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Résistance politique: Plongée dans l’école zapatiste mexicaine…

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À l’école des zapatistes

 

lundi 27 janvier 2014, par Georges Lapierre

 

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http://www.lavoiedujaguar.net/A-l-ecole-des-zapatistes

 

Morelia, Torbellino de nuestras palabras, « Tourbillon de nos paroles », caracol [1] zapatiste sur les hauteurs d’Altamirano qui dominent la plaine d’Ocosingo, il fait nuit, il bruine, nous distinguons des attroupements, les couleurs vives du corsage des femmes tzeltales ou tzotziles, des feux sous de sombres marmites, zones d’ombres et zones de lumière. Le voyage depuis San Cristóbal n’a pas été trop long, entre trois et quatre heures, plutôt l’attente avant d’être répartis dans les camions, redilas [2] ou autobus en partance pour les cinq caracoles, les centres régionaux zapatistes. À la descente de l’autobus, chaque voyageur se voit attribuer un ange selon son sexe. Il y a deux files d’anges à gauche de la porte, si le catéchumène est de sexe masculin, c’est un ange que l’on peut supposer du même sexe qui l’accompagnera durant tout son séjour, s’il s’agit d’une femme ou d’une petite fille, c’est un ange de l’autre file qui en prendra soin. Ainsi se trouve résolue la question du sexe des anges. Le hasard semble commander cette répartition et nous voilà déambulant dans la boue accompagnés de notre ange gardien ou votán ou plus simplement guardián ou guardiana. Nous ne sommes plus en enfer mais nous ne sommes pas encore au paradis ; nous ne sommes pas non plus tout à fait morts, du moins nous le supposons, mais cela fait une impression étrange d’errer, de nous rencontrer et de nous saluer en telle compagnie.

Je bois un café avec des tortillas séchées, quelques haricots et du riz, avant de prendre le chemin du dortoir, qui se trouve en plein vent, dans ce qui sera l’auditorium le lendemain ; peu de places disponibles si bien que mon gardien finit par me proposer le bureau de la « banque », où je serai vite rejoint par d’autres âmes aventureuses.

Premier jour, les professeurs passe-montagne forment comme une frise chevaleresque au-dessus des tables tout le long de l’estrade ; à tour de rôle, ils parleront de l’organisation politique de la population zapatiste : des assemblées communales ou locales, dites encore régionales, au conseil municipal et aux diverses commissions et des conseils municipaux à la junta de buen gobierno du caracol, centre politique d’une zone étendue comprenant de trois à neuf municipalités zapatistes.

Pendant plus de sept ans l’EZLN a mené campagne pour faire reconnaître les droits et la culture des peuples indiens, une campagne pacifique faite de dialogues, de rencontres, de manifestations diverses, en vain. En février 2001, sensibles à l’ouverture que semble représenter l’élection de Vicente Fox — représentant un autre parti que le PRI — à la présidence de la République, les zapatistes (représentés par vingt-trois commandants plus le sous-commandant Marcos) entreprennent une longue marche [3] sur Mexico pour promouvoir les accords de San Andrés. Tout au long de son périple, la Marche de la couleur de la terre reçoit un accueil enthousiaste. Forts de ce soutien populaire et d’avoir pu faire entendre leurs doléances lors d’une session du Congrès de l’Union, les zapatistes retournent au Chiapas au cours du mois de mars.

Le 25 avril, le gouvernement approuve à l’unanimité, tous partis confondus, une réforme constitutionnelle sur la question indienne. Cette réforme constitutionnelle va à contre-courant des accords de San Andrés, dont elle ignore délibérément les points capitaux. Elle est la parfaite expression de la peur et du mépris, ces deux sentiments confondus, de la classe politique confrontée à l’exigence des peuples. C’est une loi indigéniste, où tous les éléments qui auraient favorisé l’autonomie et la libre détermination ont été effacés. Les peuples sont considérés comme entités d’intérêt public, ils ne sont toujours pas reconnus comme sujets de droit.

Fin du dialogue avec l’État, les peuples zapatistes commencent sans plus attendre à édifier pratiquement leur autonomie. Elle se définit par le lien qui unit étroitement l’activité politique et une activité sociale reposant sur des valeurs, disons traditionnelles, comme le sens de la responsabilité face à la collectivité, la solidarité, le travail en commun (tequio ou faena), la réciprocité…

Chaque commune zapatiste a redéfini ses limites territoriales en fonction de critères qui lui sont propres et qui touchent à la langue parlée, à l’histoire, à la géographie, aux échanges, aux usages qui ont cours, à la tradition, au mode de vie. C’est en prenant en compte cet ensemble de critères permettant aux habitants de se reconnaître et de former somme toute un assortiment assez homogène de communautés, de villages et de hameaux, que furent créées les municipalités zapatistes — non par une décision venue d’en haut mais par décision des assemblées locales. Ce furent celles-ci qui décidèrent par consensus leur regroupement à l’échelon municipal et, de l’échelon municipal à celui du caracol.

Les assemblées locales dites encore régionales désignent leurs représentants au conseil municipal où ils occuperont pendant trois ans, à titre bénévole, des charges dans différentes commissions (justice, santé, éducation, production…). Cette recomposition des Municipios Autónomos Rebeldes Zapatistas (Marez) s’est faite d’une manière très pragmatique, les zapatistes ont tenu compte de la division des communautés entre zapatistes et partidistas [4] (rares sont les communautés entièrement zapatistes) et de la dispersion des zapatistes au sein de la population indigène qui en découle. Bien souvent l’assemblée locale regroupant les zapatistes d’une région tient lieu d’assemblée communale, c’est elle qui désigne les « autorités » responsables et décide des initiatives. Ces autorités seront les délégués de la région au niveau de la municipalité zapatiste où, réunies avec les délégués d’autres régions, elles désigneront les autorités municipales et les responsables des commissions ; ce même schéma est reproduit au dernier et troisième niveau, celui du caracol, centre politique et administratif d’une zone étendue regroupant plusieurs municipalités.

Face au processus généralisé de destruction et d’érosion de la vie sociale, les zapatistes ont réagi. Ils ont, d’une part, renforcé les institutions traditionnelles comme l’assemblée et le système des « charges » ainsi que le travail collectif et, d’autre part, innové en prenant en compte d’autres domaines, qui étaient jusqu’à présent du ressort de l’État, ou encore laissés à l’initiative individuelle, comme l’éducation, la santé, la justice, la production et la commercialisation de certains produits destinés à l’exportation dont le café. Nous avons affaire à une mise en place d’une autonomie politique prenant racine dans ce que j’appellerai, faute de mieux, une culture (un passé, une mémoire, une histoire, un savoir-vivre). L’autonomie ne concerne pas seulement le domaine politique, celui de l’autogouvernement (c’est la partie la plus visible), elle touche aussi tout cet immense pan de la vie sociale, ignoré par les professionnels de la politique et dont on parle moins. L’autonomie concerne aussi les fêtes, les rituels, les obligations réciproques, les échanges de services, tous les usages et les savoir-vivre d’une population, qui a forgé le « vivre ensemble » et, si possible, le « bien vivre ensemble ». À l’individualisme exacerbé, au chacun pour soi, à la guerre de tous contre tous, les zapatistes opposent le sens de la collectivité et du bien commun. Ce sont de vieilles valeurs qui ne nous sont pas totalement étrangères, qui éveillent encore de vagues souvenirs et, parfois, de vagues nostalgies : la vie communale, la communalité, les biens communaux.

Les zapatistes sont des communalistes en résistance.

Avec la création des municipalités autonomes (Marez), nous avons affaire à l’expression d’un pouvoir ; ce pouvoir, que nous pourrions qualifier de communal, n’est pas abstrait de la vie sociale proprement dite, des modes de vie, des usages et des mœurs, il n’entre pas en contradiction avec les habitus de la population. Le pouvoir est l’émanation d’une volonté commune, consensuelle ; loin de contrarier la cohésion sociale, il la renforce. L’autonomie politique va de pair avec un mouvement de reconstruction culturelle et de renforcement des valeurs sur lesquelles repose la vie communale. Elle apparaît comme l’émanation de la vie commune, l’expression de l’intérêt commun. L’organisation politique mise en avant par les zapatistes n’est alors qu’une étape dans un processus beaucoup plus profond de recomposition d’une vie sociale sans État, sans pouvoir séparé. Nous en sommes sans doute encore loin, mais nous avons là un premier pas, le pas qui enclenche et engage tout le processus : une organisation sociale qui n’a pas été dictée d’en haut, mais qui s’est construite peu à peu, par tâtonnements successifs (avec des erreurs, des retours en arrière), d’une manière presque organique, à partir d’un savoir-vivre ancestral.

En fin d’après-midi, les néophytes et leurs anges se préparent à partir pour les agences locales ou les communautés d’accueil. La répartition est faite en fonction des possibilités d’accueil de chaque agence. Le caracol de Morelia comprend trois municipalités rebelles : Lucio Cabañas, 17 Novembre et Commandante Ramona. Il est très étendu : d’un côté, il dépasse Ocosingo en direction de Palenque ; de l’autre, il s’étend jusqu’à Comitán. À partir de Morelia, le temps des trajets varie d’une heure à plus de quatre heures. Nous nous entassons dans les redilas, je me retrouve avec toute une bande d’anges des deux sexes, guardián et guardiana, une bande d’étourneaux prête à s’envoler, et l’on plaisante, et l’on rigole, et les yeux brillent dans la fente des passe-montagnes, ils ont la jeunesse de l’éternité. Je ne suis pas l’étranger, un kaxlan [5] que l’on craint, l’inconnu que l’on appréhende, mais l’étranger qu’on accueille, qu’on protège, qu’on instruit et j’apprécie de me retrouver sur ce pied d’égalité avec des gamins et des gamines. Ils avaient, quoi ? Quatre ans, cinq ans en 1994 au moment de l’insurrection ? La relève semble assurée, en tout cas ces jeunes sont sûrs de leur fait et vont de l’avant sans appréhension, sans inquiétude, avec même un certain enthousiasme et une joie de vivre certaine.

Avec la nuit tombe une pluie très fine, glacée, qui nous gèle peu à peu, si bien que nous arrivons à notre destination, l’agence locale Primero de Enero, tout grelotants. Nous sommes conduits dans un immense hangar ouvert à tout vent où nous sommes reçus avec musique et discours de bienvenue par les autorités locales en présence de toutes les familles zapatistes de la région.

Primero de Enero est une ancienne finca dont les terres furent occupées en 1994. Elle se trouve à la sortie d’Ocosingo sur la route qui mène à Palenque. En 2000, dans le cadre de la guerre dite de basse intensité menée dès le début contre les zapatistes, les occupants de la finca se divisèrent entre ceux qui acceptèrent les projets d’assistance du gouvernement pour entrer dans une organisation liée aux partis politiques, l’ORCAO, et ceux qui ne se rendaient pas. Je me souviens bien de cette guerre fratricide attisée par le « mauvais gouvernement » et qui avait abouti à l’incendie de la tienda zapatiste Arcoíris (magasin Arc-en-ciel), qui se trouve, elle, de l’autre côté d’Ocosingo. Aujourd’hui, la tienda a repris ses belles couleurs, je l’ai repérée sur le chemin du retour. Le calme est revenu, les ex-zapatistes membres de l’ORCAO et les zapatistes vivent côte à côte, ils ne se parlent pas.

Après cette petite cérémonie, une autorité nous attribue nos familles d’accueil et nous partons tous les cinq, le mari, l’épouse, une petite fille, qui dit s’appeler Marta-Estella, mon gardien et moi (ou moi et mon gardien) dans la nuit et dans la boue jusqu’à la maison.

Deuxième journée, petit déjeuner, le mari s’enferme dans un mutisme convenu, l’épouse est souriante et avenante ; comprend-elle l’espagnol ? Sans doute. Le parle-t-elle ? Peut-être. La petite fille comprend et parle le castillan mais elle obéira à la consigne : ne pas parler avec l’étudiant et passer par l’ange gardien pour communiquer avec lui. Ils parlent tzeltal en ma présence et font ceux qui ne comprennent pas le castillan, je ne suis pas dupe et ils le savent, une petite connivence pointe le bout de l’oreille, mais c’est la consigne, non ? Et nous la respecterons. Peur des indiscrétions ? Des malentendus ? De l’envahissement ? Je ne sais pas, mais nous devons passer par la médiation de l’ange gardien. Cela ne me gêne pas trop d’autant que les possibilités de parler avec les zapatistes qui ne sont pas directement impliqués ne manqueront pas, frères, beaux-frères, voisins, seulement j’éviterai de me montrer trop indiscret.

Nous partons nettoyer la milpa, qui n’est pas très éloignée, une demi-heure de marche à peine, sur une terre ejidal partagée entre zapatistes, deux récoltes par an, le climat s’y prête, les plants de maïs ont poussé, quatre ou cinq feuilles déjà et c’est la première étape de limpieza, qui consiste à enlever avec une sorte de pioche les herbes qui entourent les plants. Mon gardien y retrouve son père qui a accueilli un couple homo, ils sont cinq à travailler d’arrache-pied sur sa parcelle, ce qui m’amène à me poser une nouvelle fois, pour un bref instant, la question du sexe des anges.

Nous retournons assez vite à la maison pour prendre le pozol, de l’eau dans laquelle a macéré du maïs moulu, l’épouse mélange bien le tout avec ses doigts, c’est frais et nourrissant. Le lendemain elle m’enseignera comment faire le pozol et comment faire les tortillas ; la cuisson du maïs est un peu différente dans les deux cas, moins longue pour le pozol, le grain après avoir bouilli avec une cuillère à soupe de cal (chaux) doit être encore assez ferme, il est ensuite lavé à grandes eaux plusieurs fois, quatre ou cinq, puis moulu assez grossièrement dans un petit moulin à main fixé sur la table. L’opération est la même pour les tortillas seulement la cuisson est plus longue et le maïs moulu plus finement ; avec cette farine mélangée à l’eau, la ménagère fera des petites boules de pâte dans ses mains, qu’elle aplatira avant de les mettre à cuire sur le comal.

Nous nous retrouvons, mon gardien et moi, dans la vaste baraque qui sert de chambre à coucher, la famille y a son lit dans un coin entouré de rideaux, nous avons nos lits de planches dans les deux coins opposés, tout un pan est occupé par des caisses en carton et par un fil à linge où sont pendus les vêtements. Une petite table avec deux chaises se trouve au milieu de cette vaste pièce. Notre table de travail et d’étude. Nous nous plongeons, chacun de notre côté dans la lecture des cuadernos de texto de primer grado del curso de « La libertad según l@s zapatistas » (cahiers de texte de cours premier degré « La liberté selon les zapatistes »). Parfois je pose une question à laquelle mon guardián répond, il a été maître d’école, maintenant il fait partie de la commission de production.

Au tout début du soulèvement zapatiste, j’avais été surtout sensible à l’idéologie dont il était porteur, une idéologie qui s’ancrait dans l’histoire, histoire des civilisations, histoire des peuples, avec ses mouvements souterrains, ses oscillations, ses à-coups, ses avancées, tout ce travail géologique des sociétés sur elles-mêmes, mouvements de libération des nations, mouvement d’émancipation des peuples.

Je voyais le mouvement zapatiste à la croisée des chemins entre un mouvement pour la révolution de type marxiste et un mouvement pour l’autonomie des peuples, le mouvement pour l’autonomie atténuant le travers concernant le mouvement marxiste pour la révolution.

le sous-commandant Marcos a eu plusieurs fois l’occasion de révéler combien les relations nouées au tout début avec les communautés tzeltales, tzotziles, choles ou tojolabales au fin fond de l’État du Chiapas ont pu arrondir les angles révolutionnaires de ce petit groupe de guérilleros parti à la poursuite d’un rêve, celui du « Che » pénétrant les profondeurs de la jungle bolivienne pour y fomenter la révolution. C’est un rêve tenace, que nous comprenons mal en Europe. Il se situe juste à la frontière où se confondent les eaux de trois grands courants : le courant de la libération des nations colonisées par l’Occident chrétien, celui de la révolution sociale et enfin celui de l’émancipation des peuples. L’autonomie des peuples est alors perçue comme le premier pas dans un processus d’émancipation concernant la nation mexicaine tout entière, qui, prenant racine dans son passé préhispanique, retrouvera, après ces temps obscurs de la colonisation, le fil de son histoire — d’une histoire libérée du capitalisme.

Alors qu’en Occident le capitalisme reste lié à l’histoire intérieure de la société européenne, ici il est saisi comme une manifestation du colonialisme, comme une idée venue d’ailleurs : se libérer de la domination de l’Occident, c’est, dans le même mouvement, se libérer du capitalisme. Les États-Unis sont perçus par cette ancienne colonie de la couronne espagnole à la fois comme une nouvelle métropole et la pointe avancée du monde capitaliste. L’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) est née de la rencontre fortuite dans la Selva Lacandona de Simón Bolivar et de Karl Marx.

Ce point de vue sur le monde ne manque pas d’intérêt, il permet de saisir l’activité capitaliste pour ce qu’elle est : la pratique d’une pensée séparée, étrangère à celle qui anime les peuples, extérieure et coercitive, s’imposant par les armes. Nous, en Occident, nous la saisissons comme aliénation, l’histoire de l’Occident est alors perçue comme l’histoire de l’aliénation de la pensée, ce qui est un peu différent. Nous saisissons l’argent comme aliénation de notre propre pensée de l’échange, faire la révolution consiste à se ressaisir d’une pensée qui ne nous appartient plus, et qui, comme un petit ballon dont nous aurions lâché la ficelle, s’est irrémédiablement éloignée de nous. Pour les peuples des Amériques, la pensée de l’échange, ou pensée de l’activité sociale, de leur activité sociale, n’est pas éloignée des gens, elle entre seulement en conflit avec une autre pensée venue d’ailleurs.

La petite école, la escuelita, en me faisant partager le quotidien d’une famille zapatiste, m’apporte une perspective différente, plus terre-à-terre, plus pragmatique, elle ne contrarie pas nécessairement le point de vue de l’historien ou du théoricien, mais, entre passé et futur, elle m’offre le présent. Et dans ce quotidien, je rencontre des gens, des gens en lutte, des gens qui s’organisent pour résister à l’avancée, qui semble inéluctable, du monde occidental, chrétien et capitaliste. Elle a donné un visage ou, plutôt, des visages au mouvement zapatiste. Ces femmes et ces hommes, qui ont dû se cacher, mettre un passe-montagne ou un paliacate, pour se rendre « visibles », se montrent tels qu’ils sont à leurs invités. Contradiction ? Je ne le pense pas : avec le passe-montagne ils se rendent visibles aux yeux de l’État tout en se cachant devant sa police. Dans la relation avec nous, les invités, une rencontre (dont ils ont eu l’initiative) est possible, envisageable même, et ils nous donnent à voir leur vrai visage.

Troisième jour, c’est dimanche, je veux aller sarcler les plants de maïs, pas de travail le dimanche, me dit mon ange gardien. Nous nous baladons, nous allons voir la clinique et je discute avec les promoteurs de santé qui me paraissent très compétents ; en tout cas, ils prennent leur travail au sérieux. Il y a aussi un dentiste, une famille vient se faire soigner les dents. Nous nous rendons à la finca Primero de Enero où un collectif de femmes prépare des petits pains avec des étudiantes qui mettent la main à la pâte. La plus grande partie de la communauté zapatiste est là et nous discutons à bâtons rompus par petits groupes, c’est dimanche. Plus tard, après avoir mangé quelques petits pains sortis tout chauds du four, nous suivons un collectif de femmes sur la colline qui domine l’agence municipale, elles y ont un champ collectif. Elles veulent nous montrer comment on sème le maïs. Munies chacune d’un bâton pointu, elles avancent rapidement ; à chaque pas, elles creusent avec le bâton un petit trou dans lequel elles jettent trois grains de maïs, elles travaillent vite, elles s’amusent aussi, c’est seulement une démonstration, c’est dimanche ; je me suis assis à l’ombre, une famille est venue me rejoindre et partage avec moi des chayottes préalablement cuites à l’eau. Ah, j’oubliais, il y a eu aussi de grands matchs de basket, équipes féminines et équipes masculines, étudiant•e•s contre zapatistes, enfin pas tout à fait, il fallait tout de même équilibrer les équipes si l’on voulait rendre la partie intéressante, alors des étudiants sont passés du côté des zapatistes pour affaiblir leur équipe et des zapatistes sont passés du côté des étudiants pour renforcer l’équipe. C’était dimanche.

En octobre 2007, à Vícam, dans le désert ocre des Yaquis, dans l’État de Sonora, eut lieu, à l’initiative des zapatistes, une rencontre des peuples du continent dit américain. Le front fut tout de suite dessiné entre l’esprit des peuples reposant sur une relation de sujet à sujet étendue à tout l’environnement et le monde des Blancs éminemment destructeur, dominé par l’intérêt privé :

« Mon peuple comme beaucoup d’autres, vient d’une société matriarcale, où les femmes sont les protectrices de la terre. Traditionnellement, elles ont pour rôle de veiller sur les rivières, les lacs, la terre, les enfants, la nourriture. Au XIXe siècle, les colonisateurs en furent choqués ; ils y virent un obstacle au vol des terres et à leur domination. Ils définirent aussitôt quel devait être le rôle des femmes. Ils entreprirent d’éradiquer l’Indien en nous, de bannir notre identité en promulguant des lois qui nous interdisaient l’accès aux poissons, aux rivières, à la terre. L’Indian Act, promulgué en 1876, remplace notre identité indienne par une autre identité, qui se définit par une lignée exclusivement patriarcale. [6] »

Pour les tribus indiennes, la guerre se présente comme une confrontation entre deux civilisations : la civilisation indienne en osmose avec son environnement, qui connaît une relation de sujet à sujet avec tout ce qui existe, et la civilisation blanche en rupture avec tout ce qui existe, ne connaissant qu’une relation dominatrice de sujet à objet.

Pour les peuples mésoaméricains ou andins ainsi que pour le monde métis, le rapport avec le monde occidental est plus nuancé, des passerelles sont jetées, ce n’est plus la confrontation entre deux cosmovisions incompatibles. Pour eux, la lutte des peuples rejoint la lutte des classes et la guerre de libération tourne à la révolution. Dans le premier cas, le conflit oppose les nations indiennes à la société occidentale. Ce n’est même pas l’État, ou son absence, qui est évoqué pour définir l’opposition entre les deux formes de société, mais le mode de vie : guerre entre deux civilisations, entre deux courants civilisateurs. Dans le second cas, l’État pointe le bout de son nez avec le terme de nation (au singulier, l’État national) ; la confrontation devient une guerre de libération nationale, et l’armée, une armée de libération nationale (EZLN [7]). Le fantôme de l’État hante le mouvement zapatiste comme il hante aussi bien les mouvements de libération nationale que les mouvements révolutionnaires. Héritage des civilisations théocratiques mésoaméricaines et andines, la survivance de l’esprit politique et de son idéologie au sein du monde indigène vient perturber, troubler et corrompre le mouvement d’émancipation des peuples. Force ou faiblesse des zapatistes ?

Cet héritage préhispanique permet aux zapatistes de faire le pont entre la lutte des peuples pour l’autonomie et le marxisme qui, sous diverses formes plus ou moins travesties (d’Ivan Illich à Immanuel Wallerstein en passant par l’Église des pauvres et la théologie de la libération et, pendant que nous y sommes, par Hardt et Negri), continue à hanter la pensée occidentale et chrétienne. Nous devons reconnaître que le mouvement zapatiste, à la croisée des chemins entre libération nationale, révolution et émancipation, ne privilégie pas une voie particulière. Cette situation lui donne une souplesse qui le conduit à rechercher la rencontre et le dialogue avec les différents courants souterrains qui agitent la société mexicaine et, plus généralement, les laissés-pour-compte du monde capitaliste. Trouver et se faire des alliés dans un combat si inégal, ne pas couper les ponts, reste l’élément clé, crucial, d’une stratégie.

Recouvrer les fondements de la vie sociale mexicaine, el México profundo, pour secouer le joug de la domination néocoloniale : redonnons la parole à la population indigène du Mexique, qu’elle soit métisse ou indienne ; reconstruisons une nouvelle relation entre la nation et l’ensemble des citoyens qui la composent, « en bas et à gauche » ; libérons la politique séquestrée par les politiciens à la solde des États-Unis et des multinationales ; faisons « une révolution qui rende possible la révolution » (dixit le sous-commandant Marcos). Cette idée se trouve à l’origine de toutes les initiatives prises par les zapatistes en direction de « madame la société civile », elle explique le sens de la « Convention démocratique » et du « Mouvement de libération nationale » au tout début du soulèvement zapatiste jusqu’à l’« Autre Campagne » (la Otra) en passant par le « Front zapatiste de libération nationale ». Et aujourd’hui, la Sexta, entendu la Sixième Déclaration de la forêt Lacandone vue comme un manifeste pour une nouvelle internationale. Les zapatistes ont de la suite dans les idées, c’est le moins que l’on puisse dire. Maintenant la escuelita.

L’histoire politique de ce mouvement est faite de l’enthousiasme des rencontres et des fiançailles auxquels succèdent les déceptions et les séparations. Pourtant, à travers tous ces aléas de la vie politique, toutes ces péripéties, le mouvement zapatiste reste lui-même, il s’approfondit, je dirai qu’il s’éclaircit, il retrouve l’origine historique qui fut la sienne dès le début : un mouvement social de récupération des terres et des territoires.

En prenant pied au sein d’une communauté zapatiste, dans des familles tzeltales et tzotziles, dans les environs d’Ocosingo, je retrouve cette origine, je prends contact avec un commencement et ce commencement est une victoire et une résistance. Que signifie cette victoire, la victoire des peones et des petits paysans indigènes sur les terratenientes, les grands propriétaires, les éleveurs de bétail de la vallée d’Ocosingo ? Elle signifie libération, elle signifie émancipation. Maintenant, il s’agit de tenir, il s’agit de résister. Ce qu’ils font. La résistance est une accumulation de force (se désagrègent, se décomposent toutes les parties faibles jusqu’au noyau dur) pour une nouvelle offensive. L’offensive d’ailleurs fait partie de la résistance, mais c’est une offensive qui se développe, qui se construit lentement à partir de positions préalablement renforcées.

Quatrième jour, nous aiguisons les machettes, rassurez-vous nous n’allons pas partir à la conquête d’Ocosingo, nous allons plus simplement débroussailler le potrero, le potrero dans notre cas est une partie de la montagne laissée en friche et consacrée à l’élevage. Les autres étudiants accompagnés de leur ange gardien et du chef de famille nous rejoignent à l’agence Primero de Enero et nous partons en file indienne en direction de la montagne, nous traversons le hameau où habitent ceux de l’ORCAO et nous montons tout doucement, nous longeons des cafetales, c’est le moment de la récolte du café ; certains arbustes sont malades avec quelques grains de café accrochés à des branches nues comme des squelettes. Ils ne peuvent pas le vendre mais ils me disent qu’ils s’en servent pour le « nescafé ». Ils appellent « nescafé » le pseudo-café, qu’ils font avec des haricots blancs et ronds (frijoles) grillés, réservé à un usage domestique. Nous traversons un río sur une étroite poutre et le sentier se fait un peu plus raide. La promenade est très agréable. Nous arrivons assez vite à destination, petite halte avant de se lancer à l’attaque des feurtaches (buissons, mais cette fois c’est un mot de chez nous) ; parfois nous nous arrêtons pour aiguiser avec une lime la machette. « Est-ce la machette qui ne coupe plus ou la main qui fatigue ? » me demande avec un sourire mon compagnon de corvée, un vieux de la vieille, « je crois bien que c’est la main ». Au détour d’un buisson, je me trouve nez à nez (c’est une façon de parler) avec un taureau, mais pas n’importe quel taureau ! Une vieille connaissance, un taureau charolais (ils prononcent « tcharolaille »), enfin presque, il lui manque quelques rondeurs aux fesses (j’apprendrai qu’il est un mélange de tcharolaille et de suisse). C’est un troupeau commun ou collectif de quarante-cinq vaches, ils gardent les génisses et se réservent les taurillons pour la vente, ils ont un troupeau d’une quarantaine de veaux dans un autre endroit. L’argent de la vente est utilisé pour des initiatives à caractère collectif. Les femmes aussi, de leur côté, ont commencé à se constituer un troupeau de moutons, pour la viande, ni pour le lait et fromage ni pour la laine, du moins pour l’instant. Elles nous le montreront dans l’après-midi.

« Nos camarades vont pouvoir continuer à travailler pour construire leur autonomie concernant la santé, l’éducation, les travaux collectifs et à former leurs propres autorités, mais toujours dans le respect des autres (…). L’autonomie des peuples, voilà ce que ne veulent pas nos mauvais gouvernements parce qu’ils veulent continuer à tenir sous leur domination les peuples originaires et ils ont beaucoup de haine quand nous, les peuples indiens, apprenons à nous organiser et à nous gouverner seuls mais, quoi qu’il en soit, personne ne pourra arrêter cette lutte qui nous anime. » Cette déclaration a été envoyée le 13 octobre 2010 par le conseil de bon gouvernement « Cœur central des zapatistes devant le monde », dans l’État du Chiapas. Elle annonce le retour dans leur communauté de San Marcos Avilés des Indiens zapatistes, qui en avaient été chassés quelque temps plus tôt sur l’ordre des partis politiques.

La récupération des terres accaparées par les finqueros est aussi une réappropriation de leur territoire par les peuples indiens de la région et cette réappropriation du territoire est en même temps l’affirmation d’une autonomie, autonomie politique mais aussi, plus largement, autonomie sociale. Elle est l’affirmation d’un mode de vie, qui, pour se renforcer et se reconstruire est amené à se confronter à l’État, à l’espace occupé par l’État mais aussi à l’espace occupé par un autre mode de vie, le mode de vie développé par le système-monde capitaliste. L’EZLN est là pour maintenir autant que faire se peut l’État mexicain à distance de ce processus de consolidation, il se présente comme une armée rebelle destinée à disparaître dès que le gouvernement aura reconnu l’autonomie des peuples indiens, ce n’est pas pour demain. L’EZLN, le bras armé des zapatistes, forme comme un cordon protecteur, dégageant un espace d’autonomie à l’intérieur duquel les gens ont pu garder leur liberté de mouvement leur permettant de développer une vie sociale qui leur est propre : « D’autres révolutionnaires disent qu’ils vont prendre le pouvoir, mais ils ne font rien ; nous, nous disons que nous n’allons pas prendre le pouvoir et nous nous organisons vraiment » (insurgée Gabriela).

La tactique de l’État consiste à profiter des conditions de vie désastreuses dans lesquelles il a plongé depuis plus de cinq cents ans les peuples et du besoin tragique de terres pour pervertir les mécanismes traditionnels de cohésion sociale et prôner l’intérêt particulier, le chacun pour soi, contre la communauté. Dans cette guerre de tous contre tous dont il est le promoteur, il a levé les paysans les uns contre les autres pour quelques arpents de terre, en l’occurrence les paysans affiliés aux partis d’État (PRD ou PRI) contre les zapatistes. Il a aussi créé de toutes pièces tout un réseau de paramilitaires afin de faire obstacle à l’avancée zapatiste dans les villages qui, à ses yeux, ont une position stratégique dans la guerre dite de basse intensité.

Dans l’expérience zapatiste, nous voyons à l’œuvre une pensée stratégique qui s’exerce dans deux directions : le premier axe est celui de la confrontation avec l’État où il s’agit de manœuvrer au plus juste pour préserver (ou étendre) un espace d’autonomie conquis de haute lutte sur les forces de destruction ; le second axe est celui de la construction, du renforcement et du développement de l’autonomie, il ne s’agit pas d’intervenir directement dans ce processus, mais d’offrir les conditions favorables à son développement, c’est dans ce cadre que s’inscrit l’initiative des caracoles. « Là ce qui aide beaucoup, c’est l’expérience ancestrale des communautés, qui vient de siècles accumulés, d’abord pour se développer au sein de leurs cultures, et ensuite pour survivre aux diverses tentatives d’anéantissement et d’ethnocide qu’elles ont subies tout au long de leur histoire, de la découverte de l’Amérique jusqu’à nos jours » (sous-commandant Marcos, juillet 2003).

L’État, c’est-à-dire l’ensemble de l’appareil institutionnel et administratif, n’est que l’instrument coercitif d’une pensée asociale qui le dépasse, ce que nous appelons le système-monde capitaliste. La collectivité zapatiste qui m’a accueilli ne se confronte pas seulement à l’État mexicain, elle se confronte à tout un monde, le monde occidental, chrétien et capitaliste. Ce monde marchand est un monde asocial, un monde à l’envers, dominé par l’intérêt particulier, le sauve-qui-peu, la guerre de tous contre tous, le chacun pour soi, l’individualisme. Comment résister à l’attraction de ce monde inversé, de ce trou noir ? Comment résister à l’attraction de la marchandise ? Aux chants de sirène de la propagande commerciale ? Comment résister à l’argent et à tout ce qu’il représente ?

Dans cette confrontation, l’expérience zapatiste est une expérience unique au monde par son ampleur, elle oppose pratiquement un point de vue sur le monde, le point de vue du vivre ensemble, le point de vue communaliste, au point de vue individualiste et asocial du marchand. Elle s’appuie, certes, sur une tradition ancestrale, et cette tradition ancestrale ne nous est pas totalement étrangère, mais elle doit aussi tout réinventer, tout reconstruire à travers cette confrontation, au fur et à mesure, à chaque instant de cette confrontation. C’est une certaine idée de l’homme et de la femme qui fait son chemin. Ce n’est pas une idée préconçue, c’est une idée qui chemine. C’est une idée qui ne tient plus qu’à un fil.

J’apprends que c’est notre dernier jour ici et que demain nous allons nous lever à l’aube pour retourner à Morelia. Le temps a passé très vite, trop vite. Mon hôtesse a été très attentionnée, souriante, agréable et pas seulement dans le but d’accomplir au mieux son « devoir d’hôtesse à l’égard de l’invité », il y avait cette sympathie, cette sincérité, cette ouverture sur l’autre, cette curiosité qui rendent possibles les rencontres et les échanges.

En fin d’après-midi de ce dernier jour nous avons pique-niqué en famille, les familles d’accueil, les étudiants et leurs anges gardiens ; le collectif des femmes avait préparé l’atole et les tamales. Et puis, le soir, nous nous sommes tous réunis dans le hangar pour des adieux en musique et en discours, pas des discours-discours mais des discours-paroles.

Cinquième jour, nous nous retrouvons, étudiants, anges gardiens et familles d’accueil, au petit jour sur le terre-plein de l’agence Primero de Enero ; le temps de remercier les familles qui nous ont reçus et nous nous entassons à nouveau dans la bétaillère, il bruine, aussi nous retrouvons nous sous la toile en quête d’un peu d’air frais, heureusement le voyage n’est pas trop long, nous nous arrêtons même un instant en cours de route. Arrivés au caracol de Morelia, nous retrouvons ceux qui étaient partis dans d’autres directions et nous partageons nos expériences. Nous restons tous un peu sur notre soif : nous avions à peine commencé à tisser une relation, à nous comprendre (et j’aime bien cette forme pronominale qui marque non seulement une compréhension mutuelle, réciproque, mais qui nous renvoie aussi à nous-mêmes) et déjà nous devons nous séparer. Nous retrouvons sous l’auditorium la frise des professeurs passe-montagne, qui me rappelle obstinément la tapisserie de Bayeux, pour un complément d’information sur l’organisation politique des communautés zapatistes, puis, musique et, l’après-midi, une ronde de spectacles, jeux de scène, chants, chorales, groupes de rock, contes, histoires drôles, danses, poésies, présentés par les étudiants ; le soir, bal, cumbia, cumbia… La nuit a été courte. Lever, quatre heures du matin ; départ, six heures.

Avec la petite école, nous avons pu nous faire une idée assez précise de l’organisation sociale et politique des zapatistes, desde abajo y a la izquierda, en bas et à gauche, mais qui a eu l’idée de l’escuelita ?

L’exercice de l’autonomie sociale et politique se déploie ainsi de la région (assemblée communautaire, lieu de débat et de décision où sont désignés les délégués de au conseil municipal) à la commune (conseil municipal et commissions) et de la commune à la « zone » (caracol et conseil de bon gouvernement). Au-delà des caracoles, l’autonomie sociale et politique rencontre la pensée stratégique — qui est en quelque sorte sa limite — comme l’autonomie sociale et politique reste la limite de la pensée stratégique. Cette réciprocité contraint les deux parties à un dialogue continu.

Dans la situation présente, les peuples ne peuvent se dispenser d’une pensée stratégique et c’est bien là que le bât blesse : cette impérieuse nécessité est la source de tous les dangers et de toutes les dérives. « L’aspect fondamental de cette résistance, c’est qu’elle est collective », le sous-commandant Marcos nous avait déjà signalé tout au début du soulèvement zapatiste que le Comité clandestin révolutionnaire indigène (CCRI-CG) ne pouvait prendre aucune initiative d’importance sans l’accord préalable et tacite des populations. La pensée sous son aspect stratégique est au service de cette résistance, l’inverse, les peuples au service d’une pensée stratégique, fruit de quelque cénacle idéologique, produit tous ces revers dont l’histoire des révolutions est grosse. La pensée stratégique ne peut en aucun cas s’imposer contre la collectivité, la violenter, c’est une pensée portée par un consensus, non seulement elle est portée par l’assentiment des guerriers mais aussi par l’approbation de l’ensemble de la société concernée.

La relation que les peuples indiens du Chiapas ont pu nouer avec le groupe de guérilleros au début et ensuite avec le sous-commandant Marcos, chef des forces armées, n’est pas sans rappeler certains cas historiques où les Indiens ont confié leur défense militaire à des transfuges, plus à même de mener campagne par la connaissance qu’ils ont de l’ennemi. Nous avons l’exemple célèbre de Gonzalo Guerrero, marin castillan qui s’échoua avec d’autres naufragés sur la côte yucatèque en 1511. Il rejeta la main tendue de Cortés, devint capitaine des Indiens mayas de la région et fut le promoteur des guerres contre les conquistadores. Il périt en 1536 sur la côte des Hibueras (Honduras) dans un affrontement contre les Espagnols.

La force difficilement contestable du CCRI-CG et de l’EZLN est d’avoir maintenu jusqu’à présent ce lien qui le rattache aux communautés tzeltales, tzotziles, tojolabales, choles, mames, zoques et métisses, ce qui leur a permis, dans les conditions pernicieuses d’une guerre contre-insurrectionnelle permanente, de sauvegarder le processus d’autonomie des communautés en résistance et même de le renforcer considérablement.

La distance qui existe entre le noyau dirigeant que l’on trouve dans le CCRI-CG (auquel nous ajoutons le sous-commandant Marcos) et la vie des communautés se transforme en distance stratégique permettant des initiatives rapides ou plus élaborées. Cependant la direction politico-militaire garde une relation étroite avec les communautés par la voie du dialogue, incitant la collaboration permanente des villages, favorisant la discussion et faisant en sorte que les propositions de l’état-major soient connues, acceptées et retenues par les communautés. Cet échange, cet aller-retour permanent entre ce que nous appelons l’état-major zapatiste et les communautés prend des formes diverses, qui, toutes, contribuent à réduire la distance qui pourrait les séparer : les membres qui composent le CCRI-CG sont issus des communautés dont ils partagent le quotidien et les préoccupations ; même s’il existe un « noyau dur », un renouvellement permanent des commandants et des commandantes se fait autour de ce noyau dur, avec une participation relativement importante des femmes ; les décisions sont présentées, expliquées et discutées dans les assemblées ; les gens eux-mêmes ont été continuellement appelés à participer aux rencontres nationales et internationales qui se sont tenues. La dernière initiative en date est la « petite école », au cours de laquelle des invités, sympathisants de la cause zapatiste, ont pu partager le quotidien d’une famille et surtout saisir sur le vif, de l’intérieur, le travail d’accouchement d’une vie sociale autonome.

Nous pouvons ajouter que la création des conseils régionaux libère l’EZLN des problèmes intérieurs et locaux qu’elle était, par « la force des choses », amenée à résoudre : « Avec ça, je veux dire que la structure militaire de l’EZLN “contaminait” d’une certaine façon une tradition de démocratie et d’autogouvernement, l’EZLN était, pour ainsi dire, un des éléments “antidémocratiques” dans une relation de démocratie directe communautaire (un autre élément antidémocratique, c’est l’Église, mais ce serait le sujet d’un autre texte) » (lettre du sous-commandant Marcos, juillet 2003). Éviter le plus possible de s’immiscer dans les affaires relevant de la société comme celle concernant l’autogouvernement a été un souci constant de l’Armée zapatiste.

Une telle situation, tout à fait nouvelle à notre époque, requiert toute notre attention. Nous pourrions y voir l’embryon de la formation d’un État avec, d’une part, ceux qui ont la pensée stratégique et, d’autre part, la population qui s’autogouverne et connaît une vie sociale qui lui est propre, et penser aux États théocratiques mésoaméricains auxquels j’ai fait allusion plus haut ; pourtant il n’en est rien et il faut remonter plus loin dans le temps pour la comprendre et s’adresser aux tribus amérindiennes. Celles-ci en temps de guerre déléguaient la conduite de la guerre à celui qui, à leurs yeux, était le plus apte à mener bataille, c’était en quelque sorte une délégation de pouvoir pour une tâche bien précise et ce pouvoir disparaissait une fois la mission accomplie.

La position du CCRI-CG n’est pas sans évoquer celle des chefs de guerre dans les sociétés sans État. Mener la guerre est une « charge », dans le sens traditionnel du terme, dont sont investis les commandants du Comité clandestin par leur peuple respectif. « Le meilleur exemple, note Raúl Ornelas [8], est sans aucun doute la déclaration de guerre faite au gouvernement mexicain : discutée, approuvée et signée par des dizaines de milliers d’Indiens zapatistes, elle conduisit à la remise du bâton symbolisant l’autorité, donc le commandement, au Comité clandestin révolutionnaire indigène, désormais chargé de la conduite de la guerre. »

Sixième jour, San Cristobal, onze heures du matin.

Cette rencontre fut tout de même une rencontre à haut risque, pas pour nous, mais pour les zapatistes. Nous, nous venons avec tout notre arsenal de comportements, d’automatismes, de manières d’être, de préjugés, de bonnes consciences, d’idées toutes faites, nous sommes des gens du premier monde, issus du premier monde, modelés, formés, que nous le voulions ou non, par ce « premier » monde, par le monde dominant. Inconsciemment nous cherchons à dominer, chercher à retenir ce réflexe de domination, qui s’exprime de mille manières, est déjà un signe de domination qui ne trompe pas. Que peuvent-ils opposer à cet ego ? La simplicité de l’être dans sa dimension sociale. À la liberté de l’individu réduit à l’immédiateté de l’ego, ils opposent celle de l’être saisi dans sa dimension spirituelle et humaine, « la liberté selon les zapatistes ». Cette simplicité est la force véritable des zapatistes.

Janvier 2014, 
Georges Lapierre

Notes

[1] Escargot, nom donné au centre d’une zone regroupant plusieurs municipalités rebelles.

[2] Bétaillère.

[3] Cf. La Fragile Armada. La marche des zapatistes, Textes choisis et présentés par Jacques Blanc, Yvon Le Bot, Joani Hocquenghem et René Solis, Éditions Métailié, Paris, 2001.

[4] Adhérents d’un parti politique, PRI, PRD, PAN, etc.

[5] Déformation de l’espagnol castellano : castillan.

[6] Angela, porte parole de la nation gitxsan, de la province qu’elle appelle la « Colombie-Britannique occupée » in Hocquenghem, Joani, Le Rendez-vous de Vícam. Rencontre de peuples indiens d’Amérique, Rue des Cascades, Paris, 2008.

[7] EZLN : Ejercito Zapatista de Liberación Nacional (Armée zapatiste de libération nationale).

[8] Ornelas Bernal (Raúl), L’Autonomie, axe de la résistance zapatiste, Rue des Cascades, Paris 2007.

2000ème article… Honneur aux 20 ans de la lutte autogestionnaire zapatiste autochtone du Chiapas…

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Il y a avec cet article 2000 articles en archives sur Résistance 71… Bonne lecture !

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Le salut de l’humanité viendra des peuples occidentaux rejetant l’idéologie colonialiste des oligarques qui les oppriment tout autant que les peuples colonisés, se rangeant aux côtés de ces peuples, pour changer unis et à jamais le paradigme politique et social qui régit les sociétés humaines. L’occident ne peut mûrir qu’au contact et en symbiose avec les peuples qu’il a opprimé pendant plus de 500 ans.

Alors oui… ¡Ya Basta!

~ Résistance 71 ~

 

Le mouvement zapatiste célèbre ses 20 ans

 

Pablo Vivanco (notes de proceso.mx.com)

 

22 janvier 2014

 

url de l’article:

http://tworowtimes.com/news/international/zapatistas-celebrate-20-year-anniversary/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Le 1er Janvier, les gouvernements du Canada, du Mexique et des Etats-Unis ont marqué le 20ème anniversaire du traité de libre échange entre les pays (NAFTA).

Au Chiapas, l’état le plus méridionnal du Mexique, c’est un aniversaire bien différent qui y fut célébré.

L’Ejercito Zapatista de Liberación Nacionale (EZLN), souvent appelée les Zapatistes, a célébré ses 20 ans depuis le début de l’insurrection armée ; disant qu’aujourd’hui “¡Ya Basta!” (“Assez c’est assez !”), l’EZLN a déclaré la guerre au gouvernement mecixain le 1er janvier 1994.

Parmi les trois principes  de base zapatistes figurait la défense des droits collectifs et individuels des peuples autochtones historiquement refusés par tous les gouvernements mexicains. Le traité NAFTA attaquait non seulement la classe ouvrière des trois pays, mais aussi les droits terriens communaux traditionnels des Indiens du Mexique.

La base sociale zapatiste est essentiellement constituée des populations indiennes rurales du Chiapas soient environ 957 000 des 3,5 millions personnes de l’état, qui parlent une des 56 différentes langues de la région. Un tiers de ces gens ne parlent pas du tout l’espagnol. Des 111 municipalités, 22 ont des populations autochtones allant jusqu’à 90% et 36 autres municipalités comptent une population indienne de plus de 50%.

L’état du Chiapas compte environ 13,5% de toute la population autochtone indienne du Mexique. La plupart des groupes indigènes au Chiapas inclus les Tzeltal, Tzotzil, Ch’ol, Zoque, Tojolabal et les Lacandon, tous descendent des Mayas.

L’EZLN accuse le gouvernement fédéral mexicain de maintenir une stratégie de guerre contre eux et veut reprendre les terres récupérées par les Zapatistes durant leur insurrection. Les Zapatistes ont aussi émis un nouvel appel à la rebellion et ont déclaré leur intention de renforcer l’autonomie de leur peuple.

Devant une assemblée de plusieurs milliers d’invités et des centaines de membres, la Commandante Hortencia a lu une déclaration qui insistait sur la lutte pour le maintien de l’autonomie et de l’autogestion. “Nous apprenons à nous gouverner nous-mêmes en accord avec nos façons de penser et de vivre. Nous essayons d’aller de l’avant en nous améliorant et en nous renforçant ensemble, femmes, hommes, enfants, jeunesse et anciens. Il y a 20 ans nous disions ¡Ya Basta!” Hortencia, une femme Tzotzil et une porte-parole de l’EZLN a dit que les Zapatistes doivent continuer d’organiser le renforcement de la rebellion et de l’autogestion.

Nous partageons notre expérience avec la nouvelle génération d’enfants et de jeunes. Nous préparons notre peuple à résister et à se gouverner. Dans nos zones zapatistes, nous n’avons plus de mauvais gouvernement, il n’y a plus non plus de partis qui règnent et manipulent.”

Des festivités ont duré toute la journée et dans la nuit, dans le brouillard et la bruine constante, festivités auxquelles assistèrent des milliers de jeunes de presque tous les états du pays ainsi que des étudiants venant d’autres pays, élèves des cours de la “petite école zapatiste” (NdT: qui devient internationalement populaire…)

A ces visiteurs, la Commandante Hortencia parla de la possibilité pour l’expérience autonome et autogestionnaire zapatiste de s’appliquer n’importe où.

Résistance politique: Solidarité avec le Chiapas en hommage au 20 ans des communautés EZLN au Chiapas (Mexique)

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Semaine zapatiste en solidarité avec les communautés rebelles du Chiapas

 

Autre Futur

 

27 décembre 2013

 

url de l’article:

http://www.autrefutur.net/Semaine-zapatiste-en-solidarite

 

Du 11 au 19 janvier 2014 à Paris

Le 1er janvier 1994, les communautés zapatistes créent la surprise avec un soulève- ment armé et l’occupation de sept villes du Chiapas. 
Le « Ya Basta ! » zapatiste a ébranlé le Mexique et le monde entier. Depuis 1994, les communautés zapatistes construisent leur autonomie en s’organisant elles-mêmes, en répondant aux besoins des peuples indiens en matière de santé, d’éducation, d’agriculture, de culture, en créant des structures démocratiques incluant tous les habitants et en se dotant des moyens nécessaires à leur défense. Le 21 décembre 2012, 40 000 zapatistes ont créé la surprise en occupant cinq des principales villes du Chiapas… dans l’indifférence totale des médias français. Cette année, ils ont invité des milliers de personnes du monde entier à connaître de plus près leur expérience en partageant la vie des villages rebelles, à l’occasion de la Petite École zapatiste. 
Vingt ans ont passé et les zapatistes sont toujours là ! 
Nous avons décidé de fêter, en janvier 2014, le vingtième anniversaire du soulèvement zapatiste pour briser le mur du silence des médias et informer largement sur cette expérience de résistance au capitalisme. Pour nous, ce n’est pas un modèle à reproduire tel quel, mais un encouragement à trouver les chemins propres à nos territoires, à nos cultures.

PROGRAMME

Samedi 11 janvier 2014

  • Balade carnavalesque : les zapatistes sont toujours là !
  • Tout en racontant le cheminement zapatiste par la lecture d’extraits de leurs déclarations, une balade artistique, festive et collective arpentera les rues de Paris. Tout au long du trajet de la musique avec une batucata, de la guitare, du saxo, de la trompette, et aussi du cirque, de la danse, un peu de théâtre, des marionnettes, à mi-parcours pour se réchauffer une pause café avec contes zapatistes à la Petite Rockette-Ressourcerie, et enfin une performance collective El Caracol.
  • Départ de la balade carnavalesque : à l’angle de la rue du Faubourg-du-Temple et du boulevard Jules-Ferry. Métro : République ou Goncourt. À 14 heures.
  • Balade organisée par les Trois Passants (Libérons-les !) et l’association Terre et Liberté pour Arauco.
  • Le même jour. De 15 heures à 23h30.
  • Tamazgha leur dédie yennayer* 2964 en organisant une journée d’activités et de solidarité.
  • Projection du film Teshumara, les guitares de la rébellion touarègue, de Jérémie Reichenbach (2005) et d’un documentaire réalisé par les zapatistes, suivi de débat.
  • Repas du soir : Askaf, 5€ (soupe traditionnelle des montagnes de la Kabylie avec des légumes et de la viande).
  • Caféteria ouverte toute la journée. Petite restauration. Les bénéfices seront versés aux communautés du Chiapas via le CSPCL (Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte).
  • * Nouvel An berbère, qui est le 12 janvier.

Dimanche 12 janvier

  • À partir de 17h30. Projection de témoignages des bases d’appui zapatistes à propos des travaux collectifs dans leurs communautés (quinze minutes) suivi d’un débat avec des participant(e)s à la dernière Petite École zapatiste, de retour du Chiapas. Présentation du livre Contes rebelles : récits du sous-commandant Marcos, réalisé par le collectif Grains de sable, avec lecture de contes par Claudine Baschet, Aline Pailler…
  • À partir de 19 heures.
  • Bal populaire zapatiste avec le Bringuebal.
  • À 16 heures, il est possible d’assister à la représentation de la pièce de la compagnie Jolie Môme Des patates et des roses pour enfants rebelles. (Réservation conseillée au 01 49 39 20.)

Lundi 13 janvier

  • À partir de 19h30. Conférence-débat : histoire des luttes anti-autoritaires au Mexique, des anarchistes du PLM a l’EZLN ». Animée par David Doillon et Guillaume Goutte autour de deux livres : Eux et Nous (Éditions de l’Escargot) et Viva la Social : anarchistes et anarcho-syndicalistes en Amérique latine (Éditions Nada).

Mardi 14 janvier

  • 20 heures. Vernissage de l’exposition photos 1994 – 2014, vingt ans après… il était une fois une petite école pas comme les autres, du 3 au 20 janvier au bar Le Saint-Sauveur. Tous les jours de 19 heures à 2 heures.
  • Le jour du vernissage, soirée avec Bboykonsian soundsystem.

Mercredi 15 janvier

  • 19h30. Zapatistes et libertaires au Mexique, actualité et histoire. Présentation-débat autour de Éthique et politique (Éditions de l’Escargot) et Viva la social : anarchistes et anarcho-syndicalistes en Amérique latine (Éditions Nada) en présence, respectivement, de l’éditeur Guillaume Goutte et de l’auteur-éditeur David Doillon.
  • Organisé par la librairie Quilombo.

Jeudi 16 janvier

  • À partir de 19h30. Soirée sur le cinéma zapatiste.
  • Projections de deux courts-métrages de Promedios, suivie d’une présentation de Promedios et des promoteurs de communication dans les communautés zapatistes et du travail de réappropriation de leur image par les communautés autochtones dans les Amériques, puis projection du film Corazón del tiempo, première fiction zapatiste.
  • Soirée coorganisée par le Comité de solidarité avec les Indiens des Amériques (CSIA-Nitassinan), De la plume à l’écran, Terre et liberté pour Arauco et Promedios-France.

Vendredi 17 janvier

  • 19h30. Pose d’une plaque commémorative à l’entrée du 33, rue des Vignoles rappelant que le lieu fût déclaré Aguascalientes (territoire zapatiste) en 1996 et que, depuis 1995, s’y développe la solidarité avec la lutte des communautés zapatistes. Suivie de la projection du film La terre est à ceux qui la travaillent et d’un débat sur la gentrification et la lutte pour garder nos espaces de vie.
  • La soirée se terminera par un concert de cumbia avec le groupe Cumbia Bamba.

Samedi 18 janvier

  • À Partir de 14 heures. Manifestation festive depuis le Trocadéro jusqu’à l’ambassade du Mexique.

Dimanche 19 janvier

17 heures. Concert de solidarité avec le soulèvement zapatiste. Avec : Dicktracy Lords (rock’n’roll high energy – Paris), Tulamort (punk des rues – Paris), René Binamé (punk folk legend – Belgique). Organisé par le CCC (Collectif Contre-Culture) et le CSPCL (Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte).

Résistance politique: 2014… 20 ans d’insurrection au Chiapas (EZLN), petit bilan…

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« Pourquoi serons-nous pardonnés ? De quoi  devons-nous demander pardon ? De ne pas être mort de faim ? De ne pas rester silencieux devant notre misère ? De ne pas avoir accepté humblement la gigantesque charge historique de haine et d’abandon qui nous échoit ? D’avoir pris les armes lorsque nous avons compris que tout autre chemin était barré ? Pour ne pas avoir suivi le code pénal de la province du Chiapas, le plus absurde et répressif de notre temps ? Pour avoir démontré au reste du pays et au monde que la dignité humaine existe toujours et est toujours présente dans ses plus pauvres habitants ? De nous être préparés conscienscieusement avant de bouger ? D’avoir pris des fusils pour combattre au lieu d’arcs et de flèches ? Pour avoir appris à combattre avant de la faire ? Pour être tous des Mexicains ?  Pour être pour la plupart des autochtones indiens ? Pour appeler le peuple mexicain à combattre de toutes les manières possibles pour ce qui leur appartient ? De lutter pour la liberté, la démocratie et la justice ? De ne pas suivre les schémas classiques de la guerilla ? De ne pas abandonner ? De ne pas être corrompus ? De ne pas trahir notre cause ?… Qui a besoin de demander pardon et qui peut le donner ?.. »
~ Communiqué de l’EZLN du 18 Janvier 1994 ~

 

« L’EZLN identifia la société civile (mexicaine) comme étant son unique interlocutrice. Dans ces conditions, aucun dialogue n’était possible avec le gouvernement… La stratégie du gouvernement mexicain en 1998, fut d’annihiler la base des communautés zapatistes et de démanteler les communes autonomes, ceci échoua et ce malgré la violence extrême avec laquelle la tentative fut faite. L’EZLN survécût à une des plus féroces offensives qui fut jamais déclenchée contre elle. Non seulement cela, mais elle parvint à conserver sa capacité militaire, à étendre sa base populaire et à croître politiquement en démontrant la justesse de ses revendications. »
~ Gloria Muñoz Ramírez ~ « Le Feu et la Parole », 2004 ~

 

Note de Résistance 71: Le livre de Gloria Muñoz Ramírez « Le Feu et la Parole », publié en français aux éditions Nautilus en 2004, est certainement le meilleur ouvrage à ce jour sur le mouvement zapatiste du Chiapas et son expérience autogestionnaire de lutte indigène. Un excellent cadeau de fin d’année pour en savoir plus sur un mouvement bien sûr « oublié » des médias,  provenant d’une journaliste de qualité qui s’est immergée dans le mouvement zapatiste sur place entre 1997 et 2004…

 

20e anniversaire de l’insurrection zapatiste – « Liberté, Démocratie, Justice ! »

 

Bernard Duterme

 

15 décembre 2013

 

url de l’article:

http://www.cetri.be/spip.php?article3313&lang=fr

 

Article publié (en versions adaptées) par La Revue Nouvelle (novembre 2013), Altermondes (Paris, décembre 2013), Demain Le Monde (janvier-février 2014).

« Vous êtes néophyte dans la connaissance du zapatisme ? (…) Vous n’êtes jamais allé dans un village zapatiste ? Vous n’étiez pas encore né quand l’EZLN (Armée zapatiste de libération nationale) est apparue au grand jour ? Vous ne vous étiez rendu compte de rien jusqu’au jour de la fin du monde, ni même après ? (…) Voici ce que vous auriez toujours dû savoir à propos du zapatisme  »(1). Le sous-commandant Marcos, porte-parole des Indiens insurgés du Sud-Est mexicain, n’a pas son pareil parmi les leaders révolutionnaires d’hier et d’aujourd’hui, pour ré-attirer l’attention sur sa rébellion.

« Le jour de la fin du monde  » auquel il fait allusion dans cet extrait d’une nouvelle série de longs communiqués incoercibles rendus publics en juillet dernier, c’est le 21 décembre 2012, le solstice d’hiver choisi par plus de 40 000 zapatistes encagoulés pour occuper pacifiquement et silencieusement cinq villes du Chiapas. Impressionnante démonstration de force, après quatre ans de relative discrétion. D’autant que l’on savait le mouvement rebelle miné par les stratégies de division et de pourrissement du pouvoir mexicain, le quadrillage militaire et le harcèlement paramilitaire, ainsi que le découragement de certaines « bases d’appui » zapatistes.

Aujourd’hui donc, sur le clavier du « SupMarcos » comme dans les cinq « caracoles » (sièges des « conseils de bon gouvernement » qui gèrent l’« autonomie de fait » de centaines de communautés rebelles réparties sur un territoire fragmenté de la taille de la Belgique), c’est de nouveau l’effervescence. Lancement des « petites écoles zapatistes » ouvertes aux « zapatisants » du monde entier, relance du « Congrès national indigène (CNI) » qui fédère les peuples indiens du Mexique en lutte contre l’exploitation minière, agro-industrielle, énergétique, touristique transnationale qui mange leurs territoires, mais aussi célébrations en cascade du triple anniversaire de la rébellion : les dix ans de l’autogouvernement de fait, les vingt ans du soulèvement armé, les trente ans de la fondation de l’EZLN.

Novembre 1983, décembre 1993, août 2003

C’est en novembre 1983 en effet qu’une poignée de guérilleros issus des Forces de libération nationale (FLN), rejoints l’année suivante par l’universitaire citadin qui deviendra le « sous-commandant Marcos », créent au fin fond de l’État du Chiapas l’« Armée zapatiste de libération nationale », avec la ferme intention, à la mode de Che Guevara, d’y « allumer » la révolution. Marcos et ses camarades ne seront toutefois pas les seuls à « travailler » aux côtés des Mayas tzotziles, tzeltales, tojolabales, choles de la région. Les animateurs sociaux du très concerné diocèse catholique de San Cristobal de Las Casas, dont les frontières coïncident précisément avec la zone d’influence actuelle des zapatistes, sont aussi à l’œuvre dans les villages indigènes, depuis de nombreuses années.

Dix ans plus tard, forts de ces influences multiples mais contrecarrés dans leurs projets d’émancipation par l’autoritarisme d’une élite locale raciste et par les effets de la libéralisation de l’économie mexicaine, la chute du prix du café et la réforme constitutionnelle de 1992 qui casse tout espoir de réforme agraire, d’importants secteurs de la population indigène du Chiapas vont se soulever en armes (avec les moyens du bord, souvent de vieilles pétoires) dans les principales villes de la région. « Démocratie, liberté, justice ! ». Et ce, le jour même de l’entrée en vigueur des Accords de libre-échange nord-américain (Alena) qui ouvrent les richesses du Mexique aux États-Unis et au Canada. Mais le coup d’éclat zapatiste de la nuit du 31 décembre 1993 au 1er janvier 1994 fera long feu. Lourdement réprimés, les Indiens insurgés vont rapidement se replier et réintégrer leurs villages. Débutera alors un long processus de militarisation de la région par les autorités, de négociation erratique et de mobilisation pacifique de l’EZLN au retentissement mondial.

Dix ans plus tard, en août 2003, déçus, voire trahis par la non-application des « accords de San Andrés » (seuls accords signés à ce jour entre gouvernement mexicain et commandants rebelles, sur la reconnaissance des « droits et cultures indigènes »(2)), les zapatistes rendent publique la création de leurs propres organes d’autogouvernement, radicalement étanches aux instances et interventions de l’État, au mal gobierno. C’est l’« autonomie de fait », celle que la Constitution ne veut pas leur reconnaître. Le « mandar obedeciendo  » (commander en obéissant), ici et maintenant. La pratique politique expérimentée alors dans les villages zapatistes rejette toute forme de confiscation du pouvoir, d’abandon de souveraineté dans des structures en surplomb. Elle s’organise dans la rotation incessante et la révocabilité immédiate de tous les mandats, de toutes les « charges » qu’à tour de rôle les délégués indigènes – hommes et femmes – assument bénévolement au sein des cinq « conseils de bon gouvernement », où l’on administre l’autonomie éducative, sanitaire, juridique et, autant que faire se peut, productive et commerciale des communautés rebelles. Le bilan qu’en dressent aujourd’hui les zapatistes eux-mêmes est plutôt positif : en dépit de bien des difficultés, non éludées, les indicateurs sociaux progressent…

La portée mondiale d’un mouvement paradoxal

Toute l’originalité, la force et la faiblesse de la rébellion zapatiste résident dans l’évolution et les réalités auxquelles renvoie ce triple anniversaire. Une avant-garde révolutionnaire léniniste classique fait place à une révolte indienne massive, déterminée, presque suicidaire, qui elle-même, au gré des circonstances, des rapports de force, de rencontres « intergalactiques(3) » avec des bus entiers de rebelles venus du reste du pays et du monde, va s’affirmer en un mouvement à la fois ouvert et autonome, radicalement démocratique et profondément identitaire, nationaliste mexicain autant qu’ethnique et altermondialiste, imprégné d’un esprit libertaire, de clés de lecture marxiste, d’une culture chrétienne émancipatrice, d’idéaux féministes et de références mayas. Une addition de combinaisons plutôt inédites. Le mouvement zapatiste garde en tout cas le mérite d’avoir donné vie, à partir de son ancrage local, à un idéal éthique et politique désormais universel : l’articulation de l’agenda de la redistribution à celui de la reconnaissance. « Nous sommes égaux parce que différents  ».

En cette année d’anniversaires, le sous-commandant Marcos continue à cultiver l’« indéfinition » de la rébellion et à jouer de son humilité (« le chemin se fait en marchant  », « venez le discuter avec nous  », « que faut-il faire ? avec qui ? »), l’un des ressorts sans doute de son écho international si positif des premières années. Dans le même temps, force est de reconnaître que celui qui reste le porte-parole des commandants indigènes et le chef militaire de l’EZLN (4) balise aussi la voie à suivre (« en bas à gauche  », en marge de toute représentation, médiation ou institution politiques, en « réseau » avec les luttes « anticapitalistes » d’ici et d’ailleurs) et clive volontiers le panorama (en caractérisant les « véritables zapatistes » et ceux qui ne peuvent l’être), avec ou sans second degré, selon l’humeur. Ses postures lui valent depuis quelques années déjà de fortes inimitiés au sein des gauches mexicaines – radicales et modérées – qui lui reprochent sa « superbe », ses « zigzags politiques  », voire son « antipolitisme inconséquent  ».

Reste que la priorité donnée par les zapatistes à l’expérimentation d’« une autre manière de faire de la politique » dans les communautés autonomes – ce que la sociologie anglo-saxonne appelle les « politiques de préfiguration » (commencer par fonctionner soi-même démocratiquement) – est en partie le résultat de l’inconséquence des principaux partis mexicains, y compris de gauche (PRD(5)), qui n’ont pas respecté, sur le plan national, les « accords de San Andrés » et, dans le Chiapas, agressent régulièrement l’EZLN ou ses « bases d’appui »… Au-delà, le contexte demeure extrêmement problématique pour les indigènes de la région, zapatistes ou non. Ils figurent toujours parmi les populations les plus pauvres du Mexique, souvent encore sans accès aux services de base, marginalisés ou instrumentalisés par un modèle de développement prédateur – « extractiviste », forestier, agricole, touristique… – qui profite des multiples richesses naturelles et culturelles du Chiapas, au détriment de ses premiers habitants.

Notes

(1) Tiré d’un communiqué du sous-commandant Marcos de juillet 2013, publié sur www.enlacezapatista.ezln.org.mx le 1er août.
(2) Les accords de San Andrés, qui portaient donc sur l’affirmation des identités indigènes, datent de février 1996. Les autres thèmes prévus par les négociations entre rebelles et gouvernement n’ont jamais pu aboutir. Ils étaient censés porter sur les dimensions plus politiques (démocratisation) et socioéconomiques (redistribution) des revendications zapatistes.
(3) Du nom donné par Marcos à la « Première rencontre intercontinentale pour l’humanité et contre le néolibéralisme » convoquée par l’EZLN en 1996 dans le Chiapas, qui sera suivie de multiples initiatives similaires.
(4) Au côté désormais, depuis début 2013, du sous-commandant Moises, indigène tojolabal.
(5) PRD pour Parti de la révolution démocratique, fondé en 1989 à partir d’une dissidence du PRI (Parti révolutionnaire institutionnel, à la tête du Mexique de 1930 à 2000 et de nouveau depuis 2012). Le candidat du PRD aux élections présidentielles de 2006, Lopez Obrador, perdant d’extrême justesse (les résultats furent contestés plusieurs mois par des millions de Mexicains de pratiquement toutes les gauches), n’a pas reçu l’appui des zapatistes, mobilisés à cette époque dans une démarche nationale parallèle, intitulée « l’autre campagne ».

Résistance politique globale: Le soutien de l’EZLN du Chiapas au peuple turc en révolte…

Posted in actualité, altermondialisme, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, police politique et totalitarisme, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , on 23 juin 2013 by Résistance 71

“Les villages réalisèrent que les projets que le gouvernement donnaient aux communautés n’étaient jamais décidés par les gens, le gouvernement n’a jamais demandé ce que les gens voulaient. Le gouvernement ne veut pas adresser les besoins des villages, il ne veut que se maintenir au pouvoir. De là est née l’idée que nous devions devenir autonomes, que nous devions imposer notre volonté, que nous devions être respectés et que nous devions faire quelque chose pour cela de façon à ce que les gens voulaient soit enfin pris en considération. Le gouvernement nous traite comme si nous ne pouvons pas penser.”
~ Commandante Insurgente Moisés, EZLN ~

 

Solidarité avec le peuple libre de Taksim

Respectez nos demandes de liberté, de démocratie et de justice !

 

Subcomandante Marcos

EZLN, Chiapas, Mexique

 

21 Juin 2013

 

url de l’article:

http://www.informationclearinghouse.info/article35378.htm

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Frères, sœurs, femmes, hommes, sans abris, pauvres gens; ils nous ont demandé combien de personnes il y a dans le mouvement zapatiste et nous leurs avons dit qu’il y a des centaines de milliers de personnes partout qui se battent pour leurs droits et leurs libertés.

Nous avons maintenant entendu que dans les terres d’Anatolie, le pays des Turcs, des Kurdes, des Circassiens, des Arméniens, des Lazs et de bien d’autres encore, des milliers de gens masqués qui veulent vivre dans l’honneur, clâment pour la liberté. Comme les Kurdes qui furent dans une lutte honorable. Nous savions que nous n’étions pas seuls, qu’il y avait des millions d’entre nous partout et que nous n’étions pas seuls depuis le début de notre combat (NdT: 1984 clandestinement, 1994 au grand jour…).

Aujourd’hui nous voyons que nous croissons. Nous entendons que le peuple turc crie “Ya Basta!” (NdT: çà suffit ! en espagnol, cri de raliement du mouvement zapatiste de l’EZLN) et qu’ils combattent dans les rues pour défendre leur honneur contre la gouvernance oppressive du governement turc. La grande Istanboul, la capitale des maîtres à travers l’histoire est maintenant la capitale des émeutes et est devenue la voix des opprimés. Nous voyons que maintenant les rues d’Istanboul sont devenues la capitale des femmes, des enfants, des hommes, des homosexuels, des Kurdes, des Arméniens, des chrétiens et des musulmans. Ceux qui ont été humiliés, opprimés et ignorés pendant des décennies par leur gouvernement disent maintenant “Nous sommes ici”. Cela nous emplit d’excitation !

Nous n’avons jamais voulu une nouvelle gouvernance, un nouveau premier ministre ou un nouveau gouvernement. Nous avons demandé le respect. Nous voulions que le gouvernement respecte notre demande de liberté, de démocratie et de justice. Le peuple turc demande cela maintenant et est en lutte depuis des jours: gouvernement actuel et gouvernement futur, nous demandons que vous respectiez nos requêtes pour la liberté, la démocratie et la justice ! Si vous ne le faites pas, nous, qui sommes les détenteurs des droits et de la liberté, nous nous dresserons contre vous, nous nous battrons dans les rues jusqu’à ce que vous appreniez ce que respect veut dire. Nous ne voulons pas beaucoup, nous voulons que vous respectiez nos droits. Parce que nous savons très bien comment nous voulons vivre, nous savons très bien comment nous voulons gouverner et être gouvernés. Nous voulons gouverner nous-même et décider pour nous-mêmes. Nous saluons le peuple de Turquie qui se bat pour une vie honorable, nous voulons lui dire que la flamme des manifestations a réchauffé le Chiapas.

Solidarité avec ceux qui ont sauvés l’histoire du passé et du futur et agissent au présent.

Solidarité avec le peuple libre de Taksim

Solidarité avec l’EZLN

Unis nous sommes, Résistons !

 

 

Résistance politique: Le retour de dissidents zapatistes au bercail autogestionnaire après trahison de l’État…

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.. .Quoi de plus normal ! A quoi pouvait-il s’attendre ? Y a t’il dans l’histoire des Amériques un gouvernement colonial quelque part qui a tenue une promesse avec les nations indigènes ? Pas à notre connaissance. L’histoire des interaction entre colonisateurs et colonisés est bâtie sur la trahison de la parole donnée par voie des traités.

Excellent article de la journaliste du quotidien mexicain La Jordana, Gloria Munoz Ramirez, qui a passée 7 ans au Chiapas parmi les communes de l’EZLN avant d’écrire ce qui est sans doute le meilleur bouquin jamais écrit sur le sujet: « EZLN 20 et 10, le feu et la parole » (éditions Nautilus, traduit en français, 2004)…

Extrait:

« Les villages ont réalisé que les projets que le gouvernement donnait aux communautés n’étaient jamais décidés par les gens, le gouvernement ne demandait jamais ce que les gens pensaient et voulaient faire. Le gouvernement ne veut pas adresser les besoins des villages; il ne désire que se maintenir lui-même. De là est née l’idée que nous devions imposer notre volonté, que nous devions être respectés et que nous devions faire quelque chose de façon à ce que ce que le peuple désire soit pris en considération. Le gouvernement nous traite comme si nous ne pouvons pas penser […] Nous avons déjà une manière de mettre les choses en pratique en premier lieu et ensuite de développer la théorie. Et c’est comme cela que cela s’est passé, après la trahison, après que les partis politiques et le gouvernement aient refusé de reconnaître les indiens, nous avons commencé à regarder comment nous pourrions faire les choses nous-mêmes. En pratique, nous avons formé les communes autonomes et ensuite nous avons pensé à l’association des communes autonomes qui deviendraient les précurseurs des comités du bon gouvernement […] Chaque municipalité a des problèmes différents auxquels elle doit faire face. Il y a des communes qui progressent plus rapidement que d’autres, mais quand elles se rencontrent et commencent à parler du comment résoudre les problèmes, ceci mène à former une nouvelle structure: les comités de bon gouvernement […] Nous montrons au pays et au monde que nous pouvons parfaitement développer une vie meilleure; vous pouvez le faire sans la participation du mauvais gouvernement. Les progrès dans les domaines de la santé, de l’éducation, du commerce, sont des projets  que nous menons avec la société civile nationale et internationale, parce qu’ensemble, nous bâtissons ce que nous pensons être bon pour les gens. Pourquoi le peuple mexicain et les peuples d’autres nations nous soutiennent-ils ? Nous pensons que c’est parce qu’ils réalisent que nous ne pensons pas qu’à nous; nous disons simplement que tous les gens peuvent planifier et décider de leur propre économie et du comment leur gouvernement se doit d’être et nous travaillons en pratique quotidiennement (depuis 1994…) avec cette forme de gouvernement. »

 ~ Commandant Insurgé Moisés ~

Nous encourageons le plus de monde possible à lire ce livre. Nous l’avons dit ici et le redirons sans cesse: Cessons notre arrogance et apprenons des mouvements de lutte et d’organisation sociale des populations natives américaines du nord et du sud. Nous avons beaucoup à apprendre et à adapter certes à nos vies occidentales, mais les principes fondamentaux demeurent.

Ya Basta !

= Résistance 71 =

 

D’anciens zapatistes dans l’Autre Campagne

 

15 février 2007, par Gloria Muñoz Ramírez

 

url de l’article original en français:

http://www.lavoiedujaguar.net/D-anciens-zapatistes-dans-l-Autre

 

Un long détour pour revenir au point départ

Forêt Lacandone, Chiapas.

Plus de dix ans après avoir quitté l’EZLN, par lassitude ou pour pouvoir bénéficier des aides du gouvernement, des indigènes reprennent aujourd’hui la lutte, non plus comme membres des bases de soutien zapatistes mais en adhérant à l’Autre Campagne. Douze communautés de la région de la forêt qui fait frontière avec le Guatemala s’organisent pour participer à La Otra lancée par les zapatistes. Bon nombre des familles de ces communautés appartenaient à l’EZLN il y a plus de vingt ans : elles ont participé à la guerre de 1994, puis, « lassées » et « par peur de mourir », elles ont fini par accepter les tôles, les vaches et les rouleaux de fil de fer que le gouvernement leur offrait à condition qu’ils abandonnent l’organisation.

Aujourd’hui, ces indigènes disent qu’ils se sentent « humiliés et trahis, furieux devant les mensonges du gouvernement mexicain ». C’est là que l’on voit l’efficacité du travail politique de l’EZLN, qui suit jour après jour tout ce qui se passe dans la région, car l’Autre Campagne leur a permis de trouver leur place pour poursuivre la lutte.

Victor Gómez Méndez, de la communauté Vicente Guerrero, mandataire des communautés qui adhèrent aujourd’hui à La Otra, nous explique sa trajectoire et ses démêlées avec le gouvernement. « En 1984, un an à peine après la création de l’organisation zapatiste dans la forêt, j’ai été recruté. Tout mon village était zapatiste. Après dix ans d’entraînement, arriva le 1er janvier 1994. Moi, j’étais milicien. Une fois la guerre terminée, la lutte a pu se poursuivre de manière pacifique, avec la politique, quoi, mais le gouvernement nous a trahis. »

« C’est après que j’ai fait une erreur, admet-il. Mon village n’était plus organisé, les habitants ont cessé d’être zapatistes. Nous nous sommes lassés. Le gouvernement s’en est rendu compte et il a commencé à parler de projets. On nous a chopés un par un pour nous proposer des projets, des plaques de tôle, des crédits pour le bétail et puis des logements, des services de santé, une route, une école, et ainsi de suite. À l’époque, il y avait quatorze personnes dans ma communauté qui résistaient comme moi, qui n’acceptaient rien du gouvernement, mais des conflits ont commencé entre ceux qui restaient zapatistes et ceux qui se sont rangés avec le gouvernement et c’est comme ça que l’organisation s’est effondrée dans le village. Nous sommes tous parents dans la communauté, cousins, frères et sœurs, neveux, nièces, mais nous avons fini par être divisés. C’était ce que voulait le gouvernement. Je vous parle de 1997, après le massacre d’Acteal. Pour tout dire, moi, j’étais fatigué et je me suis mis à penser que le gouvernement allait nous donner tout ce qu’il promettait comme il s’était engagé à le faire à San Andrés. »

Victor poursuit en décrivant le modus operandi du gouvernement : « Il a envoyé des employés de Sedesol, qui recrutent quelqu’un qui devient leur bras droit dans la communauté. Après, ce quelqu’un a désigné ceux qui étaient susceptibles de se laisser convaincre et il a commencé à faire du porte-à-porte, maison par maison, en disant à tout le monde que le gouvernement allait tout nous donner. » Pourquoi Victor s’est-il laissé convaincre ? « Nous avons pensé que l’EZLN allait décliner, qu’elle allait être anéantie, l’armée a été jusqu’à nous bombarder. Maintenant, je me rends compte qu’il n’en a rien été et que l’EZLN a résisté en tant qu’organisation. Quand nous nous sommes rangés du côté du gouvernement, on nous a dit qu’il fallait appartenir à une organisation pour pouvoir demander du bétail, la Jotzotzil Maya, celle du gouvernement, pas la Jotzotzil indépendante. Il a fallu attendre presque dix ans pour qu’ils nous donnent une vache par famille, vingt vaches au total, quoi. Après, nous avons demandé du fil de fer barbelé et on nous en a donné deux fois six rouleaux par famille, douze rouleaux et une vache par famille. Il y avait plus de barbelé que de vaches. »

« Beaucoup de temps s’était écoulé, et nous, nous avions beaucoup coopéré pendant tout ce temps. Tous comptes fait, nous sortions perdants dans cette histoire, parce que nous avions beaucoup dépensé en voyages pour leur projet, on n’arrêtait pas de nous balader. Finalement, nous en avons eu assez et on nous a proposé des programmes de production Sedesol, de l’argent pour semer du maïs, des haricots et des bananes. On nous donnait 500 pesos par hectares. Ça n’a pas marché non plus. »

« Arrivés là, nous avons commencé à en parler dans la communauté. Nous nous sommes dit que tout ça ne menait nulle part et que le gouvernement ne faisait rien pour nous. Alors, nous avons décidé de ne plus rien accepter de lui et de recommencer à résister, tous unis, sans qu’il n’y ait ni partisans du PRI ni zapatistes, et nous en étions là quand nous avons pris connaissance de la Sixième Déclaration de la forêt Lacandone. »

En ce qui concerne la façon dont le gouvernement les avait convaincus, il ajoute : « La première chose que l’on doit faire, c’est de cesser d’être zapatiste, tout ça est consigné par écrit. » Victor reconnaît que les hommes ont recommencé à boire de l’alcool. « C’est vrai, on buvait et les compañeras s’en ressentaient beaucoup parce que les problèmes ont tout de suite commencé. L’alcool détruit un foyer, c’est logique. Mais c’est difficile d’être zapatiste. Moi, j’étais fatigué des marches, des tours de garde, de la surveillance. Mais, en dehors de la fatigue, il y a aussi la peur de mourir. »

Depuis 1998, ils ont cessé de prendre part aux projets gouvernementaux. « Nous avons refusé les programmes qu’on propose famille par famille, mais nous avons accepté la route parce que nous pensions que ce serait bon pour pouvoir vendre nos produits. Pendant toutes ces années, le gouvernement a continué de nous proposer toute sorte de choses et quand il voyait que nous refusions les aides, il augmentait ses propositions, comme des logements dignes, etc., mais on refusait de rentrer dans son jeu, jusqu’au moment où nous nous sommes aperçus que le gouvernement ne cherchait pas à résoudre nos problèmes. »

Il raconte aussi comment la communauté a accueilli la Sixième Déclaration. « Nous avons d’abord retrouvé la théologie indienne et notre manière de fonctionner en tant que peuple ; quand nous avions quitté l’EZLN, nous avions aussi délaissé l’Église, parce que nous étions en pleine ivrognerie. Nous étions en pleine réorganisation quand les compañeros zapatistes sont arrivés pour expliquer le travail de l’Autre Campagne, comme ils le faisaient dans chaque communauté. Ils nous ont demandé ce que nous voulions faire, adhérer en tant que zapatiste ou comme adhérents à titre personnel. »

Aujourd’hui, des familles de Pacayal, de Matzam, de Santo Domingo, de San Mateo, de Nueva Tenejapa, de San Andrés, de Salto de Agua, de Montecristo, de San Pedro, de Nuevo Huixtán, de Jerusalén et de Vicente Guerrero ont adhéré à l’Autre Campagne. Les zapatistes avaient laissé des copies de la Sixième Déclaration dans les villages. « J’ai reçu un paquet de copies et je les ai distribuées à tout le monde dans la région Sud-Est Frontière. » Dans chaque village, les habitants ont épluché son contenu.

« Pendant trois mois, nous avons tenu des assemblées communautaires pour nommer un représentant qui fasse le relais avec les zapatistes. Dans un des votes, c’est moi qui ai été désigné. Alors, en tant que délégué, je suis allé voit le Comité clandestin. On m’a reçu en me disant : Compa, on allait venir dans votre communauté, mais c’est très bien que tu te sois levé si tôt pour venir, toi. »

Victor disait qu’il s’attendait à un tel accueil, même après avoir quitté l’EZLN. « Nous savions qu’ils nous recevraient les bras ouverts. Il y a bien quelques problèmes avec les compañeros qui n’ont jamais abandonné la résistance, mais nous en parlons et nous essayons de voir comment faire pour être unis, même sans que nous redevenions des bases de soutien. »

Il parle de son nouvel engagement : « Avant tout, l’unité et la prise de conscience. Des communautés qui étaient dans le programme Procede du gouvernement sont en train d’en sortir ; pas parce qu’elles en auraient reçu l’ordre, mais parce qu’elles ont pris conscience de la situation. On sort d’années d’humiliation de la part du gouvernement, de mensonges, c’est pour ça que ceux qui ont décidé comme moi d’adhérer à La Otra ont aussi décidé de continuer à résister. Par exemple, nous allons refuser de payer les factures d’électricité, parce que c’est trop cher. Trois communautés ont déjà conclu un accord là-dessus et d’autres y réfléchissent. »

« Nous savons qu’il faut soutenir d’autres luttes, comme celles d’Atenco et d’Oaxaca, et que la lutte est au niveau du Chiapas, au niveau national et même international. Nous ne sommes plus seuls. Maintenant, il faut tous nous tenir les coudes. Le gouvernement doit comprendre que nous sommes redevenus zapatistes, mais en tant qu’adhérents à l’Autre Campagne, cette fois. Nous n’allons pas nous laisser abuser par le Procede, ce programme détruit la paysannerie. »

Victor pense que la division créée par le gouvernement peut être inversée. « Nous allons de l’avant, nous nous unissons toujours plus. Pendant toutes ces années, nous nous sommes rendu compte des tromperies. Bon, pas tout le monde, il y en a qui préfère être aveugles. Pendant les dix ans que nous avons passés en dehors de l’EZLN, le gouvernement n’a rien changé et nous sommes dans une situation pire qu’avant. Je suis très en colère et je sais que c’est pareil pour tout le monde, on est furieux. » Il pense que les gens doivent décider s’ils veulent être « simplement zapatiste » ou seulement dans l’Autre Campagne. « Chacun selon sa conscience, mais sans être divisés. Nous voulons le changement au Mexique, mais sans nous séparer des autres. »

Gloria Muñoz Ramírez

Traduction par Ángel Caído d’un article paru dans le numéro 118 de la revue mexicaine Ojarasca, livraison de février 2007.

 

Résistance politique: la volonté du peuple (du Chiapas et d’ailleurs suffit d’y réfléchir) est autogestionnaire…

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Eux et Nous (VI)

Les regards

Armée zapatiste de libération nationale. 
Mexique.

14 février 2013.

 

Destinataires : les adhérent·e·s de la Sexta dans le monde entier 
Expéditeur : sous-commandant insurgé Moisés

 

Url de l’article original en français:

http://www.lavoiedujaguar.net/Eux-et-nous-VI-Les-regards-VI

 

– Extrait –

 

[…] Parce que nous croyons et avons confiance dans le peuple, il est temps maintenant de faire quelque chose face à ce que pendant tant d’années nous avons vu et vécu des dommages qu’ils nous ont causés et dont nous souffrons, il est temps d’unir notre pensée, d’apprendre, et ensuite de la travailler, de l’organiser. Nous pouvons déjà le faire bien grâce aux nombreuses expériences que nous avons accumulées et cela nous guide pour ne plus suivre les mêmes formes grâce auxquelles ils nous tenaient.

Tant que nous ne faisons pas ce qui est la pensée des villages, les villages ne nous suivent pas. Et pour ne pas retomber dans les mêmes erreurs, il n’y a qu’à regarder les nôtres dans le passé. Construire quelque chose de nouveau qui en vérité soit la parole, la pensée, la décision, l’analyse et la proposition du village, qui soit étudié par le village et soit finalement la décision du village.

C’est ainsi que pendant dix ans, nous avons travaillé dans la clandestinité, on ne nous connaissait pas. « Un jour, ils nous connaîtront », nous disions-nous, et c’est en y pensant que nous avons accompli les tâches pendant ces années. Et puis nous avons décidé un jour qu’il était temps qu’ils nous connaissent. Aujourd’hui, ça fait dix-neuf ans que vous nous connaissez, à vous de dire si c’est mauvais ou bon ce que nous sommes en train de faire. Mes compañer@s nous disent qu’ils vivent mieux avec leurs gouvernements autonomes. Elles et ils se rendent compte de ce qu’est la véritable démocratie qu’ils pratiquent avec leurs villages, qu’on ne fait pas la démocratie seulement une fois tous les trois ou six ans. La démocratie a lieu dans chaque village, dans des assemblées municipales autonomes et dans les assemblées des zones qui élisent les conseils de bon gouvernement, et on fait de la démocratie dans l’assemblée où se joignent toutes les zones qui contrôlent les conseils de bon gouvernement, c’est-à-dire que la démocratie se pratique tous les jours ouvrables dans toutes les instances de gouvernement autonome et aux côtés des villages, des femmes et des hommes. Ils traitent par la démocratie tous les sujets de la vie, ils sentent que la démocratie est à elles et à eux, parce que eux et elles discutent, étudient, proposent, analysent et décident, en fin de compte, de tous les sujets.

Elles et eux nous disent, nous demandent : il sera comment, ce pays, ce monde, si nous nous organisons avec les autres frères et sœurs indigènes, et aussi avec les frères et sœurs pas indigènes ? Le résultat est un grand sourire, comme pour nous dire leur joie, parce que les résultats du travail qu’ils sont en train de faire, elles et ils les ont entre leurs mains.

Oui, c’est comme ça, le peuple veut seulement que nous nous organisions, les pauvres de la campagne et de la ville, sans que personne d’autre que nous-mêmes et ceux que nous nommons ne nous dirige. Pas ceux et celles qui ne cherchent qu’à arriver au pouvoir, et qui, une fois au pouvoir, nous relèguent dans l’oubli ; et ensuite en arrive un autre apparenté avec qui là, oui, ça va changer pour de bon, et les mêmes escroqueries continuent. Ils ne vont pas tenir parole, nous le savons bien, ils le savent bien, autrement dit ça ne vaut pas la peine de leur écrire cela, mais en vérité c’est comme ça que ça marche dans ce pays. C’est désespérant, usant, horrible.

Nous, les pauvres, nous savons comment est la meilleure forme de vie, celle que nous voulons, mais ils ne nous laissent pas faire, parce qu’ils savent que nous allons leur faire disparaître l’exploitation et les exploiteurs, et que nous allons construire la vie nouvelle sans exploitation. Ça ne va pas nous coûter grand savoir, parce que nous savons comment doit être le changement, parce que tout ce que nous avons souffert réclame changement. Les injustices, les douleurs, les tristesses, les mauvais traitements, les inégalités, les mauvaises manipulations, les mauvaises lois, les persécutions, les tortures, les prisons, et bien d’autres mauvaises maisons que nous subissons, nous savons bien que nous n’allons pas reproduire ces choses, que nous n’allons pas nous faire le même mal. Comme nous disons par ici, nous les hommes et femmes zapatistes, si nous nous trompons, eh bien soyons assez bon•ne•s pour corriger, pas comme maintenant où les un•e•s foutent la merde et c’est les autres qui paient, c’est-à-dire que ceux qui foutent la merde maintenant, ce sont les député•e•s, les sénateurs et sénatrices et les mauvais gouvernements du monde, et ceux qui paient ce sont les peuples du monde.

Il n’y a pas besoin d’avoir fait beaucoup d’études, ni de savoir parler en bon « castilla », ni de savoir beaucoup lire. Nous ne sommes pas en train de dire que ça ne sert à rien, mais que ce qui suffit pour le travail, oui, ça sert, parce que ça nous aide à travailler en ordre, c’est-à-dire que c’est un instrument de travail pour communiquer entre nous. Ce que nous sommes en train de dire, c’est que le changement, nous savons le faire, il n’y a pas besoin que quelqu’un sorte faire sa campagne pour nous dire que lui ou elle•va être le changement, comme si nous, les exploité•e•s, nous ne savions pas à quoi ressemble le changement que nous voulons. Vous me comprenez, frères et sœurs indigènes et peuple du Mexique, sœurs et frères indigènes du monde, frères et sœurs non indigènes du monde ?

Alors, sœurs et frères indigènes et non indigènes pauvres, entrez dans la lutte, organisez-vous, dirigez-vous entre vous, ne vous laissez pas diriger ou regardez bien ceux que vous voulez qui vous dirigent, qu’ils fassent ce que vous, vous avez décidé, et vous verrez que les choses prennent petit à petit un chemin semblable à celui que nous avons pris, nous les hommes et les femmes zapatistes.

Ne cessez pas de lutter, de même que les exploiteurs ne cesseront pas de nous exploiter, mais arrivons jusqu’au bout, c’est-à-dire la fin de l’exploitation. Personne ne va le faire pour nous, sinon nous-mêmes. Nous, femmes et hommes, prenons les rênes, prenons le volant, et conduisons notre destin là où nous voulons aller, allons là où le peuple l’a décidé. Ainsi, pas de doute, le peuple c’est la démocratie, le peuple se corrige et continue. Pas comme maintenant où ce sont 500 député•e•s et 228 sénateurs et sénatrices qui font des conneries, et ceux qui subissent la peste et les toxiques sont des millions, ce sont les pauvres qui les subissent, le peuple du Mexique.

Frères et sœurs ouvrier•e•s, nous vous avons présent•e•s à l’esprit de même que tou•te•s les autres travailleurs et travailleuses, nous avons la même odeur de sueur que ceux qui travaillent pour les exploiteurs et exploiteuses. À présent que mes compañeras et compañeros zapatistes sont en train d’ouvrir la porte, si vous nous avez entendus, entrez à la Sexta et connaissez le gouvernement autonome de nos compañer@s de l’EZLN. Et la même chose si nous comprennent aussi nos sœurs et frères indigènes du monde, de même que les frères et sœurs non indigènes du reste du monde.

Nous sommes les principaux producteurs et productrices de la richesse de celles et ceux qui sont déjà riches, basta ya, ça suffit, nous savons qu’il y a d’autres exploité•e•s, nous voulons nous organiser aussi avec elles et eux, luttons pour ce peuple du Mexique et du monde, qui est à nous et pas aux néolibéraux.

Frères et sœurs indigènes du monde, sœurs et frères non indigènes du monde, peuples exploités ; peuples d’Amérique, peuples d’Europe, peuples d’Afrique, peuples d’Océanie, peuples d’Asie,

Les néolibéraux sont ceux qui veulent être les patrons du monde, c’est ça que nous disons, c’est-à-dire qu’ils veulent faire leur propriété de tous les pays capitalistes. Leurs contremaîtres sont les gouvernements capitalistes sous-développés. C’est ainsi qu’ils vont nous tenir si nous, tous les travailleurs et toutes les travailleuses, nous ne nous organisons pas.

Nous savons qu’en ce monde il y a de l’exploitation. La distance où nous nous trouvons de chaque côté du monde ne doit pas nous séparer ; nous devons nous rapprocher, en unissant nos façons de penser, nos idées, et lutter pour nous-mêmes.

Là où vous vous trouvez, il y a de l’exploitation, vous souffrez la même chose que nous.

Vous subissez la répression tout comme nous.

Ils sont en train de vous voler, tout comme nous ils nous volent depuis plus de cinq cents ans.

Ils vous méprisent, tout comme ils continuent à nous mépriser.

C’est ainsi que nous sommes, c’est ainsi qu’ils nous tiennent et c’est ainsi que nous allons continuer si nous ne nous prenons pas par la main les un•e•s et les autres.

Nous avons plus qu’assez de raisons pour nous unir et faire naître notre rébellion, et nous défendre de cette bête qui ne veut pas nous lâcher et qui ne va jamais le faire si nous ne l’y obligeons pas nous-mêmes.

Ici, nos communautés zapatistes, avec leurs gouvernements autonomes en rébellion, et avec leur union des compañeras et compañeros, elles affrontent nuit et jour le capitalisme néolibéral, et nous sommes prêt•e•s à tout, à ce qui viendra et comme ça viendra.

Voilà, c’est comme ça qu’ils sont organisé•e•s, les compañeros et compañeras zapatistes. Il n’y a besoin que de décision, d’organisation, de travail, de mise en pratique, et ainsi de corriger et améliorer sans repos, ou si on se repose c’est pour se refaire des forces et continuer, le peuple commande et le gouvernement obéit.

Oui, c’est possible, sœurs et frères pauvres du monde, vous avez ici l’exemple de vos frères et sœurs indigènes zapatistes du Chiapas (Mexique).

Il est temps que nous fassions vraiment le monde que nous voulons, le monde que nous pensons, le monde que nous désirons. Nous savons comment faire. C’est difficile, parce qu’il y a ceux qui ne veulent pas, et ce sont précisément ceux qui nous exploitent. Mais si nous ne le faisons pas, notre avenir sera plus dur et il n’y aura jamais de liberté, jamais.

C’est comme ça que nous, nous l’entendons, c’est pour ça que nous sommes en train de vous chercher, nous voulons que nous nous rencontrions, que nous nous connaissions, que nous apprenions de nous-mêmes.

Pourvu que vous puissiez arriver ! Sinon, nous chercherons d’autres façons de nous voir et de nous connaître.

Ici, nous vous attendrons depuis cette porte qu’il me revient de surveiller, pour pouvoir entrer à l’humble école de mes compañeras et compañeros qui veulent partager le peu que nous avons appris, pour voir si ça va vous servir là-bas, sur vos lieux de travail et de vie ; nous sommes sûrs que ceux qui sont déjà entrés à la Sexta, ils viendront, ou pas, mais d’une manière ou d’une autre ils entreront à la petite école où nous expliquons comment est la liberté pour les zapatistes, et qu’on puisse voir ainsi notre avancée et nos erreurs, que nous ne cachons pas, mais directement avec les meilleurs maîtres qui soient, c’est-à-dire les villages zapatistes.

Elle est humble, la petite école, comme nous l’avons commencée, mais à présent, pour les compañeras et compañeros zapatistes, elle représente la liberté pour faire ce qu’ils•elles veulent et comment ils pensent une vie meilleure.

Ils et elles sont sans cesse en train de l’améliorer, parce qu’ils en voient la nécessité et qu’en outre leur pratique est celle qui montre comment améliorer, autrement dit la pratique est la meilleure façon de travailler pour améliorer. La théorie nous donne l’idée, mais celle qui donne la manière, le comment gouverner de façon autonome, c’est la pratique.

C’est comme ce qu’on entend par ici et qui dit : « Quand le pauvre croira dans le pauvre, nous pourrons chanter liberté. » Juste que ça, non seulement nous l’avons entendu, mais nous sommes en train de le mettre en pratique. C’est ça le fruit que veulent partager nos compañeras et compañeros. Et c’est la vérité, parce que malgré toutes les mauvaisetés qu’ont faites contre nous les mauvais gouvernements, ils n’ont pas pu et jamais ils ne pourront le détruire, parce que ce qui est construit est au peuple, pour le peuple et par le peuple. Les villages le défendront.

Je pourrais vous raconter bien des choses, mais ce n’est pas la même chose que vous les entendiez, que vous les voyiez ou que vous les regardiez, et que, si vous avez une question de vive voix, vous répondent mes compañeros et compañeras bases de soutien. Ils auront peut-être du mal à vous répondre à cause de la langue, mais la meilleure réponse c’est leur pratique, aux compañer@s, et elle est à la vue de tout le monde parce qu’ils sont en train de la vivre.

C’est tout petit, ce que nous sommes en train de faire, mais c’est grand pour les pauvres du Mexique et du monde. De même que nous sommes quelque chose de très grand, car nous sommes très nombreuses et nombreux nous, les pauvres du Mexique et du monde, et nous avons besoin de construire nous-mêmes le monde où nous vivrons. On voit comme c’est tout le contraire quand ce sont les peuples qui se mettent d’accord que quand c’est un groupe qui dirige et non les villages qui se mettent d’accord. On a compris vraiment ce que c’est que représenter, on sait bien comment le mettre en pratique, c’est-à-dire les sept principes du mandar obedeciendo, commander en obéissant.

On voit déjà l’horizon de comment est ce qui d’après nous est un nouveau monde ; comme vous pourrez bien le voir, l’apprendre et le faire naître, ce monde différent que vous vous imaginez, là-bas où vous vivez, et nous faire partager les savoirs et créer nos mondes différents de ce que nous connaissons à présent.

Nous voulons nous voir, nous entendre même si c’est bien grand pour nous toutes et tous, cela nous aiderait à nous connaître avec les autres mondes, et le meilleur monde que nous voulons.

Il y a besoin d’organisation, il y a besoin de décision, il y a besoin d’accord, il y a besoin de lutter, il y a besoin de résistance, il y a besoin de se défendre, il y a besoin de travailler, il y a besoin de pratique. Et s’il manque encore quelque chose, ajoutez-le ici, compañeras et compañeros.

Bon, pour le moment, ici, nous sommes en train de nous mettre d’accord sur comment va être la petite école pour vous, de voir s’il y aura de la place. Bref, nous sommes en train de nous préparer. Et que tout compañero ou compañera invité•e et qui le voudra puisse la voir et la sentir même s’il ne peut pas venir jusqu’ici, nous sommes en train de penser à la manière d’y parvenir.

Nous vous attendons, compañeras et compañeros de la Sexta.

Nous sommes en train de nous préparer pour vous recevoir, prendre soin et nous occuper de vous comme vos compañeras et compañeros que nous sommes, comme nos compañeros et compañeras que vous êtes. Et aussi pour que notre parole arrive à votre oreille si vous ne pouvez pas venir jusqu’à chez nous, et que nous, avec votre aide allions chez vous.

Et bien sûr nous vous disons que ça va peut-être prendre du temps, mais que comme dit notre peuple frère mapuche, une fois, dix fois, cent fois, mille fois nous vaincrons, toujours nous vaincrons.

Et pour terminer — et que continue à vous parler le compañero sous-commandant insurgé Marcos sur ce qui est son tour, parce que nous allons nous relayer lui et moi pour tout vous expliquer, eh bien maintenant c’est à lui — bien que cela fasse des années que je fais ce travail, c’est la première fois que j’ai à signer publiquement comme ici, et c’est…

Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain. 
Pour le Comité clandestin révolutionnaire indigène 
Commandement général de l’Armée zapatiste de libération nationale, 
sous-commandant insurgé Moisés 
Mexique, février 2013.