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Histoire, mémoire, état, société.. comme un périscope inversé (SCI Marcos, EZLN)

Posted in 3eme guerre mondiale, actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, gilets jaunes, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , on 25 juin 2022 by Résistance 71

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Marcos a écrit ça il y a un quart de siècle !… Visionnaire ?… non, simplement 100% alerte et critique sur la réalité globale qui affecte sa réalité locale déjà à l’époque. La lucidité, la non-complaisance, la solidarité et la désobéissance individuelle et collective sauveront les peuples de ce marasme en progression.
Le 1er janvier 1994, le jour de la mise en application des accords scélérats de “libre-échange” du NAFTA, le monde et le continent américain s’est réveillé au son du cri :
¡Ya Basta!
Les zapatistes nous montrent une certaine voie lumineuse depuis 28 ans.
“Il suffit de passer le pont…” chantait le grand Georges B., de fait qu’attendons-nous ?
~ Résistance 71 ~

“Là où cesse l’État, c’est là que commence l’Homme, celui qui n’est pas superflu : là commence le chant de ce qui est nécessaire, la mélodie unique et irremplaçable. Là où cesse l’État — regardez donc mes frères ! Ne les voyez-vous pas, l’arc-en-ciel et les ponts du surhumain ?”
~ Friedrich Nietzsche ~

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Un périscope inversé ou la mémoire, clef enfouie

(Extraits)

SCI Marcos

24 février 1998

Publié dans le journal mexicain “La Jordana”

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 depuis le livre compilation des textes du sub Marcos “¡Ya Basta!, 10 ans de révolte zapatiste”, 2004” ~

[Marcos commence son essai comme souvent, avec une histoire allégorique de son personnage du “vieil Antoine”, el viejo Antonio, que nous ne traduirons pas ici, Marco a publié un livre sur les histoires du vieil Antoine : “Relatos de el Viejo Antonio”. Marcos a créé une pléiade de personnages qu’il met souvent en scène, souvent de manière allégorique]

II. La coquille chaotique de la mondialisation

Le processus mondial d’homogénéisation / fragmentation amené par la néolibéralisme a balayé les vieilles évidences du pouvoir et les a ré-ordonnées ou remplacées par de nouvelles. Parmi les victimes de cette nouvelle guerre mondiale se trouve l’état-nation et la trilogie sur laquelle reposait sa survie : le marché intérieur, la langue nationale et la culture ainsi que la classe politique locale. Afin de maintenir et de renforcer ces trois aspects, les états-nations se reposaient sur des forces de police et militaire, des gouvernements, des institutions et des lois, des médias et sur des intellectuels, ceci fut brièvement l’essence même de l’état moderne. FUT, car ceci n’est plus.
Le processus complexe de mondialisation, vu pour ce qu’il est, est une guerre de destruction et de ré-agencement, qui pulvérise les marchés intérieurs, il tend à diluer en une brutale homogénéisation les langues nationales et les cultures et insiste sur le déplacement et la destruction des classes politiques locales.
Avec la crise, qui a aussi liquidé les trois fondations des états nationaux, de ses soutiens : l’armée, la police, le gouvernement, les institutions, les législations, les médias et les intellectuels entrent aussi en crise.

Les espaces laissés par cette crise anihilatrice ne demeurent pas vides. 

“La mondialisation financière a créé, d’un autre côté, son propre État. Un état multinational qui a ses propres instruments, ses réseaux et des médias d’action. Il s’agit de la constellation formée par le FMI, l’OCDE et l’OMC.” (Ignacio Ramonet, “Disarming the Markets”, “Le Monde Diplomatique”, décembre 1997)

[…]

La logique de la mondialisation néolibérale n’est pas seulement économique, elle est aussi politique. L’imposition d’une économie trans-frontalières n’est pas seulement une ouverture forcée du capillaire des marchés nationaux, c’est aussi et par dessus tout, un combat contre le responsable de l’émergence et de la protection de ces marchés, l’état-nation. L’homogénéisation de l’économie est en parallèle avec la fragmentation et la pulvérisation de la “vieille” politique et de son remplacement par une classe politique “moderne”. […] Les vieux politiciens sont remplacés par de nouveaux politiciens aux mille visages…

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III. La nouvelle politique et ses souteneurs illégaux. Les 7 visages des politiciens professionnels

Dans le même temps où les états-nations sont détruits, l’État Mondial est consolidé. Mais de dernier n’a besoin d’aucune société, il peut faire sans parce que le pouvoir dont il est dépositaire est celui donné et garantit par les marchés financiers et les mega-corporations. Au lieu d’élire, la bourse accorde la seule et nécessaire légitimité : celle du pouvoir économique.
Les choses étant ce qu’elles sont, l’État Mondial a besoin et produit de nouveaux politiciens pour le mener. Des politiciens qui sont des non-politiciens (car la pierre angulaire de la politique, le citoyen, a été éliminé), qui sont une sorte de mutants cybernétiques capables de remplir plusieurs fonctions après avoir été au préalable programmés selon le logiciel néolibéral bien entendu. Ces non-politiciens sont produits dans des centres éducatif hautement technocratique comme Oxford, Harvard, Yale et sont exportés dans des pays variés pour continuer la destruction des états-nations. Pour ce faire, ils doivent avoir :

1er visage : le gérant-politicien:
Dans l’état-nation “moderne”, la politique est fondamentalement l’économie de marché. Le pays doit être construit comme une entreprise, PME ou plus grande et géré de la même façon. Les plans politiques ressemblent à des budgets d’investissements et des estimations de coûts et profits. La soi-disante “administration publique” devient de plus en plus administrative et de moins en moins publique.
Comme dans une entreprise, le facteur le plus important devient la productivité, tirer le plus de bénéfices au moindre coût. Tout est subordonné à ces critères, des programmes sociaux aux alliances internationales en passant par le processus électoral.
Pour le politicien-gérant, le citoyen n’est guère plus qu’un employé et les fonctionnaires deviennent les contre-maîtres ayant un pouvoir de décision fluctuant. La nation et ses priorités sont vues au travers de critères de “marketing moderne”. Les seules personnes ayant un semblant de valeur sont celles qui pèsent en tant que producteurs/consommateurs. Ceux qui ne valent rien ou pas grand chose peuvent être écartés voire éliminés.

2ème visage : l’avocat-politicien :
Pour la mondialisation de l’économie, la structure législative de l’ancien état-nation devient une camisole et un obstacle à surmonter.
En général, les législations nationales répondent à un triple aspect. D’un côté, l’aspect historique qui collecte le passé de la nation et qui consiste en une assimilation judiciaire de ce passé. D’un autre côté, l’aspect qui incorpore les luttes populaires et leurs demandes et régule au travers des normes judiciaires, la satisfaction de telles demandes et/ou leur redéfinition. A un troisième niveau, gérer les formes judiciaires avec lesquelles les classes politiques dominantes “légalisent” leur pouvoir et leur légitimité.

Mais la structure judiciaire, la force cohésive primordiale de l’état-nation, est un obstacle légal pour amener à la dissolution des nations que la mondialisation assume et dont elle a besoin. De telle façon, que le néolibéralisme rompt avec ce corps légal et en construit un à sa taille. Au nom du “libre échange”, les “législatures” nationales sur l’éducation, le travail, l’environnement, la santé publique, la possession de la terre, l’utilisation des ressources naturelles, la migration etc sont répudiées / abrogées. Pour ce faire, des instruments judiciaires transnationaux sont créés. Un exemple ? Dans l’OCDE, le Multilateral Agreement on Investments ou MAI, secrètement négocié depuis 1995 et devant être signé par les pays membres en 1998. Cet accord donne aux investisseurs plus de pouvoir que les gouvernements dans des affaires d’investissements, de contrats et de bénéfices manageuriaux.
Voilà pourquoi le politicien moderne doit aussi être un avocat des échanges internationaux, un avocat du diable.

3ème visage : L’agent de publicité-politicien :
“L’explosion des marchés” ne fonctionnent pas toute seule. Elle va la main dans la main avec la “révolution technologique” et avec la création résultante de super autoroutes de la communication. Ainsi, la politique mondiale est pratiquée en tant que “publicité mondiale”.
Le leader politique est fabriqué au moins de la publicité. Des personnes bien ternes et médiocres simulent d’avoir une stature d’homme ou de femme d’état (comme le cas typique Ernesto Zedillo ici au Mexique), ce grâce à l’utilisation de techniques de théâtre et de publicité. (NdT : regardons aujourd’hui, un quart de siècle après ces propos lumineux de Marcos, ce que sont les Macron, Zemour, Zelensky et autres Trump…) La “légalité” du gouvernement (et non pas sa légitimité) est plus dépendante chaque jour de la machine publicitaire, qui est aussi capricieuse que le marché qu’elle sert.

[…]

4ème visage : le général-politicien :
La politique depuis le départ de l’histoire de l’humanité, est avant tout l’exercice de la violence organisée. C’est pourquoi le politicien moderne est aussi un général. Si hier la “nation” était le prétexte de la guerre, aujourd’hui c’est la “liberté bien ordonnée”. L’assassinat de masse et la destruction sont aussi des “médias publicitaires” de marketing. Les Etats-Unis y sont exemplaires en ce domaine. Au Mexique, Acteal et la guerre que Zedillo mène contre les populations natives indiennes lui ont valu les louanges des commentateurs télévisés, des journaux intellectuels, des managers des grandes entreprises, du haut clergé et des juristes décadents.

Les monstres que créent ces généraux n’ont rien ou très peu à voir avec “l’ordre”. Le désordre est la règle et le chaos est administré attentivement par une économie mondiale qui continue à soutenir de manière importante le marché de la guerre. Après la fin de la 3ème guerre mondiale, appelée la “guerre froide”. Les dépenses en armement dans le monde ont quelque peu diminué, mais elles ont recommencé de plus belle vers 1994.
[…]

5ème visage : l’ambassadeur-politicien :
Une fois que les frontières sont détruites pour les capitaux et le marché est redéfini comme maître suprême, l’internationalisation des forces politiques force le politicien moderne à devenir toujours plus un représentant de commerce itinérant, parlant plusieurs langues et adepte de la diplomatie de salon. Le politicien moderne n’a pas de nationalité bien définie et pas d’autre leitmotiv que le marché. Il est nord-américain aux Etats-Unis et en Amérique du Sud, en Europe, en Asie et en Afrique ainsi qu’en Océanie. Sa seule patrie est Wall Street (NdT: succursale de la City de Londres ne l’oublions jamais…), sa couleur le vert du dollar, il pense en anglais et vit selon la mode et les rythmes du Dow Jones et du Nikkei.

6ème visage : l’historien-politicien :
En néolibéralisme, l’histoire se recycle elle-même afin de se nier et de provoquer la repentance. Le sacrifice généralisé des utopies inclut de brûler les drapeaux de la rébellion et les bannières du cynisme et de la conformité sont adoptées en lieu et place. La connaissance se recycle et recycle ses “prêtres”. La nouvelle vérité, celle des marchés financiers, a besoin de nouveaux prophètes. Le nouveau politicien est aussi un historien, mais dans un sens opposé. Pour lui, seul le présent a une valeur et le passé doit être vu comme responsable de tout ce qui se produit de mal. “La véritable histoire”, nous raconte et se raconte à lui-même le néo-politicien, “commence avec moi”.

7ème visage : le généraliste-politicien :
Alors que la logique de marché envahit tout le social et que le politicien est transformé en “chef d’orchestre” d’une telle invasion, sa “connaissance” doit tout couvrir, c’est pourquoi il sent qu’il a la capacité de donner son opinion sur tout. Et si une partie de “cette connaissance générale toute inclusive” n’est pas traduisible en termes de marché, alors cette partie ne mérite aucune attention particulière.

Voilà les 7 visages du politicien moderne. Vous voulez le boulot ? Pas besoin de cerveau ni d’intelligence, regardez Menem en Argentine, Fujimori au Pérou et Zedillo au Mexique. Tout ce qu’il y a à faire c’est d’obéir aveuglément aux marchés.

R71 ON NE SE SOUMETTRA PAS

IV. Le vieux politicien et ses cadavres vivants

La vieille politique, celle des principes et des programmes, se sacrifie à l’autel du marché mondial. Il s’agit maintenant d’une libre interaction entre l’offre et la demande qui détermine l’orientation idéologique des partis politiques “modernes”. Avoir un bon produit pour entrer en compétition avec les autres dans “les choix de consommateurs” est tout ce qui importe. Il s’avère que la proposition politique devient un objet à être consommé, digéré et jeté. Chaque jour, toujours moins de citoyens savent ce que sont de fait l’histoire, les principes et les programmes des organisations politiques.

[…]

La politique moderne est devenue et ne cesse de devenir une expérience de l’élite… La société est passée d’être un acteur sporadique à être un spectateur permanent.

Bientôt la “politique” des citoyens se pratiquera de manière électronique. Devant un ordinateur, le citoyen “votera”, c’est à dire… validera et garantira le système. Plus de rues barrées, plus de manifestations, plus de meetings politiques, plus de prises de bâtiments, plus de perturbations, qui ne font que perturber les marchés, la “nation”. Le citoyen choisira une option politique comme il choisit un produit au supermarché local, il le fera depuis chez lui.

[…]

Il n’y a plus de transformation de pensée historique en théorie politique et de là en des principes et un programme de lutte. Maintenant, la politique “moderne” n’est que la traduction de l’étude de marché en un programme marketing et ce dernier en une campagne politique publicitaire (NdT : plus bel exemple récent donnant raison à Marcos : Macron et la Macronie, pas de parti juste une nébuleuse tendance à géométrie variable, ne réagissant qu’aux diktats de “marché” ultra-libéraux et un “programme politique” constitué de slogans marketing poussant un agenda de destruction socio-culturelle liberticide, nécessité du marché dans son parcours programmé vers son implosion finale…).

L’atrophie est vertigineuse. La machine partisane devient omnipotente et piétine la philosophie politique…

Une amnésie chronique affecte les organisations politiques dans le monde entier. Si quelqu’un mentionne le passé, ce doit être avec un mélange de condamnation, de honte et de repentance.

Le code culturel de base contient des éléments fixes comme par exemple :

Gauche = révolution = violence = chaos = catastrophe…

“Le bien de l’élite” se transforme en “bien commun”. La conservation du pouvoir est dite équivalente à la consolidation du progrès, de la sécurité et du développement. Une fois de plus, le Mexique prouve être le plus brillant des élèves dans la maîtrise des leçons “politiques” néo-libérales.

[…]

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V. Les courants sous-terrains de résistance critique

L’écrivain portugais Jose Saramago dit que “Contrairement à ce qu’il voudraient vous faire croire, il n’y a rien de plus facile à comprendre que l’Histoire du monde, bien que bon nombre de gens éduqués affirment toujours que c’est bien trop compliqué pour la faible capacité de compréhension des masses.

La peur néolibérale de l’histoire n’est pas tant une peur de son existence (après tout, le pauvre existe aussi et il ne peut être ignoré), mais une peur qu’on peut connaître et apprendre d’elle.

Afin d’éviter cela, l’Histoire est kidnappée par ces “érudits” et adéquatement maquillée pour qu’elle ne soit pas reconnue par ceux d’en bas.

Le kidnapping de l’Histoire par l’élite est fait pour remodeler sa consommation afin de faire disparaître le patrimoine fondamental de l’être humain : la mémoire.

Dans la “nouvelle histoire mondiale”, le présent défait le passé et prend le contrôle du futur. Aujourd’hui est le nouveau tyran, c’est à lui qu’on prête allégeance et obéissance. Mais partout dans le monde, des taupes de toutes les couleurs et de toutes tailles fouillent l’histoire cachée et trouvent et comprennent. De temps en temps, ces taupes émergent et ouvrent des fenêtres de lumière sous-terraines qui illuminent la grisaille de surface du chaos néolibéral.

En plus d’essayer de les tuer, le pouvoir mondialisant forme ses “penseurs” à essayer d’isoler ces taupes de l’Histoire. Les intellectuels modernes déterminent, avec de sombres jurys et jugements, la banalisation et la disqualification de la pensée critique. “Poésie, utopie, messianisme” sont en général les accusations typiques. La peine ? Persécution et calomnie.

On doit bien comprendre que l’émergence constante de ces taupes coïncide scandaleusement avec l’apparence de mobilisations sociales. Et celles-ci défient l’ordre établi parce qu’elles défient aussi les comportement politiques modernes. Les “intrus” de la politique sont derrière chaque coin de l’Histoire.

Contre la politique moderne et avec l’Histoire comme drapeau, la société civile du monde insiste sur sa ré-émergence une fois de plus. Cela pétille au dessus de la surface et plonge de nouveau afin de réapparaître de nouveau.

Cette Phœnix (la société civile) se reconstruit dans le nid de l’Histoire…

[Marcos remet ici une histoire allégorique…]

Ceci me paraît d’une grande évidence ! Celui qui complote, le fait sous la surface et non pas au grand jour. Ceci est connu depuis le début de notre temps. La domination du monde est la domination de ce qui est sous-jacent, des courants sous-terrains.” (Umberto Eco, “Le pendule de Foucault”)

Finalement, je pense que le vieil Antoine a raison quand il dit qu’en dessous de nous, il y a un monde meilleur que celui dans lequel nous souffrons, que la mémoire est la clef du future et que (j’ajoute) l’Histoire n’est rien d’autre qu’un périscope inversé…

Depuis (sous) les montagnes du sud-est mexicain

Subcommandante Marcos,

Planète Terre, février 1998

= = =

Lire notre page sur “Les communes autonomes du Chiapas, Mexique”

« La 6ème déclaration Zapatiste de la jungle de L’abandon »

« Chiapas, feu et parole d’un peuple qui dirige et d’un gouvernement qui obéit »

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Visions politiques: L’abécédaire du Subcomandante Insurgente Marcos de l’EZLN

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« Par ma voix parle la voix de l’EZLN.
Frères et sœurs d’Afrique, des Amériques, d’Asie, d’Europe et d’Océanie. Frères et sœurs venant assister à la 1ère rencontre internationale pour l’humanité et contre le néolibéralisme.
Bienvenue à la Realidad zapatiste. Bienvenue sur ce territoire en lutte pour l’humanité, bienvenue sur ce territoire en rébellion contre le néolibéralisme et l’oppression. »
~ Subcommandante Insurgente Marcos, août 1996 ~

« Planter l’arbre de demain, voilà ce que nous voulons faire… L’arbre de demain est un espace où tout le monde se trouve, où l’autre respecte et connait les autres et où la fausse lumière perd sa dernière bataille. »
~ Sub Marcos, août 1999 ~

« Étant ce qu’ils étaient, veilles et mémoires chargées sont plus réelles que l’intangible présent. La soirée précédant un voyage est un précieux moment de celui-ci. »
 Jorgès Luis Borgès ~

A lire en complément:

6ème_déclaration_forêt.lacandon

Appel au Socialisme (PDF)

 

L’abécédaire du sous commandant Marcos (Galeano)

 

Ballast

 

1er mai 2017

 

url de l’article original:

http://www.revue-ballast.fr/labecedaire-commandant-marcos/

 

Le zapatisme semble être passé de mode. Après avoir secoué le monde au mitan des années 1990 — les puissants juraient que leur « démocratie » marchande avait partout triomphé lorsqu’une armée, masquée et majoritairement composée d’Indiens mexicains, se dressa contre ce qu’elle nommait la Quatrième Guerre mondiale : le néolibéralisme et le capitalisme financier —, le mouvement porté par le sous-commandant insurgé Marcos, dit « Sup », a quelque peu disparu des radars médiatiques, voire militants. Ne parlons d’ailleurs plus de Marcos puisqu’il annonça lui-même son auto-dissolution il y a trois ans de cela : il se nomme à présent Galeano. Marcos n’est plus mais le zapatisme bouge encore ; il entend même présenter, en 2018, une candidate indienne aux élections présidentielles. Diable ! Le zapatisme n’a-t-il pas martelé qu’il refusait de s’emparer de l’État, qu’il se félicitait d’avoir permis « la création du pouvoir d’en-bas » (contre « l’en-haut »), qu’il se réjouissait d’avoir pratiqué une politique du quotidien et d’être passé « des leaders aux peuples » ? Galeano et son camarade Moisés s’en sont expliqué il y a quelques mois maintenant : il ne s’agit pas d’accéder à la fonction suprême ni de devenir un parti mais d’utiliser cette visibilité pour « amener le message de lutte et d’organisation aux pauvres de la campagne et de la ville du Mexique et du monde ». L’occasion de revenir, par cet abécédaire, sur ce mouvement et cette figure qui nous sont chers.

Armes : « Nous pensons que celui qui conquiert le pouvoir par les armes ne devrait jamais gouverner, car il risque de gouverner par les armes et par la force. Celui qui recourt aux armes pour imposer ses idées est certainement très pauvre en idées. » (La Dignité rebelle — Conversations avec le sous-commandant Marcos, Galilée, 2001)

Blues : « Quand Dieu a créé le monde, il a d’abord créé le blues. Après, le blues a commencé à avoir ses humeurs, comme on dit, et de là est né le jazz et ensuite le rock. Mais au début, comme dans la Genèse, qui dit qu’en premier la lumière fut, en musique, au début fut le blues, c’est de là que tout vient. Le blues, c’est comme si on vous agrippait le cœur et qu’on le chiffonnait comme ça. » (« Entretien avec le sous-commandant insurgé Marcos », Raymundo Reynoso, AMATE, novembre 2006)

Cœur : « Quand nous, hommes et femmes zapatistes, parlons, nous mettons en avant le cœur rouge qui bat en nous collectivement. […] Je sais que les sentiments n’ont pas leur place dans la théorie, du moins dans celle qui avance en trébuchant aujourd’hui. Qu’il est très difficile de ressentir avec la tête et de penser avec le cœur. Et qu’envisager cette possibilité a donné lieu à pas mal de masturbations théoriques […]. Nous le savons et nous le comprenons. Mais nous insistons : c’est la bonne conception. » (Saisons de la digne rage, « Sentir le rouge », Climats, 2009)

Droite, gauche et centre : « Le centre du pouvoir n’est plus dans les États nationaux. Cela ne sert donc à rien de conquérir le pouvoir. Un gouvernement peut être de gauche, de droite, centriste et, finalement, il ne pourra pas prendre les décisions fondamentales. » (La Dignité rebelle — Conversations avec le sous-commandant Marcos, Galilée, 2001)

Échec : « Si on arrivait à se fondre dans la montagne, ce serait notre arme la plus puissante. […] On vivait de fruits sauvages, de la chasse, on a ouvert un réseau de chemins qui nous permettait de nous déplacer d’une montagne à l’autre sans être vus. C’était une époque de grande solitude : rien dans la réalité mondiale ou nationale n’indiquait que ce sacrifice valait la peine ou qu’on avait une chance de gagner, au contraire, tout semblait dire qu’on allait à l’échec total. » (Le Rêve zapatiste, Seuil, 1997)

Fertiliser : « Je t’assure, on n’aspire pas à fertiliser de notre sang le chemin de la libération du Mexique. On préférerait franchement le fertiliser de notre vie ! […] Notre mort n’est pas indispensable pour que le Mexique soit libre, on fera tout ce qu’on pourra pour rester en vie. » (Le Rêve zapatiste, Seuil, 1997)

Guerre : « On ne peut comprendre et expliquer le système capitaliste sans le concept de guerre. Sa survie et sa croissance dépendent de façon primordiale de la guerre et de tout ce qui s’y associe et qu’elle implique. Par la guerre et dans la guerre, le capitalisme pille, exploite, réprime et discrimine. Dans l’étape de mondialisation néolibérale, le capitalisme fait la guerre à l’humanité entière. » (Saisons de la digne rage, Climats, 2009)

Homosexuels : « Dans les communautés indiennes, on ne persécute pas les gays. Les gens font des blagues, rigolent, mais ils ne sont ni exclus ni pourchassés… En plus, depuis le premier moment, les gens ont vu que le mouvement gay, mexicain surtout, envoyait de l’aide ; ils se sont fait expliquer ce qu’était ce mouvement et ce n’est pas l’aspect sexuel qui les a frappés mais l’exclusion sociale. “Ils doivent se cacher pour ce qu’ils sont, c’est comme nous, on devait se cacher pour être zapatistes.” » (Le Rêve zapatiste, Seuil, 1997)

Inversion : « Nous n’allons pas créer une force politique pour participer à la lutte pour le pouvoir, nous voulons au contraire organiser une inversion du pouvoir. Voilà le pari que nous faisons. On nous dit que cela ne peut pas être fait, que cela n’existe dans aucune théorie politique, qu’il est impossible de projeter une révolution politique sans vouloir la prise du pouvoir. Mais tout cela est faux […]. » (Marcos, le maître des miroirs, Mille et une nuits, 1999)

Joie : « Nous, on dit qu’on est un joyeux bordel ! Par notre composition sociale, on est un mouvement indien, ou majoritairement indien, en armes ; politiquement, on est un mouvement de citoyens en armes, avec des exigences de citoyens. » (Le Rêve zapatiste, Seuil, 1997)

Kissinger : « “Une guérilla qui ne perd pas gagne. Et une armée régulière qui ne gagne pas perd…” Et ça, ce n’est pas le Che qui l’a dit, c’est Kissinger ! Nous, tant qu’on ne perd pas on gagne, et notre ennemi, tant qu’il ne gagne pas il perd — même s’il est très supérieur, avec tous ses tanks et ses hélicoptères. » (Propos recueillis par Dauno Tótoro Taulis, La Realidad, octobre 1995)

Lectures : « Quand je suis quelque part, comme ici, où il y a Internet, je me connecte et je lis et je regarde tout. Mais, en littérature, je lis surtout du théâtre, les pièces de Brecht, des romans et les classiques comme Cervantès. Le meilleur livre de théorie politique est L’Ingénieux Hidalgo don Quichotte de la Manche. » (« Entretien avec le sous-commandant insurgé Marcos », Raymundo Reynoso, AMATE, novembre 2006)

Médias alternatifs : « Pour nous, le rôle que jouent les médias alternatifs et celui des gens qui y travaillent continuent d’être essentiel. Je peux même vous dire qu’un jour, je ne me rappelle plus où, j’ai eu une prise de bec avec les organisateurs d’une des étapes parce qu’ils voulaient commencer sans attendre les médias alternatifs qui n’étaient pas encore là et que moi, j’insistais en disant qu’eux étaient plus importants que moi. » (« Entretien avec le sous-commandant insurgé Marcos », Raymundo Reynoso, AMATE, novembre 2006)

Nos cris : « Est-ce utile de parler ? Nos cris sont-ils chargés comme des bombes ? Notre parole sauve-t-elle la vie d’un enfant palestinien ? Nous, nous pensons que, oui, ça sert à quelque chose, que peut-être que nous n’arrêtons pas une bombe, que peut-être que notre parole ne se transforme pas en un bouclier blindé qui empêche que cette balle de calibre 5.56 mm ou 9 mm dont les lettres IMI, “Industrie militaire israélienne”, sont gravées sur la cartouche, n’arrive à la poitrine d’une petite fille ou d’un petit garçon palestinien, mais que peut-être notre parole arrivera à s’unir à d’autres du Mexique et du monde et peut-être qu’en premier elle se convertira en un murmure, puis en une voix plus forte et enfin en un cri qu’on entendra à Gaza. » (Intervention du sous-commandant Marcos lors du Festival de la Digne Rage, janvier 2009)

Ouvriers : « Le zapatisme a du mal à embrayer sur le mouvement ouvrier en général, pas seulement sur les maquiladoras [usines, ndlr]. Il a eu beaucoup d’impact dans les communautés indiennes, chez les employés, les enseignants, les intellectuels, les artistes, mais pas dans la classe ouvrière mexicaine. […] C’est un échec flagrant. » (Le Rêve zapatiste, Seuil, 1997)

Peur : « Ce que nous voulons, c’est pouvoir nous lever chaque matin sans que la peur soit à l’ordre du jour. La peur d’être Indiens, femmes, travailleuses ou travailleurs, homosexuels, lesbiennes, jeunes, vieux, enfants, autres. Mais nous pensons que cela n’est pas possible dans le système actuel, dans le capitalisme. » (Saisons de la digne rage, Climats, 2009)

Question éthique : « La révolution devient une question essentiellement morale. Éthique. Plus qu’une question de répartition de la richesse ou l’expropriation des moyens de production, la révolution représente la possibilité d’un espace de dignité pour l’être humain. La dignité commence à devenir un mot très important et cette idée ne vient pas de nous, groupe urbain, elle vient des communautés. » (Le Rêve zapatiste, Seuil, 1997)

Régime cubain : « Le zapatisme adopte une distance respectueuse, mais pas suiviste : on n’est pas des fanatiques du régime cubain ; d’ailleurs il faut reconnaître qu’on ne sait pas au juste ce qui se passe là-bas et quoi qu’on dise, pour ou contre, ça nous retomberait dessus. […] Ils ne parlent pas de nous, ni en bien ni en mal, faisons pareil. » (Le Rêve zapatiste, Seuil, 1997)

Starification : « [Le Che] était un homme droit, honnête, noble, mais un homme, au bout du compte. Ce n’était pas un Dieu ou un leader. Et si je pouvais, c’est ce que j’aimerais être, un homme honnête et juste, avec ses défauts, etc., et ne pas être déifié ou transformé en une idole ou en une personnalité éminente. D’ailleurs, je ne sais pas ce qui est pire, être une idole ou un monstre sacré. » (« Entretien avec le sous-commandant insurgé Marcos », Raymundo Reynoso, AMATE, novembre 2006)

Théories : « Les théories non seulement ne doivent pas s’isoler de la réalité, mais doivent chercher en elles les leviers qui leur sont parfois nécessaires quand elles se retrouvent dans une impasse conceptuelle. Les théories rondes, complètes, achevées, cohérentes, sont parfaites pour présenter un examen professionnel ou remporter un prix, mais généralement elles sont réduites en miettes au premier coup de vent de la réalité. » (Saisons de la digne rage, « Sentir le rouge », Climats, 2009)

Utopie : « Je demande qu’on me dise s’il y a jamais eu un progrès social dans l’histoire du monde qui n’ait d’abord été considéré comme une utopie avant de voir le jour. Non, il n’y a jamais rien eu de tel. » (Marcos, le maître des miroirs, Mille et une nuits, 1999)

Visages : « Pourquoi ces masques ? Pourquoi vous cachez-vous ? Soyons sérieux. Personne ne nous regardait lorsque nous avancions à visage découvert, et maintenant on nous remarque parce que nous dissimulons nos visages. » (Marcos, le maître des miroirs, Mille et une nuits, 1999)

Way of life : « Cette mondialisation répand aussi un modèle général de pensée. L’American way of life, qui avait suivi les troupes américaines en Europe lors de la Deuxième Guerre mondiale, puis au Vietnam et, plus récemment, dans le Golfe, s’étend maintenant à la planète par le biais des ordinateurs. Il s’agit d’une destruction des bases matérielles des États-nations, mais également d’une destruction historique et culturelle. […] Le néolibéralisme impose ainsi la destruction de nations et de groupes de nations pour les fondre dans un seul modèle. Il s’agit donc bien d’une guerre planétaire, la pire et la plus cruelle, que le néolibéralisme livre contre l’humanité. » (« La quatrième guerre mondiale a commencé », Le Monde diplomatique, août 1997)

XXe siècle: « Le néolibéralisme, comme système mondial, est une nouvelle guerre de conquête de territoires. […] L’ordre mondial est revenu aux vieilles époques des conquêtes de l’Amérique, de l’Afrique et de l’Océanie. Étrange modernité qui avance à reculons. Le crépuscule du XXe siècle ressemble davantage aux siècles barbares précédents qu’au futur rationnel décrit par tant de romans de science-fiction. De vastes territoires, des richesses et, surtout, une immense force de travail disponible attendent leur nouveau seigneur. » (« La quatrième guerre mondiale a commencé », Le Monde diplomatique, août 1997)

Yeux : « Nous sommes des guerriers et en tant que tels nous connaissons notre rôle et notre heure. À l’aube du premier jour du premier mois de l’année 1994, une armée de géants, c’est-à-dire d’indigènes rebelles, est descendue dans les villes pour, de son pas, secouer le monde. À peine quelques jours plus tard, le sang de nos tombés encore frais dans les rues citadines, nous nous sommes rendus compte que ceux de l’extérieur ne nous voyaient pas. Habitués à regarder de haut les indigènes, ils n’ont pas levé les yeux pour nous voir. Habitués à nous voir humiliés, leur cœur ne comprenait pas notre digne révolte. » (Dernier communiqué du sous-commandant Marcos, annonçant sa propre disparition, mai 2014)

Zapatistes : « Pour les zapatistes, les valeurs éthiques sont une référence fondamentale, beaucoup plus que la realpolitik. Les choix des zapatistes leur font manquer beaucoup d’occasions de realpolitik, parce qu’ils accordent plus de valeur aux implications morales. » (Le Rêve zapatiste, Seuil, 1997)

Autonomie, autogestion et leçon politique des Indiens du Chiapas (Mexique). Au revoir Marcos et merci !…

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“Je mourrai esclave de principes non des Hommes”
~ Emiliano Zapata, 1879-1919 ~

“C’est notre conviction et notre mode de pratique que pour se rebeller et lutter, aucun leader, patron, messie ou sauveur n’est nécessaire. Pour lutter, les gens ont besoin d’un sens de la honte, d’un peu de dignité et de beaucoup d’organisation. Pour le reste, cela sert le collectif ou pas.”

~Subcomandante Insurgente Marcos ~

 

La der du Sub Marcos

 

Résistance 71

 

3 Juin 2014

 

Source: http://enlacezapatista.ezln.org.mx/2014/05/27/between-light-and-shadow/

 

Note: C’est avec grand plaisir et non sans une certaine émotion que nous avons traduit (partiellement) et commenté cette toute dernière intervention du Subcomandante Marcos porte-parole de l’EZLN et du mouvement autonomiste indien du Chiapas au Mexique depuis 1995. L’autonomie indigène est une réalité, la lutte contre l’impérialisme colonialiste en est une autre. Le mouvement autonome et autogéré indigène du Chiapas prouve que le bon gouvernement du peuple par et pour le peuple est non seulement possible, mais parfaitement sain et productif et ce malgré un environnement hostile de répression permanente de la liberté. ¡Todos somos Marcos! Les peuples prévaudront !

*  *  *

Le 25 Mai 2014 à 2:08 du matin, depuis la jungle de Lacandon au Chiapas, province du Sud-Est du Mexique, émanait cette déclaration du Subcomandante Insurgente Marcos:

Je déclare que celui qui est connu comme étant le Subcomandante Insurgente Marcos, “subcomandante d’acier inoxidable” auto-proclamé, cesse d’exister. C’est comme çà,

Au travers de ma voix ne s’exprime plus l’Armée Nationale de Libération Zapatiste (Ejercito Zapatista de Liberacion Nacionale ou EZLN). Vale. Santé et jusque jamais ou jusqu’à toujours, ceux qui ont compris sauront que tout cela n’a plus d’importance, que cela n’en a jamais eu.

Cette déclaration était attentue depuis un moment, l’EZLN avait soufflé le chaud et le froid à ce sujet. L’heure de retirer Marcos du circuit avait sonné. Ainsi fut fait.

Dans un long entretien avec les compañeros et les compañeras reproduit sous le titre “Entre ombre et lumière”, la figure charismatique du Sub Marcos s’est exliquée de tout ceci. En voici quelques extraits, qui devraient tous nous faire dire “Nous sommes tous des Marcos !” du moins potentiellement !

Cette décision a été prise de manière collective pour des raisons politiques. Il y a longtemps déjà, un journaliste avait demandé à Marcos s’il changerait quoi que ce soit à ce qui avait été accompli par l’EZLN et les populations autochtones du Chiapas depuis 1994. Il avait répondu en substance: “Marcos ! Il a pris trop d’importance et ne correspond plus aux besoins de la lutte.” Le ton était donné pour la suite.

Marcos dit que ce fut une décision difficile. Des débuts de la lutte il dit ceci:

Lorsque nous avons érupté en 1994 avec le sang et le feu, ce n’était pas le début de la guerre pour nous en tant que zapatistes.. La guerre du dessus, avec sa mort et sa destruction, sa dépossession et son humiliation, son exploitation et son silence imposé aux vaincus, nous les avons enduré pendant des siècles. Ce qui commença pour nous en 1994 est un des moments de guerre forcé par ceux d’en bas contre ceux d’en haut, contre leur monde… Une guerre ressentie par bien des gens d’en bas, une guerre pour l’humanité et contre le néolibéralisme.

Une fois certains succès atteints et certaines zones libérées et gérées par les populations indigènes essentiellement d’origine Maya, les Zapatistes ont dû faire face à la répression gouvernementale une fois de plus. Il était hors de question d’occuper les grandes villes comme la capitale du Chiapas, San Cristobal de Las Casas qui fut prise les premiers jours de l’insurrection de Janvier 1994. Se posa alors la question de savoir: “Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?” Pour les Zapatistes, cette question mena à d’autres, comme le dit Marcos:

Devions-nous préparer ceux qui viennent après nous à ce chemin de la mort ? Devions-nous développer de meilleurs guerriers, plus nombreux ? Devions-nous investir nos efforts à développer notre machine de guerre ? Devions-nous simuler le dialogue avec le mauvais gouvernement (mexicain), gagner du temps tout en préparant de nouvelles attaques ? Tuer ou mourir était-ce là notre seule destinée ?

Ou devions-nous reconstruire le chemin de la vie, celui que ceux d’en haut avait brisé et continuait de briser ? Le chemin qui n’appartient pas seulement au peuple indigène, mais aux travailleurs, aux étudiants, aux enseignants, à la jeunesse, aux paysans ? Aurions-nous dû utiliser notre sang pour décorer le chemin du pouvoir que d’autres ont emprunté ou devrions-nous tourner nos regards et nos cœurs vers qui nous sommes, vers ceux qui sont ce que nous sommes, c’est à dire les peuples autochtones, les gardiens de la terre et de la mémoire ? […] Nous avons dû affronter ce dilemne et nous avons choisi. Ainsi, au lieu de nous dédier à l’entrainement de toujours plus de guerilleros, de soldats, d’escadrons, nous avons développé l’éducation et la santé et nous avons construit les fondations même de l’autonomie (et de l’autogestion) qui aujourd’hui surprennent et étonnent le monde…

L’EZLN est la branche armée du mouvement autonomiste d’autogestion zapatiste (nom qui vient du révolutionnaire mexicain Emiliano Zapata 1879-1919, qui leva une armée de paysans sans terre contre la dicature de Porfirio Diaz en 1910), aujourd’hui de grandes zones de la province du Chiapas (et de la province voisine d’Oaxaca) sont autogérées par les peuples indiens descendants pour la plupart de la civilisation Maya.

Après l’insurrection des premiers jours de Janvier 1994, les zapatistes se retirèrent dans les terres ancestrales de la jungle de Lacandon. Le 21 décembre 2012, les Zapatistes retournèrent dans les grandes villes qu’ils saisirent de nouveau dans un silence de mort, sans un mot et sans tirer un coup de feu.

Voici ce qu’en dit Marcos:

Le 21 décembre 2012, lorsque le politique et l’ésotérique coïncidèrent, comme cela se produisit dans le passé… nous avons répété le coup de main réalisé en 1994, sans tirer un seul coup de feu, seulement avec notre silence, nous avons de nouveau humilié l’arrogance crâne des cités qui sont le berceau du racisme et du dédain. Si le 1er Janvier 1994, ce furent quelques milliers d’hommes et de femmes sans visages qui attaquèrent et mirent à bas les garnisons qui protégeaient les villes, le 21 décembre 2012, ce furent des dizaines de milliers de sans visages qui prirent sans dire un seul mot, ces bâtiments où ceux d’en haut célébraient notre disparition. Ceci mit au grand jour le fait indiscutable que l’EZLN n’avait non seulement pas été affaiblie, encore moins disparue, mais avait au contraire grandi quantitativement et qualitativement. Au cours de ces près de 20 ans d’existence, quelque chose avait changé au sein des communautés et de l’EZLN. Il y a sûrement pas mal de monde qui pense que nous avons fait le mauvais choix, qu’une armée ne peut pas et ne devrait pas pencher pour la paix. Nous avons fait ce choix pour plusieurs raisons, c’est vrai, mais la principale a été que c’est de cette façon que nous (en tant qu’armée) pouvions ultimement disparaître… Nous avons fait ce choix en regardant en nous-mêmes, en tant que Votàn collectif que nous sommes.

Nous avons choisi la rébellion, c’est à dire la vie…

De tout cela résulta la question inévitable de l’échec. L’opération zapatiste était-elle un échec dans le sens où elle ne fut pas capable de déclencher une vague de changement à l’échelle de la nation ?

Voici ce qu’en dit Marcos:

Ils disent là-bas que nous n’avons rien réalisé pour nous-mêmes… Ils pensent que les fils et les filles des commandants et commandantes (de l’EZLN) devraient jouir et profiter de voyages à l’étranger, étudier dans des écoles privées et devraient parvenir au pinacle des réalisations dans les mondes de la politique et des affaires. Qu’au lieu de produire leur nourriture à la sueur de leur front et pleins de détermination, qu’ils devraient briller dans les réseaux sociaux, s’amuser dans les boîtes de nuit, se pavaner dans le luxe. Peut-être que les subcomandantes devraient procréer et passer leurs boulots, leurs amusements et leurs spectacles à leur progéniture comme les politiciens le font. […] Ce n’est pas le chemin que nous voulons emprunter. Cela ne nous intéresse pas. Au sein de ces paramètres d’évaluation, nous préférons échouer que réussir.

Marcos aborde ensuite la question du pouvoir et celle de la figure illusoire du “leader”. Il est absolument stupéfiant de constater que le personnage de Marcos, sa fonction de porte-parole du mouvement n’a pas été une nécessité politique mais une nécessité de … relations publiques, de marketing révolutionnaire si on veut, certes lié à la politique, mais surtout à l’image que le mouvement voulait donner et le désir que les médias fassent connaître enfin le mouvement en les manipulant ! Nous apprenons que le personnage de Marcos a émergé pour des raisons de communications et du fait de forcer la reconnaissance de la lutte et des succès zapatistes. Marcos qualifie Marcos “d’hologramme”, écoutons le:

Ces dernières 20 années il y a de multiples changements au sein de l’EZLN. Beaucoup n’ont vu que le générationnel, ceux qui n’étaient pas encore nés en 1994, dirigent maintenant la résistance pour certain(e)s. Quelques experts ont vu un changement de classe: de la classe moyenne éveillée au paysan autochtone, et un changement de race: du leadership métis (NdT: Marcos, entre autres, est un métis de la classe moyenne) au leadership indigène ; mais le plus important, un changement de pensée: de l’avant-garde révolutionnaire au concept de “commander en obéissant”, de la prise de pouvoir d’en haut à la création du pouvoir d’en bas, de la politique professionnelle à la politique de tous et de tous les jours, des leaders vers le peuple, de la marginalisation du genre vers la participation directe des femmes, de la dérision de l’autre vers la célébration de la différence. […] Personnellement, je ne comprends pas pourquoi des personnes pensantes qui affirment que l’histoire est faite par les gens, ont si peur devant un gouvernement du peuple qui ne comprend absolument aucun “spécialiste” (de la politique). Pourquoi sont-ils si terrifiés à l’idée que le peuple commande, qu’il est celui qui détermine sa propre marche à suivre ? Pourquoi donc secouent-ils la tête de dépit et d’incompréhension au concept de “commander en obéissant” ? C’est cela précisément, que l’indigène dirige et maintenant avec une personne indigène en tant que chef / porte-parole (NdT: se référer ici au travail de Pierre Clastres sur la Chefferie sans pouvoir des sociétés dites “primitives”…), cela les terrifie, les répugne et finalement les renvoient chercher quelqu’un qui demandera une avant-garde, des patrons, des leaders et ce parce qu’il y a du racisme dans la gauche qui se dit révolutionnaire. […]

Avant l’aube de 1994, j’ai passé 10 ans dans ces montagnes. J’ai rencontré et ai personnellement interagis avec des personnes dont la mort fut la notre en partie. (NdT: Avant le 1er Janvier 1994, les leaders zapatistes ont passé 10 ans de 1983 à fin 1993 à entraîner et à éduquer politiquement, les peuples autochtones du Chiapas et ce dans la plus totale clandestinité. Ceci constitue la face immergée de l’iceberg zapatiste… Les 10 ans de préparation de terrain dans le plus grand secret, sans aucune fuite ni infiltration…) […]

Je dois dire ici que j’ai déjà demandé la permission au Subcomandante Insurgente Moisés de dire ceci: Rien de ce que nous avons fait, pour le meilleur et pour le pire, n’aurait pu être possible sans un groupement armé: l’EZLN. Sans elle, nous n’aurions jamais pu nou élever contre le mauvais gouvernement exerçant le droit de violence légitime. La violence d’en bas face à la violence d’en haut. Nous sommes des guerriers et ainsi nous savons notre place, notre rôle et le moment pour ce faire.

Dans les premières heures de l’année 1994, une armée de géants pour le moins, de rebelles indigènes, descendit dans les villes pour secouer le monde dans son sillage.

Ce n’est que quelques jours plus tard, le sang de nos soldats tombés toujours frais dans les rues des villes, que nous avons remarqué que ceux de l’extérieur ne nous ont pas vu. Habitués à regarder les Indiens depuis leurs hauteurs, ils n’ont pas levé les yeux pour nous regarder. Leur regard ne s’est arrêté que sur un métis portant un masque de ski, c’est à dire, ils n’ont rien vu.

Nos autorités, nos commandants nous ont alors dit: “Ils ne peuvent voir que ceux qui sont aussi petits qu’eux. Créons quelqu’un d’aussi petit, qu’ils puissent le voir et au travers de lui, qu’ils puissent nous voir.”

Ainsi commença une manœuvre complexe de distraction, un truc magique, un tour de passe-passe terrible et merveilleux, un coup malicieux venant du cœur indigène que nous sommes, avec la sagesse indienne défiant un des bastions de la modernité: les médias.

Ainsi commença la construction du personnage appelé “Marcos”. […]

Si je devais définir le personnage de Marcos, je dirai que sans aucun doute ce fut une ruse colorée. Nous pourrions dire, de façon à ce que vous me compreniez bien, que Marcos était des médias non-libres […]

Dans notre quête d’autre chose nous avons échoué encore et encore. Ceux que nous avons rencontré voulaient soit nous utiliser et nous mener ou alors ils voulaient que nous les menions. Il y a eu ceux qui se sont rapprochés de nous par avidité de nous utiliser ou de regarder en arrière, que ce soit avec une nostalgie militante ou anthropologique.

Ainsi pour certains nous étions communistes, pour d’autres trotskistes, pour d’autres anarchistes, pour d’autres encore millénaristes, nous vous laissons le soin d’ajouter encore quelques “-istes” à cette liste. Il en fut ainsi jusqu’à la Sixième Déclaration de la Jungle de Lacandon, l’iniative la plus osée et la plus zapatiste de toutes les initiatives que nous avons lancé jusqu’à maintenant. Avec la 6ème, nous avons finalement rencontré ceux capables de nous rencontrer face à face et nous accueillir et nous embrasser, et c’est comme çà que rencontres et embrasses sont faites. Avec la 6ème nous vous avons enfin trouvé. (NdT: Cette déclaration fut mise en pratique par La Otra Campaña ou L’Autre Campagne, qui vît des délégations zapatistes aller à la rencontre des autres personnes opprimés au Mexique en dehors du Chiapas. Cette campagne fut lancée en 2005. Les zapatistes affirmèrent par là que tout comme il y a une mondialisation du néolibéralisme capitaliste, il y a une mondialisation de la rébellion…) […]

Puis vint le cours “La Liberté selon les Zapatistes”. Durant les trois sessions de ce cours, nous avons réalisé qu’il y avait déjà une génération qui pouvait nous regarder en face, qui pouvait nous écouter et nous parler sans chercher un guide ou un leader, sans essayer d’être soumis ou suiveurs.

Ainsi le personnage de Marcos n’était plus nécessaire.

La nouvelle phase de la lutte zapatiste était prête. [..]

Je ne suis pas ni n’ai été malade ; je ne suis pas ni n’ai été mort. Ou plutôt, malgré le fait que j’ai été tué tant de fois, que je suis mort tant de fois, et bien me voici de nouveau.

Si nous avons nous-mêmes encouragé ces rumeurs, c’est parce que cela nous convenait. Le dernier grand tour de passe-passe de l’hologramme fut de simuler une maladie terminale (NdT: des rumeurs ont couru depuis 2010 que Marcos était atteint d’un cancer terminal des poumons…), incluant les morts soi-disant produites. […] Si vous me permettez un petit conseil: Vous devez cultiver un petit sens de l’humour, non seulement pour votre santé mentale et physique, mais aussi parce que sans un sens de l’humour vous ne comprendrez rien au zapatisme et ceux qui ne comprennent pas jugent et ceux qui jugent, condamnent. […] C’est notre conviction ainsi que notre pratique que pour se rebeller et lutter, il n’y a pas besoin ni de leaders, ni de patrons, ni de messies, ni de sauveurs. Pour lutter, il faut un sens de la honte, un peu de dignité et beaucoup d’organisation. Pour le reste, cela sert le collectif… ou pas.

[…]

Ceux qui ont aimé et haïs le SubMarcos savent maintenant qu’ils ont aimé ou haïs un hologramme ; que leur amour et leur haine ont été inutiles, stériles, creuses, vides. Il n’y aura pas de musée, de plaque indiquant là où je suis né et où j’ai grandi. Il n’y aura personne qui vivra d’avoir été le Subcomandante Marcos. Personne n’héritera de son nom ou de son boulot. Il n’y aura pas de super voyages à l’étranger, grassement payés pour donner des conférences. Il n’y aura pas de transport et de soins intensifs dans un hôpital. Il n’y aura pas de veuve(s) ni d’héritier(s). Il n’y aura pas de funérailles, d’honneurs, de statues, de musées, de prix ou quoi que ce soit produit par le système pour le culte de la personne afin de mieux dévaluer le collectif.

Ce personnage a été créé et maintenant ses créateurs, les Zapatistes, le détruisent.

Si quiconque comprend cette leçon de nos compañeros et compañeras, ils auront compris une des fondations du mouvement zapatiste. Ainsi ces dernières années, ce qu’il s’est passé s’est passé. Nous avons vu que dorénavant, le costume, le personnage, l’hologramme n’étaient plus nécessaires.

Nous avons planifié ceci encore et encore et encore et toujours nous avons attendu le meilleur moment pour ce faire, le bon moment du calendrier et de la géographie pour montrer ce que nous sommes vraiment à ceux qui sont vraiment.

Et puis est arrivé Galeano avec sa mort marquant notre calendrier et notre géographie, dans l’ici de La Realidad et le maintenant de la douleur et la rage.

[…]

Nous pensons qu’il est nécessaire pour un d’entre nous de mourir pour que Galeano vive… C’est pourquoi nous avons décidé que Marcos cesserait d’exister aujourd’hui.

Il partira la main dans la main avec Ombre le guerrier et la Petite Lumière de façon à ce qu’il ne se perde pas en chemin. Don Durito partira avec lui ainsi que le vieil Antonio. (NdT: tous ces personnages ont été créés au fil des années par Marcos, l’aidant dans ses narrations). Il ne manquera pas aux petites filles et aux petits garçons qui avaient l’habitude de se rassembler pour entendre ses histoires car ils sont tous grands maintenant, ils ont acquis leur propre capacité de dicernement et luttent maintenant comme lui pour la liberté, la démocratie, la justice, ce qui est de fait la tâche de tout zapatiste.

Donc compas, au vu de ce qui précède en ce 25 Mai 2014 à 2:08 du matin, depuis le front de combat du sud-est de l’EZLN, Je déclare ici que celui qui est connu sous le nom de Subcomandante Insurgente Marcos, auto-proclamé “subcomandante en acier inoxidable”, cesse d’exister.

C’est ainsi.

A travers ma voix ne parle plus l’Armée Zapatiste de Libération Nationale. Vale. Santé et jusqu’à jamais ou jusqu’à toujours, ceux qui ont compris sauront que tout ceci n’a plus d’importance, que cela n’en a jamais eu.

Depuis la réalité zapatiste

Subcomandante Insurgente Marcos

Mexique le 25 Mai 2014.”

[ Il allume sa pipe et sort de l’estrade par la gauche. Le Subcomandante Insurgente Moisés annonce qu’un autre compañero veut dire quelques mots. On entend une voix de derrière la scène ]:

Bonjour compañeros et compañeras. Mon nom est Galeano, Subcomandante Insurgente Galenao. Y a t’il quelqu’un ici appelé Galeano ?

[la foule crie “Nous sommes tous Galeano !”]

Ah bon ! Voilà donc pourquoi ils m’ont dit que lorsque je renaîtrais, ce serait de manière collective. Ainsi soit-il.

Bonne journée à tous, prenez bien soin de vous, prenez soin de nous.

Depuis les montagnes du sud-est mexicain,

Subcomandante Insurgente Galeano

Mai 2014.

*  *  *

Lien connexe: Le Commune de Paris et le Mouvement Zapatiste…

http://www.federation-anarchiste.org/spip.php?article1248

Résistance politique: Hommage de l’EZLN du Chiapas à ses « maîtres » indiens des Amériques…

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Les condisciples IV 
Nos maîtres ne seront pas là

 

SCI Marcos

 

Juin 2013,

 

url de l’article original en français:

http://www.lavoiedujaguar.net/Les-condisciples-IV-Nos-maitres-ne

 

Aux adhérent•e•s à la Sexta au Mexique et dans le monde, 
Aux étudiant•e•s de la petite école zapatiste,

Compañeros, compañeroas, compañeras,

Eh bien oui, vraiment, je crois que vous allez avoir comme camarades d’école un peu du meilleur de ce monde.

Mais certainement, puisque vous vous trouverez sur ces terres en résistance, que vous regretterez que ne soient pas là aussi ceux qui ont été, et sont, très importants pour nous, hommes et femmes zapatistes. Ceux qui nous ont toujours accompagnés, qui nous ont guidés et enseigné par leur exemple. Ceux qui, comme beaucoup d’autres dans tous les coins du monde, ne sont pas de l’EZLN. Quelques-uns sont de la Sexta, d’autres du Congrès national indigène, beaucoup plus ont construit leurs propres maisons et, cependant, marchent sur le même chemin que nous. Eux tous, d’une façon ou d’une autre, sont coparticipants à nos réussites, si grandes ou modestes qu’elles soient.

De nos erreurs et nos échecs, qui ne sont ni peu ni petits, c’est nous les seuls responsables.

Parce que peut-être que vous vous demandez qui nous a appris à résister, à lutter, à persévérer, et comment.

Et, surtout, que vous vous demandez pourquoi ne sont pas présents, assis à vos côtés et comme des étudiants parmi les autres, les peuples originaires du Mexique et du monde, en particulier d’Amérique latine.

La réponse est simple : parce que c’est eux qui ont été, et qui sont, nos maîtres.

De sorte que ne seront pas là les premiers des premiers, ceux sur le sang et la douleur de qui s’est bâti le monde moderne : les peuples originaires.

Ils ne seront pas vos condisciples, les peuples indigènes et leurs organisations les plus représentatives.

Nous ne les avons pas invités à la petite école.

Peut-être que vous vous demandez si nous ne sommes pas en train de devenir fous, ou si c’est une basse manœuvre, à la façon des politiciens d’en haut, pour supplanter les peuples indiens et nous présenter nous-mêmes comme LE peuple indigène par excellence.

Mais non, nous ne les invitons pas tout simplement parce que nous n’avons rien à leur apprendre.

Pourrions-nous apprendre aux peuples indiens ce que signifie être traité comme un étranger sur les terres qui ont été les nôtres, avant même que le monde ne commence le compte faussé de l’histoire d’en haut, et que dans notre ciel ne s’imposent des drapeaux étrangers ?

Nous leur apprendrions ce qu’on ressent à être objet de moquerie à cause du costume, de la langue, de la culture ?

Nous leur apprendrions ce que signifie être exploités, dépouillés, réprimés, méprisés, pendant des siècles entiers ?

Que pourrions-nous apprendre, nous, aux frères de la tribu yaqui et au Mayo Yoreme sur ce que représente le vol des ressources naturelles et sur la nécessaire résistance face à cette spoliation ?

Et au Kumiai, au Cucapá, au Kikapú, au Pame, sur ce que c’est que de se voir poursuivi presque jusqu’à l’extermination et, malgré tout, de persister ?

Et au Nahua, dont les terres sont envahies par des compagnies minières et des fonctionnaires corrompus, et qui, dédaignant la persécution et la mort, continuent la lutte pour virer les étrangers au drapeau de pognon ?

Et au Mazahua et au Ñahñú sur ce qu’on ressent à être ridiculisé pour ses vêtements, sa couleur, sa façon de parler, et, au lieu d’en avoir honte, peindre le vent de couleurs et de sons ?

Qu’apprendrions-nous aux Wixaritari sur la destruction et la spoliation de la culture avec l’alibi du « progrès », et la résistance, guidée par les anciens ?

Apprendrions-nous au Coca, au Me’phaa, au Teneke, à ne pas se rendre ?

À l’Amuzgo à lutter pour ses droits ?

Aux Mayas, nous leur apprendrions ce qu’est l’imposition par la force, le vol et la criminalisation d’une culture extérieure subjuguant l’originale ?

Au Purhépecha, nous lui parlerions sur la valeur de vie de la culture indigène ?

Et au Popoluca, au Zapotèque, au Mixtèque, au Cuicatèque, au Chinantèque, au Chatino sur ce que représente continuer à lutter alors que tout est contre vous ?

Au Rarámuri sur la faim mal dissimulée et la dignité imbattable ?

Et dans la douloureuse Amérique latine :

Pourrions-nous enseigner quoi que ce soit à l’un de nos frères aînés, le peuple mapuche, sur ce que c’est que de résister à la guerre continuelle de spoliation et d’extermination ? De survivre à une longue liste de mensonges, d’outrages et de raillerie, peints de toutes les couleurs politiques d’en haut ?

Et à n’importe lequel des peuples originaires du Mexique, d’Amérique et du monde, que pourrions-nous lui enseigner, nous, les femmes et les hommes zapatistes, les plus petits ?

Qu’ont-ils à apprendre de nous ?

À résister ?

Leur seule existence démontre déjà qu’ils peuvent donner des cours dans la grande école du monde, pas les recevoir.

Non, nous n’invitons pas les peuples originaires à la petite école pour la simple raison que, dans notre histoire, c’est nous qui avons été les élèves malhabiles de ces géants.

Bien sûr que nous allons leur envoyer les documents. Mais…

Nous allons leur apprendre ce que c’est que de vivre dans une communauté, leur apprendre à ressentir ce que c’est que d’avoir une autre culture, une autre langue, d’autres manières ?

À lutter ?

À imaginer et à créer des résistances ?

N’y pensons même pas.

Des peuples indiens, en tout cas, les hommes et femmes zapatistes ont encore beaucoup à apprendre.

Alors ils viendront plus tard, et nous irons chez eux, nous, pour continuer à apprendre.

Et quand ils viendront à la rencontre spéciale que nous tiendrons avec eux, résonneront nos meilleures notes, les couleurs les plus vives et les plus diverses orneront leur pas, et notre cœur s’ouvrira à nouveau pour accueillir ceux qui sont nos frères aînés, les plus grands, les meilleurs.

Parce que honorer qui enseigne, c’est aussi honorer la terre.

Ils viendront dans nos maisons, nous partagerons avec eux nourritures et mémoires.

Nous les élèverons au-dessus de nous.

Et, dressés sur nos épaules, ils se lèveront plus encore.

Et nous les interrogerons sur ce qu’ils voient.

Nous leur demanderons qu’avec leurs yeux, ils nous apprennent à regarder plus loin, plus large, plus profond, plus haut.

Que leur parole nous reçoive et qu’en elle nous buvions.

Qu’ils nous aident à grandir et à être meilleurs.

C’est pour eux qu’a été, qu’est et que sera toujours notre meilleure embrassade.

Alors nos maîtres ne seront pas là.

Mais n’en ayez pas de peine. Il est sûr que ces peuples, qui ont réussi à résister jusqu’ici à toute sorte d’attaques, sauront être généreux et, le moment venu, vous ouvriront leur cœur comme nous le faisons à présent.

Parce que c’est eux qui nous ont appris à ne pas regarder les bruits qui assourdissent et aveuglent. 
Parce que c’est eux qui nous ont appris à ne pas écouter les couleurs de la tromperie et de l’argent. 
Parce que c’est eux qui nous ont appris à les regarder et à nous regarder, à les écouter et à nous écouter. 
Parce que c’est eux qui nous ont appris qu’être indigène, c’est avoir la dignité pour demeure et pour destin. 
Parce que c’est eux qui nous ont appris non pas à tomber, mais à nous relever. 
Parce que c’est eux qui nous ont appris la valeur qu’il y a à être la couleur que nous sommes, celle de la terre. 
Parce que c’est eux qui nous ont appris à ne pas avoir peur. 
Parce que c’est eux qui nous ont appris que pour vivre, nous mourons.

Allez. Salut et silence pour écouter le pas qui vient du plus profond des mondes qui dans le monde sont et ont été.

Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain, 
SupMarcos 
Mexique, juin 2013.