Archive pour friedrich nietzsche la morale ou la contre-nature

Le chemin de l’émancipation passe par le lâcher-prise du contre-naturel, morale incluse (avec F. Nietzsche)

Posted in actualité, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , on 1 juillet 2019 by Résistance 71

Ce texte de Nietzsche que nous republions ci-dessous est une torture pour l’esprit et ne peut à notre sens être bien compris que vu sous l’angle de ce que Nietzsche appela le “surhumain”, c’est à dire d’une transmutation des valeurs qui mène l’humain à ce qu’il est par delà le “bien et le mal”. Nietzsche est le philosophe de la nature radicale contre toute Morale qui ne peut-être que contre la vie. Il est le moraliste de la vie contre toute autre usurpation.

On doit comprendre le texte ci-dessous à la lumière de ce que nous dit Nietzsche par ailleurs:

“Là où cesse l’État, c’est là que commence l’homme, celui qui n’est pas superflu: là commence le chant de ce qui est nécessaire, la mélodie unique et irremplaçable. Là où cesse l’État, regardez donc frères ! Ne les voyez-vous pas, l’arc-en-ciel et les ponts du surhumain ?”

Son texte “La Morale ou la contre-nature”,  publié dans “La revue blanche” en 1897, analyse l’antagonisme et la diversité dans leur compréhension et application non encore émancipées, ce texte est une étape (douloureuse ?) vers le dépouillement et le dépassement des barrières qui restreignent notre humanité vraie. Nietzsche, philosophe immoraliste, est sans doute le plus moral de tous, car il est celui qui détruit pour aller au-delà, qui transmute le “dernier homme” , être aliéné et gesticulant de l’inutile et de l’impuissance, vers le surhumain réconcilié avec la Nature et donc Homme achevé.

Un texte qui met mal à l’aise quelque soit l’approche qu’on en fasse et dont on ne peut pas, ne doit pas sortir indemne…

~ Résistance 71 ~

 

“Deviens celui que tu es.”, Le gai savoir

“Ne pouvoir exister c’est impuissance et au contraire pouvoir exister c’est puissance.”, Ainsi parlait Zarathoustra

“Tous les moyens par lesquels l’humanité jusqu’ici, devait être rendue morale étaient fondamentalement immoraux.”, Le crépuscule des idoles

 


« Vouloir libère… »

 

La Morale ou la Contre-nature

 

Friedrich Nietzsche

1897

I

Toutes les passions ont un temps où elles sont exclusivement funestes, où le poids de leur stupidité entraîne leur propre sacrifice, — il vient ensuite plus tard, beaucoup plus tard, une période où elles se marient avec l’esprit, se spiritualisent. Autrefois, à cause de la stupidité dans la passion, on faisait la guerre à la passion même ; les hommes étaient conjurés pour l’anéantir ; tous les vieux plésiosaures de la morale sont unanimes là-dessus : « Il faut tuer les passions. » La formule la plus célèbre s’en trouve dans le Nouveau Testament, dans ce sermon sur la montagne où, soit dit en passant, les choses ne sont pas du tout considérées de haut. Il y est dit, par exemple, relativement à la passion sexuelle : « Si ton œil t’agace, arrache-le. » Heureusement, aucun chrétien n’agit suivant ce précepte. Vouloir anéantir les passions et les désirs, uniquement pour prévenir leur stupidité et les conséquences fâcheuses de cette stupidité nous paraît aujourd’hui être en soi une forme aiguë de la stupidité. Nous n’admirons plus les dentistes qui nous arrachent les dents afin qu’elles ne nous fassent plus mal. D’autre part, il faut avoir la justice de reconnaître que, sur le sol où est poussé le christianisme, l’idée de la « spiritualisation des passions » ne pouvait être conçue. La première Église a combattu comme on sait contre les « Intelligents » en faveur des « Pauvres d’esprit » ; comment aurait-on pu attendre d’elle une guerre intelligente contre les passions ? L’Église combat les passions par l’excision en tous sens ; sa méthode, sa « cure », c’est la castration. Elle ne se demande pas : comment spiritualiser, embellir, diviniser une passion ? De tout temps, elle a placé la force de la discipline dans l’extirpation (de la sensualité, de l’orgueil, des instincts de domination, d’avarice, de vengeance). — Mais attaquer les passions à la racine, c’est attaquer la vie à la racine. La pratique de l’Église est ennemie de la vie.

II

Le même moyen, excision, extirpation, est choisi instinctivement, dans la lutte avec le désir, par ceux qui sont trop faibles de volonté, trop dégénérés pour lui imposer une mesure, par ces natures qui ont besoin de la Trappe au figuré (ou sans figure), qui sentent la nécessité d’une déclaration de guerre définitive, d’un gouffre entre eux et la passion. Les moyens radicaux ne sont indispensables qu’aux dégénérés ; la faiblesse de la volonté, à proprement parler, l’impuissance à réagir contre une tentation est en soi-même une autre forme de la dégénérescence. L’hostilité radicale, l’hostilité mortelle manifestée contre les appétits des sens, demeure un symptôme significatif ; on est en droit d’avoir des soupçons sur le fond d’une pareille exagération. Cette hostilité, cette haine atteint toute son acuité lorsque de telles natures n’ont pas elles-mêmes la fermeté suffisante pour une cure radicale, pour renoncer à Satan ». Qu’on passe en revue l’histoire des prêtres et des philosophes, y compris les artistes — ; les paroles les plus venimeuses contre les sens n’ont pas été dites par les impotents et les ascètes, mais par les ascètes impuissants, par ceux qui n’avaient pas ce qu’il fallait pour être ascètes.

III

La spiritualisation de la sensualité se nomme l’amour : elle est un grand triomphe sur le christianisme. Un autre triomphe est notre « spiritualisation de l’hostilité ».

Elle consiste en ceci que l’on comprend profondément le prix qu’il y a à avoir des ennemis : bref, l’on agit et l’on raisonne aujourd’hui à l’inverse d’autrefois. L’Église de tout temps a voulu l’anéantissement de ses ennemis : mais, nous immoralistes et antichrétiens, nous voyons notre avantage à ce que l’Église subsiste… — En politique aussi l’hostilité s’est spiritualisée — elle est devenue beaucoup plus sage, beaucoup plus réfléchie, beaucoup plus modérée. Tout parti comprend que son propre intérêt de conservation exige que le parti contraire ne s’affaiblisse pas. Il en est de même dans la grande politique. Une nouvelle création surtout, un nouvel empire par exemple, a besoin d’ennemis plus que d’amis : c’est dans l’opposition seulement qu’il se sent nécessaire, c’est dans l’opposition seulement qu’il devient nécessaire. Nous ne nous comportons pas autrement à l’égard des « ennemis intérieurs », là aussi nous avons spiritualisé l’hostilité, là aussi nous avons compris sa valeur. On ne produit qu’à condition d’être riche en antagonismes, on ne reste jeune qu’à condition que l’âme ne se détente pas, n’aspire pas au repos. Rien ne nous semble plus étrange que ce desideratum des temps passés, la paix de l’âme, desideratum chrétien. Rien ne nous fait moins d’envie que la Morale-Ruminant et le gros bonheur de la bonne conscience. On a renoncé au grand côté de la vie quand on renonce à la guerre. En bien des cas, à vrai dire, la « paix de l’âme » n’est qu’un malentendu, c’est quelque chose d’autre, qui n’a pas su trouver de dénomination plus récente. Examinons-en quelques cas sans ambages et sans préjugés. La « paix de l’âme » peut être, par exemple, en morale et en religion, le rayonnement d’une riche animalité. Ou le commencement de la lassitude, celle que projette le soir, toute espèce de soir. Ou un indice que l’air est humide, que le vent du sud va souffler. Ou la reconnaissance inconsciente pour une heureuse digestion (nommée parfois aussi amour de l’humanité). Ou la quiétude du convalescent pour qui toute chose a un goût nouveau et qui attend. Ou l’état qui suit le fort assouvissement d’une passion maîtresse, la béatitude d’une extraordinaire satiété. Ou la faiblesse sénile de noire volonté, de nos désirs de nos vices. Ou la paresse persuadée par la vanité de se réformer moralement. Ou le commencement d’une certitude, même d’une terrible certitude après la longue tension et le martyre de l’incertitude. Ou l’expression de la maturité et de la perfection, dans le fait, dans la création, dans l’action et dans la volonté, la respiration tranquille, la liberté de la volonté conquise… qui sait ! Peut-être le Crépuscule des Idoles n’est-il aussi qu’une sorte de « Paix de l’âme ».

IV

Je formule ce principe : tout naturalisme dans la morale, autrement dit, toute saine morale, est commandé par un instinct de vie, toute sommation vitale contient une norme déterminée de « tu dois » et « tu ne dois pas », toute hostilité, tous les obstacles placés sur le chemin de la vie sont de cette façon mis de côté. La morale contre nature c’est-à-dire presque toute morale, jusqu’ici enseignée, vénérée et prêchée, est tournée précisément au rebours des instincts de la vie. Elle est la condamnation tantôt secrète, tantôt avérée et impudente de ces instincts. Tandis qu’elle dit « Dieu voit le cœur », elle dit Non aux exigences les plus infimes comme les plus hautes de la vie et prend Dieu pour l’ennemi de la vie… Le Saint qui plaît à Dieu est le Castrat idéal… La vie cesse où commence le « royaume de Dieu ».

V

Si l’on a saisi le sacrilège d’une telle insurrection contre la vie, insurrection devenue presque sacro-sainte dans la morale chrétienne, on y aura heureusement vu encore autre chose : l’inutilité, la fausseté, l’absurdité, le mensonge d’une telle insurrection. Une condamnation de la vie de la part d’un vivant n’est encore finalement que le symptôme d’une sorte déterminée de vie. Il n’y a pas d’ailleurs à soulever le moins du monde la question de tort ou de raison. On devrait avoir une position extérieure à la vie, et d’autre part 1 a connaître aussi bien qu’un, que beaucoup, que tous ceux qui l’ont vécue, pour pouvoir toucher en général au problème, la valeur de la vie. Raisons suffisantes pour comprendre que le problème est pour nous impraticable. Quand nous parlons de la valeur de la vie, nous parlons sous l’inspiration, sous l’optique de la vie. La vie même nous contraint à fixer des valeurs. Il s’ensuit ainsi que toute morale ou Contre-nature qui conçoit Dieu comme idée opposée et comme condamnation de la vie, n’est qu’un jugement en valeur de la vie  — De quelle vie ? de quelle espèce de vie ? — Mais j’ai déjà donné la réponse : de la vie qui s’étiole, de la vie affaiblie, fatiguée, condamnée. La morale, comme elle a été comprise jusqu’ici, comme elle a été enfin formulée par Schopenhauer — « la négation du Vouloir-vivre » — est l’instinct même de la décadence qui se manifeste impérativement. Elle dit : Meurs ! la Morale, c’est l’arrêt des condamnés.

VI

Voyez enfin quelle naïveté il y a à dire : « l’homme devrait être tel et tel. » La réalité nous montre une richesse enivrante de types, une multiplicité de formes d’une exubérance et d’une profusion inouïes, et un misérable portefaix de moraliste va dire : non, l’homme devrait être autre ! Il sait bien lui, ce pauvre hère, ce cagot, comme il devrait être. Il se peint sur le mur et dit : « ecce homo… » Mais, même quand le moraliste s’adresse simplement à un individu particulier et lui dit : « tu devrais être tel et tel », il ne cesse pas d’être ridicule. L’individu est un des éléments du fatum, du passé et du devenir, une loi de plus, une nécessité de plus pour tout ce qui vient-et sera. Lui dire « méfie-toi », c’est demander que tout se modifie, même ce qui est passé.

En réalité, il y a eu des moralistes consciencieux, ils voulaient que l’homme fût autre, autrement dit vertueux, à leur image, c’est-à-dire cagot, et pour cela ils niaient le monde. Voilà qui n’est pas une mince folie, ni une forme modeste de l’impudence ! La Morale en tant qu’elle condamne, en évitant de se placer au point de vue de la vie et de ses desseins, est une erreur spécifique pour laquelle on ne doit avoir aucune pitié, une idiosyncrasie de dégénérés qui a causé des dommages incalculables !… Nous autres, immoralistes, avons au contraire ouvert notre cœur tout grand pour tout comprendre, pour tout concevoir, pour tout approuver. Nous ne nions pas facilement et nous mettons notre honneur à être des affirmateurs. Chaque jour notre œil s’ouvre un peu plus sur cette Économie qui sait encore employer et utiliser tout ce que la folie sacrée du prêtre reproche à la raison malade dans le prêtre, sur cette Économie dans la loi de la vie, Économie qui tire même profit de l’espèce repoussante du cagot, du prêtre, de l’homme vertueux — quel profit ? Mais, nous-mêmes, immoralistes, sommes la réponse.

= = =

“Les plus soucieux demandent aujourd’hui comment fera t’on pour conserver l’Homme ? Mais Zarathoustra demande et il est seul et le premier: ‘comment fera t’on pour surmonter l’Homme ? […] Comment conserver l’Homme le plus longtemps, le mieux et le plus agréablement possible ? Par là ils sont les maîtres d’aujourd’hui.
Surmontez-les, ces maîtres d’aujourd’hui, Ô mes frères, ces petites gens: eux sont le plus grand danger pour le surhomme !
Surmontez, vous hommes supérieurs, surmontez les petites vertus, les petites astuces, les égards pour les grains de sable, le farfouillis de fourmis, le misérable bien-être, le ‘bonheur du plus grand nombre’…”

(Ainsi parlait Zarathoustra, 1883)

Note de R71: Mensch (Übermensch) en allemand a une connotation d’humanité, il est donc plus approprié de parler de surhumain plutôt que de surhomme. die Menschlichkeit est “l’humanité”.

“Le surhumain n’est pas une fatalité future, une sorte de finalité, de but vers lequel certains hommes élus sont appelés: mais il est actuellement effort futur, surpassement continuel par lequel l’Homme doit se surmonter sans cesse et radicalement récuser, dans le même acte, le carcan des lois, des obligations, des devoirs, que dès le berceau on lui a imposés comme s’ils faisaient partie de lui-même. […] Tout le livre de Nietzsche [Ainsi parlait Zarathoustra] n’est que la tentative quasi surhumaine de retrouver, à travers tous les sédiments, la vie et la puissance (qui n’est pas la domination) se voulant elles-mêmes en tant que telles ; en cela l’entreprise nietzschéenne s’inscrit à côté de celle de Marx (il faut relire à cet égard les manuscrits de 1844) et de Freud dans la même volonté de destruction totale et de transmutation des valeurs.
Le dépassement incessant. Il n’y a de centre nulle part et partout. Zarathoustra nous dit: ‘Tout se brise, tout est redisposé: éternellement se reconstruit la même maison de l’être. Tout se sépare, tout se retrouve ; éternellement reste fidèle à lui-même l’anneau de l’être.’…”

~ Georges Arthur Goldschmidt ~ (Professeur d’allemand, traducteur de Nietzsche et de Peter Handke, grand spécialiste de la philosophie allemande)

En résumé : Le “Surhomme” est un franchisseur, un lutteur pour la terre, un être de volonté, un acte pur, une oeuvre. Il est au-delà de la Morale, il est la vie dans sa plénitude achevée.

Le terme a sans doute généré bien des incompréhensions, des détournements et des débordements, qui ne furent pas tempérés, après sa mort, par l’attitude de la sœur de Nietzsche envers son œuvre qu’elle détourna dans une grande mesure au profit d’une bien sombre et morbide idéologie servant la dégénérescence consommée de l’humanité…

Plus simplement et avec humilité nous pensons que ce que Nietzsche appelait le “surhomme”, transmutation du “dernier homme”, n’est en fait que l’humain réalisé dans sa nature vraie, réconcilié avec la Nature et son évolution, dans la joie, le jeu et l’amour ; il est l’Homme réalisé, celui qui crée comme le pensait aussi Gustav Landauer, une société des sociétés, libérée de l’aliénation.

Il est temps de construire les passerelles du lâcher-prise des antagonismes illusoires entre nous, pour cheminer vers notre humanité enfin achevée.

Devenons donc ceux que nous sommes…

Le texte en version PDF:
Friedrich_Nietzsche_La_morale_ou_la_contre_nature

 

 

Friedrich Nietzsche sur R71

« L’antéchrist » (1888) en version PDF

Gustav Landauer « Appel au socialisme » (1911)

Notre « Manifeste pour la société des sociétés » (2017)

Patrice Sanchez « Reliance et guidance quantique » (2018)