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Résistance politique: Sortir de l’impasse étatique en suivant « l’idéal » ~ 2ème partie ~ (Gaston Leval)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, colonialisme, guerres imperialistes, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , on 25 mars 2016 by Résistance 71

« Les anarchistes espagnols [de 1936-39] virent le parti marxiste comme une autre forme d’étatisme, une hiérarchie qui, si elle réussissait à « s’emparer du pouvoir », préserverait le pouvoir d’un être humain sur un autre, l’autorité du leader, du chef sur ceux qui sont menés. La parti marxiste à leurs yeux, était la réflexion du miroir de la société, de cette même société à laquelle ils s’opposaient, une invasion du camp de la révolution sociale par des méthodes, valeurs et structures bourgeoises. »
~ Murray Bookchin, « Les anarchistes espagnols, années héroïques: 1868-1936 », 1998 ~

 

L’idéal (1)

Gaston Leval

Extrait de “L’Espagne libertaire 1936-39” (1983)

1ère partie
2ème partie

Visiblement, les problèmes ont continué d’être étudiés dans l’ordre théorique, ce qui n’empêcha pas le mouvement d’atteindre une puissance matérielle surprenante. A cette époque, les « grèves sauvages » se produisent dans les campagnes, particulièrement du Levant et d’Andalousie. Selon les régions et les provinces où les gouverneurs, délégués et représentants du pouvoir central ont le droit de suspendre les garanties constitutionnelles, de fermer les locaux, d’arrêter et de déporter administrativement qui bon leur semble, où la police torture, ou le chômage sévit, où les « agitateurs » et leur famille sont réduits à une telle misère qu’une paire d’espadrilles est souvent un luxe, des journaux propageant l’idéal apparaissent, publiquement ou clandestinement.

Qui en saura jamais le nombre ? Prenons un exemple. Dans la seule petite ville de La Corogne, située sur la côte au nord du Portugal, dont, de 1874 à 1923, le nombre d’habitants passa de 30 000 à 60 000, on compte 4 hebdomadaires successifs, communistes libertaires ou anarchistes, et naturellement aussi syndicalistes : La Bandera Roja, La Emancipación, El Corsario, La Lucha Obrera. Plus tard, après une période prolongée de répression, on en comptera cinq autres : Germinal, La Emancipación, La Voz del Obrero, Tierra et Solidaridad Obrera (l’auteur a collaboré aux deux derniers).

Il serait impossible, à moins de disposer des archives du ministère de l’Intérieur, d’énumérer toutes les publications parues de 1870 à 1936. Mais citons les chiffres que nous connaissons de cette dernière année – dont probablement la liste ne sera pas exhaustive : 2 quotidiens : Solidaridad Obrera, organe de la C.N.T. qui paraît à Barcelone et tire de 40 000 à 50 000 exemplaires; et C.N.T., organe madrilène de la même organisation, qui tire en moyenne à 30 000 exemplaires. Parmi les périodiques – une dizaine en tout – le vétéran barcelonais de la presse anarchiste espagnole Tierra y Libertad, qui tire, à Barcelone, 20 000 exemplaires ; Vida Obrera paraît à Gijon (Asturies) ; El Productor paraît à Séville ; Cultura y Accion paraît à Saragosse ; comptons encore Acracia, dont nous avons oublié le lieu de parution.

Ce n’est pas tout. Il faut ajouter les revues. Voici Tiempos Nuevos, qui paraît à Barcelone et tire à 15 000 exemplaires ; La Revista Blanca, au tirage minimum de 5 000, publiée aussi en Catalogne ; Esfuerzo, encore à Barcelone, même tirage ; Orto, même tirage aussi, mais localisé à Madrid, et surtout Estudios, publiée à Valence, et dont le tirage moyen est de 65 000 exemplaires, mais qui tire jusqu’à 75 000.

Dans toute cette presse, les mêmes buts sont continuellement formulés. Tandis que dans d’autres pays, et durant les époques de lutte l’accent n’a été mis que sur la critique, la seule revendication immédiate, la dénonciation des maux de la société, l’imprécation souvent, les idées directrices et constructives sont ici continuellement rappelées. Même dans une période de clandestinité, un journal comme El Municipio Libre, qui paraissait à Malaga, publiait cette synthèse en mai ou juin 1880 :

« Nous voulons la constitution de communes libres, indépendantes de tout lien centralisateur, sans autre union que celle résultant de pactes fédéraux librement acceptés et toujours révocables par les communes contractantes.

« L’appropriation par les communes du sol, des instruments de travail concédés à titre d’usufruit aux Collectivités agricoles et industrielles.

« La reconnaissance des droits sociaux aux seuls individus des deux sexes qui contribuent à la production.

« L’enseignement intégral, et l’application à l’éducation des enfants de tous les moyens de développement moral et physique.

« Un régime municipal garantissant les droits de l’individu dans toute leur plénitude.

« L’organisation du travail permettant à chaque travailleur de bénéficier du produit intégral de son travail.

« Des avances faites à toutes les activités qui permettront à l’humanité de profiter de toutes les inventions et de tous les progrès, fruits du génie de l’homme ».

Certes, quelques objections de détail peuvent être faites quant aux conceptions d’organisation économique, à condition que l’on se situe à l’époque, que l’on tienne compte, par exemple, des structures économiques de l’Andalousie et d’autres régions. Mais l’important, ce sont les grandes lignes, l’esprit constructeur toujours présent, et qui fait que les erreurs d’anticipation seront, le moment venu vite corrigées (10). Et retenons ce retour incessant à « l’enseignement intégral ». On a pu écrire, avec raison, que Joaquin Costa, le grand leader sociologue républicain, autodidacte de génie, qui lutta tant pour élever le niveau culturel du peuple espagnol, et fit de l’instruction publique une des idées-force de son combat, avait été devancé par ces ouvriers et ces paysans libertaires dont la vie matérielle était si terne et l’âme si lumineuse.

La période de clandestinité commencée en 1872-1873 passe, et après neuf ans pendant lesquels d’innombrables combats ont été livrés, l’organisation syndicale à nouveau nationalement articulée tient un congrès à Barcelone. A la fin des travaux, un Manifeste est adressé au peuple espagnol. Emphase à part, le même Idéal est rappelé avec la même ténacité :

« Nous, les travailleurs, qui sommes les vrais artisans de la société, sa force créatrice et vitale, qui par nos efforts matériels et intellectuels (11) bâtissons les villes et les villages ; qui travaillons la terre et extrayons de ses entrailles les produits les plus précieux ; qui construisons les navires qui sillonnent les mers pour transporter les richesses que nous produisons ; qui construisons les chemins de fer qui unissent les régions les plus éloignées ; qui installons au fond des océans les câbles grâce auxquels le Vieux Monde peut aujourd’hui communiquer avec le Nouveau ; qui perçons les montagnes, construisons les aqueducs et creusons les canaux ; nous qui prenons part, de nos mains rudes, à tout ce qui est produit par l’humanité… par l’effet d’une contradiction terrible nous ne profitons pas de ces richesses. Pourquoi ? Parce que la domination du capital et de la bourgeoisie fait de notre sueur une marchandise que l’on estime au taux du salaire, qui porte le sceau de l’esclavage et est la source d’où découlent tous les maux qui nous oppressent. »

Une fois de plus on voit comment le problème des classes sociales est nettement posé. Voici maintenant, et à nouveau, l’énonciation des méthodes de lutte et du but à atteindre :

« Notre organisation, purement économique, se sépare de tous les partis politiques, bourgeois et ouvriers ; elle leur est opposée parce que tous ces partis s’organisent pour la conquête du pouvoir politique, tandis que nous nous organisons pour détruire tous les Etats politiques actuellement existants et les remplacer par une LIBRE FEDERATION DE LIBRES ASSOCIATIONS DE TRAVAILLEURS LIBRES. »

Un nouveau commentaire s’impose. Ce paragraphe vise nettement le marxisme international, et naturellement Marx, qui avait entraîné ses partisans sur le chemin du parlementarisme et de l’Etat, en faisant voter, au congrès de La Haye (septembre 1872) une résolution déclarant que « la conquête du pouvoir politique est le premier devoir du prolétariat ». La polémique publique entre les deux écoles du socialisme commençait en Espagne. Elle n’a fait, depuis, que s’étendre et s’accentuer.

Puis le Manifeste insiste sur l’internationalisme, l’universalité des buts poursuivis et la vision d’avenir :

« Le problème social n’est pas seulement national, il intéresse les prolétaires des deux mondes, car l’accaparement des matières premières, l’introduction des machines, la division du travail, la concentration des capitaux, les opérations de banques et les spéculations financières, le développement des moyens de communication sont autant de forces économiques qui ont favorisé l’avènement complet de la bourgeoisie et de domination exclusive sur les intérêts sociaux. »

Le lecteur quelque peu informé constate que les rédacteurs de ce document avaient lu Proudhon, particulièrement Qu’est-ce que la Propriété ? et les Contradictions économiques. Mais il constate aussi que ces ouvriers dont certains – Ricardo Mella, Anselmo Lorenzo, Rafael Farga, Pellicer, Federico Urales – s’étaient élevés à la hauteur de sociologues (12) analysant la structure du capitalisme et son développement avec une connaissance dont la profondeur surprend.

Ces progrès, ces développements repris en toute occasion favorable furent plusieurs fois signalés par Pierre Kropotkine qui dans le journal Le Révolté, qu’il avait fondé et était le seul journal anarchiste de langue française alors existant, écrivait (éditorial du 12 novembre 1881) que le mouvement ouvrier reprenait « avec une force nouvelle en Europe ». Puis, se référant à l’Espagne :

« Mais c’est surtout en Espagne qu’il prend en ce moment un développement sérieux. Après avoir couvé pendant huit ans, comme le feu sous la cendre, il vient de se manifester ouvertement par le dernier congrès de Barcelone auquel 140 organisations ouvrières se sont fait représenter par 16 délégués. Non pas des sections de 7 ou 8 membres que le hasard a réunis dans un quartier, mais des sections d’ouvriers du même métier, dont les membres se connaissent parfaitement et se voient chaque jour, qui sont animés des mêmes espérances, et qui ont pour ennemi commun le patron. et un but commun – celui de s’affranchir du joug du capital ; bref, une vraie organisation.

« Nous parcourons les numéros de La Revista Social, journal fait par les ouvriers eux-mêmes, et chacun nous apprend la création de nouvelles sections de métiers, soit l’adhésion de groupes existants, soit la fédération de groupes jadis isolés. En lisant le bulletin du mouvement espagnol nous nous sentons transportés vers les meilleurs temps de l’Internationale avec seulement cette différence : plus de netteté dans les aspirations, une conception plus claire de la lutte qu’il faut soutenir, et un tempérament plus révolutionnaire dans la grande masse du groupement.

« Une comparaison vient immédiatement sous la plume : la comparaison du mouvement qui s’opère en Espagne avec celui qui s’opère en France, toute à l’avantage de l’Espagne, toute au désavantage de la France. »

Après quelques autres considérations, Kropotkine insiste sur la différence entre les deux pays :

« Fidèles aux traditions anarchistes de l’Internationale, ces hommes intelligents, actifs, remuants ne vont pas faire bande à part pour poursuivre leur petit but ; ils restent dans la classe ouvrière, ils luttent avec elle, pour elle. Ils apportent leur énergie à l’organisation ouvrière et travaillent à constituer une force qui écrasera le capital au jour de la révolution : le corps de métier révolutionnaire. Sections de métiers, fédération de tous les métiers de la localité, de la région, et groupes de combat indépendants de tous les métiers, mais socialistes avant tout (13). Voilà comment ils constituent les cadres de l’armée révolutionnaire…

« …. Nous ne saurons trop recommander aux ouvriers français de reprendre, comme leurs frères espagnols, les traditions de l’Internationale, de s’organiser en dehors de tout parti politique en inscrivant sur leur drapeau la solidarité dans la lutte contre le capital. »

Qu’il nous soit permis de commenter ce commentaire. Nous constatons d’abord qu’il a fallu, à cette époque, qu’un Russe publie le seul journal anarchiste existant en France, les anarchistes français n’étant ni assez nombreux, ni assez capables d’initiatives pour le faire eux-mêmes ; tandis qu’en Espagne… Cette différence est lourde de signification.

Ensuite, il ne pouvait être question, pour les ouvriers français, de revenir aux traditions de la Première Internationale, pour la simple raison que celle-ci n’avait jamais existé en France comme mouvement organisé, et que les quelques sections locales qui purent se constituer furent persécutées avec acharnement, tandis qu’en Espagne le mouvement disposa de quelques années pour prendre conscience de lui-même et apprendre à s’organiser.

Puis il manquait un Bakounine. Malgré toutes ses qualités, Kropotkine ne pouvait exercer cette influence, cette fascination qui caractérisaient le grand lutteur, qui fut aussi un grand penseur et grand organisateur. Il n’avait pas ce don de séduction, de compréhension humaine directe, qui faisait qu’un paysan ou un manœuvre se sentait de plain-pied en parlant avec celui qui, parce que et quoiqu’il était héréditairement un « barine », comprenait l’homme du peuple et savait se placer à son niveau.

Tout cela nous explique pourquoi, bien qu’il fût partisan de l’activité et de l’organisation ouvrières, Kropotkine ne put exercer sur ses camarades une influence comparable à celle de Bakounine. De plus, à cette époque le mouvement italien était, par l’impatience et la maladresse de ses personnalités les plus éminentes, presque réduit à l’état squelettique ; et la Fédération du Jura se trouvait dans une situation identique.

Cela nous explique aussi pourquoi le mouvement anarchiste français se constitua sur la base de groupes « de 7 ou 8 membres que le hasard a réunis dans un quartier », poursuivant « leurs petits buts » et délaissant les grandes tâches de la transformation sociale.

Kropotkine revint, au mois de juin de l’année suivante, sur l’exemple espagnol. Effort inutile. Il fallut l’activité terroriste et désastreuse de l’époque dite « héroïque », et une certaine désagrégation intérieure à conséquences de déviations diverses, pour qu’une partie des anarchistes se décide, vers 1895 et les années suivantes, à entrer dans les syndicats où ils apportèrent non seulement la pratique de la violence, comme l’écrivait Georges Sorel, mais un corps de doctrine dont les éléments principaux furent repris par l’école, maintenant si réduite, du syndicalisme révolutionnaire.

Revenons en Espagne. Des années ont passé, nous sommes en 1887 ; un congrès vient d’être célébré, qui lance un Manifeste publié dans le journal El Productor (14). Nous y lisons :

« Nous proclamons l’acratie (15) (pas de gouvernement) et nous aspirons à un régime économico-social dans lequel, par l’accord des intérêts et la réciprocité des droits et des devoirs tous seront libres, tous contribueront à la production et jouiront du plus grand bonheur possible, qui consiste en ce que les produits consommés soient le fruit du travail de chacun, sans exploitation, et par conséquent sans les malédictions d’aucun exploité.

« La terre ne doit pas avoir de maître, pas plus que l’air et la lumière, les richesses du sous-sol, les forêts et tout ce qui n’est pas le fruit du travail des hommes.

« La science ne peut pas avoir de maître, pas plus que les moyens de production, conséquences et applications des connaissances scientifiques.

« La Terre, la Science, les machines de la grande industrie n’ont pas été créées par leurs détenteurs, mais elles se créent soit par des causes indépendantes de la volonté de l’homme, soit par le travail continu de tous les hommes…

« L’unité sociale est essentiellement le producteur… Le premier groupe social est le groupe de producteurs d’une même branche de travail. Le contrat fondamental se conclut entre le producteur et le groupe respectif de producteurs de la même branche.

« Les groupes de producteurs d’une même localité établissent un contrat par lequel ils constituent une entité facilitant l’échange, le crédit, l’instruction, l’hygiène et la police locale et ils concluent des contrats avec les autres localités pour le crédit et pour l’échange dans une sphère plus vaste, tels les communications, les services publics généraux et réciproques…

« La terre, les mines, les usines, les voies ferrées, et, en général, tous les moyens de production, de transport et d’échange sont concédés en usufruit aux collectivités de travailleurs. Le but final de la révolution est :

  • « La dissolution de l’Etat.
  • « L’expropriation des détenteurs du patrimoine universel.
  • « L’organisation de la société sur la base du travail de ceux qui peuvent produire; la distribution rationnelle des produits du travail; l’assistance de ceux qui ne sont pas encore aptes au travail ou qui ont cessé de l’être ; l’éducation physique et scientifique – intégrale – des futurs producteurs…

« Pour ces raisons, le congrès, qui considère la Fédération régionale espagnole comme un groupement libre dans lequel les travailleurs peuvent résoudre tous les cas particuliers par l’initiative commune lorsqu’une action unanime est nécessaire, reconnaît la liberté des individus et des collectivités pour qu’ils puissent se développer selon les conditions spéciales qui règlent la vie de chacun… »

De telles déclarations, de tels programmes où s’ajoutent souvent des conceptions ou des initiatives complémentaires montrent que les préoccupations constructives demeurent toujours au premier plan. Et sous ces préoccupations il y a invariablement une base doctrinaire fondamentale. inspiratrice des plans et des projets. Dans ce dernier Manifeste, ce qui demeure c’est la conception collectiviste proposée par Bakounine, et mitigée par la conception mutuelliste proudhonienne dont le trait caractéristique est la formule du contrat. Mais à la même époque il se produit une évolution importante, qui prouve que les cerveaux travaillent. Jusqu’à maintenant, suivant la doctrine collectiviste, et ainsi que nous l’avons vu à différentes reprises, chaque producteur devait jouir « du produit intégral de son travail ». Naturellement cette formule avait pour but de faire disparaître tout vestige d’exploitation de l’homme par l’homme ; mais un problème nouveau avait été posé par l’école communiste de l’anarchisme – et au fond, était posé implicitement dans les conceptions constructives de Bakounine : une partie importante des membres de la société, souvent la majorité n’était pas apte au travail, entendu comme apport producteur. La société était donc obligée de maintenir cette partie, et pour cela elle devait prélever, inévitablement, le nécessaire sur la part qui, selon le principe admis jusqu’alors, revenait aux producteurs. Ceux-ci ne pourraient donc pas « jouir du produit intégral de leur travail ». La formule qui s’imposait de plus en plus était celle du véritable communisme « à chacun selon ses besoins, de chacun selon ses forces », que Louis Blanc avait préconisée et que Proudhon attaquait en partie parce qu’elle était conçue sous la forme de communisme d’Etat, en partie aussi parce qu’il repoussait, instinctivement, et l’on pourrait presque dire viscéralement, ce qu’il appelait « la communauté ». Nous accédons maintenant à une morale de solidarité intégrale, qui sera pratiquée par les collectivités de 1936-1939.

Sous l’impulsion de Marx et Engels, qui ont envoyé Lafargue sur place afin de combattre les internationalistes espagnols qui ne se soumettent pas à leurs directives, une autre organisation syndicale, marxiste et réformiste est née (ses fondateurs, groupés à Madrid, étaient 7). Mais elle ne présente ni la force morale, que donnent les convictions philosophiques et sociales basées sur un large humanisme, ni les caractéristiques de volonté et d’activité historique nées de l’idéal incorporé à l’action. En Espagne l’anarchisme, disons plutôt le socialisme fédéraliste antiautoritaire a précédé le socialisme autoritaire et d’Etat, bénéficiant ainsi de l’avantage du temps. Mais par l’influence qu’il a exercée sur les esprits il a aussi mieux conquis les hommes ; car non seulement il refusait l’autorité extérieure à l’individu : il influençait la société par son œuvre culturelle répandue dans les masses. N’oublions pas qu’en 1882 La Revista social, dirigée par Luis de Oteiza tire à 20 000 exemplaires, et est probablement la plus lue d’Espagne. D’autre part, dans l’histoire de l’anarchisme international nous ne connaissons pas de manifestation culturelle comparable à celle du Secundo Certamen Socialista (16) et il n’est peut-être pas inutile de souligner, une fois de plus, avec quelle facilité les anarchistes espagnols se classent comme une école du socialisme. En France, un tel comportement aurait été jugé, et condamné comme une impardonnable hérésie…

On comprendra mieux l’importance atteinte par ce mouvement quand on saura qu’en 1903, à Madrid, Tierra y Libertad qui sera par la suite – nous l’avons dit – le périodique traditionnel de l’anarchisme espagnol, devint quotidien sous la direction d’Abelardo Saavedra (17).

*

Pendant la période suivante, on enregistre un certain flottement dans la pensée jusqu’alors si lucide et précise de l’anarchisme espagnol. Car malheureusement, l’anarchisme français, si en retrait sur Proudhon et Bakounine, exerçait sur lui une influence intellectuellement et spirituellement restrictive. Son intervention tardive dans le mouvement syndical n’entraînait qu’une partie des militants. L’habitude des petits groupes que déplorait Kropotkine s’était trop bien implantée. Certes, on parlait bien de faire la révolution, mais on entrevoyait celle-ci comme l’apothéose du Grand Soir, romantique à ce point que Jean Grave et Charles Malato durent polémiquer avec leurs propres camarades pour qui toute organisation était forcément autoritaire et attentait aux droits de l’individu. Puis, comme la révolution tardait à se produire, on s’occupa de choses secondaires. L’individualisme apparut, avec sa revendication stirnérienne plus ou moins bien interprétée du « moi » ; la révolte devint purement négative, quand elle ne déviait pas sur de nombreux dadas marginaux : végétarisme, crudivorisme, naturisme, esthétisme, exaltation nietzschéenne, etc.

La France jouissait en Espagne d’un prestige immense. C’est de France qu’avaient été introduites, ou réintroduites bien des idées nouvelles, dont celles du républicanisme, du socialisme et de l’anarchisme. Bientôt les déviations anarchistes françaises furent importées par un certain nombre d’anarchistes espagnols (18).

Ces nouveautés se confondaient avec celles d’un certain anarchisme communiste qui rejetait l’activité syndicale, et la large prévision organique de l’avenir des anarchistes d’Espagne. Mais d’une part l’intensité même du problème espagnol limita ces fantaisies. D’autre part, le sentiment social naturel et l’esprit de solidarité si fortement présents dans la nature de l’Espagnol étaient trop puissants pour qu’un tel mouvement pût sombrer dans ces mortelles inepties. Aussi, l’existence des groupes anarchistes n’empêcha-t-elle pas l’activité sociale, d’abord, syndicale ensuite, de fomenter cette dynamique presque mystique de l’histoire qui pousse aux grands rêves et aux grandes actions.

L’idéal demeure au fond de l’âme espagnole. Pour le militant moyen, il ne s’agit pas d’abstractions philosophiques, mais de justice sociale, de travail organisé solidairement, de fraternité active grâce à la jouissance égalitaire des biens et des services. Le dernier paysan anarchiste sait cela, en partie sans doute parce que son sort est si dur qu’il ne peut chevaucher des chimères quand il s’agit de la question sociale. Et le congrès du théâtre de la Comedia, célébré à Madrid en 1919 confirme ce qui a toujours été : le but de la C.N.T. est le communisme libertaire ; pour y atteindre on décide de transformer les syndicats traditionnels de métiers en syndicats d’industrie (19) afin de mieux assurer la gestion de l’économie nouvelle. Ce que ratifiera, après dix ans de dictature civile et militaire le congrès de Saragosse de 1931, qui marque un nouveau départ de notre organisation syndicale.

Disons-le nettement : la résolution de caractère constructif votée par les délégués dans une situation qu’on sentait pré-révolutionnaire fut inférieure à la plupart de celles qui avaient été votées dans les congrès précédents. Mais l’incessante répétition des buts et des moyens, la volonté d’activités constructives des syndicats, des fédérations locales, cantonales, régionales, nationales, de leur cohésion, l’idée d’activités communales, de l’instruction généralisée, de vastes ateliers remplaçant ceux, vétustes, où les artisans et les petits entrepreneurs étaient si mal récompensés de leur travail, tout cela était demeuré dans l’esprit des militants de base, chez tous ceux qui, jusqu’alors, s’étaient donnés corps et âme au triomphe de l’idéal. Et l’on est surpris de voir comment, bien que les textes en soient ignorés par la génération qui fit la révolution, les résolutions des congrès de 1870, 1871, 1872, 1882 et autres sont appliquées, souvent comme à la lettre, dans les Collectivités agraires et les réalisations syndicales industrielles de 1936-1939.

Rappelons, avant de terminer ce chapitre, que pendant les cinq années de république (de 1931 à 1936), de nombreux essais avaient été publiés, qui s’efforçaient de préparer les réalisations constructives de la révolution. Pour la première fois dans l’histoire de l’anarchisme mondial, successivement Diego A. de Santillan, Higinio Noja Ruiz, Gaston Leval traitaient ces problèmes non sous forme d’utopies et d’anticipations imaginaires, mais en se basant sur la réalité concrète de l’économie du pays, à la lumière des statistiques concernant la production industrielle et agraire, le problème des matières premières, de l’énergie, des échanges internationaux, des services publics, etc. D’autres études, moins documentées, dont celle du docteur Isaac Puente intitulée El Comunismo libertario et des essais de moindre importance parurent aussi. Et l’on traduisit du français cinq ou six livres d’économistes comme Cornelissen, de théoriciens militants syndicalistes révolutionnaires comme Pierre Besnard, de sociologues moins rigoureux comme Sébastien Faure. Tout cela, édité avec bien d’autres livres et de nombreuses brochures par au minimum trois organismes éditoriaux, contribua à préparer la masse des militants pour ses tâches futures.

L’idéal poursuivi par les anarchistes communistes espagnols fut donc celui que les plus hauts esprits de l’humanité ont poursuivi, propagé depuis Platon, et peut-être certains stoïciens, jusqu’à nos jours. La révolution espagnole a réalisé ce que demandaient les premiers chrétiens, ce pour quoi au XIVè siècle luttèrent les Jacques, en France, et les paysans anglais conduits par John Ball en Angleterre, ceux d’Allemagne, que Thomas Münzer mena deux siècles plus tard, les niveleurs anglais inspirés par Everald et Winstanley, les frères Moraves, disciples de Jean Huss ; ce qu’ont préconisé Thomas Morus dans l’Utopie, et François Bacon, et Campanella dans La Cité du Soleil, et le curé Jean Meslier dans son célèbre Testament, trop méconnu, et Morelli dans son Naufrage des îles flottantes, et Mably qui, comme Morelli, inspira les meilleurs esprits de la révolution américaine, et les « enragés »de la révolution française, dont Jacques Roux, le « curé rouge ». Et la légion de penseurs et de réformateurs du XIXe siècle et du premier tiers de celui-ci. Elle est, dans l’histoire du monde, le premier essai d’application du rêve poursuivi par ce qu’il y eut de meilleur dans l’humanité. Elle est parvenue à réaliser, intégralement dans bien des cas, le plus bel idéal qu’ait conçu l’esprit humain, et ce sera sa gloire éternelle.

 

Notes:

 

(1) Ce livre a été écrit à différents moments, différentes périodes et situations, conséquences de la vie agitée de l’auteur. Ce qui explique que certains chapitres soient écrits au passé, d’autres au présent. Il aurait été possible d’unifier au passé. Mais le présent donne une idée, une représentation plus forte, plus nette, et l’auteur, qui a éprouvé l’impression de revivre directement ce qu’il a décrit a cru préférable, et même utile, de transmettre cette impression aux lecteurs ; donc, de laisser en l’état les descriptions qui suivent.

(1bis) Non seulement les frères Reclus, mais des hommes comme James Guillaume, Jules Guesde, Benoît Malon, Ferdinand Buisson, Victor Dave, Alfred Naquet faisaient partie de l’Alliance.

(2) Expulsé de France par Guizot en 1847, il y revint quand se produisit la révolution de février 1848.

(3) Observons l’importance donnée dès le départ à l’instruction, et que l’on retrouvera jusqu’en 1936-1939.

(4) Souligné par moi.

(5) L’emploi du mot Etat a ici le sens de nation, comme on le verra par ce qui suit.

(6) Nous verrons plus loin que la formule du produit intégral de son travail à l’ouvrier fera place, par l’introduction du principe communiste, à une vision plus généreuse des choses.

(7) Phrase nettement bakouninienne.

(8) Non seulement le prétexte de l’expulsion était faux, mais Bakounine n’avait pas été prévenu de ce qui se tramait. Il était absent, et une partie des délégués qui votèrent dans le sens voulu par Marx étaient munis de faux mandats.

(9) Il s’agit de la structure politique de l’Etat, pour construire une autre structure comme on va le voir.

(10) Le fait s’est produit pendant la révolution ; certains libertaires en étaient restés à la formule de la commune libre, autarcique ; ils rectifièrent aisément.

(11) Notons ici que l’esprit prolétarien n’excluait pas un critère donnant aux travailleurs intellectuels une place dans le combat.

(12) L’ouvrier chapelier, Ricardo Mella, deviendra ingénieur des mines.

(13) Observons que le mot socialiste était encore employé par Kropotkine à cette époque.

(14) Vers cette époque, la rédaction de El Productor discutait avec celle des Temps Nouveaux, continuation du Révolté, sur l’utilité de l’activité au sein du mouvement ouvrier. Les Temps Nouveaux la niaient.

(15) Mot employé pour anarchie.

(16) Deuxième concours socialiste, appelé « concours » parce que des récompenses y furent données selon la valeur des travaux.

(17) Journaliste de talent, issu de la petite bourgeoisie et rallié au peuple, excellent orateur qui aurait pu faire carrière parmi les privilégiés, et qui, jusqu’à sa mort, fut un exemple de dévouement à la cause qu’il avait embrassée. Quand je le connus en 1917, il avait déjà été vingt-deux fois emprisonné.

(18) L’exil en France dans les périodes de répression ou de chômage prolongé qui faisait aller gagner son pain au-delà des Pyrénées, favorisa la prise de contact avec les nombreux groupuscules où les longs cheveux, les sandales et la cravate lavallière étaient les distinctifs généralisés de l’individualité supérieure de chacun.

(19) Malheureusement, sous l’influence de démagogues éloquents, le congrès repoussa la constitution de fédérations d’industries, si nécessaire. On ne la commença qu’en 1931, et ce retard se fit sentir pendant la révolution.

Résistance politique: Sortir de l’impasse étatique en suivant « l’idéal » ~ 1ère partie ~ (Gaston Leval)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , on 24 mars 2016 by Résistance 71

 « Les anarchistes [en Espagne] ne cherchent pas à lutter contre les fascistes mais à manifester leur animosité contre les communistes et l’URSS. Ils prêchent la collectivisation ce qui est un crime. »
~ Maurice Thorez, PCF, 1937 ~

« En 1939, près de 100 000 prisonniers politiques ont déjà été passés par les armes, le régime franquiste ne se débarrassera d’ailleurs jamais de cette hystérie meurtrière puisqu’en 1974, soit un an seulement avant sa mort, Franco continuait de faire garrotter ses opposants politiques. »
~ Olivier Pinalie ~

 

L’idéal (1)

Gaston Leval

Extrait de “L’Espagne libertaire 1936-39” (1983)

1ère partie
2ème partie

« Maintenant je peux mourir, j’ai vu réalisé mon idéal. » Cela m’était dit dans une des Collectivités de la région levantine (dans la province de Valence, si mes souvenirs sont exacts), par un des hommes qui avaient lutté toute leur vie pour le triomphe de la justice sociale, de l’égalité économique, de la liberté et de la fraternité humaines.

Son idéal, c’était le communisme libertaire, ou l’anarchie. Mais l’emploi de ce dernier mot risque fort, surtout en langue française – et en d’autres langues sans doute – de déformer dans les esprits ce que le grand savant et humaniste Elisée Reclus définissait comme « la plus haute conception de l’ordre ». D’autant plus que très souvent, et ce fut le cas en France, les anarchistes semblent s’être évertués à donner raison à leurs adversaires, et à justifier l’interprétation négative et nihiliste que l’on trouve déjà dans tel ordonnance ou tel édit de Philippe le Bel. C’est donc trahir le sens de ce que me disait le vieux militant qui avait tant combattu et tant souffert, et qui probablement est mort sous les balles franquistes, que s’en tenir à la simple énonciation d’un mot si diversement interprété. Voyons donc plus à fond.

Dans sa brochure El Ideal Anarquista, Ricardo Mella, qui fut le penseur le plus authentique et le plus original de l’anarchisme espagnol, donnait de cet idéal la définition suivante: « La liberté comme base, l’égalité comme moyen, la fraternité comme but. » Retenons-le bien : le but ultime, le couronnement était la fraternité, où la liberté serait à la fois une base et une conséquence, car peut-il y avoir fraternité sans liberté, mais également peut-on priver son frère de liberté ?

Ces conceptions n’avaient du reste pas pénétré en Espagne avec le vocable si discuté, et si discutable d’anarchie. Dans son livre auquel il faut toujours revenir, El Proletariado militante, Anselmo Lorenzo, qui fut après Mella le penseur le plus qualifié de l’anarchisme espagnol, raconte comment elles lui avaient été révélées d’abord par la lecture, faite avant 1870, de quelques livres de Proudhon, parmi lesquels De la capacité politique des classes ouvrières qu’avait traduits Pi y Margall, philosophe et apôtre du fédéralisme républicain qui fut – pas pour longtemps – un des présidents de la première République espagnole (1873-1874). Ces livres, et les articles publiés par le même Pi y Margall dans son journal La Discusión lui avaient montré la réalité du problème social, tandis que d’autres hommes luttaient pour une république qui ne pouvait être que bourgeoise, et s’affiliaient au carbonarisme, ou à quelque autre société secrète européenne.

C’est alors que pénètre en Espagne l’influence bakouninienne. Le messager en est une très belle figure de lutteur, l’italien Giuseppe Fanelli, ancien combattant garibaldien, puis député libéral indépendant, qui ayant rencontré Bakounine, sans doute lors de son séjour à Florence, avait adhéré à sa pensée sociale.

Bakounine défend et propage le socialisme. A cette époque, le mot anarchie est pour lui synonyme de désordre, chaos, déliquescence. Aussi a-t-il fondé à Genève, avec une trentaine d’amis parmi lesquels des intellectuels de premier ordre (1bis), l’Alliance internationale de la Démocratie socialiste. Il avait connu Proudhon lors de son séjour à Paris, pendant les années 1844-1848 (2). Comme celui de Proudhon, son socialisme est antiétatique. Il répond à sa psychologie slave, à sa large nature russe, à sa vision cosmique des choses, à l’ample philosophie humaine basée sur la science expérimentale qu’il s’est construite. Sa pensée a mûri pendant les douze années de forteresse, de prison, de déportation sibérienne qu’il vient de subir. Le comportement de l’autoritaire et dictatorial Marx pendant cette longue et douloureuse période n’a fait que renforcer sa méfiance et son aversion de la dictature, même appelée populaire.

Aussi lorsque, en 1869, Fanelli expose la doctrine de l’Alliance aux nouveaux amis qu’il s’est faits à Madrid et à Barcelone, peut-il citer les sept articles du programme de cette organisation secrète, écrits de la main de son fondateur :

« L’Alliance se déclare athée ; elle veut l’égalisation politique, économique et sociale des individus des deux sexes »… « La terre, les instruments de travail, comme tout le capital, devenant la propriété collective de la société tout entière, ne peuvent être utilisés que par les travailleurs, c’est-à-dire par les associations agricoles et industrielles. »

« Elle veut pour tous les enfants des deux sexes, dès leur naissance à la vie, l’égalité des moyens de développement, c’est-à-dire d’entretien et d’instruction à tous les degrés de la science, des industries et des arts »… « Elle reconnaît que tous les Etats politiques et autoritaires actuellement existants devront disparaître dans l’union universelle des libres fédérations, tant agricoles qu’industrielles »… « La question sociale ne pouvant trouver de solution définitive et réelle que sur la base de la solidarité internationale des travailleurs de tous les pays, l’Alliance repousse toute politique fondée sur le soi-disant patriotisme et sur la rivalité des nations »… « Elle veut l’association universelle de toutes les associations locales par la liberté. »

Dans ce programme, Bakounine dépasse Proudhon, par exemple sur l’égalité des droits de la femme – il l’a déjà dépassé avant, entre autres dans son Catéchisme révolutionnaire – ; il dépasse Marx dans sa vision de société nouvelle construite sur la base des organisations économiques internationales des travailleurs. Car les Statuts de l’Internationale ne vont pas si loin, ils n’impliquent pas une technique précise de réorganisation sociale en même temps qu’une doctrine politique (ce qui laissera le chemin ouvert à bien des surprises et mènera à la conquête du Parlement et de l’Etat).

Mais il est surprenant de voir avec quelle célérité, quelle facilité, quelle précision les deux noyaux espagnols – à Madrid et à Barcelone – allaient assimiler et répandre la doctrine fondamentale de l’Alliance.

Car un an plus tard, exactement le 19 juin 1870, avait lieu à Barcelone, au Palacio de Bellas Artes, le premier congrès de la section espagnole de la Première Internationale.

Ce congrès, où sont représentés 40.000 travailleurs, sur une population de 18 millions d’habitants, se caractérise par le sérieux et la profondeur des débats, des problèmes étudiés, des résolutions prises. La nécessité d’en finir avec la domination du capital et l’exploitation de l’homme par l’homme, l’établissement d’une tactique propre à la classe ouvrière indépendamment des partis politiques, le besoin de se préparer à prendre la relève de la société bourgeoise grâce aux associations ouvrières furent amplement approfondis. Et dès le début, les modes d’application de l’idéal firent élaborer des directives que l’on trouve dans la résolution relative à l’organisation des travailleurs :

« 1° Dans chaque localité on organisera en sections spécialisées les travailleurs de chaque métier ; on constituera, en outre, la section d’ensemble qui comprendra tous les travailleurs appartenant à des métiers n’ayant pas encore constitué de section spéciale : ce sera la section des métiers divers.

« 2° Toutes les sections de métiers d’une même localité se fédéreront et organiseront une coopération solidaire appliquée aussi aux questions d’entraide, d’instruction (3), etc., qui présentent un grand intérêt pour les travailleurs.

« 3° Les sections d’un même métier appartenant à différentes localités se fédéreront pour constituer la résistance et la solidarité dans leur profession.

« 4° Les fédérations locales se fédéreront pour constituer la Fédération régionale espagnole qui sera représentée par un Conseil fédéral élu par les congrès.

« 5° Toutes les sections de métiers, les fédérations locales, les fédérations de métiers, de même que la Fédération régionale se régiront d’après leurs règlements propres, élaborés par leurs congrès.

« 6° Tous les travailleurs représentés par les congrès ouvriers décideront, par le truchement de leurs délégués, des modes d’action et de développement de notre organisation. »

Certes, les postulats fondamentaux de l’idéal sont l’œuvre de Bakounine, ont été apportés par Fanelli. Mais on trouve ici une vaste conception d’organisation, et une initiative créatrice qui, s’avançant sur tout ce qui jusqu’alors a été fait en Europe, montrent à quel degré l’idéal a été compris et assimilé. Dans cette structure complexe – comme la société – et complète, les principes guident l’action, mais l’action à venir guidera et complétera les principes. D’autre part, nous nous trouvons devant un esprit novateur, une volonté active et un sens de l’éthique qui dépassent d’un seul coup les limites du corporatisme syndical. On ne pense pas seulement à créer une organisation de caractère professionnel, mais humaniste et sociale au large sens du mot. En même temps que l’on invente une arme efficace pour lutter dans l’immédiat contre l’adversaire de classe, on pose les fondements d’une société nouvelle.

Déjà ce qu’on appellera plus tard organisation verticale constituée à base de fédérations nationales, complète l’organisation horizontale. En même temps, les fédérations locales, constituées dans les centres quelque peu importants, où il existe différents syndicats de métiers, réunissent et fédèrent ces derniers pour les luttes communes. En France, cela se produira trente ans plus tard, sous la forme de bourses du travail, et il faudra pour cela que Fernand Pelloutier, venu de la petite bourgeoisie, s’en fasse l’apôtre.

Mais l’idéal apparaît aussi dans d’autres résolutions adoptées, d’autres tâches sont envisagées dans l’immédiat – bien que souvent l’âpreté de la lutte sociale ait empêché l’application de décisions prises. A ce même congrès, on s’occupa aussi des coopératives. Pour des hommes qui envisageaient la transformation radicale de la société dans un temps très court, celles-ci pouvaient sembler un frein dangereux. Mais bien qu’ils ne connussent pas encore le programme des pionniers de Rochdale, les délégués ouvriers du congrès de Barcelone trouvèrent sur cette question des solutions de bon sens et de parfait équilibre. Le paragraphe 3 de la résolution votée stipulait que :

« Quand les circonstances l’imposent, la coopération de production doit préférer la production d’objet de consommation immédiate pour les travailleurs, mais nous la réprouvons quand elle n’étendra pas, en fait, sa solidarité aux grandes organisations de travailleurs. »

Toutefois, le principe de la solidarité universelle étendue à tous les exploités semble particulièrement praticable par la coopération de consommation, « la seule qui non seulement puisse être appliquée dans tous les cas, et toutes les circonstances, mais qui doit aussi servir d’éléments et de moyens de formation générale de tous les travailleurs dont le retard culturel rend les idées nouvelles difficilement accessibles. »

Enfin, le sixième et dernier paragraphe stipule qu’ « à côté de la coopération de consommation, et comme complément, on pourra placer des coopératives de secours mutuels et d’instruction publique » (4).

Rappelons que nous sommes en juin 1870. A cette époque, le livre de Marx Le Capital est encore inconnu, le Manifeste Communiste lui-même est ignoré, et la Commune de Paris n’éclatera que l’année suivante. Le socialisme fédéraliste et libertaire se développe donc en Espagne d’après l’impulsion de sa force propre. D’un seul coup, l’idéal a été précisé dans ses grandes lignes, et ce que plus tard on appellera le syndicalisme révolutionnaire français, est formulé dès cette époque.

Mais ce qui a été élaboré dans ces journées historiques n’en sera pas moins enrichi et confirmé dans les congrès qui suivront pendant dix ans. Ainsi, l’année suivante, la Conférence des organisations composant la « Section régionale espagnole de la Première Internationale » met davantage encore les choses au point. Les militants les plus capables sont allés en Suisse prendre contact avec Bakounine qui inspire leur action grâce à une pensée constructive et à des dons d’organisateur embrassant la vie à l’échelle planétaire. Mais ils ajoutent à ses idées leurs idées propres. Aux fins de la lutte immédiate, de la résistance ouvrière et de l’organisation de la société nouvelle, l’Espagne est organiquement divisée en cinq régions par les délégués présents à cette conférence : Nord, Sud, Est, Ouest et Centre. Comme il avait été décidé l’année précédente, les fédérations locales et nationales de métiers ont été fondées. On ébauche un type de coopération, par métier également afin de pouvoir faciliter, et contrôler, cette partie de l’activité générale. Le 1er septembre 187l, après huit jours de débats sur différents sujets une déclaration de principes contre le républicanisme, ennemi politique, mais non social du régime monarchique est approuvée :

« Considérant que la signification réelle du mot « République » est « chose publique », donc ce qui est propre à la collectivité et englobe la propriété collective ;

« Que « démocratie » signifie le libre exercice des droits individuels, ce qui n’est praticable que dans l’Anarchie, c’est-à-dire par l’abolition des Etats politiques et juridiques au lieu desquels il faudra constituer les Etats ouvriers (5) dont les fonctions seront purement économiques ;

« Que les droits de l’homme ne peuvent être soumis aux lois car ils sont imprescriptibles et inaliénables ;

« Qu’en conséquence la Fédération doit avoir un caractère purement économique ;

« La Conférence des travailleurs de la région espagnole de l’Internationale des Travailleurs réunie à Valence déclare :

« Que la véritable république démocratique et fédérale est la propriété collective, l’Anarchie et la Fédération économique, c’est-à-dire la libre fédération universelle des libres associations ouvrières, agricoles et industrielles, formule qu’elle adopte intégralement. »

On ne peut qu’admirer la richesse de cette pensée qui n’a jamais été atteinte par aucun mouvement ouvrier depuis qu’elle a été formulée. Il a fallu trente-cinq ans au mouvement ouvrier français pour en arriver à la Charte d’Amiens, bien inférieure pour son contenu théorique et doctrinal, à l’ampleur des visions constructives dans l’ordre pratique, et quant à ce sens d’universalité et d’internationalisme élevant les esprits et guidant les actions. Ici, l’inspiration essentielle est d’abord un idéal fraternel. Il s’agit avant tout d’étendre à tous les peuples, à tous les habitants de la terre, la pratique de la solidarité humaine.

L’année suivante – 1872 – l’Internationale est déclarée hors la loi par le gouvernement de Madrid, malgré la brillante défense qu’en fit au Parlement Nicolas Salmeron, noble figure et grand juriste républicain. En Italie, le gouvernement prend la même mesure. En France, où sévit toujours la loi Le Chapelier, les tribunaux n’ont cessé de condamner les internationalistes à des peines d’emprisonnement sévères. Mais tandis que les internationalistes italiens guidés par Malatesta, Covelli, Andrea Costa, Carlo Caffiero et autres jeunes gens enthousiastes sortis de la bourgeoisie, proclament leur joie de cette mesure qui, disent-ils, hâtera la révolution, et se lancent dans des tentatives insurrectionnelles échevelées qui provoqueront la dissolution complète du mouvement, les militants d’Espagne ne perdent pas de vue les buts de caractère constructif, et l’action organique immédiate qui en découle. Ils commencent par confirmer leurs aspirations positives dans un Manifeste à l’opinion publique que lance le Conseil fédéral de la section espagnole de la Première Internationale:

« Nous voulons que la justice soit réalisée dans toutes les relations humaines ;

« Nous voulons l’abolition de toutes les classes sociales et leur fusion dans une seule classe de producteurs libres, honnêtes et cultivés ;

« Nous voulons que le travail soit la base sur laquelle repose la société ; que le monde se convertisse en une immense fédération de libres collectivités ouvrières d’une localité qui, se fédérant entre elles constituent une fédération locale complètement autonome ; que les fédérations locales d’un canton constituent la fédération cantonale, que les diverses fédérations cantonales d’une région constituent la fédération régionale, et enfin que toutes les fédérations régionales du monde constituent la grande fédération internationale ;

« Nous voulons que les instruments de travail, la terre, les mines, les chantiers navals, les transports maritimes, les chemins de fer, les fabriques, les machines, etc., devenus propriété de la société tout entière, ne soient utilisés que par les Collectivités ouvrières qui les feront produire directement, et au sein desquelles l’ouvrier recevra le produit intégral de son travail (6) ;

« Nous voulons pour tous les individus des deux sexes, l’enseignement intégral de la science, de l’industrie et des arts (7) afin que disparaissent les inégalités intellectuelles, fictives en leur presque totalité, et que les effets destructeurs de la division du travail ne se reproduisent pas ; on obtiendra alors les avantages uniques, mais positifs de cette force économique par la production de ce qui est destiné à satisfaire les nécessités humaines ;

« Nous croyons que par l’organisation de la société en une vaste fédération de Collectivités ouvrières basées sur le travail, tous les pouvoirs autoritaires disparaîtront, se convertissant en simples administrateurs des intérêts collectifs, et que l’esprit de nationalité et le patriotisme, si opposés à l’union et à la solidarité des hommes s’effaceront devant la grande patrie du travail, qui est le monde entier ;

« Tel est le socialisme que proclame l’Internationale dont les deux affirmations essentielles sont : en économie, le collectivisme, comme principe politique, l’anarchie. Le collectivisme, c’est-à-dire la propriété commune des instruments de travail, leur utilisation par les Collectivités ouvrières qui les feront produire directement, et la propriété individuelle du fruit intégral du travail de chacun. L’anarchie, ou l’abolition des gouvernements, c’est-à-dire leur conversion en simples administrateurs des intérêts collectifs. »

Ces derniers paragraphes ne nous rappellent-ils pas la formule de Proudhon : « L’atelier fera disparaître le gouvernement » ? Ou mieux peut-être celle de Saint-Simon : « Remplacer le gouvernement des hommes par l’administration des choses » ?

Toujours en cette année 1872, la section espagnole de la Première Internationale continuera de mettre au point principes et moyens de réalisation. Un nouvel apport massif sera fait au congrès de Saragosse, juste avant la mise hors la loi. La hauteur morale des questions traitées, des résolutions prises, l’emporte souvent de beaucoup sur les problèmes et les solutions économiques, le tout généralement s’interpénétrant pour la première fois dans le mouvement ouvrier. Il sera traité du sort de la femme « dont l’émancipation est intimement liée à la question de la propriété », des sections coopératives de consommation, des comités de consommation organisés par les sections ouvrières de résistance, et par une Fédération coopérative spécialisée. Un long rapport, digne d’un juriste, montre combien, avec quelle minutie les auteurs ont étudié le problème de la propriété. Mais le rapport sur « l’Enseignement intégral » retient le plus notre attention, car c’est la première fois que ce sujet donne lieu à une analyse aussi profonde.

Il est stupéfiant de trouver d’abord les considérations scientifiques d’ensemble, et l’énumération, par ordre d’importance, des rapports entre le développement biologique et celui des facultés psychologiques de l’enfant qui furent alors émises. On est tenté de dire que, depuis, aucun des grands maîtres de la pédagogie n’est allé plus loin. En vérité, ce rapport fut l’œuvre d’un intellectuel rallié aux travailleurs avec lesquels il collabora, mais combien il était honorable pour ces métallurgistes, maçons, typographes, manœuvres, tisserands, débardeurs, de patronner le lancement d’idées pédagogiques en avance d’un demi-siècle sur l’époque !

Considéré dans l’ensemble, cet esprit constructeur était exceptionnel. Nous en trouvons la preuve dans la troisième Résolution votée au Congrès de Saint-Imier célébré les 15 et 16 septembre 1872. Ce Congrès réunissait les sections de la Première Internationale qui ne s’inclinaient pas devant la dictature de Marx et devant la dissolution de cette Association comme réplique aux protestations de la majorité des sections contre l’expulsion frauduleuse de Bakounine, James Guillaume et la Fédération du Jura (8). Parmi les questions à l’ordre du jour, l’une d’elles avait pour sujet : « L’organisation du travail, statistiques ». Le rapport présenté avait visiblement été écrit par Bakounine, et se terminait par ces mots :

« La Commission propose de nommer une Commission qui devra présenter au prochain congrès un projet d’organisation universelle de la résistance, et des tableaux complets de statistiques du travail dans laquelle cette lutte puisera sa lumière. Elle recommande la section espagnole comme la meilleure jusqu’à ce jour. »

L’année suivante, et bien que, comme nous l’avons vu, la Fédération espagnole ait été mise hors la loi, les statistiques enregistrent 162 fédérations locales, et 62 autres en formation. Un an plus tard, selon l’historien belge Laveleye, le nombre des adhérents s’élève à 300 000, ce qui nous paraît excessif, et doit plutôt exprimer l’influence exercée par la section espagnole de l’Internationale. Puis, le mouvement étant devenu clandestin à cause des persécutions, ses effectifs diminuent. Il n’empêche qu’en 1876, une Conférence de fédérations cantonales énumère à nouveau les principes qui devront être appliqués au moment de la révolution :

1° Les localités où les membres de l’Internationale pourront triompher grâce au mouvement international se déclareront libres et indépendantes et déliées de la structure nationale (9).

2° Chacune déclarera immédiatement que ce qu’elle renferme en son sein lui appartient, que rien n’appartient individuellement à qui que ce soit, excepté les meubles, les vêtements et autres objets personnels.

5° Organisation de la fédération des forces populaires de toutes les fédérations, de tous les cantons, de tout le pays.

6° Les conseils locaux se subdiviseront en autant de commissions qu’il sera nécessaire : défense, subsistance ; administration, travail, instruction, relations internationales, et interfédérales, etc.

9° Dissolution de tous les organes constituant l’Etat actuel ; destruction et autodafés de tous les titres de rente et de propriété, des hypothèques, valeurs financières, obligations, etc. : saisie et concentration de toute monnaie métallique ou fiduciaire, des bijoux et pierres précieuses existant dans la localité ; centralisation de tous les articles de consommation et concentration partiale dans des ateliers utilisables, des outils et des machines.

11° Les congrès cantonaux et régionaux prendront en charge, grâce à des commissions spéciales, la gestion de tout ce qui ne pourra pas être fait par les seules communes : la défense cantonale et régionale, l’organisation des services publics, de la marine, des chemins de fer, des postes et télégraphes, etc. ; nomination des délégués de la région au Congrès universel et dans d’autres régions. »

A suivre…

L’illusion démocratique: comprendre l’état, son obsolescence et la nécessité de son remplacement…

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“Ou bien l’état pour toujours, écrasant la vie individuelle et locale, prenant en charge tous les secteurs de l’activité humaine, amenant avec lui toutes ses guerres et luttes internes pour le pouvoir, ses palaces de révolutions qui ne font que remplacer un tyran par un autre et inévitablement à la fin de ce développement il y a… la mort !

ou, la destruction des états et une nouvelle vie commencera de nouveau dans des milliers de centres sur les principes d’initiatives vivifiantes des individus et des groupes ainsi que de l’association libre.

Le choix est vôtre ! “

 

~ Pierre Kropotkine en conclusion de “L’État et son rôle historique”, 1897 ~

 

 

Le remplacement de l’État (extraits)

 

Ceci constitue le 9ème et dernier chapitre du livre de Gaston Leval “L’État dans l’histoire”, 1983, ouvrage post-mortem au manuscrit inachevé.

 

 

* * Par Gaston Leval * *

 

 

Depuis son apparition, l’école libertaire, autrement appelée an-archiste, ou anti-autoritaire, s’est déclarée contre l’état dans lequel elle a vu non seulement un facteur parasitaire, mais la plus grande source de maux dont l’humanité a souffert…

Non seulement l’état, vole, pille, envahit, détruit anéantit, mais il impose aux populations, aux nations, aux civilisations, le droit du plus fort, le règne du despotisme unipersonnel ou collectif. C’est pourquoi les libertaires ont toujours pris soin de ne pas confondre l’état, même dans les périodes trop courtes où il n’a pas fait la guerre, et la société. “La société, écrivait Bakounine, c’est la réunion, le regroupement des Hommes, unis pour satisfaire leurs nécessités, elle se dirige par des lois spécifiques, des traditions dont elle n’a pas toujours conscience mais qui sont effectives; elle se maintient par la conjonction des intérêts et elle est aussi vieille que l’humanité, car l’Homme est le fruit de la société et il ne se civilise que parce qu’il est un être social. La société est l’œuvre de la sociabilité, elle a existé avant l’état, qui n’est qu’une forme transitoire d’organisation sociale et elle continuera d’exister après lui.”

[…] Cet amalgame provient du fait que l’état a été, dans l’immense majorité le résultat de l’invasion et de la conquête. Les guerriers fondateurs d’états ont constitué des nations et historiquement une nation c’était, nous dit même le dictionnaire, “une communauté humaine”, le plus souvent installée sur le même territoire et qui possède une unité historique, linguistique, religieuse, économique plus ou moins forte. Souvent, l’état n’est pas encore constitué mais les conglomérats humains le sont. Les Francs, les Suèves, les Alamans, les Bourguignons, les Ibères, les Basques, les Gaulois ou les Germains étaient des nations. L’unité politique viendra plus tard, surtout complétée par le renfort gouvernemental et centralisateur. Elle sera l’œuvre de pillards qui, pour assurer leur emprise, constitueront des institutions coercitives exerçant leur contrôle sur les peuples vaincus et imposant leur loi, les dépouillant de leurs biens ou les exterminant.

Généralement, le vainqueur ne produira pas; il se contentera de rançonner après avoir asservi. Mais il ne sait pas produire, il sait organiser la collecte de l’impôt, un système de contributions, le ramassage des biens produits par les populations agraires; et tous les organes de contribution, les équipes de ramassage, les forces de surveillance ne tarderont pas à s’unifier, à s’organiser, à constituer un appareil d’oppression et de domination: l’État.

Nous persistons donc à combattre une confusion que l’on se plaît à entretenir, car si nous voulons détruire l’état et le changer pour un autre mode d’organisation, fruit d’une étape supérieure de l’ascension humaine, nous ne voulons, bien au contraire, détruire ni la nation, au sens original du mot, ni moins encore, la civilisation […]

 

[…] Si les hommes se sont cambattus ils se sont aussi entr’aidés. Pierre Kropotkine a écrit un grand et beau livre pour montrer que, chez les espèces vivantes, parmi lesquelles l’espèce humaine, la loi de la narure a été l’entr’aide et la solidarité. Comme l’on fait remarquer maintes fois les sociologues libertaires, si la lutte de tous contre tous avait prévalu, il n’y aurait pas eu de survivants, il n’y aurait pas eu de développement de la race humaine et il n’y aurait pas eu de société.. La véritable histoire de l’humanité n’est pas résumée ou symbolisée par les luttes et les guerres. Nous y voyons au contraire, une tendance irrépressible à l’union, à l’association. L’Homme isolé n’est qu’une vue de l’esprit. Mis à part les causes géographiques, génétiques ou d’environnement, les hommes, tous les vestiges de la préhistoire le confirment, se sont groupés, selon leur degré d’évolution, en hordes, qui suivaient les troupeaux, en clans, en tribus, en phratries, en nations. Ils ont vécu en collectivité…

la société a été le résultat de tous les efforts déployés par les générations qui se sont succédées, de la conjonction d’innombrables activités qui ont pu se déployer et se perfectionner, parce que les hommes, individuellement et collectivement considérés, ont eu besoin les uns des autres, parce que, avant l’existence de la loi officialisée par le pouvoir d’état, les promesses faites ont été tenues, les paroles données respectées. Il en est encore de même aujourd’hui. C’est dans ce sens que Proudhon opposait le contrat bilatéral et synallagmatique à la législation et Bakounine les lois inhérentes aux codes inventés par l’état… Le premier souci de l’état a toujours été d’implanter non pas l’ordre général au bénéfice de tous, mais d’appeler ordre ce qui n’était que l’exploitation des plus nombreux par les plus habiles et les plus forts.

On peut dire que le rôle de l’état, né de l’initiative des plus entreprenants, des plus hardis, des plus audacieux, a été d’officialiser le rançonnement et l’injustice. Ce n’est pas lui qui a créé la société: que les pratiques de libre-entente et le respect des engagements pris viennent à manquer et la société disparaît, malgré l’état, la décadence de tant de civilisations le prouve.

Nous ne sommes pas de ceux qui, plus littérateurs que sociologues et ignorant tout de la vie économique et sociale, demandent purement et simplement la disparition de l’état. Nous reconnaissons que celui-ci déploie, dans la société actuelle, certaines activités utiles ou qui peuvent être considérées comme telles. Cela lui est facile et ne fait qu’augmenter son pouvoir. Car il accapare de plus en plus les rouages de la machine sociale, et veille à sa façon à l’ensemble des intérêts qui s’y coudoient ou s’y combattent. Mais parmi ces intérêts, nous voyons d’abord deux parties: la première comprend ceux de la classe exploiteuse privilégiée, la deuxième ceux de la classe exploitée. Et au stade où en sont les choses, l’état ne défend pas que les intérêts des détenteurs de la richesse: il compose en réalité une troisième classe dont les intérêts peuvent, selon les circonstances, être solidaires tantôt de ceux de la première catégorie, tantôt de la seconde. C’est une question d’opportunité […]

 

[…] Il n’y eu cependant pas que les têtes couronnées qui eurent recours à ces procédés, mais quels que fussent ces personnages qui en furent les maîtres, l’état en soi, monarchique, républicain ou socialiste, entité dominatrice et dévorante dont l’appétit est insatiable, fut toujours le “monstre froid qui mord avec des dents volées”, que dénonçait Nietzsche. Qu’on en change ou non d’étiquette, c’est la même chose. Le monstre insatiable qui compose ce grand dévoreur hermaphrodite n’a pas plutôt pris conscience de sa force et de ses capacités, qu’il commence à étendre son pouvoir, ses attributions et ses abus. Il devient sa propre raison d’être et c’est cela, plus que l’intérêt pour la société, qui explique sa participation aux affaires économiques et financières; cela et sa volonté de domination politique aussi absolue que possible.

Toujours l’état a tout fait pour accaparer des fonctions publiques qui, le plus souvent, avaient leur utilité. On y a vu et on y voit s’épanouir la lenteur bureaucratique, le non respect des délais fixés, la mauvaise qualité de service, l’élévation si souvent exorbitante des coûts établis et l’apparition d’une caste proliférante et imbue de son pouvoir. C’est pourquoi le problème est que la société assume ces fonctions quand elles sont utiles, et pour cela il faut que des idées claires, issues d’analyses précises et de principes basés sur l’expérience des siècles guident les hommes. Il faut que la société humaine prenne en main son devenir en se refusant à toute confusion entre le froid mécanisme administratif dominateur qui prétend s’imposer et qui est situé en dehors et au-dessus d’elle; il faut que la collectivité humaine se gouverne elle-même selon les normes que l’expérience lui aura montré être les meilleures, s’auto-organise sans le concours d’un système qui gravite sur elle et qui possède à un degré extrême la force brutale lui permettant d’imposer sa volonté et son appétit.

Mais quelles normes établir et comment procéder ? Telle est la question que pose l’immense majorité des gens auxquels nous nous adressons. Absorbés et mentalement déboussolés, incapables d’observer les ressorts et mécanismes de la société, les professeurs de droit continuent d’être ce qu’ils ont toujours été: les serviteurs de l’état qui a pourtant causé tant de maux dans les rangs de l’humanité. Ils ont servi l’état et non la nation. Tel fut généralement le cas des légistes.

Il faut donc aller au-delà de l’état, plus loin et plus haut que cette structure, qui risque à juger d’après les préparatifs de guerre auxquels nous assistons de faire tomber la civilisation. Mais comment ? Essayons de répondre.

[…] Nous avons le souvenir vécu du remplacement de l’État par un autre mode d’organisation auquel du reste nous avons pris part et dont l’expérimentation, quoique incomplète, permet des hypothèses fécondes si l’on sait et si l’on veut bien en tirer toutes les conséquences.

Il s’agit de la révolution libertaire espagnole de 1936-1939. Les thuréfaires de l’étatisme en nieront la véracité soit par mauvaise foi, soit par myopie, soit encore parce que les arbres les ont empêché de voir la forêt. Comme toute personne informée le sait, il y avait en Espagne un mouvement anarchiste puissant né en 1870 sous l’influence de Bakounine ert de ses disciples de l’Alliance de la Démocratie Socialiste, cette dénomination dénotant clairement le caractère social de ce courant révolutionnaire.

Celui-ci poursuivait des buts concrets, que Bakounine avait du reste définis:

1)    Eliminer l’exploitation et l’oppression de l’homme par l’homme

2)    Construire une société où les contradictions et les éléments négatifs disparaîtraient et où les hommes pratiqueraient la solidarité érigée en norme générale. Une simple phrase de Ricardo Mella, le penseur le plus original de ce mouvement, mettait en relief les buts fixés: “la liberté comme base, l’égalité comme moyen, la fraternité comme but”.

Dès leur démarrage historique, les anarchistes sociaux espagnols cherchèrent des solutions constructives aux problèmes essentiels. Ils avaient fait leur la formule de Saint Simon: “remplacer le gouvernement des hommes par l’administration des choses” ou celle de Proudhon: “l’atelier remplacera le gouvernement”, ce qui impliquait que la production devait être régie par les producteurs et que l’organisation politico-administrative incarnée par l’État, devait être remplacée par la gestion directe et l’autodirection.

C’est ce dont eurent conscience les membres du congrès constitutif de 1870, qui discutèrent profondément sur le rôle constructif des coopératives, des “unions de métiers”, aujourd’hui appelées syndicats ouvriers, des fédérations nationales et internationales des métiers ou des associations coopératives.On décida même de créer dans les villes des fédérations locales qui précédèrent les bourses du travail françaises et dont le but était de maintenir la solidarité des différentes corporations de métiers, la solidarité ouvrière et paysanne dans les conflits et les luttes qui s’annonçaient alors […]

[…] En 1911 fut fondée la CNT (Confederacion Nacional del Trabajo ou Confédération National du Travail), qui regroupait de façon cohérente tous les syndicats d’accord avec ces postulats fondamentaux insérés en 1920 dans les statuts par le congrès de la comedia: “le but de la confédération national du travail est le communisme libertaire.” Et pour appliquer la méthode fédéraliste, on décida de la constitution d’un comité national composé de membres des diverses organisations régionales.

Dans les congrès, les désaccords qui surgissaient et qui n’avaient rien à voir avec le régionalisme, se résolvaient gràce au principe de solidarité que l’on plaçait au premier plan. Tous les syndicats et les syndiqués avaient le droit d’intervenir et de décider. C’étaient eux qui, représentés par leurs délégués et après consultation des assemblées locales analysaient les problèmes et décidaient. Pas de manigances bureaucratiques, pas de comités exerçant une dictature habilement orchestrée, décidant pour la cause des adhérents sans même les consulter; et dans chaque syndicat, c’étaient les individus qui se prononçaient avec le maximum d’information.

Ce mouvement se complétait par un autre: celui, aujourd’hui appelé vertical, des fédérations industrielles, qu’avaient précédés les fédérations de métiers que l’on rêvait d’étendre à toute l’Europe. Si l’on veut se donner la peine de réunir toutes les pièces de l’appareil social en construction, on trouvera un ensemble cohérent, de caractère à la fois unitaire et fédéraliste, car se fédérer c’est s’unir, ayant une structure organique de première importance tant par le nombre des adhérents que par leur orientation théorique fermement et pratiquement assimilée.

Nous avons vu que le but principal qui résumait toutes les aspirations idéales de la CNT et du mouvement anarchiste, était le communisme libertaire. La déformation du sens des mots fait évoquer immédiatement les régimes totalitaires et rend surprenant le fait d’accoler des éléments qui semblent se repousser. Parler de communisme suggère l’organisation de “haut en bas” par l’État tout-puissant, propriétaire de tous les biens de la société, comme dans la Russie actuelle et dans les pays où elle domine, ou dans des institutions où le centralisme sévit, anéantissant la liberté et niant les droits de l’individu.

Mais l’esprit communiste véritable était tout autre chose. Il impliquait un mode d’organisation économique dont voici la définition de principe: “à chacun selon ses besoins, à chacun selon ses forces”. Pendant longtemps, l’école marxiste lui a opposé, après Louis Blanc, le collectivisme formulé de la façon suivante: “à chacun selon ses œuvres”. C’est à dire selon son apport social. Loin d’impliquer la négation des droits de l’individu, la formule communiste les défendait, toujours du point de vue économique. Mais le socialisme, dans son ensemble, subordonnait tous les autres problèmes (droits de l’individu, structure sociale, fonctionnement administratif, liberté politique) aux mesures prises par l’état. C’est pourquoi nous voyons presque toujours le socialisme du XIXème siècle, Proudhon excepté, préconiser des solutions qui font appel au “dictateur”, au “guide”, au “bienfaiteur”, à l’organisation officielle et qui, de ce point de vue, méritent d’être qualifiés d’utopiques.

Le communisme anti-étatique défendait le droit économique de tout membre de la société qui ne serait pas un parasite volontaire, à la quote-part des biens matériels qu’on pourrait lui accorder, quelle que fut la valeur de son apport personnel. La femme occupée aux travaux du logis, l’enfant, le vieillard, l’infirme qui ne produisaient pas de biens mesurables auraient non seulement leur vie assurée, mais accéderaient à la jouissance de tout ce que fournirait la société au mème titre que les producteurs. Le problème était la méthode d’organisation et de distribution et la non-introduction d’un facteur autoritaire, qui en tuant la liberté, soumettait l’individu, tous les individus au despotisme d’un appareil organisateur. Sur ce point se heurtèrent Proudhon d’une part et de l’autre Etienne Cabet, Louis Blanc, Pierre Leroux comme un peu plus tard allaient se heurter l’école marxiste et l’école fédéraliste libertaire et bakouninienne.

Il était donc logique de parler d’un communisme anti-autoritaire et ces deux conceptions étaient compatibles.

Forts de leurs conceptions où les droits de l’individu concordaient avec ceux de la société et en même temps qu’ils enrayaient la marche du “caudillo”, les anarchistes espagnols et membres de la CNT, qui était leur œuvre, se lancèrent dans la construction d’une société nouvelle, quand en Juillet 1936, le fascisme dont Franco allait devenir le chef entreprit la conquête armée du pouvoir et du pays. Les nouveaux principes qui déterminaient les fondements d’un droit nouveau peuvent se résumer ainsi:

1)    Droits de l’individu dans l’organisation syndicale locale

2)    Droits de la collectivité dans la fédération cantonale où la solidarité intercollectiviste décide dans des assemblées générales des solutions à trouver et les mesures à prendre

3)    Droits de la fédération régionale industrielle, qui groupe les fédérations locales ou cantonales de même composition

4)    Droits de la fédération régionale agraire, constituée sur la base des fédérations cantonales paysannes

5)    Droits de la fédération régionale industrielle, composée de fédérations locales

6)    Droits des fédérations nationales agraires et industrielles, l’une et l’autre composant la confédération nationale économique

[…] Très souvent, les intoxiqués des solutions officielles ne voient, pour assurer la marche de la société et maintenir la cohésion nécessaire entre les parties qui la composent, que les organismes d’état. Une des raisons en est que ce qu’on appelle l’économie libérale cause des désordres continus et qu’un appareil autoritaire semble nécessaire pour y mettre fin. Mais ici, parce que depuis longtemps préparés par des idées très nettes et la pratique permanente des solutions solidaristes dans le travail et dans les relations sociales, les libertaires improvisèrent la construction d’une organisation sociale d’ensemble et la coordination de l’activité générale. Ils ont prouvé qu’il n’était pas besoin d’état, dans lequel Marx ne voyait qu’une “superstructure parasitaire”, ou de toute autre organisme spécialisé dans le gouvernement des hommes, pour que les agriculteurs fassent venir les produits de la terre, pour que les travailleurs industriels fassent tourner les machines, pour que les spécialiste divers: médecins, vétérinaires, ingénieurs, instituteurs, professeurs, dûment groupés en associations spécialisées et cordonnant leurs efforts avec les travailleurs manuels de la ville et des campagnes, fassent fonctionner les services publics dont le développement est un indice certain de la civilisation.

Tout cela a été réalisé dans et par la révolution libertaire espagnole de 1936-1939, s’est articulé, non sans erreurs et sans faux-pas, car de telles expériences ne peuvent pas être des réussites à cent pour cent et le prétendre serait inepte. Mais les résultats positifs l’ont largement emportés sur les négatifs avec l’augmentation des surfaces emblavées et le doublement du niveau de vie dans les campagnes; avec aussi une tendance  générale à l’égalisation des salaires et une discipline du travail volontaire assurée par les syndicats libertaires dans la mesure où le permirent les ressources en matières premières, en énergie et les antifascistes ennemis de la révolution.

Voilà bien à notre avis le chemin qu’il faut prendre, si nous ne voulons pas que l’humanité de l’avenir soit enchaînée par l’État. L’étatolâtrerie, qui n’a jamais été poussée aussi loin qu’à notre époque, fait croire aux gens non informés que nous voulons une société sans organisation ce qui évidemment est considéré comme une absurdité. Comme s’il n’existait pas de conception organisationnelle autre ! […]

[…] A force de promettre des solutions pratiques au peuple, qui ne voit pas le danger pour la liberté et qui veut des résultats matériels concrets, les socialistes auto-intoxiqués jusqu’à la moëlle ont, en contaminant l’esprit public, fini par arracher des réformes sociales. Mais un des résultats dont on ne voit pas les conséquences c’est que l’appareil étatique étend ainsi son emprise sur la société, en absorbe la substance non seulement physique mais mentale et morale, la “décharge” de ses responsabilités et est en train de transformer les hommes en animaux jouisseurs, en imbéciles heureux, quand ils le sont, le tout pouvant ne conduire qu’à une humanité dégradée. L’État pense pour nous, décide pour nous, veut pour nous. Or l’homme n’est pas tel parce qu’il produit sa nourriture contrairement à ce qu’écrivait Marx dans ses livres de jeunesse, mais parce qu’il a accédé à la faculté de penser, de décider, de vouloir. L’état n’est pas qu’une machine insensible agissant mécaniquement; il est composé d’inombrables rouages pensants, tous solidaires, qui font corps et s’attribuent des droits supérieurs. L’exemple des bolchéviques qui construisirent si rapidement le leur, doit nous éclairer. La sainte bureaucratie rouge mène la Russie dix fois plus que ne l’a jamais mené la bureaucratie tsariste. C’est elle qui fait la loi et d’abord à son avantage. Elle est maîtresse de tout et même si elle n’en est pas propriétaire, elle en dispose par le truchement de l’état hypertrophié. Cette dialectique permet de jouer sur les apparences et nous assistons actuellement en URSS à l’apparition des privilèges individuels pour les bénéficiaires du pouvoir qui furent dès le début, principalement quand il s’agissait de charges importantes, de hauts personnages de l’état. Traitements élevés, possession d’une “datcha” (résidence secondaire de luxe), automobile, chauffeur, femme de service, domestique. La propriété personnelle ne saurait tarder, comme il est toujours arrivé dans de tels processus.

Les matériaux pour une organisation sociale non étatique existent pourtant. Ils sont assez abondants et efficaces pour refouler l’état. Il ne manque que l’observation des faits, l’initiative, le vouloir. Syndicats, coopératives, associations de toutes sortes, peuvent non seulement constituer l’ossature d’une société nouvelle, mais également apporter l’essentiel d’une éthique supérieure.

Cela est indispensable et amènerait une nouvelle étape de l’humanité. Car l’état apparaît dans l’histoire comme le résultat du droit du plus fort, de la violence, de la barbarie. Un état qui ne s’appuierait pas sur le glaive serait une contradiction. L’état c’est la guerre en dehors, l’oppression à l’intérieur. C’est même aussi la guerre à l’intérieur, entre les dynasties, les familles royales, les groupements d’intérêts, les partis politiques et l’humanité n’a que faire des rivalités pour s’élever. Mieux:

Elle progressera dans la mesure où elle puisera dans la richesse profonde des facultés de socialbilité, les valeurs morales, les normes et les inspirations. Mais il y faut plus que les facultés matérielles: il y faut l’esprit, l’espoir, la volonté. Jamais les grands-progrès ne se sont faits sans vaincre la pusillanimité des sous-hommes paralysés. Si les libertaires espagnols avaient sagement réfréné leur élan, ils n’auraient jamais fait la magnifique expérience que nous avons résumée.

Nous ne préconisons pas la lutte armée contre la pure force d’oppression et d’exploitation de l’histoire et qui, au sein de chaque nation, dispose de moyens d’extermination incomparablement supérieurs à ceux dont peut disposer la population. Mis à part l’exception révolutionnaire égyptienne, qui eut lieu deux mille ans avant l’ère chrétienne, les peuples qui se sont attaqués à l’état ont toujours été écrasés. Car c’est se placer sur son terrain, favoriser son jeu et donner à la lutte le caractère de violence qui lui convient […]

[…] Il faut plus d’héroïsme pour se battre avec les moyens civils. L’action constructive créatrice que préconisaient les grands libertaires qui eurent nom Godwin, Proudhon, Tolstoï à laquelle se rallia sur le tard Bakounine et que nous avons vu triompher avec Gandhi en Inde, cette action créatrice, disons-nous est la seule qui peut aboutir à des résultats positifs. Nous sommes dans une situation qui, quels que soient les aspects défavorables, justifie aussi beaucoup d’espoir, à condition que les combattants de l’histoire sachent et veuillent. La conscience humaine a, malgré les insuffisances qu’on peut enregistrer et malgré la progression de l’étatisme, atteint un degré qui permet ou faciliter bien des réalisations nouvelles.

Encore faut-il mettre les chances à profit et au lieu de faire la somme des impossibilités, faire celle des possibilités. Si les quelques trois cents millions de coopérateurs qui existent dans le monde faisaient vraiment du coopératisme, si tous les syndicats ouvriers, toutes les associations d’entr’aide orientée vers la disparition des classes sociales s’attelaient à la même tâche, aucun État ne pourrait empêcher l’œuvre de transformation sociale. Mais il faut, comme nous l’avons dit auparavant, l’esprit, l’ardeur, l’élan, la ferveur sans lesquels la situation la plus favorable ne sera jamais mises à profit.

Nous sommes entrés dans une phase de l’histoire où il faut choisir: ou l’État, ou la société.. Le progrès des techniques de production précipite la diminution de la masse des producteurs et il y a transfert de cette population vraiment active aux activités parasitaires, le tout s’amalgamant avec le secteur tertiaire, où, à côté d’activités sociales parfaitement utiles, pullulent les fausses activités et les fausses professions et ce n’est pas délirer que de craindre qu’avant un siècle le nombre de parasites ne dépassent le nombre des vrais producteurs […]

[…] Voyez les inventeurs, eux aussi si souvent “bricoleurs de génie” et d’origine plébéienne, voyez les collectivités de travail, de navigation, inventant le droit en dehors de la légalité officielle; tout cela n’a pas été dû à l’état, mais à l’espèce humaine que l’état a, généralement, et comme nous l’avons montré au cours de ce livre, volée, pillée, rançonnée. Tout a été réalisé comme fruit du dur labeur tandis que non seulement l’état n’inventait rien que des systèmes d’impôts, rançonnait, faisait la guerre, saccageait les villes, où souvent le beffroi servait surtout pour annoncer la proximité des “grandes compagnies” des troupes du roi, qui massacraient autant que les troupes ennemies. Et quels massacres ! Le dictionnaire de la diplomatie, publié vers 1930, donnait le détail et le total des tués sur les champs de batailles dans les guerres du XIXème siècle. Il atteignait les 50 millions de morts, mais cela n’émouvait pas les historiens officiels. L’État a si bien domestiqué les peuples, que ceux-ci peuvent considérer ces chiffres sans s’indigner […]

[…] Il est parfaitement possible d’envisager une société sans état, si l’on tient compte de ce qui assure les activités nécessaires à la vie de tous, et l’agencement, la concertation de ces activités. Cela implique l’équilibre entre de vastes organisations ou secteurs d’activités industrielles et agraires, entre zones de production répartissant géographiquement les activités selon ce que détermineraient la nature et les besoins de la société et des peuples la composant…

Dans cette société, la parasitisme centro-étatique ou politico-administratif qui semble inspirer les architectes et les constructeurs d’aujourd’hui n’aurait pas sa place, car l’humanité doit renaître et vivre selon les besoins qui lui sont propres, vivre enfin grâce à la participation créatrice du plus grand nombre.

Les impératifs de la vie doivent unir les humains en de vastes ensembles fraternels dans le temps et l’espace, tout en évitant que l’effort collectif fasse surgir de nouveaux cadres où l’être humain serait mécanisé dans de vastes “armées du travail” comme recommande le Manifeste du Parti Communiste. Il faut savoir donner aux organismes un contenu et un sens humanistes, la nécessaire liberté de fonctionnement qui empêcheraient de nouvelles formes d’autoritarisme d’étrangler la libre initiative.

On peut très bien concevoir des organismes de libre entente, la cohésion indispensable entre les races et les continents, grâce aux moyens d’information dont l’humanité dispose de nos jours, car il faut que les techniques nouvelles soient employées dans ces grands buts de libération et d’intégration qui rendraient les familles humaines solidaires, sans quoi et ne l’oublions jamais, elles ne seraient que des instruments d’asservissement aux mains de nouveaux et habiles dominateurs.

On criera, comme on a généralement crié avant toute réalisation politique et sociale, au rêve et à l’utopie. Mais ce que nous préconisons maintenant n’est pas plus impossible que ne le fut la disparition de la société basée sur le servage. Et on nous demande dans les détails comment fonctionnerait une société non basée sur le salariat, nous répondrons que ceux qui ont renversé l’absolutisme royal ne se préoccupaient pas de la façon dont, dans la société constitutionnaliste, fonctionneraient tous les rouages de l’état qui succéderaient à celui qu’ils attaquaient. Il existe même comparativement, plus de facteurs pouvant servir à la construction d’une société nouvelle, qu’il n’en existait dans la société ancienne. L’importance du mouvement coopératif mondial en est une preuve. Selon l’alliance coopérative internationale, on compte aujourd’hui dans le monde environ trois cents millions de coopérateurs qui n’ont pas besoin de l’attrait du profit.

 

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Gaston Leval: (1895-1978) pseudonyme de Pierre Robert Piller, est un théoricien et militant anarcho-syndicaliste, également historien de la révolution espagnole.

Fils de communard, il se réfugie en Espagne pour échapper à la conscription en 1915. Il entre dans le mouvement anarcho-syndicaliste avec la CNT. En 1921, il est nommé par la Fédération des groupes anarchistes de Barcelone délégué-adjoint de la C.N.T. pour assister et prendre part, à Moscou, au Congrès constitutif de la IIIe Internationale des syndicats rouges. En 1924, il quitte l’Espagne pour l’Argentine où il sera journaliste, puis professeur de français. Il publie alors ses premiers livres. Il revient en Espagne quelques mois après le début de la guerre civile. Il rejoint la France en 1938 après avoir participé aux expériences agraires des collectivités libertaires ; il est alors condamné à quatre ans et demi de prison militaire pour insoumission en 1914-1918. Il parvient à s’échapper de la Centrale de Clairvaux, en août 1940, après deux années d’incarcération.

Il participe en décembre 1953 à la reconstitution de la Fédération anarchiste. Il fonde Les Cahiers du socialisme libertaire dont le premier numéro paraît en octobre 1955.

(Source Wikipedia)