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Révolution sociale: Analyse sur les collectifs dans l’Espagne révolutionnaire et anarchiste des années 1930 (Gaston Leval)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, écologie & climat, économie, crise mondiale, démocratie participative, documentaire, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 20 septembre 2017 by Résistance 71

« L’anarcho-communisme est l’organisation de la société sans État et sans relations capitalistes à la propriété. Il ne sera pas nécessaire d’inventer des formes artificielles d’organisation sociale pour établir le communisme anarchiste. La nouvelle société émergera « de la coquille de l’ancienne ». Les éléments de la société future sont déjà plantés dans leur ordre existentiel. Ce sont les syndicats et les communes libres, qui sont des institutions anciennes, profondément ancrées de manière populaire et non-étatiste ; spontanément organisées, incluant les villes et les villages à la fois en zone urbaine et en zone rurale. La commune libre est aussi le parfait outil pour gérer les problèmes socio-économiques dans les communautés anarchistes rurales. Au sein des communes libres, se trouve un espace pour les associations libres d’artisans, de cultivateurs, d’éleveurs et autres groupes voulant demeurer indépendants ou former leur propre association… »
~ Isaac Puente ~

A voir: « Histoire de l’anarchie » (documentaire)

A lire (Gustav Landauer): Appel au Socialisme (PDF)

 

Principes et enseignements dans les collectivisations de l’Espagne libertaire

Gastton Leval (1963)

1. Le principe juridique des collectivités était entièrement  » nouveau  » Ce n’était ni le syndicat ni la mairie au sens traditionnel du mot et non plus la commune du Moyen-âge. Toutefois, elles étaient plus proches de l’esprit communal que de l’esprit syndical. Les collectivités auraient pu souvent s’appeler  » communauté « , comme c’est le cas pour celle de Binefar et constituaient vraiment un tout dans lequel les groupes professionnels et corporatifs, les services publics, les échanges, les fonctions municipales, restaient subordonnées, dépendant de l’ensemble, tout en jouissant de l’autonomie dans leurs structure, dans leur fonctionnement interne, dans l’application de leurs buts particuliers.

2. Malgré leur détermination, les collectivités étaient pratiquement des organisations libertaires communistes, qui appliquaient la règle  » de chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoin « , soit par la quantité de ressources matérielles assurées à chacun là où l’argent était aboli, soit au moyen du salaire familial là où l’argent a été maintenu. La méthode technique différait, mais le principe moral et les résultats pratiques étaient les mêmes. Cette pratique était en effet sans exception dans les collectivités agraires ; peu fréquente au contraire dans les collectivisations et socialisations industrielles, la vie de la ville étant plus complexe et le sentiment de sociabilité moins profond.

3. La solidarité portée à un degré extrême était la règle générale des collectivités agraires. Non seulement le droit de tous à la vie était assuré, mais dans les fédérations mères s’établissaient toujours plus le principe de l’appui mutuel avec le fonds commun dont jouissaient les villages moins favorisés par la nature. A Castellon, on établit dans ce but la Caisse de compensation. Dans le domaine industriel, cette pratique semble avoir commencé à Hospitalet, dans les Chemins-de-fer catalans et plus tard elle fut appliquée à Alcoy. Elle aurait été plus générale si l’arbitrage avec les autres partis n’avait pas empêché de socialiser ouvertement dès les premiers jours.

4. Une conquête d’une énorme importance a été le droit de la femme à la vie, quelques fussent ses fonctions sociales. Dans la moitié des collectivités agraires, le salaire qui lui était attribué était inférieur à celui de l’homme, dans l’autre moitié équivalent; la différence s’expliquait en tenant compte que la femme célibataire vit rarement seule.

5. De même les enfants ont vu leur droit reconnu spontanément: non comme une aumône accordée par l’Etat, mais bien comme l’exercice d’un droit que nul ne pensait à nier. En même temps, les écoles leur ont été ouvertes jusqu’à l4 ou l5 ans: seule façon d’éviter que les parents ne les envoient travailler avant l’âge, et pour rendre l’instruction réellement générale.

6. Dans toutes les collectivités agraires d’Aragon, de Catalogne, du Levant, de Castille, d’Andalousie et d’Estrémadure, il y a eu pour règle spontanée de constituer des groupes de travailleurs presque toujours fixés dans des zones précises et qui se partageaient les cultures ou les terres. Egalement spontanée a été la réunion des délégués élus par ces groupes avec le délégué local de l’agriculture dans le but d’orienter le travail général.

7. En plus de ces réunions et d’autres analogues des groupes spécialisés, des réunions de la collectivité avaient lieu sous forme spontanée également (assemblées hebdomadaires, bi-mensuelles ou mensuelles). On s’y prononçait sur l’activité des conseillers nommés par elles, sur les cas spéciaux et les difficultés imprévus. Tous les habitants, hommes et femmes et qu’ils fussent ou non producteurs de biens de consommation, intervenaient et déterminaient les accords pris. Souvent même les  » individualistes  » pouvaient se prononcer et voter.

8. Dans la collectivisation de la terre, les modifications les plus importantes ont été : l’augmentation du machinisme et de l’irrigation, l’extension de la polyculture, la plantation d’arbres de toutes espèces. Dans l’élevage des bestiaux : la sélection et la multiplication des espèces, leur adaptation aux conditions du milieu, du climat, de l’alimentation, etc., et la construction sur une vaste échelle d’étables, de porcheries et de bergeries collectives.

9. On étendait continuellement l’harmonie dans la production et la coordination des échanges, de même que l’unité dans le système de répartition. L’unification communale se complétait avec l’unification régionale, d’où la Fédération nationale était élue. A la base, la  » commune  » organisait l’échange. Exceptionnellement la commune isolée la pratiquait, mais sur autorisation de la fédération qui prenait note des échanges et pouvait les interrompre s’ils causaient un préjudice à l’économie générale. Cela arriva pour une collectivité isolée de Castille, qui ne vendait pas le blé pour son compte mais envoyait le client à l’office du blé à Madrid. En Aragon, la Fédération des collectivités, fondée en janvier l937, et dont la résidence centrale se trouvait à Caspe, commença à coordonner les échanges entre toutes les communes de la région, ainsi qu’à appliquer l’appui mutuel. La tendance à l’unité s’était faite plus claire avec l’adoption d’une carte de  » producteur  » unique, et d’une carte de  » consommateur  » également unique, qui impliquait la suppression de toutes les monnaies, locales ou non, suivant la résolution prise au congrès constitutif de février l937. La coordination des échanges avec les autres régions et de la vente à l’extérieur s’améliorait toujours davantage. Dans le cas de bénéfices dus aux différences de change, ou à l’obtention de prix supérieurs aux prix de base déjà excédentaires, la Fédération régionale les employait pour aider les collectivités les plus pauvres. La solidarité dépassait le circuit communal.

10. La concentration industrielle tendait à se généraliser dans toutes les villes. Les petites usines, les ateliers anti-économiques disparurent. Le travail se rationalisa avec un objectif et une forme hautement sociale aussi bien dans les industries d’Alcoy que dans celles d’Hospitalet, dans les transports urbains de Barcelone que dans les collectivités d’Aragon.

11. La socialisation commençait souvent avec la répartition (à Sagorbe, Granollers, et différents villages d’Aragon). Dans certains cas, nos camarades arrachèrent à la municipalité des réformes immédiates (municipalisation des loyers, de la médecine à Elda, Benicarlo, Castellon, Alcaniz, Caspe, etc.)

l2. L’enseignement progressa avec une rapidité jusqu’alors inconnue. L’immense majorité des collectivités et des municipalités plus ou moins socialisées a construit une ou plusieurs écoles. Chacune des collectivités de la Fédération du Levant avait son école au début de l938.

13. Le nombre de collectivités augmentait continuellement. Le mouvement, né avec plus d’élan en Aragon, avait gagné dans les campagnes une partie de la Catalogne, prenant un élan extraordinaire, surtout dans le Levant, et ensuite en Castille, dont les réalisations ont été, selon des témoins responsables, peut-être supérieures à celles du Levant et de l’Aragon. L’Estrémadure et la partie de l’Andalousie que les fascistes tardèrent à conquérir -spécialement la province de Jaen- ont eux aussi leurs collectivités. Chaque région ayant les caractéristiques propres à son agriculture et à son organisation locale.

14. Dans nos enquêtes, j’ai rencontré seulement deux insuccès : celui de Boltana et celui d’Ainsa, au nord de l’Aragon. Le développement du mouvement et les adhésions qu’il recevait peut s’exprimer par ces faits : en février l937 la région d’Angues avait 36 collectivités. Elle en avait 57 en juin de la même année. Nous manquons de chiffres exacts sur le nombre de collectivités créés dans toutes l’Espagne. Me basant sur les statistiques incomplètes du congrès de février en Aragon et sur les notes recueillies durant mon séjour prolongé dans cette région, je peux affirmer qu’il y en avait au moins 400. Celles du Levant étaient de 500 en l938. Nous devons y ajouter celles des autres régions.

15. Les collectivités se sont complétées en certains lieux avec d’autres formes de socialisations. Le commerce se socialisa après mon passage à Caragente. Alcoy vit surgir une coopérative de consomation syndicale de production. D’autres collectivités s’agrandirent : Tomarite, Alcolea, Rubielas de Mora, Clanda, Pina, etc.

l6. Les collectivités n’ont pas été l’œuvre exclusive du mouvement libertaire. Bien qu’elles appliquèrent des principes juridiques nettement anarchistes, elles étaient souvent la création spontanée de personnes éloignées de ce mouvement. La plus grande partie des collectivités de Castille et d’Estrémadure ont été l’œuvre de paysans catholiques et socialistes, inspirés ou non par la propagande de militants anarchistes, isolés. Malgré l’opposition officielle de leur organisation, beaucoup de membres de l’U.G.T. (Union générale des travailleurs) sont entrés dans les collectivités ou les ont organisées et aussi des républicains sincèrement désireux de réaliser la liberté et la justice.

17. Les petits propriétaires étaient respectés. Les cartes de consommateurs faites aussi pour eux, le compte courant qui leur était ouvert, les résolutions prises à leur égard l’attestent. On les empêchait seulement d’avoir plus de terres qu’ils n’en pouvaient cultiver, et d’exercer le commerce individuel. L’adhésion aux collectivités était volontaire ; les  » individualistes  » y adhéraient seulement quand ils étaient persuadés des résultats meilleurs du travail en commun.

18. Les principaux obstacles aux collectivités furent : · La coexistence de couches conservatrices, des partis et des organisations qui les représentaient: républicains de toutes tendances, socialistes de droite et de gauche (Largo Caballero et Prieto), communistes staliniens, souvent poumistes. (Avant d’être expulsé par le gouvernement de la Généralité, le P.O.U.M. ne fut pas réellement un parti révolutionnaire. Il le devint quand il se trouva contraint à l’opposition. En juin l937, un manifeste distribué par la section aragonaise du P.O.U.M. attaquait les collectivités.) L’U.G.T. constituait l’instrument principal utilisé par ces différents politiciens. · l’opposition de certains petits propriétaires (paysans, catalans et pyrénéens). · la crainte manifestée même par quelques membres des collectivités que, la guerre terminée, le gouvernement ne détruise ces organisations. Cette peur fit hésiter même beaucoup de ceux qui n’étaient pas réellement réactionnaires et des petits propriétaires qui, sans cela, se seraient décidés à adhérer aux collectivités. · la lutte active contre les collectivités, qui n’était pas l’action évidemment destructrice des troupes de Franco là où elles arrivaient. Cette lutte contre les collectivités a été conduite à main armée en Castille par les troupes communistes. Dans la région de Valence, il y eut même de vrais combats dans lesquels intervinrent les chars d’assaut. Dans la province de Huesca, la brigade Karl-Marx a persécuté les collectivités. La brigade Macia-Companys a fait de même dans la province de Teruel (mais les deux ont fui toujours le combat contre les fascistes). La première a toujours été inactive pendant que nos troupes luttaient pour prendre Huesca ou d’autres positions importantes. Les troupes marxistes se réservaient pour l’arrière-garde. La seconde abandonna sans lutte Vinel del Rio et d’autres communes de la région carbonifère de Utrillas. Les soldats qui s’enfuirent en chemise devant une petite attaque que d’autres forces continrent sans difficultés furent ensuite des combattants intrépides contre les paysans désarmés des collectivités.

19. Dans l’œuvre de création, de transformation et de socialisation qui a été réalisée, le paysan a montré une conscience sociale très supérieure à celle de l’ouvrier des villes. 

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Résistance politique: Sortir de l’impasse étatique en suivant « l’idéal » ~ 2ème partie ~ (Gaston Leval)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, colonialisme, guerres imperialistes, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , on 25 mars 2016 by Résistance 71

« Les anarchistes espagnols [de 1936-39] virent le parti marxiste comme une autre forme d’étatisme, une hiérarchie qui, si elle réussissait à « s’emparer du pouvoir », préserverait le pouvoir d’un être humain sur un autre, l’autorité du leader, du chef sur ceux qui sont menés. La parti marxiste à leurs yeux, était la réflexion du miroir de la société, de cette même société à laquelle ils s’opposaient, une invasion du camp de la révolution sociale par des méthodes, valeurs et structures bourgeoises. »
~ Murray Bookchin, « Les anarchistes espagnols, années héroïques: 1868-1936 », 1998 ~

 

L’idéal (1)

Gaston Leval

Extrait de “L’Espagne libertaire 1936-39” (1983)

1ère partie
2ème partie

Visiblement, les problèmes ont continué d’être étudiés dans l’ordre théorique, ce qui n’empêcha pas le mouvement d’atteindre une puissance matérielle surprenante. A cette époque, les « grèves sauvages » se produisent dans les campagnes, particulièrement du Levant et d’Andalousie. Selon les régions et les provinces où les gouverneurs, délégués et représentants du pouvoir central ont le droit de suspendre les garanties constitutionnelles, de fermer les locaux, d’arrêter et de déporter administrativement qui bon leur semble, où la police torture, ou le chômage sévit, où les « agitateurs » et leur famille sont réduits à une telle misère qu’une paire d’espadrilles est souvent un luxe, des journaux propageant l’idéal apparaissent, publiquement ou clandestinement.

Qui en saura jamais le nombre ? Prenons un exemple. Dans la seule petite ville de La Corogne, située sur la côte au nord du Portugal, dont, de 1874 à 1923, le nombre d’habitants passa de 30 000 à 60 000, on compte 4 hebdomadaires successifs, communistes libertaires ou anarchistes, et naturellement aussi syndicalistes : La Bandera Roja, La Emancipación, El Corsario, La Lucha Obrera. Plus tard, après une période prolongée de répression, on en comptera cinq autres : Germinal, La Emancipación, La Voz del Obrero, Tierra et Solidaridad Obrera (l’auteur a collaboré aux deux derniers).

Il serait impossible, à moins de disposer des archives du ministère de l’Intérieur, d’énumérer toutes les publications parues de 1870 à 1936. Mais citons les chiffres que nous connaissons de cette dernière année – dont probablement la liste ne sera pas exhaustive : 2 quotidiens : Solidaridad Obrera, organe de la C.N.T. qui paraît à Barcelone et tire de 40 000 à 50 000 exemplaires; et C.N.T., organe madrilène de la même organisation, qui tire en moyenne à 30 000 exemplaires. Parmi les périodiques – une dizaine en tout – le vétéran barcelonais de la presse anarchiste espagnole Tierra y Libertad, qui tire, à Barcelone, 20 000 exemplaires ; Vida Obrera paraît à Gijon (Asturies) ; El Productor paraît à Séville ; Cultura y Accion paraît à Saragosse ; comptons encore Acracia, dont nous avons oublié le lieu de parution.

Ce n’est pas tout. Il faut ajouter les revues. Voici Tiempos Nuevos, qui paraît à Barcelone et tire à 15 000 exemplaires ; La Revista Blanca, au tirage minimum de 5 000, publiée aussi en Catalogne ; Esfuerzo, encore à Barcelone, même tirage ; Orto, même tirage aussi, mais localisé à Madrid, et surtout Estudios, publiée à Valence, et dont le tirage moyen est de 65 000 exemplaires, mais qui tire jusqu’à 75 000.

Dans toute cette presse, les mêmes buts sont continuellement formulés. Tandis que dans d’autres pays, et durant les époques de lutte l’accent n’a été mis que sur la critique, la seule revendication immédiate, la dénonciation des maux de la société, l’imprécation souvent, les idées directrices et constructives sont ici continuellement rappelées. Même dans une période de clandestinité, un journal comme El Municipio Libre, qui paraissait à Malaga, publiait cette synthèse en mai ou juin 1880 :

« Nous voulons la constitution de communes libres, indépendantes de tout lien centralisateur, sans autre union que celle résultant de pactes fédéraux librement acceptés et toujours révocables par les communes contractantes.

« L’appropriation par les communes du sol, des instruments de travail concédés à titre d’usufruit aux Collectivités agricoles et industrielles.

« La reconnaissance des droits sociaux aux seuls individus des deux sexes qui contribuent à la production.

« L’enseignement intégral, et l’application à l’éducation des enfants de tous les moyens de développement moral et physique.

« Un régime municipal garantissant les droits de l’individu dans toute leur plénitude.

« L’organisation du travail permettant à chaque travailleur de bénéficier du produit intégral de son travail.

« Des avances faites à toutes les activités qui permettront à l’humanité de profiter de toutes les inventions et de tous les progrès, fruits du génie de l’homme ».

Certes, quelques objections de détail peuvent être faites quant aux conceptions d’organisation économique, à condition que l’on se situe à l’époque, que l’on tienne compte, par exemple, des structures économiques de l’Andalousie et d’autres régions. Mais l’important, ce sont les grandes lignes, l’esprit constructeur toujours présent, et qui fait que les erreurs d’anticipation seront, le moment venu vite corrigées (10). Et retenons ce retour incessant à « l’enseignement intégral ». On a pu écrire, avec raison, que Joaquin Costa, le grand leader sociologue républicain, autodidacte de génie, qui lutta tant pour élever le niveau culturel du peuple espagnol, et fit de l’instruction publique une des idées-force de son combat, avait été devancé par ces ouvriers et ces paysans libertaires dont la vie matérielle était si terne et l’âme si lumineuse.

La période de clandestinité commencée en 1872-1873 passe, et après neuf ans pendant lesquels d’innombrables combats ont été livrés, l’organisation syndicale à nouveau nationalement articulée tient un congrès à Barcelone. A la fin des travaux, un Manifeste est adressé au peuple espagnol. Emphase à part, le même Idéal est rappelé avec la même ténacité :

« Nous, les travailleurs, qui sommes les vrais artisans de la société, sa force créatrice et vitale, qui par nos efforts matériels et intellectuels (11) bâtissons les villes et les villages ; qui travaillons la terre et extrayons de ses entrailles les produits les plus précieux ; qui construisons les navires qui sillonnent les mers pour transporter les richesses que nous produisons ; qui construisons les chemins de fer qui unissent les régions les plus éloignées ; qui installons au fond des océans les câbles grâce auxquels le Vieux Monde peut aujourd’hui communiquer avec le Nouveau ; qui perçons les montagnes, construisons les aqueducs et creusons les canaux ; nous qui prenons part, de nos mains rudes, à tout ce qui est produit par l’humanité… par l’effet d’une contradiction terrible nous ne profitons pas de ces richesses. Pourquoi ? Parce que la domination du capital et de la bourgeoisie fait de notre sueur une marchandise que l’on estime au taux du salaire, qui porte le sceau de l’esclavage et est la source d’où découlent tous les maux qui nous oppressent. »

Une fois de plus on voit comment le problème des classes sociales est nettement posé. Voici maintenant, et à nouveau, l’énonciation des méthodes de lutte et du but à atteindre :

« Notre organisation, purement économique, se sépare de tous les partis politiques, bourgeois et ouvriers ; elle leur est opposée parce que tous ces partis s’organisent pour la conquête du pouvoir politique, tandis que nous nous organisons pour détruire tous les Etats politiques actuellement existants et les remplacer par une LIBRE FEDERATION DE LIBRES ASSOCIATIONS DE TRAVAILLEURS LIBRES. »

Un nouveau commentaire s’impose. Ce paragraphe vise nettement le marxisme international, et naturellement Marx, qui avait entraîné ses partisans sur le chemin du parlementarisme et de l’Etat, en faisant voter, au congrès de La Haye (septembre 1872) une résolution déclarant que « la conquête du pouvoir politique est le premier devoir du prolétariat ». La polémique publique entre les deux écoles du socialisme commençait en Espagne. Elle n’a fait, depuis, que s’étendre et s’accentuer.

Puis le Manifeste insiste sur l’internationalisme, l’universalité des buts poursuivis et la vision d’avenir :

« Le problème social n’est pas seulement national, il intéresse les prolétaires des deux mondes, car l’accaparement des matières premières, l’introduction des machines, la division du travail, la concentration des capitaux, les opérations de banques et les spéculations financières, le développement des moyens de communication sont autant de forces économiques qui ont favorisé l’avènement complet de la bourgeoisie et de domination exclusive sur les intérêts sociaux. »

Le lecteur quelque peu informé constate que les rédacteurs de ce document avaient lu Proudhon, particulièrement Qu’est-ce que la Propriété ? et les Contradictions économiques. Mais il constate aussi que ces ouvriers dont certains – Ricardo Mella, Anselmo Lorenzo, Rafael Farga, Pellicer, Federico Urales – s’étaient élevés à la hauteur de sociologues (12) analysant la structure du capitalisme et son développement avec une connaissance dont la profondeur surprend.

Ces progrès, ces développements repris en toute occasion favorable furent plusieurs fois signalés par Pierre Kropotkine qui dans le journal Le Révolté, qu’il avait fondé et était le seul journal anarchiste de langue française alors existant, écrivait (éditorial du 12 novembre 1881) que le mouvement ouvrier reprenait « avec une force nouvelle en Europe ». Puis, se référant à l’Espagne :

« Mais c’est surtout en Espagne qu’il prend en ce moment un développement sérieux. Après avoir couvé pendant huit ans, comme le feu sous la cendre, il vient de se manifester ouvertement par le dernier congrès de Barcelone auquel 140 organisations ouvrières se sont fait représenter par 16 délégués. Non pas des sections de 7 ou 8 membres que le hasard a réunis dans un quartier, mais des sections d’ouvriers du même métier, dont les membres se connaissent parfaitement et se voient chaque jour, qui sont animés des mêmes espérances, et qui ont pour ennemi commun le patron. et un but commun – celui de s’affranchir du joug du capital ; bref, une vraie organisation.

« Nous parcourons les numéros de La Revista Social, journal fait par les ouvriers eux-mêmes, et chacun nous apprend la création de nouvelles sections de métiers, soit l’adhésion de groupes existants, soit la fédération de groupes jadis isolés. En lisant le bulletin du mouvement espagnol nous nous sentons transportés vers les meilleurs temps de l’Internationale avec seulement cette différence : plus de netteté dans les aspirations, une conception plus claire de la lutte qu’il faut soutenir, et un tempérament plus révolutionnaire dans la grande masse du groupement.

« Une comparaison vient immédiatement sous la plume : la comparaison du mouvement qui s’opère en Espagne avec celui qui s’opère en France, toute à l’avantage de l’Espagne, toute au désavantage de la France. »

Après quelques autres considérations, Kropotkine insiste sur la différence entre les deux pays :

« Fidèles aux traditions anarchistes de l’Internationale, ces hommes intelligents, actifs, remuants ne vont pas faire bande à part pour poursuivre leur petit but ; ils restent dans la classe ouvrière, ils luttent avec elle, pour elle. Ils apportent leur énergie à l’organisation ouvrière et travaillent à constituer une force qui écrasera le capital au jour de la révolution : le corps de métier révolutionnaire. Sections de métiers, fédération de tous les métiers de la localité, de la région, et groupes de combat indépendants de tous les métiers, mais socialistes avant tout (13). Voilà comment ils constituent les cadres de l’armée révolutionnaire…

« …. Nous ne saurons trop recommander aux ouvriers français de reprendre, comme leurs frères espagnols, les traditions de l’Internationale, de s’organiser en dehors de tout parti politique en inscrivant sur leur drapeau la solidarité dans la lutte contre le capital. »

Qu’il nous soit permis de commenter ce commentaire. Nous constatons d’abord qu’il a fallu, à cette époque, qu’un Russe publie le seul journal anarchiste existant en France, les anarchistes français n’étant ni assez nombreux, ni assez capables d’initiatives pour le faire eux-mêmes ; tandis qu’en Espagne… Cette différence est lourde de signification.

Ensuite, il ne pouvait être question, pour les ouvriers français, de revenir aux traditions de la Première Internationale, pour la simple raison que celle-ci n’avait jamais existé en France comme mouvement organisé, et que les quelques sections locales qui purent se constituer furent persécutées avec acharnement, tandis qu’en Espagne le mouvement disposa de quelques années pour prendre conscience de lui-même et apprendre à s’organiser.

Puis il manquait un Bakounine. Malgré toutes ses qualités, Kropotkine ne pouvait exercer cette influence, cette fascination qui caractérisaient le grand lutteur, qui fut aussi un grand penseur et grand organisateur. Il n’avait pas ce don de séduction, de compréhension humaine directe, qui faisait qu’un paysan ou un manœuvre se sentait de plain-pied en parlant avec celui qui, parce que et quoiqu’il était héréditairement un « barine », comprenait l’homme du peuple et savait se placer à son niveau.

Tout cela nous explique pourquoi, bien qu’il fût partisan de l’activité et de l’organisation ouvrières, Kropotkine ne put exercer sur ses camarades une influence comparable à celle de Bakounine. De plus, à cette époque le mouvement italien était, par l’impatience et la maladresse de ses personnalités les plus éminentes, presque réduit à l’état squelettique ; et la Fédération du Jura se trouvait dans une situation identique.

Cela nous explique aussi pourquoi le mouvement anarchiste français se constitua sur la base de groupes « de 7 ou 8 membres que le hasard a réunis dans un quartier », poursuivant « leurs petits buts » et délaissant les grandes tâches de la transformation sociale.

Kropotkine revint, au mois de juin de l’année suivante, sur l’exemple espagnol. Effort inutile. Il fallut l’activité terroriste et désastreuse de l’époque dite « héroïque », et une certaine désagrégation intérieure à conséquences de déviations diverses, pour qu’une partie des anarchistes se décide, vers 1895 et les années suivantes, à entrer dans les syndicats où ils apportèrent non seulement la pratique de la violence, comme l’écrivait Georges Sorel, mais un corps de doctrine dont les éléments principaux furent repris par l’école, maintenant si réduite, du syndicalisme révolutionnaire.

Revenons en Espagne. Des années ont passé, nous sommes en 1887 ; un congrès vient d’être célébré, qui lance un Manifeste publié dans le journal El Productor (14). Nous y lisons :

« Nous proclamons l’acratie (15) (pas de gouvernement) et nous aspirons à un régime économico-social dans lequel, par l’accord des intérêts et la réciprocité des droits et des devoirs tous seront libres, tous contribueront à la production et jouiront du plus grand bonheur possible, qui consiste en ce que les produits consommés soient le fruit du travail de chacun, sans exploitation, et par conséquent sans les malédictions d’aucun exploité.

« La terre ne doit pas avoir de maître, pas plus que l’air et la lumière, les richesses du sous-sol, les forêts et tout ce qui n’est pas le fruit du travail des hommes.

« La science ne peut pas avoir de maître, pas plus que les moyens de production, conséquences et applications des connaissances scientifiques.

« La Terre, la Science, les machines de la grande industrie n’ont pas été créées par leurs détenteurs, mais elles se créent soit par des causes indépendantes de la volonté de l’homme, soit par le travail continu de tous les hommes…

« L’unité sociale est essentiellement le producteur… Le premier groupe social est le groupe de producteurs d’une même branche de travail. Le contrat fondamental se conclut entre le producteur et le groupe respectif de producteurs de la même branche.

« Les groupes de producteurs d’une même localité établissent un contrat par lequel ils constituent une entité facilitant l’échange, le crédit, l’instruction, l’hygiène et la police locale et ils concluent des contrats avec les autres localités pour le crédit et pour l’échange dans une sphère plus vaste, tels les communications, les services publics généraux et réciproques…

« La terre, les mines, les usines, les voies ferrées, et, en général, tous les moyens de production, de transport et d’échange sont concédés en usufruit aux collectivités de travailleurs. Le but final de la révolution est :

  • « La dissolution de l’Etat.
  • « L’expropriation des détenteurs du patrimoine universel.
  • « L’organisation de la société sur la base du travail de ceux qui peuvent produire; la distribution rationnelle des produits du travail; l’assistance de ceux qui ne sont pas encore aptes au travail ou qui ont cessé de l’être ; l’éducation physique et scientifique – intégrale – des futurs producteurs…

« Pour ces raisons, le congrès, qui considère la Fédération régionale espagnole comme un groupement libre dans lequel les travailleurs peuvent résoudre tous les cas particuliers par l’initiative commune lorsqu’une action unanime est nécessaire, reconnaît la liberté des individus et des collectivités pour qu’ils puissent se développer selon les conditions spéciales qui règlent la vie de chacun… »

De telles déclarations, de tels programmes où s’ajoutent souvent des conceptions ou des initiatives complémentaires montrent que les préoccupations constructives demeurent toujours au premier plan. Et sous ces préoccupations il y a invariablement une base doctrinaire fondamentale. inspiratrice des plans et des projets. Dans ce dernier Manifeste, ce qui demeure c’est la conception collectiviste proposée par Bakounine, et mitigée par la conception mutuelliste proudhonienne dont le trait caractéristique est la formule du contrat. Mais à la même époque il se produit une évolution importante, qui prouve que les cerveaux travaillent. Jusqu’à maintenant, suivant la doctrine collectiviste, et ainsi que nous l’avons vu à différentes reprises, chaque producteur devait jouir « du produit intégral de son travail ». Naturellement cette formule avait pour but de faire disparaître tout vestige d’exploitation de l’homme par l’homme ; mais un problème nouveau avait été posé par l’école communiste de l’anarchisme – et au fond, était posé implicitement dans les conceptions constructives de Bakounine : une partie importante des membres de la société, souvent la majorité n’était pas apte au travail, entendu comme apport producteur. La société était donc obligée de maintenir cette partie, et pour cela elle devait prélever, inévitablement, le nécessaire sur la part qui, selon le principe admis jusqu’alors, revenait aux producteurs. Ceux-ci ne pourraient donc pas « jouir du produit intégral de leur travail ». La formule qui s’imposait de plus en plus était celle du véritable communisme « à chacun selon ses besoins, de chacun selon ses forces », que Louis Blanc avait préconisée et que Proudhon attaquait en partie parce qu’elle était conçue sous la forme de communisme d’Etat, en partie aussi parce qu’il repoussait, instinctivement, et l’on pourrait presque dire viscéralement, ce qu’il appelait « la communauté ». Nous accédons maintenant à une morale de solidarité intégrale, qui sera pratiquée par les collectivités de 1936-1939.

Sous l’impulsion de Marx et Engels, qui ont envoyé Lafargue sur place afin de combattre les internationalistes espagnols qui ne se soumettent pas à leurs directives, une autre organisation syndicale, marxiste et réformiste est née (ses fondateurs, groupés à Madrid, étaient 7). Mais elle ne présente ni la force morale, que donnent les convictions philosophiques et sociales basées sur un large humanisme, ni les caractéristiques de volonté et d’activité historique nées de l’idéal incorporé à l’action. En Espagne l’anarchisme, disons plutôt le socialisme fédéraliste antiautoritaire a précédé le socialisme autoritaire et d’Etat, bénéficiant ainsi de l’avantage du temps. Mais par l’influence qu’il a exercée sur les esprits il a aussi mieux conquis les hommes ; car non seulement il refusait l’autorité extérieure à l’individu : il influençait la société par son œuvre culturelle répandue dans les masses. N’oublions pas qu’en 1882 La Revista social, dirigée par Luis de Oteiza tire à 20 000 exemplaires, et est probablement la plus lue d’Espagne. D’autre part, dans l’histoire de l’anarchisme international nous ne connaissons pas de manifestation culturelle comparable à celle du Secundo Certamen Socialista (16) et il n’est peut-être pas inutile de souligner, une fois de plus, avec quelle facilité les anarchistes espagnols se classent comme une école du socialisme. En France, un tel comportement aurait été jugé, et condamné comme une impardonnable hérésie…

On comprendra mieux l’importance atteinte par ce mouvement quand on saura qu’en 1903, à Madrid, Tierra y Libertad qui sera par la suite – nous l’avons dit – le périodique traditionnel de l’anarchisme espagnol, devint quotidien sous la direction d’Abelardo Saavedra (17).

*

Pendant la période suivante, on enregistre un certain flottement dans la pensée jusqu’alors si lucide et précise de l’anarchisme espagnol. Car malheureusement, l’anarchisme français, si en retrait sur Proudhon et Bakounine, exerçait sur lui une influence intellectuellement et spirituellement restrictive. Son intervention tardive dans le mouvement syndical n’entraînait qu’une partie des militants. L’habitude des petits groupes que déplorait Kropotkine s’était trop bien implantée. Certes, on parlait bien de faire la révolution, mais on entrevoyait celle-ci comme l’apothéose du Grand Soir, romantique à ce point que Jean Grave et Charles Malato durent polémiquer avec leurs propres camarades pour qui toute organisation était forcément autoritaire et attentait aux droits de l’individu. Puis, comme la révolution tardait à se produire, on s’occupa de choses secondaires. L’individualisme apparut, avec sa revendication stirnérienne plus ou moins bien interprétée du « moi » ; la révolte devint purement négative, quand elle ne déviait pas sur de nombreux dadas marginaux : végétarisme, crudivorisme, naturisme, esthétisme, exaltation nietzschéenne, etc.

La France jouissait en Espagne d’un prestige immense. C’est de France qu’avaient été introduites, ou réintroduites bien des idées nouvelles, dont celles du républicanisme, du socialisme et de l’anarchisme. Bientôt les déviations anarchistes françaises furent importées par un certain nombre d’anarchistes espagnols (18).

Ces nouveautés se confondaient avec celles d’un certain anarchisme communiste qui rejetait l’activité syndicale, et la large prévision organique de l’avenir des anarchistes d’Espagne. Mais d’une part l’intensité même du problème espagnol limita ces fantaisies. D’autre part, le sentiment social naturel et l’esprit de solidarité si fortement présents dans la nature de l’Espagnol étaient trop puissants pour qu’un tel mouvement pût sombrer dans ces mortelles inepties. Aussi, l’existence des groupes anarchistes n’empêcha-t-elle pas l’activité sociale, d’abord, syndicale ensuite, de fomenter cette dynamique presque mystique de l’histoire qui pousse aux grands rêves et aux grandes actions.

L’idéal demeure au fond de l’âme espagnole. Pour le militant moyen, il ne s’agit pas d’abstractions philosophiques, mais de justice sociale, de travail organisé solidairement, de fraternité active grâce à la jouissance égalitaire des biens et des services. Le dernier paysan anarchiste sait cela, en partie sans doute parce que son sort est si dur qu’il ne peut chevaucher des chimères quand il s’agit de la question sociale. Et le congrès du théâtre de la Comedia, célébré à Madrid en 1919 confirme ce qui a toujours été : le but de la C.N.T. est le communisme libertaire ; pour y atteindre on décide de transformer les syndicats traditionnels de métiers en syndicats d’industrie (19) afin de mieux assurer la gestion de l’économie nouvelle. Ce que ratifiera, après dix ans de dictature civile et militaire le congrès de Saragosse de 1931, qui marque un nouveau départ de notre organisation syndicale.

Disons-le nettement : la résolution de caractère constructif votée par les délégués dans une situation qu’on sentait pré-révolutionnaire fut inférieure à la plupart de celles qui avaient été votées dans les congrès précédents. Mais l’incessante répétition des buts et des moyens, la volonté d’activités constructives des syndicats, des fédérations locales, cantonales, régionales, nationales, de leur cohésion, l’idée d’activités communales, de l’instruction généralisée, de vastes ateliers remplaçant ceux, vétustes, où les artisans et les petits entrepreneurs étaient si mal récompensés de leur travail, tout cela était demeuré dans l’esprit des militants de base, chez tous ceux qui, jusqu’alors, s’étaient donnés corps et âme au triomphe de l’idéal. Et l’on est surpris de voir comment, bien que les textes en soient ignorés par la génération qui fit la révolution, les résolutions des congrès de 1870, 1871, 1872, 1882 et autres sont appliquées, souvent comme à la lettre, dans les Collectivités agraires et les réalisations syndicales industrielles de 1936-1939.

Rappelons, avant de terminer ce chapitre, que pendant les cinq années de république (de 1931 à 1936), de nombreux essais avaient été publiés, qui s’efforçaient de préparer les réalisations constructives de la révolution. Pour la première fois dans l’histoire de l’anarchisme mondial, successivement Diego A. de Santillan, Higinio Noja Ruiz, Gaston Leval traitaient ces problèmes non sous forme d’utopies et d’anticipations imaginaires, mais en se basant sur la réalité concrète de l’économie du pays, à la lumière des statistiques concernant la production industrielle et agraire, le problème des matières premières, de l’énergie, des échanges internationaux, des services publics, etc. D’autres études, moins documentées, dont celle du docteur Isaac Puente intitulée El Comunismo libertario et des essais de moindre importance parurent aussi. Et l’on traduisit du français cinq ou six livres d’économistes comme Cornelissen, de théoriciens militants syndicalistes révolutionnaires comme Pierre Besnard, de sociologues moins rigoureux comme Sébastien Faure. Tout cela, édité avec bien d’autres livres et de nombreuses brochures par au minimum trois organismes éditoriaux, contribua à préparer la masse des militants pour ses tâches futures.

L’idéal poursuivi par les anarchistes communistes espagnols fut donc celui que les plus hauts esprits de l’humanité ont poursuivi, propagé depuis Platon, et peut-être certains stoïciens, jusqu’à nos jours. La révolution espagnole a réalisé ce que demandaient les premiers chrétiens, ce pour quoi au XIVè siècle luttèrent les Jacques, en France, et les paysans anglais conduits par John Ball en Angleterre, ceux d’Allemagne, que Thomas Münzer mena deux siècles plus tard, les niveleurs anglais inspirés par Everald et Winstanley, les frères Moraves, disciples de Jean Huss ; ce qu’ont préconisé Thomas Morus dans l’Utopie, et François Bacon, et Campanella dans La Cité du Soleil, et le curé Jean Meslier dans son célèbre Testament, trop méconnu, et Morelli dans son Naufrage des îles flottantes, et Mably qui, comme Morelli, inspira les meilleurs esprits de la révolution américaine, et les « enragés »de la révolution française, dont Jacques Roux, le « curé rouge ». Et la légion de penseurs et de réformateurs du XIXe siècle et du premier tiers de celui-ci. Elle est, dans l’histoire du monde, le premier essai d’application du rêve poursuivi par ce qu’il y eut de meilleur dans l’humanité. Elle est parvenue à réaliser, intégralement dans bien des cas, le plus bel idéal qu’ait conçu l’esprit humain, et ce sera sa gloire éternelle.

 

Notes:

 

(1) Ce livre a été écrit à différents moments, différentes périodes et situations, conséquences de la vie agitée de l’auteur. Ce qui explique que certains chapitres soient écrits au passé, d’autres au présent. Il aurait été possible d’unifier au passé. Mais le présent donne une idée, une représentation plus forte, plus nette, et l’auteur, qui a éprouvé l’impression de revivre directement ce qu’il a décrit a cru préférable, et même utile, de transmettre cette impression aux lecteurs ; donc, de laisser en l’état les descriptions qui suivent.

(1bis) Non seulement les frères Reclus, mais des hommes comme James Guillaume, Jules Guesde, Benoît Malon, Ferdinand Buisson, Victor Dave, Alfred Naquet faisaient partie de l’Alliance.

(2) Expulsé de France par Guizot en 1847, il y revint quand se produisit la révolution de février 1848.

(3) Observons l’importance donnée dès le départ à l’instruction, et que l’on retrouvera jusqu’en 1936-1939.

(4) Souligné par moi.

(5) L’emploi du mot Etat a ici le sens de nation, comme on le verra par ce qui suit.

(6) Nous verrons plus loin que la formule du produit intégral de son travail à l’ouvrier fera place, par l’introduction du principe communiste, à une vision plus généreuse des choses.

(7) Phrase nettement bakouninienne.

(8) Non seulement le prétexte de l’expulsion était faux, mais Bakounine n’avait pas été prévenu de ce qui se tramait. Il était absent, et une partie des délégués qui votèrent dans le sens voulu par Marx étaient munis de faux mandats.

(9) Il s’agit de la structure politique de l’Etat, pour construire une autre structure comme on va le voir.

(10) Le fait s’est produit pendant la révolution ; certains libertaires en étaient restés à la formule de la commune libre, autarcique ; ils rectifièrent aisément.

(11) Notons ici que l’esprit prolétarien n’excluait pas un critère donnant aux travailleurs intellectuels une place dans le combat.

(12) L’ouvrier chapelier, Ricardo Mella, deviendra ingénieur des mines.

(13) Observons que le mot socialiste était encore employé par Kropotkine à cette époque.

(14) Vers cette époque, la rédaction de El Productor discutait avec celle des Temps Nouveaux, continuation du Révolté, sur l’utilité de l’activité au sein du mouvement ouvrier. Les Temps Nouveaux la niaient.

(15) Mot employé pour anarchie.

(16) Deuxième concours socialiste, appelé « concours » parce que des récompenses y furent données selon la valeur des travaux.

(17) Journaliste de talent, issu de la petite bourgeoisie et rallié au peuple, excellent orateur qui aurait pu faire carrière parmi les privilégiés, et qui, jusqu’à sa mort, fut un exemple de dévouement à la cause qu’il avait embrassée. Quand je le connus en 1917, il avait déjà été vingt-deux fois emprisonné.

(18) L’exil en France dans les périodes de répression ou de chômage prolongé qui faisait aller gagner son pain au-delà des Pyrénées, favorisa la prise de contact avec les nombreux groupuscules où les longs cheveux, les sandales et la cravate lavallière étaient les distinctifs généralisés de l’individualité supérieure de chacun.

(19) Malheureusement, sous l’influence de démagogues éloquents, le congrès repoussa la constitution de fédérations d’industries, si nécessaire. On ne la commença qu’en 1931, et ce retard se fit sentir pendant la révolution.

Education et résistance politiques: La démocratie communaliste égalitaire vue de l’intérieur… Espagne 1936 (Gaston Leval)

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La démocratie libertaire

Gaston Leval

Extrait de “L’Espagne libertaire 1936-39” (1983)

Il y a dans l’organisation mise sur pied par la révolution espagnole, et par le mouvement libertaire qui en a été la cheville ouvrière, structuration de la base au sommet, qui correspond au véritable fédéralisme et à la véritable démocratie. Il est vrai qu’au sommet, et même à un échelon ou à un autre, des déviations peuvent se produire ; que des individus autoritaires peuvent transformer, ou vouloir transformer, la délégation en pouvoir autoritaire intangible. Et nul ne peut affirmer que ce danger ne surgirait jamais. Mais la situation est toute différente de ce qu’elle est, ou serait dans un appareil d’Etat. Dans l’Etat que Marx, quand il voulait courtiser les communards échappés au massacre afin de les attirer à lui appelait une « superstructure parasitaire » de la société, les hommes installés aux commandes sont inaccessibles pour le peuple. Ils peuvent légiférer, décider, ordonner, choisir pour tous sans consulter ceux qui devront subir les conséquences de leurs décisions : ils sont les maîtres. La liberté qu’ils appliquent est leur liberté de faire les choses comme ils l’entendent, grâce à l’appareil de lois, de règlements et de répression dont ils disposent, et au bout duquel il y a les prisons, les bagnes, les camps de concentration et les exécutions. L’U.R.S.S. et les pays satellisés en sont d’écrasants témoignages.

Le système non étatique ne permet pas ces déviations parce que les comités de direction et de coordination, évidemment indispensables, ne sortent pas de l’organisation qui les a choisis ; ils restent en son sein, toujours contrôlables, à la portée des adhérents. Si tels ou tels individus contredisent par leurs actes les instructions reçues, les résolutions prises, il est possible de les rappeler à l’ordre, de les blâmer, de les destituer, de les remplacer. C’est seulement dans, et par cette pratique que « la majorité fait loi ».

Ce système avait été, depuis 1870, apporté par les libertaires d’Espagne, qui tenaient absolument, suivant en cela la pensée de Proudhon et de Bakounine, à ce que la masse des adhérents se prononce et décide au maximum sur les problèmes posés et la marche des activités.

Cela signifie-t-il qu’il n’existait pas de minorités, d’individualités exerçant une influence souvent décisive sur les assemblées, ou dans la vie quotidienne des Syndicats, des Collectivités, des fédérations ? L’affirmer serait mentir et ne tromperait personne. Comme partout, comme toujours, il y avait dans ces organismes des militants mieux préparés, les premiers sur la brèche, prêchant d’exemple, payant de leur personne, et qui, parce que poussés par l’esprit de dévouement et de sacrifice, connaissaient plus à fond les problèmes et trouvaient plus facilement les solutions. L’histoire de l’humanité contient, en bonne place, celle des minorités qui ont pris en charge le bonheur de leurs contemporains et le progrès de l’espèce. Mais la minorité libertaire assumait ce rôle selon le principe antiautoritaire, et en s’opposant à la domination de l’homme par l’homme.

Pour émanciper les peuples, il faut d’abord leur apprendre, les pousser à penser, et à vouloir. La minorité libertaire, nombreuse et ardente comme on l’a vu, s’efforçait donc d’apprendre aux masses à se passer de chefs et de maîtres, et pour cela les informait continuellement, les éduquait, les habituait à comprendre les problèmes les concernant directement ou indirectement, à chercher et à trouver les solutions adéquates. Les assemblées syndicales étaient donc l’expression et la pratique de la démocratie libertaire, démocratie n’ayant rien à voir avec la démocratie athénienne où les citoyens discouraient et disputaient à longueur de journée sur l’agora, où les factions, les rivalités de clans, d’ambitions, de personnages se heurtaient ; où, étant donné les inégalités sociales, le temps précieux était perdu en disputes interminables. Ici, un nouvel Aristophane n’aurait pas eu de raisons d’écrire l’équivalent des Nuées.

Normalement, ces réunions périodiques ne dépassaient pas quelques heures. On y traitait de sujets concrets, précis, de façon concrète et précise. Et tous ceux qui avaient quelque chose à dire pouvaient s’exprimer. Le Comité exposait les problèmes nouveaux surgis depuis la dernière assemblée, les résultats obtenus par l’application de telle ou telle résolution sur le volume de la production, l’augmentation ou la diminution de telle ou telle spécialité, les rapports avec les autres syndicats, les rendements selon les ateliers ou usines. Tout cela faisait l’objet d’exposés et de débats. Ensuite, l’assemblée nommait les commissions ; les membres de ces commissions discutaient entre eux des solutions à prendre ; s’il y avait désaccord, on établissait un rapport de majorité, un rapport de minorité.

Cela avait lieu dans tous les syndicats de toute l’Espagne, de tous les métiers et de toutes les industries, dans les assemblées qui, à Barcelone, réunissaient depuis la naissance de notre mouvement, des centaines ou des milliers, et des milliers de travailleurs, selon l’importance des organisations. De façon que la prise de conscience des devoirs, des responsabilités de chacun s’étendait de plus en plus, dans une mesure déterminante et décisive.

*

La pratique de cette démocratie s’étendait aussi aux régions agricoles. Nous avons vu comment, dès le début de la guerre civile doublée de la Révolution, la décision de nommer un Comité local de gestion des villages fut prise par les réunions générales des habitants des villages, comment les délégués aux différentes fonctions essentielles qui réclamaient une indispensable coordination des activités furent proposés et élus par toute la population rassemblée. Mais il convient d’ajouter et de souligner que dans tous les villages collectivisés, dans toutes les collectivités partielles de villages, dans les 400 collectivités d’Aragon, dans les 900 de la région levantine, dans les 300 de la région castillane (région du Centre. selon la dénomination adoptée) pour ne parler que des grandes formations qui embrassaient au moins 60 % de l’agriculture de l’Espagne « républicaine », la population était convoquée une fois par semaine, par quinzaine ou par mois, et mise, elle aussi, au courant de tout ce qui concernait l’existence générale.

L’auteur a assisté, en Aragon, à un certain nombre de ces assemblées où les exposés sur les différentes questions composant l’ordre du jour permettaient à la population de savoir, de comprendre, et de s’intégrer mentalement à la société, de co-participer à la direction des affaires publiques, aux responsabilités, si bien que les récriminations, les tensions qui se produisent toujours quand le pouvoir de décision est confié sans contestation possible à quelques individus, fussent-ils démocratiquement élus, ne se produisaient pas ici. Les assemblées étaient publiques, les objections, les propositions discutées publiquement, chacun pouvant, comme dans les assemblées syndicales, participer aux débats, critiquer, proposer, etc. La démocratie s’étendait à toute la vie sociale. Dans la plupart des cas, les individualistes mêmes pouvaient prendre part aux délibérations. Ils étaient écoutés comme les collectivistes.

Ce principe et cette pratique furent étendus aux débats des Conseils municipaux dans les petites villes, et même dans des villes d’une certaine importance – telles Villanueva y Geltru, Castellon de la Plana, Gérone Alicante ou Alcoy. Nous avons vu que, quand, à cause des exigences de la guerre, nos camarades étaient entrés dans ces conseils, et s’y trouvaient en minorité, ils n’en exerçaient pas moins, très souvent, une influence proportionnellement supérieure à leur nombre, en premier lieu parce qu’ils obtinrent des autres partis qui ne pouvaient s’y refuser, que les débats fussent publics. Ceux qui, parmi les gens du peuple, disposaient de temps libre ne se privèrent pas d’y assister. Et souvent on arracha à la majorité politicienne des réformes sociales immédiates (construction d’écoles, crèches, jardins d’enfants, secours décents aux vieillards) qui n’auraient pas été accordées si les débats avaient eu lieu à huis clos.

Tant à l’échelle individuelle qu’à l’échelle locale, ces différents aspects de la démocratie libertaire inauguraient, à notre avis, une civilisation nouvelle. Pour en donner une idée plus précise, et plus claire, nous allons voir le déroulement d’une assemblée villageoise, à Tamarite de Litera, dans la province de Huesca, assemblée à laquelle nous avons assisté -ainsi qu’à d’autres -, désireux que nous étions de recueillir des témoignages aussi vivants que possible pour l’avenir.

*

Le « pregonero » (crieur public) s’est présenté aux carrefours, sur la place ou dans les endroits les plus fréquentés du village. Il a soufflé trois fois dans la petite corne avec laquelle il s’annonce toujours, comme font en France les gardes champêtres avec leur tambour, puis d’une voix lente, de ténor léger qu’adoptent, je ne sais pourquoi, tous les « pregoneros » d’Aragon, il a lu, en hachant les mots et les phrases un peu au hasard, un papier sur lequel il était écrit que les membres de la Collectivité étaient invités par la Commission administrative à prendre part à l’assemblée générale qui aurait lieu le soir même, à 21 heures.

A 21 h 30, la salle du cinéma local est à moitié pleine. A 22 h, elle l’est complètement. Il y a là environ 600 personnes dont une centaine de femmes, de jeunes filles, et quelques enfants.

En attendant l’ouverture de la séance, tous parlent, sans cris, malgré le tempérament expansif des habitants de la région. Enfin, le secrétaire de la Collectivité monte, seul, à la tribune. Le silence s’établit, et le secrétaire propose immédiatement l’adoption des dispositions nécessaires :

– Nous devons, dit-il, nommer un bureau de séance.

Aussitôt, un des assistants demande la parole, « pour une question d’ordre ».

– Il y a dans la salle des individualistes. Ce sont des ennemis de la Collectivité. ils n’ont rien à faire ici, nous devons les expulser, déclare-t-il. De plus, il est indispensable que les femmes se taisent pendant la discussion, sinon il faudra les expulser, elles aussi.

Une partie du public semble d’accord avec la double proposition ; une autre doute, visiblement. Le secrétaire répond qu’à son avis les individualistes peuvent aussi assister et même prendre part aux débats. « Nous n’avons rien à cacher, et c’est en voyant comment nous agissons qu’ils finiront par se convaincre. » Quant aux femmes bavardes – ce sont des paysannes qui n’avaient jamais assisté à semblables débats, et qui ont, elles aussi, droit à la parole -, il est sûr qu’elles se tairont et qu’il ne sera pas nécessaire de recourir à des mesures si énergiques. L’ensemble des assistants approuvent. Les individualistes demeurent.

On nomme alors le bureau, composé par des camarades qui sont élus l’un après l’autre. Puis le président prend la parole. C’est, naturellement, un des militants les plus actifs et les plus au courant des problèmes qui figurent à l’ordre du jour. Il commence par exposer abondamment pourquoi la Commission a convoqué cette assemblée extraordinaire. Bien qu’intelligent, il n’est pas vraiment orateur, mais s’efforce de s’exprimer avec la plus grande clarté, et y parvient.

Première question : il faut remplacer quatre camarades de la Commission administrative, qui n’accomplissent pas bien leur tâche, non par mauvaise volonté, mais par manque de formation. D’autre part, il existe un certain mécontentement contre le délégué au ravitaillement. Il est très capable, mais il a mauvais caractère et des manières trop brusques, ce qui cause des frictions désagréables, particulièrement dans les rapports interrégionaux, mieux vaudra désormais qu’il s’occupe des échanges à distance, où les contacts individuels jouent très peu. Le délégué à l’industrie et au commerce pourrait se charger de la distribution à l’échelle locale, et des rapports qu’elle entraîne avec les membres de la Collectivité.

L’assemblée accepte sans discussion inutile le changement des membres de la Commission, qu’elle remplace un par un. Puis le délégué au ravitaillement local voit ses attributions limitées d’une part, et étendues de l’autre.

Autre question à l’ordre du jour : un groupe assez nombreux de membres de la Collectivité vient de s’en retirer pour revenir aux pratiques individualistes. Mais la Collectivité, qui a pris en main la production locale non agricole a en sa possession les fournils destinés à la fabrication du pain, et le groupe d’individualistes en réclame un.

Les visages sont sérieux, attentifs, tendus. Les femmes commentent sans élever la voix. Un collectiviste prend la parole :

– Nous devons leur prêter un fournil pour quinze jours ou un mois afin qu’ils aient le temps d’en construire un.

– Non, répond un autre, ils n’avaient qu’à rester avec nous. Puisqu’ils sont partis, qu’ils se débrouillent !

Un troisième déclare qu’il y a déjà trop de fournils dans le village. Il ne faut pas en construire davantage. Plusieurs autres assistants parlent encore avec cette économie de mots qui caractérise les paysans aragonais. Personne d’autre ne demande la parole. Le président expose alors son opinion.

Il y a tout d’abord le problème de la bonne organisation de l’économie. Construire un fournil de plus c’est gaspiller du matériel dont on a besoin pour d’autres usages ; demain cela entraînerait une dépense supplémentaire de bois et d’électricité, ce que nous devons éviter car les répercussions d’une mauvaise gestion ne retombent pas seulement sur les individualistes, mais aussi sur toute l’économie nationale. Or nous devons montrer que nous sommes capables de faire mieux que le capitalisme. C’est pourquoi, au lieu d’en augmenter le nombre, nous devons même réduire le nombre de fournils en activité. Faisons donc le pain pour nous et pour les individualistes. Mais ceux-ci fourniront la farine correspondant à leur consommation, et il n’y aura qu’une même qualité de pain pour tous. D’autre part, nous ne devons pas refuser le pain aux individualistes, car malgré leur erreur ils doivent pouvoir manger, et dans une situation opposée à celle que nous vivons, nous serions heureux que nos adversaires n’empêchent pas les collectivistes de se nourrir.

Le président a convaincu l’assemblée, qui, sur l’intervention de quelques collectivistes, approuve sans opposition.

La question suivante se rapporte au rationnement et au non-rationnement du pain. Les salaires familiaux élevés payés par la Collectivité permettent d’en acheter beaucoup, ce qui facilite certains excès, et même parfois une inégalité que la Révolution ne peut admettre. Il faut par conséquent établir une limite de consommation afin que chaque famille puisse obtenir les quantités dont elle aura besoin, mais sans en arriver au gaspillage.

L’assemblée admet le rationnement, mais voici que se pose une question de jurisprudence : qui appliquera les mesures décidées ? Le Conseil municipal ou la Collectivité ? Le Conseil municipal embrasse la population tout entière : les individualistes, qui en comprennent le huitième, et les collectivistes. Si le Conseil municipal s’en charge, le rationnement devra être établi pour tous. Si c’est la Collectivité, les individualistes ne se considéreront pas obligés de le respecter. Diverses opinions sont émises, qui permettent de préciser les attributions des deux organismes. Et l’on décide de demander d’abord au Conseil municipal de s’en charger. S’il n’acceptait pas, la Collectivité prendrait l’affaire en main, tout du moins dans les limites de ses possibilités.

Mais le départ des individualistes a posé un autre problème. Plusieurs d’entre eux ont laissé leurs vieux parent s à la charge de la Collectivité, tout en s’installant sur les terres que ceux qu’ils abandonnent ainsi possédaient auparavant. Les dépossédés ont été pris en charge par l’organisation solidariste et collective parce qu’il s’agit de vieillards handicapés pour le travail, mais on considère ce comportement inacceptable. Quelles mesures adopter ?

Le président, qui a exposé le litige, souligne d’emblée qu’on ne peut penser à expulser ces pauvres vieux. De toute façon, ils seront aidés, mais il faut que les fils reprennent leurs parents, ou la terre leur sera enlevée. Telle est son opinion.

Plusieurs membres de l’assemblée interviennent dans un ordre qui ne se dément à aucun moment. L’un demande qu’on enlève la moitié de leur récolte à ces fils sans conscience. Un autre répète qu’il serait honteux de faire sortir ces vieillards de la Collectivité – tout doit être envisagé, moins cela. On en revient à la solution suggérée par le président ou les individualistes prennent leurs parents avec eux, ou ils n’auront pas de terre, et toute solidarité leur sera refusée. Le problème moral est primordial. La proposition est approuvée.

A chaque fois qu’une solution est adoptée et avant qu’un autre problème ne soit abordé, l’assemblée commente, donne libre cours à sa pensée. Pourtant, la conversation générale n’est pas bruyante, et dure à peine une minute.

On aborde maintenant la question des ateliers de poterie qui, normalement, constituent une source de revenus car ils fournissent de nombreux villages de la région, et même de petites villes, en cruches, alcarazas et « cantaros » (brocs en terre). On y fabrique aussi des tuiles et des briques. Mais comme les bras manquent aux travaux des champs à cause de la mobilisation pour le front, on y a envoyé les potiers qui ont cessé leur métier ; certains, aussi, sont au front. Aussi la production a-t-elle baissé notablement. Que faire ?

Un homme demande que l’on fasse passer la journée des potiers de huit à dix heures ; un autre, que l’on augmente la main-d’œuvre; solution sur laquelle un troisième insiste, en ajoutant que l’on devrait faire venir des spécialistes d’autres régions. Il propose aussi que l’on rouvre la fabrique de carrelage, fermée à cause des événements actuels.

On lui répond sur ce dernier point que nous sommes en temps de guerre, et qu’on peut très bien se passer de carrelage. Rires de l’auditoire, qui approuve, et comme quelques-uns demandent pourquoi les ouvriers spécialisés ne peuvent pas produire cette année autant que l’année précédente, le secrétaire de la Collectivité, ancien maire et qui connaît bien toutes ces questions, explique qu’auparavant plusieurs cantons se fournissaient à Huesca ; or, cette ville étant tombée aux mains des fascistes, ils se fournissent maintenant à Tamarite. Il faut donc rendre à leur métier les ouvriers potiers, et de plus publier dans notre presse un appel pour que les travailleurs spécialisés d’autres régions viennent s’installer dans la localité. Proposition acceptée.

L’ordre du jour est épuisé. On passe aux questions diverses. Un des assistants déclare qu’il y a, à Tamarite, un « alpargatero » (ouvrier fabricant d’espadrilles), qui connaît très bien son métier. On pourrait organiser un atelier où les femmes iraient travailler au lieu de perdre leur temps à bavarder dans la rue. Les femmes rient, mais la proposition est acceptée. Un homme de cinquante à soixante ans déclare que les petites jeunes filles du village ne sont pas sérieuses, car elles préfèrent se promener au lieu d’aller travailler dans l’atelier qui leur a été désigné pour apprendre la couture. Pour y remédier il propose que l’on choisisse une bonne couturière chargée de les former, mais que l’enseignement soit donné dans une église sans fenêtres. La porte serait fermée à clef, les gamines ne pourront pas sortir pendant les heures de travail. Tout le monde rit, les intéressées plus que les autres.

Plusieurs collectivistes exposent tour à tour leur opinion, et l’on finit par décider que dans chaque atelier une déléguée surveillera les apprenties. Celles qui manqueront deux fois de suite sans motif valable seront renvoyées. Mais celui qui voulait les enfermer est implacable : il propose, très sérieusement, du moins le semble-t-il, que, pour les punir quand elles ne donneront pas satisfaction, on oblige les jeunes filles à jeûner deux ou trois jours. Cette fois, c’est un rire général.

Nouveau problème : il faut nommer une nouvelle directrice à l’hôpital (nous apprenons ainsi que c’est une femme qui le dirige, ce qui est assez inhabituel). Cet hôpital a été transformé en Maison de Vieillards, mais ceux-ci sont maintenant soignés à domicile par le médecin qui a adhéré à la Collectivité, et l’on dispose de l’hôpital cantonal pour les cas urgents ou sérieux de maladies. Cela pose à nouveau un problème de juridiction. L’hôpital a un caractère public général. Il faut savoir s’il dépend ou non du Conseil municipal reconstitué après la publication du décret correspondant du gouvernement de Valence. Si oui, l’hôpital est l’affaire de tous, collectivistes et individualistes, et ces derniers doivent aussi participer aux frais. Or, jusqu’à présent la Collectivité a tout payé, et ses ennemis ont profité de ses largesses. Affaire à étudier plus à fond.

Après examen de quelques questions de moindre importance, le président lève la séance. L’assemblée a duré deux heures et demie. Presque tous ceux qui y avaient pris part étaient des paysans du village, ou des environs, habitués à se lever tôt, et qui, en cette époque de l’année, avaient travaillé douze ou quatorze heures.

Pourtant, personne ne partit avant la fin des débats, pas même ceux qui se tenaient debout, car bien vite les sièges avaient manqué. Pas une femme, pas un gamin ne s’endormit. Les yeux étaient restés bien ouverts, les visages aussi éveillés. On y lisait, à la fin, autant d’intérêt souvent amusé qu’on en avait lu au commencement. Et le président, à la fois paternel, fraternel et pédagogue dut insister pour que l’ordre du jour ne fût pas allongé.

La dernière résolution prise concernait la fréquence des assemblées qui, de mensuelles, devenaient hebdomadaires.

Et les collectivistes s’en furent se coucher en commentant les débats et les motions votées. Certains vivaient assez loin. Ils rentrèrent chez eux à pied, ou à bicyclette.

Changement de paradigme politique: Un exemple de charte de commune libre pour Salas Altas, Espagne, 1936…

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Les communes libres, les confédérations de communes libres ont été et sont des réalités qui fonctionnent parfaitement bien. L’étatisme et ses suppôts passent leur vie à expliquer du contraire, passent leur temps à marteler que « sans l’État, point de salut ; sans l’État, ce sera tous contre chacun dans une apocalypse politico-économico-sociale »… Rien n’est plus faux et il est grand temps que le plus de personnes possible s’en rendent compte et que nous recommencions à appliquer ces principes égalitaires et autogestionnaires, c’est la voie naturelle de l’humanité. L’État est un cancer, une anomalie, une « ruse de la raison » hégelienne… Gaston Leval nous rappelle les collectifs espagnols la révolution sociale de 1936-39.

— Résistance 71 —

 

Exemple de charte réglant la vie politique et économique d’un collectif en Espagne, charte établie le 7 décembre 1936

Gaston Leval

Extrait de “Espagne libertaire 1936-39” (1983)

 

REGLEMENT DE LA COLLECTIVITE DE SALAS ALTAS

Les soussignés, réunis en Assemblée générale et après avoir défini les normes collectivistes, décident librement d’organiser une Collectivité et d’y adhérer. Et ils approuvent les bases suivantes pour en assurer le développement économique :

1° Tout habitant de Salas Altas, quelle que soit sa condition et sans distinction d’organisation ouvrière ou de parti, pourra appartenir à la Collectivité.

2° Les membres de la Collectivité nommeront un Comité composé d’un président, un vice-président, un secrétaire, un comptable, un trésorier, et d’autant de membres qu’il le faudra, d’après les tâches à accomplir.

3° Ce Comité aura un caractère purement administratif, et répondra de sa gestion devant les assemblées des collectivistes qui pourront confirmer ou destituer ceux qui n’auront pas rempli leur mandat d’une façon satisfaisante.

4° Les adhérents apporteront tous leurs biens : terres, instruments aratoires, bêtes de trait, argent et divers moyens de travail.

5° Les collectivistes apporteront également leurs animaux de basse-cour avec lesquels on s’efforcera d’organiser une grande basse-cour collective afin de décupler cette richesse. Cette tâche incombera à ceux que l’assemblée choisira.

6° Des écuries communales seront organisées afin que toutes les bêtes de trait soient réunies et soignées par un personnel compétent. Ainsi les conducteurs travailleront moins longtemps que le temps demandé pour les tâches agricoles ou les transports.

7° Les moutons seront groupés en troupeaux, et la Collectivité nommera des pâtres pour les soigner et les faire paître. Un spécialiste sera choisi pour l’abattage. C’est lui qui désignera quels moutons devront être sacrifiés.

8° Les produits de la terre et d’épicerie seront emmagasinés dans les locaux collectifs pour que leur contrôle soit mieux exercé.

9° On constituera une ou plusieurs coopératives ; celles-ci procureront les produits qu’il faudra obtenir au moyen des échanges ; elles distribueront les articles de consommation sur la présentation du carnet de producteur, et d’après les barèmes établis par l’assemblée.

10° Ces barèmes pourront être modifiés en plus ou en moins, selon la situation économique de la Collectivité.

11° Nul ne pourra consommer avec excès. En cas d’exception, et s’agissant d’un malade, la demande devra être justifiée par un certificat du médecin.

12° L’assemblée décidera des jours de vacances annuelles dont pourront bénéficier les membres de la Collectivité.

13° L’argent dont pourra disposer la Collectivité ne servira qu’à se procurer des marchandises dans les régions où la monnaie subsistera encore.

14° Dans toutes les branches du travail (agriculture, élevage, mines), les délégués pourront être réélus ; leurs instructions devront être respectées, faute de quoi la Collectivité prendrait les mesures qu’elle jugerait nécessaires.

15° Au-dessus de quinze ans, tous les membres de la Collectivité devront travailler. L’assemblée décidera de ce que devront faire les jeunes femmes mariées ou les inaptes au travail.

16° Les collectivistes de plus de soixante ans sont dispensés de travailler ; toutefois, si tel est leur désir et que leur état physique le leur permet, ils pourront se livrer à des travaux correspondant à leurs possibilités physiques pour aider la Collectivité.

17° Celui qui, sans cause justifiée, se séparera de la Collectivité, n’aura aucun droit aux biens collectifs.

18° Les résolutions seront prises à la majorité des assemblées.

19° Tout adhérent recevra un reçu des biens par lui apportés au moment de son adhésion.

20° L’assemblée est souveraine et ses accords feront loi, même s’ils modifient les présents statuts.

Tel est le Règlement collectiviste que nous nous engageons à appliquer. Fait à Salas Altas le 7 décembre 1936.

L’illusion démocratique: comprendre l’état, son obsolescence et la nécessité de son remplacement…

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“Ou bien l’état pour toujours, écrasant la vie individuelle et locale, prenant en charge tous les secteurs de l’activité humaine, amenant avec lui toutes ses guerres et luttes internes pour le pouvoir, ses palaces de révolutions qui ne font que remplacer un tyran par un autre et inévitablement à la fin de ce développement il y a… la mort !

ou, la destruction des états et une nouvelle vie commencera de nouveau dans des milliers de centres sur les principes d’initiatives vivifiantes des individus et des groupes ainsi que de l’association libre.

Le choix est vôtre ! “

 

~ Pierre Kropotkine en conclusion de “L’État et son rôle historique”, 1897 ~

 

 

Le remplacement de l’État (extraits)

 

Ceci constitue le 9ème et dernier chapitre du livre de Gaston Leval “L’État dans l’histoire”, 1983, ouvrage post-mortem au manuscrit inachevé.

 

 

* * Par Gaston Leval * *

 

 

Depuis son apparition, l’école libertaire, autrement appelée an-archiste, ou anti-autoritaire, s’est déclarée contre l’état dans lequel elle a vu non seulement un facteur parasitaire, mais la plus grande source de maux dont l’humanité a souffert…

Non seulement l’état, vole, pille, envahit, détruit anéantit, mais il impose aux populations, aux nations, aux civilisations, le droit du plus fort, le règne du despotisme unipersonnel ou collectif. C’est pourquoi les libertaires ont toujours pris soin de ne pas confondre l’état, même dans les périodes trop courtes où il n’a pas fait la guerre, et la société. “La société, écrivait Bakounine, c’est la réunion, le regroupement des Hommes, unis pour satisfaire leurs nécessités, elle se dirige par des lois spécifiques, des traditions dont elle n’a pas toujours conscience mais qui sont effectives; elle se maintient par la conjonction des intérêts et elle est aussi vieille que l’humanité, car l’Homme est le fruit de la société et il ne se civilise que parce qu’il est un être social. La société est l’œuvre de la sociabilité, elle a existé avant l’état, qui n’est qu’une forme transitoire d’organisation sociale et elle continuera d’exister après lui.”

[…] Cet amalgame provient du fait que l’état a été, dans l’immense majorité le résultat de l’invasion et de la conquête. Les guerriers fondateurs d’états ont constitué des nations et historiquement une nation c’était, nous dit même le dictionnaire, “une communauté humaine”, le plus souvent installée sur le même territoire et qui possède une unité historique, linguistique, religieuse, économique plus ou moins forte. Souvent, l’état n’est pas encore constitué mais les conglomérats humains le sont. Les Francs, les Suèves, les Alamans, les Bourguignons, les Ibères, les Basques, les Gaulois ou les Germains étaient des nations. L’unité politique viendra plus tard, surtout complétée par le renfort gouvernemental et centralisateur. Elle sera l’œuvre de pillards qui, pour assurer leur emprise, constitueront des institutions coercitives exerçant leur contrôle sur les peuples vaincus et imposant leur loi, les dépouillant de leurs biens ou les exterminant.

Généralement, le vainqueur ne produira pas; il se contentera de rançonner après avoir asservi. Mais il ne sait pas produire, il sait organiser la collecte de l’impôt, un système de contributions, le ramassage des biens produits par les populations agraires; et tous les organes de contribution, les équipes de ramassage, les forces de surveillance ne tarderont pas à s’unifier, à s’organiser, à constituer un appareil d’oppression et de domination: l’État.

Nous persistons donc à combattre une confusion que l’on se plaît à entretenir, car si nous voulons détruire l’état et le changer pour un autre mode d’organisation, fruit d’une étape supérieure de l’ascension humaine, nous ne voulons, bien au contraire, détruire ni la nation, au sens original du mot, ni moins encore, la civilisation […]

 

[…] Si les hommes se sont cambattus ils se sont aussi entr’aidés. Pierre Kropotkine a écrit un grand et beau livre pour montrer que, chez les espèces vivantes, parmi lesquelles l’espèce humaine, la loi de la narure a été l’entr’aide et la solidarité. Comme l’on fait remarquer maintes fois les sociologues libertaires, si la lutte de tous contre tous avait prévalu, il n’y aurait pas eu de survivants, il n’y aurait pas eu de développement de la race humaine et il n’y aurait pas eu de société.. La véritable histoire de l’humanité n’est pas résumée ou symbolisée par les luttes et les guerres. Nous y voyons au contraire, une tendance irrépressible à l’union, à l’association. L’Homme isolé n’est qu’une vue de l’esprit. Mis à part les causes géographiques, génétiques ou d’environnement, les hommes, tous les vestiges de la préhistoire le confirment, se sont groupés, selon leur degré d’évolution, en hordes, qui suivaient les troupeaux, en clans, en tribus, en phratries, en nations. Ils ont vécu en collectivité…

la société a été le résultat de tous les efforts déployés par les générations qui se sont succédées, de la conjonction d’innombrables activités qui ont pu se déployer et se perfectionner, parce que les hommes, individuellement et collectivement considérés, ont eu besoin les uns des autres, parce que, avant l’existence de la loi officialisée par le pouvoir d’état, les promesses faites ont été tenues, les paroles données respectées. Il en est encore de même aujourd’hui. C’est dans ce sens que Proudhon opposait le contrat bilatéral et synallagmatique à la législation et Bakounine les lois inhérentes aux codes inventés par l’état… Le premier souci de l’état a toujours été d’implanter non pas l’ordre général au bénéfice de tous, mais d’appeler ordre ce qui n’était que l’exploitation des plus nombreux par les plus habiles et les plus forts.

On peut dire que le rôle de l’état, né de l’initiative des plus entreprenants, des plus hardis, des plus audacieux, a été d’officialiser le rançonnement et l’injustice. Ce n’est pas lui qui a créé la société: que les pratiques de libre-entente et le respect des engagements pris viennent à manquer et la société disparaît, malgré l’état, la décadence de tant de civilisations le prouve.

Nous ne sommes pas de ceux qui, plus littérateurs que sociologues et ignorant tout de la vie économique et sociale, demandent purement et simplement la disparition de l’état. Nous reconnaissons que celui-ci déploie, dans la société actuelle, certaines activités utiles ou qui peuvent être considérées comme telles. Cela lui est facile et ne fait qu’augmenter son pouvoir. Car il accapare de plus en plus les rouages de la machine sociale, et veille à sa façon à l’ensemble des intérêts qui s’y coudoient ou s’y combattent. Mais parmi ces intérêts, nous voyons d’abord deux parties: la première comprend ceux de la classe exploiteuse privilégiée, la deuxième ceux de la classe exploitée. Et au stade où en sont les choses, l’état ne défend pas que les intérêts des détenteurs de la richesse: il compose en réalité une troisième classe dont les intérêts peuvent, selon les circonstances, être solidaires tantôt de ceux de la première catégorie, tantôt de la seconde. C’est une question d’opportunité […]

 

[…] Il n’y eu cependant pas que les têtes couronnées qui eurent recours à ces procédés, mais quels que fussent ces personnages qui en furent les maîtres, l’état en soi, monarchique, républicain ou socialiste, entité dominatrice et dévorante dont l’appétit est insatiable, fut toujours le “monstre froid qui mord avec des dents volées”, que dénonçait Nietzsche. Qu’on en change ou non d’étiquette, c’est la même chose. Le monstre insatiable qui compose ce grand dévoreur hermaphrodite n’a pas plutôt pris conscience de sa force et de ses capacités, qu’il commence à étendre son pouvoir, ses attributions et ses abus. Il devient sa propre raison d’être et c’est cela, plus que l’intérêt pour la société, qui explique sa participation aux affaires économiques et financières; cela et sa volonté de domination politique aussi absolue que possible.

Toujours l’état a tout fait pour accaparer des fonctions publiques qui, le plus souvent, avaient leur utilité. On y a vu et on y voit s’épanouir la lenteur bureaucratique, le non respect des délais fixés, la mauvaise qualité de service, l’élévation si souvent exorbitante des coûts établis et l’apparition d’une caste proliférante et imbue de son pouvoir. C’est pourquoi le problème est que la société assume ces fonctions quand elles sont utiles, et pour cela il faut que des idées claires, issues d’analyses précises et de principes basés sur l’expérience des siècles guident les hommes. Il faut que la société humaine prenne en main son devenir en se refusant à toute confusion entre le froid mécanisme administratif dominateur qui prétend s’imposer et qui est situé en dehors et au-dessus d’elle; il faut que la collectivité humaine se gouverne elle-même selon les normes que l’expérience lui aura montré être les meilleures, s’auto-organise sans le concours d’un système qui gravite sur elle et qui possède à un degré extrême la force brutale lui permettant d’imposer sa volonté et son appétit.

Mais quelles normes établir et comment procéder ? Telle est la question que pose l’immense majorité des gens auxquels nous nous adressons. Absorbés et mentalement déboussolés, incapables d’observer les ressorts et mécanismes de la société, les professeurs de droit continuent d’être ce qu’ils ont toujours été: les serviteurs de l’état qui a pourtant causé tant de maux dans les rangs de l’humanité. Ils ont servi l’état et non la nation. Tel fut généralement le cas des légistes.

Il faut donc aller au-delà de l’état, plus loin et plus haut que cette structure, qui risque à juger d’après les préparatifs de guerre auxquels nous assistons de faire tomber la civilisation. Mais comment ? Essayons de répondre.

[…] Nous avons le souvenir vécu du remplacement de l’État par un autre mode d’organisation auquel du reste nous avons pris part et dont l’expérimentation, quoique incomplète, permet des hypothèses fécondes si l’on sait et si l’on veut bien en tirer toutes les conséquences.

Il s’agit de la révolution libertaire espagnole de 1936-1939. Les thuréfaires de l’étatisme en nieront la véracité soit par mauvaise foi, soit par myopie, soit encore parce que les arbres les ont empêché de voir la forêt. Comme toute personne informée le sait, il y avait en Espagne un mouvement anarchiste puissant né en 1870 sous l’influence de Bakounine ert de ses disciples de l’Alliance de la Démocratie Socialiste, cette dénomination dénotant clairement le caractère social de ce courant révolutionnaire.

Celui-ci poursuivait des buts concrets, que Bakounine avait du reste définis:

1)    Eliminer l’exploitation et l’oppression de l’homme par l’homme

2)    Construire une société où les contradictions et les éléments négatifs disparaîtraient et où les hommes pratiqueraient la solidarité érigée en norme générale. Une simple phrase de Ricardo Mella, le penseur le plus original de ce mouvement, mettait en relief les buts fixés: “la liberté comme base, l’égalité comme moyen, la fraternité comme but”.

Dès leur démarrage historique, les anarchistes sociaux espagnols cherchèrent des solutions constructives aux problèmes essentiels. Ils avaient fait leur la formule de Saint Simon: “remplacer le gouvernement des hommes par l’administration des choses” ou celle de Proudhon: “l’atelier remplacera le gouvernement”, ce qui impliquait que la production devait être régie par les producteurs et que l’organisation politico-administrative incarnée par l’État, devait être remplacée par la gestion directe et l’autodirection.

C’est ce dont eurent conscience les membres du congrès constitutif de 1870, qui discutèrent profondément sur le rôle constructif des coopératives, des “unions de métiers”, aujourd’hui appelées syndicats ouvriers, des fédérations nationales et internationales des métiers ou des associations coopératives.On décida même de créer dans les villes des fédérations locales qui précédèrent les bourses du travail françaises et dont le but était de maintenir la solidarité des différentes corporations de métiers, la solidarité ouvrière et paysanne dans les conflits et les luttes qui s’annonçaient alors […]

[…] En 1911 fut fondée la CNT (Confederacion Nacional del Trabajo ou Confédération National du Travail), qui regroupait de façon cohérente tous les syndicats d’accord avec ces postulats fondamentaux insérés en 1920 dans les statuts par le congrès de la comedia: “le but de la confédération national du travail est le communisme libertaire.” Et pour appliquer la méthode fédéraliste, on décida de la constitution d’un comité national composé de membres des diverses organisations régionales.

Dans les congrès, les désaccords qui surgissaient et qui n’avaient rien à voir avec le régionalisme, se résolvaient gràce au principe de solidarité que l’on plaçait au premier plan. Tous les syndicats et les syndiqués avaient le droit d’intervenir et de décider. C’étaient eux qui, représentés par leurs délégués et après consultation des assemblées locales analysaient les problèmes et décidaient. Pas de manigances bureaucratiques, pas de comités exerçant une dictature habilement orchestrée, décidant pour la cause des adhérents sans même les consulter; et dans chaque syndicat, c’étaient les individus qui se prononçaient avec le maximum d’information.

Ce mouvement se complétait par un autre: celui, aujourd’hui appelé vertical, des fédérations industrielles, qu’avaient précédés les fédérations de métiers que l’on rêvait d’étendre à toute l’Europe. Si l’on veut se donner la peine de réunir toutes les pièces de l’appareil social en construction, on trouvera un ensemble cohérent, de caractère à la fois unitaire et fédéraliste, car se fédérer c’est s’unir, ayant une structure organique de première importance tant par le nombre des adhérents que par leur orientation théorique fermement et pratiquement assimilée.

Nous avons vu que le but principal qui résumait toutes les aspirations idéales de la CNT et du mouvement anarchiste, était le communisme libertaire. La déformation du sens des mots fait évoquer immédiatement les régimes totalitaires et rend surprenant le fait d’accoler des éléments qui semblent se repousser. Parler de communisme suggère l’organisation de “haut en bas” par l’État tout-puissant, propriétaire de tous les biens de la société, comme dans la Russie actuelle et dans les pays où elle domine, ou dans des institutions où le centralisme sévit, anéantissant la liberté et niant les droits de l’individu.

Mais l’esprit communiste véritable était tout autre chose. Il impliquait un mode d’organisation économique dont voici la définition de principe: “à chacun selon ses besoins, à chacun selon ses forces”. Pendant longtemps, l’école marxiste lui a opposé, après Louis Blanc, le collectivisme formulé de la façon suivante: “à chacun selon ses œuvres”. C’est à dire selon son apport social. Loin d’impliquer la négation des droits de l’individu, la formule communiste les défendait, toujours du point de vue économique. Mais le socialisme, dans son ensemble, subordonnait tous les autres problèmes (droits de l’individu, structure sociale, fonctionnement administratif, liberté politique) aux mesures prises par l’état. C’est pourquoi nous voyons presque toujours le socialisme du XIXème siècle, Proudhon excepté, préconiser des solutions qui font appel au “dictateur”, au “guide”, au “bienfaiteur”, à l’organisation officielle et qui, de ce point de vue, méritent d’être qualifiés d’utopiques.

Le communisme anti-étatique défendait le droit économique de tout membre de la société qui ne serait pas un parasite volontaire, à la quote-part des biens matériels qu’on pourrait lui accorder, quelle que fut la valeur de son apport personnel. La femme occupée aux travaux du logis, l’enfant, le vieillard, l’infirme qui ne produisaient pas de biens mesurables auraient non seulement leur vie assurée, mais accéderaient à la jouissance de tout ce que fournirait la société au mème titre que les producteurs. Le problème était la méthode d’organisation et de distribution et la non-introduction d’un facteur autoritaire, qui en tuant la liberté, soumettait l’individu, tous les individus au despotisme d’un appareil organisateur. Sur ce point se heurtèrent Proudhon d’une part et de l’autre Etienne Cabet, Louis Blanc, Pierre Leroux comme un peu plus tard allaient se heurter l’école marxiste et l’école fédéraliste libertaire et bakouninienne.

Il était donc logique de parler d’un communisme anti-autoritaire et ces deux conceptions étaient compatibles.

Forts de leurs conceptions où les droits de l’individu concordaient avec ceux de la société et en même temps qu’ils enrayaient la marche du “caudillo”, les anarchistes espagnols et membres de la CNT, qui était leur œuvre, se lancèrent dans la construction d’une société nouvelle, quand en Juillet 1936, le fascisme dont Franco allait devenir le chef entreprit la conquête armée du pouvoir et du pays. Les nouveaux principes qui déterminaient les fondements d’un droit nouveau peuvent se résumer ainsi:

1)    Droits de l’individu dans l’organisation syndicale locale

2)    Droits de la collectivité dans la fédération cantonale où la solidarité intercollectiviste décide dans des assemblées générales des solutions à trouver et les mesures à prendre

3)    Droits de la fédération régionale industrielle, qui groupe les fédérations locales ou cantonales de même composition

4)    Droits de la fédération régionale agraire, constituée sur la base des fédérations cantonales paysannes

5)    Droits de la fédération régionale industrielle, composée de fédérations locales

6)    Droits des fédérations nationales agraires et industrielles, l’une et l’autre composant la confédération nationale économique

[…] Très souvent, les intoxiqués des solutions officielles ne voient, pour assurer la marche de la société et maintenir la cohésion nécessaire entre les parties qui la composent, que les organismes d’état. Une des raisons en est que ce qu’on appelle l’économie libérale cause des désordres continus et qu’un appareil autoritaire semble nécessaire pour y mettre fin. Mais ici, parce que depuis longtemps préparés par des idées très nettes et la pratique permanente des solutions solidaristes dans le travail et dans les relations sociales, les libertaires improvisèrent la construction d’une organisation sociale d’ensemble et la coordination de l’activité générale. Ils ont prouvé qu’il n’était pas besoin d’état, dans lequel Marx ne voyait qu’une “superstructure parasitaire”, ou de toute autre organisme spécialisé dans le gouvernement des hommes, pour que les agriculteurs fassent venir les produits de la terre, pour que les travailleurs industriels fassent tourner les machines, pour que les spécialiste divers: médecins, vétérinaires, ingénieurs, instituteurs, professeurs, dûment groupés en associations spécialisées et cordonnant leurs efforts avec les travailleurs manuels de la ville et des campagnes, fassent fonctionner les services publics dont le développement est un indice certain de la civilisation.

Tout cela a été réalisé dans et par la révolution libertaire espagnole de 1936-1939, s’est articulé, non sans erreurs et sans faux-pas, car de telles expériences ne peuvent pas être des réussites à cent pour cent et le prétendre serait inepte. Mais les résultats positifs l’ont largement emportés sur les négatifs avec l’augmentation des surfaces emblavées et le doublement du niveau de vie dans les campagnes; avec aussi une tendance  générale à l’égalisation des salaires et une discipline du travail volontaire assurée par les syndicats libertaires dans la mesure où le permirent les ressources en matières premières, en énergie et les antifascistes ennemis de la révolution.

Voilà bien à notre avis le chemin qu’il faut prendre, si nous ne voulons pas que l’humanité de l’avenir soit enchaînée par l’État. L’étatolâtrerie, qui n’a jamais été poussée aussi loin qu’à notre époque, fait croire aux gens non informés que nous voulons une société sans organisation ce qui évidemment est considéré comme une absurdité. Comme s’il n’existait pas de conception organisationnelle autre ! […]

[…] A force de promettre des solutions pratiques au peuple, qui ne voit pas le danger pour la liberté et qui veut des résultats matériels concrets, les socialistes auto-intoxiqués jusqu’à la moëlle ont, en contaminant l’esprit public, fini par arracher des réformes sociales. Mais un des résultats dont on ne voit pas les conséquences c’est que l’appareil étatique étend ainsi son emprise sur la société, en absorbe la substance non seulement physique mais mentale et morale, la “décharge” de ses responsabilités et est en train de transformer les hommes en animaux jouisseurs, en imbéciles heureux, quand ils le sont, le tout pouvant ne conduire qu’à une humanité dégradée. L’État pense pour nous, décide pour nous, veut pour nous. Or l’homme n’est pas tel parce qu’il produit sa nourriture contrairement à ce qu’écrivait Marx dans ses livres de jeunesse, mais parce qu’il a accédé à la faculté de penser, de décider, de vouloir. L’état n’est pas qu’une machine insensible agissant mécaniquement; il est composé d’inombrables rouages pensants, tous solidaires, qui font corps et s’attribuent des droits supérieurs. L’exemple des bolchéviques qui construisirent si rapidement le leur, doit nous éclairer. La sainte bureaucratie rouge mène la Russie dix fois plus que ne l’a jamais mené la bureaucratie tsariste. C’est elle qui fait la loi et d’abord à son avantage. Elle est maîtresse de tout et même si elle n’en est pas propriétaire, elle en dispose par le truchement de l’état hypertrophié. Cette dialectique permet de jouer sur les apparences et nous assistons actuellement en URSS à l’apparition des privilèges individuels pour les bénéficiaires du pouvoir qui furent dès le début, principalement quand il s’agissait de charges importantes, de hauts personnages de l’état. Traitements élevés, possession d’une “datcha” (résidence secondaire de luxe), automobile, chauffeur, femme de service, domestique. La propriété personnelle ne saurait tarder, comme il est toujours arrivé dans de tels processus.

Les matériaux pour une organisation sociale non étatique existent pourtant. Ils sont assez abondants et efficaces pour refouler l’état. Il ne manque que l’observation des faits, l’initiative, le vouloir. Syndicats, coopératives, associations de toutes sortes, peuvent non seulement constituer l’ossature d’une société nouvelle, mais également apporter l’essentiel d’une éthique supérieure.

Cela est indispensable et amènerait une nouvelle étape de l’humanité. Car l’état apparaît dans l’histoire comme le résultat du droit du plus fort, de la violence, de la barbarie. Un état qui ne s’appuierait pas sur le glaive serait une contradiction. L’état c’est la guerre en dehors, l’oppression à l’intérieur. C’est même aussi la guerre à l’intérieur, entre les dynasties, les familles royales, les groupements d’intérêts, les partis politiques et l’humanité n’a que faire des rivalités pour s’élever. Mieux:

Elle progressera dans la mesure où elle puisera dans la richesse profonde des facultés de socialbilité, les valeurs morales, les normes et les inspirations. Mais il y faut plus que les facultés matérielles: il y faut l’esprit, l’espoir, la volonté. Jamais les grands-progrès ne se sont faits sans vaincre la pusillanimité des sous-hommes paralysés. Si les libertaires espagnols avaient sagement réfréné leur élan, ils n’auraient jamais fait la magnifique expérience que nous avons résumée.

Nous ne préconisons pas la lutte armée contre la pure force d’oppression et d’exploitation de l’histoire et qui, au sein de chaque nation, dispose de moyens d’extermination incomparablement supérieurs à ceux dont peut disposer la population. Mis à part l’exception révolutionnaire égyptienne, qui eut lieu deux mille ans avant l’ère chrétienne, les peuples qui se sont attaqués à l’état ont toujours été écrasés. Car c’est se placer sur son terrain, favoriser son jeu et donner à la lutte le caractère de violence qui lui convient […]

[…] Il faut plus d’héroïsme pour se battre avec les moyens civils. L’action constructive créatrice que préconisaient les grands libertaires qui eurent nom Godwin, Proudhon, Tolstoï à laquelle se rallia sur le tard Bakounine et que nous avons vu triompher avec Gandhi en Inde, cette action créatrice, disons-nous est la seule qui peut aboutir à des résultats positifs. Nous sommes dans une situation qui, quels que soient les aspects défavorables, justifie aussi beaucoup d’espoir, à condition que les combattants de l’histoire sachent et veuillent. La conscience humaine a, malgré les insuffisances qu’on peut enregistrer et malgré la progression de l’étatisme, atteint un degré qui permet ou faciliter bien des réalisations nouvelles.

Encore faut-il mettre les chances à profit et au lieu de faire la somme des impossibilités, faire celle des possibilités. Si les quelques trois cents millions de coopérateurs qui existent dans le monde faisaient vraiment du coopératisme, si tous les syndicats ouvriers, toutes les associations d’entr’aide orientée vers la disparition des classes sociales s’attelaient à la même tâche, aucun État ne pourrait empêcher l’œuvre de transformation sociale. Mais il faut, comme nous l’avons dit auparavant, l’esprit, l’ardeur, l’élan, la ferveur sans lesquels la situation la plus favorable ne sera jamais mises à profit.

Nous sommes entrés dans une phase de l’histoire où il faut choisir: ou l’État, ou la société.. Le progrès des techniques de production précipite la diminution de la masse des producteurs et il y a transfert de cette population vraiment active aux activités parasitaires, le tout s’amalgamant avec le secteur tertiaire, où, à côté d’activités sociales parfaitement utiles, pullulent les fausses activités et les fausses professions et ce n’est pas délirer que de craindre qu’avant un siècle le nombre de parasites ne dépassent le nombre des vrais producteurs […]

[…] Voyez les inventeurs, eux aussi si souvent “bricoleurs de génie” et d’origine plébéienne, voyez les collectivités de travail, de navigation, inventant le droit en dehors de la légalité officielle; tout cela n’a pas été dû à l’état, mais à l’espèce humaine que l’état a, généralement, et comme nous l’avons montré au cours de ce livre, volée, pillée, rançonnée. Tout a été réalisé comme fruit du dur labeur tandis que non seulement l’état n’inventait rien que des systèmes d’impôts, rançonnait, faisait la guerre, saccageait les villes, où souvent le beffroi servait surtout pour annoncer la proximité des “grandes compagnies” des troupes du roi, qui massacraient autant que les troupes ennemies. Et quels massacres ! Le dictionnaire de la diplomatie, publié vers 1930, donnait le détail et le total des tués sur les champs de batailles dans les guerres du XIXème siècle. Il atteignait les 50 millions de morts, mais cela n’émouvait pas les historiens officiels. L’État a si bien domestiqué les peuples, que ceux-ci peuvent considérer ces chiffres sans s’indigner […]

[…] Il est parfaitement possible d’envisager une société sans état, si l’on tient compte de ce qui assure les activités nécessaires à la vie de tous, et l’agencement, la concertation de ces activités. Cela implique l’équilibre entre de vastes organisations ou secteurs d’activités industrielles et agraires, entre zones de production répartissant géographiquement les activités selon ce que détermineraient la nature et les besoins de la société et des peuples la composant…

Dans cette société, la parasitisme centro-étatique ou politico-administratif qui semble inspirer les architectes et les constructeurs d’aujourd’hui n’aurait pas sa place, car l’humanité doit renaître et vivre selon les besoins qui lui sont propres, vivre enfin grâce à la participation créatrice du plus grand nombre.

Les impératifs de la vie doivent unir les humains en de vastes ensembles fraternels dans le temps et l’espace, tout en évitant que l’effort collectif fasse surgir de nouveaux cadres où l’être humain serait mécanisé dans de vastes “armées du travail” comme recommande le Manifeste du Parti Communiste. Il faut savoir donner aux organismes un contenu et un sens humanistes, la nécessaire liberté de fonctionnement qui empêcheraient de nouvelles formes d’autoritarisme d’étrangler la libre initiative.

On peut très bien concevoir des organismes de libre entente, la cohésion indispensable entre les races et les continents, grâce aux moyens d’information dont l’humanité dispose de nos jours, car il faut que les techniques nouvelles soient employées dans ces grands buts de libération et d’intégration qui rendraient les familles humaines solidaires, sans quoi et ne l’oublions jamais, elles ne seraient que des instruments d’asservissement aux mains de nouveaux et habiles dominateurs.

On criera, comme on a généralement crié avant toute réalisation politique et sociale, au rêve et à l’utopie. Mais ce que nous préconisons maintenant n’est pas plus impossible que ne le fut la disparition de la société basée sur le servage. Et on nous demande dans les détails comment fonctionnerait une société non basée sur le salariat, nous répondrons que ceux qui ont renversé l’absolutisme royal ne se préoccupaient pas de la façon dont, dans la société constitutionnaliste, fonctionneraient tous les rouages de l’état qui succéderaient à celui qu’ils attaquaient. Il existe même comparativement, plus de facteurs pouvant servir à la construction d’une société nouvelle, qu’il n’en existait dans la société ancienne. L’importance du mouvement coopératif mondial en est une preuve. Selon l’alliance coopérative internationale, on compte aujourd’hui dans le monde environ trois cents millions de coopérateurs qui n’ont pas besoin de l’attrait du profit.

 

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Gaston Leval: (1895-1978) pseudonyme de Pierre Robert Piller, est un théoricien et militant anarcho-syndicaliste, également historien de la révolution espagnole.

Fils de communard, il se réfugie en Espagne pour échapper à la conscription en 1915. Il entre dans le mouvement anarcho-syndicaliste avec la CNT. En 1921, il est nommé par la Fédération des groupes anarchistes de Barcelone délégué-adjoint de la C.N.T. pour assister et prendre part, à Moscou, au Congrès constitutif de la IIIe Internationale des syndicats rouges. En 1924, il quitte l’Espagne pour l’Argentine où il sera journaliste, puis professeur de français. Il publie alors ses premiers livres. Il revient en Espagne quelques mois après le début de la guerre civile. Il rejoint la France en 1938 après avoir participé aux expériences agraires des collectivités libertaires ; il est alors condamné à quatre ans et demi de prison militaire pour insoumission en 1914-1918. Il parvient à s’échapper de la Centrale de Clairvaux, en août 1940, après deux années d’incarcération.

Il participe en décembre 1953 à la reconstitution de la Fédération anarchiste. Il fonde Les Cahiers du socialisme libertaire dont le premier numéro paraît en octobre 1955.

(Source Wikipedia)