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Guerre civile en Libye vue du Vénézuela… Le bon sens loin de chez nous !

Posted in actualité, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis with tags , , , on 18 mars 2011 by Résistance 71
Les évènements en Libye vu depuis la fenêtre de chez moi… à Caracas

Guadalupe SAENZ

 

Url de l’article original:

http://www.legrandsoir.info/Les-evenements-en-Libye-vu-depuis-la-fenetre-de-chez-moi-a-Caracas.html

 

 

Depuis la fenêtre de chez moi, à Caracas, j’ai une vue interminable sur les milliers de petites maisons de couleurs qui composent le Barrio San Agustín. Doté d’une tradition culturelle et musicale forte, ce quartier populaire n’a pourtant jamais eu la faveur des media commerciaux, qui en guise de culture ont toujours préféré passer les potins mondains des stars hollywoodiennes. Bref, à travers ces media, les quelques cent mille personnes qui peuplent San Agustín n’existent pas. Et pourtant, je les vois de ma fenêtre…

Un peu plus loin, au delà de la colline du Barrio, il y a Tripoli, la Libye et de tristes évènements dont le dénouement est encore loin d’être fini. Il ne s’agit pas ici d’analyser ce qui ce passe sur la rive sud de la méditerranée, et précisons le tout de suite il ne s’agit pas de défendre les exactions du dirigeant libyen mais de s’attacher à comprendre la position d’Hugo Chavez et de la diplomatie vénézuélienne en réaction aux affrontements en Libye. Alors que les media ont présenté Chavez comme un inconditionnel de Kadhafi, la position est plus nuancée.En effet, les déclarations de Chavez ont été présentées d’une manière partielle qui empêche la compréhension de la position de Chavez, et ce notamment, par nombre de ses supporters européens ou du monde arabe. Le temps de l’information en continue n’étant pas celui de l’analyse, il convient donc de remettre en contexte la position vénézuélienne pour tacher d’y déceler toute sa cohérence.

Le 24 février, quelques jours après le début des évènements en Libye, Hugo Chavez publie sur son compte twitter le message suivant : ’Vas y Nicolas[Maduro, le Ministre des affaires étrangères vénézuélien], donne une autre leçon à cette extrême droite pro yanqui, Vive la Libye et son indépendance. Kadhafi affronte une guerre civile.’ [1]

Cet exercice de tweet diplomacy génère d’emblée la gêne de plusieurs secteurs de la gauche européenne et arabe. Quelques jours plus tard, le président vénézuélien réaffirme son refus de juger le Guide libyen : ’La ligne politique est de ne soutenir aucun massacre. Mais en Libye on assiste à une campagne de mensonge similaire à celle qui avait été lancée contre le Venezuela en 2002. (…) Je ne vais pas condamner [Kadhafi], je serais un lâche de condamner celui qui a été mon ami pendant longtemps, sans savoir ce qui ce passe réellement en Libye’. [2] Il ajoute tout de suite : ’Ceux qui viennent de le condamner ont leurs raisons. Peut être ont-ils des informations que nous n’avons pas.’ [3]

Le soutien est somme toute très mesuré, mais l’incompréhension outre atlantique de ceux qui normalement soutiennent le processus bolivarien ne faiblit pas pour autant. Pourquoi donc Chavez ne s’est il pas joint à la vague d’indignation qui a accompagné les évènements en Libye ?

Les amis d’Hugo Chavez

Le 20 octobre 2005, le président Hugo Chavez donne une conférence de presse à l’Hôtel Hilton à Paris. Le journaliste de l’hebdomadaire l’Express lui lance : ’Vous vous êtes déclaré ami d’Amhadinedjad et de Mugabe, suffit-il d’être contre les américains pour avoir votre amitié ?’. Le président vénézuélien répondra longuement à cette question mal intentionnée. Il rappellera, en substance, qu’il ne pratique aucune ingérence dans les politiques nationales, et que la position politique d’un dirigeant n’a rien à voir avec l’amitié qu’il peut lui porter. A titre d’exemple, il mentionnera que Jacques Chirac, Silvio Berlusconi et Alvaro Uribe sont aussi ses amis même s’il ne partage pas forcement leurs positions politiques. Depuis lors, les liens avec Uribe se sont rompus au fil des tensions diplomatiques entre les deux pays, mais Chavez continue de se déclarer amis de l’ancien Président Français et du Président du Conseil des Ministres italiens.

Il ne viendrait à l’idée de personne de déclarer Chavez complice des frasques politico-judiciaire de Messieurs Chirac et Berlusconi en raison de l’amitié qu’il leur porte. Pourquoi donc Chavez serait-il alors complice des offensives lancées par Kadhafi ? Notons de plus que lorsqu’il mentionne, dans l’extrait ci-dessus, son amitié avec le dirigeant libyen, Chavez parle au passé. [4]

Il met en relief ainsi l’hypocrisie des gouvernements occidentaux qui, il y a peu encore, considéraient Kadhafi comme un dirigeant respectable. Il est bon de se rappeler que le président Sarkozy, qui veut aujourd’hui bombarder la Libye était, obligé de défendre la venue du Guide Libyen à Paris face aux critiques émanant de son propre gouvernement. C’était il y a seulement deux ans. [5]

Face à l’hypocrisie des grandes puissances, le Venezuela a proposé un plan de paix qui va être immédiatement rejeté par les insurgés libyens avant de l’être aussi par Seif Al Islam, un des fils de Kadhafi, malgré le fait que ce dernier l’ait accepté.En homme d’Etat, Chavez a proposé une solution pour stopper la guerre civile. Depuis sa position, il ne peut se contenter de chanter des slogans du type ’Ni Kadhafi, ni l’Otan’ comme le font par exemple certains groupes de la gauche vénézuélienne. [6] Surtout lorsque l’Histoire récente montre que de telles positions ont toujours favorisé le camp impérialiste comme ce fut le cas en Serbie ou en Iraq.

Si c’est bien la recherche de la paix qui motive la diplomatie bolivarienne, quelle grille de lecture a t elle été appliquée pour comprendre le conflit libyen ?

Les guerres du pétrole comme élément de compréhension du conflit libyen.

Les vénézuéliens ont leur propre expérience de l’impérialisme US et de leurs techniques de coup d’Etat. Et ils vont, à partir de cette expérience, tenter de prendre leurs distances avec la lecture dominante des évènements.

Lorsque les media occidentaux reprennent en boucle les déclarations d’un opposant à Kadhafi, membre libyen de la Cour Pénale Internationale, qui dénonce des bombardements de civils qui auraient fait 10.000 morts et 50.000 blessés, le gouvernement bolivarien va se souvenir que le 11 avril 2002, les mêmes media accusaient, à tort, Chavez d’avoir massacré le Peuple. Tout comme ces mêmes media accusèrent de manière mensongère Ceausescu des charniers de Timisoara, Milosevic du massacre de Raçak ou encore Saddam Hussein d’avoir tué des bébés koweitiens dans leur couveuse. Chaque guerre est précédée d’un grand mediamensonge, comme l’a rappelé le journaliste Michel Collon. [7]

Peu importe qu’aucune preuve tangible ne vienne étayer les dires du magistrat libyen. Peu importe que la Russie ait officiellement démenti l’existence d’un tel bombardement par des images satellites [8], le fait que le Venezuela ne se joigne pas au concert des condamnations va être totalement incompris par les mouvements et partis progressistes d’outre-Atlantique.

Mais la position du Venezuela n’a rien de fantasque. Ce pays a aussi souffert de cette propagande de guerre et s’incline donc pour la prudence, et préférera l’enquête et l’investigation au jugement médiatique.

Tout comme la Libye, le Venezuela nage sur un océan de pétrole. L’excrément du diable comme l’appelait le vénézuélien Juan Pablo Perez Alfonso, co-fondateur de l’OPEP. La cause et la solution aux malheurs des Peuples qui habitent ces contrées riches en or noir. Cette caractéristique commune va fortement influencer le point de vue du gouvernement bolivarien.

En ce sens, écoutons Hugo Chavez lors de son émission Aló Presidente du 13 mars 2011 : ’Les Yankees sont sur le qui-vive. Ils ont déplacé des porte-avions. D’autres pays ont déjà envahi la Libye. Un hélicoptère hollandais avec des armes de guerre et des soldats vient d’être capturé en Libye. Et des anglais aussi. Huit membres des commandos spéciaux ont aussi été capturés. Les Etats-Unis proposent de mener une guerre d’invasion contre la Libye. Ils veulent le pétrole libyen peu importe le nombre de morts. De la même manière, ils voulaient le pétrole vénézuélien les 11 et 12 avril [2002], et ils continuent à élaborer des plans pour prendre le Venezuela de n’importe quelle façon.’ [9] Peut-on tenir grief au président vénézuélien de décrypter les évènements en Libye au prisme de sa propre expérience dans sa lutte contre les appétits pétroliers des Etats-Unis. Alors que les informations manquent sur la situation réelle, qui n’interprète pas aujourd’hui cette guerre civile à travers ses propres représentations ?

L’ASA et les relations Sud-Sud

Plus la situation s’éclaire en Libye, plus la position vénézuélienne parait cohérente. Réécoutons le président Chavez : ’Le Conseil de Sécurité des Nations Unies décide qu’il faut appliquer des sanctions à la Libye. En Libye, il y a une guerre civile et c’est lamentable. Deux camps qui se tirent dessus, à la mitrailleuse, avec des avions et des canons. Les rebelles ont même des tanks. C’est une guerre qui, j’espère, se terminera rapidement. Je suis très content que l’Union Africaine ait désigné une commission de présidents, avec parmi eux des amis à nous, comme le président Amadou Amani Touré du Mali. Une commission comme celle que j’avais proposé. Ca me soulage de savoir qu’une commission de présidents africains désignée par l’Union Africaine va aller en Libye pour demander un cessez-le-feu, pour arrêter cette folie. Mais en refusant toute intervention impériale ou étrangère, car cela ne ferait qu’empirer les choses.’ [10]

En plus de la géopolitique du pétrole, la position du Venezuela a fortement été influencée dans la vision du conflit libyen par les efforts qu’il a déployé en vue de la construction d’un Axe Sud-Sud dans les relations entre l’Amérique du Sud et l’Afrique.

Le 29 novembre 2006, eut lieu à Abuja (Nigeria) le premier sommet Amérique du Sud-Afrique (ASA) qui réunit 47 pays des deux continents. L’idée de ce sommet était de renforcer la coopération entre les deux continents au niveau politique, social, économique, technologique, écologique, commerciale afin de constituer un bloc indépendant des pays du Nord. Du coté sud-américain, le Brésil était un des promoteurs de cette alliance, tout comme le Venezuela. Ce dernier pays insistant sur la nécessité de former une alliance anti-impérialiste pour lutter contre les appétits des multinationales occidentales sur les deux continents.

Lors du deuxième Sommet ASA, 61 pays sur les 63 convoqués se réunirent sur l’Ile Margarita au Venezuela. Durant l’Inauguration, le président hôte de l’évènement, Hugo Chavez rappelle la nécessité de construire un monde multipolaire dans lequel : ’[L’Amérique du Sud et l’Afrique] doivent former de véritables puissances, et l’union de ces deux puissances contribuera à ce que Bolivar appelait l’équilibre du Monde, le monde en équilibre, l’équilibre de l’Univers. C’est pour ça que ce sommet est, en réalité, vital.’ [11] Mouammar Kadhafi, alors président temporaire de l’Union Africaine, s’inscrit dans le discours d’Hugo Chavez : ’Les grandes puissances voudront toujours continuer d’être des grandes puissances. Nous devons lutter pour construire nos propres forces et nous appuyer sur notre propre potentiel. Si nous fléchissons, cela ouvrira la porte à un état de déséquilibre. Et ça ne favorise ni la paix ni la sécurité internationale. Et ça n’aide ni l’Afrique, ni l’Amérique du Sud.’ Le dirigeant libyen critiquera fortement le Conseil de Sécurité de l’ONU (’Nous sommes esclaves du Conseil de Sécurité’ [12]) dans des termes quasiment similaires à ceux qu’emploiera plus tard, lors d’un sommet de l’ALBA, le nicaraguayen Miguel D’Escotto, ancien président de l’Assemblée Générale des Nations Unis. [13] Kadhafi proposera aussi la création d’un OTAN des pays du Sud : ’Nous avons le droit de créer nos propres organisations pour notre propre développement. Au nord, il n’y a ni séparation ni abime. Tout relie l’Amérique du Nord à l’Europe, les communications, les voix de navigations, tout. En revanche, dans l’Atlantique Sud, il y a un grand vide que nous devons remplir. Nous devons créer l’OTAN du Sud (…) pour pouvoir combler ce vide de manière à bénéficier les échanges touristiques, les communications maritimes et aériennes, les gazoducs et oléoducs, etc. (…) et ce n’est pas une action terroriste que de dire ça. Ce sont nos droits.’ [14]

Point besoin de dire que la vision du dirigeant libyen est partagée par plus d’un pays sur les deux continents. En Amérique Latine, l’ALBA ou Unasur oeuvrent déjà dans la construction de cette vision multipolaire.

Le document final du deuxième sommet ASA, signé par les pays présents comportera une série de 188 propositions pour renforcer la coopération Sud-Sud. Les chefs d’Etat du Venezuela, du Brésil, du Nigeria et de la Libye furent désignés coordinateurs régionaux au même titre que l’Union Africaine et Unasur. Et pour bien souligner le rôle prépondérant que joue la Libye dans cette coopération, le pays d’Afrique du nord a été choisi pour accueillir le troisième sommet de l’ASA en septembre 2011.

Les différences entre les politiques étrangères vénézuélienne et libyenne ne manquent pas. Rappelons à titre d’exemple que Kadhafi est devenu un élément clé de l’Europe forteresse de Schengen, alors que Chavez a rejeté sans appel la directive de non retour, émise par l’Union Européenne. Mais cette volonté commune de construire un axe de coopération entre les pays du Sud, et de s’émanciper de la tutelle des pays du Nord a fortement contribué à influer sur la position du Venezuela.

C’est même là un des axes principaux de la diplomatie vénézuélienne, celui qu’elle tente de construire avec des partenaires diplomatiques forts divers dans leur vision du monde et parfois bien éloignés du socialisme bolivarien.

Guadalupe Saenz

 

Notes :

 

[1http://twitter.com/#!/chavezcandanga

[2http://www.youtube.com/watch?v=4IHmNuumILA&feature=related, Traduction non officielle de l’auteur.

[3] Ibid.

[4http://www.youtube.com/watch?v=4IHmNuumILA&feature=related, ’Desde esta distancia, no voy a condemnar a quien HA SIDO mi amigo, nuestro amigo durante mucho tiempo’ se traduit en effet par ’A cette distance, je ne vais pas condamner celui qui A ÉTÉ mon ami, notre ami durant longtemps’. Traduction non officielle faite par l’auteure

[5http://www.lefigaro.fr/international/2007/12/10/01003-20071210ARTFIG00531-nicolas-sarkozy-renouvelle-sa-confiance-a-rama-yade.php

[6http://www.aporrea.org/internacionales/a118433.html

[7http://www.michelcollon.info/10-guerres-10-mediamensonges.html?lang=fr

[8] Voir l’émission Dossier de Walter Martinez, à partir de 48 minutes 50 secondes

[9http://www.youtube.com/watch?v=RE5vbRdz72k, à partir de 27 minutes 30. Traduction non officielle faite par l’auteur.Sur les arrestations de soldats hollandais et anglais, voir Michel Chossudovsky, ’Insurección e intervención militar en Libia’, Rebeliónhttp://www.rebelion.org/noticia.php?id=123850

[10] Ibid. http://www.youtube.com/watch?v=RE5vbRdz72k à partir de 23 minutes 30. Traduction non officielle faite par l’auteur.

[11] Hugo Chavez in ’II Cumbre América del Sur-Africa, Cerrando brechas, abriendo oportunidades’, coll. Cuadernos para el debate, ed. Minci, 2010. Disponible en espagnol surhttp://www.minci.gob.ve/libros_folletos/6/p–6/tp–30/libros_folletos.html

[12] Muammar Khaddafi in ’II Cumbre América del Sur-Africa, Cerrando brechas, abriendo oportunidades’, ibid.

[13] Ce dernier avait affirmé le 20 avril 2010, lors d’une réunion de l’ALBA, que ’dans sa forme actuelle, l’ONU est une dictature’.

[14] Muammar Khaddafi, op. cit.

 

Révoltes Moyen-Orient: Comprendre les événements libyens dans leur contexte historique colonial et post-colonial

Posted in actualité, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, terrorisme d'état with tags , on 9 mars 2011 by Résistance 71

Nous reproduisons ici une interview de Mohamed Hassan* par Michel Collon et Grégoire Lalieu. L’analyse faite ici replace ces événements libyens dans leur contexte historique et est de loin la meilleure analyse qu’il nous ait été donnée de lire ces derniers temps. Comme d’habitude, les médias va t’en guerre a la solde de l’impérialisme en déroute, vendent la salade de la rhétorique partisane de la levée populaire contre un tyran local. La pensée unique, par nature, simplifie les choses sans avoir peur du grotesque, afin de garder les opinions publiques dans la ligne politique inpérialiste.

Alors Mouamar Kadhafi autocrate et dictateur ? Sans aucun doute, mais tout autant que les monarchies fantôches du Golfe qui répriment la dissidence et les libertés individuelles a qui mieux mieux depuis des décennies sous l’oeil bienveillants de nos autocrates occidentaux; car comme le souligne Hassan ici : « un bon arabe est un arabe qui fait ce que les Etats-Unis lui disent de faire »…

Il y a plus dans ces révoltes moyen-orientales et celle de Libye que ce qu’on veut nous faire croire et que nous pouvons percevoir. Que les administrations américaines et britanniques « s’émeuvent » de la « répression » (alors que nous sommes de toute évidence en face d’une guerre civile) du régime Kadhafi sur son peuple sans broncher ni ciller sur la répression éhontée qui sévit dans les autres pays de la région (pays des « bons arabes » semblent-ils…), c’est vraiment le comble de l’hypocrisie et de la rhétorique du deux poids deux mesures.

Que la France rejoigne la cacophonie diplomatique et fasse raisonner les tambours de la guerre n’a rien d’étonnant, tant la France est devenue de facto un état satellite de l’empire anglo-américain sous la houlette de Sarkozy, qui brade le pays et le peu de crédibilité qu’il lui reste.

Avant que de prendre quelque décision ou d’exprimer quelqu’opinion que ce soit, une analyse historique et géopolitique s’impose. Quoi qu’il en soit, toute option militaire de l’OTAN ou autre nation sera une ingérence flagrante dans les affaires souveraines d’une nation. L’empire a besoin d’une guerre c’est évident sur bien des points. Le suivre sur le sentier de la guerre, c’est monter a bord d’un Titanic qui a déja touché l’iceberg.

Quant a l’argument du « terrorisme » et « Al Ciada », il est nul et non avenu. AQ est une entité créée de toute piece par les services de renseignement US et britanniques. Lutter contre le terrorisme, c’est avant tout lutter contre le terrorisme d’État et l’inégalité sociale source de conflits ciblés et politiquement récupérés par l’oligarchie pour continuer a diviser les peuples en leur sein. Ceci constitue la seule condition de survie de cette minorité oppressive et exploiteuse.

— Résistance 71 —

 

 

Libye révolte populaire, guerre civile ou agression militaire ?

 

Grégoire Lalieu, Michel Collon

 

url de l’article original: http://www.michelcollon.info/Libye-revolte-populaire-guerre.html?lang=fr

7 mars 2011

 

Depuis trois semaines, des affrontements opposent les troupes fidèles au colonel Kadhafi à des forces d’opposition issues de l’est du pays. Après Ben Ali et Moubarak, Kadhafi sera-t-il le prochain dictateur à tomber ? Ce qui se passe en Libye est-il semblable aux révoltes populaires en Tunisie et en Egypte ? Comment comprendre les frasques et les retournements de veste du colonel ? Pourquoi l’Otan se prépare-t-elle à la guerre ? Comment expliquer la différence entre un bon Arabe et un mauvais Arabe ? Dans ce nouveau chapitre de notre série Comprendre le monde musulman, Mohamed Hassan répond aux questions d’Investig’Action…

Interview : Grégoire Lalieu & Michel Collon

Après la Tunisie et l’Egypte, la révolution arabe aurait-elle gagné la Libye ?

Ce qui se passe actuellement en Libye est différent. En Tunisie et en Egypte, le manque de libertés était flagrant. Mais ce sont les conditions sociales déplorables qui ont véritablement poussé les jeunes à la révolte. Tunisiens et Egyptiens n’avaient aucune possibilité d’entrevoir un avenir.

En Libye, le régime de Mouammar Kadhafi est corrompu, monopolise une grande partie des richesses et a toujours réprimé sévèrement toute contestation. Mais les conditions sociales des Libyens sont meilleures que dans les pays voisins. L’espérance de vie en Libye est plus importante que dans le reste de l’Afrique. Les systèmes de santé et d’éducation sont convenables. La Libye est d’ailleurs l’un des premiers pays africains à avoir éradiqué la malaria. Même s’il y a de fortes inégalités dans la répartition des richesses, le PIB par habitant est d’environ 11.000 dollars. Un des plus élevés du monde arabe. Vous ne retrouvez donc pas en Libye les mêmes conditions objectives qui ont conduit aux révoltes populaires en Tunisie et en Egypte.

Comment expliquez-vous alors ce qui se passe en Libye ?

Pour bien comprendre les événements actuels, nous devons les replacer dans leur contexte historique. La Libye était autrefois une province ottomane. En 1830, la France s’empara de l’Algérie. Par ailleurs, le gouverneur égyptien Mohamed Ali, sous tutelle de l’Empire ottoman, menait une politique de plus en plus indépendante. Avec, d’une part, les Français en Algérie et, d’autre part, Mohamed Ali en Egypte, les Ottomans craignaient de perdre le contrôle de la région : ils envoyèrent leurs troupes en Libye.

A cette époque, la confrérie des Senoussis exerçait une influence très forte dans le pays. Elle avait été fondée par Sayid Mohammed Ibn Ali as Senoussi, un Algérien qui, après avoir étudié dans son pays et au Maroc, alla prêcher sa vision de l’islam en Tunisie et en Libye. Au début du 19ème siècle, Senoussi commençait à faire de nombreux adeptes, mais n’était pas bien perçu par certaines autorités religieuses ottomanes qu’il critiquait dans ses prêches. Après un passage en Egypte et à la Mecque, Senoussi décida de s’exiler définitivement en Cyrénaïque, dans l’est de la Libye.

Sa confrérie s’y développa et organisa la vie dans la région, y percevant des taxes, résolvant les conflits entre les tribus, etc. Elle possédait même sa propre armée et proposait ses services pour escorter les caravanes de commerçants passant par là. Finalement, cette confrérie des Senoussis devint le gouvernement de fait de la Cyrénaïque, étendant même son influence jusque dans le nord du Tchad. Mais ensuite, les puissances coloniales européennes s’implantèrent en Afrique, divisant la partie sub-saharienne du continent. Cela eut un impact négatif pour les Senoussis. L’invasion de la Libye par l’Italie entama aussi sérieusement l’hégémonie de la confrérie dans la région.

En 2008, l’Italie a versé des compensations à la Libye pour les crimes coloniaux. La colonisation avait été à ce point terrible ? Ou bien Berlusconi voulait se faire bien voir pour conclure des accords commerciaux avec Kadhafi ?

La colonisation de la Libye fut atroce. Au début du 20ème siècle, un groupe fasciste commença à diffuser une propagande prétendant que l’Italie, vaincue par l’armée éthiopienne à la bataille d’Adoua en 1896, devait rétablir la primauté de l’homme blanc sur le continent noir. Il fallait laver la grande nation civilisée de l’affront infligé par les barbares. Cette propagande affirmait que la Libye était un pays sauvage, habité par quelques nomades arriérés et qu’il conviendrait aux Italiens de s’installer dans cette région agréable, avec son paysage de carte postale.

L’invasion de la Libye déboucha sur la guerre italo-turque de 1911, un conflit particulièrement sanglant qui se solda par la victoire de l’Italie un an plus tard. Cependant, la puissance européenne ne contrôlait que la région de la Tripolitaine et devait faire face à une résistance tenace dans le reste du pays, particulièrement dans la Cyrénaïque. Le clan des Senoussis y appuyait Omar Al-Mokhtar qui dirigea une lutte de guérilla remarquable dans les montagnes. Il infligea de sérieux dégâts à l’armée italienne pourtant mieux équipée et supérieure en nombre.

Finalement, au début des années trente, l’Italie de Mussolini prit des mesures radicales pour éliminer la résistance. La répression devint extrêmement féroce et l’un de ses principaux bouchers, le général Rodolfo Graziani écrivit : « Les soldats italiens étaient convaincus qu’ils étaient investis d’une mission noble et civilisatrice. (…) Ils se devaient de remplir ce devoir humain quel qu’en fût le prix. (…) Si les Libyens ne se convainquent pas du bien-fondé de ce qui leur est proposé, alors les Italiens devront mener une lutte continuelle contre eux et pourront détruire tout le peuple libyen pour parvenir à la paix, la paix des cimetières…  ».

En 2008, Silvio Berlusconi a payé des compensations à la Libye pour ces crimes coloniaux. C’était bien sûr une démarche intéressée : Berlusconi voulait bien se faire voir de Kadhafi pour conclure des partenariats économiques. Néanmoins, on peut dire que le peuple libyen a terriblement souffert du colonialisme. Et parler de génocide ne serait pas exagéré.

Comment la Libye gagna-t-elle son indépendance ?

Pendant que les colons italiens réprimaient la résistance en Cyrénaïque, le chef des Senoussis, Idriss, s’exila en Egypte pour négocier avec les Britanniques. Après la Seconde Guerre mondiale, l’empire colonial européen fut progressivement démantelé et la Libye devint indépendante en 1951. Appuyé par la Grande-Bretagne, Idriss prit le pouvoir. Pourtant, une partie de la bourgeoisie libyenne, influencée par le nationalisme arabe qui se développait au Caire, souhaitait que la Libye soit rattachée à l’Egypte. Mais les puissances impérialistes ne voulaient pas voir se développer une grande nation arabe. Elles appuyèrent donc l’indépendance de la Libye en y plaçant leur marionnette, Idriss.

Le roi Idriss répondit-il aux attentes ?

Tout à fait. A l’indépendance, les trois régions qui constituent la Libye – la Tripolitaine, le Fezzan et la Cyrénaïque – se sont retrouvées unifiées dans un système fédéral. Mais il faut savoir que le territoire libyen est trois fois plus grand que la France. A cause du manque d’infrastructures, les limites de ce territoire n’ont pu être clairement définies qu’après l’invention de l’avion. Et en 1951, le pays ne comptait qu’un million d’habitants. De plus, les trois régions nouvellement unifiées avaient une culture et une histoire très différentes. Enfin, le pays manquait de routes permettant aux régions de communiquer. En fait, la Libye était à un stade très arriéré, ce n’était pas une véritable nation.

Pouvez-vous préciser ce concept ?

L’Etat-nation est un concept lié à l’apparition de la bourgeoisie et du capitalisme. En Europe, durant le moyen-âge, la bourgeoisie capitaliste souhaitait développer son commerce sur une échelle aussi large que possible, mais était freinée par toutes les contraintes du système féodal. Les territoires étaient morcelés en de nombreuses petites entités, ce qui imposait aux commerçants de payer un grand nombre de taxes pour livrer une marchandise d’un endroit à un autre. Sans compter les divers privilèges dont il fallait s’acquitter auprès des seigneurs féodaux. Toutes ces entraves ont été supprimées par les révolutions bourgeoises capitalistes qui ont permis la création d’Etats-nations avec de grands marchés nationaux sans entraves.

Mais la nation libyenne a été créée alors qu’elle était encore à un stade précapitaliste. Elle manquait d’infrastructures, une grande partie de la population était nomade et impossible à contrôler, les divisions étaient très fortes au sein de la société, l’esclavage était encore pratiqué… De plus, le roi Idriss n’avait aucun projet pour développer le pays. Il était totalement dépendant des aides US et britanniques.

Pourquoi la Grande-Bretagne et les Etats-Unis le soutenaient-ils ? Le pétrole ?

En 1951, le pétrole libyen n’avait pas encore été découvert. Mais les Anglo-Saxons avaient des bases militaires dans ce pays qui occupe une position stratégique pour le contrôle de la mer Rouge et de la Méditerranée.

Ce n’est qu’en 1954 qu’un riche Texan, Nelson Bunker Hunt, découvrit le pétrole libyen. A l’époque, le pétrole arabe se vendait aux alentours de 90 cents le baril. Mais le pétrole libyen était acheté à 30 cents le baril tellement ce pays était arriéré. C’était peut-être le plus misérable d’Afrique.

De l’argent rentrait pourtant grâce au pétrole. A quoi servait-il ?

Le roi Idriss et son clan, les Senoussis, s’enrichissaient personnellement. Ils redistribuaient également une partie des revenus pétroliers aux chefs des autres tribus pour apaiser les tensions. Une petite élite s’est développée grâce au commerce du pétrole et quelques infrastructures ont été construites, principalement sur la côte méditerranéenne, la partie la plus intéressante pour commercer avec l’extérieur. Mais les zones rurales dans le cœur du pays restaient extrêmement pauvres et des tas de miséreux s’amassaient dans des bidonvilles autour des cités. Cela a continué jusqu’en 1969, quand trois officiers ont renversé le roi. Parmi eux, Kadhafi.

Comment se fait-il que la révolution soit venue d’officiers de l’armée ?

Dans un pays profondément marqué par les divisions tribales, l’armée était en fait la seule institution nationale. La Libye n’existait pas en tant que telle sauf à travers cette armée. A côté de ça, les Senoussis du roi Idriss possédaient leur propre milice. Mais dans l’armée nationale, les jeunes Libyens issus des différentes régions et tribus pouvaient se retrouver.

Kadhafi a d’abord évolué au sein d’un groupe nassériste, mais lorsqu’il a compris que cette formation ne serait pas capable de renverser la monarchie, il s’est engagé dans l’armée. Les trois officiers qui ont destitué le roi Idriss étaient très influencés par Nasser. Gamal Abdel Nasser était lui-même un officier de l’armée égyptienne qui renversa le roi Farouk. Inspiré par le socialisme, Nasser s’opposait à l’ingérence des puissances néocoloniales et prônait l’unité du monde arabe. Il nationalisa d’ailleurs le canal de Suez, jusque là géré par la France et la Grande-Bretagne, s’attirant les foudres et les bombardements de l’Occident en 1956.

Le panarabisme révolutionnaire de Nasser avait eu un effet important en Libye, notamment dans l’armée et sur Kadhafi. Les officiers libyens auteurs du coup d’Etat de 1969 suivirent le même agenda que Nasser.

Quels furent les effets de la révolution en Libye ?

Kadhafi avait deux options. Soit laisser le pétrole libyen aux mains des compagnies occidentales comme l’avait fait le roi Idriss. La Libye serait alors devenue comme ces monarchies pétrolières du Golfe où l’esclavage est encore pratiqué, où les femmes n’ont aucun droit et où des architectes européens peuvent s’éclater à construire des tours farfelues avec des budgets astronomiques qui proviennent en fait des richesses des peuples arabes. Soit suivre une voie indépendante des puissances néocoloniales. Kadhafi a choisi cette deuxième option, il a nationalisé le pétrole libyen, provoquant la colère des impérialistes.

Dans les années 50, une blague circulait à la Maison Blanche, au sein de l’administration Eisenhower qui se développa ensuite en véritable théorie politique sous Reagan. Comment distinguer les bons des mauvais Arabes ? Un bon Arabe fait ce que les Etats-Unis lui disent. En échange, il reçoit des avions, est autorisé à déposer son argent en Suisse, est invité à Washington, etc. Eisenhower et Reagan nommaient ces bons Arabes : les rois d’Arabie Saoudite et de Jordanie, les cheikhs et émirs du Koweït et du Golfe, le Shah d’Iran, le roi du Maroc et bien-sûr, le roi Idriss de Libye. Les mauvais Arabes ? Ceux qui n’obéissaient pas à Washington : Nasser, Kadhafi, Saddam plus tard…

Tout de même, Kadhafi n’est pas très…

Kadhafi n’est pas un mauvais Arabe parce qu’il fait tirer sur la foule. On fait la même chose en Arabie Saoudite ou au Bahreïn et les dirigeants de ces pays reçoivent tous les honneurs de l’Occident. Kadhafi est un mauvais Arabe parce qu’il a nationalisé le pétrole libyen que les compagnies occidentales considéraient – jusqu’à la révolution de 69 – comme leur appartenant. Ce faisant, Kadhafi a apporté des changements positifs en Libye, au niveau des infrastructures, de l’éducation, de la santé, de la condition des femmes, etc.

Bon, Kadhafi renverse la monarchie, nationalise le pétrole, s’oppose aux puissances impériales et apporte des changements positifs en Libye. Pourtant, quarante ans plus tard, c’est un dictateur corrompu, qui réprime l’opposition et qui ouvre à nouveau les portes du pays aux compagnies occidentales. Comment expliquer ce changement ?

Dès le départ, Kadhafi s’est opposé aux grandes puissances coloniales et a généreusement soutenu divers mouvements de libération dans le monde. Je trouve qu’il a été très bien pour ça. Mais pour être complet, il faut aussi préciser que le colonel était anticommuniste. En 1971 par exemple, il fit dérouter vers le Soudan un avion transportant des dissidents communistes soudanais qui furent aussitôt exécutés par le président Nimeyri.

En fait, Kadhafi n’a jamais été un grand visionnaire. Sa révolution était une révolution de nationaliste bourgeois et il a instauré en Libye un capitalisme d’Etat. Pour comprendre comment son régime est parti à la dérive, nous devons analyser le contexte qui n’a pas joué en sa faveur, mais aussi les erreurs personnelles du colonel.

Tout d’abord, nous avons vu que Kadhafi était parti de rien en Libye. Le pays était très arriéré. Il n’y avait donc pas de gens éduqués ou une forte classe ouvrière pour appuyer la révolution. La plupart des personnes ayant reçu une éducation faisaient partie de l’élite qui bradait les richesses libyennes aux puissances néocoloniales. Evidemment, ces gens n’allaient pas soutenir la révolution et la plupart d’entre eux quittèrent le pays pour organiser l’opposition à l’étranger.

De plus, les officiers libyens qui ont renversé le roi Idriss étaient très influencés par Nasser. L’Egypte et la Libye prévoyait d’ailleurs de nouer un partenariat stratégique. Mais la mort de Nasser en 1970 fit tomber le projet à l’eau et l’Egypte devint un pays contre-révolutionnaire, aligné sur l’Ouest. Le nouveau président égyptien, Anouar al-Sadate, se rapprocha des Etats-Unis, libéralisa progressivement l’économie et s’allia avec Israël. Un bref conflit éclata même avec la Libye en 1977. Imaginez la situation dans laquelle se trouvait Kadhafi : le pays qui l’avait inspiré et avec lequel il devait conclure une alliance capitale devenait soudainement son ennemi !

Un autre élément contextuel a joué en défaveur de la révolution libyenne : la baisse importante du cours du pétrole dans les années 80. En 1973, dans le cadre de la guerre israélo-arabe, les pays producteurs de pétrole décidèrent d’un embargo, faisant grimper en flèche le prix du baril. Cet embargo provoqua le premier grand transfert de richesses du Nord vers le Sud. Mais dans les années 80, eut lieu ce qu’on pourrait appeler une contre-révolution pétrolière orchestrée par Reagan et les Saoudiens. L’Arabie Saoudite augmenta considérablement sa production de pétrole et inonda le marché, provoquant une chute radicale des prix. Le baril passa de 35 dollars le baril à 8 dollars.

L’Arabie Saoudite ne se tirait-elle pas une balle dans le pied ?

Cela eut en effet un impact négatif sur l’économie saoudienne. Mais le pétrole n’est pas le plus important pour l’Arabie Saoudite. Sa relation avec les Etats-Unis prime avant tout, car c’est le soutien de Washington qui permet à la dynastie saoudienne de se maintenir au pouvoir.

Ce raz-de-marée pétrolier eut des conséquences catastrophiques pour de nombreux pays producteurs de pétrole qui s’endettèrent. Et tout cela se produisit dix années seulement après la montée au pouvoir de Kadhafi. Le dirigeant libyen, parti de rien, voyait en plus les seuls moyens dont il disposait pour construire quelque chose, fondre comme neige au soleil avec la chute des cours du pétrole.

Notez également que cette contre-révolution pétrolière accéléra la chute de l’URSS, alors empêtrée en Afghanistan. Avec la disparition du bloc soviétique, la Libye perdait son principal soutien politique et se retrouva très isolée sur la scène internationale. Isolement d’autant plus grand que l’administration Reagan avait placé la Libye sur la liste des Etats-terroristes et imposé toute une série de sanctions.

Qu’en est-il des erreurs commises par Kadhafi ?

Comme je l’ai dit, ce n’était pas un grand visionnaire. La théorie développée autour de son livre vert est un mélange d’anti-impérialisme, d’islamisme, de nationalisme, de capitalisme d’Etat et d’autres choses encore. Outre son manque de vision politique, Kadhafi a d’abord commis une grave erreur en attaquant le Tchad dans les années 70. Le Tchad est le cinquième plus grand pays d’Afrique et le colonel, considérant sans doute que la Libye était trop petite pour ses ambitions mégalomaniaques, a annexé la bande d’Aozou. Il est vrai qu’historiquement, la confrérie des Senoussis exerçait son influence jusque dans cette région. Et en 1935, le ministre français des Affaires étrangères, Pierre Laval, voulut acheter Mussolini en lui proposant la bande d’Aozou. Mais finalement, Mussolini se rapprocha d’Hitler et l’accord resta lettre morte.

Kadhafi a néanmoins voulu annexer ce territoire et s’est livré à une lutte d’influence avec Paris dans cette ancienne colonie française. Finalement, les Etats-Unis, la France, l’Egypte, le Soudan et d’autres forces réactionnaires de la région, ont soutenu l’armée tchadienne qui mit en déroute les troupes libyennes. Des milliers de soldats et d’importantes quantités d’armes furent capturés. Le président du Tchad, Hissène Habré, vendit ces soldats à l’administration Reagan. Et la CIA les utilisa comme mercenaires au Kenya et en Amérique latine.

Mais la plus grande erreur de la révolution libyenne est d’avoir tout misé sur les ressources pétrolières. En effet, les ressources humaines sont la plus grande richesse d’un pays. Vous ne pouvez pas réussir une révolution si vous ne développez pas l’harmonie nationale, la justice sociale et une juste répartition des richesses.

Or, le colonel n’a jamais supprimé les discriminations ancestrales en Libye. Comment mobiliser la population si vous ne montrez pas aux Libyens que, quelque soit leur appartenance ethnique ou tribale, tous sont égaux et peuvent œuvrer ensemble pour le bien de la nation ? La majorité de la population libyenne est arabe, parle la même langue et partage la même religion. La diversité ethnique n’est pas très importante. Il était possible d’abolir les discriminations pour mobiliser la population.

Kadhafi a également été incapable d’éduquer le peuple libyen sur les enjeux de la révolution. Il n’a pas élevé le niveau de conscience politique de ses citoyens et n’a pas développé de parti pour appuyer la révolution.

Pourtant, dans la foulée de son livre vert de 1975, il instaure des comités populaires, sorte de démocratie directe.

Cette tentative de démocratie directe était influencée par des concepts marxistes-léninistes. Mais ces comités populaires en Libye ne s’appuyaient sur aucune analyse politique, aucune idéologie claire. Ce fut un échec. Kadhafi n’a pas non plus développé de parti politique pour appuyer sa révolution. Finalement, il s’est coupé du peuple. La révolution libyenne est devenue le projet d’une seule personne. Tout tournait autour de ce leader charismatique déconnecté de la réalité. Et lorsque le fossé se creuse entre un dirigeant et son peuple, la sécurité et la répression viennent combler le vide. Les excès se sont multipliés, la corruption s’est développée de manière importante et les divisions tribales se sont cristallisées.

Aujourd’hui, ces divisions resurgissent dans la crise libyenne. Il y a bien sûr une partie de la jeunesse en Libye qui est fatiguée de la dictature et qui est influencée par les événements en Tunisie et en Egypte. Mais ces sentiments populaires sont instrumentalisés par l’opposition dans l’est du pays qui réclame sa part du gâteau, la répartition des richesses étant très inégale sous le régime de Kadhafi. Bientôt, les véritables contradictions vont apparaître au grand jour.

On ne sait d’ailleurs pas grand-chose sur ce mouvement d’opposition. Qui sont-ils ? Quel est leur programme ? S’ils voulaient vraiment mener une révolution démocratique, pourquoi ont-ils ressorti les drapeaux du roi Idriss, symboles d’un temps où la Cyrénaïque était la province dominante du pays ? Ont-ils demandé leur avis aux autres Libyens ? Peut-on parler de mouvement démocratique lorsque ces opposants massacrent les Noirs de la région ? Si vous faites partie de l’opposition d’un pays, que vous êtes patriotique et que vous souhaitez renverser votre gouvernement, vous tentez cela correctement. Vous ne créez pas une guerre civile dans votre propre pays et vous ne lui faites pas courir le risque d’une balkanisation.

Selon vous, il s’agirait donc plus d’une guerre civile résultant des contradictions entre clans libyens ?

C’est pire, je pense. Il y a déjà eu des contradictions entre les tribus, mais elles n’ont jamais pris une telle ampleur. Ici, les Etats-Unis alimentent ces tensions afin de pouvoir intervenir militairement en Libye. Dès les premiers jours de l’insurrection, la secrétaire d’Etat Hillary Clinton a proposé d’apporter des armes aux opposants. Dans un premier temps, l’opposition organisée sous le Conseil National a refusé toute ingérence des puissances étrangères, car elle savait que cela jetterait le discrédit sur son mouvement. Mais aujourd’hui, certains opposants en appellent à une intervention armée.

Depuis que le conflit a éclaté, le président Obama a dit envisager toutes les options possibles et le sénat US appelle la communauté internationale à décréter une zone de non-vol au-dessus du territoire libyen, ce qui serait un véritable acte de guerre. De plus, le porte-avion nucléaire USS Enterprise, positionné dans le golfe d’Aden pour combattre la piraterie, est remonté jusqu’aux côtes libyennes. Deux navires amphibies, l’USS Kearsage et l’USS Ponce, avec à leur bord plusieurs milliers de marines et des flottes d’hélicoptère de combat, se sont également positionnés dans la Méditerranée.

La semaine passée, Louis Michel, l’ancien commissaire européen au Développement et à l’Aide humanitaire de l’Union Européenne, s’est demandé avec force sur un plateau de télévision quel gouvernement aurait le courage de défendre devant son parlement la nécessité d’intervenir militairement en Libye. Mais Louis Michel n’a jamais appelé à une telle intervention en Egypte ou à Bahreïn. Pourquoi ?

La répression n’est-elle pas plus violente en Libye ?

La répression était très violente en Egypte, mais l’Otan n’a jamais positionné des navires de guerre le long des côtes égyptiennes pour menacer Moubarak. On l’a tout juste appelé à trouver une issue démocratique !

Pour la Libye, il faut être très prudent avec les informations qui nous parviennent. Un jour, on parle de 2.000 morts et le lendemain, le bilan est revu à 300. On a aussi dit dès le début de la crise que Kadhafi avait bombardé son propre peuple, mais l’armée russe, qui surveille la situation par satellite, a officiellement démenti cette information. Si l’Otan se prépare à intervenir militairement en Libye, nous pouvons être sûrs que les médias dominants vont diffuser la propagande de guerre habituelle.

En fait, la même chose s’est passée en Roumanie avec Ceausescu. Le soir du réveillon de Noël 1989, le premier ministre belge Wilfried Martens a fait un discours à la télévision. Il a prétendu que les forces de sécurité de Ceausescu venaient de tuer 12.000 personnes. C’était faux. Les images du fameux charnier de Timisoara ont également fait le tour du monde. Elles étaient censées démontrer la violence aveugle du président roumain. Mais il s’est avéré plus tard que tout cela était une mise en scène : des cadavres avaient été sortis de la morgue et placé dans des fosses pour impressionner les journalistes. On a aussi dit que les communistes avaient empoisonné l’eau, que des mercenaires syriens et palestiniens étaient présents en Roumanie ou bien encore que Ceausescu avait formé des orphelins pour en faire des machines à tuer. C’était de la pure propagande pour déstabiliser le régime.

Finalement, Ceausescu et sa femme furent tués après un simulacre de procès qui dura 55 minutes. Bien sûr, tout comme Kadhafi, le président roumain n’était pas un enfant de chœur. Mais que s’est-il passé depuis ? La Roumanie est devenue une semi-colonie de l’Europe. La main d’œuvre bon marché y est exploitée. De nombreux services ont été privatisés au profit des compagnies occidentales et sont hors de prix pour une grande partie de la population. Et maintenant, chaque année, des tas de Roumains vont pleurer sur la tombe de Ceausescu. La dictature était une chose terrible, mais depuis que le pays a été économiquement détruit, c’est pire !

Pourquoi les Etats-Unis voudraient-ils renverser Kadhafi ? Depuis une dizaine d’années, le colonel est devenu à nouveau fréquentable pour l’Occident et a privatisé une grande partie de l’économie libyenne au profit des compagnies occidentales.

Il faut analyser tous ces événements à la lumière des nouveaux rapports de force dans le monde. Les puissances impérialistes sont en déclin alors que d’autres forces sont en plein essor. Récemment, la Chine a proposé de racheter la dette portugaise ! En Grèce, la population est de plus en plus hostile à cette Union Européenne qu’elle perçoit comme une couverture de l’impérialisme allemand. Les mêmes sentiments se développent dans les pays de l’Est. Par ailleurs, les Etats-Unis ont attaqué l’Irak pour s’emparer du pétrole mais au final, seule une compagnie US en profite, le reste étant exploité par des compagnies malaisiennes et chinoises. Bref, l’impérialisme est en crise.

Par ailleurs, la révolution tunisienne a fortement surpris l’Occident. Et la chute de Moubarak encore plus. Washington tente de récupérer ces mouvements populaires, mais le contrôle lui échappe. En Tunisie, le premier ministre Mohamed Ghannouchi, un pur produit de la dictature Ben Ali, était censé assurer la transition et donner l’illusion d’un changement. Mais la détermination du peuple l’a contraint à démissionner. En Egypte, les Etats-Unis comptent sur l’armée pour maintenir en place un système acceptable. Mais des informations me sont parvenues confirmant que dans les innombrables casernes militaires disséminées à travers le pays, de jeunes officiers s’organisent en comités révolutionnaires par solidarité avec le peuple égyptien. Ils auraient même fait arrêter certains officiers associés au régime de Moubarak.

La région pourrait échapper au contrôle des Etats-Unis. Intervenir en Libye permettrait donc à Washington de briser ce mouvement révolutionnaire et d’éviter qu’il ne s’étende au reste du monde arabe et à l’Afrique. Depuis une semaine, des jeunes se révoltent au Burkina-Faso mais les médias n’en parlent pas. Pas plus que des manifestations en Irak.

L’autre danger pour les Etats-Unis est de voir émerger des gouvernements anti-impérialistes en Tunisie et en Egypte. Dans ce cas, Kadhafi ne serait plus isolé et pourrait revenir sur les accords conclus avec l’Occident. Libye, Egypte et Tunisie pourraient s’unir et former un bloc anti-impérialiste. Avec toutes les ressources dont ils disposent, notamment les importantes réserves de devises étrangères de Kadhafi, ces trois pays pourraient devenir une puissance importante de la région. Probablement plus importante que la Turquie.

Pourtant, Kadhafi avait soutenu Ben Ali lorsque le peuple tunisien s’est révolté.

Cela montre à quel point il est faible, isolé et déconnecté de la réalité. Mais les rapports de force changeants dans la région pourraient modifier la donne. Kadhafi pourrait changer son fusil d’épaule, ce ne serait pas la première fois.

Comment pourrait évoluer la situation en Libye ?

Les puissances occidentales et ce soi-disant mouvement d’opposition ont rejeté la proposition de médiation de Chavez. Ce qui laisse entendre qu’ils ne veulent pas d’issue pacifique au conflit. Mais les effets d’une intervention de l’Otan seront désastreux. On a vu ce que cela a donné au Kosovo ou en Afghanistan.

De plus, une agression militaire pourrait favoriser l’entrée en Libye de groupes islamistes qui pourraient s’emparer d’importants arsenaux sur place. Al-Qaïda pourrait s’infiltrer et faire de la Libye un deuxième Irak. Il y a d’ailleurs déjà des groupes armés au Niger que personne ne parvient à contrôler. Leur influence pourrait s’étendre à la Libye, au Tchad, au Mali, à l’Algérie… En fait, en préparant une intervention militaire, l’impérialisme est en train de s’ouvrir les portes de l’enfer !

En conclusion, le peuple libyen mérite mieux que ce mouvement d’opposition qui plonge le pays dans le chaos. Il lui faudrait un véritable mouvement démocratique pour remplacer le régime de Kadhafi et instaurer la justice sociale. En tout cas, les Libyens ne méritent pas une agression militaire. Les forces impérialistes en déroute semblent pourtant préparer une offensive contre-révolutionnaire dans le monde arabe. Attaquer la Libye est leur solution d’urgence. Mais cela leur retomberait sur les pieds.

Mohamed Hassan* est un spécialiste de la géopolitique et du monde arabe. Né à Addis Abeba (Ethiopie), il a participé aux mouvements d’étudiants dans la cadre de la révolution socialiste de 1974 dans son pays. Il a étudié les sciences politiques en Egypte avant de se spécialiser dans l’administration publique à Bruxelles. Diplomate pour son pays d’origine dans les années 90, il a travaillé à Washington, Pékin et Bruxelles. Co-auteur de L’Irak sous l’occupation (EPO, 2003), il a aussi participé à des ouvrages sur le nationalisme arabe et les mouvements islamiques, et sur le nationalisme flamand. C’est un des meilleurs connaisseurs contemporains du monde arabe et musulman.