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Révolution sociale: Analyse sur les collectifs dans l’Espagne révolutionnaire et anarchiste des années 1930 (Gaston Leval)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, écologie & climat, économie, crise mondiale, démocratie participative, documentaire, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 20 septembre 2017 by Résistance 71

« L’anarcho-communisme est l’organisation de la société sans État et sans relations capitalistes à la propriété. Il ne sera pas nécessaire d’inventer des formes artificielles d’organisation sociale pour établir le communisme anarchiste. La nouvelle société émergera « de la coquille de l’ancienne ». Les éléments de la société future sont déjà plantés dans leur ordre existentiel. Ce sont les syndicats et les communes libres, qui sont des institutions anciennes, profondément ancrées de manière populaire et non-étatiste ; spontanément organisées, incluant les villes et les villages à la fois en zone urbaine et en zone rurale. La commune libre est aussi le parfait outil pour gérer les problèmes socio-économiques dans les communautés anarchistes rurales. Au sein des communes libres, se trouve un espace pour les associations libres d’artisans, de cultivateurs, d’éleveurs et autres groupes voulant demeurer indépendants ou former leur propre association… »
~ Isaac Puente ~

A voir: « Histoire de l’anarchie » (documentaire)

A lire (Gustav Landauer): Appel au Socialisme (PDF)

 

Principes et enseignements dans les collectivisations de l’Espagne libertaire

Gastton Leval (1963)

1. Le principe juridique des collectivités était entièrement  » nouveau  » Ce n’était ni le syndicat ni la mairie au sens traditionnel du mot et non plus la commune du Moyen-âge. Toutefois, elles étaient plus proches de l’esprit communal que de l’esprit syndical. Les collectivités auraient pu souvent s’appeler  » communauté « , comme c’est le cas pour celle de Binefar et constituaient vraiment un tout dans lequel les groupes professionnels et corporatifs, les services publics, les échanges, les fonctions municipales, restaient subordonnées, dépendant de l’ensemble, tout en jouissant de l’autonomie dans leurs structure, dans leur fonctionnement interne, dans l’application de leurs buts particuliers.

2. Malgré leur détermination, les collectivités étaient pratiquement des organisations libertaires communistes, qui appliquaient la règle  » de chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoin « , soit par la quantité de ressources matérielles assurées à chacun là où l’argent était aboli, soit au moyen du salaire familial là où l’argent a été maintenu. La méthode technique différait, mais le principe moral et les résultats pratiques étaient les mêmes. Cette pratique était en effet sans exception dans les collectivités agraires ; peu fréquente au contraire dans les collectivisations et socialisations industrielles, la vie de la ville étant plus complexe et le sentiment de sociabilité moins profond.

3. La solidarité portée à un degré extrême était la règle générale des collectivités agraires. Non seulement le droit de tous à la vie était assuré, mais dans les fédérations mères s’établissaient toujours plus le principe de l’appui mutuel avec le fonds commun dont jouissaient les villages moins favorisés par la nature. A Castellon, on établit dans ce but la Caisse de compensation. Dans le domaine industriel, cette pratique semble avoir commencé à Hospitalet, dans les Chemins-de-fer catalans et plus tard elle fut appliquée à Alcoy. Elle aurait été plus générale si l’arbitrage avec les autres partis n’avait pas empêché de socialiser ouvertement dès les premiers jours.

4. Une conquête d’une énorme importance a été le droit de la femme à la vie, quelques fussent ses fonctions sociales. Dans la moitié des collectivités agraires, le salaire qui lui était attribué était inférieur à celui de l’homme, dans l’autre moitié équivalent; la différence s’expliquait en tenant compte que la femme célibataire vit rarement seule.

5. De même les enfants ont vu leur droit reconnu spontanément: non comme une aumône accordée par l’Etat, mais bien comme l’exercice d’un droit que nul ne pensait à nier. En même temps, les écoles leur ont été ouvertes jusqu’à l4 ou l5 ans: seule façon d’éviter que les parents ne les envoient travailler avant l’âge, et pour rendre l’instruction réellement générale.

6. Dans toutes les collectivités agraires d’Aragon, de Catalogne, du Levant, de Castille, d’Andalousie et d’Estrémadure, il y a eu pour règle spontanée de constituer des groupes de travailleurs presque toujours fixés dans des zones précises et qui se partageaient les cultures ou les terres. Egalement spontanée a été la réunion des délégués élus par ces groupes avec le délégué local de l’agriculture dans le but d’orienter le travail général.

7. En plus de ces réunions et d’autres analogues des groupes spécialisés, des réunions de la collectivité avaient lieu sous forme spontanée également (assemblées hebdomadaires, bi-mensuelles ou mensuelles). On s’y prononçait sur l’activité des conseillers nommés par elles, sur les cas spéciaux et les difficultés imprévus. Tous les habitants, hommes et femmes et qu’ils fussent ou non producteurs de biens de consommation, intervenaient et déterminaient les accords pris. Souvent même les  » individualistes  » pouvaient se prononcer et voter.

8. Dans la collectivisation de la terre, les modifications les plus importantes ont été : l’augmentation du machinisme et de l’irrigation, l’extension de la polyculture, la plantation d’arbres de toutes espèces. Dans l’élevage des bestiaux : la sélection et la multiplication des espèces, leur adaptation aux conditions du milieu, du climat, de l’alimentation, etc., et la construction sur une vaste échelle d’étables, de porcheries et de bergeries collectives.

9. On étendait continuellement l’harmonie dans la production et la coordination des échanges, de même que l’unité dans le système de répartition. L’unification communale se complétait avec l’unification régionale, d’où la Fédération nationale était élue. A la base, la  » commune  » organisait l’échange. Exceptionnellement la commune isolée la pratiquait, mais sur autorisation de la fédération qui prenait note des échanges et pouvait les interrompre s’ils causaient un préjudice à l’économie générale. Cela arriva pour une collectivité isolée de Castille, qui ne vendait pas le blé pour son compte mais envoyait le client à l’office du blé à Madrid. En Aragon, la Fédération des collectivités, fondée en janvier l937, et dont la résidence centrale se trouvait à Caspe, commença à coordonner les échanges entre toutes les communes de la région, ainsi qu’à appliquer l’appui mutuel. La tendance à l’unité s’était faite plus claire avec l’adoption d’une carte de  » producteur  » unique, et d’une carte de  » consommateur  » également unique, qui impliquait la suppression de toutes les monnaies, locales ou non, suivant la résolution prise au congrès constitutif de février l937. La coordination des échanges avec les autres régions et de la vente à l’extérieur s’améliorait toujours davantage. Dans le cas de bénéfices dus aux différences de change, ou à l’obtention de prix supérieurs aux prix de base déjà excédentaires, la Fédération régionale les employait pour aider les collectivités les plus pauvres. La solidarité dépassait le circuit communal.

10. La concentration industrielle tendait à se généraliser dans toutes les villes. Les petites usines, les ateliers anti-économiques disparurent. Le travail se rationalisa avec un objectif et une forme hautement sociale aussi bien dans les industries d’Alcoy que dans celles d’Hospitalet, dans les transports urbains de Barcelone que dans les collectivités d’Aragon.

11. La socialisation commençait souvent avec la répartition (à Sagorbe, Granollers, et différents villages d’Aragon). Dans certains cas, nos camarades arrachèrent à la municipalité des réformes immédiates (municipalisation des loyers, de la médecine à Elda, Benicarlo, Castellon, Alcaniz, Caspe, etc.)

l2. L’enseignement progressa avec une rapidité jusqu’alors inconnue. L’immense majorité des collectivités et des municipalités plus ou moins socialisées a construit une ou plusieurs écoles. Chacune des collectivités de la Fédération du Levant avait son école au début de l938.

13. Le nombre de collectivités augmentait continuellement. Le mouvement, né avec plus d’élan en Aragon, avait gagné dans les campagnes une partie de la Catalogne, prenant un élan extraordinaire, surtout dans le Levant, et ensuite en Castille, dont les réalisations ont été, selon des témoins responsables, peut-être supérieures à celles du Levant et de l’Aragon. L’Estrémadure et la partie de l’Andalousie que les fascistes tardèrent à conquérir -spécialement la province de Jaen- ont eux aussi leurs collectivités. Chaque région ayant les caractéristiques propres à son agriculture et à son organisation locale.

14. Dans nos enquêtes, j’ai rencontré seulement deux insuccès : celui de Boltana et celui d’Ainsa, au nord de l’Aragon. Le développement du mouvement et les adhésions qu’il recevait peut s’exprimer par ces faits : en février l937 la région d’Angues avait 36 collectivités. Elle en avait 57 en juin de la même année. Nous manquons de chiffres exacts sur le nombre de collectivités créés dans toutes l’Espagne. Me basant sur les statistiques incomplètes du congrès de février en Aragon et sur les notes recueillies durant mon séjour prolongé dans cette région, je peux affirmer qu’il y en avait au moins 400. Celles du Levant étaient de 500 en l938. Nous devons y ajouter celles des autres régions.

15. Les collectivités se sont complétées en certains lieux avec d’autres formes de socialisations. Le commerce se socialisa après mon passage à Caragente. Alcoy vit surgir une coopérative de consomation syndicale de production. D’autres collectivités s’agrandirent : Tomarite, Alcolea, Rubielas de Mora, Clanda, Pina, etc.

l6. Les collectivités n’ont pas été l’œuvre exclusive du mouvement libertaire. Bien qu’elles appliquèrent des principes juridiques nettement anarchistes, elles étaient souvent la création spontanée de personnes éloignées de ce mouvement. La plus grande partie des collectivités de Castille et d’Estrémadure ont été l’œuvre de paysans catholiques et socialistes, inspirés ou non par la propagande de militants anarchistes, isolés. Malgré l’opposition officielle de leur organisation, beaucoup de membres de l’U.G.T. (Union générale des travailleurs) sont entrés dans les collectivités ou les ont organisées et aussi des républicains sincèrement désireux de réaliser la liberté et la justice.

17. Les petits propriétaires étaient respectés. Les cartes de consommateurs faites aussi pour eux, le compte courant qui leur était ouvert, les résolutions prises à leur égard l’attestent. On les empêchait seulement d’avoir plus de terres qu’ils n’en pouvaient cultiver, et d’exercer le commerce individuel. L’adhésion aux collectivités était volontaire ; les  » individualistes  » y adhéraient seulement quand ils étaient persuadés des résultats meilleurs du travail en commun.

18. Les principaux obstacles aux collectivités furent : · La coexistence de couches conservatrices, des partis et des organisations qui les représentaient: républicains de toutes tendances, socialistes de droite et de gauche (Largo Caballero et Prieto), communistes staliniens, souvent poumistes. (Avant d’être expulsé par le gouvernement de la Généralité, le P.O.U.M. ne fut pas réellement un parti révolutionnaire. Il le devint quand il se trouva contraint à l’opposition. En juin l937, un manifeste distribué par la section aragonaise du P.O.U.M. attaquait les collectivités.) L’U.G.T. constituait l’instrument principal utilisé par ces différents politiciens. · l’opposition de certains petits propriétaires (paysans, catalans et pyrénéens). · la crainte manifestée même par quelques membres des collectivités que, la guerre terminée, le gouvernement ne détruise ces organisations. Cette peur fit hésiter même beaucoup de ceux qui n’étaient pas réellement réactionnaires et des petits propriétaires qui, sans cela, se seraient décidés à adhérer aux collectivités. · la lutte active contre les collectivités, qui n’était pas l’action évidemment destructrice des troupes de Franco là où elles arrivaient. Cette lutte contre les collectivités a été conduite à main armée en Castille par les troupes communistes. Dans la région de Valence, il y eut même de vrais combats dans lesquels intervinrent les chars d’assaut. Dans la province de Huesca, la brigade Karl-Marx a persécuté les collectivités. La brigade Macia-Companys a fait de même dans la province de Teruel (mais les deux ont fui toujours le combat contre les fascistes). La première a toujours été inactive pendant que nos troupes luttaient pour prendre Huesca ou d’autres positions importantes. Les troupes marxistes se réservaient pour l’arrière-garde. La seconde abandonna sans lutte Vinel del Rio et d’autres communes de la région carbonifère de Utrillas. Les soldats qui s’enfuirent en chemise devant une petite attaque que d’autres forces continrent sans difficultés furent ensuite des combattants intrépides contre les paysans désarmés des collectivités.

19. Dans l’œuvre de création, de transformation et de socialisation qui a été réalisée, le paysan a montré une conscience sociale très supérieure à celle de l’ouvrier des villes. 

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Résistance politique: Sortir de l’impasse étatique en suivant « l’idéal » ~ 2ème partie ~ (Gaston Leval)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, colonialisme, guerres imperialistes, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , on 25 mars 2016 by Résistance 71

« Les anarchistes espagnols [de 1936-39] virent le parti marxiste comme une autre forme d’étatisme, une hiérarchie qui, si elle réussissait à « s’emparer du pouvoir », préserverait le pouvoir d’un être humain sur un autre, l’autorité du leader, du chef sur ceux qui sont menés. La parti marxiste à leurs yeux, était la réflexion du miroir de la société, de cette même société à laquelle ils s’opposaient, une invasion du camp de la révolution sociale par des méthodes, valeurs et structures bourgeoises. »
~ Murray Bookchin, « Les anarchistes espagnols, années héroïques: 1868-1936 », 1998 ~

 

L’idéal (1)

Gaston Leval

Extrait de “L’Espagne libertaire 1936-39” (1983)

1ère partie
2ème partie

Visiblement, les problèmes ont continué d’être étudiés dans l’ordre théorique, ce qui n’empêcha pas le mouvement d’atteindre une puissance matérielle surprenante. A cette époque, les « grèves sauvages » se produisent dans les campagnes, particulièrement du Levant et d’Andalousie. Selon les régions et les provinces où les gouverneurs, délégués et représentants du pouvoir central ont le droit de suspendre les garanties constitutionnelles, de fermer les locaux, d’arrêter et de déporter administrativement qui bon leur semble, où la police torture, ou le chômage sévit, où les « agitateurs » et leur famille sont réduits à une telle misère qu’une paire d’espadrilles est souvent un luxe, des journaux propageant l’idéal apparaissent, publiquement ou clandestinement.

Qui en saura jamais le nombre ? Prenons un exemple. Dans la seule petite ville de La Corogne, située sur la côte au nord du Portugal, dont, de 1874 à 1923, le nombre d’habitants passa de 30 000 à 60 000, on compte 4 hebdomadaires successifs, communistes libertaires ou anarchistes, et naturellement aussi syndicalistes : La Bandera Roja, La Emancipación, El Corsario, La Lucha Obrera. Plus tard, après une période prolongée de répression, on en comptera cinq autres : Germinal, La Emancipación, La Voz del Obrero, Tierra et Solidaridad Obrera (l’auteur a collaboré aux deux derniers).

Il serait impossible, à moins de disposer des archives du ministère de l’Intérieur, d’énumérer toutes les publications parues de 1870 à 1936. Mais citons les chiffres que nous connaissons de cette dernière année – dont probablement la liste ne sera pas exhaustive : 2 quotidiens : Solidaridad Obrera, organe de la C.N.T. qui paraît à Barcelone et tire de 40 000 à 50 000 exemplaires; et C.N.T., organe madrilène de la même organisation, qui tire en moyenne à 30 000 exemplaires. Parmi les périodiques – une dizaine en tout – le vétéran barcelonais de la presse anarchiste espagnole Tierra y Libertad, qui tire, à Barcelone, 20 000 exemplaires ; Vida Obrera paraît à Gijon (Asturies) ; El Productor paraît à Séville ; Cultura y Accion paraît à Saragosse ; comptons encore Acracia, dont nous avons oublié le lieu de parution.

Ce n’est pas tout. Il faut ajouter les revues. Voici Tiempos Nuevos, qui paraît à Barcelone et tire à 15 000 exemplaires ; La Revista Blanca, au tirage minimum de 5 000, publiée aussi en Catalogne ; Esfuerzo, encore à Barcelone, même tirage ; Orto, même tirage aussi, mais localisé à Madrid, et surtout Estudios, publiée à Valence, et dont le tirage moyen est de 65 000 exemplaires, mais qui tire jusqu’à 75 000.

Dans toute cette presse, les mêmes buts sont continuellement formulés. Tandis que dans d’autres pays, et durant les époques de lutte l’accent n’a été mis que sur la critique, la seule revendication immédiate, la dénonciation des maux de la société, l’imprécation souvent, les idées directrices et constructives sont ici continuellement rappelées. Même dans une période de clandestinité, un journal comme El Municipio Libre, qui paraissait à Malaga, publiait cette synthèse en mai ou juin 1880 :

« Nous voulons la constitution de communes libres, indépendantes de tout lien centralisateur, sans autre union que celle résultant de pactes fédéraux librement acceptés et toujours révocables par les communes contractantes.

« L’appropriation par les communes du sol, des instruments de travail concédés à titre d’usufruit aux Collectivités agricoles et industrielles.

« La reconnaissance des droits sociaux aux seuls individus des deux sexes qui contribuent à la production.

« L’enseignement intégral, et l’application à l’éducation des enfants de tous les moyens de développement moral et physique.

« Un régime municipal garantissant les droits de l’individu dans toute leur plénitude.

« L’organisation du travail permettant à chaque travailleur de bénéficier du produit intégral de son travail.

« Des avances faites à toutes les activités qui permettront à l’humanité de profiter de toutes les inventions et de tous les progrès, fruits du génie de l’homme ».

Certes, quelques objections de détail peuvent être faites quant aux conceptions d’organisation économique, à condition que l’on se situe à l’époque, que l’on tienne compte, par exemple, des structures économiques de l’Andalousie et d’autres régions. Mais l’important, ce sont les grandes lignes, l’esprit constructeur toujours présent, et qui fait que les erreurs d’anticipation seront, le moment venu vite corrigées (10). Et retenons ce retour incessant à « l’enseignement intégral ». On a pu écrire, avec raison, que Joaquin Costa, le grand leader sociologue républicain, autodidacte de génie, qui lutta tant pour élever le niveau culturel du peuple espagnol, et fit de l’instruction publique une des idées-force de son combat, avait été devancé par ces ouvriers et ces paysans libertaires dont la vie matérielle était si terne et l’âme si lumineuse.

La période de clandestinité commencée en 1872-1873 passe, et après neuf ans pendant lesquels d’innombrables combats ont été livrés, l’organisation syndicale à nouveau nationalement articulée tient un congrès à Barcelone. A la fin des travaux, un Manifeste est adressé au peuple espagnol. Emphase à part, le même Idéal est rappelé avec la même ténacité :

« Nous, les travailleurs, qui sommes les vrais artisans de la société, sa force créatrice et vitale, qui par nos efforts matériels et intellectuels (11) bâtissons les villes et les villages ; qui travaillons la terre et extrayons de ses entrailles les produits les plus précieux ; qui construisons les navires qui sillonnent les mers pour transporter les richesses que nous produisons ; qui construisons les chemins de fer qui unissent les régions les plus éloignées ; qui installons au fond des océans les câbles grâce auxquels le Vieux Monde peut aujourd’hui communiquer avec le Nouveau ; qui perçons les montagnes, construisons les aqueducs et creusons les canaux ; nous qui prenons part, de nos mains rudes, à tout ce qui est produit par l’humanité… par l’effet d’une contradiction terrible nous ne profitons pas de ces richesses. Pourquoi ? Parce que la domination du capital et de la bourgeoisie fait de notre sueur une marchandise que l’on estime au taux du salaire, qui porte le sceau de l’esclavage et est la source d’où découlent tous les maux qui nous oppressent. »

Une fois de plus on voit comment le problème des classes sociales est nettement posé. Voici maintenant, et à nouveau, l’énonciation des méthodes de lutte et du but à atteindre :

« Notre organisation, purement économique, se sépare de tous les partis politiques, bourgeois et ouvriers ; elle leur est opposée parce que tous ces partis s’organisent pour la conquête du pouvoir politique, tandis que nous nous organisons pour détruire tous les Etats politiques actuellement existants et les remplacer par une LIBRE FEDERATION DE LIBRES ASSOCIATIONS DE TRAVAILLEURS LIBRES. »

Un nouveau commentaire s’impose. Ce paragraphe vise nettement le marxisme international, et naturellement Marx, qui avait entraîné ses partisans sur le chemin du parlementarisme et de l’Etat, en faisant voter, au congrès de La Haye (septembre 1872) une résolution déclarant que « la conquête du pouvoir politique est le premier devoir du prolétariat ». La polémique publique entre les deux écoles du socialisme commençait en Espagne. Elle n’a fait, depuis, que s’étendre et s’accentuer.

Puis le Manifeste insiste sur l’internationalisme, l’universalité des buts poursuivis et la vision d’avenir :

« Le problème social n’est pas seulement national, il intéresse les prolétaires des deux mondes, car l’accaparement des matières premières, l’introduction des machines, la division du travail, la concentration des capitaux, les opérations de banques et les spéculations financières, le développement des moyens de communication sont autant de forces économiques qui ont favorisé l’avènement complet de la bourgeoisie et de domination exclusive sur les intérêts sociaux. »

Le lecteur quelque peu informé constate que les rédacteurs de ce document avaient lu Proudhon, particulièrement Qu’est-ce que la Propriété ? et les Contradictions économiques. Mais il constate aussi que ces ouvriers dont certains – Ricardo Mella, Anselmo Lorenzo, Rafael Farga, Pellicer, Federico Urales – s’étaient élevés à la hauteur de sociologues (12) analysant la structure du capitalisme et son développement avec une connaissance dont la profondeur surprend.

Ces progrès, ces développements repris en toute occasion favorable furent plusieurs fois signalés par Pierre Kropotkine qui dans le journal Le Révolté, qu’il avait fondé et était le seul journal anarchiste de langue française alors existant, écrivait (éditorial du 12 novembre 1881) que le mouvement ouvrier reprenait « avec une force nouvelle en Europe ». Puis, se référant à l’Espagne :

« Mais c’est surtout en Espagne qu’il prend en ce moment un développement sérieux. Après avoir couvé pendant huit ans, comme le feu sous la cendre, il vient de se manifester ouvertement par le dernier congrès de Barcelone auquel 140 organisations ouvrières se sont fait représenter par 16 délégués. Non pas des sections de 7 ou 8 membres que le hasard a réunis dans un quartier, mais des sections d’ouvriers du même métier, dont les membres se connaissent parfaitement et se voient chaque jour, qui sont animés des mêmes espérances, et qui ont pour ennemi commun le patron. et un but commun – celui de s’affranchir du joug du capital ; bref, une vraie organisation.

« Nous parcourons les numéros de La Revista Social, journal fait par les ouvriers eux-mêmes, et chacun nous apprend la création de nouvelles sections de métiers, soit l’adhésion de groupes existants, soit la fédération de groupes jadis isolés. En lisant le bulletin du mouvement espagnol nous nous sentons transportés vers les meilleurs temps de l’Internationale avec seulement cette différence : plus de netteté dans les aspirations, une conception plus claire de la lutte qu’il faut soutenir, et un tempérament plus révolutionnaire dans la grande masse du groupement.

« Une comparaison vient immédiatement sous la plume : la comparaison du mouvement qui s’opère en Espagne avec celui qui s’opère en France, toute à l’avantage de l’Espagne, toute au désavantage de la France. »

Après quelques autres considérations, Kropotkine insiste sur la différence entre les deux pays :

« Fidèles aux traditions anarchistes de l’Internationale, ces hommes intelligents, actifs, remuants ne vont pas faire bande à part pour poursuivre leur petit but ; ils restent dans la classe ouvrière, ils luttent avec elle, pour elle. Ils apportent leur énergie à l’organisation ouvrière et travaillent à constituer une force qui écrasera le capital au jour de la révolution : le corps de métier révolutionnaire. Sections de métiers, fédération de tous les métiers de la localité, de la région, et groupes de combat indépendants de tous les métiers, mais socialistes avant tout (13). Voilà comment ils constituent les cadres de l’armée révolutionnaire…

« …. Nous ne saurons trop recommander aux ouvriers français de reprendre, comme leurs frères espagnols, les traditions de l’Internationale, de s’organiser en dehors de tout parti politique en inscrivant sur leur drapeau la solidarité dans la lutte contre le capital. »

Qu’il nous soit permis de commenter ce commentaire. Nous constatons d’abord qu’il a fallu, à cette époque, qu’un Russe publie le seul journal anarchiste existant en France, les anarchistes français n’étant ni assez nombreux, ni assez capables d’initiatives pour le faire eux-mêmes ; tandis qu’en Espagne… Cette différence est lourde de signification.

Ensuite, il ne pouvait être question, pour les ouvriers français, de revenir aux traditions de la Première Internationale, pour la simple raison que celle-ci n’avait jamais existé en France comme mouvement organisé, et que les quelques sections locales qui purent se constituer furent persécutées avec acharnement, tandis qu’en Espagne le mouvement disposa de quelques années pour prendre conscience de lui-même et apprendre à s’organiser.

Puis il manquait un Bakounine. Malgré toutes ses qualités, Kropotkine ne pouvait exercer cette influence, cette fascination qui caractérisaient le grand lutteur, qui fut aussi un grand penseur et grand organisateur. Il n’avait pas ce don de séduction, de compréhension humaine directe, qui faisait qu’un paysan ou un manœuvre se sentait de plain-pied en parlant avec celui qui, parce que et quoiqu’il était héréditairement un « barine », comprenait l’homme du peuple et savait se placer à son niveau.

Tout cela nous explique pourquoi, bien qu’il fût partisan de l’activité et de l’organisation ouvrières, Kropotkine ne put exercer sur ses camarades une influence comparable à celle de Bakounine. De plus, à cette époque le mouvement italien était, par l’impatience et la maladresse de ses personnalités les plus éminentes, presque réduit à l’état squelettique ; et la Fédération du Jura se trouvait dans une situation identique.

Cela nous explique aussi pourquoi le mouvement anarchiste français se constitua sur la base de groupes « de 7 ou 8 membres que le hasard a réunis dans un quartier », poursuivant « leurs petits buts » et délaissant les grandes tâches de la transformation sociale.

Kropotkine revint, au mois de juin de l’année suivante, sur l’exemple espagnol. Effort inutile. Il fallut l’activité terroriste et désastreuse de l’époque dite « héroïque », et une certaine désagrégation intérieure à conséquences de déviations diverses, pour qu’une partie des anarchistes se décide, vers 1895 et les années suivantes, à entrer dans les syndicats où ils apportèrent non seulement la pratique de la violence, comme l’écrivait Georges Sorel, mais un corps de doctrine dont les éléments principaux furent repris par l’école, maintenant si réduite, du syndicalisme révolutionnaire.

Revenons en Espagne. Des années ont passé, nous sommes en 1887 ; un congrès vient d’être célébré, qui lance un Manifeste publié dans le journal El Productor (14). Nous y lisons :

« Nous proclamons l’acratie (15) (pas de gouvernement) et nous aspirons à un régime économico-social dans lequel, par l’accord des intérêts et la réciprocité des droits et des devoirs tous seront libres, tous contribueront à la production et jouiront du plus grand bonheur possible, qui consiste en ce que les produits consommés soient le fruit du travail de chacun, sans exploitation, et par conséquent sans les malédictions d’aucun exploité.

« La terre ne doit pas avoir de maître, pas plus que l’air et la lumière, les richesses du sous-sol, les forêts et tout ce qui n’est pas le fruit du travail des hommes.

« La science ne peut pas avoir de maître, pas plus que les moyens de production, conséquences et applications des connaissances scientifiques.

« La Terre, la Science, les machines de la grande industrie n’ont pas été créées par leurs détenteurs, mais elles se créent soit par des causes indépendantes de la volonté de l’homme, soit par le travail continu de tous les hommes…

« L’unité sociale est essentiellement le producteur… Le premier groupe social est le groupe de producteurs d’une même branche de travail. Le contrat fondamental se conclut entre le producteur et le groupe respectif de producteurs de la même branche.

« Les groupes de producteurs d’une même localité établissent un contrat par lequel ils constituent une entité facilitant l’échange, le crédit, l’instruction, l’hygiène et la police locale et ils concluent des contrats avec les autres localités pour le crédit et pour l’échange dans une sphère plus vaste, tels les communications, les services publics généraux et réciproques…

« La terre, les mines, les usines, les voies ferrées, et, en général, tous les moyens de production, de transport et d’échange sont concédés en usufruit aux collectivités de travailleurs. Le but final de la révolution est :

  • « La dissolution de l’Etat.
  • « L’expropriation des détenteurs du patrimoine universel.
  • « L’organisation de la société sur la base du travail de ceux qui peuvent produire; la distribution rationnelle des produits du travail; l’assistance de ceux qui ne sont pas encore aptes au travail ou qui ont cessé de l’être ; l’éducation physique et scientifique – intégrale – des futurs producteurs…

« Pour ces raisons, le congrès, qui considère la Fédération régionale espagnole comme un groupement libre dans lequel les travailleurs peuvent résoudre tous les cas particuliers par l’initiative commune lorsqu’une action unanime est nécessaire, reconnaît la liberté des individus et des collectivités pour qu’ils puissent se développer selon les conditions spéciales qui règlent la vie de chacun… »

De telles déclarations, de tels programmes où s’ajoutent souvent des conceptions ou des initiatives complémentaires montrent que les préoccupations constructives demeurent toujours au premier plan. Et sous ces préoccupations il y a invariablement une base doctrinaire fondamentale. inspiratrice des plans et des projets. Dans ce dernier Manifeste, ce qui demeure c’est la conception collectiviste proposée par Bakounine, et mitigée par la conception mutuelliste proudhonienne dont le trait caractéristique est la formule du contrat. Mais à la même époque il se produit une évolution importante, qui prouve que les cerveaux travaillent. Jusqu’à maintenant, suivant la doctrine collectiviste, et ainsi que nous l’avons vu à différentes reprises, chaque producteur devait jouir « du produit intégral de son travail ». Naturellement cette formule avait pour but de faire disparaître tout vestige d’exploitation de l’homme par l’homme ; mais un problème nouveau avait été posé par l’école communiste de l’anarchisme – et au fond, était posé implicitement dans les conceptions constructives de Bakounine : une partie importante des membres de la société, souvent la majorité n’était pas apte au travail, entendu comme apport producteur. La société était donc obligée de maintenir cette partie, et pour cela elle devait prélever, inévitablement, le nécessaire sur la part qui, selon le principe admis jusqu’alors, revenait aux producteurs. Ceux-ci ne pourraient donc pas « jouir du produit intégral de leur travail ». La formule qui s’imposait de plus en plus était celle du véritable communisme « à chacun selon ses besoins, de chacun selon ses forces », que Louis Blanc avait préconisée et que Proudhon attaquait en partie parce qu’elle était conçue sous la forme de communisme d’Etat, en partie aussi parce qu’il repoussait, instinctivement, et l’on pourrait presque dire viscéralement, ce qu’il appelait « la communauté ». Nous accédons maintenant à une morale de solidarité intégrale, qui sera pratiquée par les collectivités de 1936-1939.

Sous l’impulsion de Marx et Engels, qui ont envoyé Lafargue sur place afin de combattre les internationalistes espagnols qui ne se soumettent pas à leurs directives, une autre organisation syndicale, marxiste et réformiste est née (ses fondateurs, groupés à Madrid, étaient 7). Mais elle ne présente ni la force morale, que donnent les convictions philosophiques et sociales basées sur un large humanisme, ni les caractéristiques de volonté et d’activité historique nées de l’idéal incorporé à l’action. En Espagne l’anarchisme, disons plutôt le socialisme fédéraliste antiautoritaire a précédé le socialisme autoritaire et d’Etat, bénéficiant ainsi de l’avantage du temps. Mais par l’influence qu’il a exercée sur les esprits il a aussi mieux conquis les hommes ; car non seulement il refusait l’autorité extérieure à l’individu : il influençait la société par son œuvre culturelle répandue dans les masses. N’oublions pas qu’en 1882 La Revista social, dirigée par Luis de Oteiza tire à 20 000 exemplaires, et est probablement la plus lue d’Espagne. D’autre part, dans l’histoire de l’anarchisme international nous ne connaissons pas de manifestation culturelle comparable à celle du Secundo Certamen Socialista (16) et il n’est peut-être pas inutile de souligner, une fois de plus, avec quelle facilité les anarchistes espagnols se classent comme une école du socialisme. En France, un tel comportement aurait été jugé, et condamné comme une impardonnable hérésie…

On comprendra mieux l’importance atteinte par ce mouvement quand on saura qu’en 1903, à Madrid, Tierra y Libertad qui sera par la suite – nous l’avons dit – le périodique traditionnel de l’anarchisme espagnol, devint quotidien sous la direction d’Abelardo Saavedra (17).

*

Pendant la période suivante, on enregistre un certain flottement dans la pensée jusqu’alors si lucide et précise de l’anarchisme espagnol. Car malheureusement, l’anarchisme français, si en retrait sur Proudhon et Bakounine, exerçait sur lui une influence intellectuellement et spirituellement restrictive. Son intervention tardive dans le mouvement syndical n’entraînait qu’une partie des militants. L’habitude des petits groupes que déplorait Kropotkine s’était trop bien implantée. Certes, on parlait bien de faire la révolution, mais on entrevoyait celle-ci comme l’apothéose du Grand Soir, romantique à ce point que Jean Grave et Charles Malato durent polémiquer avec leurs propres camarades pour qui toute organisation était forcément autoritaire et attentait aux droits de l’individu. Puis, comme la révolution tardait à se produire, on s’occupa de choses secondaires. L’individualisme apparut, avec sa revendication stirnérienne plus ou moins bien interprétée du « moi » ; la révolte devint purement négative, quand elle ne déviait pas sur de nombreux dadas marginaux : végétarisme, crudivorisme, naturisme, esthétisme, exaltation nietzschéenne, etc.

La France jouissait en Espagne d’un prestige immense. C’est de France qu’avaient été introduites, ou réintroduites bien des idées nouvelles, dont celles du républicanisme, du socialisme et de l’anarchisme. Bientôt les déviations anarchistes françaises furent importées par un certain nombre d’anarchistes espagnols (18).

Ces nouveautés se confondaient avec celles d’un certain anarchisme communiste qui rejetait l’activité syndicale, et la large prévision organique de l’avenir des anarchistes d’Espagne. Mais d’une part l’intensité même du problème espagnol limita ces fantaisies. D’autre part, le sentiment social naturel et l’esprit de solidarité si fortement présents dans la nature de l’Espagnol étaient trop puissants pour qu’un tel mouvement pût sombrer dans ces mortelles inepties. Aussi, l’existence des groupes anarchistes n’empêcha-t-elle pas l’activité sociale, d’abord, syndicale ensuite, de fomenter cette dynamique presque mystique de l’histoire qui pousse aux grands rêves et aux grandes actions.

L’idéal demeure au fond de l’âme espagnole. Pour le militant moyen, il ne s’agit pas d’abstractions philosophiques, mais de justice sociale, de travail organisé solidairement, de fraternité active grâce à la jouissance égalitaire des biens et des services. Le dernier paysan anarchiste sait cela, en partie sans doute parce que son sort est si dur qu’il ne peut chevaucher des chimères quand il s’agit de la question sociale. Et le congrès du théâtre de la Comedia, célébré à Madrid en 1919 confirme ce qui a toujours été : le but de la C.N.T. est le communisme libertaire ; pour y atteindre on décide de transformer les syndicats traditionnels de métiers en syndicats d’industrie (19) afin de mieux assurer la gestion de l’économie nouvelle. Ce que ratifiera, après dix ans de dictature civile et militaire le congrès de Saragosse de 1931, qui marque un nouveau départ de notre organisation syndicale.

Disons-le nettement : la résolution de caractère constructif votée par les délégués dans une situation qu’on sentait pré-révolutionnaire fut inférieure à la plupart de celles qui avaient été votées dans les congrès précédents. Mais l’incessante répétition des buts et des moyens, la volonté d’activités constructives des syndicats, des fédérations locales, cantonales, régionales, nationales, de leur cohésion, l’idée d’activités communales, de l’instruction généralisée, de vastes ateliers remplaçant ceux, vétustes, où les artisans et les petits entrepreneurs étaient si mal récompensés de leur travail, tout cela était demeuré dans l’esprit des militants de base, chez tous ceux qui, jusqu’alors, s’étaient donnés corps et âme au triomphe de l’idéal. Et l’on est surpris de voir comment, bien que les textes en soient ignorés par la génération qui fit la révolution, les résolutions des congrès de 1870, 1871, 1872, 1882 et autres sont appliquées, souvent comme à la lettre, dans les Collectivités agraires et les réalisations syndicales industrielles de 1936-1939.

Rappelons, avant de terminer ce chapitre, que pendant les cinq années de république (de 1931 à 1936), de nombreux essais avaient été publiés, qui s’efforçaient de préparer les réalisations constructives de la révolution. Pour la première fois dans l’histoire de l’anarchisme mondial, successivement Diego A. de Santillan, Higinio Noja Ruiz, Gaston Leval traitaient ces problèmes non sous forme d’utopies et d’anticipations imaginaires, mais en se basant sur la réalité concrète de l’économie du pays, à la lumière des statistiques concernant la production industrielle et agraire, le problème des matières premières, de l’énergie, des échanges internationaux, des services publics, etc. D’autres études, moins documentées, dont celle du docteur Isaac Puente intitulée El Comunismo libertario et des essais de moindre importance parurent aussi. Et l’on traduisit du français cinq ou six livres d’économistes comme Cornelissen, de théoriciens militants syndicalistes révolutionnaires comme Pierre Besnard, de sociologues moins rigoureux comme Sébastien Faure. Tout cela, édité avec bien d’autres livres et de nombreuses brochures par au minimum trois organismes éditoriaux, contribua à préparer la masse des militants pour ses tâches futures.

L’idéal poursuivi par les anarchistes communistes espagnols fut donc celui que les plus hauts esprits de l’humanité ont poursuivi, propagé depuis Platon, et peut-être certains stoïciens, jusqu’à nos jours. La révolution espagnole a réalisé ce que demandaient les premiers chrétiens, ce pour quoi au XIVè siècle luttèrent les Jacques, en France, et les paysans anglais conduits par John Ball en Angleterre, ceux d’Allemagne, que Thomas Münzer mena deux siècles plus tard, les niveleurs anglais inspirés par Everald et Winstanley, les frères Moraves, disciples de Jean Huss ; ce qu’ont préconisé Thomas Morus dans l’Utopie, et François Bacon, et Campanella dans La Cité du Soleil, et le curé Jean Meslier dans son célèbre Testament, trop méconnu, et Morelli dans son Naufrage des îles flottantes, et Mably qui, comme Morelli, inspira les meilleurs esprits de la révolution américaine, et les « enragés »de la révolution française, dont Jacques Roux, le « curé rouge ». Et la légion de penseurs et de réformateurs du XIXe siècle et du premier tiers de celui-ci. Elle est, dans l’histoire du monde, le premier essai d’application du rêve poursuivi par ce qu’il y eut de meilleur dans l’humanité. Elle est parvenue à réaliser, intégralement dans bien des cas, le plus bel idéal qu’ait conçu l’esprit humain, et ce sera sa gloire éternelle.

 

Notes:

 

(1) Ce livre a été écrit à différents moments, différentes périodes et situations, conséquences de la vie agitée de l’auteur. Ce qui explique que certains chapitres soient écrits au passé, d’autres au présent. Il aurait été possible d’unifier au passé. Mais le présent donne une idée, une représentation plus forte, plus nette, et l’auteur, qui a éprouvé l’impression de revivre directement ce qu’il a décrit a cru préférable, et même utile, de transmettre cette impression aux lecteurs ; donc, de laisser en l’état les descriptions qui suivent.

(1bis) Non seulement les frères Reclus, mais des hommes comme James Guillaume, Jules Guesde, Benoît Malon, Ferdinand Buisson, Victor Dave, Alfred Naquet faisaient partie de l’Alliance.

(2) Expulsé de France par Guizot en 1847, il y revint quand se produisit la révolution de février 1848.

(3) Observons l’importance donnée dès le départ à l’instruction, et que l’on retrouvera jusqu’en 1936-1939.

(4) Souligné par moi.

(5) L’emploi du mot Etat a ici le sens de nation, comme on le verra par ce qui suit.

(6) Nous verrons plus loin que la formule du produit intégral de son travail à l’ouvrier fera place, par l’introduction du principe communiste, à une vision plus généreuse des choses.

(7) Phrase nettement bakouninienne.

(8) Non seulement le prétexte de l’expulsion était faux, mais Bakounine n’avait pas été prévenu de ce qui se tramait. Il était absent, et une partie des délégués qui votèrent dans le sens voulu par Marx étaient munis de faux mandats.

(9) Il s’agit de la structure politique de l’Etat, pour construire une autre structure comme on va le voir.

(10) Le fait s’est produit pendant la révolution ; certains libertaires en étaient restés à la formule de la commune libre, autarcique ; ils rectifièrent aisément.

(11) Notons ici que l’esprit prolétarien n’excluait pas un critère donnant aux travailleurs intellectuels une place dans le combat.

(12) L’ouvrier chapelier, Ricardo Mella, deviendra ingénieur des mines.

(13) Observons que le mot socialiste était encore employé par Kropotkine à cette époque.

(14) Vers cette époque, la rédaction de El Productor discutait avec celle des Temps Nouveaux, continuation du Révolté, sur l’utilité de l’activité au sein du mouvement ouvrier. Les Temps Nouveaux la niaient.

(15) Mot employé pour anarchie.

(16) Deuxième concours socialiste, appelé « concours » parce que des récompenses y furent données selon la valeur des travaux.

(17) Journaliste de talent, issu de la petite bourgeoisie et rallié au peuple, excellent orateur qui aurait pu faire carrière parmi les privilégiés, et qui, jusqu’à sa mort, fut un exemple de dévouement à la cause qu’il avait embrassée. Quand je le connus en 1917, il avait déjà été vingt-deux fois emprisonné.

(18) L’exil en France dans les périodes de répression ou de chômage prolongé qui faisait aller gagner son pain au-delà des Pyrénées, favorisa la prise de contact avec les nombreux groupuscules où les longs cheveux, les sandales et la cravate lavallière étaient les distinctifs généralisés de l’individualité supérieure de chacun.

(19) Malheureusement, sous l’influence de démagogues éloquents, le congrès repoussa la constitution de fédérations d’industries, si nécessaire. On ne la commença qu’en 1931, et ce retard se fit sentir pendant la révolution.

Résistance politique: Sortir de l’impasse étatique en suivant « l’idéal » ~ 1ère partie ~ (Gaston Leval)

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 « Les anarchistes [en Espagne] ne cherchent pas à lutter contre les fascistes mais à manifester leur animosité contre les communistes et l’URSS. Ils prêchent la collectivisation ce qui est un crime. »
~ Maurice Thorez, PCF, 1937 ~

« En 1939, près de 100 000 prisonniers politiques ont déjà été passés par les armes, le régime franquiste ne se débarrassera d’ailleurs jamais de cette hystérie meurtrière puisqu’en 1974, soit un an seulement avant sa mort, Franco continuait de faire garrotter ses opposants politiques. »
~ Olivier Pinalie ~

 

L’idéal (1)

Gaston Leval

Extrait de “L’Espagne libertaire 1936-39” (1983)

1ère partie
2ème partie

« Maintenant je peux mourir, j’ai vu réalisé mon idéal. » Cela m’était dit dans une des Collectivités de la région levantine (dans la province de Valence, si mes souvenirs sont exacts), par un des hommes qui avaient lutté toute leur vie pour le triomphe de la justice sociale, de l’égalité économique, de la liberté et de la fraternité humaines.

Son idéal, c’était le communisme libertaire, ou l’anarchie. Mais l’emploi de ce dernier mot risque fort, surtout en langue française – et en d’autres langues sans doute – de déformer dans les esprits ce que le grand savant et humaniste Elisée Reclus définissait comme « la plus haute conception de l’ordre ». D’autant plus que très souvent, et ce fut le cas en France, les anarchistes semblent s’être évertués à donner raison à leurs adversaires, et à justifier l’interprétation négative et nihiliste que l’on trouve déjà dans tel ordonnance ou tel édit de Philippe le Bel. C’est donc trahir le sens de ce que me disait le vieux militant qui avait tant combattu et tant souffert, et qui probablement est mort sous les balles franquistes, que s’en tenir à la simple énonciation d’un mot si diversement interprété. Voyons donc plus à fond.

Dans sa brochure El Ideal Anarquista, Ricardo Mella, qui fut le penseur le plus authentique et le plus original de l’anarchisme espagnol, donnait de cet idéal la définition suivante: « La liberté comme base, l’égalité comme moyen, la fraternité comme but. » Retenons-le bien : le but ultime, le couronnement était la fraternité, où la liberté serait à la fois une base et une conséquence, car peut-il y avoir fraternité sans liberté, mais également peut-on priver son frère de liberté ?

Ces conceptions n’avaient du reste pas pénétré en Espagne avec le vocable si discuté, et si discutable d’anarchie. Dans son livre auquel il faut toujours revenir, El Proletariado militante, Anselmo Lorenzo, qui fut après Mella le penseur le plus qualifié de l’anarchisme espagnol, raconte comment elles lui avaient été révélées d’abord par la lecture, faite avant 1870, de quelques livres de Proudhon, parmi lesquels De la capacité politique des classes ouvrières qu’avait traduits Pi y Margall, philosophe et apôtre du fédéralisme républicain qui fut – pas pour longtemps – un des présidents de la première République espagnole (1873-1874). Ces livres, et les articles publiés par le même Pi y Margall dans son journal La Discusión lui avaient montré la réalité du problème social, tandis que d’autres hommes luttaient pour une république qui ne pouvait être que bourgeoise, et s’affiliaient au carbonarisme, ou à quelque autre société secrète européenne.

C’est alors que pénètre en Espagne l’influence bakouninienne. Le messager en est une très belle figure de lutteur, l’italien Giuseppe Fanelli, ancien combattant garibaldien, puis député libéral indépendant, qui ayant rencontré Bakounine, sans doute lors de son séjour à Florence, avait adhéré à sa pensée sociale.

Bakounine défend et propage le socialisme. A cette époque, le mot anarchie est pour lui synonyme de désordre, chaos, déliquescence. Aussi a-t-il fondé à Genève, avec une trentaine d’amis parmi lesquels des intellectuels de premier ordre (1bis), l’Alliance internationale de la Démocratie socialiste. Il avait connu Proudhon lors de son séjour à Paris, pendant les années 1844-1848 (2). Comme celui de Proudhon, son socialisme est antiétatique. Il répond à sa psychologie slave, à sa large nature russe, à sa vision cosmique des choses, à l’ample philosophie humaine basée sur la science expérimentale qu’il s’est construite. Sa pensée a mûri pendant les douze années de forteresse, de prison, de déportation sibérienne qu’il vient de subir. Le comportement de l’autoritaire et dictatorial Marx pendant cette longue et douloureuse période n’a fait que renforcer sa méfiance et son aversion de la dictature, même appelée populaire.

Aussi lorsque, en 1869, Fanelli expose la doctrine de l’Alliance aux nouveaux amis qu’il s’est faits à Madrid et à Barcelone, peut-il citer les sept articles du programme de cette organisation secrète, écrits de la main de son fondateur :

« L’Alliance se déclare athée ; elle veut l’égalisation politique, économique et sociale des individus des deux sexes »… « La terre, les instruments de travail, comme tout le capital, devenant la propriété collective de la société tout entière, ne peuvent être utilisés que par les travailleurs, c’est-à-dire par les associations agricoles et industrielles. »

« Elle veut pour tous les enfants des deux sexes, dès leur naissance à la vie, l’égalité des moyens de développement, c’est-à-dire d’entretien et d’instruction à tous les degrés de la science, des industries et des arts »… « Elle reconnaît que tous les Etats politiques et autoritaires actuellement existants devront disparaître dans l’union universelle des libres fédérations, tant agricoles qu’industrielles »… « La question sociale ne pouvant trouver de solution définitive et réelle que sur la base de la solidarité internationale des travailleurs de tous les pays, l’Alliance repousse toute politique fondée sur le soi-disant patriotisme et sur la rivalité des nations »… « Elle veut l’association universelle de toutes les associations locales par la liberté. »

Dans ce programme, Bakounine dépasse Proudhon, par exemple sur l’égalité des droits de la femme – il l’a déjà dépassé avant, entre autres dans son Catéchisme révolutionnaire – ; il dépasse Marx dans sa vision de société nouvelle construite sur la base des organisations économiques internationales des travailleurs. Car les Statuts de l’Internationale ne vont pas si loin, ils n’impliquent pas une technique précise de réorganisation sociale en même temps qu’une doctrine politique (ce qui laissera le chemin ouvert à bien des surprises et mènera à la conquête du Parlement et de l’Etat).

Mais il est surprenant de voir avec quelle célérité, quelle facilité, quelle précision les deux noyaux espagnols – à Madrid et à Barcelone – allaient assimiler et répandre la doctrine fondamentale de l’Alliance.

Car un an plus tard, exactement le 19 juin 1870, avait lieu à Barcelone, au Palacio de Bellas Artes, le premier congrès de la section espagnole de la Première Internationale.

Ce congrès, où sont représentés 40.000 travailleurs, sur une population de 18 millions d’habitants, se caractérise par le sérieux et la profondeur des débats, des problèmes étudiés, des résolutions prises. La nécessité d’en finir avec la domination du capital et l’exploitation de l’homme par l’homme, l’établissement d’une tactique propre à la classe ouvrière indépendamment des partis politiques, le besoin de se préparer à prendre la relève de la société bourgeoise grâce aux associations ouvrières furent amplement approfondis. Et dès le début, les modes d’application de l’idéal firent élaborer des directives que l’on trouve dans la résolution relative à l’organisation des travailleurs :

« 1° Dans chaque localité on organisera en sections spécialisées les travailleurs de chaque métier ; on constituera, en outre, la section d’ensemble qui comprendra tous les travailleurs appartenant à des métiers n’ayant pas encore constitué de section spéciale : ce sera la section des métiers divers.

« 2° Toutes les sections de métiers d’une même localité se fédéreront et organiseront une coopération solidaire appliquée aussi aux questions d’entraide, d’instruction (3), etc., qui présentent un grand intérêt pour les travailleurs.

« 3° Les sections d’un même métier appartenant à différentes localités se fédéreront pour constituer la résistance et la solidarité dans leur profession.

« 4° Les fédérations locales se fédéreront pour constituer la Fédération régionale espagnole qui sera représentée par un Conseil fédéral élu par les congrès.

« 5° Toutes les sections de métiers, les fédérations locales, les fédérations de métiers, de même que la Fédération régionale se régiront d’après leurs règlements propres, élaborés par leurs congrès.

« 6° Tous les travailleurs représentés par les congrès ouvriers décideront, par le truchement de leurs délégués, des modes d’action et de développement de notre organisation. »

Certes, les postulats fondamentaux de l’idéal sont l’œuvre de Bakounine, ont été apportés par Fanelli. Mais on trouve ici une vaste conception d’organisation, et une initiative créatrice qui, s’avançant sur tout ce qui jusqu’alors a été fait en Europe, montrent à quel degré l’idéal a été compris et assimilé. Dans cette structure complexe – comme la société – et complète, les principes guident l’action, mais l’action à venir guidera et complétera les principes. D’autre part, nous nous trouvons devant un esprit novateur, une volonté active et un sens de l’éthique qui dépassent d’un seul coup les limites du corporatisme syndical. On ne pense pas seulement à créer une organisation de caractère professionnel, mais humaniste et sociale au large sens du mot. En même temps que l’on invente une arme efficace pour lutter dans l’immédiat contre l’adversaire de classe, on pose les fondements d’une société nouvelle.

Déjà ce qu’on appellera plus tard organisation verticale constituée à base de fédérations nationales, complète l’organisation horizontale. En même temps, les fédérations locales, constituées dans les centres quelque peu importants, où il existe différents syndicats de métiers, réunissent et fédèrent ces derniers pour les luttes communes. En France, cela se produira trente ans plus tard, sous la forme de bourses du travail, et il faudra pour cela que Fernand Pelloutier, venu de la petite bourgeoisie, s’en fasse l’apôtre.

Mais l’idéal apparaît aussi dans d’autres résolutions adoptées, d’autres tâches sont envisagées dans l’immédiat – bien que souvent l’âpreté de la lutte sociale ait empêché l’application de décisions prises. A ce même congrès, on s’occupa aussi des coopératives. Pour des hommes qui envisageaient la transformation radicale de la société dans un temps très court, celles-ci pouvaient sembler un frein dangereux. Mais bien qu’ils ne connussent pas encore le programme des pionniers de Rochdale, les délégués ouvriers du congrès de Barcelone trouvèrent sur cette question des solutions de bon sens et de parfait équilibre. Le paragraphe 3 de la résolution votée stipulait que :

« Quand les circonstances l’imposent, la coopération de production doit préférer la production d’objet de consommation immédiate pour les travailleurs, mais nous la réprouvons quand elle n’étendra pas, en fait, sa solidarité aux grandes organisations de travailleurs. »

Toutefois, le principe de la solidarité universelle étendue à tous les exploités semble particulièrement praticable par la coopération de consommation, « la seule qui non seulement puisse être appliquée dans tous les cas, et toutes les circonstances, mais qui doit aussi servir d’éléments et de moyens de formation générale de tous les travailleurs dont le retard culturel rend les idées nouvelles difficilement accessibles. »

Enfin, le sixième et dernier paragraphe stipule qu’ « à côté de la coopération de consommation, et comme complément, on pourra placer des coopératives de secours mutuels et d’instruction publique » (4).

Rappelons que nous sommes en juin 1870. A cette époque, le livre de Marx Le Capital est encore inconnu, le Manifeste Communiste lui-même est ignoré, et la Commune de Paris n’éclatera que l’année suivante. Le socialisme fédéraliste et libertaire se développe donc en Espagne d’après l’impulsion de sa force propre. D’un seul coup, l’idéal a été précisé dans ses grandes lignes, et ce que plus tard on appellera le syndicalisme révolutionnaire français, est formulé dès cette époque.

Mais ce qui a été élaboré dans ces journées historiques n’en sera pas moins enrichi et confirmé dans les congrès qui suivront pendant dix ans. Ainsi, l’année suivante, la Conférence des organisations composant la « Section régionale espagnole de la Première Internationale » met davantage encore les choses au point. Les militants les plus capables sont allés en Suisse prendre contact avec Bakounine qui inspire leur action grâce à une pensée constructive et à des dons d’organisateur embrassant la vie à l’échelle planétaire. Mais ils ajoutent à ses idées leurs idées propres. Aux fins de la lutte immédiate, de la résistance ouvrière et de l’organisation de la société nouvelle, l’Espagne est organiquement divisée en cinq régions par les délégués présents à cette conférence : Nord, Sud, Est, Ouest et Centre. Comme il avait été décidé l’année précédente, les fédérations locales et nationales de métiers ont été fondées. On ébauche un type de coopération, par métier également afin de pouvoir faciliter, et contrôler, cette partie de l’activité générale. Le 1er septembre 187l, après huit jours de débats sur différents sujets une déclaration de principes contre le républicanisme, ennemi politique, mais non social du régime monarchique est approuvée :

« Considérant que la signification réelle du mot « République » est « chose publique », donc ce qui est propre à la collectivité et englobe la propriété collective ;

« Que « démocratie » signifie le libre exercice des droits individuels, ce qui n’est praticable que dans l’Anarchie, c’est-à-dire par l’abolition des Etats politiques et juridiques au lieu desquels il faudra constituer les Etats ouvriers (5) dont les fonctions seront purement économiques ;

« Que les droits de l’homme ne peuvent être soumis aux lois car ils sont imprescriptibles et inaliénables ;

« Qu’en conséquence la Fédération doit avoir un caractère purement économique ;

« La Conférence des travailleurs de la région espagnole de l’Internationale des Travailleurs réunie à Valence déclare :

« Que la véritable république démocratique et fédérale est la propriété collective, l’Anarchie et la Fédération économique, c’est-à-dire la libre fédération universelle des libres associations ouvrières, agricoles et industrielles, formule qu’elle adopte intégralement. »

On ne peut qu’admirer la richesse de cette pensée qui n’a jamais été atteinte par aucun mouvement ouvrier depuis qu’elle a été formulée. Il a fallu trente-cinq ans au mouvement ouvrier français pour en arriver à la Charte d’Amiens, bien inférieure pour son contenu théorique et doctrinal, à l’ampleur des visions constructives dans l’ordre pratique, et quant à ce sens d’universalité et d’internationalisme élevant les esprits et guidant les actions. Ici, l’inspiration essentielle est d’abord un idéal fraternel. Il s’agit avant tout d’étendre à tous les peuples, à tous les habitants de la terre, la pratique de la solidarité humaine.

L’année suivante – 1872 – l’Internationale est déclarée hors la loi par le gouvernement de Madrid, malgré la brillante défense qu’en fit au Parlement Nicolas Salmeron, noble figure et grand juriste républicain. En Italie, le gouvernement prend la même mesure. En France, où sévit toujours la loi Le Chapelier, les tribunaux n’ont cessé de condamner les internationalistes à des peines d’emprisonnement sévères. Mais tandis que les internationalistes italiens guidés par Malatesta, Covelli, Andrea Costa, Carlo Caffiero et autres jeunes gens enthousiastes sortis de la bourgeoisie, proclament leur joie de cette mesure qui, disent-ils, hâtera la révolution, et se lancent dans des tentatives insurrectionnelles échevelées qui provoqueront la dissolution complète du mouvement, les militants d’Espagne ne perdent pas de vue les buts de caractère constructif, et l’action organique immédiate qui en découle. Ils commencent par confirmer leurs aspirations positives dans un Manifeste à l’opinion publique que lance le Conseil fédéral de la section espagnole de la Première Internationale:

« Nous voulons que la justice soit réalisée dans toutes les relations humaines ;

« Nous voulons l’abolition de toutes les classes sociales et leur fusion dans une seule classe de producteurs libres, honnêtes et cultivés ;

« Nous voulons que le travail soit la base sur laquelle repose la société ; que le monde se convertisse en une immense fédération de libres collectivités ouvrières d’une localité qui, se fédérant entre elles constituent une fédération locale complètement autonome ; que les fédérations locales d’un canton constituent la fédération cantonale, que les diverses fédérations cantonales d’une région constituent la fédération régionale, et enfin que toutes les fédérations régionales du monde constituent la grande fédération internationale ;

« Nous voulons que les instruments de travail, la terre, les mines, les chantiers navals, les transports maritimes, les chemins de fer, les fabriques, les machines, etc., devenus propriété de la société tout entière, ne soient utilisés que par les Collectivités ouvrières qui les feront produire directement, et au sein desquelles l’ouvrier recevra le produit intégral de son travail (6) ;

« Nous voulons pour tous les individus des deux sexes, l’enseignement intégral de la science, de l’industrie et des arts (7) afin que disparaissent les inégalités intellectuelles, fictives en leur presque totalité, et que les effets destructeurs de la division du travail ne se reproduisent pas ; on obtiendra alors les avantages uniques, mais positifs de cette force économique par la production de ce qui est destiné à satisfaire les nécessités humaines ;

« Nous croyons que par l’organisation de la société en une vaste fédération de Collectivités ouvrières basées sur le travail, tous les pouvoirs autoritaires disparaîtront, se convertissant en simples administrateurs des intérêts collectifs, et que l’esprit de nationalité et le patriotisme, si opposés à l’union et à la solidarité des hommes s’effaceront devant la grande patrie du travail, qui est le monde entier ;

« Tel est le socialisme que proclame l’Internationale dont les deux affirmations essentielles sont : en économie, le collectivisme, comme principe politique, l’anarchie. Le collectivisme, c’est-à-dire la propriété commune des instruments de travail, leur utilisation par les Collectivités ouvrières qui les feront produire directement, et la propriété individuelle du fruit intégral du travail de chacun. L’anarchie, ou l’abolition des gouvernements, c’est-à-dire leur conversion en simples administrateurs des intérêts collectifs. »

Ces derniers paragraphes ne nous rappellent-ils pas la formule de Proudhon : « L’atelier fera disparaître le gouvernement » ? Ou mieux peut-être celle de Saint-Simon : « Remplacer le gouvernement des hommes par l’administration des choses » ?

Toujours en cette année 1872, la section espagnole de la Première Internationale continuera de mettre au point principes et moyens de réalisation. Un nouvel apport massif sera fait au congrès de Saragosse, juste avant la mise hors la loi. La hauteur morale des questions traitées, des résolutions prises, l’emporte souvent de beaucoup sur les problèmes et les solutions économiques, le tout généralement s’interpénétrant pour la première fois dans le mouvement ouvrier. Il sera traité du sort de la femme « dont l’émancipation est intimement liée à la question de la propriété », des sections coopératives de consommation, des comités de consommation organisés par les sections ouvrières de résistance, et par une Fédération coopérative spécialisée. Un long rapport, digne d’un juriste, montre combien, avec quelle minutie les auteurs ont étudié le problème de la propriété. Mais le rapport sur « l’Enseignement intégral » retient le plus notre attention, car c’est la première fois que ce sujet donne lieu à une analyse aussi profonde.

Il est stupéfiant de trouver d’abord les considérations scientifiques d’ensemble, et l’énumération, par ordre d’importance, des rapports entre le développement biologique et celui des facultés psychologiques de l’enfant qui furent alors émises. On est tenté de dire que, depuis, aucun des grands maîtres de la pédagogie n’est allé plus loin. En vérité, ce rapport fut l’œuvre d’un intellectuel rallié aux travailleurs avec lesquels il collabora, mais combien il était honorable pour ces métallurgistes, maçons, typographes, manœuvres, tisserands, débardeurs, de patronner le lancement d’idées pédagogiques en avance d’un demi-siècle sur l’époque !

Considéré dans l’ensemble, cet esprit constructeur était exceptionnel. Nous en trouvons la preuve dans la troisième Résolution votée au Congrès de Saint-Imier célébré les 15 et 16 septembre 1872. Ce Congrès réunissait les sections de la Première Internationale qui ne s’inclinaient pas devant la dictature de Marx et devant la dissolution de cette Association comme réplique aux protestations de la majorité des sections contre l’expulsion frauduleuse de Bakounine, James Guillaume et la Fédération du Jura (8). Parmi les questions à l’ordre du jour, l’une d’elles avait pour sujet : « L’organisation du travail, statistiques ». Le rapport présenté avait visiblement été écrit par Bakounine, et se terminait par ces mots :

« La Commission propose de nommer une Commission qui devra présenter au prochain congrès un projet d’organisation universelle de la résistance, et des tableaux complets de statistiques du travail dans laquelle cette lutte puisera sa lumière. Elle recommande la section espagnole comme la meilleure jusqu’à ce jour. »

L’année suivante, et bien que, comme nous l’avons vu, la Fédération espagnole ait été mise hors la loi, les statistiques enregistrent 162 fédérations locales, et 62 autres en formation. Un an plus tard, selon l’historien belge Laveleye, le nombre des adhérents s’élève à 300 000, ce qui nous paraît excessif, et doit plutôt exprimer l’influence exercée par la section espagnole de l’Internationale. Puis, le mouvement étant devenu clandestin à cause des persécutions, ses effectifs diminuent. Il n’empêche qu’en 1876, une Conférence de fédérations cantonales énumère à nouveau les principes qui devront être appliqués au moment de la révolution :

1° Les localités où les membres de l’Internationale pourront triompher grâce au mouvement international se déclareront libres et indépendantes et déliées de la structure nationale (9).

2° Chacune déclarera immédiatement que ce qu’elle renferme en son sein lui appartient, que rien n’appartient individuellement à qui que ce soit, excepté les meubles, les vêtements et autres objets personnels.

5° Organisation de la fédération des forces populaires de toutes les fédérations, de tous les cantons, de tout le pays.

6° Les conseils locaux se subdiviseront en autant de commissions qu’il sera nécessaire : défense, subsistance ; administration, travail, instruction, relations internationales, et interfédérales, etc.

9° Dissolution de tous les organes constituant l’Etat actuel ; destruction et autodafés de tous les titres de rente et de propriété, des hypothèques, valeurs financières, obligations, etc. : saisie et concentration de toute monnaie métallique ou fiduciaire, des bijoux et pierres précieuses existant dans la localité ; centralisation de tous les articles de consommation et concentration partiale dans des ateliers utilisables, des outils et des machines.

11° Les congrès cantonaux et régionaux prendront en charge, grâce à des commissions spéciales, la gestion de tout ce qui ne pourra pas être fait par les seules communes : la défense cantonale et régionale, l’organisation des services publics, de la marine, des chemins de fer, des postes et télégraphes, etc. ; nomination des délégués de la région au Congrès universel et dans d’autres régions. »

A suivre…

Education et résistance politiques: La démocratie communaliste égalitaire vue de l’intérieur… Espagne 1936 (Gaston Leval)

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La démocratie libertaire

Gaston Leval

Extrait de “L’Espagne libertaire 1936-39” (1983)

Il y a dans l’organisation mise sur pied par la révolution espagnole, et par le mouvement libertaire qui en a été la cheville ouvrière, structuration de la base au sommet, qui correspond au véritable fédéralisme et à la véritable démocratie. Il est vrai qu’au sommet, et même à un échelon ou à un autre, des déviations peuvent se produire ; que des individus autoritaires peuvent transformer, ou vouloir transformer, la délégation en pouvoir autoritaire intangible. Et nul ne peut affirmer que ce danger ne surgirait jamais. Mais la situation est toute différente de ce qu’elle est, ou serait dans un appareil d’Etat. Dans l’Etat que Marx, quand il voulait courtiser les communards échappés au massacre afin de les attirer à lui appelait une « superstructure parasitaire » de la société, les hommes installés aux commandes sont inaccessibles pour le peuple. Ils peuvent légiférer, décider, ordonner, choisir pour tous sans consulter ceux qui devront subir les conséquences de leurs décisions : ils sont les maîtres. La liberté qu’ils appliquent est leur liberté de faire les choses comme ils l’entendent, grâce à l’appareil de lois, de règlements et de répression dont ils disposent, et au bout duquel il y a les prisons, les bagnes, les camps de concentration et les exécutions. L’U.R.S.S. et les pays satellisés en sont d’écrasants témoignages.

Le système non étatique ne permet pas ces déviations parce que les comités de direction et de coordination, évidemment indispensables, ne sortent pas de l’organisation qui les a choisis ; ils restent en son sein, toujours contrôlables, à la portée des adhérents. Si tels ou tels individus contredisent par leurs actes les instructions reçues, les résolutions prises, il est possible de les rappeler à l’ordre, de les blâmer, de les destituer, de les remplacer. C’est seulement dans, et par cette pratique que « la majorité fait loi ».

Ce système avait été, depuis 1870, apporté par les libertaires d’Espagne, qui tenaient absolument, suivant en cela la pensée de Proudhon et de Bakounine, à ce que la masse des adhérents se prononce et décide au maximum sur les problèmes posés et la marche des activités.

Cela signifie-t-il qu’il n’existait pas de minorités, d’individualités exerçant une influence souvent décisive sur les assemblées, ou dans la vie quotidienne des Syndicats, des Collectivités, des fédérations ? L’affirmer serait mentir et ne tromperait personne. Comme partout, comme toujours, il y avait dans ces organismes des militants mieux préparés, les premiers sur la brèche, prêchant d’exemple, payant de leur personne, et qui, parce que poussés par l’esprit de dévouement et de sacrifice, connaissaient plus à fond les problèmes et trouvaient plus facilement les solutions. L’histoire de l’humanité contient, en bonne place, celle des minorités qui ont pris en charge le bonheur de leurs contemporains et le progrès de l’espèce. Mais la minorité libertaire assumait ce rôle selon le principe antiautoritaire, et en s’opposant à la domination de l’homme par l’homme.

Pour émanciper les peuples, il faut d’abord leur apprendre, les pousser à penser, et à vouloir. La minorité libertaire, nombreuse et ardente comme on l’a vu, s’efforçait donc d’apprendre aux masses à se passer de chefs et de maîtres, et pour cela les informait continuellement, les éduquait, les habituait à comprendre les problèmes les concernant directement ou indirectement, à chercher et à trouver les solutions adéquates. Les assemblées syndicales étaient donc l’expression et la pratique de la démocratie libertaire, démocratie n’ayant rien à voir avec la démocratie athénienne où les citoyens discouraient et disputaient à longueur de journée sur l’agora, où les factions, les rivalités de clans, d’ambitions, de personnages se heurtaient ; où, étant donné les inégalités sociales, le temps précieux était perdu en disputes interminables. Ici, un nouvel Aristophane n’aurait pas eu de raisons d’écrire l’équivalent des Nuées.

Normalement, ces réunions périodiques ne dépassaient pas quelques heures. On y traitait de sujets concrets, précis, de façon concrète et précise. Et tous ceux qui avaient quelque chose à dire pouvaient s’exprimer. Le Comité exposait les problèmes nouveaux surgis depuis la dernière assemblée, les résultats obtenus par l’application de telle ou telle résolution sur le volume de la production, l’augmentation ou la diminution de telle ou telle spécialité, les rapports avec les autres syndicats, les rendements selon les ateliers ou usines. Tout cela faisait l’objet d’exposés et de débats. Ensuite, l’assemblée nommait les commissions ; les membres de ces commissions discutaient entre eux des solutions à prendre ; s’il y avait désaccord, on établissait un rapport de majorité, un rapport de minorité.

Cela avait lieu dans tous les syndicats de toute l’Espagne, de tous les métiers et de toutes les industries, dans les assemblées qui, à Barcelone, réunissaient depuis la naissance de notre mouvement, des centaines ou des milliers, et des milliers de travailleurs, selon l’importance des organisations. De façon que la prise de conscience des devoirs, des responsabilités de chacun s’étendait de plus en plus, dans une mesure déterminante et décisive.

*

La pratique de cette démocratie s’étendait aussi aux régions agricoles. Nous avons vu comment, dès le début de la guerre civile doublée de la Révolution, la décision de nommer un Comité local de gestion des villages fut prise par les réunions générales des habitants des villages, comment les délégués aux différentes fonctions essentielles qui réclamaient une indispensable coordination des activités furent proposés et élus par toute la population rassemblée. Mais il convient d’ajouter et de souligner que dans tous les villages collectivisés, dans toutes les collectivités partielles de villages, dans les 400 collectivités d’Aragon, dans les 900 de la région levantine, dans les 300 de la région castillane (région du Centre. selon la dénomination adoptée) pour ne parler que des grandes formations qui embrassaient au moins 60 % de l’agriculture de l’Espagne « républicaine », la population était convoquée une fois par semaine, par quinzaine ou par mois, et mise, elle aussi, au courant de tout ce qui concernait l’existence générale.

L’auteur a assisté, en Aragon, à un certain nombre de ces assemblées où les exposés sur les différentes questions composant l’ordre du jour permettaient à la population de savoir, de comprendre, et de s’intégrer mentalement à la société, de co-participer à la direction des affaires publiques, aux responsabilités, si bien que les récriminations, les tensions qui se produisent toujours quand le pouvoir de décision est confié sans contestation possible à quelques individus, fussent-ils démocratiquement élus, ne se produisaient pas ici. Les assemblées étaient publiques, les objections, les propositions discutées publiquement, chacun pouvant, comme dans les assemblées syndicales, participer aux débats, critiquer, proposer, etc. La démocratie s’étendait à toute la vie sociale. Dans la plupart des cas, les individualistes mêmes pouvaient prendre part aux délibérations. Ils étaient écoutés comme les collectivistes.

Ce principe et cette pratique furent étendus aux débats des Conseils municipaux dans les petites villes, et même dans des villes d’une certaine importance – telles Villanueva y Geltru, Castellon de la Plana, Gérone Alicante ou Alcoy. Nous avons vu que, quand, à cause des exigences de la guerre, nos camarades étaient entrés dans ces conseils, et s’y trouvaient en minorité, ils n’en exerçaient pas moins, très souvent, une influence proportionnellement supérieure à leur nombre, en premier lieu parce qu’ils obtinrent des autres partis qui ne pouvaient s’y refuser, que les débats fussent publics. Ceux qui, parmi les gens du peuple, disposaient de temps libre ne se privèrent pas d’y assister. Et souvent on arracha à la majorité politicienne des réformes sociales immédiates (construction d’écoles, crèches, jardins d’enfants, secours décents aux vieillards) qui n’auraient pas été accordées si les débats avaient eu lieu à huis clos.

Tant à l’échelle individuelle qu’à l’échelle locale, ces différents aspects de la démocratie libertaire inauguraient, à notre avis, une civilisation nouvelle. Pour en donner une idée plus précise, et plus claire, nous allons voir le déroulement d’une assemblée villageoise, à Tamarite de Litera, dans la province de Huesca, assemblée à laquelle nous avons assisté -ainsi qu’à d’autres -, désireux que nous étions de recueillir des témoignages aussi vivants que possible pour l’avenir.

*

Le « pregonero » (crieur public) s’est présenté aux carrefours, sur la place ou dans les endroits les plus fréquentés du village. Il a soufflé trois fois dans la petite corne avec laquelle il s’annonce toujours, comme font en France les gardes champêtres avec leur tambour, puis d’une voix lente, de ténor léger qu’adoptent, je ne sais pourquoi, tous les « pregoneros » d’Aragon, il a lu, en hachant les mots et les phrases un peu au hasard, un papier sur lequel il était écrit que les membres de la Collectivité étaient invités par la Commission administrative à prendre part à l’assemblée générale qui aurait lieu le soir même, à 21 heures.

A 21 h 30, la salle du cinéma local est à moitié pleine. A 22 h, elle l’est complètement. Il y a là environ 600 personnes dont une centaine de femmes, de jeunes filles, et quelques enfants.

En attendant l’ouverture de la séance, tous parlent, sans cris, malgré le tempérament expansif des habitants de la région. Enfin, le secrétaire de la Collectivité monte, seul, à la tribune. Le silence s’établit, et le secrétaire propose immédiatement l’adoption des dispositions nécessaires :

– Nous devons, dit-il, nommer un bureau de séance.

Aussitôt, un des assistants demande la parole, « pour une question d’ordre ».

– Il y a dans la salle des individualistes. Ce sont des ennemis de la Collectivité. ils n’ont rien à faire ici, nous devons les expulser, déclare-t-il. De plus, il est indispensable que les femmes se taisent pendant la discussion, sinon il faudra les expulser, elles aussi.

Une partie du public semble d’accord avec la double proposition ; une autre doute, visiblement. Le secrétaire répond qu’à son avis les individualistes peuvent aussi assister et même prendre part aux débats. « Nous n’avons rien à cacher, et c’est en voyant comment nous agissons qu’ils finiront par se convaincre. » Quant aux femmes bavardes – ce sont des paysannes qui n’avaient jamais assisté à semblables débats, et qui ont, elles aussi, droit à la parole -, il est sûr qu’elles se tairont et qu’il ne sera pas nécessaire de recourir à des mesures si énergiques. L’ensemble des assistants approuvent. Les individualistes demeurent.

On nomme alors le bureau, composé par des camarades qui sont élus l’un après l’autre. Puis le président prend la parole. C’est, naturellement, un des militants les plus actifs et les plus au courant des problèmes qui figurent à l’ordre du jour. Il commence par exposer abondamment pourquoi la Commission a convoqué cette assemblée extraordinaire. Bien qu’intelligent, il n’est pas vraiment orateur, mais s’efforce de s’exprimer avec la plus grande clarté, et y parvient.

Première question : il faut remplacer quatre camarades de la Commission administrative, qui n’accomplissent pas bien leur tâche, non par mauvaise volonté, mais par manque de formation. D’autre part, il existe un certain mécontentement contre le délégué au ravitaillement. Il est très capable, mais il a mauvais caractère et des manières trop brusques, ce qui cause des frictions désagréables, particulièrement dans les rapports interrégionaux, mieux vaudra désormais qu’il s’occupe des échanges à distance, où les contacts individuels jouent très peu. Le délégué à l’industrie et au commerce pourrait se charger de la distribution à l’échelle locale, et des rapports qu’elle entraîne avec les membres de la Collectivité.

L’assemblée accepte sans discussion inutile le changement des membres de la Commission, qu’elle remplace un par un. Puis le délégué au ravitaillement local voit ses attributions limitées d’une part, et étendues de l’autre.

Autre question à l’ordre du jour : un groupe assez nombreux de membres de la Collectivité vient de s’en retirer pour revenir aux pratiques individualistes. Mais la Collectivité, qui a pris en main la production locale non agricole a en sa possession les fournils destinés à la fabrication du pain, et le groupe d’individualistes en réclame un.

Les visages sont sérieux, attentifs, tendus. Les femmes commentent sans élever la voix. Un collectiviste prend la parole :

– Nous devons leur prêter un fournil pour quinze jours ou un mois afin qu’ils aient le temps d’en construire un.

– Non, répond un autre, ils n’avaient qu’à rester avec nous. Puisqu’ils sont partis, qu’ils se débrouillent !

Un troisième déclare qu’il y a déjà trop de fournils dans le village. Il ne faut pas en construire davantage. Plusieurs autres assistants parlent encore avec cette économie de mots qui caractérise les paysans aragonais. Personne d’autre ne demande la parole. Le président expose alors son opinion.

Il y a tout d’abord le problème de la bonne organisation de l’économie. Construire un fournil de plus c’est gaspiller du matériel dont on a besoin pour d’autres usages ; demain cela entraînerait une dépense supplémentaire de bois et d’électricité, ce que nous devons éviter car les répercussions d’une mauvaise gestion ne retombent pas seulement sur les individualistes, mais aussi sur toute l’économie nationale. Or nous devons montrer que nous sommes capables de faire mieux que le capitalisme. C’est pourquoi, au lieu d’en augmenter le nombre, nous devons même réduire le nombre de fournils en activité. Faisons donc le pain pour nous et pour les individualistes. Mais ceux-ci fourniront la farine correspondant à leur consommation, et il n’y aura qu’une même qualité de pain pour tous. D’autre part, nous ne devons pas refuser le pain aux individualistes, car malgré leur erreur ils doivent pouvoir manger, et dans une situation opposée à celle que nous vivons, nous serions heureux que nos adversaires n’empêchent pas les collectivistes de se nourrir.

Le président a convaincu l’assemblée, qui, sur l’intervention de quelques collectivistes, approuve sans opposition.

La question suivante se rapporte au rationnement et au non-rationnement du pain. Les salaires familiaux élevés payés par la Collectivité permettent d’en acheter beaucoup, ce qui facilite certains excès, et même parfois une inégalité que la Révolution ne peut admettre. Il faut par conséquent établir une limite de consommation afin que chaque famille puisse obtenir les quantités dont elle aura besoin, mais sans en arriver au gaspillage.

L’assemblée admet le rationnement, mais voici que se pose une question de jurisprudence : qui appliquera les mesures décidées ? Le Conseil municipal ou la Collectivité ? Le Conseil municipal embrasse la population tout entière : les individualistes, qui en comprennent le huitième, et les collectivistes. Si le Conseil municipal s’en charge, le rationnement devra être établi pour tous. Si c’est la Collectivité, les individualistes ne se considéreront pas obligés de le respecter. Diverses opinions sont émises, qui permettent de préciser les attributions des deux organismes. Et l’on décide de demander d’abord au Conseil municipal de s’en charger. S’il n’acceptait pas, la Collectivité prendrait l’affaire en main, tout du moins dans les limites de ses possibilités.

Mais le départ des individualistes a posé un autre problème. Plusieurs d’entre eux ont laissé leurs vieux parent s à la charge de la Collectivité, tout en s’installant sur les terres que ceux qu’ils abandonnent ainsi possédaient auparavant. Les dépossédés ont été pris en charge par l’organisation solidariste et collective parce qu’il s’agit de vieillards handicapés pour le travail, mais on considère ce comportement inacceptable. Quelles mesures adopter ?

Le président, qui a exposé le litige, souligne d’emblée qu’on ne peut penser à expulser ces pauvres vieux. De toute façon, ils seront aidés, mais il faut que les fils reprennent leurs parents, ou la terre leur sera enlevée. Telle est son opinion.

Plusieurs membres de l’assemblée interviennent dans un ordre qui ne se dément à aucun moment. L’un demande qu’on enlève la moitié de leur récolte à ces fils sans conscience. Un autre répète qu’il serait honteux de faire sortir ces vieillards de la Collectivité – tout doit être envisagé, moins cela. On en revient à la solution suggérée par le président ou les individualistes prennent leurs parents avec eux, ou ils n’auront pas de terre, et toute solidarité leur sera refusée. Le problème moral est primordial. La proposition est approuvée.

A chaque fois qu’une solution est adoptée et avant qu’un autre problème ne soit abordé, l’assemblée commente, donne libre cours à sa pensée. Pourtant, la conversation générale n’est pas bruyante, et dure à peine une minute.

On aborde maintenant la question des ateliers de poterie qui, normalement, constituent une source de revenus car ils fournissent de nombreux villages de la région, et même de petites villes, en cruches, alcarazas et « cantaros » (brocs en terre). On y fabrique aussi des tuiles et des briques. Mais comme les bras manquent aux travaux des champs à cause de la mobilisation pour le front, on y a envoyé les potiers qui ont cessé leur métier ; certains, aussi, sont au front. Aussi la production a-t-elle baissé notablement. Que faire ?

Un homme demande que l’on fasse passer la journée des potiers de huit à dix heures ; un autre, que l’on augmente la main-d’œuvre; solution sur laquelle un troisième insiste, en ajoutant que l’on devrait faire venir des spécialistes d’autres régions. Il propose aussi que l’on rouvre la fabrique de carrelage, fermée à cause des événements actuels.

On lui répond sur ce dernier point que nous sommes en temps de guerre, et qu’on peut très bien se passer de carrelage. Rires de l’auditoire, qui approuve, et comme quelques-uns demandent pourquoi les ouvriers spécialisés ne peuvent pas produire cette année autant que l’année précédente, le secrétaire de la Collectivité, ancien maire et qui connaît bien toutes ces questions, explique qu’auparavant plusieurs cantons se fournissaient à Huesca ; or, cette ville étant tombée aux mains des fascistes, ils se fournissent maintenant à Tamarite. Il faut donc rendre à leur métier les ouvriers potiers, et de plus publier dans notre presse un appel pour que les travailleurs spécialisés d’autres régions viennent s’installer dans la localité. Proposition acceptée.

L’ordre du jour est épuisé. On passe aux questions diverses. Un des assistants déclare qu’il y a, à Tamarite, un « alpargatero » (ouvrier fabricant d’espadrilles), qui connaît très bien son métier. On pourrait organiser un atelier où les femmes iraient travailler au lieu de perdre leur temps à bavarder dans la rue. Les femmes rient, mais la proposition est acceptée. Un homme de cinquante à soixante ans déclare que les petites jeunes filles du village ne sont pas sérieuses, car elles préfèrent se promener au lieu d’aller travailler dans l’atelier qui leur a été désigné pour apprendre la couture. Pour y remédier il propose que l’on choisisse une bonne couturière chargée de les former, mais que l’enseignement soit donné dans une église sans fenêtres. La porte serait fermée à clef, les gamines ne pourront pas sortir pendant les heures de travail. Tout le monde rit, les intéressées plus que les autres.

Plusieurs collectivistes exposent tour à tour leur opinion, et l’on finit par décider que dans chaque atelier une déléguée surveillera les apprenties. Celles qui manqueront deux fois de suite sans motif valable seront renvoyées. Mais celui qui voulait les enfermer est implacable : il propose, très sérieusement, du moins le semble-t-il, que, pour les punir quand elles ne donneront pas satisfaction, on oblige les jeunes filles à jeûner deux ou trois jours. Cette fois, c’est un rire général.

Nouveau problème : il faut nommer une nouvelle directrice à l’hôpital (nous apprenons ainsi que c’est une femme qui le dirige, ce qui est assez inhabituel). Cet hôpital a été transformé en Maison de Vieillards, mais ceux-ci sont maintenant soignés à domicile par le médecin qui a adhéré à la Collectivité, et l’on dispose de l’hôpital cantonal pour les cas urgents ou sérieux de maladies. Cela pose à nouveau un problème de juridiction. L’hôpital a un caractère public général. Il faut savoir s’il dépend ou non du Conseil municipal reconstitué après la publication du décret correspondant du gouvernement de Valence. Si oui, l’hôpital est l’affaire de tous, collectivistes et individualistes, et ces derniers doivent aussi participer aux frais. Or, jusqu’à présent la Collectivité a tout payé, et ses ennemis ont profité de ses largesses. Affaire à étudier plus à fond.

Après examen de quelques questions de moindre importance, le président lève la séance. L’assemblée a duré deux heures et demie. Presque tous ceux qui y avaient pris part étaient des paysans du village, ou des environs, habitués à se lever tôt, et qui, en cette époque de l’année, avaient travaillé douze ou quatorze heures.

Pourtant, personne ne partit avant la fin des débats, pas même ceux qui se tenaient debout, car bien vite les sièges avaient manqué. Pas une femme, pas un gamin ne s’endormit. Les yeux étaient restés bien ouverts, les visages aussi éveillés. On y lisait, à la fin, autant d’intérêt souvent amusé qu’on en avait lu au commencement. Et le président, à la fois paternel, fraternel et pédagogue dut insister pour que l’ordre du jour ne fût pas allongé.

La dernière résolution prise concernait la fréquence des assemblées qui, de mensuelles, devenaient hebdomadaires.

Et les collectivistes s’en furent se coucher en commentant les débats et les motions votées. Certains vivaient assez loin. Ils rentrèrent chez eux à pied, ou à bicyclette.

Changement de paradigme politique: Un exemple de charte de commune libre pour Salas Altas, Espagne, 1936…

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Les communes libres, les confédérations de communes libres ont été et sont des réalités qui fonctionnent parfaitement bien. L’étatisme et ses suppôts passent leur vie à expliquer du contraire, passent leur temps à marteler que « sans l’État, point de salut ; sans l’État, ce sera tous contre chacun dans une apocalypse politico-économico-sociale »… Rien n’est plus faux et il est grand temps que le plus de personnes possible s’en rendent compte et que nous recommencions à appliquer ces principes égalitaires et autogestionnaires, c’est la voie naturelle de l’humanité. L’État est un cancer, une anomalie, une « ruse de la raison » hégelienne… Gaston Leval nous rappelle les collectifs espagnols la révolution sociale de 1936-39.

— Résistance 71 —

 

Exemple de charte réglant la vie politique et économique d’un collectif en Espagne, charte établie le 7 décembre 1936

Gaston Leval

Extrait de “Espagne libertaire 1936-39” (1983)

 

REGLEMENT DE LA COLLECTIVITE DE SALAS ALTAS

Les soussignés, réunis en Assemblée générale et après avoir défini les normes collectivistes, décident librement d’organiser une Collectivité et d’y adhérer. Et ils approuvent les bases suivantes pour en assurer le développement économique :

1° Tout habitant de Salas Altas, quelle que soit sa condition et sans distinction d’organisation ouvrière ou de parti, pourra appartenir à la Collectivité.

2° Les membres de la Collectivité nommeront un Comité composé d’un président, un vice-président, un secrétaire, un comptable, un trésorier, et d’autant de membres qu’il le faudra, d’après les tâches à accomplir.

3° Ce Comité aura un caractère purement administratif, et répondra de sa gestion devant les assemblées des collectivistes qui pourront confirmer ou destituer ceux qui n’auront pas rempli leur mandat d’une façon satisfaisante.

4° Les adhérents apporteront tous leurs biens : terres, instruments aratoires, bêtes de trait, argent et divers moyens de travail.

5° Les collectivistes apporteront également leurs animaux de basse-cour avec lesquels on s’efforcera d’organiser une grande basse-cour collective afin de décupler cette richesse. Cette tâche incombera à ceux que l’assemblée choisira.

6° Des écuries communales seront organisées afin que toutes les bêtes de trait soient réunies et soignées par un personnel compétent. Ainsi les conducteurs travailleront moins longtemps que le temps demandé pour les tâches agricoles ou les transports.

7° Les moutons seront groupés en troupeaux, et la Collectivité nommera des pâtres pour les soigner et les faire paître. Un spécialiste sera choisi pour l’abattage. C’est lui qui désignera quels moutons devront être sacrifiés.

8° Les produits de la terre et d’épicerie seront emmagasinés dans les locaux collectifs pour que leur contrôle soit mieux exercé.

9° On constituera une ou plusieurs coopératives ; celles-ci procureront les produits qu’il faudra obtenir au moyen des échanges ; elles distribueront les articles de consommation sur la présentation du carnet de producteur, et d’après les barèmes établis par l’assemblée.

10° Ces barèmes pourront être modifiés en plus ou en moins, selon la situation économique de la Collectivité.

11° Nul ne pourra consommer avec excès. En cas d’exception, et s’agissant d’un malade, la demande devra être justifiée par un certificat du médecin.

12° L’assemblée décidera des jours de vacances annuelles dont pourront bénéficier les membres de la Collectivité.

13° L’argent dont pourra disposer la Collectivité ne servira qu’à se procurer des marchandises dans les régions où la monnaie subsistera encore.

14° Dans toutes les branches du travail (agriculture, élevage, mines), les délégués pourront être réélus ; leurs instructions devront être respectées, faute de quoi la Collectivité prendrait les mesures qu’elle jugerait nécessaires.

15° Au-dessus de quinze ans, tous les membres de la Collectivité devront travailler. L’assemblée décidera de ce que devront faire les jeunes femmes mariées ou les inaptes au travail.

16° Les collectivistes de plus de soixante ans sont dispensés de travailler ; toutefois, si tel est leur désir et que leur état physique le leur permet, ils pourront se livrer à des travaux correspondant à leurs possibilités physiques pour aider la Collectivité.

17° Celui qui, sans cause justifiée, se séparera de la Collectivité, n’aura aucun droit aux biens collectifs.

18° Les résolutions seront prises à la majorité des assemblées.

19° Tout adhérent recevra un reçu des biens par lui apportés au moment de son adhésion.

20° L’assemblée est souveraine et ses accords feront loi, même s’ils modifient les présents statuts.

Tel est le Règlement collectiviste que nous nous engageons à appliquer. Fait à Salas Altas le 7 décembre 1936.