisée sur le système des conseils et des corporations, une ligue de républiques allemandes autonomes, chacune enracinée dans sa culture et son histoire propres, en opposition à l’Allemagne prussienne, au jacobinisme bolchevique et à la démocratie parlementaire. Il critique, en particulier, les élections, se prononce contre le vote secret qui, fondé sur l’individu isolé et non pas sur les communautés humaines existantes ou en devenir, parachève, selon lui, l’atomisation des hommes dans la société moderne. Il appelle « à revenir à la démocratie authentique, telle qu’elle est préfigurée dans les assemblées communales et provinciales du Moyen Âge, de Norvège et de Suisse, et en particulier dans les réunions des sections de la Révolution française. [47] »

1919.– En janvier, en faisant paraître ses Briefe aus der französischen Revolution, il s’efforce de recueillir l’expérience de la Révolution française et d’en tirer les enseignements pour la période à venir, en laissant parler les principaux acteurs au travers de leurs lettres. Il publie également une nouvelle édition – dite « édition de la Révolution » – de son Appel au socialisme et un recueil d’articles d’avant-guerre (Rechenschaft). Dans une lettre à son cousin Hugo, il écrit, fidèle à lui-même : « Ce n’est pas la dictature mais l’abolition du prolétariat qui doit être le mot d’ordre » [48].

Le 12 janvier, les résultats de l’USPD d’Eisner aux élections au Parlement régional bavarois sont catastrophiques (2,5 %) ; bien qu’opposé à ces élections, Landauer se présente, à la demande d’Eisner, dans la circonscription de Krumbach, comme candidat « sans-parti » sur une liste de l’USPD : il obtient 92 voix. Le 21 février, Eisner est assassiné alors qu’il se rend au nouveau Parlement pour remettre sa démission à Auer, son successeur – qui est lui grièvement blessé, en représailles, une heure plus tard, en plein Parlement. Landauer prononce le discours funèbre. En réaction, il soumet au Conseil central des propositions visant à prendre des otages pour se protéger et à procéder à des arrestations pour enrayer la « contre-révolution universitaire ». Bien qu’attaché à son idéal de non-violence, il estime que le recours à la force – et à la censure – est parfois nécessaire pour défendre le socialisme des conseils contre les forces de la bourgeoisie.

La classe ouvrière se soulève. La vacance du pouvoir qui s’est ouverte avec les attentats est comblée de nouveau par les conseils. Landauer s’engage, alors, en faveur de la socialisation des moyens de production, ainsi que de la presse, pour briser le monopole idéologique de la contre-révolution. Le 7 avril, le jour de son anniversaire, la « République des conseils » est proclamée à Munich : il devient commissaire du peuple à l’Instruction publique et à la Culture. Les communistes n’y participent pas. Le 13, un putsch des troupes contre-révolutionnaires du gouvernement social-démocrate Hoffmann, réfugié à Bamberg, est repoussé, mais les communistes saisissent l’occasion pour prendre le pouvoir et proclament la deuxième République des conseils (d’Eugen Leviné). Landauer se sent moralement tenu de proposer sa collaboration au nouveau Comité révolutionnaire, qui décline ses services. Il se retire dans la banlieue de Munich, chez la veuve de Kurt Eisner. Le 1er mai, alors que les troupes gouvernementales contre-révolutionnaires reprennent la ville, il est arrêté à la suite d’une dénonciation. « Les gens criaient hourra ! hourra !, tapaient dans les mains et agitaient des mouchoirs. La foule criait : “Réglez-lui son compte à ce chien, ce juif, cette canaille !”. [49] » Le lendemain, il est battu à mort par la soldatesque dans la cour de la prison centrale de Stadelheim. « Tuez-moi donc ! Et vous vous dites des hommes ! » auraient été ses derniers mots [50].

 

1] « Vor fünfundzwanzig Jahren » (1913), in : G. Landauer, Zwang und Befreiung, Cologne, Hegner, 1968, pp. 47-53.

[2] « Dühringianer und Marxist », Der Sozialist, 22 octobre 1892, in : Landauer AS 2, pp. 114-121 (ici p. 121).

[3] Encore que, dans le texte « Quelques mots à propos de l’anarchisme » (1897), il fasse preuve de compréhension à l’égard des auteurs d’attentats anarchistes et prenne leur défense.

[4] Ein Weg zur Befreiung der Arbeiter-Klasse, Berlin, Adolf Marreck, 1895, p. 6. Voir, dans le même esprit, son texte « Sortir de l’État » d’août 1895. Il est à noter que les Œuvres choisies n’ont pas repris la brochure de Landauer. Qui pourrait être rééditée, pourtant.

[5] « Anarchismus-Sozialismus », Der Sozialist, 7 septembre 1895, in : Landauer AS 2, pp. 179-185 (ici, pp. 179-180).

[6] Voir, à ce propos, en particulier, Joachim Willems, Religiöser Gehalt des Anarchismus und anarchistischer Gehalt der Religion ? Die jüdisch-christlich-atheistische Mystik Gustav Landauers zwischen Meister Eckhart und Martin Buber, Albeck bei Ulm, 2001, pp. 23-26, pp. 82-87, et passim.

[7] Plus tard, Kropotkine, à qui Landauer avait fait remarquer la confusion à laquelle pouvait prêter, dans L’Entraide, l’emploi indistinct du mot « individualisme » tout particulièrement en Allemagne [voir plus bas ce que Landauer entend par cette notion], explique qu’il fait une distinction entre l’« individualité », si étroitement liée à l’« entraide », et l’atomisation concurrentielle-capitaliste. Voir la lettre de P. Kropotkine à G. Landauer du 9 novembre 1903, in : Edmund Silberner, « Unbekannte Briefe Peter Kropotkins an Gustav Landauer », Cahiers internationaux d’histoire économique et sociale, n° 9, 1978, pp. 114-115.

[8] « Zur Entwicklungsgeschichte des Individuums », in : Landauer AS 2, pp. 45-68 (ici, p. 68). D’où, par la suite, l’extrême méfiance de Landauer envers toutes les expériences d’épanouissement de la personnalité ; d’où son rejet catégorique tant de la psychanalyse freudienne que des formes de vie nouvelles et sans attaches de la bohème ; d’où, enfin, sa violence polémique à l’égard d’Otto Gross qui, dans le mouvement anarchiste, était la figure où semblaient se rejoindre les diverses tentatives de « réalisation de soi-même ». Sur ce sujet, on lira l’étude de Guillaume Paoli, Landauer, Gross, Mühsam : histoires de famille, publiée dans ce numéro.

[9] Cité d’après : Siegbert Wolf, Gustav Landauer zur Einführung, Hambourg, 1988, p. 13.

[10] Ibid., p. 21. Voir aussi « Quelques mots à propos de l’anarchisme » (10 juillet 1897), texte reproduit dans ce numéro, où il est dit : « … l’anarchisme ne peut pas, à notre époque, être un mouvement de masse, mais seulement un mouvement d’individus, de pionniers. […] En Allemagne, une grande partie des ouvriers commence à se réjouir plus ou moins ouvertement qu’il y ait des anarchistes dans leur pays, tout en considérant qu’il n’est pas possible pour eux d’être anarchiste ou qu’il n’est pas nécessaire qu’ils le soient. »

[11] Selon Rudolf Rocker, Im Sturm der Zeiten, manuscrit IISG, p. 70.

[12] « Der Dichter als Ankläger », Der Sozialist, 5 février 1898, in : Laudauer AS 1, pp. 62-68. Ce n’est que sous l’impulsion de Buber, vers 1908-1910, que Landauer, redécouvrant son identité juive, va se préoccuper réellement du judaïsme et de l’antisémitisme.

[13] Voir l’étude de Walter Fähnders et Christoph Knüppel « Gustav Landauer et Les Mauvais Bergers »Cahiers Octave Mirbeau, n° 3, 1996, pp. 73-90 –, reprise, en version révisée, dans ce numéro.

[14] Lettre à Hedwig Lachmann du 10 mars 1899 (Landauer Lebensgang, op. cit., tome 1, p. 12). Joachim Willems estime que Landauer tendait alors à s’identifier à Eckhart, cf. Religiöser Gehalt des Anarchismus, op. cit., p. 31.

[15] Kropotkine exprime cette même et grandiose vision unitaire de l’espèce dans son langage scientifique-scientiste : « Quand le physiologue parle de la vie d’une plante ou d’un animal, il y voit plutôt une agglomération, une colonie de millions d’individus séparés, qu’une personnalité unie et indivisible. Il vous parle d’une fédération d’organes digestifs, sensuels, nerveux, etc., tous très intimement liés entre eux, tous subissant le contrecoup du bien-être ou du malaise de chacun, mais vivant chacun de sa vie propre. Chaque organe, chaque portion d’organe, à son tour, est composé de cellules indépendantes qui s’associent pour lutter contre les conditions défavorables à leur existence. L’individu est tout un monde de fédérations, il est tout un “cosmos” à lui seul ! […] Bref, chaque individu est un cosmos d’organes, chaque organe est un cosmos de cellules, chaque cellule est un cosmos d’infiniment petits ; et dans ce monde complexe, le bien-être de l’ensemble dépend entièrement de la somme de bien-être dont jouit chacune des moindres parcelles microscopiques de la matière organisée. » (P. Kropotkine, L’Anarchie. Sa philosophie. Son idéal. Conférence qui devait être faite le 6 mars 1896 dans la salle de Tivoli-Vauxhall à Paris, Paris, Stock, 1896, pp. 11-12.)

[16] « Durch Absonderung zur Gemeinschaft », in : Landauer AS 7, pp. 131-148. L’influence de Maître Eckhart sur sa pensée est ici manifeste : Eckhart considère que tout individu porte en lui une petite étincelle divine, le « fond de l’âme » (Seelengrund), et qu’il peut parvenir à l’unio mystica, à l’union avec Dieu, s’il se concentre tout entier sur ce « Dieu en moi », par le « détachement » (Abgeschiedenheit), par le renoncement au monde et le dépouillement total de soi. Selon Eckhart, seul l’individu vraiment « pauvre en esprit » peut laisser la divinité « percer » en lui. « […] Car il n’y a vraiment de pauvreté en esprit que lorsque l’homme est à tel point libéré de Dieu et de toutes ses œuvres que Dieu, s’Il voulait opérer dans l’âme, devrait être lui-même le Lieu de son opération » (traduction : Alain de Libera, in : Eckhart, Traités et sermons, Paris, Flammarion, 1995, p. 353). Voir Joachim Willems, Religiöser Gehalt, op. cit., pp. 62-67.

[17] Landauer avait déjà traduit des textes de Déjacque, notamment l’article du Libertaire intitulé « L’autorité – La dictature » (connu plus tard sous le titre « À bas les chefs ! ») qui parut dans le Sozialist en octobre 1895.

[18] Le couple part aussi en Angleterre pour échapper au déshonneur social en Allemagne, puisque Landauer est encore marié et qu’un divorce d’avec Margarethe Leuschner est impossible en raison de son état de santé.

[19] Selon Max Nettlau, cité par Heiner Becker, op. cit., p. 112.

[20] « Peter Kropotkin », Der Sozialist, Noël 1912, 15 janvier et 15 février 1913, in : Landauer AS 1, pp.191-204. Bien qu’il l’ait annoncé à plusieurs reprises, il n’est jamais entré dans une critique de fond des idées de Kropotkine.

[21] Pierre Kropotkine, La Conquête du pain, Paris, Stock, 1892 (deuxième édition), p. 34 (souligné dans le texte).

[22] « Anarchistische Gedanken über Anarchismus », Die Zukunft, vol. 37, n° 4, 1901, pp. 134-140, in : Landauer AS 2, pp. 274-281 (ici, p. 277.)

[23] Laquelle est la mère du cinéaste américain Mike Nichols (1931-2014).

[24] G. Landauer, La Révolution, op. cit., p. 39.

[25] Ibid., p. 55.

[26] Voir « Les syndicalistes révolutionnaires français », texte représentatif reproduit dans de ce numéro.

[27] « Der erste Mai », Der Sozialist, 1er mai 1909, in : Landauer AS 3, pp. 78-83.

[28] Voir Matzigkeit, op. cit., pp. 130-131 (lettre à Max Nettlau du 10 août 1910).

[29] Pierre Kropotkine, L’Entraide, un facteur de l’évolution, Montréal, Ecosociété, 2001, p. 340.

[30] « Polizisten und Mörder », Der Sozialist, 13 octobre 1910, in : G. Landauer, Der werdende Mensch, Postdam, 1921, pp. 73-77. [Non repris apparemment – la chose est surprenante – par Siegbert Wolf dans les Œuvres choisies].

[31] Voir Joachim Willems, op. cit., p. 178.

[32] « Schwache Staatsmänner, schwächeres Volk ! », Der Sozialist , 15 juin 1910. Texte reproduit dans ce numéro.

[33] On lit par exemple, en 1925, les lignes suivantes à propos de Landauer dans L’Internationale, l’organe théorique de la FAUD : « Pour nous, il est clair que son Aufruf zum Sozialismus est son œuvre la plus importante ; nous considérons que c’est même ce qu’on a écrit de meilleur en Allemagne sur le socialisme » (Fritz Oerter, « Gustav Landauer », L’Internationale, 1925, n° 4, pp. 23-28, ici p. 25.)

[34] Aufruf zum Sozialismus, Francfort/Main, EVA, 1967, p. 108.

[35] Ibid., pp. 97-98.

[36] Ibid., p. 93. Certains passages du livre rappellent, d’ailleurs, la lettre de Marx à Vera Zassoulitch.

[37] Ibid., respectivement p. 133 et p. 122.

[38] [our reprendre une expression qu’il emploie dans son article « Schwache Staatsmänner, schwächeres Volk ! ».

[39] Pour Stirner, on sait que, par exemple, « le droit est une marotte dont nous a gratifié un fantôme » (L’Unique et sa propriété, traduction de Robert L. Reclaire, Paris, Stock, 1900, p. 251.)

[40] « Individualismus », Der Sozialist, 15 juillet 1911, in : Landauer AS 2, pp. 83-89.

[41] Ibid.

[42] « Brot », Der Sozialist, 1er juin 1911, in : Landauer AS 3, pp. 83-86.

[43] « Judentum und Sozialismus », in : Landauer AS 5, pp. 347-351.

[44] « Sind das Ketzergedanken ? », Ibid., pp. 362-368.

[45] « Deutschland, Frankreich und der Krieg », Der Sozialist, 1er mars 1913, in : Landauer AS 4, pp. 153-164.

[46] Ulrich Linse, Organisierter Anarchismus im deutschen Kaiserreich von 1871, Berlin, 1969, pp. 298-299.

[47] « Die vereinigten Republiken Deutschlands und ihre Verfassung », in : Landauer AS 4, pp. 254-260, ici p. 256.

[48] Lettre de Gustav Landauer à Hugo Landauer, du 29 janvier 1919, in : Lebensgang, op. cit., tome 2, p. 369.

[49] D’après une lettre d’Else Eisner, citée par S. Wolf, Landauer AS 4, p. 40.

[50] Rocker, op. cit., p. 123.

Cadeau de fin d’année: « L’appel au socialisme » pour la société des sociétés de Gustav Landauer en PDF

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, colonialisme, démocratie participative, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 25 décembre 2016 by Résistance 71

En ces fêtes de fins d’année 2016, nous vous proposons la mise en format PDF de notre traduction de très larges extraits du livre phare du penseur et activiste anarchiste Gustav Landauer « L’appel au Socialisme » (dans sa réédition de 1919 avant l’assassinat de Landauer par le Freikorps dans une cour de prison bavaroise).

Un texte visionnaire et stimulant qui appelle à l’avènement du véritable socialisme, celui de la mise en place de la société des sociétés, de la confédération des communes libres d’associations libres.

Un texte a lire, relire, rerelire et diffuser sans aucune modération, fondateur pour 2017 et au-delà.

« L’appel au Socialisme » (PDF) pour une société des sociétés, Gustav Landauer (1911, réédition 1919) avec une mise en page du .pdf par JBL1960

Appel au Socialisme (PDF)

~ Résistance 71 ~
25 décembre 2016